Miracles noirs

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Miracles noirs retrace le parcours initiatique d'un jeune homme ordinaire que les affidés de Satan veulent recruter. Dès qu'il a mis le doigt dans l'engrenage, tout lui réussit, car c'est Satan et les siens qui mènent le monde...
Publié le : mercredi 23 mars 2016
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EAN13 : 9782334094283
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ISBN numérique : 978-2-334-09426-9

 

© Edilivre, 2016

Chapitre I

Accoudé à sa fenêtre, Julien guettait la petite blonde. Il l’appelait ainsi, bien qu’il ne sût pas si elle était réellement petite. Difficile, du cinquième étage, où il logeait, d’évaluer sa taille. En tout cas, elle n’avait rien d’une grande perche. Par contre, il distinguait parfaitement ses formes, des plus féminines ; cela se voyait à ses vêtements. Exactement le genre de jeune femme qu’il aimait. Que de fois il s’était dit : demain, je tente ma chance. Il n’avait jamais rien tenté. Il connaissait ses heures de passage et, depuis trois mois, cherchait le bon prétexte pour l’aborder. Il n’en trouvait aucun. Pourtant, estimait-il, il lui en fallait un de solide pour ne pas immédiatement se faire rabrouer, car rien en lui, pensait-il, ne parlait en sa faveur. Il était ni beau, ni riche ni très intelligent.

À trente ans, il restait célibataire, sans petite amie. Il tenait un emploi de magasinier dans une grande enseigne du côté d’Odéon. Il occupait une chambre, sous les toits, rue Le Brun, dans le XIIIe arrondissement de Paris. D’une douzaine de mètres carrés, elle comportait, d’un côté, le lit d’un mètre vingt de large et une grosse armoire, déjà là lorsqu’il avait emménagé, et qui abritait son linge ; de l’autre côté, le coin cuisine, constitué d’une table rectangulaire en formica, cernée par quatre chaises de jardin en matière plastique, dont il avait également hérité en entrant dans les lieux. À proximité, un petit buffet contenait quelques ustensiles de cuisine, une demi-douzaine d’assiettes, autant de verres et de tasses, une cruche à eau, deux plats en métal, ovales, et des couverts. Dans une niche, pratiquée dans ce meuble, logeait un four à micro-ondes, juste assez grand pour accueillir une assiette. Enfin, tout au fond, isolé du reste par une cloison en bois recouverte d’un papier à fleurs défraîchi, un lavabo avec armoire de toilette au-dessus et un coin douche si exigu qu’on se demandait s’il ne fallait pas se laver par moitiés. Pas de quoi séduire une jeune fille.

La petite blonde passait tous les jours, sauf le week-end, vers dix-sept heures trente. Probablement rentrait-elle du travail, supputait Julien. Il l’apercevait débouchant de l’avenue des Gobelins. Sortait-elle du métro ? Elle devait habiter dans le quartier, présumait-il. Que ne l’avait-il pas suivie pour en avoir le cœur net. Il ne s’y était pas résolu pour trois raisons. La première, parce qu’il ne voyait pas en quoi cela lui servirait. Il n’allait pas, comme Roméo, pousser la romance sous son balcon. La deuxième, par précaution. Si elle repérait son manège ? À coup sûr, il serait ridicule et gâcherait ses chances pour l’avenir. Enfin, la troisième, la belle devait avoir un copain. Toutes les filles qui l’attiraient en avaient un ; il n’y avait pas de raison que celle-ci fît exception. Et certainement, la comparaison avec son rival ne tournerait pas à son avantage. Pour qu’il se risquât, il lui fallait un atout. La nature lui avait refusé la beauté ; elle n’allait pas changer d’avis maintenant. Même constat à propos de son intelligence. Il ne pétillerait jamais d’esprit. Seule, sa situation financière pouvait s’améliorer. L’argent ne permet-il pas tout ? Il ne voyait cependant pas comment. Sa paie de magasinier lui permettait de vivre correctement, sans plus, dans sa chambre de douze mètres carrés avec lavabo et recoin douche. Les toilettes se trouvaient à l’étage. Plus jeune, il l’avait possédé une voiture ; mais elle ne servait pas à grand-chose, sinon lui occasionner des soucis pour la garer et des frais d’entretien. Il l’avait revendue cinq ans plus tôt et s’était acheté, à la place, un téléviseur grand écran et un lecteur de DVD. Pas d’héritage en vue. Il avait touché celui de ses parents, une dizaine d’années plus tôt. Son père, petit fonctionnaire, était mort d’un accident vasculaire cérébral ; sa mère décédait quelques mois plus tard d’une crise cardiaque. Julien avait partagé avec sa sœur Henriette leur petit Livret A, ce qui lui avait permis d’acquérir sa voiture, une Clio d’occasion. Rien d’autre en vue.

