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Adam, Eve et Brid'Oison

De
248 pages
Ces pages sont vouées à l'affranchissement de la femme. Paul Margueritte (1860-1918) propose ici une oeuvre militante. Il s'agit de critiquer le dogmatisme des moeurs, de l'opinion, des lois qui répand une image désastreuse des femmes et en fait une personnes inférieure. Si les enjeux sont différents un siècle plus tard, le texte conserve une tonalité résolument moderne.
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Adam, Eve et Brjd'ojson

OEUVRES
DB
GUBRRE

PAUL

MARGUBRITTI! IMPRESSIONS ET SOUVENIRS

DE 1914-1918

Contre les Barbares. L'Immense Effort. ROMANS Tous quatre. La Confession posthume. Maison ouverte. Jours d'épreuve. Pascal Gérosse. Amants. La Force des choses, Sur le retour. Ma Grande. La Tourmente. L'Essor. La Flamme. La Faiblesse humaine. Les Fabrecé. La Maison brûle. Les Sources vives. Nous, les mères... L'Autre Lumière. L'Embusqué. Pour toi, Patrie. Jouir. Sous les Pins tranquilles.
NOUVELLES

Mon Père, Alger l'hiver. Le Jardin du passé. Les Pas sur le sable. Les Jours s'allongent. Nos Tréteaux.
gn colfaboratioD avec

VICTORMARGUERITTE ROMANS Le Carnaval de Nice. Le Poste des neiges. Fellu;nes nouvel]es. Le Jardin du roi. Les Deux Vies. L'Eau souterraine. Le Prisme. Vanité. UNE BPOOOB (1870-71)

1. - Le De~astre. II. - Les Tronçons du glaive. III. - Les Braves Gens. IV. - La Commune.
NOUVELLES

Le Cuirassier blanc, La Mouche. Ame d'enfant. L'Avril. Fors l'honneur. Simple Histoire. L'Eau qui dort. La Lanterne magique. THÉATRE Pierrot assassin de sa femme. (Pantomime.)

La Pariétaire. Poum. Zette. Vers la lumière. Sur le vif. THÉATRE Le Cœur et la Loi. L'Autre.
ÉTUDES SOCIALES

Quelques idées. L'Élargissement du divorce. (Brochure.)

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L'Harmattan 5-7, rue de l'Éeole-Polytechnlque; 75005Parb

FRANCE
L'Harmattan Hongrie

KOnyvesbolt Kossuth L. u. 14-16

Espace L'Harmattan Kinshasa Fac. des Sc. Sociales, Pol. et Adm. ; BP243, KIN XI Université de Kinshasa

L'Hannattan

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Via Degli Artisti, 15 10124 Torino

1200 logements villa 96

12B2260
Ouagadougou 12

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-

RDC

ITALIE

@ 1 ère édition,

Flammarion,

1919

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fT harmattan l@wanadoo.fT

2007 ISBN: 978-2-296-02361-1 EAN : 9782296023611

@ L'Harmattan,

L

Adam, Eve et Brid'oison, une œuvre militante Adam, Eve et Brid'oison n'est ni un roman, ni un essai, pas tout à fait un pamphlet. Ce sont des pages «vouées à l'afftanchissement de la femme », un genre à part entière qui suscite la polémique en ce début de 20ème siècle et qui reste encore aujourd'hui une source de discussion. «Ne servant aucun parti et n'écrivant que pour les esprits noblement libérés, je me résigne aux attaques injustes ». Le ton est donné. C'est une œuvre militante que nous propose Paul Margueritte. L'écrivain souhaite revenir à l'essence du mythe de la création de 1'homme et de la femme afin d'effacer tous les préjugés et les mépris que supportent les femmes depuis des siècles. En opposition avec la représentation mythique d'Adam et Eve, «tout ce qui fleurit en nous de libre et de naturel », se trouve la société coupable d'avoir entaché la vision des femmes. Cette société s'incarne en Brid'oison qui signifie «oison bridé» c'est-à-dire une volaille à qui l'on a passé une plume dans les ouvertures de la partie supérieure du bec pour l'empêcher de franchir les clôtures et les haies. On comprend donc aisément que dès le XVIe siècle, « oison bridé» se dira d'une personne niaise

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et créduleI. De plus, le choix d'un nom aussi ridicule est certainement un clin d'œil au Brid'oison du Mariage de Figaro (1785), le juge incompétent et ridicule à travers qui Beaumarchais dénonce l'institution judiciaire. Le titre annonce à lui tout seul une intention vive de critiquer «le dogmatisme des mœurs, de l'opinion, des lois» qui répand une image désastreuse des femmes et en fait une personne inférieure.

