30 ans d'antenne

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Quelques mois avant mai 68, l'auteur se penche sur son passé depuis ses débuts de journaliste, de critique de cinéma, puis son entrée dans le monde audiovisuel. Il nous fait revivre notamment le couronnement de la reine Elisabeth II depuis son salon. Ce livre nous restitue une télévision que nous ne pouvons même plus imaginer, où le téléviseur n'était pas encore le maître de la maison et où trois chaînes suffisaient à combler l'appétit du téléspectateur.
Publié le : mardi 1 septembre 2009
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EAN13 : 9782296679115
Nombre de pages : 345
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Table des matières

Avant-propos Préface de Max Pol Fouchet

page 9 11

1 – CHRONOLOGIE

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Approches ; Baptême des ondes ; Premières armes ; Paris Mondial ; Carte d’identité professionnelle agricole n°789 ; Radio Jeunesse ; Cent métiers, sans métier ; Quand la ville lumière était en panne ; « Ici, Radiodiffusion de la Nation Française »; Rue Cognacq Jay et autres lieux ; Bravig Imbs ; Théracité ; Avec les noctambules ; La danse de la robe de plumes ; La vieille panique… ; Salarié intermittent rémunéré au cachet ; Le disque boule de neige ; Apprenti sorcier ; Si… ; C’était pour rire ; Un phonographe dans une enveloppe ; Micro invisible ; Caméra invisible ; L’heure du mystère ; « Le nouveau pouvoir s’appelle TV » ; Don Quichotte, un rôle dangereux ; Plus ça change et … ; Comme si vous y étiez, comme si nous y étions ; Trois objets, une vie ; En direct de … ; N’être plus vivant, c’est risquer de mourir ; Le Grand Voyage .

2 – RADIOTELEANA

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De toutes les couleurs ; Trucages ; Petits négoces ; Frais de mission ; Paperasses et routines ; Argus ; La mémoire des noms ; Leurs mots .

3 – JOURNAL D’UN TÉLÉSPECTATEUR (1948 – 1958) 4 – EUX ET NOUS
Premières surprises ; Mystérieuses amitiés ; Passions ; Responsabilités.

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5 – DÉFINITIONS, MAXIMES ET AUTRES RÉFLEXIONS

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Définitions ; Variantes de réformes ; Pêle mêle ; Une convention de notre temps ; Le style moderne ; La tirade des nez de la Télévision Française ; Les autres aussi ; technique ; évidences ; responsabilités partagées ; lle grossissement du petit écran ; de la communication radiophonique ; présence ; projections de soi-même ; le direct ; la grande université populaire ; la Radio et la Télévision envahissantes ; une éducation qui reste à faire ; respecter le public ; comment peut-on être sans télévision ? ; les mirages du petit écran ; de la démocratie directe par la TV ; difficultés ; dangers ; ne soyons pas dupes ; rêves et espoirs.

INDEX DES NOMS CITÉS

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AVANT - PROPOS
Jean Thévenot était vice président du Comité d’histoire de la radiodiffusion lorsque, en 1982, il me confia le manuscrit de ce livre. Son décès accidentel en 1983 puis des circonstances imprévues pour moi laissèrent à l’abandon le projet d’édition d’abord envisagé. Un demi siècle plus tard le manuscrit prend une allure historique tout à fait intéressante. Même ceux qui les ont vécu de l’intérieur de la RTF ou de l’ORTF n’imaginent plus ce qu’ont été les débuts de la télévision en France : de la fragilité des récepteurs au carcan parfois ubuesque de la gestion administrative, Jean Thévenot nous remet en mémoire ces heures glorieuses où les pionniers vont de l’avant, en dépit des obstacles. L’exemplaire dactylographié qui a servi à saisir le texte du présent livre était considéré comme un original par Jean Thévenot puisqu’y figurent diverses annotations et modifications de sa main, de sa plume. Je veux exprimer ici ma reconnaissance à Jean Jacques Ledos, ancien chef opérateur de la Télévision, Secrétaire général du Comité d’histoire de la radiodiffusion, qui a lui même écrit divers ouvrages dont un Âge d’or de la télévision, récemment paru à l’Harmattan. Il m’a aidé non seulement matériellement à établir ce texte mais surtout moralement par sa détermination à venir à bout de notre projet. Il a notamment souhaité que soit respecté fidèlement le texte de Jean Thévenot, sans s’élever en censeur de passages que d’aucuns peuvent trouver un peu faibles. Ces scories, si scories il y a, font partie de l’atmosphère dans laquelle fut achevée la rédaction de ces pages, à la veille de Mai 68. rp, février 2009