Julien pouvait, à tout le moins, descendre dans la rue pour croiser la petite blonde et ainsi la voir de plus près. Il aurait pu risquer un discret bonjour, comme le font des gens qui ne se connaissent pas, mais se côtoient régulièrement, par exemple dans un train de banlieue. Et si elle n’y avait pas répondu ? Julien se serait senti blessé : suis-je donc à ce point minable qu’on ne réponde pas à une marque de politesse ? Si elle y avait répondu, qu’elle aurait été la suite ? Répéter inlassablement ce petit signe sans oser aller plus loin ? Il butait toujours sur le même écueil : aucun atout qui justifiât de pousser plus avant. Dans son esprit, seul l’argent légitimait qu’il se montrât plus hardi. En faisant quoi ? Il n’allait tout de même pas agiter une liasse de billets en croisant la petite blonde ! Son objectif était d’inviter celle-ci à dîner dans un grand restaurant. Seul moyen de conquérir une femme, pensait-il. Cependant, entre le discret signe du bonjour et s’asseoir à la même table, il restait du chemin à parcourir. Il lui faudrait inventer un stratagème. Pour le moment, la question ne le préoccupait pas, puisqu’il lui manquait le principal : l’argent. Les poches bien garnies lui donneraient, il en était sûr, l’audace et l’inventivité nécessaires. Il restait donc à sa fenêtre, attendant que le ciel lui vînt en aide.

Un soir, lui qui ne recevait pratiquement aucun courrier, hormis des factures et les fastidieuses réclames, eut la surprise de découvrir dans sa boîte aux lettres un pli orné d’un tampon de notaire. Il le regarda sous toutes les coutures et vérifia qu’il lui était bien adressé. Cette correspondance le surprenait et l’inquiétait ; il n’est jamais bon d’avoir affaire aux hommes de loi ; ce sont toujours des ennuis en perspective. En montant les escaliers jusqu’à sa chambre, il se demandait ce qui lui valait cette lettre. Il ne devait d’argent à personne et n’avait commis aucune infraction. Assis sur son lit, il l’ouvrit, les mains tremblantes. Il la parcourut une première fois en diagonale, espérant en découvrir rapidement le motif, mais n’y comprit goutte. Il y était question d’héritage, ce qui n’éclaircissait rien. Il en reprit posément la lecture. Il apprit ainsi qu’un lointain parent, dont il n’avait jamais entendu parler et qui vivait en Argentine, où il exerçait le métier de boucher, lui léguait sa fortune, étant son seul parent. Le regard dans le vague, il se demandait : Ma sœur Henriette, elle aussi, est une parente. Il en conclut qu’elle avait dû recevoir semblable missive. Le notaire terminait en le priant de passer à son étude, dans le XVIe arrondissement, le plus rapidement possible. Un moment, il fut tenté de téléphoner à sa sœur, pour qu’ils s’y rendent ensemble. Il se ravisa. Il n’entretenait que de lointains rapports avec elle, autoritaire et toujours sûre d’elle-même. L’opposé de son caractère. Infirmière, elle vivait à Limoges et ils ne se voyaient que de temps en temps, pas même à Noël ou le jour de l’An. On verra bien, se dit-il. Si ce notaire n’en parle pas, c’est qu’il a ses raisons. N’allons pas au-devant des complications. Il téléphona sur-le-champ au notaire afin de prendre rendez-vous et l’obtint pour le surlendemain, en fin d’après-midi.

