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Structure des psychoses

De
172 pages
La question des psychoses constitue pour la psychanalyse un enjeu crucial. Pas seulement du fait du retour en force de l'organicisme, mais surtout parce que le processus psychotique représente l'envers de l'objet fondamental de la théorie psychanalytique. Il s'agit d'articuler les apports des deux grandes orientations théoriques qui divisent le champ psychanalytique : celle de l'orthodoxie freudienne et celle issue de la refondation lacanienne.
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Paul BercherieSTRUCTURE
DES PSYCHOSES
Une synthèse post-lacanienne
La question des psychoses constitue pour la psychanalyse un enjeu STRUCTURE crucial. Pas seulement du fait du retour en force de l’organicisme et
du succès mondial des DSM, manuels de psychiatrie américains de
référence. Mais surtout parce que le processus psychotique représente DES PSYCHOSES
l’envers de l’objet fondamental de la théorie psychanalytique :
la constitution de la subjectivité, dont il signe l’échec. La psychanalyse se
trouve désormais en position de rendre compte du champ psychotique, Une synthèse post-lacanienne
mais pas sans un notable efort de réfexion épistémologique et de
synthèse doctrinale. Il s’agit en particulier d’articuler les apports
des deux grandes orientations théoriques qui divisent le champ
psychanalytique : celle de l’orthodoxie freudienne, qui a désormais
absorbé les dissidences kleiniennes et férencziennes, et celle issue de la
refondation lacanienne. C’est l’objet de ce recueil.
Paul Bercherie est psychiatre et psychanalyste. Il a publié Les Fondements
de la clinique 1. Histoire et structure du savoir psychiatrique (1980),
Genèse des concepts freudiens. Les fondements de la clinique 2 (1983),
Clinique psychiatrique, clinique psychanalytique. Études et recherches
1980-2004, Examen des fondements de la psychanalyse (2004), et,
avec Marieluise Neuhaus, Lévinas et la psychanalyse. Enquête sur
une aversion (2006) et Lévinas, critique de l’Occident. Lévinas et la
psychanalyse 2 (2011).
ISBN : 978-2-343-04860-4
16,50 €
STRUCTURE DES PSYCHOSES
Paul Bercherie
Une synthèse post-lacanienne










Structure des psychoses
Une synthèse post-lacanienne




Paul Bercherie















Structure des psychoses
Une synthèse post-lacanienne




































































Du même auteur

Avec Marieluise Neuhaus :
Lévinas, critique de l’Occident. Lévinas et la
psychanalyse 2, L’Harmattan, Paris, 2011.
Lévinas et la psychanalyse. Enquête sur une aversion,
L’Harmattan, Paris, 2006.
Clinique psychiatrique, clinique psychanalytique. Études
et recherches 1980-2004, L’Harmattan, Paris, 2005.
Examen des fondements de la psychanalyse, L’Harmattan,
Paris, 2004.
Genèse des concepts freudiens. Les fondements de la
clinique 2 (1983), L’Harmattan, Paris, 2004.
Les fondements de la clinique : Histoire et structure du
savoir psychiatrique (1980), L’Harmattan, Paris, 2004.
Géographie du champ psychanalytique, Navarin, Paris,
1988 (épuisé).

Dans la série Les grandes fondations post-freudiennes
(extraits d’Examen des fondements de la psychanalyse)
chez L’Harmattan :
- JUNG
- REICH
- Mélanie KLEIN FERENCZI-WINNICOTT
- LACAN







© L’Harmattan, 2014
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-04860-4
EAN : 9782343048604