Mythe et stéréotype Les discours misogynes et antiféministes prévalent en cette fin du 19ème siècle. Le mouvement féministe fait encore figure d'exception. L'opinion générale refuse l'émancipation sociale des femmes. Les discours littéraires, scientifiques et philosophiques cautionnent cette opinion. Barbey d'Aurevilly, Les Goncourt, dressent un portrait profondément méprisant des femmes alors même qu'elles alimentent leur production littéraire, apparaissant comme une obsession majeure. Les femmes sont l'objet d'un fantasme constant. Femme souveraine, inspiratrice des poètes, femme vampire ou femmeI . Site Patrimoine de France: http://www.patrimoine-de-ffance.orfllmots/mots-acade12-5641.htrnl

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enfant: le féminin relève de catégories. Tout en étant largement représentées, les femmes semblent ne pas être. Le discours médical de l'époque nous apparaît aujourd'hui proprement ahurissant. Les médecins emploient des termes moralisateurs et non pas scientifiques pour qualifier la sexualité. Ainsi, parle-t-on de « vice» s'il y a relation sexuelle sans intention de procréer. Les femmes sont réduites à une matrice. Le discours philosophique n'est guère plus brillant en Europe qu'en France. Chacun de nous a en tête le tristement célèbre aphorisme de Nietzsche dans Ainsi parlait Zarathoustra: « Si tu vas voir les femmes, n'oublie pas ton fouet ». Nous pourrions multiplier les exemples de discours misogynes mais ces derniers se passent de commentaires tant ils nous paraissent aujourd'hui à nous lecteurs absurdes et emplis de préjugés. Dans ce climat de fin de siècle décadent, quelques voix manifestent leur engagement dans le combat pour la reconnaissance des droits des femmes. Parmi ces voix, Paul Margueritte, dont les textes nous ont paru suffisamment modernes et révélateurs du climat d'une société tout entière, pour être à nouveau publiés. Il convient donc, avant une analyse de l' œuvre proprement dite, de faire un rapide examen du statut des femmes au tournant du 20èmesiècle. Ce n'est qu'en établissant une comparaison entre la réalité de l'époque et les propositions émises par l'écrivain pour réformer la place des femmes dans la société

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que nous pourrons prendre pleinement la mesure de l'étonnante modernité des propos de Paul Margueritte.

Les femmes privées de liberté Alors que la Révolution Française avait pourtant reconnu l'universalité des droits que l'on soit homme ou femme, la Restauration ne permet pas la mise en pratique de cette avancée fondamentale. Le Code Civil de Napoléon inscrit les femmes comme étant mineures à vie. D'abord sous la tutelle de leur père, les femmes sont par la suite placées sous la surveillance de l'époux. Cela semble effarant pour nous lecteurs (et à plus forte raison, lectrices) qu'une loi aussi asservissante et contraire à la liberté des droits de I'homme ait pu perdurer pendant plus d'un siècle. Et pourtant, la révolution de 1848, qui sonne comme un nouvel espoir et un élan vers le progrès, est à nouveau une déception. Les femmes ne se doutent pas que lorsque l'on débat du suffrage universel, on entend en réalité suffrage masculin. La déception est grande auprès des femmes et de leurs partisans qui ont combattu pour la révolution et l'égalité entre les sexes. Paul Margueritte rappelle dans son ouvrage que l'émancipation des femmes n'est possible que si l'état abroge un certain nombre de lois asservissantes. Cela commence, tout d'abord, par la suppres-