Pour Julien, être à l’heure, c’était arriver dix minutes en avance. Il ne comprenait pas ceux qui se mettent en route au moment où ils devraient être arrivés. Le retard des autres l’horripilait. Dans les grandes occasions, comme prendre le train ou l’avion, les rendez-vous capitaux, il ajoutait une demi-heure de sécurité : une panne de métro, une adresse difficile à trouver… tout pouvait arriver. Il demanda au chef magasinier s’il pouvait partir deux heures plus tôt, ayant « quelque chose d’important à faire ». L’autre les lui accorda, Julien étant la ponctualité même et ne rechignant jamais à rester au magasin pour terminer, par exemple, un déchargement ou la préparation d’une commande.

Ce fut donc avec près de trois-quarts d’avance qu’il arriva au rendez-vous. L’étude était facile à trouver ; toutefois, il prit la précaution de reconnaître le terrain en allant jusqu’à l’étage où elle se trouvait. Rassuré, il redescendit et s’installa dans un bistrot, à proximité, à une table d’où l’on voyait l’entrée. Pourquoi ? Puisqu’il n’avait jamais vu le notaire. Il se sentait néanmoins inexplicablement plus tranquille. Il feuilleta l’Historia qu’il avait apporté dans son sac à dos (il adorait l’histoire), mais ne put se concentrer sur la lecture d’un article. Il était fébrile. Il regardait sa montre toutes les trente secondes, de peur de manquer l’heure du rendez-vous. Il avait décidé de sonner à la porte de l’étude cinq minutes avant, auxquelles il fallait ajouter cinq autres minutes pour y parvenir. Il lui restait une demi-heure de battement. Cependant, il redoutait que, plongé dans la lecture, le temps filât sans qu’il s’en aperçût. En outre, ce mystérieux héritage le chiffonnait. Il craignait d’être entraîné dans quelque sordide affaire, dont il ne récolterait que des soucis. Il était décidé à le refuser. Jamais les minutes ne s’égrenèrent aussi lentement, renforçant son inquiétude. Il avait les mains moites. Enfin, il se mit en route. Encore une fois, il avait vu très large. Il ne lui fallut qu’une minute trente pour arriver au pied de l’immeuble. Il marcha de long en large quelques instants devant la porte ; mais, décidément, le temps tournait au ralenti. À bout de patience, il poussa la porte cochère et grimpa dans l’ascenseur, négligeant l’escalier, redoutant qu’il n’arrivât essoufflé au troisième étage, ce qui aurait fait mauvais effet. Julien arriva sur le palier exactement sept minutes trente en avance sur l’heure du rendez-vous. Tant pis, il n’allait pas poireauter là ! Il pressa le bouton de la sonnette. Il attendit un long moment ; pas un bruit à l’intérieur. Devait-il recommencer ? Au risque de trahir quelque impatience, qui pouvait être mal prise. Un couple descendait l’escalier et ne lui prêta aucune attention. L’idée qu’il s’était peut-être trompé de jour ou d’heure lui traversa l’esprit. Sûr de s’en souvenir, il ne les avait consignés nulle part. Il en était là de ses cogitations, lorsque la porte s’ouvrit sur une vieille dame, grande et sèche, les cheveux blancs, noués en chignon, au visage résolument renfrogné. Il se présenta. Elle lui fit signe d’entrer et, sans un mot, le conduisit dans le cabinet du notaire. Il s’était attendu à découvrir un petit homme replet à la chevelure argentée et l’air sévère. Pourquoi un tel portait ? C’était l’idée qu’il se faisait des notaires. Il se trouva en présence d’un homme rondouillard, à la mine joviale.