Pour les deux Jean,
mon frérot et le Zlytou

PRESENTATION

Le nouvel organicisme

Depuis Michel Foucault, les sociologues de la
modernité ne cessent de nous le répéter, le pouvoir a
changé : il a quitté son manteau de froidure hiératique et
de dureté ostentatoire pour se vêtir de douceur et de
bienveillance - Tocqueville l’avait prophétisé - sans bien
sûr renoncer pour autant à sa visée. L’organicisme
représente l’idéologie naturelle d’un des piliers du
pouvoir social moderne, l’institution psychiatrique : il a
lui aussi pris le tournant de la post-modernité sans
modifier en rien ses fondements doctrinaux. Exit donc la
tare héréditaire, la sous-humanité de la dégénérescence et
des dégénérés, les procédures eugéniques ; les
défectuosités du génome supposées responsables des
troubles psychologiques et des maladies mentales doivent
être appréhendées comme le sont diabète et parkinson :
comme des handicaps individuels susceptibles de
thérapeutiques substitutives ou compensatoires, en
attendant la future thérapie génique curative. Le malade
psychiatrique n’est-il pas aussi un consommateur à traiter
avec égards, et la psychiatrie un marché juteux et
socialement solvable ? Bref la donne a changé :
l’organicisme moderne, américain, n’est pas
l’organicisme de jadis, celui de la vieille Europe! Bardé
de neurosciences et de psychologie expérimentale, plus
présentable, plus intelligent, plus ouvert, plus médiatique,
revendiquant sans complexe l’appellation "psy", prêt à
accueillir positivement toute procédure dont l’efficacité
serait évaluable, il a conquis le devant de la scène et c’est 8
maintenant la psychanalyse qui fait figure de doctrine
douteuse et ringarde.
Il faut donc dissiper ce mirage séducteur et revenir
aux fondements d’une doctrine qui évacue le sujet pour
lui substituer une machine biologique, ne pouvant
concevoir la difficulté d’être homme qu’en termes de
dérèglements cérébraux. Il faut pointer la régression
vertigineuse de la clinique psychiatrique dans ce contexte
lénifiant. Il faut argumenter enfin la vigueur explicative
inentamée de la connaissance psychanalytique et sa
remarquable progression depuis Freud dans le champ des
psychoses. C’est à quoi vise ce recueil, qui aurait aussi
bien pu s’intituler : défense et illustration de la théorie
psychanalytique des psychoses. Mais attention, tout cela
suppose pour la psychanalyse de sortir des facilités
paresseuses qu’elle s’était accordée du temps de son
éphémère triomphe : doctrines obscures, argument
d’autorité pour des formulations douteuses et
invérifiables, sectarisme, mépris du contradicteur. Le
succès et le pouvoir ont vite fait de donner le tournis
décidément, et l’humilité de la démarche analytique
personnelle de virer à la prétention sans limites, dans une
sorte de retournement narcissique terminal du transfert.
On trouvera donc dans les textes qui suivent,
précédant le chapitre central consacré à l’étude théorique
et clinique de la structure du champ psychotique, une
critique en règle des faiblesses cliniques et théoriques du
DSM suivie d’une analyse du cycle de la clinique
psychanalytique avec ses bases doctrinales. J’ai placé en
tête de ce recueil un texte déjà ancien mais à mes yeux
fondamental élucidant les fondements conceptuels
freudiens de la notion de psychose et en postface le
compte-rendu à mi-course de l’expérience d’un analyste
praticien dans le domaine des psychoses dites
ambulatoires.

Prologue :
Constitution du concept freudien de
psychose

1Je me propose ici de situer les conditions dans
lesquelles Freud a pu rencontrer le problème clinique des
psychoses. Je tenterai donc de décrire à grands traits l'état
de la question au moment où Freud entame ses
investigations dans ce champ, les matériaux cliniques et
les orientations conceptuelles qu'il a pu y emprunter ou
qui ont pu guider son regard. Nous pourrons ainsi
mesurer à la fois l'originalité spécifique de l'abord
freudien, comme les filiations qui le rattachent à son
enracinement historique. Je m’appuierai sur les deux
tomes de mes Fondements de la clinique, qui constituent
la toile de fond de cet article, et où l'on pourra trouver
une étude plus complète et les références des documents
sur lesquels il se fonde.

A – Position du problème avant Freud
1°) Il me semble que le Vocabulaire de la
psychanalyse de J. Laplanche et J.-B. Pontalis exprime
une opinion très largement répandue dans le milieu
psychanalytique en considérant que, vers 1895-1900,
Freud « trouve dans la culture psychiatrique de langue
allemande une distinction bien assurée du point de vue

