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Charles BlondelLa psychanalyse
Charles Blondel (1876-1939) fut entre les deux guerres un éminent
représentant de la psychologie française. Humaniste comme La psychanalyse
on l’entendait à la Renaissance, ce normalien était médecin,
philosophe et lettré. Son pamphlet contre la psychanalyse
était une défense et illustration des conceptions de Durkheim,
Bergson et Lévy-Bruhl. Avec virulence et pertinence, il reprochait
notamment à la psychanalyse d’attribuer exclusivement
à l’instinct sexuel les avatars de la vie aff ective et considérait
comme suspectes les interprétations qu’elle déduisait de la thèse
même qu’elle prétendait démontrer. Cet ouvrage méritait d’être
réédité au moment où le freudisme est contesté et où l’actualité
donne raison au plaidoyer de Blondel pour une psychologie
libérée du carcan des dogmes.
Charles Blondel fut professeur de psychologie expérimentale
à l’Université de Strasbourg puis, en 1937, succéda à Georges Dumas
à la chaire de psychologie pathologique de la Sorbonne. Marc
Bloch, Emmanuel Levinas et Henri Ellenberger suivirent ses cours.
Sa controverse avec Halbwachs à propos de la psychologie collective
fut un des épisodes marquants des querelles qui surgirent autour des
théories durkheimiennes entre les deux guerres.
Préface de Roger Teyssou
Illustration de couverture :
photo et coll. BNU Strasbourg.
ISBN : 978-2-343-04872-7
28
Charles Blondel
La psychanalyseActeurs de la Science
Fondée par Richard Moreau,
professeur honoraire à l’Université de Paris XII
Dirigée par Claude Brezinski,
professeur émérite à l’Université de Lille


La collection Acteurs de la Science est consacrée à des études sur les
acteurs de l’épopée scientifique moderne ; à des inédits et à des
réimpressions de mémoires scientifiques anciens ; à des textes
consacrés en leur temps à de grands savants par leurs pairs ; à des
évaluations sur les découvertes les plus marquantes et la pratique de la
Science.

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Réflexions des physiciens & des chimistes, 2014.
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antibiotiques, 2012.
Roger Teyssou, Charcot, Freud et l’hystérie, 2012.





LA PSYCHANALYSE


















































© L’Harmattan, 2014

5-7, rue de l’École-Polytechnique, 75005 Paris

www.harmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-04872-7
EAN : 9782343048727 Charles Blondel





LA PSYCHANALYSE


Préface de Roger Teyssou













PREFACE


Charles Blondel (1876-1939), normalien, agrégé de
philosophie en 1900, obtint son doctorat en médecine
en 1906 avec une thèse sur Les automutilateurs puis son
doctorat ès lettres avec une thèse retentissante intitulée
La conscience morbide, dans laquelle, définissant l’homme
comme un être social greffé sur un être vital, il
estimait que le fonctionnement mental était
conditionné par le milieu social, la rupture du contact
entre l’individu et le groupe expliquant le
comportement délirant des malades. Son travail,
influencé par Emile Durkheim (1858-1917) et Henri
Bergson (1859-1941), était dédié à Lucien Lévy-Bruhl
1(1857-1939) , dont il se détacha sous l’influence de son

1 En effet, Lévy-Bruhl croyait à l’existence chez l’homme primitif
d’une mentalité plus ou moins imperméable à la raison. Lecène,
s’appuyant sur la découverte sur les ossements d’hommes
préhistoriques de traces d’opérations chirurgicales réussies,
affirmait le contraire. Blondel contredisant son maître, reconnut
qu’il existait chez les sauvages des comportements rationnels qui
coexistaient avec des errements mystiques. A la fin de sa vie,
LévyBruhl admit qu’il s’était trompé, que la mentalité primitive ne
différait pas de la nôtre et n’était pas imperméable à la raison, et PREFACE
2ami le chirurgien Paul Lecène (1878-1929) . Blondel
fut nommé professeur de psychologie expérimentale à
l'Université de Strasbourg et ses cours furent suivis par
les précurseurs de l’École des Annales, Marc Bloch et
Lucien Febvre, qui lui emprunteront le concept de
mentalité, mais aussi par Emmanuel Levinas, Maurice
Blanchot et Henri Ellenberger. En 1937, il succédera
à Georges Dumas, à la chaire de psychologie
pathologique de la Sorbonne. Il fut un des
conférenciers qui participèrent au premier cours
3universitaire de Davos en 1928, avec de nombreux
autres intellectuels français, suisses et allemands. Sa
culture protestante s’accordait avec son incrédulité
religieuse pour rejeter les apologies raciales et fascistes des

