Cet ouvrage et des milliers d'autres font partie de la bibliothèque YouScribe
Obtenez un accès à la bibliothèque pour les lire en ligne
On lit avec un ordinateur, une tablette ou son smartphone (streaming)
En savoir plus
ou
Achetez pour : 7,99 €

Lecture en ligne + Téléchargement

Format(s) : EPUB - PDF

sans DRM

Partagez cette publication

Publications similaires

Vous aimerez aussi

Les Châtiments

de marivole-editions

Le Guépin

de marivole-editions

Terres lorraines

de marivole-editions

suivant
couv.jpg

 

 

Stéphane Bein

 

 

 

Mathilde

 

 

Roman des terroirs de France

 

 

marivole.jpg

 

 

 

1960
I

 

... Je donne à bon marché de quoi rire de tout / De quoi rire de tout, plutôt que d’en pleurer / Je ne demande rien pour me dédommager / Que voir sur mon chemin la joie que j’ai semée / Je suis le vagabond, le marchand de bonheur, / Je n’ai que des chansons à mettre dans les cœurs / Vous me verrez passer, chacun à votre tour, / Passer au vent léger, au moment de l’amour...

C’était Les Compagnons de la chanson sur Paris Inter...

Sur une plage il y avait une belle fille / Qui avait peur d’aller prendre son bain / Elle craignait de quitter sa cabine / Elle tremblait de montrer au voisin / Un deux trois, elle tremblait de montrer quoi ? / Son petit itsi bitsi tini ouini, tout petit, petit, bikini / Qu’elle mettait pour la première fois / Un itsi bitsi tini ouini, tout petit, petit, bikini...

– Putain mais c’est quoi, cette merde !

 

***

 

Cette année-là, au 1er janvier, on abandonnait nos francs chéris pour de nouveaux francs honnis, alors qu’un mois et trois jours plus tard Cuba obtenait cent millions de dollars non dévalués contre quatre millions de tonnes de sucre par an. Cigare ! Le 13 février, la France faisait exploser la Gerboise bleue dans cette Algérie qui déjà se délitait, menant, après une semaine d’émeutes, vingt morts et la destitution de Massu, le général de Gaulle à faire sa deuxième tournée des popotes, conscient que la tambouille ne prendrait que si l’armée française sortait victorieuse de cet ensablement. Pendant ce temps, en ces derniers mois d’hiver, les paysans français, précurseurs ou héritiers de la Commune, érigeaient des barricades sur les routes, luttant à leur manière contre l’indexation des prix, merci à la PAC votée l’année précédente. Le mois suivant, le franc est mis à flot alors que la France fuit de toutes parts, après le Cameroun, le Sénégal et le Togo volant de leurs propres ailes. Bientôt suivrait le reste de l’empire, mais on s’accroche à l’Algérie, tandis qu’aux États-Unis on donnait le droit de vote aux Noirs pendant que le Ku Klux Klan faisait ses premiers pas. Un joli mois de mai, où un avion retient toute l’attention de l’URSS et des USA, un peu la nôtre, aussi : U2, pas U2. Nikita accède à la présidence et Eisenhower s’incline. Le 9 juillet, les vacances approchant, les juilletistes découvrent les joies de l’autoroute payante... 1960, le monde, la France. Grandeur et décadence...

***

Le vieux Malaveix coupa son transistor qui ne le quittait jamais, même quand, comme à présent, il conduisait son tracteur, un magnifique Massey Ferguson 65 de 1959 flambant neuf, acheté à crédit pour la modique somme de 1 942 733 francs, et qui avait au moins le mérite, malgré son nom imprononçable, d’être fabriqué à Beauvais, en France, comme le scandait le Général. Rouge, bien sûr, avec ses deux tonnes d’acier, ses 4 cylindres et ses 50,5 chevaux faisant le boulot de 62 bourrins1, pour seulement 20 litres de fuel à l’heure. Utilité relative puisque Joseph Malaveix élevait surtout des bovins. Cent vingt têtes sur vingt-cinq hectares de prés. Mais depuis peu, on lui avait dit, comme s’il pouvait encore apprendre son métier à cinquante-trois ans, que l’herbe aux vaches on devait la planter. Alors il la plantait, la récoltait, et les limousines broutaient. Transistor toujours, quand il rentrait à la maison, quand la mère lui servait le repas, à lui, d’abord, et ses cinq enfants, ensuite. Habitude prise pendant l’occupation, cherchant à capter d’outre-Manche la voix grésillante du Général. Ce même Général qui, après les avoir sauvés, les avait mis dans la panade. Transistor quand, à la veillée, la maman lisait, que les garçons jouaient aux cartes, que la Mathilde, la cadette, faisait la vaisselle dans l’évier. Des nouvelles, des chansons et, depuis peu, de nouvelles chansons. De la merde.

Il y avait longtemps qu’il la travaillait, cette terre ; la grattait, comme il aimait à le dire. Depuis quand ? Depuis toujours. Le certif à douze ans, et aux champs pour aider le père qui était fatigué depuis qu’il avait fait la guerre de 14. À Salonique, d’abord, puis dans l’Est de la France, en Forêt Noire, ce gâteau que petit Joseph aimait tant et que le père refusait de voir à sa table, sans jamais dire où il avait creusé sa tranchée. Il en était revenu alcoolique, comme beaucoup, mais pas infirme, comme peu. Vingt litres de gros rouge pour que la chair à canon sorte de son trou en uniforme gris et godillots fabriqués chez Montreux à Limoges, fusil Chassepot obsolète en main et baïonnette en pointe, face à des Allemands bien nourris, presque gras, toujours plus que les rats que le père becquetait, possédant la grosse Bertha et des casques à pointe paratonnerre. On avait regagné l’Alsace et la Lorraine, oui, mais à quel prix... Le père en avait gardé quelques séquelles : le coude se levant aisément et la main leste. Et puis le vieux avait cassé sa pipe. Un coup de trop et dans le trou. Joseph, seul fils de la fratrie, avait hérité de la ferme, et comme il ne savait faire que ça, il faisait ce qu’il savait faire.

