Bulletin d'informations proustiennes n° 34

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Le Bulletin d'informations proustiennes fait le point, chaque année, sur le travail entrepris par l'équipe
Proust de l'Institut des textes et manuscrits modernes (CNRS) : inventaire, classement, transcription et exploitation critique des brouillons
et des manuscrits.

La seconde partie du BIP est consacrée aux nombreuses activités proustiennes dont elle tente de dresser la liste
par rubriques : cours ou conférences, expositions et ventes, publications prochaines, travaux inédits ou en cours.

Publié le : jeudi 1 janvier 2004
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EAN13 : 9782728837199
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Note sur une lettre de Marcel Proust
ans une lettre à Jacques Copeau, publiée par Philip Kolb dans le tome XII D 1 de laCorrespondanceet par lui datée « [entre le 26 et le 30 avril 1913] », Proust dit quil est impossible quils se revoient, et il trouve à propos de citer quelques phrases de son roman en cours de préparation et à paraître chez Grasset. Ce passage provient dune épreuve « que je corrige ce soir ». Voici la citation (les lettres entre parenthèses indiquent des variantes par rapport au texte du placard que nous commentons plus loin, p. 11) : Elle eût aimé revoir Swann(a). Mais le désir quelle en avait suffisait à ses forces(b). Sa réalisation les eût excédées Ce qui avait en réalité(c) commencé pour elle, plus tôt seulement que pour les autres(d), cest le grand renoncement de la vieillesse qui se prépare à la mort et senveloppe dans sa chrysalide et quon peut observer à la fi n des vies qui se prolongent tard, même entre les anciens amants qui se sont le plus aimés, même entre les amis unis par les liens les plus spirituels, et qui, à partir dune certaine année, cessent de faire le voyage ou la sortie nécessaire pour se voir, cessent de sécrire et savent quils ne communiqueront plus en ce monde Mais cette réclu sion définitive lui était rendue aisée(e) par la raison qui selon nous la lui rendait(f) douloureuse : cest quelle(g) lui était imposée par laffaiblissement(h) Ici Proust coupe sa citation, disant « je nai plus la suite là je vous résume ». Il reconstitue la phrase comme suit : progressif(i) quelle pouvait constater chaque jour(j), et qui en faisant du moindre mouvement(k) une fatigue, sinon une souffrance, donnait(l) à linaction la douceur réparative et bénie du repos. Pour dater cette lettre, Philip Kolb a eu recours à une argumentation, nous sembletil, un peu hâtive. Il dit avec raison (dans sa note 5) que « le passage se trouve à la page 143 de lancienne édition de la Bibliothèque de la Pléiade” (nouvelle édition, p. 141142). Il a dû être inclus dans le paquet dépreuves qui contenait toute la fin de Combray”, et puisque les derniers placards de Combray” (placards 28 et 29) portent la date du 25 avril, nous avons unterminus a
1. Lettre 69, p 156.
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1 quoMais Kolb ne justifie pas sonévident ». terminusad quem(le 30 avril). Il a certainement été influencé par un courrier du 3 mai où Grasset accuse réception 2 dune lettre de Proust lavertissant quil y a un « énorme nombre de corrections ». La logique de Kolb laisse supposer que Proust aurait corrigé tous les placards au plus tard trois jours après avoir reçu lenvoi de Grasset. On nest pourtant pas obligé de croire à un délai aussi court. Il est même très peu vraisemblable.
Proust navait pas besoin davancer très loin dans ses corrections pour constater que leur nombre excédait de loin celui envisagé dans leurs « conven tions », comme il le dit à Grasset. Il aurait donc écrit à celuici, après quoi il aurait continué tranquillement à revoir les placards. Dans sa lettre du 3 mai, Grasset dit quil sera absent pendant une quinzaine de jours. Dans sa réponse (impossible à dater, mais se situant forcément entre le 4 et le 14 mai) Proust parle de renvoyer les épreuves « confus du terrible gâchis où elles sont » ; pourtant ce nest que le 23 mai (lettre 217) quil « se résigne » à le faire. Le laps de temps me semble donc plus large que ce qua proposé Kolb ; leterminus ad quemajourné au 23 mai, la correction de la page 141 aurait pu être effectuée longtemps après la fin du mois davril.