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PRÉFACE
Jean Thévenot est un ami. Je n’ai aucune peine à imaginer qu’il est tenu pour tel par d’innombrables fidèles de la télévision. Regarderais-je moins souvent encore l’écran, m’abstiendrais-je même de le regarder, Jean Thévenot serait l’une des rares présences qui résisteraient aux marées de l’oubli. À cela je vois plusieurs raisons. Simplement Jean Thévenot aime son métier. Mieux, il y croit. Or, ce métier est difficile, quand on se propose de l’exercer avec dignité, courage, droiture. Les grands mots ! On nous veut faire la leçon ! diront certains, étrangement ombrageux sur ce point. Reprenons ces termes. La dignité pour un homme de radio et de télévision, c’est d’être un homme tout court. Elle demande qu’on serve, par ces moyens neufs, les autres, l’autre. Certes, le public aime (ou croit aimer) les vedettes, mais les vedettes ne font pas la radio, la télévision. Pour que celles-ci soient faites, il est nécessaire que certains hommes poursuivent longuement un même dessein, le poursuivent d’émission en émission, de film en film. Si ces hommes deviennent des vedettes (comme Jean Thévenot) c’est par une énergie déployée au cours de nombreuses années, par la continuité de leurs efforts, en vertu d’un service prolongé. Le public ne s’y trompe guère. Il nourrit plus de reconnaissance qu’on ne le croit. Le dessein majeur de Jean Thévenot, si je ne me trompe, est de révéler les autres à eux-mêmes et de les révéler aux spectateurs, afin que ces derniers les découvrent à leur tour. Il ne s’agit pas d’un jeu gratuit de miroirs. Au contraire. C’est pourquoi Jean Thévenot s’efforce de dépasser l’interview pratiquée ordinairement, insuffisante pour un observateur passionné de la nature humaine. S’il tente des expériences d’enregistrement à l’insu de ses interlocuteurs, avec un microphone clandestin, ce n’était pas pour prendre d’aucuns dans un piège malicieux. Non. Le procédé répondait à un désir vif de dénuder l’authenticité des êtres derrière les masques de l’habitude ou de la convention sociale. J’aime lire, dans ce livre, sous la plume de l’auteur : « Pour ce qui me concerne, à travers une dispersion apparente, une même et unique préoccupation m’a guidé : essayer de découvrir dans sa vérité le dedans des choses et des gens ». Ce laïc place son confessionnal partout, même dans les lieux les plus 11

imprévus, et la confession avec lui emprunte toutes les formes, y compris celles du divertissement, du jeu. On lira, dans les pages suivantes, l’autobiographie d’un de ces hommes auxquels notre temps a confié – singulière aventure ! – la possibilité de tenir un microphone. J’ai lu avec passion cette première partie de l’ouvrage : c’est un document d’époque. Soudain le passé ressuscitait par la seule vertu d’un nom, que ce fût le périssable nom d’une vedette, telle Lilian Harvey, ou le nom doué de permanence d’un écrivain, comme Roger Martin du Gard. Compte surtout le choix d’un homme. Jean Thévenot a choisi la Radio, puis la Télévision. Il n’a pas cessé de leur être attaché, soit : d’espérer en elles, à travers les vicissitudes de l’Histoire. De la France d’avant-guerre à celle de Vichy, de celle-ci aux lendemains de la Libération et au régime d’aujourd’hui, nous voyons l’auteur se former d’abord, puis former son style d’animateur, comme on dit. Il ne nous conte pas ces faits pour céder à la satisfaction personnelle. Nous voyons bien ce que nous lui devons : une indirecte mais précise Histoire de la Radio et de la Télévision en France pendant vingt ans. L’histoire, qu’on le veuille ou non, d’un des phénomènes importants de la civilisation mécanicienne. Homme de radio, Jean Thévenot devint téléaste (faut-il accepter ce laid néologisme ?). C’était, pour lui, rejoindre son habituelle passion de la vérité : la parole désormais se voyait, les visages étaient entendus, la tricherie s’amenuisait. Ainsi s’explique son goût pour le direct, sur lequel je ne lui chercherai pas ici une légère querelle, bien que je ne partage pas toutes ses vues sur ce point. Mieux encore s’explique son attention à un autre devoir, lié à la nature de la télévision : le devoir de courage et de droiture. On le sait, la télévision fut longtemps dédaignée par les puissances politiques. Aujourd’hui, elles l’exigent à leurs ordres, elles y voient le moyen par excellence de leur propagande, de leur succès. L’homme de télévision se trouve donc obligé de résister à des pressions diverses, eu égard à l’honneur le plus élémentaire. Cette résistance (ou si l’on préfère : cette distance) est source de ce que nous appellerons par euphémisme, des ennuis. Jean Thévenot en a fait l’expérience. Mais il est heureux que certains hommes se refusent à dévier hors la ligne qu’ils s’étaient fixée. Heureux pour eux-mêmes. Heureux pour les autres. Heureux pour les techniques auxquelles ils ont donné leur activité. 12

Après tout, la Télévision et la Radio constituent un service social. Ce service ne saurait être s’il ne se fondait sur une défense constante de la liberté, de la justice. Jean Thévenot ne l’ignore pas. Et s’il écrit des « définitions et maximes », ce n’est point pour poser au moraliste, mais pour nous inciter à définir une morale des moyens audiovisuels. Qu’il en soit remercié. Max Pol FOUCHET

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Aux pionniers oubliés, évincés ou trahis. Et aux autres aussi. À tous ceux qui ont fait la Radio et la Télévision. À tous ceux qui les sauvegarderont.

Trente ans de souvenirs de Radio et de Télévision. Rassurezvous, très chères, j’ai commencé tout petit. Dès qu’on a, non seulement quelque peu agi, écrit et parlé, mais aussi quelque peu vu, entendu et retenu, ça vous démange de le raconter. Et, aussitôt, apparaît la vanité de l’entreprise si elle ne consiste qu’à se raconter, quand il y a là une nouvelle occasion d’informer, de distraire et d’éduquer (jusqu’à nouvel ordre, la devise de notre Télévision et même de toute l’Eurovision). Soit un drôle de problème, que longtemps j’avais cru insoluble. Étant posé, si l’on veut bien me permettre cette profession de foi liminaire, que je ne suis ni méchant de nature, ni incapable de prendre mes responsabilités, ni jaloux de la notoriété que certains de mes confrères ont acquise par des moyens ou au prix d’un style que je ne leur envie pas, quand je ne les réprouve pas, je me heurtais au dilemme suivant. Dire toute la vérité sur les gens et les choses peut être utile au public, comme à la Radio et à la Télévision elles-mêmes. Mais c’est risquer, tout en les blessant inutilement, de se mettre sûrement à dos plus de gens que de choses ne s’en trouveront éventuellement améliorées. Taire tout ce qui pourrait être déplaisant pour quiconque, impossible. Alors, à quoi bon écrire ? Des livres ont ainsi paru, où n’étaient cités que ceux au sujet de qui l’auteur avait envie de tenir ou se plaisait ou se forçait à tenir des propos aimables : d’où un tableau tronqué, pour ne pas dire truqué.

