Jubylee Stone – Tome I

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En 1307, deux commandeurs templiers découvrent un parchemin dans une crypte de Jérusalem : ce témoignage révèle des secrets concernant l'histoire de Jésus-Christ et va même à l'encontre de tout ce qui avait été établi par les dogmes de l'Église. De nos jours, Jubylee Stone et Bartolomeo d'Angelus, les deux derniers descendants de ces soldats du temple, se lancent à leur tour dans une quête mystérieuse qui les mènera vers la vérité. Mais pour comprendre ce secret mystique, il leur faudra trouver et rassembler les deux fragments de parchemin dissimulés par leurs ancêtres...


Publié le : mercredi 6 mai 2015
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EAN13 : 9782332919779
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ISBN numérique : 978-2-332-91975-5

 

© Edilivre, 2015

Dédicace

 

 

À mon ami Gabriel Benoit d’Entrevaux, qui m’a inspiré cette histoire.

Prologue

L’être ou la chose qui se tenait devant la petite fille n’avait rien d’humain. Accroupi, immobile mais prêt à bondir, il semblait tout droit issu du plus abominable des cauchemars : la gueule grande ouverte, un filet de bave coulait le long de ses crocs, et ses deux membres antérieurs étaient pourvus d’énormes griffes. Sa respiration s’apparentait davantage à un râle profond. Ses yeux jaunes et phosphorescents scrutaient le visage effrayé de la gamine.

La scène avait lieu au milieu d’une clairière abandonnée et légèrement en pente, paysage insolite composé de quelques arbustes chétifs, d’herbes et de chardons desséchés qui parsemaient le sol. Une chapelle en ruines surplombait ce désert végétal à flanc de colline, vaguement illuminée par un clair de lune qui donnait à la scène un côté encore plus terrifiant. La fillette portait une fine chemise de nuit couverte de boue ; dans ses bras frêles, une poupée qu’elle serrait de toutes ses forces pour faire écran à cette vision d’horreur, ou peut-être simplement pour tenter de se rattacher à la réalité, bien qu’elle ne fût pas vraiment certaine de comprendre ou de savoir ce qui était réel et ce qui ne l’était pas.

Quand elle avait entrouvert les yeux quelques instants auparavant, elle ne se trouvait plus dans son lit, ni même dans le manoir familial d’Abbeytown : elle se rappelait seulement s’être endormie et avoir sombré dans le monde des rêves. Puis elle avait cru entendre du bruit et des craquements sourds quelque part dans la maison, mais sans doute cela faisait-il partie de l’onirisme de ses nuits ? Elle l’ignorait encore.

Avait-elle conscience de la présence des trois ombres derrière son dos ? Réalisait-elle qu’elle se trouvait agenouillée au centre d’une sorte de pentacle creusé dans la terre et faisant face à la chapelle antique ? Avait-elle remarqué que la croix qui surplombait l’édifice était inversée par rapport à celle qu’elle portait autour du cou, gravée sur un gros médaillon offert par sa grand-mère pour son baptême ? Non : la fillette était probablement trop effrayée et, tirée de son sommeil au beau milieu de la nuit, ses sens n’étaient pas assez aiguisés et son esprit pas assez vif pour lui permettre d’analyser la scène avec lucidité.

Les silhouettes derrière elle arboraient de grandes capes noires à capuche. Les bras croisés, elles semblaient murmurer ou psalmodier quelque prière mystérieuse dans une langue étrangère, ancienne et quasi incompréhensible. Ces trois entités obscures dispensaient autour d’elles une ombre gigantesque qui n’était pas sans rappeler la forme d’un trident rendue encore plus impressionnante par l’éclairage lunaire.