On aimerait retrouver lépreuve en question. Kolb na, sembletil, pas cherché très loin. Toujours dans sa note 5, il dit que « la citation nous permet de situerapproximativement[cest nous qui soulignons] le placard que Proust est en train de corriger », et il donne la date (25 avril) des tout derniers placards de « Combray », soit les placards 28 et 29. Cela ne lempêcha pas daffirmer catégori quement dans une note aux mots « je vous résume » que « le placard sarrête à cet endroit » (soit au mot « affaiblissement »). Or la Bibliothèque nationale de France possède deux jeux des premiers placards (N. A. fr 16753 et 16754), et un rapide examen montre que le paragraphe doù Proust a extrait la phrase citée dans sa lettre à Copeau ny figure pas. Le contexte se trouve au placard 23 (daté du 22 avril), mais le texte imprimé saute de « elle habitait à Paris » (141, ligne 15) à « Ce nom de Swann, quand je causais avec mes parents » (143, ligne 21). Il 3 sagit donc dun ajout, dont le jeu 16753 ne porte aucune trace .
On ne doit pas sétonner de ne rien trouver dans le jeu de la Bibliothèque nationale de France. Bien quil y ait de nombreuses corrections sur les pages qui nous restent de ce premier jeu de placards, une comparaison avec les deuxièmes épreuves montre que ce ne sont pas les corrections du placard N. A. fr. 16753 qui ont été envoyées à limprimeur. On a donc supposé un troisième jeu (le deuxième 4 étant N. A. fr. 16754, non corrigé ). Ce troisième jeu, dont lexistence a été long temps inconnue, a été vendu par la maison Christies au mois de juin 2000 et acquis par la bibliothèque Bodmer à Genève. On peut consulter une belle reproduction 5 du placard 23 sur la couverture du catalogue de cette vente .
1. La date exacte du premier envoi de placards nest pas connue, mais on peut supposer que Proust a reçu tous les placards de « Combray », en même temps, vers la fin avril. Tout indique quil na commencé le travail de correction quà la fin du mois. 2.Corr., XIV, lettre 212 (p. 377) et la réponse de Grasset (lettre 213, p. 378). 3. Il est évident que si le placard ne contient pas le paragraphe en question, il naurait pas pu sarrêter au mot « affaiblissement ». En fait il sarrête vers la fin dun passage non retenu quon lira à la variante (a) de la page 145 (« pour navoir jamais remarqué que/ »). 4. La description du jeu N. A. fr. 16754 faite dans la « Bibliothèque de la Pléiade », p.CLIX(« jeu complet, à lexception du placard 1, comprenant les placards 2 à 95 »), nest pas tout à fait exacte. Il y manque aussi les placards 6, 2426, 36 et 46 et une partie des placards 5, 29 et 38. 5.Du côté de chez Swann, placards corrigés par Marcel Proust, mercredi 7 juin 2000 (Londres, Christies).
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Les placards « Bodmer » appuient notre suggestion : Proust a pu se rendre compte rapidement que ses modifications dépassaient de loin ce qui était convenu avec Grasset. On aurait pu deviner daprès les longues variantes de la « Biblio thèque de la Pléiade » quil sagissait dune refonte majeure, et la reproduction des placards 4 à 6 dans le catalogue de la maison Christies ne laisse aucun doute. Il sagit surtout dune réorganisation des paragraphes (déjà esquissée sur quelques rectos et versos de la première dactylographie à lépoque où Grasset soccupait de 1 la deuxième ), ce qui explique la remarque de la lettre 212 : « il en résulte sinon un changement de dimensions (tout compte fait cest plutôt un peu abrégé) du moins un inextricable gâchis ».
