Les Amadis en France au XVIe s.

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Voici réunies de multiples approches, historiques ou stylistiques, ponctuelles ou globales, sur une somme romanesque trop souvent négligée. Les Amadis français, très librement traduits de l'espagnol à partir de 1540, furent un succès de librairie pendant un demi-siècle et restèrent célèbres plus longtemps encore. Ils ont peuplé de jeunes imaginations jusqu'au temps de Rousseau, voire George Sand, et les motifs, les personnages des vieux
« romans de chevalerie » leur doivent d'avoir trouvé une nouvelle vie. En leur temps, leur prose fut même un modèle, aussitôt reconnu, de beau langage : en marge des histoires, les « trésors », nous dirons morceaux choisis, eurent leur propre vogue.

Dans ce volume se succèdent les invitations à redécouvrir, chacun selon sa voie et son goût, tel ou tel de ces Amadis oubliés.

Publié le : samedi 1 janvier 2000
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EAN13 : 9782728838288
Nombre de pages : 224
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AMAD I S D E GAULEEN 1540: UN NOUVEAU « ROMAN DE CHEVALERIE» ?
Nicole CAZAURAN
Dès que j’ai su lire — ce n’est pas d’hier! — j’ai aimé les histoires, les vraies histoires, non pas celles dont un auteur pervers démonte sous vos yeux le savant agencement, mais celles qu’un conteur inventif vous invite à suivre naïvement jusqu’au bout. Et quand, un peu par hasard, je suis devenue seiziémiste, j’ai d’abord eu quelque inquiétude: de ces histoires, dans les années 1500-1560, nos aïeux en auraient-ils été privés? Dans les manuels, dans les tableaux de la Renaissance, pas ou guère de romans, (à moins de transformer Rabelais en romancier, ce qui ne va pas de soi). Ce n’était là qu’une erreur de perspective. Des histoires, il y en avait alors à foison, longues proses divisées en chapitres, répandues par l’imprimerie dès ses débuts et qui enchantèrent assez les imaginations pour inspirer des fêtes de cour, des tournois et parfois les prouesses absurdes, mais bien réelles, des 1 jeunes nobles pendant les guerres d’Italie . Mais c’étaient de très vieilles histoires qui surgirent alors, situées dans un passé fabuleux et lointain où voisinaient Charlemagne et le roi Arthur, de ces histoires qui furent joliment e 2 baptisées, auXVII». Si les doctes les ontsiècle, «romans de chevalerie volontiers dédaignées, elles ont su plaire à beaucoup — seigneurs et dames, gens de robe, marchands et bourgeois — et pendant plus longtemps que certains ne l’ont dit. Le nombre d’éditions pour bien des titres, les inven-3 taires des bibliothèques et jusqu’à l’acharnement mis par les moralistes à
1ee Voir A. Jouanna,L’Idée de race en France auXVIsiècleéd., Montpellier, 1981, t. I, 3e partie,…, 2 chap. 1, p. 325-326 et les exemples cités, note 18, p. 355. 2 La formule est de Charles Sorel dans saBibliothèque françoise, Paris, 1664, titre du chapitre VIII. Ailleurs et auparavant, on disait volontiers «vieux romans». Nul ne se souciait de dis-tinguer entre matière de France et de Bretagne, entre dérimages d’épopées ou de romans en vers et romans en prose, avec des suites plus récentes. 3 os La Bibliothèque de Charles d’Angoulême comprenait leLancelotet leTristan17,en prose (n 21, 72, 74 de l’inventaire édité par Le Roux de Lincy, au t. III de l’Heptaméron, Paris, 1854 p. er 215-225), de même que celle de François I , en 1518 et en 1544, où il y avait aussiGiron le Courtois,Paris et Vienne,Godefroy de Bouillon,Merlin,Perceforest,Le Sainct Graal, Le Petit Arthus de Bretaigneet plusieurs volumes se référant au «roy Arthus» ou à «la Table ronde» (voir le er Catalogue de la Bibliothèque de François I à Blois en 1518, par H. Michelant, 1863, et l’inven-taire fait à Blois en 1544 édité par H. Omont,Anciens Inventaires de la Bibliothèque nationale, Paris, t. I, 1908). Pour les bibliothèques particulières, voir R. Doucet,Les Bibliothèques pari-e siennes auXVIsiècle, Paris, Picard, 1956, p. 49, et A. H. Schutz, Vernacular books in parisian pri-vate libraries of the sixteenth century…,Chapel Hill, University of North Carolina Press, 1955.
