Bulletin d'informations proustiennes n° 38

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Le Bulletin d'informations proustiennes fait le point, chaque année, sur le travail entrepris par l'équipe Proust de l'Institut des textes et manuscrits modernes (CNRS) : inventaire, classement, transcription et exploitation critique des brouillons et des manuscrits.

La seconde partie du BIP est consacrée aux nombreuses activités proustiennes dont elle tente de dresser la liste par rubriques : cours ou conférences, expositions et ventes, publications prochaines, travaux inédits ou en cours.

Publié le : mardi 1 janvier 2008
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EAN13 : 9782728836567
Nombre de pages : 190
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Un nouveau mystère des gravures anglaises : Marcel Proust chez Hopilliart
E 1 n 1956, dans « Le mystère” des gravures anglaises recherchées par Proust », Philip Kolb mettait en relation une question de Proust de 1908 sur des gravures anglaises et un brouillon, intitulé « Robert et le chevreau », pour identifier la genèse du projet de Proust : un essai esthétique et un roman. Bernard Brun, reprenant ce titre en 2004, analysait lévolution du débat génétique autour des 2 Cahiers duContre SainteBeuve. Par ailleurs, Jérôme Picon a rappelé limpor tance des gravures ou des reproductions dans lapprentissage artistique de Proust 3 et dans lélaboration de son esthétique . Ainsi, la découverte récente de lachat par Proust, en 1910, de trentedeux gravures, principalement anglaises, relance à plus dun titre la question du rapport entre cet intérêt persistant et son travail décrivain. La présentation de cette facture et lidentification de ces uvres pourraient alors ouvrir de nouvelles perspectives pour les études proustiennes dans le domaine de lesthétique comme dans celui de la critique génétique.
La facture Hopilliart et Leroy
Lancien « Cartonnier » du fonds Proust conservé à la BnF recèle plus de trésors que lon ne pourrait le supposer après toutes ces années. En effet, on y trouve 4 une facture portant lentête « Hopilliart & Leroy, 12 rue des SaintsPères », libellée au nom de « Marcel Proust, 102 Bd Haussmann » et datée du 27 avril 1910. La liste des achats effectués par Proust dans ce magasin spécialisé dans les meubles et les objets anciens (en particulier les christs en ivoire) est une énumération de titres, essentiellement en anglais, de gravures ou dautres types de
1.Mercure de France, t. CCCXXVII, maiaoût 1956, p. 750755. 2. Bernard Brun, « Le mystère des gravures anglaises et la naissance de léquipe Proust »,BIP, n° 34, 2004, p. 4572. 3. Jérôme Picon, « Un degré dart de plus »,Marcel Proust et les Arts, Paris, GallimardBnFRMN, 1999, p. 8187. Pour une autre approche de ce sujet, voir Angela Cozea, « Proustian aesthetics : photography, engraving, and historiography »,Comparative Literature, vol. 45, n° 3, été 1993, p. 209229. 4. Ce magasin existe toujours, sous le nom « HopilliartLeroux », et est situé 14 rue des SaintsPères à Paris. Leurs archives ont malheureusement disparu.
UNNOUVEAUMYSTÈREDESGRAVURESANGLAISES: MARCELPROUSTCHEZHOPILLIART
Pyra Wise
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Mrs Brooks
F Bartolozzi. Beauteous emblems, etc.
