Sage comme une image

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Sage comme une image

Tan Hagmann
Roman de 228 000 car.
Erik Jorgensen, Consul du Danemark à Paris, reçoit chez lui Joren Hässel, un auteur compatriote, qui vient de recevoir un important prix littéraire français.

Le fils du consul, Kristian, un lycéen déluré, tombe sous le charme de cet auteur dont il a lu le dernier roman.

Joren Hässel n'est pas insensible aux provocations de ce dernier. Il devient l'amant du jeune homme et devra gérer au mieux, une relation qu'il juge gênante, si ce n'est coupable, et un adolescent difficile à tenir.

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Publié le : lundi 17 novembre 2014
Lecture(s) : 13
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9791029400087
Nombre de pages : non-communiqué
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Sage comme une image

 

 

Tan Hagmann

 

 

 

 

roman

 

 

 

 

 

 

Avant propos de l’éditeur

 

Sage comme une image met en scène une relation entre un mineur et un adulte.

Il est possible que le thème de ce roman puisse choquer certaines personnes.

J'ai voulu publier cette histoire parce que c'est un beau roman bien écrit, mais aussi parce qu'il sonne très vrai. De nombreux jeunes hommes testent leur capacité de séduction auprès de personnes plus âgées. Ils savent qu'on ne jugera pas leur inexpérience et qu'ils gagneront du temps dans cet art de savoir faire l'amour. Un adulte doit-il résister à ces propositions ? Certainement. Mais, il y a une règle et l'usage qu'on en fait. Pour la réalisation d'un ouvrage La première fois, j'ai rencontré beaucoup de gays ayant développé très tôt des désirs affectifs et sexuels. Ils n'ont jamais regretté "leur première fois" avec un adulte qui a su prendre en compte le caractère de leur demande. Lorsque ces derniers ont cédé à la tentation, ils en furent plus affectés que leur jeune compagnon.

Des questions de l'ordre de la morale se posent donc et cette dernière évolue. Les jeunes ont accès à la pornographie au moment même où la question sexuelle commence à les titiller. Les jeux entre adolescents dans la campagne autrefois se font plus virtuels pour les jeunes citadins. Ils s'exposent d'autant plus facilement que l'autre est lointain et inconnu – en oubliant quelques possibles conséquences fâcheuses. Dans les jeunes générations, la sexualité ne revêt plus le mystère qu'on lui porte encore. La morale, cette vox populi, est le seul juge de ce qui est bien ou mal et l'on statuera en fonction de cette dernière.

Il n'y a dans ce livre aucune complaisance, aucune apologie, juste une histoire qui s'appuie sur des faits réalistes.

Pédro Torres

Textes Gais

 

 

 

Tadzio restait, et il semblait parfois à Aschenbach, pris dans son rêve que la fuite et la mort feraient disparaître à la ronde toute vie qui le gênait, qu’il pourrait demeurer seul en cette île avec le bel adolescent ; le matin sur la plage quand il posait sur la figure désirée un regard lourd, fixe, irresponsable, quand à la nuit tombante, perdant toute retenue, il le suivait dans les ruelles où se dissimulait la mort écœurante, il allait jusqu’à trouver pleins d’espoir des horizons monstrueux, et estimer caduque la loi morale.

Thomas Mann

 

 

 

1 – Poupée vivante

 

 

Corinne Jorgensen d’un œil critique considéra sa table d'apparat. Nappe blanche en lin soigneusement empesée, couverts en argent, et verres en cristal. Classique, mais de bon goût. La rose rouge qu'elle avait plantée dans un vase à col cygne au beau milieu de la table apportait l'indispensable note de couleur pour égayer le tout.

Contente de l'ensemble, elle résolut de se livrer à une dernière inspection en cuisine avant d'aller se changer.

Armée d’un grand couteau à lame affilée, Mélanie d'une main experte coupait de belles tranches régulières dans la chair fumée d'un saumon entier. Kristian, assis en tailleur sur la table, l'observait d'un œil connaisseur pendant qu'autour de lui le personnel s'affairait. Sa mère en levant les yeux au ciel objecta :

— Es-tu réellement obligé de poser ton postérieur à un endroit où l’on sert de la nourriture ?