1 Exposé présenté le 13 décembre 1981 dans le cadre de la section belge de
l’Ecole de la Cause freudienne. Paru dans Quarto, n°4, 1982, pp. 25-34. 10
clinique entre psychoses et névroses » (p 269) C'est là
pourtant une affirmation totalement erronée : les deux
termes existent certes depuis déjà longtemps dans le
vocabulaire nosologique (plus d'un siècle pour le terme
de névrose, un demi-siècle pour celui de psychose), ils
sont d'un emploi très courant, mais ne constituent
nullement un couple d'opposés, attendu qu'ils
ressortissent de deux plans conceptuels différents, en
quelque sorte perpendiculaires l'un à l'autre. Loin de
s'exclure, ils peuvent au contraire très facilement se
superposer, une même entité (par exemple la mélancolie
ou la manie dans la littérature psychiatrique allemande de
l'époque) pouvant être à la fois une psychose et une
névrose.
En effet, le terme de psychose signifie alors tout
simplement maladie mentale, affection psychiatrique : il
s'est substitué comme concept technique au vieux terme
de folie, dans la mesure où l'évolution des conceptions
cliniques tendait à en faire non plus un genre, mais une
classe, et donc à l'employer au pluriel. Aucune
signification plus précise ne limite l'extension du terme
de psychose, qui recouvre aussi bien les troubles mentaux
d'origine organique (« psychose paralytique » pour la
paralysie générale par exemple) que les affections
fonctionnelles - les délires proprement dits, - ou que ces
dérangements mentaux limites et contrôlés qu'on
appellerait plutôt névroses de nos jours (cf. la « psychose
obsessionnelle » des auteurs de l'époque).
Quant au terme de névrose, il désigne, lui, non pas
une notion clinique comme celui de psychose, mais un
concept étiologique et nosologique : ces affections
fonctionnelles du système nerveux où les perturbations
les plus étendues et les plus étagées de ses fonctions ne
reposent sur aucune lésion organique décelable. On
s'interroge alors sur le fait de savoir s'il s'agit d'un cadre 11
provisoire, appelé à disparaître avec le progrès des
techniques histologiques (la maladie de Parkinson, par
exemple, restera encore longtemps une névrose), ou s'il
pourrait bel et bien s'agir d'une classe d'affections ayant
une réelle cohérence conceptuelle, et qui se caractériserait
par la bénignité du point de vue pronostique et la fugacité
de leurs symptômes, mais aussi par la permanence de la
maladie, c'est-à-dire son aspect constitutionnel,
manifestation d'un terrain dégénératif, d'une tare plus ou
moins héréditaire. Les psychoses sans base organique
objectivable, ne reposant ni sur une lésion cérébrale ni sur
un processus toxi-infectieux, tendent ainsi à être
considérées comme des névroses, et cela dans un double
cadre. D'abord comme des affections autonomes, des
névroses de cette zone du système nerveux qui
correspond aux processus hiérarchiquement les plus
élevés, c'est-à-dire au psychisme : ce sont les
psychonévroses, maladies mentales fonctionnelles,
parfois dites « psychoses proprement dites » (Magnan les
oppose aux « états mixtes » entre la psychiatrie et la
pathologie médicale). Ensuite comme les manifestations
particulières, étendues aux fonctions nerveuses
supérieures, c'est-à-dire mentales, des grandes névroses
généralisées, telles l'épilepsie, l'hystérie ou la
neurasthénie, dont les symptômes couvrent l'ensemble
des fonctions nerveuses. Dans la nosologie allemande
courante à l'époque, celle de Krafft-Ebing, on distingue
alors :
- les troubles mentaux constants, perturbations
caractérielles et affectives des névrosés (neuropsychoses);
- les accidents mentaux, qui font directement partie de
la névrose, comme les crises psychiques et les états
seconds hystériques ;
- enfin, les psychoses qui naissent sur le terrain de la
névrose, mais ne diffèrent que par quelques détails des 12
autres psychoses autonomes (ainsi la paranoïa
hystérique, où sont plus fréquents les thèmes
éroticomystiques et les symptômes de persécution physique).
L'opposition conceptuelle névrose-psychose,
c'està-dire finalement le concept de psychose, est donc
quelque chose de purement freudien et le restera
longtemps. Ainsi Pierre Janet peut paraître rejoindre
Freud puisque, vers la même époque, il ne reconnaît que
deux névroses, l'hystérie et la psychasthénie (qui recouvre
grosso modo les troubles phobo-obsessionnels) ; mais il
ne tardera pas à considérer la mélancolie, la manie, les
délires chroniques et la schizophrénie comme des
névroses, dans le même sens étio-pathogénique qu'il
donne à ce terme. C'est donc dans la pensée freudienne
elle-même qu'il faut comprendre la genèse de ce couple
d'opposés, nous verrons comment. Mais ce qui peut alors
nous interroger, c’est la question de savoir au juste ce que
Freud peut réellement emprunter à la clinique
psychiatrique de son temps : tentons d’en faire
l’inventaire.