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les critiquer, tout atteste que leur vogue ne fut pas l’affaire d’une génération. Ogier le Danois,Huon de Bordeaux,Lancelot,Tristan et bien d’autres ont survécu longtemps dans les mémoires — et dans les boutiques des libraires. En 1540, le premier livre d’Amadis de Gauleprit aussitôt rang parmi ces 4 vieux succès et le jour de la disgrâce dont Michel Simonin a fait l’histoire était très lointain: les volumes suivants partagèrent aisément sa gloire soudaine. Déjà célèbre en Espagne du temps de Ferdinand et d’Isabelle, encore inconnu en France, pourquoi cetAmadisfrancisé, signé Herberay des Essarts, a-t-il connu le succès? Ce n’est pas facile de répondre et nous ne pouvons le regarder avec les yeux de ses premiers lecteurs. Mais ses aven-tures ressemblaient à coup sûr à celles des chevaliers de la Table ronde. A-t-il séduit par sa ressemblance, par sa différence ou plutôt par les deux à 5 la fois, au confluent de la tradition et de la nouveauté ?
Signe du succès et même de la nature de ce succès,Amadis,tout au long du siècle et au delà, est cité dès qu’il s’agit d’énumérer des «romans» pour les réprouver ou s’en moquer, voire pour les définir. En 1568 Belleforest, pour rabaisser les romans en faveur des vérités de l’histoire, énumèreAmadis, 6 Lancelot du Lac,Tristanet «autres telles folies ». En 1588, Montaigne ajoute précisémentAmadisentreLancelot du LacetHuon de Bordeaux(qu’il cite dès 7 1580) comme exemples du «fatras de livres à quoy l’enfance s’amuse ». En 1626, Jean-Pierre Camus, ironisant sur la «librairie» d’un château de province où une dame d’esprit et fort savante fait ses délices d’un «panthéon tout composé de romans» commence par citer «ceste horrible pile d’Amadis» en trois langues, qui est, «la Mère source, et comme le cheval de Troyes de tous les romans». Après quoi viennent «ces vieux romans qui ont eu tant de vogue du temps de nos pères», entre autresLancelot du Lac, 8 Tristan…,Les Quatre Fils Aimon,Ogier le Danois. Plus tard encore Charles Sorel mentionnant dans saBibliothèque françoise, les «anciens romans qu’on a
4 M. Simonin, «La disgrâce d’Amadis»,Studi Francesi, 82, 1984. Sans mettre en doute que le roman ait pu paraître démodé à la fin du siècle, je ne donnerai pas, pour ma part, autant de poids aux critiques des doctes, des moralistes, ni même, peut-être, des satiriques: les ama-teurs de romans ne se laissent pas si facilement détourner de ce qui leur plaît. 5 La perspective est esquissée dans l’articles d’E. Valentin, «L’Amadis espagnol et sa traduc-tion française…», qui se réfère à ce propos à une étude allemande de W. Küchler, avant d’étudier ce qu’il appelle «évolution stylistique»: voirLinguistica antverpiensia, X, 1976, p. 152-153. 6 Histoire des neuf roys Charles de France…, Paris, L’Huillier, 1568, «Préface aux lecteurs», a IIIv°. Michel Simonin, qui cite le texte, le suppose antérieur à sa publication. Voir art. cit., supra,p. 24. 7 Essais,I, 26, Villey (éd.), Paris, PUF, p. 175. Il prétend qu’enfant il en ignorait le nom et qu’il en ignore «encore le corps».
AMADIS DE GAULEEN 1540: UN NOUVEAU «ROMAN DE CHEVALERIE»?
