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Et si on ne se revoit pas, je te souhaite d'avoir une belle vie!

De
413 pages
Je ne sais pas quel homme a dit que chanceux sera celui sera celui qui trouvera un trèfle à quatre feuilles. Parce qu'un trèfle à quatre feuilles est rare, cela fait de lui quelque chose de précieux, d'exceptionnel et donc supposé porter chance. Arrachez une feuille à ce précieux trèfle, et il ne deviendra que banalité aux yeux du commun des mortels. D'exception sera celui qui arrivera à voir la rareté en ce trèfle à trois feuilles, maintenant ordinaire, qui pourtant jadis, eu été d'une précieuse rareté.
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2 Titre
Et si on ne se revoit pas,
je te souhaite d'avoir une
belle vie!

3Titre
Rémi Dee
Et si on ne se revoit pas,
je te souhaite d'avoir une
belle vie!

Autobiographie
5Éditions Le Manuscrit























© Éditions Le Manuscrit 2008
www.manuscrit.com

ISBN : 978-2-304-00964-4 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782304009644 (livre imprimé)
ISBN : 978-2-304-00965-1 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782304009651 (livre numérique)

6 8 Préface

PREFACE
Ce bâtiment, mon Institut Universitaire.
Ce petit homme, là dans le hall… Moi.
Errant dans le hall de l’IUT, je regardais les
gens s’agiter autour de moi. Un groupe de filles
très maquillées, très bien habillées, très soignées
était en train de s’affoler à quelques pas de moi.
Elles riaient et hurlaient, parlaient et semblaient
pleines de vie. Pleines de vie… On pouvait re-
marquer dans leurs yeux cette petite lueur, cette
étincelle qui prouve que l’on est en vie, juste-
ment, au sens où je l’entends, c’est-à-dire heu-
reux d’être en vie. Capable d’apprécier la vie, les
soi-disant choses simples qu’elle nous apporte,
sentir le parfum d’une vieille amie, se faire
transporter par une musique, l’odeur d’un repas
lorsque l’on a faim, aller au cinéma avec une
personne qui nous est chère, se détendre devant
film, déguster un verre de bon vin, admirer un
paysage en silence, sentir un parfum qui nous
rappelle tant de souvenirs, rire jusqu’à en avoir
mal au ventre, une bonne note, un cadeau, un
regard ou un sourire, un cours intéressant ou
9 Et si on ne se revoit pas
encore mieux, un cours qui vient d’être annulé,
être capable de toucher, de voir, de se coucher
dans des draps propres, s’éclater à une soirée où
l’on est venu à l’improviste, rencontrer un ami
que l’on n’a pas vu depuis longtemps, savourer
une cigarette sans penser au cancer… Une ciga-
rette, une dernière cigarette. C’est bien ce qu’il
me fallait.
Je saisis mon paquet dans mon sac et en ex-
tirpai une. Il était interdit de fumer dans ce hall
mais qu’importe, à vrai dire, plus grand-chose.
Tout le monde s’en fout de toute façon, per-
sonne n’a remarqué ma présence. Le hall était
bondé, des élèves, des profs, des jeunes, des
vieux, des beaux, des laids, des filles, des gar-
çons. Toutes les races, tous les genres, toutes les
identités, dans ce hall. Et moi.
Je levais les yeux au ciel, et regardais la hau-
teur qui me dominait. Je me tenais au pied de
l’escalier principal de l’établissement, un escalier
en marbre blanc, très lisse, très imposant, en
colimaçon. Je remarquais alors que, malgré la
foule et son activité débordante, personne ne
franchissait les marches de ce grand escalier. En
haut peut-être n’y avait-il personne, juste le si-
lence et la tranquillité. Je me décidais alors à
monter les marches, une à une, lentement. Une
petite voix me demandait de rester dans le hall,
avec tout le monde, de continuer à observer,
passivement, tel un fantôme au travers duquel
10 Préface
passe s’en rendre compte, cette foule en action.
Peut-être que quelqu’un allait finir par me re-
marquer, m’appeler, me dire de venir me join-
dre à un groupe, me faire rire, me rendre cette
étincelle que j’avais perdu depuis si longtemps.
Je n’espérais plus, ni que quelqu’un m’appelle,
ni de retrouver cette étincelle.
Pendant que cette petite voix continuait son
harcèlement, je faisais mon petit bonhomme de
chemin pour arriver au premier étage. Je me re-
trouvais seul, seul à continuer à regarder toutes
ces personnes, cette fois-ci vu d’en haut, s’agiter
comme dans un poulailler. La solitude n’était
pas l’objet unique de ma retraite du hall d’entrée
de l’IUT, je recherchais surtout le silence. Et le
silence je ne l’avais pas trouvé au premier étage,
pas assez élevé, je n’entendais encore que trop
bien les piaillements qui m’étaient devenus in-
supportables. Je me dirigeais donc vers le
deuxième étage. Toujours lentement, gravissant
les marches, une à une en ne quittant pas des
yeux les crânes chevelus qui rétrécissaient au fur
et à mesure de mon ascension. Le hall
s’apparentait alors à un tamis, qui s’agitait de
droite à gauche et faisait remuer tout ce qu’il y
avait dedans, des petites billes chevelus, blon-
des, brunes, rousses, pour n’en garder que les
précieuses, celle qui doivent rester, celles qui
méritent probablement plus que les autres de
rester ou bien encore celles qui ont su rester.
11 Et si on ne se revoit pas
A la rampe du troisième étage était appuyé
un couple, enlacé dans les bras l’un de l’autre.
Ils s’embrassaient tendrement, savouraient cet
instant partagé à deux. Le monde pouvait
s’écrouler autour d’eux qu’ils ne s’en rendraient
pas compte, ils étaient bien, corps contre corps,
et ne pensaient à rien d’autre qu’à leur bonheur
intense et infini, la vie valait d’être vécue tant
qu’ils étaient deux.