Soudain, au moment où l’étrange oraison vint à cesser, les trois auras levèrent leurs bras et leur visage encapuchonné vers les cieux, et une brume surnaturelle apparut comme par enchantement, glissant alors jusqu’au pentagramme qu’elle entoura de ses volutes de vapeur. Le brouillard opaque s’épaissit autour de la jeune fille tétanisée, yeux écarquillés et bouche bée, et un halo éblouissant se mit à tourbillonner autour de la forme géométrique dessinée sur le sol.

C’est alors que la bête immonde pénétra à l’intérieur de la brume luminescente et rampa lentement vers la gamine…

La nuit était fraîche et silencieuse, hormis le murmure discret de la rivière en aval et le bruissement des fougères dans la clairière. Cette scène intemporelle semblait tellement réelle : la petite fille n’avait-elle pas déjà fait le même songe à maintes reprises ?

Un hurlement bestial déchira la nuit tandis que la lune rougeoyante s’apprêtait à céder sa place aux premières clartés de l’aurore.

 

Première partie :

Deux familles à travers les siècles

LIVRE I

« Il y a dans tout homme, à toute heure, deux postulations simultanées, l’une vers Dieu, l’autre vers Satan. L’invocation à Dieu, ou spiritualité, est un désir de monter en grade ; celle de Satan, ou animalité, est une joie de descendre. »

Charles Baudelaire,
Mon Cœur mis à nu.

Chapitre I
Maître & disciples

« Faites-les entrer céans ! »

La voix qui venait de prononcer ces quatre mots résonna dans le grand bureau qui faisait également office de bibliothèque. Les mains croisées dans le dos, l’homme se tenait debout face à la fenêtre et semblait contempler le paysage à l’extérieur, bien qu’il fît nuit noire. On distinguait à peine sa silhouette : la pièce n’était éclairée que par un feu de cheminée dont les braises crépitaient de temps à autre.

Le moine acquiesça de la tête et s’éloigna du bureau. Quelques minutes plus tard on put entendre le parquet craquer de nouveau, et deux autres personnes pénétrèrent à l’intérieur de la pièce à la lumière tamisée. Tandis que les flammes vermeilles continuaient leur danse folle dans l’âtre, l’un des deux nouveaux arrivants émit un raclement de gorge. Tout en restant dans l’ombre de la fenêtre et de ses longs rideaux gris, l’homme qui semblait être le propriétaire des lieux se retourna enfin pour faire face à ses deux visiteurs :

« Je vous écoute : j’espère que vous ne m’avez pas déçu, dit-il d’une voix anormalement douce en comparaison avec le message peu rassurant qu’il était en train de communiquer à l’homme et à la femme qui se tenaient à quelques mètres devant lui.

– Eh bien, monseigneur, commença l’un des deux interlocuteurs, je dois avouer que nous sommes sur la bonne voie mais que malgré tout…

– Silence ! Qu’est-ce que vous me chantez là, espèce de sodomite ? le coupa l’homme dans la pénombre. Est-ce que vous et votre catin avez des nouvelles qui me feront chaud au cœur ? Je n’ai cure de vous entendre me dire que vous êtes soi-disant sur le point de réaliser l’objectif que nous vous avons fixé : je n’en ai pour ainsi dire strictement rien à braire. Vous, ma sœur, je vous écoute, et ne me faites pas encore perdre mon temps ou je risque fort de sortir de mes gonds, chose que je préfère clairement vous éviter !

– Écoutez, monseigneur, répondit la femme. Nous comprenons tout à fait votre impatience mais sachez tout d’abord que la mission qui nous a été confiée consiste en un travail minutieux et de longue haleine et que nous n’avons donc pas droit à l’erreur.

– Je préfère que vous m’appeliez Maître. Mais encore ?

– Nous avons en notre possession certains éléments d’une haute importance, certes, mais il ne s’agit aucunement de la partie immergée de l’iceberg. Soyez néanmoins rassurés car jamais, oh non jamais nous ne baisserons les bras, n’est-ce pas, Frère ? demanda-t-elle à son acolyte, qui approuva d’un mouvement discret de la tête.

