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Se respecter

De
196 pages

Auteur, Patricia Spadaro a remporté de nombreux prix dans les domaines du développement personnel et de la spiritualité pratique. Ses livres sont traduits dans plus de vingt langues et disponibles dans le monde entier.


Donner ou recevoir ? Privilégier ses besoins ou ceux des autres ? Il n'est pas nécessaire de choisir. La vie est un paradoxe, une danse délicate qu'il faut maîtriser avant de se considérer digne de recevoir, et de pouvoir se donner aux autres.
S'inspirant des sagesses d'Orient et d'Occident, Patricia Spadaro balaie tous les mythes qui entourent la notion de don, et nous apprend, un à un, les pas qui nous permettront de garder l'équilibre.



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couverture
Patricia Spadaro

Se respecter

Prendre soin
de soi pour s’ouvrir à autrui

Traduit de l’anglais
par Véronique Gourdon

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Aux sages de l’Orient et de l’Occident
qui m’ont appris que le plus beau cadeau
que je pouvais faire était le don de moi-même

Partie I

Nourrissez votre âme et répondez à vos besoins profonds

Vous pouvez chercher partout de par le monde sans jamais trouver

personne qui soit plus digne d’amour que vous.

BOUDDHA

 

Tandis que nous sommes appelés à donner, et à donner gaiement, la vie nous incite à maîtriser l’art de l’équilibre. Nous avons le devoir non seulement de donner aux autres, mais aussi à nous-même – et celui de nous considérer dignes de recevoir. Nous avons le devoir de nous rendre hommage, et aussi celui de rendre hommage aux autres. Qu’est-ce qui rend tout cela si difficile ? Le don de soi est lié à des mythes dont nous avons hérité, qui sont profondément ancrés en nous et nous enferment dans une approche irrationnelle de la vie. C’est comme si nous essayions de marcher sur une corde raide avec une camisole de force ; nous n’avons pas la liberté d’avancer d’un pouce d’un côté ou de l’autre, ni celle de retrouver notre équilibre. Mais nous pouvons échapper à ce dilemme en empruntant un chemin qui nous emmène au-delà des mythes, vers la magie du réel qui consiste à nous rendre hommage. Et il commence là où commencent toutes les sagesses, en passant par la porte du paradoxe.

Chapitre 1

Le jeu du paradoxe

Je me contredis ? Eh bien soit… je me contredis ;

Je suis vaste… J’ai en moi multitudes…1

WALT WHITMAN

La vie est rarement – voire jamais – noire ou blanche. En principe, et dans la pratique, la vie est remplie de contradictions, elle est en soi un paradoxe. Il s’agit d’une recherche d’équilibre entre des tensions opposées qui rivalisent pour s’octroyer notre temps, notre énergie et notre attention, essayant désespérément de nous convaincre de choisir une chose au détriment d’une autre.

Nous sommes confrontés à ce genre de dilemme de façon quotidienne. Devrions-nous passer plus de temps avec notre famille ou nous concentrer davantage sur notre carrière ? Devrions-nous faire de nouvelles expériences et prendre des risques ou faire les choses comme nous les avons toujours faites ? Nos enfants ont-ils besoin de plus de liberté ou de plus de discipline ? Devrions-nous nous éloigner de chez nous ou rester là où se trouvent nos proches ? Vaut-il mieux collaborer ou être en compétition ? Diriger ou être un mentor ? Se débrouiller seul ou demander de l’aide ? Être généreux ou fixer des limites ? Garder le silence ou nous défendre ?

Selon les traditions des anciens, les tensions ne font pas seulement partie de la vie : elles sont la vie. La tension dynamique des opposés est précisément ce qui donne naissance aux éléments de notre univers et ce qui les maintient en évolution constante. L’interaction des opposés – symbolisée par le cercle tournoyant noir et blanc du yin et du yang – illustre un principe universel : les deux parties d’une paire ne peuvent exister l’une sans l’autre.

Les deux côtés du symbole complètent le cercle de la plénitude. Et les deux aspects nous sont nécessaires : le jour et la nuit, le masculin et le féminin, le mouvement et le calme, le cerveau droit et le cerveau gauche, les détails et la vision d’ensemble, la concentration et le lâcher-prise. Sans une interaction dynamique entre ces paires fondatrices, il n’y a que stagnation, déclin, et en dernier lieu, la mort. La tension créative, ou ce que j’appelle le jeu du paradoxe, est absolument essentielle à la vie et à l’épanouissement.