Je suis sûr que j’aurais pu m’accouder à la
rambarde, à côté d’eux, fumer ma cigarette, et
qu’ils ne s’en seraient même pas aperçus. Mais
ce n’était pas eux que j’avais peur de gêner,
c’était eux qui me dérangeaient. Leur exubé-
rance me donnait envie de vomir, leur bonheur
me dégoûtait, quant à l’ignorance qu’ils avaient
à l’égard du monde dans lequel ils vivaient, je ne
préfère même pas en parler.
C’est pour ces raisons que je n’ai jamais aimé
être en couple, pour ces raisons que j’ai tou-
jours été seul, c’est pour ça que je me suis tou-
jours suffi à moi-même. La vie est égoïste, elle
ne se partage pas. Gare à ceux qui, lors d’un
moment de faiblesse, s’abandonnent à quel-
qu’un, ils risqueraient de se perdre et ne jamais
se retrouver.
C’est au troisième, et dernier, étage que je
trouvais enfin ce que je cherchais. La solitude et
le silence. Personne, pas un bruit et toujours en
bas, tout en bas de l’escalier, les petites têtes
12 Préface
étaient en train de s’affairer. Une fenêtre, en
face de moi, donnait sur l’extérieur et je regar-
dais les montagnes ensoleillées. Ces montagnes
qui m’avaient si souvent transportées, si sou-
vent fait rêver. Là haut, dans ces montagnes, on
dominait la vallée du Grésivaudan, on était pro-
che du ciel, l’air était pur, le silence régnait en
maître. Elles étaient tellement impressionnantes
ces montagnes, elles s’imposaient depuis des
siècles au paysage isérois et, malgré leur exploi-
tation et leur érosion, elles étaient restées là, à
nous dominer. Nous, misérables mortels.
Mon regard retomba trente mètres plus bas
pour atterrir sur une petite tête. Une fille, je
suppose, aux longs cheveux noirs, s’était arrêtée
à l’endroit où je me trouvais quelques minutes
plus tôt, au pied du grand escalier. Elle avait
posé son sac à ses pieds et, seule, semblait ob-
server la foule.Troublant.Qui était cette fille ?
Une solitaire, une indépendante qui ne se sen-
tait pas appartenir à ce monde si violent, si sau-
vage et inhumain. Peut-être recherchait elle le
silence elle aussi, le silence et la tranquillité.
Peut-être n’étais-je pas le seul, c’est toujours
mieux de ne pas être seul.
Une autre petite tête, cheveux courts et
blonds, surgit face à la petite brune et
s’immobilisa. Quelques mots échangés entre les
petites têtes puis, la jeune fille ramassa son sac
d’une main et de l’autre, attrapa celle tendue par
13 Et si on ne se revoit pas
la tête blonde. Le couple de petites têtes dispa-
rut, main dans la main.
Un sourire ironique me vint. Première fois
depuis des semaines que mes lèvres desséchées
laissaient entrevoir mes dents. Je ne m’étais tou-
jours pas habitué à cette incisive brisée, je ne
l’admettais pas. Cela pouvait tellement paraître
superficiel, mais mon sourire dents blanches
m’était tellement précieux à l’époque… Lorsque
personne ne nous sourit, il faut bien se le faire
parfois devant la glace, ça remonte toujours le
moral un sourire, même lorsque c’est le sien,
mais pas quand c’est le sien et que ses dents
sont cassées.
Je prenais une légère inspiration et, au-dessus
du vide, allumais ma cigarette. La cigarette du
condamné.
Parce qu’au bout de l’attente, de l’espérance il y a la
fin…
Le petit homme repensait.
14
LE DECOLLAGE
15 Et si on ne se revoit pas
16 Le décollage

Avant le départ


Le vendredi après-midi était mon moment
préféré de la semaine. Non pas parce qu’après
vendredi vient le week-end et que le week-end
était mon deuxième moment préféré de la se-
maine, mais parce que mon emploi du temps de
ce jour là, me laissait une heure de battement
dans le milieu de l’après-midi, que je passais
avec Julie et Anne-Marie. Après une première
heure d’économie qui se finissait vers 14 h 30,
je donnais rendez-vous à mes deux amies au
parc de St Marie qui se trouvait à quelques pas
de mon lycée et nous nous y asseyions et fu-
mions, ce qui à cette époque là était une chose
qu’il fallait faire en se cachant des regards des
autres.
Pendant cette heure là, que nous avions bap-
tisé très originalement « L’heure de perm du
vendredi », nous parlions de tout un tas de cho-
ses, souvent nous riions de tout, nous faisions
le récapitulatif des petites histoires qui nous
étaient arrivées durant la semaine et bien sûr
parlions de ce que nous allions faire pendant le
17 Et si on ne se revoit pas
week-end. C’était un vendredi de janvier, j’étais
en première année de lycée, ce que nous avions
fumé nous avait rendu euphoriques et la moin-
dre chose que l’un d’entre nous disait avait pour
enchaînement direct les fous rires des deux au-
tres. C’est alors qu’Anne-Marie glissa dans la
conversation :
– Moi l’an prochain je me casse, je pars aux
USA pour un an. Je m’en fous d’où est-ce que
j’irai, à New York, Los Angeles ou Miami… Je
m’en fous, mais je ne resterai pas un an de plus
dans cette ville de merde.
L’idée de Anne-Marie était de partir en temps
qu’étudiante étrangère, encadrée par une asso-
ciation qui se chargerait de lui trouver une fa-
mille d’accueil et une école où elle serait scolari-
sée pendant un an. Elle quitterait le cursus sco-
laire français normal pour prendre en quelque
sorte une année sabbatique et lorsqu’elle re-
viendrait en France, elle reprendrait son par-
cours scolaire au point où elle l’avait arrêté.