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sion du fameux article 213 qui autorise la mainmise totale de I'homme sur la femme à qui elle doit obéissance. En militant convaincu, l'auteur cherche à rassembler les partisans: l'article «n'est plus qu'un anachronisme. Abrogeons-le! »1. L'écrivain s'insurge contre des textes vieux d'un siècle et qui sclérosent la société. Comment croire, en effet, que le mariage se réalise encore sur des intérêts financiers avec la remise d'une dot au marié? Ou encore qu'une femme prise en flagrant délit d'adultère puisse risquer la prison? Et pourtant... La femme est bel et bien réifiée. C'est une chose que l'on vend à l'homme. Si elle commet un adultère, elle doit être bannie de la société. Nous comprenons aisément la révolte de l'auteur contre les inégalités de peines infligées à I'homme et à la femme. Même si dans les faits cette dernière risque rarement la prison, on lui inflige une amende ainsi qu'à son amant. Mais surtout, elle apparaît comme déshonorant non seulement l'époux mais aussi la société dans son ensemble. En revanche, l'homme n'est jamais inquiété dans un cas similaire. Dans son ouvrage, Paul Margueritte ne cache cependant pas son optimisme: «Un jour viendra où toute liaison d'amour et de dévouement, régulière ou non, où toute naissance, légitime ou non, seront respectées comme elles le méritent. »

I. P 99, fin du chapitre « La femme et le mariage ».

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La guerre, ['annonce d'un changement
Il est surprenant qu'avec si peu de recul (Adam, Eve et Brid'oison est écrit en 1918) Paul Margueritte puisse déjà mesurer l'impact de la guerre sur l'émancipation des femmes. Bien que nous sachions que cet ouvrage reprend en partie des idées formulées dès la fin du 19èmesiècle, le besoin d'écrire sur les femmes est motivé par l'avènement de la guerre qui impose, selon l'écrivain, une autre vision des femmes et qui sera le fil directeur de tout son propos. Nous pouvons donc pressentir que lorsque P. Margueritte évoque la guerre, il rappelle un contexte politique et culturel, bien plus qu'une période tragique de I'histoire. Ce conflit serait en fin de compte la somme de deux guerres successives : celle de 1870 et celle de 1914. Les femmes découvrent des libertés qui jusqu'ici leurs étaient interdites. Et au tout premier plan, l'accès au travail dans les usines. Les femmes, en participant à l'effort de guerre, sont pourtant dans la plus totale illégalité. En 1866, lors du congrès de l'Internationale Ouvrière à Genève, les participants se prononcent majoritairement contre le travail des femmes; ces dernières devant rester à leur place, au sein de la famille. La réaction des mouvements féministes et de ses partisans est vive et ne cesse de s'amplifier à la veille du conflit. Un manifeste signé par une vingtaine de femmes parmi lesquelles de

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grandes oratrices comme Maria Deraisme réclame le droit au travail, à l'instruction, à l'égalité des salaires... Ce manifeste paraît en 1869 dans le journal du républicain Léon Richer, fondé cette même année et intitulé «Le Droit des femmes ». Seulement, la guerre contre la Prusse en 1870 empêche pour un temps les femmes de faire valoir leurs revendications. Mais leur participation active à la guerre empêche les hommes de les nier à nouveau. En 1878, a lieu le premier Congrès International du droit des femmes. En toute liberté, les femmes expriment leurs souhaits de voir une République qui les respecterait dans chaque domaine: familial, professionnel, de l'éducation, etc. À défaut de mettre en application la doctrine féministe à savoir l'extension du rôle des femmes dans la société sur le plan collectif autant qu'individuel, la fin du 19ème siècle, concède la prise de parole des femmes. Les associations féministes se multiplient et certaines de leurs revendications se concrétisent comme l'accès aux lycées pour les jeunes filles (1880) et quelques années plus tard l'entrée des femmes à la Sorbonne ou dans les hôpitaux comme internes. Des grands noms comme celui de Victor Hugo, Emile Zola, et évidemment Georges Sand les soutiennent dans leur combat. Petit à petit, les femmes acquièrent des droits principalement dans le domaine du travail. Mais ces avancées restent très minces. Les préjugés contre les femmes persistent: jugées inférieures,

