Skhéma/Figura

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La théorie des figures a été longtemps considérée comme le principal, sinon l'unique, héritage valable de la rhétorique ancienne. Reconnue parfois comme une anticipation de la « poétique » contemporaine, elle s'est également entendu reprocher sa « rage taxinomique » (R. Barthes) et son incapacité à procurer des définitions, des descriptions et des classements satisfaisants.
Le temps est venu, pour réévaluer cet héritage, de replacer les figures dans leur contexte originel : dans le corpus théorique (variable selon les auteurs et les périodes) où elles s'inscrivent ; dans le vaste ensemble constitué par la rhétorique ancienne (avec ses versants pratique et spéculatif, ses finalités « poétique » et critique, ses « tâches » d'invention, d'expression, de structuration, d'action et de mnémotechnie) ; dans le contexte plus large, enfin, constitué par les recherches des grammairiens et des philosophes antiques sur la représentation et l'expression.
Telle est l'ambition du présent volume qui réunit vingt-deux contributions de spécialistes français et italiens, tous soucieux d'éclairer d'un jour nouveau un champ paradoxalement négligé.

Publié le : jeudi 1 janvier 2004
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EAN13 : 9782728838370
Nombre de pages : 384
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AVANT-PROPOS
Maria Silvana CELENTANO Pierre CHIRON Marie-Pierre N OËL
La théorie des figures, dites aussi figures de style ou encore «fleurs» de rhétorique, a souvent été considérée comme le principal – sinon l’unique – e héritage de la rhétorique ancienne. Au début duXXsiècle, on y a vu une anti-cipation remarquable des recherches contemporaines sur la «poétique» du texte immanent (opposée à la critique «psychologisante» ou historique). Mais cet hommage restrictif, rendu notamment par les courants formaliste puis structuraliste, s’est accompagné de jugements sévères: on a reproché aux rhéteurs anciens leur incapacité à donner des figures une définition linguis-1 tiquement satisfaisante, on a ironisé sur leur «rage taxinomique ». Ainsi s’explique que la théorie ancienne des figures, après une éphémère reviviscence critique, soit aujourd’hui un domaine de recherches négligé. 2 La «rhétorique restreinte» n’étant désormais plus de mise , le moment paraît venu de reconsidérer aussi l’ensemble doctrinal qui fut le bénéficiaire illusoire de cette restriction et de soumettre à un examen interdisciplinaire une théorie beaucoup plus variée et complexe qu’on ne l’a prétendu. En un mot, les figures doivent être replacées dans leur contexte, c’est-à-dire: • dans lecorpus(variable selon les auteurs et les périodes) dans lequel elles s’insèrent; • dans l’ensemble constitué par la rhétorique ancienne avec ses deux versants, pratique et spéculatif, ses deux finalités, «poétique» et critique, ses trois, puis ses cinq «tâches», invention(inuentio), structuration(dispositio), expression(elocutio), mnémotechnie(memoria)et action(actio); • dans le contexte plus large constitué aussi par les recherches, concurrentes et contiguës, des grammairiens et des philosophes antiques sur la représentation et l’expression.
1. Selon la formule célèbre de Roland Barthes dans son article «L’ancienne rhétorique. Aide-mémoire», paru dansCommunications, 16 (1970), et repris dansL’Aventure sémiologique, Paris, 1985, p. 85-165; voir en part. p. 156. 2. Depuis les années cinquante et les travaux de Chaïm Perelman.
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Avant-propos
Les mots eux-mêmes invitent à une telle entreprise: en grec,skhèmadésigne d’abord laposture, l’attitudedu corps, et cette première valeur demeure percep-tible dans lesskhèmataexpression verbalisée, volontaire ou invo- rhétoriques, lontaire, d’unèthos. Entre lelangage du corps, lesposesde l’athlète, du danseur 3 ou de l’orateur, et lesposes oratoiresqu’adopte le langage, aucune discontinuité . De plus, l’idée deposition, contenue dansskhèma, s’applique d’abord à un élément unique, mais peut s’étendre à laconfigurationde plusieurs éléments, dont chacun occupe une position relative déterminée; ainsi s’explique l’emploi deskhèmapour désigner lafigure de géométrieou, dans le domaine du langage, un usage du terme qui va de lafiguresous sa forme élémentaire (le trope) jusqu’à laforme donnée à l’expression (la structure formelle du signi-fiant), par exemple chez Aristote; on peut s’interroger alors sur les fonctions gnoséologiquesde la figure et le statut véritable des figures de la période (anti-thèse, parisose, paromoiose…) ou de la métaphore. Figuran’est pas l’exact équivalent deskhèma; il n’en est d’ailleurs pas, chez 4 les rhéteurs latins, la seule traduction . Mais, quels que soient les termes employés –figura,gestus,habitus,forma,exornatio,ornamentum, etc. –, la même continuité entre rhétorique et arts plastiques, rhétorique et géométrie, rhétorique et philosophie se manifeste à travers les mêmes problématiques de l’expression et de la représentation. Tel est l’esprit des différentes contributions de rhétoriciens, de linguistes et de philosophes qui se trouvent réunies dans le présent volume. Elles consti-tuent les actes d’un colloque franco-italien qui s’est tenu les 27, 28 et 29 mai 1999 à l’École normale supérieure, à l’Université Paris XII-Val de Marne et à l’Université Paris IV-Sorbonne, dans le prolongement de la journée d’étude intitulée «Vingt ans d’histoire de la rhétorique en France», présidée par Marc 5 Fumaroli et organisée par Laurent Pernot à l’ENS en novembre 1997 , et 6 dans la perspective d’autres rencontres analogues . Pendant ces trois jours, riches en exposés et en débats animés, dans un climat amical créé par de nombreuses affinités personnelles entre les partici-pants et par une profonde connivence des thèmes de recherche et des métho-des de part et d’autre des Alpes, le sujet et la pluralité des modes d’approche choisis se sont révélés féconds au-delà de toutes nos espérances. Nous souhaitons vivement que le présent volume ait un effet pour ainsi dire évocateur et que les lecteurs se transforment en auditeurs, tout comme s’ils avaient participé avec nous au colloque.