Anne-Marie était une adolescente de quinze
ans qui, tout comme Julie et moi, ne pensait
qu’à s’en aller, fuir Grenoble, fuir les gueules de
cons à qui elle avait affaire tous les jours au ly-
cée, prendre son indépendance vis-à-vis de ses
parents et fuir une vie qui ne lui permettait pas
de s’épanouir comme elle l’aurait voulu. L’ado
classique quoi ! La jeune fille se rendait bien
compte qu’elle souffrait d’un énorme complexe
qui allait la conduire tout droit à la dépression
18 Le décollage
nerveuse si elle ne réagissait pas au plus vite.
Elle s’excusait en permanence sans aucune rai-
son, elle avait tout le temps peur de vexer les
autres, de les mettre en colère, elle ne s’aimait
pas physiquement et se sentait très inférieure à
la quasi-totalité de la population de la planète,
tous domaines confondus. Je pense que ce fut
l’une des raisons pour lesquelles entre Anne-
Marie, Julie et moi s’était créée une forte
connexion. Nous rêvions tous les trois de plus
de liberté les uns que les autres. Tout quitter
pour recommencer à zéro, avoir une nouvelle
vie qui ne prendrait pas en compte notre passé
plus ou moins traumatisant, nous créer un nou-
veau groupe d’amis, changer la manière dont les
autres nous percevaient et quitter l’autorité pa-
rentale était un rêve que nous avions en com-
mun et Anne-Marie venait de trouver un moyen
de le réaliser.
En rentrant à la maison le soir même, les
yeux injectés de sang et un sourire abruti sur les
lèvres, je me rappelle avoir dit à ma mère :
– Moi l’an prochain je me casse, je ne resterai
pas dans cette ville de merde. Je pars pour les
US, je ne sais pas encore où, peut-être Los An-
geles, New York ou bien Miami, mais je me
casse avec Anne-Marie et Julie, ça s’est sûr.
– On verra bien, m’a répondu ma mère, ter-
mine déjà ton année scolaire puis ensuite on
verra ce qui se passera.
19 Et si on ne se revoit pas
Anne-Marie fut la seule de nous trois à fina-
lement réaliser son rêve. Elle quitta la France en
août et passa son année scolaire en temps
qu’étudiante d’échange dans une petite ville de
l’état d’Indiana, au nord des États-Unis. Elle
revint en France en l’été suivant alors que Julie
et moi projetions de partir l’année d’après.
L’année d’après ma mère me dit :
– Écoutes, Rémi, termines ton année scolaire
et puis on verra bien ce qui se passera. De toute
façon on n’est pas pressé.
Alors que Julie avait renoncé à son projet, le
mien était toujours très présent dans ma petite
tête et il me fallut encore attendre un an, pour
finalement réussir à convaincre ma mère qui de
toute évidence n’avait aucune envie de me lais-
ser partir. J’étais en terminale, toujours dans le
même lycée, toujours dans la même ville que je
vomissais toujours autant, rien n’avait changé
dans ma vie à l’exception de mon désir de partir
qui n’avait qu’amplifié. Pour la réalisation du
projet, je commençais par rechercher des asso-
ciations qui s’occupaient de ce genre de pro-
gramme d’échange en demandant à mes amis
ou en recherchant sur internet. Je me rensei-
gnais sur la fiabilité de ces associations, sur leurs
prix, sur les différents avantages, et inconvé-
nients. Je réalisais des tableaux, des graphiques,
je comparais, lisais, analysais, téléphonais et
écrivais. Il s’agissait du projet de ma vie, d’une
expérience incroyable qui m’allait être donné de
20 Le décollage
vivre. Il n’était pas question de laisser quoique
se soit au hasard. je me rappelle être resté éveil-
lé le soir et regarder les étoiles tout en pensant.
Partir pour un an, à l’aventure. Je suis jeune, je
n’ai encore rien accompli par moi-même dans
ma vie, je n’ai rien à perdre, tout à gagner. Les
États-Unis, les US, l’Amérique, les USA. Je ne
savais toujours pas si je pouvais partir, je ne sa-
vais toujours pas si mes parents n’allaient pas
changer d’avis au dernier moment « on te sou-
tient dans ton projet, Rémi » me répétaient-ils.
Ils me soutenaient tout comme ils m’avaient
soutenus tout au long de ma vie par cette seule
parole. « On te soutient Rémi, mais n’en de-
mande pas trop non plus ». C’était ainsi que
cette phrase sonnait dans ma tête. Parfois
même je me demandais s’ils ne disaient pas ça
pour se donner bonne conscience, histoire de se
dire qu’en tant que bons parents ils soutiennent
leur fils. Je ne savais pas grand chose de ce qui
allait se passer mais je savais que de tout quitter
pour aller recommencer une vie là-bas, sur le
nouveau continent, me faisait rêver.