Le fil d’or

Qu’est-ce que le paradoxe ? Un paradoxe implique deux éléments, vérités, principes ou perspectives qui semblent contradictoires mais qui sont tous deux vrais. « C’était la meilleure et la pire période de ma vie » (Charles Dickens), « Les bons leaders doivent d’abord devenir de bons serviteurs » (Robert Greenleaf), « Je ne sais qu’une chose, c’est que je ne sais rien » (Socrate) : toutes ces phrases sont en soi des paradoxes. La plupart des mystères et des sens cachés, la comédie et la tragédie de la vie sont fondés sur le paradoxe. Et ses plus ardents défenseurs sont les scientifiques (qui essaient encore de résoudre les paradoxes de la physique), les comédiens (qui gagnent leur vie en révélant les contradictions de la vie de tous les jours), et les mystiques, qui croient qu’on peut entrevoir le monde spirituel tout en ayant les pieds campés dans le monde physique, le plus grand paradoxe de tous.

Les sages d’Orient et d’Occident expliquent souvent ce que l’on ressent lorsqu’on se retrouve pris au cœur d’un paradoxe. Ils le décrivent de telle manière qu’ils nous poussent à dépasser le cadre étroit de nos pensées. Ils nous disent que les tensions opposées ne sont pas contradictoires mais complémentaires, qu’elles ne s’excluent pas mais qu’elles se suppléent les unes aux autres. La vie, nous disent-ils n’est pas une question de ceci ou de cela, mais de ceci et de cela.

Le paradoxe traverse les différentes traditions spirituelles à travers le monde comme un fil d’or. Saint François d’Assise, par exemple, a mis le doigt sur un paradoxe lorsqu’il a dit « C’est en donnant que nous recevons…, et c’est en mourant que nous naissons à la vie éternelle ». Bouddha a dit à ses disciples que trouver refuge dans la Sangha (la communauté) était nécessaire à leur évolution spirituelle, mais il leur a aussi conseillé de façon énigmatique : « Soyez à vous-même votre propre refuge. » Lao Tseu, le sage chinois et fondateur du taoïsme, enseigna : « Être vide, c’est être plein… C’est lorsqu’on ne possède rien qu’on possède de véritables richesses. » et Jésus avertit : « Soyez malins comme les serpents et candides comme les colombes. »

Ces grands maîtres étaient-ils perturbés ? Quelqu’un a-t-il fait une erreur en traduisant leurs propos ? Absolument pas. Dans les écrits et dans les vies de ces sages, le paradoxe est omniprésent. En fait, une des principales leçons qu’ils nous ont enseignées est que nous ne pouvons pas ignorer la tension des opposés, car il en va ainsi de la marche de l’univers. Le soufi mystique Rumi l’a d’ailleurs bien résumé lorsqu’il a dit que Dieu « enseigne, selon le principe des opposés, qu’il faut deux ailes pour voler, et non une ».

Et les paradoxes ne sont pas près de disparaître. On ne peut pas y échapper ; on peut seulement les adopter et ne faire qu’un avec eux. Car en vérité, les opposés ne sont que les deux faces d’une même réalité qui sont appelées à résider en harmonie.

Le paradoxe est, dans son principe, œcuménique. Quelle que soit notre origine ou la tradition que nous embrassons, nous y serons confrontés. Notre mission, disent les sages, est d’apprendre à évoluer en harmonie au gré des cadences imposées par la vie tandis que l’univers nous demande de mettre au premier plan une face du paradoxe, puis l’autre, en fonction du moment et du lieu qui conviennent. Comme l’a souligné un sage éclairé : « Bénis soient les gens souples, car ils ne plieront pas au point de se déformer. »

Progressez, ne régressez pas

Que se passe-t-il lorsque nous ne prenons pas en compte les deux côtés du paradoxe ? Au lieu de progresser, nous régressons. Si nous refusons de répondre à nos besoins physiques, notre corps risque de déclarer forfait et de nous envoyer à l’hôpital pour que soyons enfin forcés de l’écouter. Si, d’autre part, nous portons toute notre attention sur nos besoins matériels et que nous ne nourrissons pas notre esprit, notre âme commence à en souffrir et nous risquons de succomber à la dépression sans même savoir pourquoi. En résumé, lorsque nous perdons notre équilibre, nous perdons notre capacité de jugement. C’est comme si nous étions assis d’un côté d’une balançoire tape-cul qui nous laisserait brutalement retomber lorsque notre compagnon de jeu part, nous laissant seul. Nous retombons de façon abrupte parce qu’il n’y a rien de l’autre côté pour créer le mouvement.