– J’ai comme la nette impression que vous n’avez pas bien saisi mon point de vue, reprit le maître des lieux.

« Si je nous mets tous les trois dans le même panier, sachant qu’en réalité vous n’êtes que de vulgaires chiens à mon service, eh bien figurez-vous que nous sommes de simples pions dans un engrenage on ne peut plus complexe et qui perdure depuis maintenant trop longtemps. Nous avons caché notre existence au sein d’un Ordre séculier et avons ainsi pu bénéficier d’un accès quasiment permanent à tous les recoins secrets de la ville sainte. J’ai pour ma part des comptes à rendre à la Lieutenance Suprême et je ne puis commettre le moindre dérapage, si vous voyez ce que je veux signifier…

– C’est on ne peut plus clair, maître. D’après les informations que nous avons pu recueillir, des événements-clés et que nous attendons tous vont enfin avoir lieu dans un très proche avenir…

« Certains des documents que nous possédons depuis peu corroborent tout à fait ce que vous nous aviez révélé. De plus, il y a la présence mystérieuse de ces deux familles au centre de l’intrigue ; c’est comme si elles s’étaient volatilisées des siècles durant, jusqu’à ce que nous retrouvions enfin leur trace grâce à vos recherches et à nos contacts à travers le monde.

– Il suffit ! Je suis au courant et ne vous demande pas de me refaire la messe ! Vous ne m’apportez absolument aucun élément nouveau ! Vous savez très bien ce que j’attends de vous. Je tiens également à vous rappeler que même si nous ne sommes pas seuls à avoir connaissance du manuscrit sacré, notre Ordre, quant à lui, attend ce jour depuis plus de mille ans : je suis donc prêt à tout aujourd’hui !

« La question qui demeure sans réponse concerne nos adversaires : iront-ils eux aussi jusqu’à se sacrifier pour arriver à leurs fins ? Cela, nous l’ignorons mais il faut néanmoins s’y attendre. Quand bien même nous connaîtrions l’identité exacte des membres de ces deux familles, il ne faut pas oublier que leurs ancêtres étaient des soldats de Dieu à la foi inébranlable ! Il y a donc de fortes chances pour que leurs descendants œuvrent encore pour un idéal qui les porte depuis des siècles ; nous pourrons vaincre ces disciples du mal uniquement grâce à la foi de nos arguments, ou en dernier ressort, par l’usage de la force…

« Sachez également qu’au sein même de notre Ordre, nous ne sommes en fin de compte que de simples hommes de foi qui cherchons à protéger la Vérité, et nous nous devons de maîtriser la situation et de ne pas nous attarder encore sur le mystère qui entoure les descendants de ces pillards de Templiers. Ces derniers n’ont jamais rien compris à ce qu’ils avaient découvert ! Ils nous ont tout simplement volés, et le Témoignage du Déchu nous revient de droit, que diable !

– Nous sommes sur la même longueur d’onde, monseigneur, déclara la femme. Nous ne faillirons pas à cette quête.

– C’est net ! Ou alors vous aurez la disparition de notre Ordre sur la conscience, dit l’homme, tout en esquissant une sorte de rictus s’apparentant presque à un sourire.

« Maintenant, je vous prie de me laisser : j’ai grandement besoin de me ressourcer et de méditer sur notre avenir à tous… Frère Abel va vous faire raccompagner jusqu’à l’aérodrome. Nous nous reverrons très bientôt, et j’espère pour vous que cela ne sera pas en enfer… »

Le vieux parquet émit un nouveau grincement : le moine qui les avait menés jusqu’au bureau venait de réapparaître discrètement devant la porte. Les deux visiteurs le suivirent dans le couloir puis descendirent l’escalier en marbre. L’entretien était clos.