– Asseyez-vous, mon cher Julien, l’invita-t-il en lui désignant l’un des trois fauteuils en cuir noir, face à son bureau. Vous permettez que je vous appelle Julien ?

Julien fit un signe oui de la tête. Il était embarrassé, ne sachant pas si l’on donnait du « maître » à un notaire ou simplement du « monsieur ».

– Puis-je vous offrir un café ?

Sans attendre la réponse, le notaire appuya sur une touche de son interphone et commanda :

– Merci de nous apporter deux tasses.

Quelques secondes plus tard, la dame qui lui avait ouvert déposa sur le bureau du notaire un étrange plateau de bois sculpté noir, chargé de deux tasses, également noires. Julien ne goûtait guère ce breuvage, sinon avec beaucoup de lait, pour en masquer le goût amer. Mais il n’allait pas refuser ce geste de convivialité. Le notaire lui tendit une tasse. Il trouva ce café encore plus amer que d’habitude. Il pensa que, décidément, il ne se ferait jamais à cette boisson. Il réussit à l’avaler sans grimace.

– Vous aimez ? Un mélange spécial que je fais spécialement torréfier pour moi. Vous ne trouverez pas souvent un café comme celui-ci, affirma le notaire qui paraissait se délecter et buvait à petites gorgées gourmandes.

Il avait raison, pensa Julien ; on ne devait pas trouver facilement un tel breuvage. Il se dit in petto : « Pourvu qu’il ne m’offre pas une seconde tasse. » Lorsque le notaire eut terminé la sienne, il déclara :

– Entrons dans le vif du sujet. Je vous demande toute votre attention, car ce que je vais vous dire est assez… assez… disons, inhabituel.

Et le notaire d’expliquer que le testateur, Angel, était le fils d’un cousin du grand-père paternel de Julien. Celui-ci s’était expatrié en Argentine pour d’obscures raisons qu’il ne donnait pas. Il y avait fait fortune et avait rompu avec sa famille. Il avait eu un fils unique, qui n’avait pas fondé de famille, légitime ou non, et décédé à l’âge de trente ans. Avant de mourir, Angel avait recherché des héritiers et avait retrouvé la trace de Julien, dont il avait fait son légataire. Julien tiqua : et sa sœur ? Elle aussi était héritière. Il allait intervenir pour poser la question, puis se ravisa. Sans doute était-ce prévu. Peut-être avait-elle également reçu une convocation chez un notaire de Limoges. On verrait plus tard.

– C’est là que je sollicite toute votre attention, poursuivit le notaire.

Comme les frais de succession seraient énormes et qu’Angel souhaitait que son lointain cousin échappât au fisc vorace, il avait imaginé un stratagème. Chaque année, le notaire remettrait à Julien cent mille euros, de la main à main. Cet argent proviendrait de l’étude du notaire d’Angel et serait transporté clandestinement par un homme de confiance de ce dernier. C’est pourquoi, plutôt que de verser l’héritage en une fois, ce qui aurait attiré l’attention, il le serait annuellement.

– À la demande du testateur, je vais vous lire ce qu’il a écrit à votre intention, déclara le notaire, l’air grave.

Mon cher Julien, lointain parent et unique héritier, lorsque tu prendras connaissance de ces lignes, je ne serai plus de ce monde. Je t’en prie, suis les conseils qu’elles contiennent. Aie-les constamment à l’esprit. Pour vivre heureux, il faut rester caché. Préfère donc une vie confortable et discrète à une existence ostentatoire. Cet argent va te permettre d’améliorer ton ordinaire, mais fais-le avec retenue, afin de ne pas attirer l’attention sur toi et l’origine de l’argent qui te sera versé annuellement. Le notaire a reçu des instructions précises. Au moindre souci avec la justice ou le fisc, tu ne recevras plus rien. Encore une fois, je veux que tu profites de ton héritage et que les trois-quarts ne tombent pas dans les caisses de l’État qui ne sait que dépenser. Enfin, rejette l’alcool et la drogue, qui te détruiraient. Bonne chance et que tu vives heureux en pensant de temps en temps à moi.