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elles ont pour fonction de faire des enfants, de les élever et de respecter leur mari quelle que soit l'attitude outrageuse qu'il peut avoir envers elles. La lutte pour l'égalité civile, économique et politique des femmes se poursuit inlassablement. En 1906, elles sont 8 millions de travailleuses à œuvrer pour la France pour un salaire nettement inférieur à celui d'un homme. Les femmes jouissent donc d'une autorité qui ne leur est pas reconnue. La mesure, prise en urgence par le gouvernement en juillet 1915, qui autorise les femmes à disposer de l'autorité paternelle en l'absence attestée du mari, se révèle totalement dérisoire. Ces deux guerres jouent un rôle paradoxal sur l'affranchissement des femmes. D'un côté, la guerre ne parvient pas à ébranler une idée préconçue: la mainmise de I'homme reste totale et la loi soutient cette aberration. De l'autre, les deux guerres auront permis une émancipation « clandestine» de la femme. Paul Margueritte soutient fermement cette dernière idée et est prêt à tout pour faire changer la première. Il n'est pas concevable pour l'écrivain que les femmes puissent à nouveau se limiter aux frontières de leur foyer au retour des hommes. « On ne goûte pas impunément à la liberté. (...) Les femmes redeviendront de moins en moins l'esclave de l'homme ».

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Paul Margueritte, un écrivain engagé

Paul Margueritte né en 1860 à Laghouat (Algérie) ne pourra malheureusement pas vérifier ses dires. TI meurt à Hossegor (département des Landes) à l'âge de 58 ans en 1918, c'est-à-dire la même année où Adam, Eve et Brid'oison est publié. Paul Margueritte entame une carrière dans le monde des Lettres, à l'âge de 24 ans, en signant une biographie sur son père, Jean Auguste Margueritte, général tué lors de la bataille de Sedan (Mon Père, 1884). Alors que son frère Victor sert l'armée, Paul poursuit son avancée littéraire avec des romans qui adoptent les théories naturalistes (Tous Quatre, 1885, La Confession Posthume, 1886, Pascal Géfosse, 1887, etc.). mais il s'éloigne du mouvement naturaliste assez rapidement en signant le Manifeste des Cinq publié dans Le Figaro le 17 août 1897 contre La Terre d'Emile Zola. TIfigure parmi l'une des dix personnalités membres de l'Académie Goncourt dès 1900, date de sa création. Le nom de Paul Margueritte est généralement associé à celui de son frère Victor car ils publièrent ensemble plusieurs romans entre les années 1886 et 1908. Parmi les livres écrits en commun, nous retiendrons la série connue sous le titre Une Epoque qui est un ensemble de quatre romans (Le Désastre, 1898, Les Tronçons du glaive, 1900, Les Braves gens, 1901, La Commune, 1904) traitant des événements de 1870/1871.

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Les deux romanciers se sont également unis dans la lutte pour le droit des femmes. Ils militent en faveur d'une égalité entre les hommes et les femmes qui commencerait par une révision totale des lois en vigueur régissant le mariage. Ils ont ouvertement combattu pour le droit au divorce par consentement mutuel mais aussi par la volonté d'un seul, « ce qui nous valut les attaques les plus vives à mon frère et à moi ». L'engagement des deux frères est donc très important, d'autant plus que ce sont des hommes qui se prononcent en faveur de l'extension du droit des femmes. Il s'avère donc essentiel de porter à la connaissance des lecteurs une œuvre telle que Adam, Eve et Brid'oison. En effet, dans un climat d'après-guerre, qui tend à une revalorisation de la virilité (retour des soldats victorieux) où les femmes doivent à nouveau s'effacer devant la domination du masculin, l'ouvrage de Paul Margueritte fait figure de provocation voire d'indécence. Et pourtant, chacun de nous aujourd'hui conviendra de l'importance d'un tel livre qui exprime des idées comme celle du droit de vote qui a mis ensuite des années avant de se retrouver formulée dans des textes de lois. Il faut prendre la mesure du discours assurément visionnaire de l'écrivain au tournant du siècle malgré quelques idées exprimées, sur lesquelles nous reviendrons, qui peuvent sans aucun doute paraître obsolètes et réactionnaires pour notre époque.