2°) Comme je l’ai déjà indiqué à diverses occasions, la
clinique psychiatrique subit autour de la charnière du
milieu du 19e siècle une mutation qui en renouvelle
totalement la démarche. La première clinique, celle que
fonde Pinel en même temps qu’il autonomise la
dimension clinique comme pure science d’observation,
méthodologiquement séparée des hypothèses
étiopathogéniques comme des considérations pratiques ou
thérapeutiques, la première clinique donc, considérait la
Folie comme un genre unitaire, homogène, à l’intérieur
duquel des espèces se découpent comme des tableaux
synchroniques, des syndromes dont le concept se ramasse
autour de la manifestation la plus centrale, la plus
apparente de l’état morbide. Ainsi de Pinel à Baillarger et 13
Delasiauve, une analyse qui se fait progressivement plus
fine oppose les états d’excitation (manie), les états de
dépression (mélancolie), les états délirants (monomanie),
les états stuporeux (stupidité), les états d’incohérence
(démence), les actes impulsifs (folie ou monomanie
instinctive). Ces formes se succèdent, s’associent, se
combinent ; leur étiologie est d’ailleurs non spécifique et
elles sont plutôt pensées comme des types de réactions
psychocérébrales que comme des maladies au sens
moderne, anatomoclinique, qu’inaugurait Bichat.
Déjà cependant, une espèce s’isole
progressivement de la folie ainsi conçue : l’idiotie
représente un état dont la pathogénie et l’évolution
semblent fixées et qui se distingue cliniquement de tout
autre. Mais surtout, dès 1822, la découverte fortuite de la
paralysie générale par Bayle prépare le bouleversement
conceptuel et méthodologique qui trouvera en Falret son
théoricien. Car à la clinique synchronique issue de Pinel,
la paralysie générale s’oppose comme une entité
pathologique qui étale en un cycle diachronique une
séquence d’états morbides qui recouvre l’ensemble des
syndromes pinelliens. Le diagnostic s’appuie non sur la
partie centrale du tableau mais sur de petits signes,
secondaires en apparence mais essentiels en réalité, déjà
très finement analysés, qui le spécifient et le différencient
de tout autre tableau semblable : la monomanie, la manie,
la démence même, de la paralysie générale ne peuvent
être confondues avec d’autres syndromes de ce type. De
plus cette première "forme naturelle" (Falret) présente
une pathogénie particulière et typique : la
méningoencéphalite qui lui est spécifique.
Il faudra trente ans pour que s’impose cette
révolution conceptuelle à travers l’enseignement de J.P.
Falret qui en tire une critique radicale de l’ancienne
méthodologie et les principes pour la construction d’une 14
nouvelle clinique : étude de l’évolution de la maladie, du
passé et de l’avenir du malade, recherche d’une
pathogénie spécifique, recueil des signes négatifs,
attention aux petits signes secondaires qui permettent la
différenciation d’entités jusque là confondues dans les
"conglomérats disparates" de la nosologie de Pinel et
d’Esquirol. En même temps les liens de la clinique et de
la nosologie, étroitement complémentaires depuis Pinel
(puisqu’il s’agissait du découpage d’un spectre homogène
de phénomènes), se desserrent : la folie n’est plus un
genre mais une classe de maladies juxtaposées les unes
aux autres dans ce qu’on appellera plus tard une
classification-nomenclature. Toute une série de troubles
qui depuis un certain temps tendaient à s’isoler comme
"vésanies symptomatiques" des "vésanies pures", de la
folie proprement dite (conception de Baillarger), peuvent
déjà répondre à cette nouvelle optique : troubles mentaux
de l’alcoolisme, des maladies infectieuses et des lésions
cérébrales, folie épileptique. J.P. Falret et ses élèves
commenceront à en décrire de nouvelles : folie circulaire,
délire de persécution à évolution progressive de Lasègue,
persécutés persécuteurs (futur délire de revendication) et
folie du doute avec délire du toucher (névrose
obsessionnelle) de Falret fils, etc. Mais surtout Morel, le
plus important des élèves de Falret, reprend
l’enseignement de son maître en y ajoutant sa touche
personnelle : c’est l’étiologie (la pathogénie serait un
terme plus exact) qui lui semble constituer le grand