L’homme en noir se dirigea vers la porte d’entrée de la pièce qu’il ferma à clé, puis il s’approcha lentement de la grande bibliothèque, à l’opposé de la cheminée. Après avoir retiré l’un des nombreux ouvrages de son interstice, l’on put entendre comme un clic dans le mur, ce qui sembla actionner une sorte de mécanisme : les rayons de la bibliothèque se scindèrent alors en deux parties verticales, et s’ouvrirent tel un sas permettant d’accéder à une autre pièce secrète, dissimulée derrière les étagères, indécelable en temps normal.

L’homme franchit le seuil de l’étrange alcôve et les deux pans de la bibliothèque se refermèrent silencieusement derrière lui. Il pénétra ainsi dans une salle gigantesque. À l’intérieur on pouvait distinguer des compartiments de taille similaire, séparés les uns des autres par d’épaisses portes vitrées. Chaque compartiment comportait de grandes étagères métalliques sur lesquelles étaient soigneusement disposés de très vieux ouvrages en piteux état. Une bibliothèque secrète. En appuyant sur la touche d’une télécommande qui était encastrée dans l’un des murs attenants à ces compartiments, l’un des nombreux sas s’ouvrit silencieusement. L’homme en noir pénétra dans une petite pièce aseptisée. Les portes vitrées se refermèrent derrière lui. Il s’approcha des étagères et, sans hésitation, il sélectionna un ouvrage qu’il sortit de l’un des rayons. Il s’assit ensuite devant une table située au centre de la pièce et ouvrit le livre très délicatement. La première page comportait trois grandes lettres enluminées de symboles anciens : C.T.S.

Chapitre II
Le village sur la falaise

Abbeytown est un village médiéval isolé du reste du monde. Situés sur la pointe des Highlands, au nord-est de l’Écosse, ses quelques hameaux éparpillés surplombent la mer à une hauteur vertigineuse : construits à même la falaise, les remparts moyenâgeux d’Abbeytown, qui s’ouvrent sur les îles Okney et un peu plus loin sur les îles Shetland, semblent vouloir braver la mer du Nord et se protéger contre son ressac violent et féroce.

Comme son nom l’indique, le vieux bourg fut érigé autour d’une abbaye, Saint-Michael, dont on ne sait pas grand-chose sur le pourquoi et le comment de sa construction à cet endroit précis, si ce n’est que le premier curé à y avoir célébré des offices, un dénommé Father Antonius, fut longtemps considéré comme un ermite, puisque vivant esseulé dans une contrée déserte et quasi inaccessible par la route principale. Historiquement, il est important de rappeler qu’à l’aube du XIIème siècle, Margaret, reine d’Écosse, fut à l’origine de la propagation des rites de l’Église catholique, qui finirent par supplanter peu à peu ceux de l’Église celtique. Il semblerait que l’abbaye de Saint-Michael ait été fondée par l’un des héritiers du trône, David Ier, à l’image de celle de l’ancien bourg royal de Dunfermline.

En revanche, aucune source ne fait allusion à ce qu’il advint ensuite de Saint-Michael, dont l’église monastique resta inexplicablement dans l’oubli. Pourquoi avoir entrepris de bâtir un lieu de culte aussi éloigné du reste de la population ? Nul ne saurait en témoigner. Certains historiens chevronnés émettent l’hypothèse qu’une église celtique beaucoup plus ancienne était située quelque part sur la même falaise, et que l’on décida, pour des raisons tenues secrètes, d’en protéger la crypte grâce à des fortifications souterraines. Mais, encore une fois, il ne s’agit que de suppositions sans réel fondement.

L’agglomération la plus proche d’Abbeytown se trouvant au moins à soixante miles, entre Wick et Thurso, il fut tout de même envisagé de repeupler l’endroit et de l’ouvrir un peu plus aux lands écossais avoisinants. On créa ainsi quelques commerces et l’on bâtit également un haut campanile faisant office de sémaphore pour indiquer la route aux navires en perdition à plus de cent quatre-vingt pieds au-dessous de la falaise ; il était fréquent jusqu’alors d’entendre le geignement voire le craquement des proues venant s’encastrer et s’écraser littéralement contre les rochers de la pointe des Stacks of the Devil, longtemps comparés aux célèbres récifs de Duncansby Head.