Mille questions assaillaient Julien. Devait-il évoquer sa sœur ? Qu’entendait Angel avec sa vie discrète ? Comment pouvait-il dépenser son argent ? Le notaire devina probablement son désarroi, car il précisa :

– Angel cherche simplement à vous mettre en garde contre l’ivresse de la fortune. Par exemple, emménagez dans un appartement plus grand, mais ne choisissez pas un palace. Si vous avez une vieille voiture ou si vous n’en possédez pas, achetez-en une, mais pas un bolide ou une berline de luxe ; contentez-vous d’un modèle, disons anonyme. Allez de temps en temps au restaurant, mais évitez les grandes tables. Si vous avez une petite amie, faites-lui des cadeaux, sans la couvrir de bijoux. Ce n’est pas plus difficile que ça. Vous me comprenez ?

Julien, qui n’avait pas encore ouvert la bouche, acquiesça de la tête. Il résolut de garder le silence sur sa sœur. Cela compliquerait encore les choses. Et comme cet héritage devait rester secret, elle n’en saurait rien si elle n’était pas dans le coup. Pour apaiser sa conscience, il lui ferait de temps en temps de petits cadeaux, pas trop ostentatoires.

– Je crois que tout est dit, reprit le notaire. Je vais vous remettre votre premier versement. Le prochain aura donc lieu dans un an, ici même. Je vous ferai signe.

Il sortit du tiroir de son bureau une petite sacoche et l’ouvrit pour lui en montrer le contenu. Bien rangées, s’alignaient des liasses de billets de cinquante, vingt et dix euros.

– Vous voyez, insista le notaire, j’ai pris la précaution de ne choisir que des coupures courantes. Toujours se fondre dans la masse.

Un quart d’heure plus tard, Julien se retrouvait dans la rue, serrant contre lui sa fortune. Abasourdi par ce qu’il venait d’entendre, il reprenait peu à peu ses esprits. La grande question qui le préoccupait était de savoir où cacher son trésor ; il ne pouvait pas le garder constamment sur lui. En attendant d’avoir trouvé la planque idéale, il dressait ses plans. En premier lieu, enfin aborder la petite blonde. Il n’était pas plus beau ni plus intelligent que la veille, mais il était riche, et cela, pensait-il, lui donnerait toutes les audaces. Il passerait à l’action dès le lendemain soir. Pour le moment, il entra dans un bistrot où il commanda un grand crème avec beaucoup de lait pour chasser le goût de cet horrible café.

Dans la soirée, pour fêter cet heureux événement, il se rendit dans un restaurant italien où il choisit la pizza la plus chère et le dessert le plus copieux, arrosés d’une demi-bouteille de Chianti. Il pouvait désormais se le permettre, non ? De plus, ce n’était pas ostentatoire. Ce fut alors seulement qu’il se demanda si cette curieuse manière d’hériter était légale. Contourner le fisc, avait-il entendu. Il comprenait la motivation d’Angel, mais doutait brusquement de la légalité de la méthode. D’ailleurs, d’où venait cet argent ? Le notaire n’en avait soufflé mot. Ne proviendrait-il pas de trafics ? En Amérique du Sud… Celui de la drogue, par exemple. Ce qui expliquerait ces voies tortueuses pour que rien n’apparaisse au grand jour. Un moment, Julien se demanda s’il ne devrait pas revoir, dès le lendemain, le notaire afin de réclamer des éclaircissements. Au besoin, refuser cette succession. Mais il se souvint que, anesthésié par le flot de paroles dont l’avait inondé le notaire, il avait signé des tas de papiers, dont, probablement, l’acceptation du legs. Il était coincé. Demander conseil à un avocat ? Il avait maintenant de quoi le payer. Il demeura de longues minutes pensif. Sans cet héritage, son existence, qu’il avait jusque-là patiemment endurée, lui parut tout à coup misérable. Peut-être devrait-il renoncer à la vie facile qui l’attendait s’il refusait cet argent. Après tout, il n’était pas censé en connaître l’origine et le notaire savait ce qu’il faisait. Ce qu’avait imaginé Angel, avec la complicité de son notaire argentin et de celui de Paris, c’était justement ça : couillonner le fisc. Les riches, dont il pensait désormais faire partie, connaissent des trucs pour y échapper. Allons, il n’allait se pourrir la vie à cause de scrupules imbéciles. Il devait quitter l’état d’esprit mesquin qui l’avait jusque-là habité et voir grand ; considérer que rien ne lui était désormais impossible.