principe de l’isolement des nouvelles "formes naturelles".
Pour cette immense classe de maladies mentales sans
cause organique que Baillarger regroupait dans les
"vésanies pures", il va proposer, un principe de
compréhension et, de classement : l’étude du terrain, de la
prédisposition, comprise dans les termes de son temps
comme dégénérescence plus ou moins héréditaire. 15
Ainsi se trouvent jetées les bases de la deuxième
clinique psychiatrique, la "clinique des maladies
mentales" pour reprendre le titre assigné à la chaire de
psychiatrie dans les facultés françaises de médecine. Tout
est déjà prêt pour le demi siècle d’observation et de
discrimination qui va suivre : la notion d'entités
clinicoévolutives déroulant une séquence de tableaux cliniques
en un cycle typique, l’opposition des troubles mentaux
acquis, de cause pathologique spécifique, et des troubles
mentaux constitutionnels, s’enracinant dans la
prédisposition d’une personnalité tarée, apte à délirer (au
sens large) dans des situations vitales données. Dès les
années 1880, on peut dire que l’école française a très
largement intégré les nouvelles orientations. Qu’il
s’agisse du groupe de Magnan plus proche de Morel, ou
celui qui, autour de Séglas et de Ballet, se rattache plus
directement aux Falret père et fils, les descriptions
cliniques répondent aux critères définis ci-dessus, la
discussion portant plutôt sur le regroupement et la
classification des entités ainsi isolées. Ainsi les folies
dégénératives de Magnan regroupent des formes
cliniques un peu disparates mais ayant chacune une forte
individualité clinique et évolutive ; de même pour les
"délires systématisés" de Séglas et Arnaud.
On ne peut guère en dire autant des auteurs
allemands pré-kraepeliniens. S’ils sont très fortement
influencés par Morel et reprennent ses conceptions
doctrinales, leur clinique est encore fort proche de
Griesinger, c’est-à-dire d’Esquirol, et ils continuent à
décrire les syndromes de Baillarger et de Delasiauve. A
bien des égards certes l’oeuvre du fondateur de la
clinique allemande, W. Griesinger, constitue une étape
intermédiaire, une œuvre charnière historiquement (1845)
et conceptuellement entre les deux grandes phases de
l’évolution de la clinique psychiatrique du 19e siècle. 16
Griesinger en effet concevait la Folie non
tout-àfait, à l’image de Pinel et d’Esquirol, comme un genre
unitaire à l’intérieur duquel se découpent des espèces par
le jeu des comparaisons et des oppositions, que comme
un grand cycle, un procès où chaque espèce est une étape
dans la dégradation progressive de l’esprit que représente
la maladie mentale, "psychose unique". Ainsi oppose-t-il
les formes primaires, où le bouleversement émotionnel
est le facteur essentiel du dérangement mental (états de
dépression et d’excitation), à des formes secondaires où il
s’est émoussé, s’intégrant à la personnalité, au moi du
sujet, qu’il laisse affaibli, déformé, voire dissocié. C’est
parmi ces formes secondaires que Griesinger décrit le
délire systématisé (Verrückheit), isolant ainsi parmi les
premiers (un peu après Guislain, un peu avant Baillarger)
les psychoses délirantes (maladies de l’entendement) des
psychoses affectives, distinction absente chez Pinel et
Esquirol.
Pour l’essentiel donc, on peut dire que les
cliniciens allemands d’avant 1900 étaient restés sourds
aux exhortations de Kahlbaum qui tentait de leur
retransmettre l’essentiel de l’enseignement de J.P. Falret,
dans un style il est vrai peu accessible. Ses remarquables
descriptions de l’hébéphrénie, de la catatonie, de
l’héboïdophrénie, sa conception restreinte et précise de ce
qu’il nomme paranoïa (délire systématisé chronique
primitif sans évolution du tableau clinique, en particulier
vers la démence) auront peu d’écho. Ainsi si l’école
allemande, avec Krafft-Ebing, reprend le terme de
paranoïa, c’est pour lui faire désigner le syndrome
délirant, la monomanie intellectuelle de Baillarger, sans
égard pour l’évolution, le terrain ou la nature particulière
du tableau. De même les folies intermittentes regroupent
l’ensemble des états morbides à répétition, quelle que soit
leur structure clinique, et la notion d’intermittence a ainsi