Sans lui répondre, l'adolescent sauta à terre. Les yeux de Corinne avec réprobation s'attardèrent sur son jean moulant et sale. Tellement usé à l'arrière qu'il laissait deviner la naissance de ses fesses ! Sachant également que Kristian ne daignerait pas faire la plus petite apparition au dîner organisé ce soir par ses parents en l'honneur de Joren Hässel, leur éminent compatriote de passage à Paris, elle renonça à le prier d'enfiler un autre pantalon.

— Veillez à ce que le saumon reste bien frais et moelleux, Mélanie.

— Bien sûr, Madame ! Je le conserve dans du papier sulfurisé jusqu'à l'heure de le servir.

— Très bien. Alors je vais m’habiller. Les premiers invités seront là d'ici une demi-heure.

Dès que l’épouse du Consul eut quitté l’office, Kristian fit à sa vieille nourrice un clin d'œil.

— Qui attendent-ils, ce soir, Mélanie ?

La paysanne lyonnaise essuya ses mains sur son tablier, puis remit de l'ordre dans les mèches échappées de son chignon.

— J’ai vu Madame dresser une table pour six personnes. Et Monsieur a parlé d'un livre, qu'il leur fallait à tout prix lire avant la venue de l'invité. Je suppose que, ce soir, ils attendent un écrivain ou quelqu'un de ce genre.

— Tiens, tiens... intéressant ! Quel écrivain, Mélanie ?

Elle leva vers lui son honnête regard lavande.

— Tu m'embêtes, Kri-Kri ! J'ai encore plein de choses à faire avant l'arrivée de ces gens.

Mélanie n'aimait pas que celui qu'elle considérait comme son enfant la prît en défaut.

— Tu n'as qu'à faire comme d'habitude, si ça t'intéresse tant ! Va voir la table, Madame a sûrement préparé les cartons pour chaque invité.

— Pas bête, reconnut-il en embrassant Mélanie sur la joue pour la remercier de son conseil.

Le garçon s’apprêtait à entrer dans la salle contrôler les noms inscrits sur les bristols, quand son père en costume apparut à l'autre bout du couloir.

— Tu n’es toujours pas en habit, alors que nos invités arrivent d'une minute à l'autre ?

Il s’appuya au chambranle, l'air insolent.

— Ce sont vos invités, pas les miens !

Erik Jorgensen le toisa avec hauteur. Ou peut-être avec résignation, Kristian ne savait pas. Mais qu’il n'aimât pas les mondanités n'était un secret pour personne. Alors pourquoi son père insistait-il pour l'avoir à sa table, les jours où son métier l'obligeait à ces réceptions pour lui sans intérêt ? Ce n'était pas lui qui avait choisi une carrière de diplomate, il ne voyait pas pourquoi il lui fallait en subir les désagréments.

— J’entends bien, mon enfant. Cependant, tant que tu vis sous notre toit, tu es prié d'en respecter les règles. Tu ne mourras pas de dîner avec nous, ce soir, alors va te changer !

Son sang dans ses veines n’avait fait qu'un tour. La perspective de se taper un dîner coincé avec des gens qu'il ne connaissait pas déjà n'était pas folichonne. Mais s'il fallait en plus pour faire bonne figure se déguiser en pingouin, c'en était trop. Il eut envie pour se venger de sortir à son père une énormité.

— Tu veux que je mette ma robe de petite fille sage et des rubans dans mes cheveux ?

Le Consul danois rougit intensément.

— Disparais de ma vue !

Son fils le défia des yeux. Avant de tourner les talons, l'air dédaigneux. Erik Jorgensen avait osé fixer quelques secondes seulement cet être étrange, étranger – son fils ! – se demandant comment il avait pu atterrir dans sa vie et celle de sa famille. Jusque-là, il n'avait vu en Kristian qu'un enfant malléable. Une sorte de mascotte sympathique, seule capable d'absorber la neurasthénie de son épouse.