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Quant à maquiller les noms et les situations, si c’est d’une couche transparente autant revenir à la première solution et ce n’est plus qu’une variante de la seconde si on épaissit la couche. La même histoire peut être racontée de multiples façons, c’est l’enfance de l’art : Un jour, Anne Marie Peysson … Un jour, une des speakerines de la Première chaîne … Un jour, une speakerine de la Télévision Française … Un jour, Michèle Bercy (par exemple) … Au Japon, on raconte l’histoire suivante : une speakerine de Télévision… À supposer que je puisse avoir quelque chose de désagréable à raconter sur son compte, dans la quatrième formule probablement, dans la cinquième sûrement, Anne-Marie, certes, ne se reconnaîtrait pas. Mais l’histoire, peut-être, s’en trouverait tellement faussée que ce ne serait plus qu’une vague fiction. Comme si rien de réel n’avait été raconté. Alors, comment faire ? J’ai trouvé la solution. L’œuf de Colomb. Sauf cas exceptionnels, chaque fois que quelqu’un pourra être cité en des termes neutres ou agréables, j’emploierai son vrai nom ; chaque fois que la mention nécessaire pourrait lui être désagréable, j’inventerai un pseudonyme. Et il en ira de même pour l’éventuelle transposition de certains faits, circonstances ou situations. Comme il n’est guère d’individus qui soient tout bons ou tout mauvais, certains seront cités de deux manières, tantôt sous leur vrai nom, tantôt le nom d’emprunt, c’est-à-dire de prêt. Ce qui devrait, de surcroît, porter le suspense bien au-delà de celui que procure l’habituel récit à clé. Sans parler des hommes dont, à tort peut-être j’ignore l’identité et l’action passée ou présente, tout au plus pourraient se vexer ceux qui ne retrouveront jamais leur vrai nom, s’ils ne peuvent admettre que, tout bonnement, il n’y avait pas lieu de les citer, de quelque façon que 16

ce fût. Mais peut-être admettront-ils que, même quand on rédige des mémoires, on puisse avoir des défaillances de mémoire. De toute façon, quand la question n’est pas d’écrire l’Histoire mais simplement de raconter des souvenirs, on ne peut évoquer que les hommes au milieu de qui on a évolué et les événements qu’on a vécus ; fatalement le champ de l’évocation s’en trouve réduit. Pour éviter toute confusion ou autre complication, les noms prêtés seront tous empruntés à ceux que portent des rues de Paris et qui perpétuent le souvenir d’événements ou de personnages historiques lointains, sont descriptifs d’une activité ou d’une particularité locale ou évoquent des lieux (ce qui conduira fréquemment en banlieue, en province ou à l’étranger). Toute ressemblance avec une rue existant ou ayant existé ne saurait donc être fortuite. Mais, ça s’arrête là. Faut-il ajouter que l’adoption de ces dispositions me rendra d’autant plus attentif à ne pas manquer aux devoirs de la loyauté professionnelle. Ne pas cracher dans la soupe est l’abc de la bonne éducation. Quelque forte que puisse en être la tentation, je m’interdirai le recours à toute information interne et destinée à le rester, que je pourrais tenir de ma présence depuis près de trente ans dans la même maison, sinon dans les mêmes bâtiments. Seules, et si critiques qu’elles puissent être parfois, verront le jour les remarques qu’aurait pu faire un observateur venu de l’extérieur pour une enquête prolongée, un journaliste, par exemple. À cette seule nuance près que, même et surtout dans la véhémence ou l’ironie, il faudra lire entre les lignes de ces remarques un attachement à un métier et à une institution, que le journaliste extérieur ne saurait éprouver. De là, bien sûr, bon nombre de silences, probablement regrettables du point de vue du retentissement que tout auteur souhaite à son récit, mais moralement obligatoires. D’ailleurs, tout ce que je ne peux pas dire maintenant, ce sera peut-être pour plus tard, beaucoup plus tard.

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En attendant, Mesdames et Messieurs, approchez, approchez ! Permettez que je vous fasse l’article. C’est un article exceptionnel. En cinq parties entièrement démontables. Il y en a pour tout le monde. Si vous préférez lire d’abord la page 208, faites donc, je vous en prie ! Mais je vous signale que la 5, la 9 la 27 et combien d’autres ne sont pas mal non plus. J’insiste : comme les cinq parties du monde avant la Radio et la Télévision, cinq parties totalement séparées ! Vous pouvez commencer par n’importe laquelle. Vous pouvez n’en lire qu’une. N’en lire aucune. Mais alors, pourquoi avoir acheté le livre ? Ce serait de l’argent aussi bêtement gâché que la part de taxe d’auditeur-téléspectateur entrant dans les émoluments d’un inutile parachuté politique (je ne dis pas où, mais vous avez suivi mon regard, donc ça commence bien). Dois-je encore ajouter que, si, dans la première partie surtout, je me raconte, c’est surtout pour raconter le contexte, pour faire le tableau ou les tableautins d’époques et de moments dont on peut déjà dire que ceux qui ne les ont pas connus sont désormais les plus nombreux.