Je pense que la plus grande cause de stress est notre incapacité à identifier ce jeu du paradoxe et à agir en conséquence. Nous restons souvent bloqués d’un côté ou de l’autre du paradoxe à cause des mythes qu’on nous a enseignés et qui sont devenus rassurants pour nous. Nous ne savons même pas qu’il s’agit de mythes parce que nous les acceptons automatiquement comme des vérités. Ils sont fondés sur des suppositions que nous avons faites sur la façon dont le monde fonctionne et qui nous empêchent de voir l’autre aspect de l’équation. Ces mythes nous poussent à croire que nous n’avons pas d’autre choix possible.

Lorsque nous perdons notre équilibre, la vie nous envoie ses messagers – sous la forme de circonstances, de gens et d’événements – pour nous aider à retrouver notre équilibre. Et c’est le propre de la nature humaine que de vouloir nous précipiter dans la direction opposée, voire de tuer le messager pour ne pas avoir à entendre le message qu’il nous délivre. Mais cela ne fonctionne jamais. Les messagers continuent de se présenter à nous jusqu’à ce que nous nous arrêtions pour les écouter.

Ce livre explore un des nombreux paradoxes de la vie – le paradoxe de donner et de recevoir. Nous sommes appelés à maîtriser cet art délicat dans presque tous les domaines de notre vie. Vous y serez confronté dès qu’il sera question d’estime de soi, de santé, des relations avec les autres, de carrière et lorsque vous découvrirez quels sont vos véritables dons, pour ne citer que quelques exemples. Et, pour l’essentiel, le paradoxe de donner et de recevoir se résume à ces deux questions : Comment puis-je trouver un équilibre entre ce dont les autres ont besoin et ce dont j’ai besoin ? Pour donner aux autres, dois-je réellement me sacrifier ?

Pour commencer, je dois préciser que vous rendre hommage ne signifie pas vous chouchouter. Cela ne signifie pas non plus que vous devez tourner le dos à ceux qui ont besoin de vous. Les questions qui tournent autour de la notion de donner et de recevoir sont profondes. Bien plus profondes. En vous rendant hommage, vous respectez, appréciez et donnez naissance au meilleur de vous-même, de sorte que vous pouvez donner de façon créative et généreuse, et ainsi rendre hommage aux autres.

Alors que la société moderne ne nous permet pas de retrouver notre équilibre, les sages de l’Orient et de l’Occident sont experts en la matière. Au fil de ces pages, vous découvrirez leurs conseils pratiques – qui sont souvent surprenants – pour maîtriser l’art de donner et de recevoir. Vous apprendrez à reconnaître les mythes qui vous ont pris en otage, ces mythes qui, telles des œillères, vous ont empêché de vivre une vie pleine d’opportunités et de passion. Vous apprendrez à célébrer vos dons tandis que vous explorerez la dynamique qui vous permettra de donner avec le cœur et non avec la tête, à fixer des limites, à être honnête à propos des gens malsains dans votre vie, faisant appel à vos sentiments pour rester fidèle à vous-même et trouver votre propre voie. Mais, plus important, vous apprendrez, pas à pas, comment garder votre équilibre. Car c’est en apprenant les pas que vous pouvez pratiquer la danse – et c’est alors que la magie commence.

Retrouvez le rythme

C’est comme si vous étiez dans une salle de danse, apprenant à maîtriser un pas ou un autre. Nous sommes tous des élèves de la vie, apprenant de nouvelles façons d’évoluer en harmonie au rythme de sa petite musique, dont la cadence est en perpétuel changement. Et, à notre façon, nous sommes aussi tous des professeurs, puisque nous partageons avec les autres ce que nous apprenons. Et, de façon paradoxale, nous enseignons souvent ce que nous avons le plus besoin d’apprendre. C’est ce que j’ai découvert au fil des nombreux sujets que j’ai abordés dans mes livres : j’apprends chaque jour ce que cela veut dire de rendre hommage au meilleur de moi-même.