que l’homme primitif ne se distinguait de l’homme moderne que
par une plus grande part accordée au surnaturel.
2 Paul Lecène (1878-1929). Chirurgien, helléniste, historien, il
fonda, en 1908, le Journal de chirurgie. Chef du service de
chirurgie de Saint-Louis en 1919, il devint titulaire de la chaire de
pathologie externe en 1920. Il mourut en 1929 d’une typhoïde
contractée au cours d’une cholécystectomie effectuée sur une
malade infectée. Ami de Blondel, il lui fit partager ses idées sur la
double nécessité, pour expliquer les progrès de l’humanité, de la
coexistence chez l’être humain de l’homo faber et de l’homo loquens.
3 Le Cours Universitaire de Davos fut créé par des intellectuels
suisses et allemands qui, à la faveur de la nouvelle dynamique des
relations franco-allemandes suscitée par le pacte de Locarno en
1925, imaginèrent de réunir des scientifiques et des philosophes
de renom dans ce haut lieu de sports d’hiver. Pendant trois
semaines, à la fin de l’hiver, de 1928 à 1931, diverses personnalités
y firent des conférences dont Einstein et Heidegger.
2 PREFACE
impulsivités les plus brutes, les plus bestiales … Tolérant pour
les personnes, mais sans indulgence pour le mal, plus soucieux de
découvrir les nuances de la vérité que ses oppositions, sans grande
illusion sur les hommes mais plein d’espoir dans le progrès
4humain , Blondel croyait à la noblesse du travail
humain poursuivi au travers des siècles par
d’innombrables générations solidaires.
La Psychanalyse est un ouvrage de 250 pages édité
par Félix Alcan en 1924. C’est un pamphlet divisé en
deux volets. Dans le premier, l’auteur, qui parle
couramment allemand, expose la doctrine de Freud
avec clarté et précision. Dans le second, il procède à
l’exécution en règle de la psychanalyse, contestant son
point de départ, l’hystérie, ses prétendues guérisons, sa
manipulation des patients, son pansexualisme
outrancier et grotesque. Blondel assimile Freud à ces
dogmatiques qui infestèrent la médecine dans la lignée
de Gall ou de Broussais. Il tenait pour éminemment
suspectes les théories freudiennes inspirées par la thèse
5même qu’elles prétendaient démontrer . Dès sa sortie,
l’ouvrage fut bien accueilli et beaucoup de critiques,
6dont Ignace Meyerson , en vantèrent le style brillant et
la pertinence.

4 Wallon Henri, Un psychologue humaniste : Charles Blondel,
Journal de psychologie, 36, 103-109 ; Enfance. Tome 21 n°1-2, 1968,
103-109.
5 Wallon Henri, Ibid, 104.
6 Ignace Meyerson (1888-1983), était le fondateur de la
psychologie comparative. Il a dirigé plus de soixante ans le Journal
3 PREFACE
Blondel fut toujours un virulent critique de la
psychanalyse qu'il qualifiait en 1923 d’obscénité
scientifique. Il estimait que le plus grand mérite de la
doctrine freudienne, c’était d’avoir écarté résolument
toute utilisation d’explications physiologiques. On
n’entrait pas dans la maison psychanalytique sans
laisser au vestiaire bon sens, lucidité, discernement et
liberté d’esprit, disait-il. Il brocardait la prétention de
Freud affirmant que la psychanalyse était à la
psychiatrie ce que l’histologie était à l’anatomie. Freud
se comparait dans Introduction à la psychanalyse, qui
contenait une vue globale de sa doctrine, à Darwin et
à Copernic ! Blondel relevait comme révélatrice du
paralogisme freudien cette réflexion trouvée dans
Au7delà du principe de plaisir : On peut bien s’abandonner à une
idée, la suivre aussi loin qu’elle vous mène, uniquement par
curiosité scientifique ou, si on veut, en advocatus diaboli, qui ne
se donne pas pour cela lui-même au diable. Le finalisme
freudien était tellement manifeste qu’il rendait
impossible toute recherche de la cause exacte qui avait
déterminé tel effet. C’était l’objectif fixé au préalable
qui justifiait les démarches effectuées pour l’atteindre.
Pour Blondel, cette approche était comme entachée