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1 – CHRONOLOGIE
Ce que je crois pouvoir maintenant appeler du nom malheureusement pompeux, même quand il est adéquat, de « vocation » a commencé fortuitement. Dès l’adolescence, je n’avais qu’une idée : écrire. Elle était mal venue dans mon milieu d’origine, provincial, bourgeois, catholique. Et contre l’hostilité que rencontraient mes projets, je n’eus d’abord d’autre recours que celui que ce milieu m’avait appris sous couleur de bonnes manières : la ruse. Après un stage désastreux chez les Jésuites, à Reims (ceux que Marcel Ophüls nous a présentés, à peine changés, le 1er novembre 1966, dans Seize millions de jeunes), j’étais revenu dans la ville de ma famille paternelle, à Troyes. J’avais repris place, au collège Urbain IV, sur les bancs qui avaient compté parmi leurs occupants antérieurs Louis Merlin ; ce que, quoique le connaissant depuis 1947, je ne devais apprendre qu’en 1962, en lisant son premier livre de souvenirs, J’en ai vu des choses. Le collège battait de l’aile. En première, nous n’étions que trois ou quatre. En philosophie, j’étais seul, passant toutes les heures de classe à prendre sous dictée le cours de mon professeur, au lieu d’avoir avec lui le dialogue vivant dont peuvent rêver les élèves des classes surchargées d’aujourd’hui et qui, miraculeusement, eût été possible. Je m’ennuyais. J’avais perdu quelque peu de mon goût initial pour les études. Et, quoique toujours premier (en même temps que dernier d’ailleurs), j’étais devenu un élève moyen. De surcroît, la démangeaison de l’écriture se précisait. À la maison, il n’y avait que de bonnes lectures : Le dimanche, L’écho, c’est-à-dire L’écho de Paris (où il m’était recommandé d’apprécier les dessins de M.F.N. – Madame Franc Nohain – et les contes de Jaboune) ; chaque jour L’Express, c’est-à-dire L’Express de l’Aube, que dirigeait l’Abbé Valton (de la famille des culottes Petit Bateau).

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Approches Par je ne sais plus quel concours de circonstances, je fus un jour présenté à l’Abbé Valton, dont la soutane, évidemment, inspirait confiance à ma famille, encore qu’elle trouvât l’homme un peu trop original (une préfiguration conservatrice du chanoine Kir). À la faveur d’un de ces échanges devenus usuels aujourd’hui mais exceptionnels à l’époque, j’avais passé le rude été pré-hitlérien de 1932 en Allemagne. J’en avais fait le récit et l’avais proposé à une autre bonne publication, tellement bonne qu’elle était éditée par la Bonne Presse, un hebdomadaire pour la jeunesse intitulé A la page. Tout naïf qu’il fut, mon récit y avait été publié. Puis, avaient suivi un reportage sur la fabrication du champagne (à quoi on s’occupait et s’occupe encore dans la famille de ma mère) et un reportage sur Troyes. Ces trois articles ayant été montrés à l’Abbé Valton, il eut l’indulgence (à moins que ce ne fût le fait de son originalité) d’en déduire que je pourrais collaborer à L’Express. Et, tout en préparant mon second bac, me voici lancé dans une apparence de journalisme : comptes-rendus de séances de patronage et autres articles d’une même envergure, Billet social, Billet des jeunes, etc. Tout cela, sous un pseudonyme (avec le prénom de Jack, que je considérais comme faisant plus chic !), afin d’éviter toute confusion entre mes deux activités. Résultat : un échec à l’examen de juillet, réparé à l’automne (après leçons particulières, à Paris, d’un professeur merveilleux – dialoguant ! – qui devait s’illustrer dans la Résistance, Alice Carbanne). Le moment était venu du choix d’une orientation décisive, avec ou sans études supérieures à la clé. Mon père étant éloigné par la maladie, ma mère par l’énormité du problème à quoi sa propre éducation ne l’avait pas préparée, mon frère par une prêtrise exercée dans le diocèse de Lyon, mes sœurs, quoique presque aussi largement aînées que mon frère, par la condition féminine, qui allait prendre une décision ? Surtout qui allait 20

me dissuader, voire m’interdire, d’entrer vraiment dans le journalisme, sans plus d’études, comme je prétendais le faire ? Une sorte de conseil de famille se réunit, qui m’a laissé le souvenir d’un conseil de guerre, du fait sans doute de celui qui, pratiquement, le présidait : un oncle que j’appelais « le marchand de canons » parce que, je crois, il fabriquait des robinets, que quelquesuns de ces robinets allaient à l’armée et qu’il était commandant de réserve, le sommet des grades concevables en ce temps dans une famille telle que la mienne. Cet oncle fort de son grade et de la prospérité de son industrie, cet oncle autoritaire, cet oncle devant qui enfant j’avais tremblé quand je jouais au mah-jong avec sa fille, cet oncle pour trancher trancha : Mon garçon, la littérature ne nourrit pas son homme. Vois Claude Farrère. C’est un officier de marine, qui, accessoirement, par amusement, écrit. Georges Duhamel, c’est d’abord un médecin. Paul Claudel, un diplomate… Fais-toi d’abord une place dans les affaires. Et après, si vraiment tu y tiens encore, tu écriras… Tu dois faire les H.E.C. Nous venions juste de quitter Troyes pour Paris. Contre toute logique, j’affirmai que l’Ecole de Paris ne valait rien, que la seule bonne était celle de Lille. Comme c’était une école catholique, je fus entendu. J’avais mon idée derrière la tête : à Lille, loin de toute tutelle, après un bref essai loyal (?) aux H.E.C., je m’inscrirais à la Faculté de Droit et à l’Ecole des Sciences Sociales et Politiques. Ce qui fut fait. Et même, par-dessus le marché, j’entrepris d’apprendre le polonais. Précaution qui s’avéra d’ailleurs superflue quand, en 1934, j’allai en Pologne, où, à l’époque, tout le monde (d’un certain monde) parlait français. Car, depuis le précoce voyage en Allemagne et jusqu’à la guerre, chaque période de vacances, petites ou grandes, me vit dans un nouveau pays étranger. Ce n’est donc pas par hasard que, beaucoup plus tard, j’ai fait Le Grand Voyage et beaucoup de choses du même ordre. Ce n’est pas non plus un hasard si, dès mon arrivée aux Facultés catholiques de Lille, à la « Catho », ma sympathie s’est portée vers ceux qui organisaient la vie estudiantine et y faisaient écho notamment 21