Puis, du jour au lendemain, cette créature agréable s'était métamorphosée en un monstre plein de révolte doué d'une inquiétante volonté de nuire, qu'Erik Jorgensen soupçonnait tout spécialement dirigée contre lui. Il ne tenta pas de le rappeler à l'ordre. Après tout, qu'il reste, comme à l’habitude, terré dans sa chambre ou fourré à la cuisine avec les domestiques. Ce gamin lui faisait honte. Kristian en vieillissant ne ressemblait plus à rien.

Encore, enfant, une fois contraint par sa mère à porter des robes que n'auraient pas désavouées les jeunes héroïnes de la Comtesse de Ségur, il avait aisément passé pour la fillette gracieuse et bien élevée dont Corinne avait toujours rêvé. Le petit garçon au début pleurait un peu. Mais sa mère paraissait si heureuse que ses larmes ne duraient qu'un instant. Et, bien qu'il eût toujours su que cela ne durerait qu'un temps, Érik regrettait cette époque bénie où, trop occupée à s'amuser avec sa poupée vivante, son épouse lui foutait une paix royale.

 

*

* *

 

Edvard vérifia dans le miroir le nœud de sa cravate et le trouva navrant. Cela faisait une boule au milieu de son cou dont les pans restaient obstinément asymétriques. Son frère cadet entra dans la chambre et il le prit à témoin.

— Comment me trouves-tu ?

— Grotesque.

Sans l'ombre d'une hésitation. L’aîné poussa un soupir avant d'arracher l’accessoire. On respirait tout de même mieux, sans ce truc autour du cou, et l'on avait l'air moins con.

— Qu'est-ce que je vais faire ? Je ne peux quand même pas me farcir un nœud pap’ !

Puis il réalisa que Kristian, lui, était resté en jean. Pas même un jean propre ou en bon état. Le même que d'habitude, sale et craqué aux fesses à force de le mouler.

— Tu ne te changes pas pour le dîner ?

— Pourquoi, je ne suis pas bien comme ça ?

Et, parce qu’il s’en savait incapable, Edvard quelquefois enviait à son frère sa désinvolture. Soudain, la sonnerie de la porte d'entrée retentit. Il jeta à son reflet un nouveau coup d'œil affolé.

— Merde, c'est déjà eux ! Qu'est-ce que je vais bien pouvoir me mettre autour du cou ?

Kristian en se dirigeant vers la porte l’observa.

— Je vais aller ouvrir… Pourquoi tu ne restes pas comme ça ?

— Tu veux dire, sans cravate ?

Eddi tout de même se faisait une montagne de pas grand-chose ! Sans attendre de connaître sa réaction, Kristian sortit de la chambre pour se rendre dans l'entrée. Il vit la gouvernante jaillir de sa cuisine et lui cria de loin : « Laisse, Mélanie ! Je m’en occupe. » Elle ne se le fit pas dire deux fois, il lui restait encore quelques préparatifs avant de pouvoir servir le dîner.

Kristian se planta devant la double porte vitrée de l'entrée, pour épier de l'intérieur les nouveaux arrivants. Le nouvel arrivant. Voilà qui était singulier. Férus de protocole, ses parents pourtant s'arrangeaient généralement pour n'avoir à leur table que des couples.

Il ouvrit à l'homme, d'une quarantaine d'années, impeccablement sanglé dans un costume de facture coûteuse. Kristian lui souhaita la bienvenue, puis se présenta.

Deux beaux yeux verts le balayèrent de la tête aux pieds… Avant de revenir à son visage. L’inconnu lui tendit une main cordiale.

— Joren Hässel. Très heureux.

Sa poigne, ferme et sèche, contrastait avec la douceur de sa paume. Et Kristian à regret lui lâcha la main pour se décaler sur le côté.

— Donnez-vous la peine d'entrer.

C'était donc lui, le fameux homme de lettres ! Le dernier Renaudet. En lisant ses romans, Kristian ne le voyait pas ainsi. Tout d'abord, il se représentait un type plus jeune. Ensuite, vu ses écrits, son jeune lecteur s'était figuré un personnage plus romanesque. Moins guindé.

L'homme n'avait pas enjambé le pas de la porte que déjà Corinne Jorgensen se précipitait vers eux.

— Maître ! Je m'en veux tellement de ne pas vous avoir ouvert en personne !