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Paul Margueritte rappelle dans l'avant-propos de son livre ce qui motive la publication de ce texte: « j'y reprends des idées qui de 1899 à 1909 eurent quelques retentissements », idées défendues avec son frère « lors de nos campagnes de presse, par le livre et le théâtre, de 1898 à 1905 »(p. 156). Adam, Eve et Brid' oison est donc une sorte de récapitulatif des différents thèmes pour lesquels l'auteur a combattu durant cette période et auxquels il croit encore en cette année 1918. La vigueur des idéaux de Paul Margueritte ne faiblit pas malgré la surdité de la société quant au statut de la femme.
Un propos qui se veut démonstratif

Chaque chapitre est consacré à un grand thème qui suit la chronologie de la vie programmée des femmes. Paul Margueritte a choisi de s'attaquer à tous les préjugés qui condamnent les femmes à une vie d'esclave et ce depuis son enfance. TIest donc logique que le premier chapitre soit consacré à « la jeune fille» lorsque celle-ci n'est pas encore mariée. Après un bref compte rendu sur le droit des femmes à participer à la vie politique de la cité, il s'en prend au «vieux mariage» qui empêche les femmes d'avoir une possibilité de s'épanouir dans le couple et dénonce les conséquences qu'un mariage «raté» peut avoir sur l'enfant. D'où le chapitre voué au divorce et aux nécessaires réfor-

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mes à mettre en œuvre. L'auteur conclut enfin son propos par une analyse générale de la position des femmes dans la société. Paul Margueritte souhaite avant tout faire part de ses réflexions qui l'ont conduit à forger une argumentation solide en leur faveur. Les différents chapitres s'ordonnent sur un schéma rigoureusement structuré. Tout d'abord, il expose la réalité des jugements que la société émet sur les femmes pour en démontrer ensuite le caractère absurde et hautement méprisant. Il énumère ensuite les conséquences néfastes pour la société et l'être humain d'une telle attitude envers elles, fait preuve de son indignation voire de sa colère et clôt son propos par un appel au changement. L'écrivain adopte une rhétorique très stricte afin d'être le plus clair possible et de ne soulever aucune ambiguïté. Nous devons convenir que cette méthode un peu trop académique pourrait vite devenir rébarbative. Mais c'est sans compter sur l'étonnante personnalité de P. Margueritte qui se manifeste dans tout son propos. En effet, le lecteur se rend vite compte que sous le couvert d'un raisonnement presque scientifique, Paul Margueritte jubile, expose ses idéaux et condamne très fermement la société. Le ton qu'il adopte est des plus familiers lorsque la colère prend le dessus sur le raisonnement. On oscille parfois entre la diatribe et l'envolée lyrique, le discours militant et conservateur. Ce qui, pour nous, est des

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plus réjouissants. L'écrivain recourt à différents procédés pour convaincre, ce qui donne du rythme à la lecture. Le lecteur de l'époque était tenu de remettre en cause ses convictions pré-établies par les mœurs d'une société caractérisée par son immobilisme et par une culture chrétienne. Il est évident qu'aujourd'hui, Paul Margueritte rencontrerait beaucoup plus de lecteurs partisans des idées développées dans cet ouvrage. Pourtant, sa lecture présente encore un intérêt notoire. En effet, chaque lecteur doit mesurer l'importance historique de tels écrits et surtout doit toujours avoir à l'esprit que la situation des femmes aux environs de 1900 relève du statut d'esclave. Nous pouvons alors pleinement mesurer l'immense avancée de notre société en moins d'un siècle concernant les droits de la femme. Sur la femme citoyenne À l'époque où P. Margueritte pense puis écrit cet ouvrage en faveur du droit des femmes, le débat autour de la place politique des femmes dans la société française bat son plein. Même si le mouvement féministe se heurte à un refus catégorique de la part des organisations masculines pour ce qui est du droit de vote (qui rappelons-le ne sera autorisé qu'en 1945), il gagne en popularité. Michèle Riot~

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Sarcey dans son ouvrage Histoire du féminismeJ, en donne pour exemple l'UFSF (Union Française pour le Suffrage des Femmes) qui compte plus de 10000 membres en 1914 avec un relais de leur cause par la presse très important. L'intérêt pour cette question de la citoyenneté étant déjà présent dans la société justifie peut-être le relatif court chapitre que l'auteur y consacre. Cela n'enlève cependant rien à la qualité de son propos, tout à fait étonnant, tant il résonne avec nos préoccupations actuelles. Encore aujourd'hui cet ouvrage nous interroge: « Contre tant d 'hommes détenant places, fonctions, honneurs, on cite une femme qui, par miracle, grâce à un ministre libéral, représente ses millions de compagnes dans les assemblées de choix. ». Paul Margueritte, pour convaincre, met en avant le retard qu'a pris la France dans ce domaine par comparaison avec les Etats-Unis et les pays nordiques dont la modernité fait figure de modèle. Si nous pouvons dire qu'à cette époque la question des femmes en politique est bel et bien posée, au contraire, l'autre question du statut individuel de la femme n'a pas droit au débat. Paul Margueritte jugeant peut-être beaucoup plus urgent de changer les mœurs et le discours péjoratif sur les femmes avant de traiter de ces thèmes «plus pragmatiques ».