Depuis le jour de sa naissance, en ce 31 août 1907, jour de la conclusion de la Triple-Entente entre la France, le Royaume-Uni et la Russie pour prévenir une guerre qui n’aurait pas lieu, il avait été élevé, comme le cul noir du père, pour nourrir la famille. Certificat d’études en poche, il alla à la terre, sur les quinze maigres hectares de son père. Joseph Aimé Malaveix rencontra Adèle Blanche Dumontier le jour de ses vingt-deux ans à lui et de ses vingt et un ans à elle. Enfant, il jouait avec elle, alors que son frère, Jean, s’occupait de sa mère, veuve depuis longtemps et jamais remariée. On ne fréquentait que peu les Dumontier, on prétendait que la vieille avait tué son mari. Il n’y avait bien sûr aucune preuve, mais venant d’une fille Parraud, rien n’était impossible, vu que les filles Parraud étaient toutes malfaisantes. Quoi qu’il en soit, Parraud, Dumontier, ou tout ce qu’on voudra, la dot était alléchante. Dix hectares jouxtant ceux des Malaveix, l’affaire était plus belle que la mariée. La noce eut lieu un mois plus tard et cinq mois après, le 21 mars 1930, naissait Joseph Malaveix junior, que tous s’accordaient à appeler Jojo. Deux ans plus tard naissait dans la cuisine de la ferme familiale Léon Joseph. Assistée par la vieille Solange, tantôt sage-femme tantôt faiseuse d’anges, la mère Malaveix avait mis deux heures à libérer le marmot qui ne voulait pas quitter sa mère. D’ailleurs, aujourd’hui encore, à vingt-huit ans, Léon Joseph ne quittait pas les jupes de sa mère, au grand désespoir du père qui le pensait pédé. À vingt-sept ans, Joseph fut l’heureux papa de Louis Aimé. Suivit l’année du Front Populaire et de ses congés payés qui n’intéressaient que les salariés de la ville ; l’année aussi d’Aimé Joseph, né dans le pré un jour de fauchage alors qu’Adèle Blanche fanait le foin coupé. Quatre garçons, qui auraient pu être huit si les années impaires n’avaient pas porté malheur à la famille. On avait besoin de bras pour l’agriculture, ici la relève était assurée ! Et puis il y a eu la guerre, la drôle, qui n’était drôle que pour ceux qui ne sont pas montés au front. Engagé en 39, prisonnier en 40, évadé en 41, Joseph regagnait Saint-Yrieix en 42, se découvrant papa d’une petite Mathilde juste née.

 

 

II

 

Joseph Malaveix coupa son transistor. On entendait depuis quelque temps des musiques indigènes venues des États-Unis, tout comme ce chewing-gum qui vous gâchait la mâchoire, ces cigarettes blondes infumables et leur Coca-Cola qui vous remuait les tripes à en roter à tout bout de champ. Rien de bon n’était venu de ce pays qui prétend nous avoir libérés alors que le maquis, La Violette l’avait déjà fait. Américains encore, non pas ceux du Sud, pas ceux de Colomb, pas ceux de Vespucci, mais ceux du Nord, qui arrivèrent avec leur plan Marshall, comme si nous étions une colonie. Ai-je une tronche de Togolais ? gueulait le père en remplissant son verre. La France ! avait hurlé le Général. Et les Américains avaient quitté la place. Il n’empêchait que son beau tracteur, son Massey Ferguson sur lequel il était juché, était américain, lui, et il ne s’en plaignait pas. Comme quoi, il y a du bon en toute chose. Joseph Malaveix coupa son transistor en voyant approcher à pas mesurés, évitant flaques, boues et mottes, un homme en habits du dimanche, qui venait de tirer son corps trapu d’une Citroën DS aussi noire que son costume.

– Alors, père Malaveix, il est content de son engin ?

– Mon engin, petit, répondit Joseph Malaveix, il fonctionne du feu de Dieu et c’est pas madame Malaveix qui s’en plaindra.

– Et il en est où des semences ?

– Les semences elles tarissent avec le temps !

– Z’êtes un marrant vous, père Malaveix !

Celui qui parlait au père Malaveix – qu’on appelait le père depuis la mort de son père, et comme on appellerait aussi Jojo à la mort du sien -, celui qui était descendu de la même automobile noire que le Général, celui-ci était Eugène Dunion. Il était le progrès, il était à lui seul l’homme qui connaissait le futur de l’agriculture, celui qui savait mais n’en disait rien, taisant que le prompt endettement des agriculteurs conduirait à leur disparition comme jadis avaient disparu les dinosaures. Mais le profit était là et Eugène Dunion était payé à la commission.

Depuis que l’INRA était entré dans la danse en 1946 avec son VAT, sa valeur agronomique et technologique qui conduira ses chers apprentis-sorciers si scrupuleux à manipuler des chromosomes (à grand renfort d’un arsenal de rayons X, de radioactivité, d’ultraviolets ou encore de substances chimiques mutagènes), à asservir les agriculteurs et à donner naissance à ce Monsanto qu’heureusement Joseph Malaveix ne connaîtra pas, seules les semences inscrites au catalogue étaient autorisées et, cette année, les variétés de pays, nos belles semences paysannes, un peu rustiques peut-être, étaient interdites à la vente.