Le sourire qu'il eut pour son hôtesse le rajeunit considérablement.

— Madame Jorgensen, je vous en prie, ne m'appelez pas comme ça ! Quant à ce jeune homme qui est, je suppose, votre fils, il m'a fait un accueil des plus chaleureux.

Corinne avec consternation guigna la défroque dudit fils. Avant de se reprendre aussitôt.

— En effet, c'est Kristian, mon fils cadet.

Puis, sur un ton navré :

— Je vous prie d'excuser sa tenue. À son âge, on est peu sensible aux belles choses. On préfère son confort.

Kristian se retint de commenter que les belles choses aussi pouvaient être confortables, et se félicita de sa retenue, car Joren Hässel lui-même se chargea de sa défense.

— Je ne sais pas si sa tenue actuelle est très confortable, en tout cas, elle lui donne beaucoup d'allure.

— Merci...

L'invité lui fit un clin d'œil, qui ne passa pas inaperçu aux yeux de la mère.

— Monsieur Hässel, vous êtes trop indulgent.

— Je vous promets que je suis sincère ! Mais les goûts et les couleurs, n'est-ce pas, ne se discutent pas ?

Cet homme, se réjouit Corinne Jorgensen, en plus d'être un grand écrivain, était un brillant causeur et un fin diplomate. Si Kristian avec l'une de ces effronteries dont il avait le secret ne venait pas gâcher la fête, le dîner promettait d’être très agréable.

 

*

* *

 

Lorsque la représentante du Ministère français de la Culture et son époux enfin arrivèrent, il était largement temps de servir le dîner. Mais avec Kristian, qui avait brusquement décidé de se joindre à eux, le plan de table de Corinne était tout chamboulé. Elle avait prévu d'asseoir en face d'elle Madame Latour, du ministère de la Culture, de manière que les deux seules femmes de l’assemblée fussent encadrées par deux hommes chacune. Elle venait d’installer à sa droite Joren Hässel, lorsque ce dernier lui demanda :

— Et votre second fils, où le placez-vous ?

L'écrivain s’était pris de sympathie pour leur cadet et il était difficile de le renvoyer maintenant dans sa chambre.

— Kri, mon chéri… Tu ne m'en voudras pas, mais je n'ai pas d'autre choix que de te placer en bout de table.

— Ce sera très bien, Maman, ne t'inquiète pas.

Ravi, car du coup il se trouvait dans le voisinage immédiat de l'écrivain, avec à sa gauche son frère Eddi. Il l’eût fait exprès qu'il n'eût pu rêver meilleure compagnie.

Mélanie arriva pour servir le saumon et, le voyant à table, haussa les sourcils. Il lui rendit un sourire complice, puis à nouveau se tourna vers Joren Hässel, qui le dévorait des yeux.

— J'ai lu tous vos livres.

— Vraiment ?

Face à l'intensité de l'attention dont il était l'objet, de la part de l'auteur, Kristian baissa les yeux. Son père à l'autre bout de la table épiait ses faits et gestes. Erik Jorgensen, qui ne l'avait pas même lu en diagonale, espérait que son fils ne cherchait pas à bluffer le romancier. Devant la persistance de son mutisme, l'invité, dévisageant l’adolescent, voulut savoir :

— Quel âge avez-vous ?

— Quinze ans et demi. Presque seize.

Madame Latour alors fit remarquer :

— Joren Hässel n'est-il pas un auteur trop ardu pour un lecteur de quinze ans ?

Il fallait toujours qu'à un dîner mondain, il y eût une chipie. Ce trait particulier semblait une des caractéristiques de ces réunions. Mais, une fois qu'il l'avait repérée, c'était pour Kristian un jeu d'enfants de tirer dessus à boulets rouges. Il fit remarquer à la dame qu'avoir quinze ans ne signifiait pas être débile.

Eddi détourna la tête pour sourire. Il s'était préparé à un souper ennuyeux et collet monté, et la forme inattendue de Kristian avait subitement changé la donne. Ce qui était clair, c'est que les parents n'étaient pas près de le forcer à se présenter à un prochain dîner. L'attachée à la culture, elle, était cramoisie.