C’est alors qu’après des mois d’analyse, je re-
tenais une association qui me semblait être fia-
ble et bien organisée. Son nom : Terre Des Li-
bertés. Cette association était spécialisée dans
les échanges avec des pays étrangers de tous ty-
pes. Il y avait des échanges d’été où des jeunes
pouvaient partir pour quelques semaines dans
différents pays d’Europe ou d’Amérique, il y
21 Et si on ne se revoit pas
avait des échanges de moyenne durée qui
consistaient à envoyer des jeunes dans ces mê-
mes pays pendant trois mois, puis des échanges
de longue durée qui consistaient à faire partir
les jeunes pour une année scolaire. Je décidais
donc d’effectuer un échange de longue durée. Je
compris que mes parents étaient vraiment déci-
dés à me soutenir lorsque que je lisais à ma
mère la brochure de Terre Des Libertés qui di-
sait que pour s’inscrire à un programme, il fal-
lait contacter par téléphone les représentants
régionaux de l’association. Ma mère me donna
le téléphone et me dit d’appeler. Ce geste fut
simple et ne présentait pas de quoi s’émouvoir,
mais il me fit très plaisir et je commençais à re-
gretter d’avoir pensé que « on te soutient Ré-
mi » n’était qu’une phrase en l’air. Peut-être
qu’après tout ils m’avaient toujours soutenu du
mieux qu’ils le pouvaient et que le problème
venait de moi. Inutile de se poser trop de ques-
tions là dessus puisque le moment était grave. Je
m’apprêtais à entrer en contact avec le repré-
sentant régional de l’association. La conversa-
tion téléphonique entre Madame Raja, la repré-
sentante, et moi-même, ne dura pas plus de
cinq minutes. Mais ces cinq minutes d’entretien
m’avaient été suffisantes pour expliquer la rai-
son de mon appel, et avaient aussi été suffisan-
tes pour que Mme Raja me comprenne.
– Ok, je comprends, me dit-elle. Ce qu’on va
faire c’est que je vais contacter le président de
22 Le décollage
l’association, M. LeVif qui habite à Tours, je
vais lui transmettre ton désir de participer à no-
tre programme d’échange et il t’enverra un dos-
sier complet que tu devras remplir avant de me
le renvoyer à moi.
Lorsque je raccrochais le téléphone, mes
coordonnées étaient transmises à l’association,
Mme Raja s’apprêtait à contacter M. LeVif,
M. LeVif allait d’ici quelques semaines
m’envoyer un dossier à remplir. D’ici quelques
mois j’allais prendre l’avion pour les US, peut-
être pour Los Angeles ou New York ou bien
encore Miami, je ne savais pas encore, mais en
regardant les étoiles, la nuit, je savais pour sûr
maintenant que j’allais pouvoir connaître une
nouvelle vie, là-bas, sur l’autre continent.
C’est en février, pendant mes révisions de
bac blanc que je recevais ce dossier à compléter
avec pour délai une période de trois semaines.
Ce dossier était composé de divers documents
plus ou moins formels, des feuilles de rensei-
gnements, il me fallait faire remplir un ques-
tionnaire à certains de mes profs, il me fallait
envoyer des photos de moi et de ma famille qui
« donnent envie de m’accueillir »… Il me fallait
entre autre remplir un questionnaire sur mes
passe-temps, sur ce que j’aimais faire et mes ha-
bitudes. Une question était posée ainsi : fumez-
vous ? Réponses : oui ou non. Puis : si oui vous
vous engagez à ne pas fumer dans la maison
pendant votre séjour ou bien, à ne plus fumer
23 Et si on ne se revoit pas
du tout. Il se trouve que l’un de mes moments
préférés de la journée était la cigarette du soir. Il
s’agissait de la seule et unique cigarette que je
fumais dans la journée. Je la fumais sur la ter-
rasse, après avoir dîné. En général j’étais en
compagnie de mon père, qui ne fumait pas mais
qui s’asseyait avec moi et lisait ou faisait autre
chose de silencieux. La cigarette du soir était un
moment de calme et de détente. On dit que la
cigarette tue, j’avais ma petite idée sur le sujet.
Rien n’est meilleur pour l’homme qu’un bon
moment de détente chaque jour. Si l’homme n’a
pas de moment de détente, il va très vite deve-
nir stressé, il va mal dormir, peut-être perdre
l’appétit, déprimer, devenir susceptible et agres-
sif et mourir d’une crise cardiaque s’il ne se sui-
cide pas avant. C’est ainsi que j’en étais venu à
la conclusion que tant que l’on n’en abuse pas
trop, un moment de détente une fois par jour
ne peut pas donner de cancer et ne me tuerait
pas. A la question je répondais donc : fumeur
oui, accepte de ne pas fumer à l’intérieur de la
maison. C’est après une période d’environ un
mois et demi, que je réussissais enfin à réunir
tous les documents complétés, nécessaires à
l’association.
Environ deux ou trois semaines après avoir
renvoyé le dossier, Catherine, employée à Terre
Des Libertés me téléphona suite à ma réponse
au sujet de la cigarette. Les Américains, selon
elle, ont une paranoïa aiguë du tabac. Ils ont
24 Le décollage
une autre mentalité que nous les Européens, et
ne veulent en général pas de fumeur chez eux.
C’est ainsi que, le tout premier problème com-
mença. Il me fallut écrire une lettre à la per-
sonne chargée de me trouver une famille
d’accueil aux États-Unis, Maureen White, lui
disant que j’étais tout à fait prêt à arrêter de fu-
mer, que la cigarette n’était pas quelque chose
de vital pour moi, que je n’en étais pas dépen-
dant… Je devais donc renoncer à mon moment
de détente journalier et je voyais déjà la crise
cardiaque planer au-dessus de moi, mais cela
n’était rien. Je voulais partir depuis des années,
je n’allais pas y renoncer pour des clopinettes.
J’envoyais donc une lettre imprimée au nom de
Mme Maureen White, ma « coordinatrice »
comme Catherine l’appelait, qui habite aux
États-Unis, au Nouveau Mexique plus précisé-
ment, à Los Lunas exactement. Après cette let-
tre, je ne reçus plus aucune nouvelle de Terre
Des Liberté ni de qui que ce soit d’autre de
l’association pendant quelques temps jusqu’au
jour où, alors que j’étais assis devant
l’ordinateur, ma mère rentra à la maison et se
précipita vers moi en me déclarant accompagné
d’un large sourire :
– Rémi, tu passeras ton année aux US chez
les Domson.