En outre, d’un point de vue strictement humain et religieux, un peu de civilisation et de sang neuf permettraient à l’abbaye de Saint-Michael d’attirer davantage de pratiquants, et à ses hommes d’Église de ne pas sombrer dans la folie d’un lieu morne, humide et désolé.

Aujourd’hui, Abbeytown est toujours méconnue, malgré sa beauté authentique et l’état parfaitement conservé de ses différentes bâtisses remplies d’histoires chevaleresques ; certaines rumeurs rapportent également que le caractère introverti voire singulier de ses habitants contribue grandement au fait qu’on n’ait jamais souhaité miser sur le développement touristique de cette région reculée d’Écosse.

De ce fait, les guides de voyage et de randonnées locales ne mentionnent que très rarement le nom de ce village construit sur un rocher, préférant conseiller aux touristes la visite de sites et de destinations desservies par des sentiers en meilleur état, et où il est plus aisé de trouver un hôtel ou un gîte accueillant aux alentours. Les habitants d’Abbeytown ne s’en portent d’ailleurs pas plus mal puisqu’ils ont toujours été accoutumés à une certaine indépendance, voire à un isolement presque total.

Le Manoir Stone, baptisé ainsi après que le logis seigneurial d’origine a été rasé puis reconstruit au XVIème siècle sous une forme un peu plus modeste, se situe à l’entrée du village quand on arrive par la route historique, du moins si l’on peut encore considérer cela comme une route, s’agissant d’avantage aujourd’hui d’un chemin sinueux et herbeux, peu ou prou entretenu.

La famille Stone pourrait se vanter d’être la représentation vivante de la plus ancienne lignée rattachée aux annales d’Abbeytown. De fait, la tradition veut que son ancêtre le plus illustre, un preux chevalier du Moyen Âge, soit venu s’installer au sortir des croisades d’Orient, lorsqu’un groupe important de Templiers fut contraint de s’enfuir de France pour échapper à l’arrestation générale des membres de l’Ordre en 1307, et se réfugia en Écosse sous la protection de Robert Bruce, héros national de l’époque. La légende affirme encore que le valeureux frère-soldat aurait enfoui un trésor rapporté de Terre sainte sous l’un des rochers que dominent et protègent les hautes falaises d’Abbeytown.

Il incombe à votre humble serviteur de vous rappeler, cher ami lecteur, qu’il existe à propos de cette contrée reculée des Highlands de nombreux mythes tous aussi mystérieux les uns que les autres : les habitants des îles du Nord et leurs aïeux ont toujours raffolé de ces contes ou récits semi-légendaires qu’ils se font un malin plaisir à narrer, moyennant maints embellissements fantasmagoriques, lors des longues soirées hivernales, et cela pour le plus grand bonheur du jeune auditoire qui répétera l’exercice auprès des générations suivantes.

En résumé, Abbeytown reste un véritable vestige d’histoire qui a su traverser les siècles et qui devrait livrer tôt ou tard son lot de vérités, du moins nous l’espérons sincèrement, ne serait-ce que pour notre lectorat, qui pourra ainsi faire la part des choses entre réalité historique et fiction légendaire : c’est en effet dans ce village riche en mystères que débutent les aventures de Jubylee Stone et que l’intrigue de ce récit va prendre tout son sens, car de la quête du passé vont dépendre le renouveau de la Vérité et de la Foi des hommes, et ce pour les siècles des siècles.

Chapitre III
Jubylee

L’une des particularités d’Abbeytown est sans doute le fait que ses habitants sont persuadés de tout savoir sur chaque individu et sur chaque famille, alors qu’en réalité la communication au sein du village reste quasiment inexistante.