— Je n’ai rien dit de tel ! Bien sûr que l'intelligence n'a rien à voir avec l'âge. Je voulais dire que... Comment expliquer ? Les sujets traités dans les livres de Joren Hässel sont... enfin, ne sont pas…

— À quel ouvrage faites-vous référence ? la coupa Kristian.

— Mais, à…

Elle s'affola de ne pouvoir remettre la main sur le titre du fameux Renaudet.

— Je n'ai pas tous les noms en tête, mais enfin, les thèmes sont récurrents ! Celui de la mort, par exemple.

— C'est ce que vous avez retenu de Ma Part d’éternité ?

Kristian fut assez satisfait du regard adorateur dont Joren Hässel, à ce moment-là, le gratifia. Et encore, il était resté dans les limites de la politesse ! Il aurait pu épingler plus cruellement cette femme, en insistant pour savoir si c'était réellement tout ce qu'elle avait retenu de Ma Part d’éternité ? Ce bouquin admirable qui, plus que de la mort, parlait d'immortalité, mais aussi de trahison, de paternité et de tant d'autres choses encore.

Madame de la Culture était soulagée que quelqu'un, dans l'assistance, eût enfin évoqué le titre de l'œuvre qui avait valu à Joren Hässel son prix littéraire. Et tant pis s'il s'agissait de ce gosse insolent, qu'elle se faisait fort de remettre à sa place !

— Tout juste ! s’exclama-t-elle. Vous ne pouvez pas nier que ce n'est pas un livre pour...

Avant de compléter sa phrase, elle se détourna de l'adolescent pour s'adresser directement à l'auteur.

— ... les enfants ?

L’homme était bien embarrassé. À vrai dire, en écrivant ses romans, Joren Hässel jamais n'avait songé à tout cela. Il écrivait simplement pour des gens qui, peut-être, se retrouveraient dans ses histoires. Et la mort était un thème universel.

— Je ne sais pas quoi vous répondre. Je n'écris pas pour une classe d'âge et, dans le fond, j'ignore qui me lit et pourquoi.

Une chose était sûre. C'est qu'à ce jour il ne se connaissait pas aussi séduisant lecteur que cet éphèbe de quinze ans, qui lui vouait une authentique admiration. Il voulait éviter cependant de prendre trop ouvertement son parti, de peur de froisser l’attachée culturelle, ou d'être taxé de partialité.

Le Consul du Danemark était partagé entre l'irritation et le soulagement. Kristian, une fois de plus, s'était montré grossier envers l'une de leurs invités. D'un autre côté, il leur avait sauvé la mise à tous, en démontrant à leur hôte de marque que son œuvre ne leur était pas tout à fait inconnue. Le diplomate s'était rendu compte que même l'attachée à la Culture ne maîtrisait pas le sujet, ne faisant montre que d'une connaissance superficielle, qui n'aurait pas endormi longtemps les soupçons de l'écrivain.

 

*

* *

 

Il était fort tard et le dernier convive ne se décidait pourtant pas à rentrer chez lui. Étouffant un bâillement derrière sa main, Corinne Jorgensen se résigna à lui proposer pour la énième fois une dernière infusion.

— Une verveine, Monsieur Hässel ? Ou alors une citronnelle ?

En pleine forme, l'écrivain lui répondit, enjoué :

— Eh, non, Madame Jorgensen ! Toujours pas. En revanche, un autre café, ce ne serait pas de refus.

— Bien sûr, Monsieur Hässel.

La femme du Consul maudit en silence la lâcheté de son époux, qui les avait abandonnés une heure auparavant, prétextant d'obscures obligations matinales pour lui confier le soin de les débarrasser de leur dernier invité. Dieu merci, leurs deux fils avaient l’habitude de l'épauler dans cette tâche ingrate.

Mais Eddi, lui aussi, commençait à piquer du nez. Seul Kristian semblait se passionner encore pour les récits de l'écrivain. Sa mère, pour casser l'ambiance, l'envoya à la cuisine chercher du café.

Peine perdue. Pendant qu'il se levait pour se rendre à l'office, Joren Hässel le suivant des yeux lui fit un petit signe de la main.

— À tout de suite ?