par voie écrite : le bouillant président de la Fédération des Etudiants, Gaston Rohart ; Jacques Châtelain, directeur, et André Pierard, rédacteur en chef de Catho, la revue de la Fédération ; Emyl (oui, en ce temps-là, il l’écrivait avec un Y) Cadeau ; Léon Luttenbacher, bizuth comme moi et qui allait devenir l’un des illustrateurs attitrés de Catho. Quant à moi, j’en fus aussitôt nommé secrétaire de rédaction ; l’année suivante, rédacteur en chef. Une expérience qui n’aura pas été inutile, en ce qu’elle m’a tout à la fois appris les réalités abécédaires du journalisme (la mise en pages, les corrections d’épreuves, le travail au marbre) et fourni des ouvertures sur le monde littéraire et artistique que mes origines ne m’auraient jamais procurées. À la différence de ce qui se passait dans la terne bourgeoisie champenoise, à la Catho nous recevions assez souvent des visiteurs brillants, que ce soit pour le Gala annuel de l’Université ou dans d’autres circonstances, et de tous, bien sûr, il était question dans Catho : par exemple Pills et Tabet, Berthe Bovy (ma voisine de Neuilly, qui, il n’y a pas si longtemps encore, me disait ne l’avoir pas oublié) Daniel-Rops - et Madame Daniel-Rops, autre voisine de Neuilly, elle aussi se souvient. Cependant, la revue des étudiants était loin de suffire pour éponger mes flots d’écriture. Sur cent sujets divers, avec l’égale assurance que cet âge secrète et excuse, je rédigeai plus de cent articles, dont quelques-uns se plaçaient tant bien que mal. Comme si le Canard Enchaîné ne suffisait pas, j’entrepris même de créer un journal satirique. Avec Léon Luttenbacher, qui devait par la suite faire une belle carrière de journaliste dans son Alsace natale et dans un registre fort différent. Titre du journal : Le Chapeau, organe de la Section Française de la Confédération Générale des Travailleurs du Chapeau (S.F.C.G.T.C.) ou Parti Capitaliste- Ouvrier (P.C.O.), association de la loi de 1901, dont je crois bien que nous avions été jusqu’à déposer les statuts. Et quels statuts ! Art.1 – Le Parti constate que jusqu’à présent il n’a pas existé. Art.2 – Il décide que désormais il existera. 22

Art.3 – Le Parti, n’ayant rien fait jusqu’ici parce qu’il n’existait pas, croit logique, puisque maintenant il existe, de faire quelque chose. (…) art.18 – Le port du chapeau est obligatoire, sauf le dimanche, jour de repos dominical. Etc. Ah ! la belle, l’incroyable innocence ! À peine conçu le projet, je commençai la collecte des abonnements, pour payer la fabrication du premier numéro, dont la vente serait tellement fructueuse (le monde entier, n’est-ce-pas, n’attendait que ça) qu’elle paierait le deuxième numéro et ainsi de suite ! Mes victimes : les gens que je connaissais et qui, tout dissemblables qu’ils fussent, avaient en commun d’être typiquement ceux ne pouvant trouver aucun intérêt à une entreprise loufoque fondée sur une expression à la mode et sur un « programme » annonçant quatre ans à l’avance celui de L’Os à moelle : de vieux parents lointains n’ayant pas encore eu de revers, des ecclésiastiques, des hobereaux polonais (pour la seule raison que c’est cet été-là que j’étais allé en Pologne ; sinon, c’eût été des enseignants danois, des industriels anglais ou des fonctionnaires espagnols). Et le plus fort, c’est que je ne suis pas resté bredouille ! Ma cause fût-elle mauvaise ou ridicule, j’ai toujours eu le goût d’y gagner autrui. Madame Tillon – celle-là même qui devait être un modèle de dignité dans les camps de concentration et y mourir – avait l’indulgence de me recevoir souvent dans son bureau de directrice des Guides Bleus chez Hachette, de m’écouter patiemment, de s’intéresser à mes élans quelque peu désordonnés et elle me disait qu’avec cet appétit de la persuasion je devrais devenir avocat ou entrer dans la diplomatie. Mais, ç’aurait été suivre des filières, m’enfermer dans des cadres rigides auxquels se refusait ce que je croyais n’être que mon esprit d’indépendance et qui était peut-être aussi l’esprit de la facilité, du moindre effort. Pour l’heure, je faisais des abonnements à notre futur journal, soutenu dans mon dynamisme conquérant par la découverte récente 23