The times II
The Pets
The Smugglers intrusion
Lady Erskine
Pièces Stochard [sic] del  les 2
Nymphs sacrifing [sic] to love
« Ah ! si qua Fata aspera »
Revelling with Harlots
Francis Willis Esquire
The sleepy congregation
The Gipsy
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PYRAWISE
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The distrest Poet
Ogarth [sic] « Punch candidate for Guzzle down »
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Anne Page and Stender [sic]
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1 reproduction . Pourquoi Proust sestil adressé à ce magasin dantiquités pour acheter des gravures, alors quil existait, tout comme aujourdhui, des librairies spécialisées, qui faisaient dailleurs de la publicité dans laGazette des BeauxArts que lisait lécrivain ? Peutêtre avaitil déjà pris lhabitude dacheter des objets chez cet antiquaire dont le nom revient plusieurs fois dans sa correspondance, souvent lorsquil cherche à faire des cadeaux mais aussi lorsquil veut sacheter un meuble, comme en 1912 une table « de nimporte quel style, car ils mont dit 2 quils avaient de tout » ou, plus tard, pour leur vendre ses propres meubles. Mais même quand ce nom nest pas mentionné on peut le deviner derrière certains achats. Ainsi, on peut supposer que cest chez Hopilliart que Proust a acheté en e cadeau à Léon Radziwill un « Christ dalbâtre duXIIsiècle » audessus duquel il 3 fait inscrire une phrase de Ruskin : « Vous serez heureux mais à une condition ». 4 La facture, un formulaire rempli à la plume, se présente ainsi :
1. Jai brièvement présenté cette facture Hopilliart dans une communication (« Proust tapissier : entre bibeloter” chez Hopilliart et proposer une philosophie de lameublement ») lors du colloque « Proust et les moyens de la connaissance », université de MarnelaVallée et ENSJourdan, 10 mai 2007. 2.Corr., XI, p. 182. Voir aussi p. 193194 et p. 204 : « je nai nullement renoncé aux tables mais voici la réponse que je reçois à ma prière quil les compare chez moi” ». 3.Corr., VII, p. 192. os 4. Collection BnF : N. a. fr. 27352, f 100r°v°. Collationnée sur microfilm. Sur le verso Proust a noté, en biais, « 35 avenue Élisée Reclus ». Cette adresse du septième arrondissement de Paris (depuis 1907 seulement) ne figure ni dans sa correspondance ni dans ses Carnets.
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Painted by Sebastian del Piombo
Lassemblée endormie
Cottage children
Pièces « Before » « After »  les 2
Bacchant
Le chapeau de velours
Comtesse Rosalie
Mr Macorince [sic?]
Th Laurence [sic]
Sir Laurence [sic] PRA etc.
Le Favori
Admiral Sotheron
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32 pièces
1 Dans cette liste, les uvres suivantes ont été identifiées :  « Deux pièces Stochard del ». Probablement deux gravures daprès des peintures de Thomas Stothard (17551834), peintre, graveur et illustrateur, très prolifique et fort célèbre en son temps. « Stothard del. » est labréviation pour « Stothard delineavit ». Lannotation au bas des gravures présente en effet généralement, en bas à gauche, le nom du peintre suivi de « del. », et, à droite, le nom du graveur avec labréviation « Sculp. » pour « sculpsit ». Stothard est en particulier connu pour ses illustrations du romanClarissade Richardson. Revelling with Harlots, planche III deA Rakes Progress(1735).La Carrière dun rouéest lune des séries (peinte et gravée) les plus célèbres de William Hogarth (16971764). Cette planche sintitule aussi parfoisThe Rake at the Rose Tavern et en françaisLOrgieGautier décrit longuement cette. Théophile série, quil appelle « un roman en huit ou dix chapitres », qui « a plutôt un 2 mérite philosophique que pittoresque » . Ah ! Si qua fata aspera, phrase tirée de Virgile (Énéide, livre VI, vers 882883). «Heu, miserande puer, si qua fata aspera rumpas Tu Marcellus eris !» (paroles dAnchise à Énée descendu aux Enfers, à propos du jeune Marcellus assassiné, fils dOctavie, sur dAuguste). Il sagit probablement de la gravure de Charles Simon Pradier (17831847) faite en 1832 daprès le tableau dIngres (1812, musée des Augustins, Toulouse), intituléTu Marcelluseris(ouVirgile lisant le