3. On notera la traduction donnée par Cicéron du termeskhèmadans l’Orator, 83:iis luminibus quae Graeci quasi aliquos gestus orationisschvmaatappellant. 4. Sur ces questions, voir les exposés de M. Casevitz et de C. Lévyinfra, p. 15-29 et 229-241. 5. Les actes de cette journée ont été édités par L. Pernot sous le titreActualité de la rhétorique, Paris, 2002. 6. Entre le colloque et la publication des actes a eu lieu en octobre 2001, à l’université de Chieti, la première rencontre organisée en Italie, sur le thème suivant: «Ars/Techne. Il manuale tecnico nelle civiltà greca e romana».
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Maria Silvana Celentano, Pierre Chiron, Marie-Pierre Noël
Une précision, pour conclure cet avant-propos, sur le choix de l’«Atlante» de Michel-Ange qui apparaissait sur l’affiche et sur le programme du colloque et que nous avons repris pour illustrer la couverture de ce volume. En souli-gnant la «dynamicité» et la potentialité plastique de la forme emprisonnée dans un bloc de pierre, cette image évoque précisément la nature particulière de la «figure», comprise dans ce sens le plus large, que nous avons voulu explorer. C’est le sens que rappelait Roland Barthes dans l’introduction aux Fragments d’un discours amoureux: «cs`ham, ce n’est pas le “schéma”; c’est, d’une façon bien plus vivante, le geste du corps saisi en action, et non pas contemplé au repos: le corps des athlètes, des orateurs, des statues, ce qu’il est 7 possible d’immobiliser du corps tendu »; c’est, pourrait-on ajouter, le glisse-ment structurant de l’informe au formé, de l’informulé au dit, de l’impensé au pensé, glissement (mais non conversion) qui laisse toujours persister dans la configuration nouvelle – ne serait-ce que comme souvenir, ou comme référence – quelque chose de l’état antérieur.
C’est pour les organisateurs du colloque et éditeurs de ces actes un agréa-ble devoir que d’exprimer leur gratitude aux institutions et aux personnes qui ont rendu possible cette double entreprise: à Chieti, le dipartimento di scienze dell’Antichità dell’università degli studi «Gabriele d’Annunzio» (dir. M. Vetta); à l’École normale supérieure, le département des sciences de l’Antiquité (dir. J.-P. Thuillier), le département de philosophie (dir. Cl. Imbert) et la direction de la recherche et des études littéraires (M. Trédé); à l’univer-sité Paris XII-Val de Marne, le Collège doctoral de la faculté des lettres (dir. P. Mengal) et l’E. A. 431 (dir. C. Lévy); à l’université Paris IV-Sorbonne, l’UPRESA 8062 (dir. J. Jouanna). Nous remercions également pour leur soutien les sections française (L. Pernot) et italienne (M. S. Celentano) de l’International Society for the History of Rhetoric. Notre gratitude va aussi, pour son patronage, à la Commission nationale italienne de l’Unesco. Enfin, nous ne saurions assez remercier Isabelle Brusson pour sa chaleureuse et efficace collaboration lors du colloque, ainsi que Luciana Romeri pour l’aide qu’elle nous a apportée dans la traduction des résumés.
Note sur la transcription du grec: Nous avons tenu à respecter les différentes trans-criptions du grec proposées par les auteurs, même quand ces transcriptions divergent pour un même mot. On trouvera donc pour`hcsamaussi bienskhèmaouschèma, voire skhêma(translittérations en usage), queschema(latin), schéma (français), schema (italien). Note sur la présentation typographique: Ont été appliquées à l’ensemble du volume les règles typographiques d’usage en français.
7. R. Barthes,Fragments d’un discours amoureux, Paris, Le Seuil, 1977, p.8.
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