Les quelques demeures et hameaux qui constituent le lieu-dit semblent vivre en totale autarcie et faire preuve d’une véritable indépendance vis-à-vis de leur voisinage.

On se connaît sans véritablement chercher à approfondir ; on se côtoie mais on en reste là ; on entend ce qui se passe aux alentours, mais l’on n’écoute guère : les discussions ne s’attardent jamais au-delà du simple Bonjour de politesse, à l’exception de quelques rares villageois manifestant un peu plus d’affabilité.

Même les offices de Saint-Michael le dimanche matin ne sont jamais parvenus à rassembler l’ensemble des quelque deux cents habitants des lieux : il faut d’ailleurs préciser que les pasteurs se sont succédé de façon très régulière jusqu’à aujourd’hui.

De fait, depuis des siècles, les différents abbés envoyés par l’Église anglicane ou catholique, et qui acceptaient donc tout simplement leur installation dans une contrée aussi sinistre, ne voyaient guère leur mission d’évangélisation dépasser les quatre ou cinq années de service paroissial et de prédication. En outre, la plupart des pasteurs qui ont tenu la chaire de l’abbaye avaient un âge déjà bien avancé à leur arrivée ; les habitants des Highlands ont toujours admis qu’il fallait avoir une grande foi et suffisamment de maturité spirituelle pour être capable de prendre possession de la cure de Saint-Michael et d’y perdurer. Pour ces différentes raisons, et malgré la présence de quelques rares âmes disséminées à travers ces landes sauvages, les prêtres de Saint-Michael ont donc toujours été considérés comme des moines solitaires et ascètes, voués davantage à une vie de prière intérieure qu’à celle d’évangélisateurs habitués aux célébrations liturgiques face à de pieuses assemblées de pratiquants.

Le manoir de la famille Stone se situe donc légèrement à l’écart du village. Majestueuse, la maison forte accueille par sa superbe le pèlerin égaré qui pénètre dans les terres d’Abbeytown. La grande demeure familiale se dresse en haut de la colline qui domine le Glen, l’une des rares vallées d’origine glaciaire de cette pointe de la côte nord-est.

Une large terrasse en pierres de taille jouxte l’édifice et offre à ses occupants une vue imprenable sur le chaos et le désert sec des Highlands. Toutefois, le haut donjon et ses fenêtres à meneaux permettent aux visiteurs de contempler l’autre côté du village, et de plonger leur regard sur le bord des falaises et, un peu plus au loin, sur les grandes vagues grisâtres qui viennent s’échouer contre les Stacks of the Devil évoqués plus tôt.

Le manoir et l’abbaye résument à eux deux Abbeytown : une famille noble et enracinée depuis des siècles, et un désir de continuer à servir Dieu, même dans une contrée où il semblerait tellement plus facile et même compréhensible de perdre raison et foi.

Sir Paul-Henry Stone et sa femme Julia-Anna rêvassaient tranquillement dans le petit living-room familial, tout en sirotant une grande tasse de thé, « Hum, ce thé délicieux et goûtu dont seule Lucy semble maîtriser le dosage à la perfection ! » disait Sir Paul-Henry environ huit fois par jour en parlant de la gouvernante.

Tandis que Lady Stone essayait de mettre un terme à une série de mots croisés commencés plusieurs semaines auparavant dans un journal spécialisé pour les quinquagénaires, Sir Paul-Henry, quant à lui, mordillait le bout de son stylo à plume, tout en observant, sans vraiment le voir d’ailleurs, le portrait de son ancêtre Augustus Stone, accroché au-dessus du piano-forte, en face de lui, à l’autre bout du salon.

« Ma colombe ?

– Oui, mon beau jouvenceau ?

– Que font notre fille et son cher cousin à votre humble avis ? Et si oui pourquoi ?

– Enfin, Paul, cessez vos questions sans queue ni tête ! Vous êtes bien drôle et sympathique au demeurant, même si je ne comprends pas toujours votre sens de l’humour.