Selon le jour ou la danse, il m’arrive encore de chanceler ou de perdre le rythme. Je suis encore forcée de m’arrêter, de reprendre mon souffle et d’accorder mon pas au rythme de la musique. Mais j’apprends, et c’est ce qui importe aux professeurs d’une patience d’ange qui parviennent à m’entraîner sur la piste de danse. Je suis certaine qu’à force de danser, je vais m’améliorer, mais je sais aussi que jamais je ne cesserai d’apprendre.

Alors, de façon réellement paradoxale, vous pourriez dire que j’ai écrit ce livre pour vous et moi. Il reflète en partie mon propre parcours et les découvertes que j’ai faites et qui m’ont semblé si précieuses que j’ai eu envie de les partager avec vous. Aucun livre ne possède toutes les réponses, ni ne peut vous enseigner tous les pas, mais j’espère que celui-ci vous aidera à mieux comprendre les méandres de la vie. J’espère qu’il vous montrera comment garder le pas léger quand la vie vous fait trébucher. Et j’espère qu’il vous aidera à sourire et à vous détendre davantage pour tout simplement éprouver du plaisir à entrer dans la danse.

1. Whitman W. (1855), Feuilles d’herbe, Ed. J. Corti, 2008, p. 169.

Chapitre 2

La recherche de l’équilibre

Quand on perd le contact avec soi-même,

On ne peut entrer en contact avec les autres.

ANNE MORROW LINDBERGH

« Je suis bon quand je donne aux autres. Il est mieux de donner que de recevoir. » Mythe ou réalité ?

Même si nous sommes nombreux à avoir grandi en pensant qu’il était de notre devoir de donner, donner et encore donner aux autres, cela n’est qu’une demi-vérité – un mythe qui nous empêche d’apprécier la vie et de donner pleinement. Songez plutôt à ces paroles d’un des plus grands sages : « Vous avez le devoir de donner aux autres et de vous donner à vous-même. Quand vous en éprouvez le besoin, vous devez aussi recevoir. » Ce conseil semble évident, mais combien d’entre nous parviennent à venir à bout de leurs listes de choses à faire ?

Donner et recevoir, ces principes qui s’appliquent à notre vie quotidienne ne diffèrent en rien de ceux qui s’appliquent à la nature qui nous entoure. C’était d’ailleurs l’avis du poète Ovide : « Une terre bien reposée donne une superbe récolte. » La terre doit recevoir assez d’ensoleillement, d’eau et de nutriments avant de pouvoir produire une récolte abondante avec les graines que nous plantons. Une fois que la terre a donné naissance à la récolte, elle doit se reposer et reprendre des forces avant de pouvoir donner de nouveau. Il en va de même pour votre vie. Comment pouvez-vous donner aux autres si vous ne nourrissez pas votre âme avant ?

De façon peut-être inattendue, cette question est intimement liée au premier principe qu’on nous apprend lorsque nous sommes enfant – la règle d’or. La règle d’or se retrouve dans toutes les traditions du monde. Le Mahabharata, le poème épique ancien de l’Inde nous dit : « Ne fais pas aux autres ce qui, à toi, te causerait de la peine1. » L’islam affirme qu’un véritable croyant « désire pour son frère ce qu’il désire pour lui-même », et le christianisme nous enseigne : « Aime ton prochain comme toi-même. » Pourtant, si nous aimons et traitons les autres comme nous-même, qu’advient-il d’eux si nous ne nous traitons pas avec amour et affection ? Autrement dit, on ne peut pas réellement rendre hommage aux autres si on ne se rend pas d’abord hommage à soi-même.

MYTHE :

Il est toujours de mon devoir d’être généreux avec les autres.

 

RÉALITÉ :

Il est de mon devoir de donner autant à moi-même qu’aux autres.

En étant généreux envers moi-même, je le suis envers les autres.

C’est ici que nous rencontrons le premier paradoxe de l’art de donner et de recevoir : nous réussissons mieux à prendre soin des autres et à les aimer lorsque nous commençons par prendre soin de nous-même et par nous aimer.