Jhésiterai donc à affirmer, avec Kolb, que lajout du placard 23 figure déjà dans les corrections auxquelles Proust fait allusion au début du mois de mai. Sil corrige ses placards page après page (ce qui parait normal), il aurait beaucoup avancé avant darriver au placard 23. Nous avons vu de plus que Proust a commencé son travail de correction par le « premier jeu » (N. A. fr. 16753) et quil a ensuite recommencé sur le jeu qui se trouve maintenant à Genève. Je doute fort quil ait pu aller jusquau placard 23 en lespace de trois jours. Proust ne travaillait pas si vite. Il a sans doute continué à corriger ses placards jusquau 23 mai, et lajout apporté au placard 23 doit être parmi les plus tardifs.
Il faut donc examiner ce placard 23 tel quil apparaît sur les placards « Bodmer ». Proust y a ajouté tout le nouveau paragraphe, et cest là que nous trouvons la phrase citée. Il existe quelques légères variantes : (a) et la Raspe lière ; (b) ce qui lui restait de ses forces ; (c) « en réalité » omis ; (d) « que pour les autres » corrigé sur le champ en : que cela narrive dhabitude ; (e) « ne devait pas rendre assez douce ma tante », corrigé après coup en : devait lui être rendue assez aisée ; (f) devait la lui rendre ; (g) cette réclusion ; (h) « affaiblissement » corrigé en : diminution.
Lorsquil existe une différence entre le texte de la lettre et celui du placard, cest toujours la version du placard qui a été retenue pour lédition (ce qui est normal, étant donné que limprimeur a reçu le placard corrigé). Les trois étapes de la correction montrent clairement que Proust suivait le texte de la lettre en laméliorant. Il nexiste de plus sur le placard aucune solution de continuité au 2 mot « affaiblissement ». Il parait donc évident que le texte cité dans la lettre était une version antérieure, inscrite sur des feuilles dont Proust na pas réussi à retrouver la dernière. « Ce soir » (à le prendre à la lettre) il va copier sur le placard le texte des nouvelles feuilles.
Atil retrouvé la feuille qui manquait ? Il est difficile de le dire, les variantes sont plus nombreuses, mais du même genre : (i) le mot « progressif » ne figure par sur le placard, Proust avait dabord écrit « affaiblissement de ses forces » ; ces mots ont été biffés, le premier remplacé par « diminution » et les trois autres transposés pour venir après « chaque jour » ; (j) « dans ses forces » ajoutés (voir var. i) ; (k) faisant [pour elle (biffé)] de chaque action, de chaque mouvement ; l) donnait pour elle ; m) à linaction, à lisolement, au silence.
1. N. A. fr. 16730, f° 4851r° et 5052v°. Il y a plusieurs passages figurant uniquement sur la première dactylographie, qui nont été introduits dans le roman quaprès la composition des premiers placards. Ainsi on trouve une ébauche de notre passage aux folios 217v°218v°, dailleurs peu conforme aux deux versions que nous considérons (voir la variante a de la page 143 et la note suivante). 2. Il ny en a pas non plus sur la dactylographie, f° 218v° (voir note précédente), où on lit « diminution ». La feuille qui manque est donc indépendante des trois versions que nous possédons.
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Il est également difficile de savoir si Proust a anticipé la correction du placard 23 en esquissant le paragraphe sur les feuilles indépendantes quelques jours avant la rédaction de la lettre et de la version améliorée que nous lisons sur le placard « Bodmer ». Peu importe, au fond. Il ny a aucune raison de douter que Proust aurait bien corrigé le placard le soir même du jour où il écrivait à Copeau. La lettre semble donc liée au moment où Proust approche de la fin de la correction de « Combray », quil corrigeait depuis deux semaines environ. On devrait donc la situer quelques jours plus tard que la date fixée par Philip Kolb, et lire dès à 1 présent « [entre le 26 avril et le 22 mai] », avec une préférence pour la mimai .
1. À la rigueur le 22 (voir la note 2, p. 10).
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