de psychologie normale et pathologique. Pour lui, comme pour
Blondel et Lecène, l’homme se définissait par ses actes et c’est à
travers ses œuvres qu’on accédait à la connaissance de la nature
humaine.
7 Freud S., Au-delà du principe de plaisir, traduction de Jankelevitch,
1920, 52-52 et de Laplanche et Pontalis, Paris, 1981, 143.
4 PREFACE
d’arbitraire fabulation ou même de mystification et de
8charlatanisme .
On mesure le gouffre qui séparait les conceptions
des deux hommes quand on lit ces lignes inspirées à
Blondel par la disparition de Paul Lecène : Les vérités du
cœur et sa science ne sont ni vérité ni science … l’honneur de
l’esprit et le devoir d’un esprit lucide est de se rendre compte et de
9dire qu’il sait quand il sait et qu’il croit quand il croit . Quand
Freud et ses disciples avec leurs prétentions de
réformation globale de la psychologie prétendaient
avoir transformé en trente ans la psychologie normale
et pathologique sans compter bien d’autres sciences
humaines, ils adoptaient une démarche de
métaphysicien ou de philosophe et non de scientifique.
Ces hypothèses étaient invérifiables. Comme le faisait
remarquer Jules Romains, dire que l’angoisse qui nous
saisissait parfois, à l’âge adulte, serait une
réminiscence de celle qui nous avait saisie, à l’aube de
notre vie, quand, expulsés de la matrice de notre
mère, échappés de justesse à la noyade, nous
poussions le cri primordial, encore suspendus au
cordon ombilical, couverts de sang et de sébum,
inondés de liquide amniotique, c’était du Victor
Hugo, du Paul Claudel, mais certainement pas de la
psychologie. Et l’auteur des Hommes de bonne volonté

8 Wallon Henri, Ibid, 106.
9 Blondel C., Paul Lecène, Revue philosophique, 56, CXI, 1931,
166167.
5 PREFACE
d’avouer sa lassitude et son indignation devant cette
confusion des genres réitérée.
Pour Blondel, les succès thérapeutiques de Freud
correspondaient à des névroses qui auraient guéri
spontanément avec le temps, tout simplement. La
psychanalyse pouvait avoir des effets fâcheux en
exaspérant le désordre mental de certains sujets. De
surcroît, les névrosés n’étaient pas tous des
homosexuels latents, loin s’en fallait ! Le transfert
n’était pas l’apanage des névroses du même nom et
l’on voyait bien d’autres névrosés s’attacher
amoureusement à leur psychothérapeute. Enfin,
certaines névroses dites narcissiques échappaient au
transfert …
L’interprétation des rêves souffrait du même
travers car rien ne disait que leur contenu n’était pas
associé à d’autres évènements, à d’autres temps, à
d’autres lieux dont le cloisonnement n’était pas
nécessairement étanche. Le symbole perdait toute
valeur spécifique et son interprétation était une
variable qui dépendait du moment tel que le ressentait
le rêveur à l’instant de son interrogatoire. Il devenait
interchangeable.
Dans l’Introduction à la psychanalyse Freud justifiait
son attitude vis-à-vis de la sexualité et de l’usage qu’il
faisait de l’obscénité promue scientifique. Blondel ironisait :
6 PREFACE
un cochon sommeille au cœur de tout homme mais la
10psychanalyse, par surcroît, en a fait un cochon triste .
Si le sein maternel était le premier objet de
l’instinct sexuel, qu’adviendrait-il du bébé élevé au
biberon ? Et qu’en serait-il du complexe d’Œdipe chez
les orphelins ? Et si l’angoisse remontait au
traumatisme de l’accouchement, l’enfant né par
césarienne en serait-il exempté ? Et bien, pas du tout,
répliquait Freud, car il subirait la réminiscence des
affres vécus autrefois par la lignée de ses pères …
Freud étendait le domaine sexuel bien au-delà du
génital devenu pour lui une sorte de propriété mystique
décelable dans les états de conscience à des caractères qui
échappent à notre commune expérience … c’est un principe
complémentaire dont certaines tendances seraient primitivement
chargées … Pendant la guerre de 14, la libido avait été
refoulée à un point jamais atteint sans le moindre
cataclysme mental collectif. Il est probable, et c’était
11l’opinion de Paul Sollier , que les troubles de la libido
n’étaient pas la cause des névroses mais une
manifestation d’une constitution morbide sans laquelle
il n’y aurait pas de névrose.
Blondel assimilait l’enquête psychanalytique à une
inquisition et la méthode freudienne à un jeu où
l’imagination débridée du psychanalyste et du