1. Un dossier de reproductions de ces uvres est disponible à la bibliothèque de léquipe « Proust » de lITEM. er 2. Théophile Gautier, « William Hogarth »,LArtisteaoût 1868, p. 158160., 1
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1 sixième livre de lEnéide à Auguste). La scène présente Virgile lisant ce passage justement à lempereur Auguste, Livie (commanditaire probable du meurtre de Marcellus) et Octavie qui, à ces mots, sévanouit. Proust cite plusieurs fois ces vers dans sa correspondance, où il sidentifie à Marcellus : « Un augure bienveillant eût pu me dire : Tu Marcellus eris”. Mais les aspera fata” sont 2 venus ». Ou encore : « De sorte que ce nest pas seulement les livres (libelli) qui ont sua fata, mais moi, Marcellus eris, que je nai pas été, nayant pas rompu 3 lâpre destin [] ». Mais il pourrait plutôt sagir dune gravure de cette 4 scène peinte par Angelica Kauffmann , qui fit carrière surtout à Londres et dont Francesco Bartolozzi grava de nombreuses uvres. Dautres artistes ont 5 représenté cette scène avec le vers de lÉnéideen annotation . Beauteous Emblems of Sweetest Innocencede Francesco Bartolozzi, (1756) graveur italien installé en Angleterre (17271815). Béraldi explique : « Bartolozzi a jouté un rôle considérable dans la gravure, par limpulsion quil a donné à e cet art en Angleterre, à la fin duXVIIIsiècle, et par le succès avec lequel il a pratiqué le pointillé, qui, sous le nom demanière anglaise, fit bientôt irruption en France []. Bartolozzi fut habile et fécond, mais néfaste. Son pointillé est un genre subalterne, un àpeuprès dont la vulgarisation ne pouvait sopérer 6 quau détriment des procédés plus sévères et en déprimant le goût public . » Nymphs Sacrificing to Love. Peutêtre une gravure de DallAqua (ca. 1786), 7 daprès la peinture dAngelica Kauffmann (17411807) . Punch Candidate for Guzzledown(1755) de William Hogarth, planche II de la sérieAn Election, qui fustige la corruption politique des aristocrates. Cette planche est généralement intituléeCanvassing for Votes (« Intrigues pour obtenir des votes »), mais on y voit une bannière accrochée devant une taverne, intitulée « Punch Candidate for Guzzledown » (jeu de mots avec « to guzzle » : se goinfrer de nourriture ou lamper avidement une boisson, et « down » pour « town »), où un polichinelle, représentant un candidat Whig, distribue de largent quil tire de sa brouette remplie de pièces. Théophile Gautier donne aussi une longue description de cette planche en terminant par cette image 8 du polichinelle posant comme « candidat pour Guzzle down ». Mrs Brooks. Portrait de lépouse du graveur Irlandais John Brooks. Il existe deux gravures de ce nom, conservées à la British National Portrait Gallery : lune par Charles Spooner (graveur irlandais, mort en 1767) daprès luvre de Thomas Worlidge (17001766), lautre très similaire, par Richard Houston (1721 ?1775), aussi daprès le portrait par Worlidge. Celuici présente Mrs Brooks portant un chapeau relevé aux deux bords, avec une large « mouche » sur la joue, des boucles doreilles, tenant dans une main une miniature gravée
1. Théophile Gautier mentionne leTu Marcellus erispar la belle gravure de« popularisé  dIngres Pradier » (« Ingres »,Le Moniteur universel, 23 janvier 1867). 2.Corr., XX, p. 71. 3.Corr., XXI, p. 114. Voir aussiCorr., X, p. 276 et XIX, p. 638. 4.Virgile lisant lÉnéide à Auguste et Octavie, musée de LErmitage, SaintPétersbourg. 5. Ainsi dans le catalogue de la vente Pierre Bergé (Paris, hôtel Drouot, 20 décembre 2005, lot 68), on trouve un dessin de « Latelier de François Gérard », intituléÉnéide, avec en annotation ce même vers du livre VI. e 6. Henri Béraldi,Les Graveurs duXIXsiècle : guide de lamateur destampes modernes, Paris, L. Conquet, 18851892, p. 102103. 7. Vente « Estampes anciennes », FranzCarl Diegelmann, 13 novembre 2006, lot 1241 (collection Marcel Bergeon). 8. Théophile Gautier, « William Hogarth », art. cité, p. 161162.