Il y a une saison pour aimer comme pour recevoir. L’auteur de l’Ecclésiaste nous dit (et ces paroles ont été rendues populaires par la chanson de Pete Seeger) : « À toute chose sa saison, et à toute affaire sous les cieux, son temps. Il y a un temps pour naître, et un temps pour mourir ; un temps pour planter et un temps pour arracher ce qui est planté ; (…) Un temps pour jeter des pierres, et un temps pour les ramasser ; un temps pour embrasser, et un temps pour s’éloigner des embrassements. » Notre mission est de reconnaître la saison que nous traversons et de rendre hommage à son appel.

Apprendre à être généreux envers vous-même

Certains d’entre nous sont fantastiques dès qu’il s’agit de donner, mais peu aptes à recevoir. Nous ne demandons pas d’aide. Nous n’admettons pas aux autres, ni à nous-même, que nous en avons besoin. Nous n’aimons même pas accepter de compliments. Nous nous situons d’un côté du paradoxe (« J’ai le devoir de donner aux autres »), mais nous avons oublié l’autre côté (« J’ai le devoir de me montrer généreux envers moi-même »). Lorsque cela se produit, l’univers interviendra pour nous réveiller, pour créer l’équilibre, et pour nous montrer que nous devons aussi nous rendre hommage.

Qui que nous soyons, la vie nous fait faire l’apprentissage de l’art de donner et de recevoir, et notre leçon commence souvent avec ce que nous pouvons voir et toucher – notre corps. Et elle commence par ces questions : Vous aimez-vous assez pour rendre hommage aux besoins de votre corps ? Vous accordez-vous la nourriture, le repos et les loisirs que vous méritez ?

Si vous ne vous accordez pas tout cela de façon volontaire, votre corps s’assurera que vous l’obteniez. J’ai été témoin de ce genre de réaction lorsque je me trouvais avec une de mes connaissances que je vois plusieurs fois par an, lors de rencontres professionnelles. Lors d’une de ces réunions, je lui ai demandé comment elle se sentait, sachant qu’elle était en convalescence après avoir subi une récente opération. « Ça va, mais je suis encore débordée. Si je n’arrive pas à prendre du repos très vite, je vais devoir programmer un nouveau séjour à l’hôpital ! » : j’eus un pincement au cœur en entendant sa réponse, pensant que sa prophétie risquait bel et bien de se réaliser. Elle n’avait pas appris la leçon que son corps avait essayé de lui enseigner la première fois.

À vrai dire, ces leçons ne me sont pas étrangères à moi non plus. Lorsque je me rétablissais de mon propre séjour inopiné à l’hôpital, une de mes amies qui est infirmière avait insisté pour passer me voir plusieurs fois par jour pour s’assurer que j’avais tout ce qu’il me fallait. Ayant constaté que j’avais beaucoup de mal à rester tranquille et à accepter le fait de devoir me reposer, elle avait donc décidé d’être mon ange gardien pour la semaine. Je n’avais pas arrêté de lui dire que je me sentais bien et qu’il n’y avait aucune raison que je ne puisse pas me lever. De plus, je devais assister à un certain nombre de conférences. Elle ne voulut rien savoir. En me regardant droit dans les yeux, elle me dit : « Ton boulot pour l’instant, c’est de rester tranquille et de te détendre. »

Et elle m’expliqua ensuite qu’elle ne faisait que me transmettre une leçon qu’elle avait apprise quand elle était elle-même tombée malade. Comme moi, elle avait voulu sortir de son lit et continuer comme si de rien n’était. Une de ses proches amies qui l’avait surprise à se lever l’avait aussitôt renvoyée dans son lit : « C’est ta place, lui dit-elle, tu es infirmière depuis si longtemps que tu te crois toujours obligée de donner aux autres. Maintenant, tu dois apprendre à recevoir. » Je n’avais pas eu de mal à m’identifier à elle. J’avais soupçonné que ma tendance à travailler si dur pendant si longtemps était en partie ce qui m’avait conduite à l’hôpital. Après le départ de mon amie, je réussis à me détendre, je fermai les yeux, et je ne tardai pas à m’endormir. Elle avait raison. Mon corps n’était pas encore prêt à donner de nouveau.