1. Éditions La Découverte,

Paris, 2002.

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C'est donc dans une large mesure que Paul Margueritte va traiter de la position de la femme au sein de la famille, du couple et va soumettre à un public des propositions que les féministes ne cessent de formuler depuis des dizaines d'années. Lois et mœurs: la recherche d'un équilibre « La morale sexuelle remplace l'inquisition» L'entrée, dans le 20èmesiècle, de la société française, meurtrie par la guerre, secouée par des scandales qui divisent le pays (le Boulangisme, L'affaire Dreyfus) et des crises politiques, est chaotique. En 1905, la loi du 9 décembre sur la séparation des Eglises et de l'Etat met fin à 25 ans de tensions entre le pouvoir républicain et l'Église catholique, l'un et l'autre se disputant l'autorité morale sur la société. C'est un évènement révélateur d'une société en pleins bouleversements sociaux et culturels. Paul Margueritte se place incontestablement du côté des partisans de cette loi sans pour autant renier sa culture (et certainement sa foi) chrétienne. La laïcité est vue comme un instrument pour tendre vers l'égalité des sexes. Ses propos, particulièrement acerbes, se dirigent contre une certaine morale chrétienne qui, selon lui, est une entrave à la liberté des couples: «Notre société laïque a une morale chrétienne, la morale

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sexuelle. »1. L'écrivain s'insurge contre cette morale qui entrave la sexualité ou l'idée que l'on en a, en particulier chez les jeunes femmes. Il dénonce, avant tout, «le mythe de la virginité» fondé selon lui sur une dérive religieuse qui fait de la vierge un symbole de pureté. Il faut réellement se rendre compte de la portée de tels propos à cette époque. Paul Margueritte refuse l'influence de la religion sur les mœurs et en souligne l'hypocrisie. C'est une remise en cause totale de l'opinion générale que veut opérer l'écrivain en proclamant un droit à l'amour avant le mariage. Par le biais de l'ironie, il condamne une société fondée sur les apparences: «La morale sexuelle admet tout, pourvu que la mince vitre d'aquarium qu'est la façade mondaine ne soit pas brisée; car fêlée, passe encore! » la lecture de ces pages se fait avec un amusement non dissimulé car Margueritte multiplie les exemples de comparaison entre réalité des mœurs et des lois. Il se plaît à dévoiler les absurdités du langage pour mieux mettre en relief une société qui tente de prendre en compte les changements moraux tout en appliquant des lois jugées archaïques. Il s'amuse, par exemple, du fait que l'on n'accorde le « madame» qu'à une femme mariée et en dévoile le caractère absurde. Il dénonce cette comédie sociale en citant un extrait de jurisprudence qui octroie à

l. Chapitre « la morale sexuelle », p. 25.

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une femme infertile de plus de trente ans le droit de se faire appeler madame! Au-delà de cet exemple amusant, nous sommes vite saisis par l'incroyable volonté de Paul Margueritte qui s'attache à traiter de tous les sujets y compris ceux qui peuvent paraître mineurs. Il est nécessaire de relever chaque dysfonctionnement pour entrevoir de nouvelles perspectives sur le droit des femmes. Mais celui-ci doit d'abord passer par une réforme extrêmement importante pour l'écrivain, c'est-à-dire celle du divorce.
La réforme du divorce au cœur des préoccupations

En 1884, est voté le rétablissement du divorce (supprimé par la Restauration en 1816), sur proposition d'Alfred Naquet. Les femmes disposent, cependant, de beaucoup moins de liberté qu'en 1792 car la loi exclut le consentement mutuel et en général l'issue des procès est plus favorable à l'homme adultère qu'à son épouse. La société française est divisée; beaucoup voient dans le rétablissement du divorce une perversion de plus et souhaitent de nouveau une réforme. Paul Margueritte évoque sa peur de voir les avancées pour le droit du divorce remises en question par cette société d'après guerre. Il propose au contraire d'aller plus en avant et de faire admettre par la loi le divorce par consentement mutuel ou par la volonté d'un seul. L'écrivain consacre un chapitre à ce