PYRAWISE
par son mari, un éventail dans lautre, assise à côté dune table où sont posés un encrier, des feuilles et deux plumes. Lady Erskine(Janet Wedderburn). Portrait de lépouse de sir Henry Erskine (c. 1767), par Thomas Johnson (17081767), daprès Allan Ramsay (17131784), gravure conservée à la British National Portrait Gallery. Cest le portrait en buste dune dame en habit daristocrate. The Smugglers Intrusion(1824) de sir David Wilkie (appelé aussiThe Smug 1 glers Return). Probablement la gravure de F. Bacon (British Museum) . Wilkie succéda à sir Thomas Lawrence en tant que peintre du roi en 1830 et fut anobli en 1836. En 1840, il mourut pendant son voyage de retour de Terre sainte ; ses funérailles en pleine mer sont commémorées par Turner dansPeace : Burial at Sea(1841). Delacroix, qui lui rendit visite à Londres, appréciait ses dessins et surtout ses ébauches, quil trouvait meilleures que ses tableaux 2 finis . Wilkie est souvent considéré comme un disciple de Hogarth, mais, reprenant la célèbre phrase de Henry Fielding, « les figures des autres peintres 3 respirent, celles de Hogarthpensent», un critique dira que « lart de Wilkie 4 nous fait sourire au lieu de nous faire penser ». The Petsde sir Edwin Landseer (18021873). Célèbre peintre animalier, dont le père, John Landseer, était graveur, ainsi que son frère, Thomas Landseer (17951880) qui grava un grand nombre de ses peintures. Celleci est conservée aujourdhui au Figge Art Museum (Davenport, Iowa). La gravure portant ce titre est une scène sentimentale et bucolique représentant une petite fille, la 5 jeune lady Rachel Russell , qui, sétant créé un refuge sous des arbres, offre de la nourriture à son faon apprivoisé nommé « Harty », qui porte autour du cou un ruban, pendant que sous un tabouret (sur lequel sont posés un pot de fleurs, un pot de lait et une bouteille), un chaton joue avec le bout de ce ruban. Landseer fut élu Royal Academician (RA) en 1831 et anobli en 1850, il reçut une médaille dor à lExposition de Paris en 1855, puis, après de nombreuses crises, sombra dans la folie. Anne Page and Slender, portrait de deux personnages dune scène de la comédie de William ShakespeareThe Merrie Wives of Windsor(acte I, scène 1). Cette scène a été peinte et gravée par plusieurs artistes. La version la plus célèbre est celle de Richard Parkes Bonington, (c.1825. The Wallace Collection, 6 Londres) . Mais dautres interprétations sont possibles, telle que la gravure du même titre, par F. Bacon, daprès sir A. W. Callcott, publiée par Finden, F.G. Moon and Ackermann (1840) ; ou celle de Charles Rolls daprès luvre de H. Rickter (1836).
1. Le dessin original par Wilkie serait conservé dans la collection du marquis de Bute (voir la reproduction dans Francina Irwin, « Wilkie at the Cross Roads »,Burlington Magazine, vol. 116, n° 853, avril 1974, p. 212216). 2.Lettres dEugène Delacroix, cité par Ernest Chesneau,La Peinture anglaise, Paris, A. Quentin, 1882, p. 95. 3. Cité par Thomas Wright,Histoire de la caricature et du grotesque dans la littérature et dans lart, trad. e Octave Sachot, Paris, Adolphe Delahays, Libraireéditeur, 2 éd., 1875, p.XIV. 4. Armand Dayot,La Peinture anglaise de ses origines à nos jours, Paris, Lucien Laveur éditeur, 1908. 5. Il est dit que cette enfant était le fruit de la liaison qui scandalisa lAngleterre entre Edwin Landseer et la duchesse de Bedford, de vingt ans son aînée (Rachel Trethewey,Misstress of the Arts : the Passionate Life of Georgina Duchess of Bedford, Headline Review, 2002). 6. Selon MarieHélène Girard, ce même tableau fut aussi intitulé « Courtisane vénitienne » lorsquil faisait partie de la collection du duc dOrléans, vendue en 1833 (voir Théophile Gautier,Italia, La Boîte à documents, Paris, 1997, note 2, p. 377378). On constate ainsi la volatilité des titres des peintures.
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