Même si on nous a appris à détourner notre attention du corps et du monde matériel pour nous concentrer sur le monde spirituel, cette logique renferme une idée fausse contre laquelle les grands penseurs nous ont mis en garde. Car si nous nous référons à leurs propos, si nous voulons entrer en contact avec notre potentiel intérieur, nous devons également prendre soin de notre corps.

Le rabbin Nahman de Bratslav, par exemple, a dit : « Fortifiez votre corps avant de fortifier votre âme. » Et plus de deux mille ans plus tôt, la même prise de conscience poussa le fondateur du bouddhisme à concevoir une des clés de voûte de sa philosophie – Siddharta Gautama, un prince indien, quitta femme et enfants à la recherche d’autre chose que les richesses et les plaisirs matériels. Il vécut en ascète pendant six ans, convaincu que la grande austérité à laquelle il s’astreignait allait lui permettre de devenir un être éclairé. Se privant de la nourriture qui lui était nécessaire, il devint si faible qu’il faillit mourir de faim.

Heureusement, une jeune fille trouva Gautama et lui offrit un bol de riz au lait. Prenant conscience que ses sacrifices et sa vie austère ne l’avaient pas aidé à devenir un être éclairé, il mangea avec reconnaissance ce qu’on lui offrait. Une fois qu’il eut retrouvé des forces, il fit le vœu de méditer sous un arbre jusqu’à ce qu’il accède à l’Éveil. Gautama fut confronté à de nombreuses tentations au cours de cette épreuve mais, gardant sa force intacte, il réussit enfin à atteindre le but qu’il s’était fixé. Après avoir atteint l’Éveil, la première chose qu’il enseigna fut que ce n’est qu’en empruntant la Voie Moyenne – en refusant les extrêmes que sont le laxisme et l’austérité – que nous pouvons atteindre l’Éveil.

Ce principe universel de l’équilibre de la Voie Moyenne s’applique autant à nous aujourd’hui qu’il s’appliquait à ceux qui l’entendirent des lèvres de Bouddha. Nous aussi, nous devons nous demander si nos sacrifices extrêmes et nos habitudes qui, selon nous, nous rendent bons, nous aident à nous rapprocher de l’épanouissement et du sens que nous cherchons à donner à notre vie. Sacrifiez-vous les besoins de votre corps parce que vous avez adopté le mythe selon lequel « mon seul et unique devoir est de donner à autrui » ? Négligez-vous les signes et les messagers qui essaient de vous aider à retrouver votre équilibre ? Pensez-vous à votre corps comme à une entité que vous devez aimer ?

Nora, une chercheuse en biochimie, découvrit que changer sa façon de considérer son corps avait changé sa vie. Pendant des années, Nora s’était débattue avec toutes sortes de régimes, sans succès. Lorsqu’elle eut une sérieuse alerte de santé, ce fut pour elle la goutte qui avait fait déborder le vase. Elle devait absolument entamer une remise en forme. C’était le moment ou jamais.

Trois mois plus tard, je rencontrai Nora, un sourire triomphant aux lèvres. Elle avait stupéfié tous ses amis, ainsi qu’elle-même, en perdant plus de poids qu’elle n’aurait cru possible en très peu de temps. « J’ai beaucoup tendance à me réfugier dans mon esprit, admit-elle, alors, je n’ai jamais tellement prêté attention à mon corps. Une fois que j’ai commencé à faire ce qui était bon pour moi physiquement, j’ai compris que la question n’était pas de perdre du poids mais d’aimer mon corps. Et cela a fait toute la différence. Faire attention à ce que je mange n’est pas difficile quand j’y pense en ces termes. »

Vous n’avez pas besoin d’être en surpoids pour vous identifier à Nora. Nous vivons à cent à l’heure, et quand quelque chose doit céder, c’est souvent notre corps qui est le plus mal loti, que cela se reflète dans les repas que nous sautons, les fast-foods que nous avalons sur le pouce, les stimulants que nous buvons en excès ou l’exercice que nous n’avons jamais le temps de faire. Le problème étant que lorsque nous ne parvenons pas à conserver un certain équilibre physique, le reste de notre personne – notre esprit, nos émotions, les relations que nous entretenons avec les autres – en souffre aussi.