Chapitre II

Le lendemain soir, il passait à l’attaque. Une grosse liasse de billets dans la poche, il se postait dans la rue, assez loin du croisement de la rue Le Brun avec l’avenue des Gobelins, pour la voir arriver. Comme d’habitude, il avait dix minutes d’avance. Cela faisait des semaines qu’il remettait au lendemain l’occasion de la croiser ; aujourd’hui, pas question de la rater. C’est que, maintenant, il avait du répondant.

Ponctuelle comme une horloge, la jeune fille se pointa. Quelle attitude adopter ? Lui qui, d’ordinaire, réglait tout dans les moindres détails, ce qui ne l’avançait guère car les événements se déroulaient rarement comme il l’avait prévu, n’avait bâti aucun plan. Il n’y avait même pas songé. Pourtant, il restait calme. Il la regardait approcher ; elle fouillait activement dans son sac. Elle lui semblait plus grande qu’il l’avait imaginée, du haut de son perchoir. Il sortit son portable et fit mine de le consulter. Elle arrivait à sa hauteur.

– Pardon, Monsieur, j’ai perdu mon téléphone ou on me l’a volé. Puis-je vous emprunter le vôtre ? Car j’ai un coup de fil urgent à donner.

C’était elle qui l’avait abordé. De la plus banale des manières. Il leva la tête et la regarda. C’est vrai qu’elle était jolie. Peut-être légèrement plus âgée qu’il l’avait estimé.

– Bien sûr, fit-il en affichant le clavier virtuel à l’écran puis en le lui tendant.

– Merci, vous me sauvez, répondit-elle dans un gracieux sourire en s’en saisissant.

Immédiatement, elle composa un numéro. Discrètement, il s’écarta de deux ou trois mètres. Il la détailla. Oui, plus grande et la voix bien timbrée. Malheureusement, elle portait un pantalon. Il reluquait volontiers les jambes des femmes et regrettait qu’elles portassent de moins en moins souvent la jupe.

La conversation dura quelques secondes et elle lui rendit son téléphone.

– Encore merci, prononça-t-elle. Combien vous dois-je ?

– Vous plaisantez. Ce n’est pas une communication de quelques secondes qui va me ruiner (en disant ces mots, il tapota sur sa poche qui contenait les billets). Qu’allez-vous faire ?

– Me rendre au commissariat déclarer la perte de mon portable. Il y en a un en haut du boulevard de l’Hôpital.

– Vous permettez que je vous accompagne ?

– Ce n’est pas la peine ; je ne veux pas vous déranger.

– Vous ne me dérangez nullement. Je venais de recevoir un appel m’annonçant que mon rendez-vous de ce soir était reporté à demain matin. Nous pourrons bavarder. Lorsqu’on a reçu un choc, parler soulage souvent.

Où allait-il chercher tout ça ? Lui qui manquait généralement de repartie, était parfaitement à l’aise et les mots venaient sans qu’il eût à les chercher. La jeune fille le regarda et sourit.

– Vous êtes gentil. Si cela ne contrarie pas vos projets, oui, je veux bien. Parler va me détendre un peu, car je suis bouleversée. Ce téléphone, j’y tenais, c’était un cadeau.