d’une sorte de performance attribuée à Aristide Briand, pour qui j’avais une admiration sans bornes. Histoire ou légende ? Un jour d’hiver rigoureux, Briand, sorti en veston, aurait rencontré dans la rue un ami portant un bon gros manteau et, en quelques minutes, il l’aurait convaincu de lui donner ce manteau séance tenante… Cette affaire du manteau, plus étonnante encore que le partage spontané de Saint Martin, m’avait fasciné. Moi aussi, je devais décrocher par persuasion non pas un manteau mais les subsides nécessaires à la naissance d’un Chapeau chimérique. Ce journal, faut-il le dire, ne vit jamais le jour. Et, faut-il l’ajouter, je remboursai tous les abonnements recueillis. Ce qui, après que quelques frais eussent été engagés, n’arrangea pas mes finances et m’obligea à redoubler d’ardeur dans ma production d’articles pour des journaux existants, un certain petit commerce de vente de timbres par correspondance que j’avais monté à Troyes et essayais de maintenir m’ayant tout juste permis de me payer une « pétrolette ». C’est de Lille que je commençai une collaboration à L’Aube qui devait durer plusieurs années, se prolongeant à l’occasion en activité de revuiste. Chaque année, pour compléter le fruit des souscriptions auxquelles sa vertueuse indigence l’obligeait à recourir, le journal organisait une Kermesse, au cours de laquelle était représentée une Revue, d’un style qui eut été celui des chansonniers en pension au patronage. Il m’arriva d’en être le co-auteur avec Louis Terrenoire et Pierre-Louis Falaize. Notamment en 1937 où un tableau d’anticipation présentait comme de la science-fiction la nomination de Georges Bidault, incarné par Jean-Richard (le journaliste, pas l’autre) à la Présidence du Conseil, en 1950… L’Aube après L’express de l’Aube. Abonné à l’aube. Où, souvent, je me fusille moi-même, poussant jusque-là le travail, c’est-àdire jusqu’à l’épuisement. Si je croyais à la prédestination… En ces temps quasiment préhistoriques où la jeunesse n’était pas chloroformée, déviée vers les faux problèmes devenant à force réels, nous étions passionnés de politique. Pour un bon jeune homme catholique et bourgeois, le comble de l’horreur possible était alors de s’enrôler chez les démocrates24

chrétiens, les rouges chrétiens comme écrivait Maurras d’une plume trempée dans le fiel à défaut de sang. Et s’il voulait encore aggraver son cas, le bon jeune homme n’avait qu’à lire chaque mercredi Le Canard Enchaîné. Je fis l’un et l’autre (allant pour ce qui est du Canard, jusqu’à en imposer la lecture à haute voix et dans le silence à des réunions de rédaction de Catho, comme on faisait d’ouvrages pieux dans les réfectoires des collèges !). Esprit de contradiction ? Goût de la minorité (je ne parle pas du Canard) ? Je ne sais. Plus vraisemblablement, tendances profondes et choix délibéré, puisque, de toute autre façon, je n’ai cessé d’y rester fidèle. À l’époque, je me croyais destiné à la politique (plus précisément à la politique étrangère – Briand, l’acuité des problèmes franco-allemands, mes voyages d’étudiant à l’étranger…) Erreur certaine, dont je suis revenu, précisément par et pour la radio et la télévision, qui devaient finalement me procurer des occasions d’activité internationale, sur un terrain autre que politique. Au lieu de poursuivre raisonnablement mon Droit, à 19 ans, je commis – il n’y a pas d’autre mot ! – un petit livre péremptoire, dont je peux sans courage donner le titre, Destin de la république, persuadé que je suis qu’on ne saurait plus guère le retrouver, même sur les quais. Signe particulier, ce petit livre était préfacé par le grand espoir de la Gauche chrétienne d’alors, le brillant éditorialiste de L’Aube, déjà nommé, Georges Bidault. Préface prudente, soulignant ma prudence, en des termes qui m’avaient quelque peu surpris et déçu et dont il ne me déplairait pas somme toute qu’ils fussent applicables à ce livre-ci : « Jean Thévenot n’a voulu bousculer personne. Mais il a posé un jalon et indiqué un chemin. Remercions-le de cette mise au point où la sagesse ne fait point tort à l’ardeur de la conviction et où circule, d’un bout à l’autre, le souffle salubre de l’espérance ». Préface augmentée, sur mon exemplaire personnel, d’une dédicace manuscrite, dont les premiers mots ont pris depuis un sens étrange : A Jean Thévenot, qui n’a pas craint de me demander une préface, ma première préface… 25

Résultat immédiat de cette publication pour le moins prématurée, revanche de la République assez mal servie : échec aux examens de deuxième année de Droit, réparé en automne, cette fois sans intervention d’un professeur mais par l’effet de révisions accomplies avec un co-équipier, Jean Oudinot. Quant à la troisième année, elle s’étira sur deux ou trois ans, bien davantage occupés par le journalisme. Il mange son blé en herbe, disait avec effroi un de mes anciens professeurs de Lille. J’écrivais ici et là, n’étant véritablement lié à aucun journal. Déjà sans doute ce goût de l’indépendance qui m’a fait choisir, tandis que la grande maison, elle, se transformait de RDF en RTF puis en ORTF, d’y rester immuablement un salarié intermittent rémunéré au cachet. Là, c’était à la pige, ô combien modeste, vu ma propension à ne jeter mon dévolu que sur des journaux et revues d’une honnête pauvreté. Et l’intermittence était extrême, non pas certes que je ne fusse pas productif, mais parce que cette production luxuriante était diversement appréciée par ceux qui avaient à la faire paraître. J’en concevais plus que du dépit, presque de la rage. À seize, dix-huit, vingt ans, on découvre tout, généralement dans l’exaltation, et l’on n’a de cesse de la communiquer aux autres, à qui, en fait, dans la majorité des cas, ça n’apprend rien. Mais sur le moment, on ne veut pas, on ne peut pas en convenir. Ce n’est que bien plus tard que j’ai compris quel service m’avaient rendu ceux qui me refusaient des articles ou m’obligeaient à les refaire : l’Abbé Valton à L’Express de l’Aube, Francisque Gay et Louis Terrenoire à L’Aube, les Dominicains et Joseph Folliet à Sept et à Temps Présent, Emmanuel Mounier à Esprit, Pierre Aimé Touchard (lui surtout - ah ! un certain article sur la perspective de la guerre totale considérée comme un moyen de sauvegarde de la paix !) au Voltigeur, d’autres encore. Durant toute mon enfance, marquée par « la Crise », je n’avais entendu parler que des gens ayant « des revers ». Nous ne devions pas faire exception. Tout en poursuivant mes études et ce très aléatoire journalisme de pigiste, il me fallut me mettre à un travail régulier. 26