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combat qu'il mena avec son frère « [la campagne] débuta en 1899 par une série d'articles féministes dans L'Echo de Paris (...) en 1900, nous allumions le premier brûlot par une lettre ouverte aux sénateurs et aux députés que publia Le Figaro. (...) En 1902, paraissait notre roman Les deux vies accompagné d'une pétition au Parlement (...) également paraissait notre brochure l'Elargissement au divorce» (p ; 197 à 201). Ces nombreux écrits témoignent de l'urgence de la situation et du besoin de convaincre à tout prix chaque citoyen. La famille est, selon lui, la « cellule type » de la société. Il vaut donc mieux un divorce qu'une famille gangrenée, par exemple, par le manque d'amour entre les conjoints ou le mensonge de l'adultère. Là encore, Paul Margueritte souligne la modernité des pays voisins comme la principauté de Monaco qui autorise le divorce pour des raisons encore tabous en France (alcoolisme, syphilis ou risque de contamination, aliénation mentale. ..). Mais l'écrivain justifie également le divorce avec des arguments beaucoup plus douteux pour nous lecteurs. Notamment sur le fait que le divorce permet de se remarier et donc de faire de nouveaux enfants. C'est là un argument qui traverse l'ouvrage de Paul Margueritte: les femmes ont pour mission d'enfanter et toutes les lois doivent œuvrer dans ce sens. Cela donne lieu à des propos qui nous paraissent aujourd'hui profondément machistes voire dégra-

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dants pour les femmes mais qui se justifient par le contexte social et culturel de l'époque. Mise en garde Il faut donc apporter une précision de taille sur les propos qui sont donnés à lire au lecteur. En effet, certaines revendications de l'auteur peuvent nous paraître totalement dépassées et notamment le chapitre consacré à la maternité. Si la France en 1918 sort victorieuse de la guerre, elle n'en est pas moins affaiblie démographiquement. L'Etat encourage donc la population à faire des enfants dans un élan patriotique de reconstruction de la Nation. C'est pourquoi, Paul Margueritte, convaincu que la guerre a tristement apporté l'espoir d'un renouveau des mœurs, parie sur les générations futures, un «patrimoine », l' «avenir du pays ». L'avortement est donc présenté comme le « massacre scélérat des innocents ». La référence biblique est sans ambiguïté et démontre que Paul Margueritte ne renie pas tout dans cette « morale chrétienne» dont nous avons parlé. Ses propos peuvent même paraître profondément choquants. Au-delà du contexte de guerre, l'auteur affirme un point de vue qui peut paraître opposé à sa volonté de plaider en faveur de l'émancipation des femmes: «Le plus essentiel est la maternité (...) non seulement, en l'accomplissant, la femme perpétue sa véritable

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mission et sert les fins naturelles pour lesquelles elle est créée; mais elle remplit aussi son obligation de française en augmentant la richesse plastique d'un pays où tarit la sève... ». Et pourtant, dans son esprit, Paul Margueritte n'est en aucun cas contradictoire. Ses propositions sont toutes en partie motivées par cette question de l'enfant. Deux exemples suffiront à le démontrer. Tout d'abord, le droit à l'amour avant le mariage, revendiqué par P. Margueritte, est motivé par le fait que les femmes ne se mariant pas n'ont donc pas le droit de faire des enfants, ce qu'il juge contraire aux nécessités de la France. De même, selon lui, la conséquence de l'adultère peut être la naissance d'un enfant. Or la peur d'être condamnée par la société entraîne dans de nombreux cas l'avortement. Le fléau de la guerre ne doit pas continuer sous une autre forme selon l'écrivain. S'il condamne les préjugés contre les filles mères, qualifiées de «plaies sociales », c'est au nom de l'enfant qui n'a pas demandé à naître. Cependant, un siècle après la première publication de cet ouvrage et malgré l'aspect dépassé de certains arguments, chacun sera frappé par le caractère encore très moderne du propos de Paul Margueritte. Des propositions frappantes de modernité

À l'époque où Paul Margueritte écrit cet ouvrage, les objectifs éducatifs et les prétentions