À les voir devisant en remontant l’avenue des Gobelins puis emprunter la rue Coypel, on aurait dit deux copains de longue date. En chemin, elle lui apprit qu’elle se prénommait Claire et qu’elle travaillait comme secrétaire dans une agence immobilière proche de la place d’Italie. Lui, ne se sentait plus le même homme avec cette liasse de billets dans sa poche. Pour commencer, il se présenta comme Frédéric, son second prénom, qu’il jugeait, on ne sait pour quelle raison, plus chic que Julien. Il n’était plus magasinier, mais informaticien, profession plus reluisante, toujours selon lui. Elle lui demanda d’où il venait. Pour ne pas se couper, il prétendit arriver d’Orléans, qu’il connaissait un peu, y ayant passé quelques années durant son adolescence. Il se lança dans une pure fiction, selon laquelle un client de son employeur orléanais avait remarqué ses compétences et lui avait proposé d’installer le réseau informatique du magasin qu’il allait ouvrir dans la capitale. Dans cette période où trouver un boulot relève du casse-tête, s’en voir proposer un, ça vous pose un homme. Il possédait effectivement quelques notions d’informatique, assez pour se débrouiller avec deux ou trois PC en réseau domestique, mais il aurait été incapable d’effectuer le travail qu’il était censé mener. Fort heureusement, Claire se déclara nulle dans ce domaine et aucunement intéressée par cette technologie des plus absconses. Elle n’utilisait que son téléphone portable, dont la plupart des boutons et des icônes lui semblaient bien mystérieux. De plus, son PC, au bureau, affirmait-elle, l’avait prise en grippe car il exécutait systématiquement le contraire de ce qu’elle lui demandait. In petto, Julien, ou plutôt, à cet instant, Frédéric poussa un soupir de soulagement. Au moins, elle ne découvrirait pas ses lacunes, indignes du technicien qu’il prétendait être.

Ils arrivèrent devant l’hôtel de police. Il lui souhaita bonne chance et qu’elle retrouve vite ce cher téléphone. Elle entra, et lui, fit demi-tour, puis se ravisa. Pourquoi ne pas l’attendre et lui proposer alors un café, dans un bistrot de la place d’Italie, pour qu’elle se remette de ses émotions ?

Décidément, ce Frédéric était bien différent du timide Julien qui avait peur de son ombre. Jamais ce dernier n’aurait osé lui proposer de l’accompagner jusqu’au commissariat et encore moins de l’attendre. Il aurait trop craint de passer pour un tantinet collant, ce qu’il redoutait plus que tout. Une vingtaine de minutes plus tard, Claire ressortait. Elle ne le remarqua pas, perdue dans ses pensées. Son visage était fermé. Il n’hésita cependant pas et l’aborda.

– Alors ? demanda-t-il. Ça s’est bien passé ?

Elle se retourna et l’aperçut qui marchait vers elle. Elle marqua de l’étonnement. Devançant sa question, il expliqua :

– Je vous ai attendue, devinant que vous auriez besoin de compagnie.

Elle ne répondit pas. Il enchaîna :

– Je vous propose de prendre un café dans un bistrot de la place d’Italie. Vous me raconterez.

Comme si la chose était entendue, il la prit par le coude et l’entraîna. Elle ne protesta pas, mais ne desserrait pas les lèvres.

Lorsqu’ils furent installés à une table de la salle du café, dont ils étaient d’ailleurs les seuls clients, il répéta :

– Alors ?

– Rien, répondit-elle.

Elle paraissait effondrée.

– Comment ça, rien ? Les flics ont quand même enregistré votre plainte ?

– Oui, mais ils ne m’ont guère laissé d’espoir. Les portables, m’ont-ils dit, on ne les retrouve jamais. Ils sont revendus sous le manteau.

– Il faut que vous avertissiez tout de suite votre opérateur pour qu’il suspende la ligne, sinon c’est vous qui paierez les communications. Faites-le immédiatement. Tenez, voici mon téléphone.