Il y a un passage du livre Zorba le Grec qui résume assez bien l’importance de prendre soin de notre corps. Le truculent Zorba ne fait jamais rien sans détermination ni sans passion. Et le patron de Zorba doit encore apprendre les joies de ce style de vie haut en couleurs : lorsque, totalement absorbé par le livre qu’il lit, ce dernier prétend qu’il n’a pas faim et qu’il ne veut pas manger le délicieux repas que Zorba vient de préparer, Zorba s’exclame : « Mais vous n’avez rien mangé depuis ce matin. Le corps a une âme lui aussi, ayez pitié d’elle. Donnez-lui quelque chose à manger, patron ; c’est notre bête de somme, vous savez. Si vous ne la nourrissez pas, elle vous laissera en panne au milieu de la route. »

L’illusion d’être fort

Il y a un autre mythe qui nous empêche de nous accorder l’attention que nous méritons, c’est celui selon lequel l’activité est synonyme de force – et que plus nous faisons de choses, plus nous sommes forts. Lorsque nous avons l’impression d’être capables d’en faire toujours plus, nous croyons que nous pouvons tout faire. Nous pensons être de la race particulière de ceux qui sont nés pour donner, sans avoir jamais besoin de nous reposer, contrairement au reste de la population. En réalité, nous nous leurrons, car plus nous nous affairons, moins nous avons d’énergie.

Brendan Kelly, un phytothérapeute et acupuncteur qui s’est spécialisé en médecine chinoise fondée sur les cinq éléments, m’a expliqué ce processus, car il semblerait que je fasse partie de ceux qui se leurrent. Il existe de nombreuses façons d’observer la façon dont l’énergie circule dans notre corps et dans notre vie, et ce qui suit n’est qu’une interprétation de la conception classique de la médecine chinoise selon laquelle le corps, l’esprit et l’âme sont interdépendants. Cela repose sur l’idée que le corps a naturellement besoin d’alterner les cycles d’activité et de repos pour que nous puissions reconstituer nos réserves d’énergie.

Un trop-plein d’activité crée ce que la médecine chinoise appelle de la « chaleur » dans le corps. La chaleur que nous produisons par notre activité constante épuise les capacités de notre corps à se refroidir, ce dont nous avons besoin pour entretenir nos ressources intérieures. Lorsque nous puisons trop dans nos réserves et que nous avons bien plus de chaleur que de froid, une variété de symptômes peut survenir, de l’anxiété à l’insomnie, en passant par les bouffées de chaleur ou des rougeurs, par exemple. « Le froid, c’est ce que les Chinois appellent l’énergie yin et elle est une source, mais pas la source exclusive, de notre paix intérieure ainsi que de la sagesse », expliqua Brendan, avant d’ajouter : « Lorsque nous perdons notre capacité à nous refroidir, nous sacrifions la paix intérieure et la sagesse au profit de l’activité à court terme. »

En d’autres termes, en remplissant notre vie d’activités diverses sans prendre le temps de nous ressourcer, nous créons « un manque de paix intérieure et nous perdons la capacité à écouter la personne que nous sommes », selon Brendan, et « Sans assez de froid en nous, nous ne pouvons pas savoir qui nous sommes vraiment, ni laisser notre personnalité s’exprimer de façon équilibrée. » Comme vous le devinez sans doute, vous pouvez reconstituer votre énergie yin (le froid) en vous relaxant et en créant un état de calme, que ce soit en vous accordant davantage de pauses, ou davantage de sommeil, en pratiquant la prière ou la méditation ou en ayant recours à certaines thérapies.

Voyons comment nous nous leurrons nous-même. Moins nous avons de force ou de ressources en nous, plus nous risquons d’avoir la sensation de ne pas être à la hauteur. Personne d’entre nous n’aime avoir cette impression, alors nous avons tendance à être encore plus persévérant pour compenser. Nous nous remontons avec des stimulants et nous remplissons nos journées d’activités diverses. Cela occulte l’impression de nous épuiser peu à peu et nous donne l’illusion que nous avons plus d’énergie que nous n’en avons en réalité. Notre culture moderne où tout va à cent à l’heure vient renforcer cette illusion en encourageant la publicité faite autour de l’activité à tout prix. Nous avons le don de créer toutes sortes de produits et d’élixirs qui nous aident à nous affairer. Mais cette agitation intérieure que nous appelons énergie n’est pas de la véritable énergie. Au contraire, elle est le signe d’un manque de réelle énergie.