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le plus aimés» en restait àPerceforest,Lancelot du Lac etAmadis de Gaule, tandis que dans sa «censure des romans […] de chevalerie», il raillait encore «les romans dePalmerin d’Olive, deLancelot du Lac, deTristan de Leonnoiset ceuxd’Amadis de Gauleet des autres chevaliers errans auxquels il arrive des 9 choses merveilleuses […]» À l’inverse, en 1610, sur le mode élogieux, Honoré d’Urfé plaignant son héros Céladon d'«aymer à la vieille gauloise», avec une «inutile loyauté», le compare à la fois aux «chevaliers de La Table 10 ronde» et au «Beau Ténébreux ». Commercialement aussi, le lien peut se percevoir. À Lyon, après 1575, le même libraire qui publie obstinément des proses épiques et des romans de chevalerie entreprend de publier en petit 11 format toute la série desAmadis.Enfin, pour définir le genre, les diction-e naires duXVIIsiècle mêlent encoreAmadisaux «romans de chevalerie» les plus célèbres. «Ouvrage ordinairement en prose», dit l’Académieen 1694, «contenant des aventures fabuleuses d’amour ou de guerre» puis viennent les exemples: «Le roman deLancelot du Lac, dePerce-forêt. Le roman d’Amadis». Et Furetière auparavant, plus dédaigneux pour ces «livres fabu-leux qui contiennent des histoires d’amour et de chevalerie, inventées pour divertir et occuper des fainéants», commence son énumération des «romans de chevalerie» par les vingt-quatre volumesd’Amadis de Gaule. Bref, on le voit, nul ne songe à mettreAmadisà part. Le raffinement de son langage a pu, comme l’affirme La Noue, lui faire supplanter «les vieux romans». Il n’empêche que La Noue lui-même évoque aussi la persistance des «fragments […]de Lancelot du Lac, de Perceforest, Tristan, Giron le Cour-12 toiset autres ». Autour d’Amadis, toujours les mêmes noms, comme s’il était impossible de l’en dissocier.
8 Jean-Pierre Camus et ses romans dévots sont bien oubliés. Mais l’énumération est significative. Le passage, signalé par M. Simonin («La réputation des romans de chevalerie…», inMélanges Charles Foulon, Rennes, 1980, p. 366), est tiré deDiludepublié en 1626 à la suite dePétronille (Lyon, J. Gaudin, 1626), p. 460 et p. 462-463.Diludeest un petit discours où l’évêque de Belley fait l’apologie de ses romans dévots et donne la parole à un religieux de ses amis qui en fait l’élo-ge en l’assurant qu’ils lui ont permis, après sa visite dans le château en question, de tirer la dame de son aveuglement et de sa prédilection pour «tous ces livres inutiles et badins» (p. 474). 9 Bibliothèque françoise, éd. cit., chap. VII, «Des romans de chevalerie», p. 156.Traité des his-toires et des romans, Amsterdam, 1672, p. 104. 10 L’Astrée,avant-propos du livre II, H. Vaganay (éd.), Lyon, Masson, 1925, p. 4. 11 C. E. Pickford, «Benoist Rigaud et leLancelot du Lacde 1591», inMélanges Jean Frappier, Genève, Droz, 1970, t. II, p. 905-906. 12 La Noue,Discours politiques et militaires, F. E. Sutcliffe (éd.), Genève, Droz, 1967, sixième dis-cours, p. 162. Selon Mireille Huchon (voirinfra,p. 199), le jugement de La Noue sur les «or-nemens» rhétoriques, ajoutés à l’espagnol et qui ne sont pas de son goût, convient mieux aux derniers livres d’Herberay qu’au premier. À tous ces exemples on pourrait ajouter la liste dis-parate que Du Verdier donne dans saBibliothèqueà la fin de son articleRoman, on y trouve de tout, le très longLancelot, les six volumes duPerceforest, aussi bien que lePetit Jehan Saintréou la petite prose deRichard sans peur, mais la liste commence parAmadis.
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