Recommandé par ce même professeur de Lille qui s’inquiétait de me voir manger mon blé en herbe et n’en était pas moins élogieux sur mon compte, j’entrai, à mi-temps et aux appointements de 800 Francs par mois, à la Centrale catholique du Cinéma et de la Radio, tandis qu’en sortait, renvoyé de l’hebdomadaire Choisir pour de bien fâcheuses raisons, un jeune journaliste nommé Jean Hérold-Paquis. Aux côtés de Jean Morienval et d’André Alter, il allait être remplacé par mon ami retrouvé de Lille, Emyl (encore avec un Y) Cadeau. Quant à moi, qui n’avait pas vingt ans, de but en blanc je fus investi d’une étonnante responsabilité : voir des films à tire-larigot et leur appliquer une cote morale, méthode alors de fraîche invention et d’emploi forcené. On s’en doute, je n’étais pas seul à assumer cette tâche bien discutable, mais qui ne me semblait pas l’être, « conditionné », diraiton maintenant, comme je l’étais. Le plus actif des « visionneurs » était un abbé dont je ne me rappelle, grâce à Dieu, pas le nom – et c’est vrai – qui , pratiquement, ne décollait pas des salles obscures et s’y rendait avec sa cousine, une grande personne sèche et revêche comme seules les alcôves en forme de sacristies savent en produire. Journellement, l’abbé et sa cousine traquaient le décolleté généreux, mesuraient les tours de poitrine et de hanches, dépistaient les jupes courtes, dénombraient et minutaient les baisers lascifs, épiaient les mots osés, enfin faisaient l’inventaire systématique et minutieux de tout ce qui, de l’écran, pouvait agresser les âmes dans la salle, spécialement les jeunes. Moi, on me limitait aux films de série B, voire Z, considérés à l’avance comme ne posant pas de problème important puisqu’ils n’étaient caractérisés que par l’épouvante ou la violence : guerre, gangstérisme, bagarres, etc. Depuis lors, l’Eglise a entrepris de remettre les choses en place. En ce temps-là, qui n’est tout de même pas antédiluvien, il y avait interversion pure et simple. Mon jeune jugement était estimé bien suffisant pour apprécier ce qui en fait, et précisément chez les jeunes surtout, peut causer des traumatismes ou engendrer de funestes orientations. Je ne crois pas en avoir pâti moi-même. Mais, quand je 27

repense à ça, je me dis que j’aurais été bien plus à ma place devant les films réservés à l’abbé et à sa cousine – et avec moi, la cote eut été plus libérale ! La Centrale en question n’était donc pas que de cinéma mais aussi de Radio. Un jour du printemps de 1936, l’Abbé Henri Caffarel, qui la dirigeait, dans un style auquel je devais trouver plus tard une parenté en faisant la connaissance de Jean d’Arcy, m’annonça qu’un Congrès international catholique de radiodiffusion nous appelait à Prague. « Nous » ? Avais-je bien entendu ? Oui, j’allais l’accompagner. J’étais aux anges. J’admirais l’œuvre difficile accomplie par Masarik et Bènès, mais je ne connaissais pas la Tchécoslovaquie. Un pays de plus à ajouter à mon tableau de chasse aux kilomètres étrangers ! Et, pour la première fois, je serais en mission professionnelle, avec voyage en wagon-lit et tout ! De ce séjour je ne me rappelle plus grand’chose, sinon avoir trouvé Prague bien belle et les Tchèques charmants et avoir constaté que le latin aurait pu être un esperanto efficace comme le Concile devait le confirmer plus tard : c’est en latin que l’Abbé Caffarel conversait avec le curé de l’église où il disait sa messe. En revanche, je garde le souvenir le plus précis de l’épilogue de ce voyage : invité à parler du Congrès à Radio Cité, l’Abbé Caffarel me délégua à sa place. Le 14 mai 1936 à 19 heures. * * * * * * *