10Blondel Charles , La Psychanalyse, Paris, 1924, X-XI.
11 Roger Teyssou, Paul Sollier contre Sigmund Freud, Paris,
l’Harmattan, 2013.
7 PREFACE
psychanalysé se livrait au déballage de tout ce qui leur
passait par la tête. Les révélations obtenues par Freud
auprès de ses patients pouvaient avoir des effets
délétères, comme cette femme à laquelle il révélait
qu’elle méprisait son époux sans le savoir : la belle
affaire. Elle ne s’en serait sans doute jamais rendue
compte par elle-même. Et rien ne disait que Freud ne
lui avait pas suggéré ce sentiment.
Blondel exposait l’interminable analyse par Freud
d’une amie de sa famille, et le rêve suscité chez lui par
le cas de cette jeune hystérique, Traum intitulé l’injection
12faite à Irma . Ce fut l’épisode fondateur de la
Traumdeutung (clef des songes), daté du 25 juillet 1895.
Il y était question d’une injection de propylène,
prétexte à un rapprochement abracadabrantesque
entre cet hydrocarbure éthylénique et les Propylées,
portiques à colonne formant l’entrée monumentale
des temples ou des citadelles. Blondel, en 1924,
soulignait l’obsolescence du diagnostic porté sur cette
13malade, Babinski ayant démantelé l’édifice de
l’hystérie hérité de Charcot peu de temps après cette
observation. Quant aux interprétations des
associations d’idées oniriques, il n’eut pas de peine à
démontrer qu’elles étaient suscitées par le

12 Freud S., Œuvres complètes, IV, L’interprétation du rêve, Paris, 2004,
150-156.
13 Babinski J., Définition de l’hystérie, Société de neurologie de Paris,
séance du 7 novembre 1901, 2.
8 PREFACE
psychanalyste lui-même : C’est proprement de la sorte
qu’opère le prestidigitateur : il met d’abord dans le chapeau ce
14qu’il doit ensuite en tirer .
15Les actes manquées étaient illustrés par un vers de
Virgile, extrait de l’Enéide, qu’un jeune homme ne
parvenait pas mémoriser correctement : Exoriare aliquis
ex nostris ossibus ultor ! (Qui que tu sois, puisses-tu naître
de nos ossements, ô vengeur). En effet, il omettait
systématiquement le aliquis. S’ensuivait une cascade
d’associations d’idées créées de toute pièce par Freud
auquel son interlocuteur avait demandé de lui
expliquer les causes de ce lapsus. Blondel faisait
remarquer que le lapsus portait sur le pronom indéfini
aliquis (qui que tu sois), un mot dont le sens est
accessoire, la signification de la phrase reposant sur le
verbe exoriare, impératif qui serait mieux traduit par
lève-toi, montre-toi plutôt que par le fade puisse tu
naître … Visiblement Freud n’avait rien compris au
sens profond de cette phrase et l’avait interprétée dans
le sens qui l’arrangeait, celui d’un contexte cataménial
ridicule aliquis évoquant pour lui le liquide des règles
de la fiancée de son interlocuteur.Toute cette alchimie
se déroulait d’après Freud dans l’inconscient du jeune
homme qu’il interrogeait. Selon Blondel, la
démonstration reposait sur des identités de son