« Eh bien je n’en ai strictement aucune idée. J’imagine que Gabriel regarde un film sur son computeur et que Jubylee est en train de dévorer l’un de ces vieux grimoires écrits par votre aïeul Augustus sur le passé de la famille Stone…

– Ah ! Oui, il y a des chances en effet ; c’est drôle à quel point notre fille semble vouer une admiration grandissante et sans commune mesure pour l’histoire des Stone. Il est vrai que nous sommes issus d’une famille très ancienne et qui gagne à être connue pour bien des faits d’armes et autres aventures passionnantes, mais le problème avec ces vieux écrits, c’est que l’on ne sait jamais où se trouve la frontière entre réalité et fiction. Il ne s’agit au fond que de souvenirs, de notes et de récits qui ont traversé les siècles.

« Je regrette d’ailleurs que nous ne possédions pas plus de documents officiels sur l’origine si lointaine des Stone, bien qu’au fond cela ne m’intéresse guère…

– Pour ma part, riposta Lady Stone, je trouve cela très louable que notre jeune fille s’occupe en lisant de la sorte. J’ai souvent peur qu’elle s’ennuie ici.

« Son cousin éloigné, Gabriel, semble avoir un peu plus les pieds sur terre et vivre avec son siècle : il a préféré venir en compagnie de son dispositif électronique portatif. Au moins ils ne se chamaillent pas et la mettent en veilleuse comme il se doit, conclut-elle dans un sourire.

– De fait c’est une aubaine que ma chère mère nous ait mis en contact avec ce membre de la famille, même s’il est apparemment issu d’une branche très lointaine, reprit Paul-Henry Stone.

« Ces deux-là n’ont peut-être pas le même âge mais ils s’entendent bien assurément, et se comprennent l’un et l’autre, continua-t-il.

« Gabriel est plutôt quelqu’un de drôle et d’ouvert, l’opposé de Jubylee en somme. Notre fille est adorable mais presque trop spirituelle je trouve. Elle est une sorte de croisement rare entre une bohémienne un peu roots et une intello : une très jolie intello, cela va sans dire.

– Oui, aussi désirable que sa mère, et aussi spirituelle que son père, conclut Lady Julia-Anna en adressant un léger clin d’œil à l’intention de son mari, tout en lui tirant la langue telle une adolescente pré-pubère.

– D’un point-de-vue physique je suis moi-même assez bien conservé je trouve, n’est-il pas ? questionna Sir Paul.

– Si vous le dites… Mais avouez tout de même que de nous deux, c’est plutôt vous qui m’avez sélectionnée et nominée pour mes attraits et atouts corporels, non ? surenchérit Lady Stone.

– Eh bien je dois reconnaître que votre capacité à remplir une grille de mots croisés en un trimestre n’est qu’une valeur ajoutée à votre physique et votre galbe de déesse, ma chère Julia-Anna.

– Ah ! Vous me fatiguez tellement, mon coquinou d’amour !

– Ça va ? Tranquilles ? Vous vous fendez bien la poire tous les deux ? »

Jubylee Stone venait de pénétrer dans le salon, livre à la main et marque-page en bouche. La jeune fille venait d’avoir dix-huit ans. Fine et élancée, elle portait un gros pull-over et un pantalon de treillis beige. Aux pieds, ses Clarks en daim écru n’étaient pas lacées : elle les avait sans doute enfilées en sortant de son lit, avant de descendre au rez-de-chaussée.

La fille de Sir et Lady Stone avait un visage magnifique orné de grands yeux bleus en amande, dont le discret strabisme ajoutait un côté troublant et même envoûtant à l’ensemble si joliment proportionné. Son léger sourire mettait en valeur des fossettes discrètes aux commissures de ses lèvres. Elle arborait une coiffure qui n’en était pas vraiment une : apparemment la jeune fille ne prêtait pas attention au regard d’autrui, ce qui la rendait encore plus naturelle et fraîche. Quelques mèches de sa coupe garçonne aux cheveux châtains lui tombaient en travers du visage, juste entre ses deux yeux couleur lagon qui vous pénétraient de part en part du haut de ces 168 cm de belle plastique en devenir. Autour de son cou frêle l’on pouvait distinguer la chaîne argentée d’un médaillon.