Après tout, se ravisa Corinne Jorgensen, s'il se plaisait tant en compagnie de Kristian, elle n'avait qu'à les laisser ensemble ! Deux heures et demie du matin n'étaient pas une heure outrecuidante pour signaler à ses hôtes qu'on était fatigué, et qu'on aimerait aller se coucher.

— Monsieur Hässel, je vais vous demander la permission de me retirer, car je tombe vraiment de sommeil. Mais, terminez tranquillement votre discussion avec mon fils, en buvant votre café. Kristian se fera un plaisir, après, de vous raccompagner à la porte.

Eddi nota, amusé, que l’écrivain ne faisait même pas mine de paraître embêté. Il était bien, là, et comptait continuer de profiter de sa soirée. Il se leva pour saluer son hôtesse et lui souhaiter une bonne nuit.

— C'était une soirée très agréable, Madame Jorgensen, et je vous en remercie. Je ne pensais pas tomber sur des gens aussi charmants que vous et toute votre famille ! Je vous suis très reconnaissant de m'avoir invité.

— Le plaisir était pour nous, Monsieur Hässel. Et, tant mieux, si vous avez passé une bonne soirée.

Emboîtant le pas à sa mère, Eddi à son tour annonça :

— Si ça ne vous ennuie pas, je crois que je vais aller me coucher, moi aussi.

Corinne se retourna, contrariée. Allait-il réellement laisser ce pauvre homme esseulé dans l'attente de son café ? Or, plus perspicace que sa mère, Eddi depuis longtemps avait compris que l'auteur n'attendait que l'occasion de se retrouver seul avec Kristian. Il ne fut pas surpris de l'entendre leur assurer :

— Ne vous inquiétez pas pour moi, je peux très bien rester deux minutes tout seul ! D'ailleurs, Kristian ne va pas tarder à revenir. Allez tous les deux vous coucher sans remords. Et, surtout, faites de beaux rêves.

Corinne hésita une seconde encore.

— Vous en êtes sûr ?

— Certain.

— Dans ce cas, bonne fin de soirée. Et je compte sur vous pour rester raisonnable et ne pas faire veiller trop longtemps Kristian.

À voir sa mine réjouie, Edvard se dit que le doute n'était plus permis. D’ailleurs, ils n'étaient pas partis depuis deux minutes que Joren Hässel déjà se risquait à essayer de retrouver seul le chemin de la cuisine. Il erra prudemment dans l'immense couloir, guidé uniquement par l'odeur et le bruit du café en train de passer. L'adolescent éteignit le percolateur et, le voyant entrer dans la cuisine, sursauta.

— Tu m'as fait une de ces peurs !

Il nota avec plaisir que le jeune homme était passé sans le faire exprès au tutoiement.

— Ça mettait trop de temps et je commençais à m'ennuyer sans toi.

Alors seulement il nota la présence de la dame, qui les avait servis à table, et se mit à rougir. Se jura que plus jamais on ne le reprendrait à flirter avec un enfant. Kristian esquissa un sourire et se tourna vers la gouvernante.

— Mélanie, ma vieille, je crois que tu peux aller te coucher. Je me chargerai de débarrasser le plateau et le reste. Au pire, Monsieur, ici présent, m'aidera.

Il tendit à Joren la cafetière pleine.

— Prends ça pendant que je me charge des tasses. On retourne au salon, non ?

Il eut un sourire ambigu.

— Les canapés y sont plus confortables.

Jamais encore Joren Hässel n'avait rencontré enfant de ce genre. À un moment, au cours du dîner, il avait cru sentir une main se poser sur sa cuisse. Mais, de peur de se méprendre sur le sens de ce geste, il n'avait osé répondre à l'avance.

Kristian le précéda dans le couloir, et à nouveau il eut sous les yeux son joli derrière bombé, que dévoilait légèrement la déchirure de son jean. Il se demanda si l'adolescent avait fait exprès de se retrouver à marcher devant lui. Marcher n'était d'ailleurs pas le mot juste. Car Kristian, devant lui, se déhanchait de la manière la plus provocante.

Une fois revenus au salon, ils s'installèrent dans le canapé, et le jeune homme servit le café...

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