Catherine, qui avait eu l’information dans la
matinée, lui avait faxé tous les renseignements
qu’elle avait au sujet de cette famille. La feuille
25 Et si on ne se revoit pas
n’étant pas vraiment lisible, nous n’arrivions pas
à comprendre exactement de qui se composait
la famille Domson, ni leurs âges, ni ce qu’ils fai-
saient dans la vie. Aucune adresse e-mail
n’apparaissant, je ne reçu de « vrais » rensei-
gnements sur eux qu’un mois et demi plus tard,
après que les Domson aient répondu à une let-
tre que leur avais préalablement envoyée. Mon
anglais ou celui de mes parents ou de n’importe
qui que je connaissais qui a lu la lettre avec moi,
ne permettait pas de comprendre précisément
ce qu’il était écrit sur le papier mais en gros on
pouvait en retirer que la famille Domson se
composait du père, Randy, de ses deux fils,
Beau et Davis, de la mère, Daisy, de son fils
Colton et de la petite dernière, fruit du mariage
de Daisy et de Randy, appelée Olivia. La famille
Domson habitait une ville du nom de Moriarty,
au Nouveau Mexique, dans le sud des États-
Unis. Leur passion était de faire du rodéo.
Qu’est-ce que le « rodéo » ? Ce mot n’allait pas
tarder à faire parti de mon vocabulaire journa-
lier mais pour l’instant il m’était inconnu. Je
l’avais juste entendu dans quelques Westerns ou
dessins animés mais il ne signifiait pas grand
chose dans mon esprit.
Les garçons de la famille qui étaient mes
« frères d’accueil » avaient à peu près mon âge,
un peu plus ou un peu moins. Il y avait dans
l’enveloppe quelques photos me montrant des
chevaux, mais aussi Randy qui avait l’air d’être
26 Le décollage
un homme bien nourri, Daisy qui avait l’air très
douce avec de grands yeux bleus, sa petite fille
qui lui ressemblait et puis une dernière photo
des trois garçons, tous habillés avec des cha-
peau de cow-boys, des chemises à carreaux et
de grosses ceintures. Les trois jeunes hommes
se portaient bien, tout comme leur père, et fai-
saient tous plus vieux que leur âge.
Le soir même, je retrouvais Julie au skate
parc, et je lui montrais les photos ainsi que la
lettre. En les voyant tous habillés comme des
cow-boys, en lisant que leur passion était le ro-
déo, nous comprîmes que le dépaysement allait
être total et que mon rêve d’expérimenter « the
American way of life » allait être quelque peu
différent de ce que je l’imaginais. Cela ne me
dérangeait pas. Je voulais être dépaysé, je vou-
lais m’ouvrir l’esprit à de nouvelles personnes,
de nouveaux horizons. Je voulais partir à
l’aventure et c’est ce que j’allais faire.
Mon départ pour le Nouveau Mexique était
prévu pour le 12 août. D’ici là il me restait en-
core quelques mois et plusieurs choses à régler.
Entre autre, il me fallait obtenir mon visa.
Normalement, Terre Des Libertés s’en occupe.
L’association se charge de faire les demandes
auprès de l’ambassade des États-Unis, qui nor-
malement lui transmet les visas, puis ensuite
l’association, normalement, les envoie aux jeu-
nes qui doivent partir. Bien sûr, avec la chance
inouïe qui me poursuit depuis que je suis né,
27 Et si on ne se revoit pas
cela ne se passa pas aussi « normalement ». La
guerre en Irak éclata. Je sais, c’est un peu égo-
centrique et mal placé de dire que je n’ai pas de
chance en parlant de la guerre en Irak car que
cette guerre a touché beaucoup d’autre person-
nes d’une manière bien plus grave et bien plus
tragique que moi, et que seuls eux peuvent réel-
lement dire que la guerre leur a apporté de la
malchance. Toujours est-il que la guerre éclata,
que le gouvernement français rencontra quel-
ques problèmes d’entente avec le gouvernement
américain. Du coup la législation changea. Vous
voulez un visa pour aller aux États-Unis ? Allez
faire la demande vous même, à l’ambassade du-
dit pays, à Paris.
Je me réveillais à peine. Ma nuit avait été
agréable. Il était environ dix heures et demi, je
regardais les arbres à travers la fenêtre. La jour-
née, comme quasiment toutes celles de cet été
là, s’apprêtait à être ensoleillée. Nous étions, le
4 août, mon départ arrivait à grands pas. Sou-
dain, une voiture fit irruption sur le parking de
la résidence, en dessous de ma fenêtre. Quel-
qu’un en sortit précipitamment, pour courir
vers la porte d’entrée de mon immeuble. Quel-
ques secondes après ma mère entra dans
l’appartement puis se ruât dans ma chambre.
« Rémi, me dit-elle toute essoufflée, je viens
d’avoir un coup de fil de Catherine, la législa-
tion vient de changer, il faut qu’on soit demain
à Paris pour faire notre demande de visa ! Fais
28 Le décollage
tes bagages, dépêche-toi, on part maintenant, je
vais aller prendre des tickets de train. »
C’est à peu près à ce moment là que j’estime
que l’aventure, celle que je recherchais, celle qui
allait rendre ma vie plus excitante, commença.
Le plan était de prendre le train l’après-midi
même pour aller à Paris, dormir le soir chez
mon oncle parti en voyage qui nous prêtait gé-
néreusement son appartement du quartier de
Belleville, faire la demande de visa le lendemain
matin, qui serait un vendredi matin, puis repas-
ser prendre le visa le lundi de bonne heure. Ma
mère serait restée avec moi un jour, puis serait
repartie le samedi soir pour Grenoble à cause
de certaines obligations, me laissant seul dans la
capitale pour quelques jours. Pourquoi rester
seul dans l’une des villes les plus excitantes au
monde, alors que je bénéficiais d’un apparte-
ment rien que pour moi. Vous me suivez ? Je
téléphonais donc à Anne-Marie qui bondit :
– T’es à Paris ? Hurla- t’elle, je monte te re-
trouver !