« Ah chérie, dit Sir Paul, nous discutions justement avec ta mère et convenions que tu passais beaucoup trop de temps dans tes bouquins.

– Paul, enfin, vous exagérez, protesta Lady Julia-Anna. Je précisais au contraire que c’était une très bonne chose chez les jeunes d’aujourd’hui que de s’instruire via des moyens autres que la télévision et l’intermède, même si je sais que vous kiffez grave, comme j’ai pu le lire dans mon magazine de ce mois-ci. »

Jubylee sourit :

« Internet, Mam ! Eh bien, ce n’est pas de mon fait si je suis née dans une famille qui a tant de choses à raconter et à m’apprendre : j’en découvre chaque jour un peu plus.

« Parfois même je me demande si ce ne sont pas des foutaises ! Sont-ce les seuls écrits en notre possession qui relatent le passé de la famille ? »

La jeune fille souriait à l’idée de s’exprimer en utilisant les mêmes tournures littéraires que ses parents, car elle réalisait qu’elle les caricaturait tous les jours de la sorte. Elle continua :

« Oui je trouve cela bizarre qu’il n’y ait pas d’autres traces, quand on considère le nombre de générations qui se sont écoulées depuis que les Stone existent. Cela doit sûrement cacher quelque chose d’ailleurs…

– Tu sais, ma chérie, expliqua Sir Paul, il y a forcément des faits et des souvenirs qui disparaissent quand on a un passé riche comme le nôtre. De plus, comme je l’expliquais précédemment à ta chère mère, il s’agit principalement de légendes, de récits voire de racontars qui ont pu être modifiés et, qui sait, falsifiés avec le temps… »

Jubylee Stone semblait réfléchir :

« Hum, peut-être bien, Dad, mais cela donne encore plus envie de percer tous les mystères dont nous semblons être entourés.

– Ah, alors dans ce cas-là, ma puce, continua Sir Paul, je te laisse percer autant de mystères que tu le souhaites, si cela ne t’empêche pas de paraître heureuse et souriante comme aujourd’hui.

– Oh vous avez vu, chéri, renchérit Lady Stone, comme elle ressemble à sa mère, n’est-ce pas ? »

Sir Paul-Henry Stone esquissa un sourire :

– Oui, en effet, vous êtes toutes les deux aussi belles l’une que l’autre, surtout toi, Jubylee ! »

Sa femme lui asséna un grand coup de mensuel féminin sur le front.

Il faisait bon vivre chez les Stone, du moins tant que l’on restait focalisé sur le concret sans histoires de la vie quotidienne et de ses conversations peu constructives.

Jubylee Stone se rendait bien compte qu’elle était effectivement beaucoup plus spirituelle et intellectuelle que les autres personnes qu’elle avait l’habitude de côtoyer, mise à part sa grand-mère qui venait parfois d’Édimbourg pour passer quelques séjours pendant les vacances d’été, et ce nouveau cousin, Gabriel, qui était arrivé au manoir quelques jours auparavant, comme par enchantement.

En outre, la jeune fille déplorait le manque d’intérêt de ses parents, ou du moins leur silence, quant au passé et à l’histoire de leur famille, alors qu’elle-même mourait d’envie de connaître ses propres origines, et de découvrir comment les Stone avaient atterri sur cette falaise perdue dans le nord du pays écossais.

Pour autant, Jubylee entretenait de très bons rapports avec Sir Paul-Henry et Lady Julia-Anna, tous les deux extrêmement différents de par leurs traits de caractère opposés, mais qui se complétaient étrangement.

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