Heureusement, Claire était organisée. Malgré son trouble, elle retrouva son petit carnet au fond de son sac, contenant la liste des numéros utiles, dont celui de l’opérateur. Musique d’attente interminable. Julien, alias Frédéric, lui conseilla de raccrocher et de renouveler l’appel. Chance ou bonne tactique, cette fois, Claire eut assez vite quelqu’un en ligne. Elle raconta sa mésaventure ; elle expliqua qu’elle sortait du commissariat. Longue explication de son interlocuteur. Enfin, la communication se termina.

– Il faut que je confirme par courrier, avec copie du dépôt de plainte. Je n’ai pas dit que je l’avais peut-être perdu.

– De toute façon, le résultat est le même, puisque, effectivement, si c’est le cas, il ne sera pas perdu pour tout le monde.

– Merci, répondit-elle en lui rendant son portable. Heureusement que vous étiez là.

Entre-temps, Julien avait commandé deux cafés, dont un crème pour lui, que le serveur déposa sur leur table.

– Je n’ai pas voulu interrompre la conversation et j’ai pris l’initiative de choisir des cafés, j’espère que vous aimez ça.

– Ça ira très bien. Je prends plutôt du thé, mais aujourd’hui…

La conversation roula un moment sur le vol – ou la perte – du téléphone. Tout à coup, Julien – disons plutôt Frédéric, car tant d’esprit d’initiative et d’aplomb ne ressemblaient guère au falot Julien – Frédéric, donc, demanda :

– Vous habitez le quartier ?

Surprise de Claire, qui fronça ses jolis sourcils. Nullement démonté par ce signe de méfiance, Frédéric poursuivit :

– Je vous ai dit que j’allais m’installer à Paris pour mon futur boulot, à Montparnasse. Actuellement, j’habite une chambre de bonne qu’un ami de mes parents me prête. Mais je ne vais pas y rester. Elle est un peu minable. Je cherche un appartement, genre grand T2 ou petit T3. Pourquoi pas dans le XIIIe ? Ce n’est pas très loin de Montparnasse et, pour le peu que j’en connais, l’arrondissement ne me déplaît pas. Mais à l’Ouest de la place d’Italie. C’est pourquoi je vous ai demandé si vous habitiez le quartier, au cas où vous en connaîtriez un.

– Je comprends, fit Claire, dont les traits parurent se détendre. Je travaille dans une agence immobilière, mais je ne traite pas les dossiers. Je m’occupe de l’administratif et de la comptabilité. Je vais voir avec mes collègues. Combien comptez-vous mettre ?

– Le prix du loyer n’est pas vraiment un problème, répondit Frédéric, comme si c’était secondaire. Le principal est que le logement me plaise.

Il lui décrivit l’appartement idéal à ses yeux. Claire l’écoutait attentivement, en hochant la tête.

– Je m’en occupe, assura-t-elle. Je vous dois bien ça. Tenez, voici la carte de l’agence. Appelez-moi dans quelques jours et demandez Claire. Il se peut d’ailleurs que ce soit moi qui vous réponde. J’espère avoir de bonnes nouvelles.

Frédéric se préparait au restaurant, qui serait le point d’orgue de la soirée, lorsque, regardant sa montre, Claire se leva en déclarant :

– On m’attend et je suis terriblement en retard. Il faut que je vous quitte. Merci pour tout. Sans vous… sans vous…

Elle s’éclipsa. Frédéric se retrouva seul et déçu de ne pas avoir pu mener son plan jusqu’au bout. Pourtant, en une heure, que de progrès accomplis, par rapport aux semaines de tergiversations stériles de Julien. Il avait noué le contact de belle manière et avait un prétexte en or pour la revoir. Qu’est-ce que cela lui avait coûté ? Deux communications téléphoniques et un café ! Quelle était la cause de la métamorphose du timide Julien en l’audacieux Frédéric ? La présence de la liasse de billets dans sa poche et de celles dissimulées chez lui ? Lui, ne posait pas la question. Il était devenu le brillant Frédéric, qui avait brusquement quitté sa chrysalide. En fait, pas tant que cela. Durant le trajet jusque chez lui, il redevenait le craintif Julien qu’il avait toujours été. La porte de sa piaule refermée, il vérifia que son magot...

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