Et c’est ainsi que ma mère, après avoir fait la
queue pendant des heures avec moi devant
l’ambassade des Etaz, me quitta samedi et que,
au même moment, mon amie arriva. La queue
pour faire la demande de visa avait été longue,
très longue même et fatigante. Nous avions,
bien évidemment, eu toute une quantité de
problèmes de photos, de paperasses, des infor-
mations qui n’allaient pas, des âges, des ques-
29 Et si on ne se revoit pas
tions, des piercings à enlever, des feuilles à
remplir, des gens qui se bousculent, des gens
qui se doublent dans la file d’attente, des gens
qui te parlent en chinois… La queue devant
l’ambassade avait été une épreuve mais je m’en
étais bien sorti, et heureusement quand même.
L’heure était maintenant à l’amusement, Anne-
Marie, une des rares personnes au monde capa-
ble de rivaliser avec moi en ce qui concerne la
malchance venait d’arriver, nous allions nous
amuser à Paris, du moins c’est ce que l’on
croyait.
On commença par aller décharger ses baga-
ges à l’appartement, puis nous sommes allés
faire un tour, histoire de visiter un peu. Très
tard le soir, nous sommes rentrés chez mon on-
cle, qui au passage ne savait pas que mon amie
allait séjourner quelque temps chez lui. Nous
étions très fatigués, nous avions beaucoup ri,
beaucoup marché. Le fait qu’elle était déjà par-
tie aux États-Unis et que je m’apprêtais à y aller,
nous rapprochait énormément. Elle comprenait
mes angoisses, mes coups d’excitations : je vais
me casser loin de cette vie de merde et tout re-
commencer, je pars à l’aventure ; mais elle
comprenait aussi mes coups de déprimes : je
vais quitter tout le monde, personne ne se sou-
viendra de moi dans un an… C’est étrange
comme c’est toujours dans ces moments de dé-
part comme ceux-là, que l’on s’attache à des
choses ou des personnes et qu’on se dit que fi-
30 Le décollage
nalement, on n’est pas si mal que ça là où on
est. En tous cas Anne-Marie et moi étions han-
tés par les mêmes choses, nous avions le même
humour, les mêmes peurs et la même mal-
chance. Nous étions sur la même longueur
d’onde.
Mon oncle était professeur de physique et
son appartement ressemblait à celui d’un pro-
fesseur de physique. Tout était parfaitement
propre, bien rangé, la lampe qui était posée sur
le bureau était posée là et non pas trois millimè-
tres plus sur la gauche, tout comme le fauteuil
devant la télé était tourné exactement ainsi et
non pas autrement. Une place exacte pour cha-
que chose et chaque chose exactement à sa
place. Tout était disposé d’une certaine façon et
si un malheur faisait que quelque chose était
pour une raison ou pour une autre changé de
place, tout l’équilibre cartésien de l’appartement
en était bouleversé. Bien sûr pas de cigarettes,
pas de cendrier et la naphtaline et le cirage
étaient les seules odeurs qui émanaient des
lieux. Il ne nous fallut qu’une soirée, une seule,
pour réaménager l’appartement à notre ma-
nière. Le fauteuil plus inconfortable que l’enfer
fut remplacé par un gros matelas que l’on posa
par terre, des oreillers tapissaient le plancher,
ainsi que des assiettes sales et remplies de pâtes
et autres déchets desséchés que l’on n’avait pas
mangés. Nous avions établi dans la chambre
d’amis notre vestiaire. Dans cette pièce traînait
31 Et si on ne se revoit pas
partout des tonnes de vêtements, aussi bien à
terre que sur le canapé-lit qui ne ressemblait
plus vraiment à rien depuis qu’on lui avait enle-
vé son matelas, des chaussettes, des caleçons,
des pantalons, des T-shirts, des chaussures, le
maquillage d’Anne-Marie… Un bordel monstre
régnait dans cette pièce, tout comme dans le
reste de l’appartement. Bien entendu, l’odeur de
la naphtaline et du cirage n’était même plus per-
ceptible après qu’Anne-Marie et moi ayons fu-
mé joints et cigarettes, et que la moitié de la cui-
sine ait brûlée à cause d’un problème rencontré
avec le four que l’on ne savait pas éteindre. Ma
pire angoisse à ce moment, fut que mon oncle
rentre à l’improviste de ses vacances, et qu’il
découvre son appartement de prof de physique
re-décoré façon jeune junky.
C’est alors que, le lendemain matin vers les
onze heures et demi, la porte d’entrée s’ouvrit.
Anne-Marie qui était dans le lit de mon oncle
avec moi, se leva en sursaut et couru dans le sa-
lon cacher les cadavres de bouteilles et les mé-
gots de joints. Moi, terrorisé je n’osais pas sortir
du lit. Se rendormir et faire comme si tout ça
n’était qu’un mauvais rêve, appliquer la politi-
que de l’autruche, cela me convenait parfaite-
ment. Je n’avais de toute façon pas les idées as-
sez claires, après la soirée que j’avais passée,
pour aller à l’encontre de ce genre de problè-
mes. J’entendis mon amie parler à une autre
personne qui n’était pas mon oncle. Il s’agissait
32 Le décollage
d’une femme à fort accent italien. Après quel-
ques instants, j’entendis la femme à fort accent
s’en aller de l’appartement et Anne-Marie revint
dans la chambre en soufflant.
– Elle a faillit se prendre une crise cardiaque
en me voyant cette bonne femme, commença-
t’elle.
– Mais c’était qui ? demandais-je.
– Elle m’a dit que c’était la concierge de
l’immeuble. Elle a eu l’air trop surprise de me
voir ici, elle m’a dit que ton oncle lui a demandé
d’arroser ses plantes pendant qu’il était en va-
cances. C’est pour ça qu’elle est venue ce matin.