14 Blondel Charles, La Psychanalyse, Paris, 1924, 199.
15Freud S., Œuvres complètes, V, Du rêve, sur la psychopathologie de la vie
quotidienne, Paris, 2012, 88.
9 PREFACE
16approximatives et de reconstruction bancale du mot .
Quant à l’histoire du vieil oncle à héritage, citée par
17Jeckels , pour Blondel, c’était du roman : en effet le
lapsus des douze doigts, au lieu de dix, commis par la
nièce cupide et désargentée n’était pas plus révélateur
de ses pulsions homicides vis-à-vis de son vieux parent
que suggestif de son intention d’acheter une douzaine
d’œufs au marché pour faire une omelette. Blondel
soulignait le rôle des automatismes, autrement dit, il
suggérait l’existence d’un inconscient autorégulé : on
pourrait expliquer ainsi l’erreur de Freud lisant dans le
journal : A travers l’Europe en tonneau (Im Fass) au lieu de :
A pied (Zu Fuss) par une parenté graphique et
acoustique. Les mots ont parfois un air de famille
comme broc, croc, froc, troc. Pourquoi se livrer à des
contorsions, pourquoi se perdre dans d’interminables
déductions alors que le caractère phonique des mots
fait qu’on les rapproche et qu’on les associe en des
similitudes de son. Pour le poète c’est chercher la
rime, pour Freud, ça ne rime à rien : musique pour
l’un, cacophonie pour l’autre.
Blondel concluait en soulignant que le paranoïaque
n’était en somme qu’un psychanalyste qui a mal tourné. Pour
lui, le freudisme était caractérisé par un esprit de

16 En allemand, liquid se prononce liqvid : une fois de plus, Freud
accommodait la réalité à sa convenance quitte à la distordre pour
étayer son raisonnement.
17 Freud S., Œuvres complètes, V, Du rêve, sur la psychopathologie de la vie
quotidienne, Paris, 2012,186-190.
10 PREFACE
système et de généralisation outrageusement
ontologiques appartenant à l’histoire des idées, pas à
celle de la science. Freud avait donné du cuivre et du
tambour, ameutant les badauds, nourrissant les
discussions académiques, égarant la psychophysiologie
dans une physiologie cérébrale de pacotille. On
comprend que dans ces conditions Blondel se soit
exclamé à propos de l’œuvre du Viennois : Passé un
certain degré de bêtise, les gens cessent de m’intéresser !
La psychanalyse de Blondel mérite d’être relue. Elle
reflète la réprobation qu’inspirait la doctrine de Freud
à la plupart des neurologues et des psychiatres entre
les deux guerres. Cette répugnance inspirait, en 1928,
18ces quelques lignes à Maurice de Fleury : La France est
de tous les pays celui qui, à ma connaissance, échappe le plus à
l’influence du freudisme. Et j’éprouve ainsi une certaine fierté que
le pays de Rabelais, de Montaigne, de Voltaire, de Renan, garde
assez de sens critique pour refuser d’admettre sans l’avoir
contrôlé, un système dont toutes les déductions -souvent
invraisemblables- appartiennent au général, comme les bases
elles-mêmes au domaine de l’imagination pure… C’est d’un bout
à l’autre le règne de l’idée préconçue qui, quelle que puisse être la

18 Maurice de Fleury (1860-1931), neurologue connu pour ses
travaux sur la pathologie nerveuse des combattants de la Grande
Guerre et pour son activité de journaliste médical au Figaro, sous
le pseudonyme d’Horace Bianchon. Il était membre de
l’Académie de Médecine depuis 1909.
11 PREFACE
réalité objective, doit être tout de même victorieuse en fin de
19compte .
La remise en cause actuelle des conceptions du
Maître de Vienne rétablit cet ouvrage sur le devant de
la scène. Il lui confère l’antériorité et la pertinence
d’une mise en garde dont il faut déplorer qu’elle ne fût
pas écoutée, en son temps. Son observance aurait
atténué les effets délétères de l’hégémonie freudienne,
cette idéologie irréaliste nourrie d’extrapolations
20fantastiques .
Ajoutons que la psychanalyse fabriquant des
malades comme les religions suscitent des croyants,
rien d’étonnant à ce que Freud eut ses fidèles et son
clergé.

Roger Teyssou


19 Fleury Maurice de, La psychanalyse, Candide, 5, 199, Jeudi 5
janvier 1929, 6.
20 Wallon H., Préface, IX, XII, in Hesnard A., L’univers morbide de
la faute, Paris, 1949.
12