Non, elle n’était pas venue pour ça, pensais-
je. Elle était venue car Anne-Marie et moi
n’étions pas bordés de nouilles, car mon oncle
n’était pas au courant que mon amie était ici à
Paris, chez lui avec moi, car l’appartement était
dans un bordel surprenant et que ça puait le
brûlé et la fumée de partout. Pour moi il était
évident que la concierge avait été poussée par la
malchance qui poursuit mon amie et moi, à ve-
nir dans l’appartement de mon oncle afin d’être
témoin de la décadence des lieux et ensuite
d’aller nous dénoncer.
Finalement rien ne se produisit. Peut-être
que la concierge en parla à mon oncle, peut-être
pas. Je ne l’ai jamais su et mon oncle ne m’en
parla jamais.
Il était aux alentours de deux heures de
l’après-midi lorsqu’Anne-Marie et moi fûmes
33 Et si on ne se revoit pas
finalement prêts à sortir. Nous avons donc
fermé à double tours la porte d’entrée de
l’appartement, laissant derrière nous le bordel,
le brûlé et la fumée. Nous avions un plan assez
précis de notre après-midi. Nous voulions aller
visiter la cathédrale Notre Dame, marcher sur
les Champs Elysée, puis nous promener au pied
de la tour Eiffel. Nous nous sommes donc ren-
dus à Notre Dame. Et la journée, qui avait si
bien commencée avec le réveil par la concierge,
se poursuivie sur le même ton. Notre séjour en-
tier d’ailleurs se poursuivit sur le même ton. Je
ne raconterai pas tout en détail ce qui arriva à
mon amie et moi-même, le duo de mal-
chanceux, car ce serait trop long. En gros, notre
week-end à Paris qui était censé être de petites
vacances, un break avec Grenoble et nos pro-
blèmes, s’est avéré être le week-end le plus hor-
rible de ma vie, où le moindre pas que l’on fai-
sait nous attirait la poisse, où la moindre parole
que l’on prononçait nous attirait la colère divine
ou du moins, la colère du destin. En trois jours
nous nous sommes faits agresser et insulter par
une vieille dame SDF qui errait en face du mou-
lin rouge sous les yeux des prostituées et des
tenanciers de sex-shop. Nous nous sommes
pris, l’un après l’autre, à quelques heures
d’intervalles, une Amende dans le métro pour
non présentation d’un titre de transport. Nous
nous sommes perdus, avons marché des milliers
de kilomètres, alors qu’elle ne regardait pas où
34 Le décollage
elle marchait mon amie s’est heurtée la tête
contre un poteau électrique si violemment que
nous avons dû appeler le SAMU afin qu’il
vienne la réanimer, je me suis fait voler dans le
métro par un pickpocket, nous avons passé une
nuit dehors car nous ne connaissions pas le
code de la porte d’entrée de l’immeuble, la
chasse d’eau nous lâcha et inonda l’entrée du
domicile de mon oncle, un pigeon venu du ciel
se retrouva enfermé dans l’appartement une
journée et bien d’autres mésaventures encore…
Jamais autant de malheurs ne m’étaient tombés
dessus en aussi peu de temps et apparemment à
Anne-Marie non plus. Lorsque l’on prit le train
pour rentrer à Grenoble, nous étions plus
qu’heureux. Nous avions eu l’impression que la
capitale ne nous voulait pas et qu’elle avait em-
ployé les grands moyens pour nous le faire
comprendre. Nous étions usés, épuisés. Il est
clair cependant que je n’ai jamais, de ma vie, au-
tant ri que lors de ce séjour à Paris. Grâce à
l’autodérision, chose qui allait m’être très utile
aux États-Unis, chaque problème, chaque diffi-
culté, chaque coup de malchance qui nous
tombait sur la gueule avait un effet hilarant sur
mon amie et moi. Encore aujourd’hui, avec du
recul, je n’arrive toujours pas à classer ce séjour
dans l’un des plus catastrophiques voyages de
ma vie ou dans l’un des mieux réussis.
Bref, je rentrais chez moi avec mon visa,
dernière pièce manquante pour mon départ.
35 Et si on ne se revoit pas

36 Le décollage

Arrivée chez les Domson


Je m’étais réveillé assez tôt ce matin là, nous
étions le 12 août et aujourd’hui était le jour J.
J’allais prendre l’avion dans quelques heures, et
dire au revoir à ma famille et à la France pour
dix mois. Je n’étais étrangement ni très triste ni
très anxieux. J’étais dans un état second, je ne
réalisais pas ce qui allait m’arriver, je ne réalisais
pas que je n’allais plus revoir mes parents, ma
sœur, ma chambre pendant dix mois. Pour moi
j’allais prendre l’avion et c’était à peu près tout
ce qui allait se passer dans la journée. Inutile de
penser au lendemain, de se tracasser pour
l’avenir.
Après avoir petit déjeuné comme d’habitude,
mon père m’aida à embarquer toutes mes vali-
ses dans la voiture. Après un bref adieu quelque
peu émouvant à ma sœur qui ne
m’accompagnait pas, mes deux parents et moi
quittâmes Grenoble, direction Paris. Tout se
passa très vite. Personne ne pleura dans la voi-
ture, personne ne parla beaucoup non plus.
Mon père conduisait, ma mère était assise à cô-
37 Et si on ne se revoit pas
té de lui et moi à l’arrière en train de regarder
pensivement par la fenêtre. J’avais beau essayer,
je n’arrivais pas à réaliser ce qui allait se passer.
On arriva à Paris un peu en retard mais Terre
Des Libertés avait posté un employé à
l’aéroport qui s’était occupé de faire la queue
pour l’enregistrement des bagages pour nous, ce
qui fait que finalement, tout continua à aller très
vite, sans aucun problème. Je retrouvais aussi
mes « amis », Antoine et Cyrielle qui partaient
avec moi pour un an au Nouveau Mexique.
Je les avais rencontrés lors d’une réunion or-
ganisée par l’association quelques mois aupara-
vant. Tous les jeunes qui participaient au pro-
gramme comme moi, s’étaient rendus à Tours,
accompagnés de leurs parents et avaient dû
s’asseoir toute la journée et écouter les em-
ployés de Terre Des Libertés, les représentants
et d’autres jeunes qui avaient fait l’expérience
quelques années auparavant, parler de tout ce
que l’on devait faire pour préparer et bien vivre
notre voyage. Cette réunion avait été la chose la
plus chiante à laquelle il m’avait été donné
d’assister dans ma vie. Écouter des jeunes qui
avaient attrapé la grosse tête à leur retour des
États-Unis et qui s’adressaient à nous comme
s’ils étaient des vieux de la vieille et que nous
n’étions qu’une bande d’attardés qui ne
connaissait rien à la vie. Écouter des gens dire
un mot en français puis le reste en anglais car
« che ne me wrapel plou c’est comment on dit
38 Le décollage
en fwrançaiye », avait été des plus mortels. Ceci
étant, cette réunion m’avait permis de repérer
une fille (j’appris très vite que son nom était Cy-
rielle) assise à quelques sièges en face de moi.
Elle était en compagnie de son père qui était
ultra fier de sa fille, toujours à lever la main
pour raconter à l’assemblée comment Cyrielle
avait fait ci ou ce qu’elle pensait de ça. La jeune
fille, bien évidemment, ne s’écrasait pas non
plus et n’était pas moins bouffie d’orgueil de
narrer ses exploits plutôt inintéressants, après
que son père dont les propos volaient au raz
des pâquerettes, se soit tu. Elle avait de grosses
lunettes, de petits yeux incrustés dans le crâne,
un gros nez, des cheveux raides qui se fendaient
pour donner place à un front gigantesque et
bombé sur lequel on aurait pu écrire un roman.
La jeune fille n’était ni très petite, ni très grande,
ni fine, ni grosse. La seule chose que je dû ad-
mettre fut qu’elle avait de grandes facilités à
s’exprimer en publique, même si ce ne fut que
pour dire de véritables idioties. Moi, par exem-
ple, malgré les encouragements de mes parents,
je n’osais pour rien au monde, lever la main et
prendre la parole devant la petite centaine de
personnes présentes. Peut-être que des gens
m’ont remarqué et qu’ils ont pensé : celui-là
quel coincé, qu’est-ce qu’il est immature. Tou-
jours est-il qu’il y a des personnes comme ça
que l’on n’aime pas ou du moins qui ne nous
attirent ni physiquement ni moralement dès la
39 Et si on ne se revoit pas
première rencontre, et Cyrielle en faisait large-
ment parti. Ce fut donc une vraie joie de dé-
couvrir qu’elle allait passer un an dans le Nou-
veau Mexique avec moi. Bien sûr, rien ne nous
forçait à nous revoir une fois là-bas donc cela
m’était presque égal.

L’autre jeune garçon présent à l’aéroport pa-
risien, que j’avais aussi repéré à Tours s’appelait
Antoine. Lui, au contraire, me plut dès cette
première rencontre. Il se fit remarquer à Tours,
car il arriva en retard, du moins encore plus en
retard que ma famille et moi l’avions été. Il re-
trouva, en grands éclats de joie sous les regards
étonnés de l’assemblée, un autre garçon avec
qui il avait grandi, mais qu’il avait perdu de vu à
l’âge de dix ans, un truc du genre. Antoine
s’assis près de moi. Sa famille me fit bonne im-
pression car à l’inverse de la tendre Cyrielle et
de son père, personne ne dit rien. Ils écoutaient
attentivement, se murmurant de temps en
temps quelque chose entre eux. C’est là que
j’appris, d’une certaine façon, qu’Antoine allait
partir au Nouveau Mexique. Nous nous étions
donc échangés nos coordonnées et corres-
pondions de temps en temps par e-mail depuis
cette fameuse réunion. Ce jeune garçon sem-
blait être sur la même longueur d’onde que moi
et cela me rassurait de me trouver dans le même
coin des USA que lui.
40 Le décollage
Je retrouvais donc Cyrielle et Antoine à
l’aéroport. Le jeune garçon était accompagné de
sa famille au grand complet sur deux généra-
tions, quant à Cyrielle, elle, n’était accompagnée
exclusivement que de son papa si fier.
Nous étions tous en train de manger dans
une cafétéria lorsque l’un d’entre nous dit :
– il est l’heure maintenant.
Tout le petit groupe se déplaça alors jusqu’à
la porte d’embarquement. Mes deux jeunes
amis furent ultra rapides. Ils dirent au revoir à
leur famille en moins de temps que prend un
battement d’œil et avaient déjà passé les contrô-
les de sécurité alors que j’étais encore en train
de prendre mon père dans mes bras. Après,
mon père, j’embrassais ma mère. Ce moment
était celui que je redoutais le plus depuis des
semaines. Dire au revoir à sa maman pour dix
mois. Même lorsque l’on est un « grand garçon
de dix-sept ans » ce n’est pas une tâche évi-
dente, même si apparemment ça l’avait été pour
les deux autres. Ma mère fut très forte, elle ne
pleura presque pas et me dit en me serrant : « je
te fais un grand sourire mon chéri ». Je ne lui
répondis rien. J’empoignais mes bagages et me
dirigeais vers les contrôles de sécurité. C’est les
yeux remplis de larmes que je dû enlever mes
chaussures, ma ceinture, vider mes poches, en-
lever ma montre et écouter cette grosse femme
contrôleur, me dire « pas la peine de pleurer, ça
ne va rien arranger ». Mais de quoi se mêlait – elle ?
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