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Baptême des ondes Je ne vois plus l’immeuble, ni même le studio, mais uniquement le micro. Monté sur pied, un énorme micro frémissant dans un cadre métallique auquel le rattachaient de minces liens élastiques, un peu comme une grosse araignée au centre de sa toile. Et, debout à côté de cet objet la veille encore inconnu, Carlos Larronde m’expliquant gentiment à quelle distance de l’araignée j’allais devoir parler. Carlos Larronde, justement lui, l’homme même de qui je pouvais souhaiter recevoir le baptême des ondes, l’un des pionniers de ce théâtre radiophonique pour lequel je me passionnais, partageant les rêves de ses créateurs qui croyaient en faire le Huitième Art. Ce que j’ai dit, le temps que ça a duré, cela non plus, je ne me le rappelle pas. Ce qui demeure, c’est une impression. Une impression à la fois faible et forte : pas de trac (il ne devait jamais venir), mais l’exaltante sensation de l’irrémédiable (bien sûr, nous étions en direct), la conscience du « miracle » de la communication instantanée avec tant d’inconnus. Et pourtant, comme cette merveilleuse possibilité fut mal utilisée ! Selon ce qui devait être l’usage à l’époque, l’interview avait été entièrement rédigée et nous avons lu à tour de rôle, Carlos Larronde les questions, moi les réponses … Que je fusse appelé à parler au micro la première fois que j’en voyais un est peut être un signe du destin. Dans l’immédiat, cela me fit mesurer la médiocrité de mes connaissances radiophoniques, hormis la lecture des explorateurs du Huitième Art. Enfant, à Troyes, j’avais été un sans-filiste éphémère. Déjà dépourvu d’esprit scientifique, je manipulais peu adroitement les selfs du poste à lampes acheté d’occasion en vendant je ne sais plus quoi, des timbres sans doute. Certes, je trouvais assez excitant d’écouter un pays après l’autre, mais j’étais quelque peu découragé par la persistance des sifflements accompagnant l’opération. Ce n’est pas moi qui, partant de là, aurait inventé les Ondes Martenot ! Ce qui, d’ailleurs, était déjà fait. À Lille, j’avais un minuscule poste à galène, avec écouteurs en casque. Et parfois, le soir, dans le lit de fer de ma monacale chambre d’étudiant, il m’était arrivé d’écouter selon les préceptes des apôtres du Théâtre radiophonique, dans l’obscurité et, de surcroît, les yeux 29

clos, et de me sentir transporté dans des lieux bien différents, où surtout régnait l’épouvante. Le souvenir le plus fort qui me reste de ce temps est celui d’une pièce grandguignolesque intitulée, je crois, La main de singe, et l’impression de la puissance expressive d’une porte qui grince lentement dans la nuit, quand on ne la voit pas. Ce n’est que plus tard qu’en la découvrant dans le livre qui lui fut consacré je devais me passionner pour l’histoire extraordinaire, déjà vieille de dix ans, de Maremoto, prélude mineur des apocalyptiques Guerre des Mondes de Wells et Welles, et Plateforme 70, de Jean Nocher. (Ce radiodrame de la mer, de Pierre Cusy et Gabriel Germinet avait pour sujet un naufrage ; son ultime répétition passa par inadvertance sur l’antenne ; de nombreux sans filistes à l’écoute prirent la fiction pour une réalité, bien que, par les coordonnées indiquées, le navire eut été en perdition en plein Sahara ; il y eut un certain affolement et le Ministre de la Marine « soucieux de la sécurité en mer et de la tranquillité publique », interdit que Maremoto fût « radiophoné »). À Paris, il m’arrivait d’écouter le Parleur inconnu (Edmond Dehorter, le créateur du radioreportage), qui me fascinait par la vélocité, d’ailleurs restée inégalée, de ses relations de matches de tennis, ou Jean Roy, le speaker à la diction très personnelle de Radio Toulouse, et je trouvais fascinant aussi que, depuis le jour de l’ouverture de la station en 1925 et en douze ans, il soit resté 39.420 heures devant le micro ! Mais surtout je m’intéressais aux programmes gais du Poste Parisien, où des hommes d’esprit, en quelques années, ont presque tout inventé de ce qui, aujourd’hui, se donne pour du neuf, année après année, sous le nom de variétés : les Incollables (sept comme les sept sages de la Grèce : Claude Dauphin, Marcel Aboulker, Jérôme Arnaud, Maurice Diamant-Berger, Adolphe Borchard, Henri Kubnick, Maurice Bourdet) ; la Correctionnelle, de Maurice Diamant- Berger (le futur André Gillois), animée de façon étonnante par Jaboune, Claude Dauphin, Pauline Carton, Marguerite Moreno, Balder, O’Brady, Hieronimus, Sylvain Itkine, Robert Ozanne ; le Quintette des chansonniers (qui, me semble-t-il, avaient plus à dire et le disaient mieux il y a trente ans que maintenant) ; les multiples émissions de Jean Nohain, notamment avec Blanche Montel, Simone Renant, Coco Aslan, Félix Paquet ; les émissions de Pierre Dac et celles de Max Régnier ; les actualités rétrospectives de Jérôme 30

Arnaud, qui les évoquait au présent, accompagné par Wiener et Doucet jouant au piano les airs du moment révolu ; du même Jérôme Arnaud, le magazine du temps à venir, Vingt ans après, où il ne prédit pas qu’en 1956, redevenu Gilbert Cesbron, il serait l’un des plus lus des romanciers les plus sérieux ; mais, pouvait-il le prévoir, quand, le soir, d’une voix de velours, il invitait les auditrices à tamiser leur lumière afin de mieux écouter « ce disque pour vous, chère petite Madame… » ? Ces variétés avant la lettre, sourdement c’est, au fond, cela qui me tentait. Mais j’étais à la Centrale catholique du Cinéma et de la Radio… Et c’est dans un tout autre secteur que je me mis pour de bon à « faire de la radio ».

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Premières armes Est-ce parce que j’avais été éloquent devant le micro de Radio Cité (ce dont l’Abbé René Stourm, qui venait de succéder à l’Abbé Caffarel, n’avait pourtant pas été nécessairement informé) ? est-ce parce que l’on trouvait que je maniais trop mollement la cote morale des films ? Toujours est-il que, tout en continuant d’assumer des tâches d’ordre cinématographique, je fus chargé d’assister le Père Roguet, responsable de l’Actualité Catholique à la Radio. Lectures dialoguées, interviewes, enquêtes, reportages, un petit train-train par quoi, après tout, il n’est peut-être pas inutile d’avoir commencé. Encore que la méthode des dialogues « naturels et spontanés » préalablement écrits me paraisse aujourd’hui bien dérisoire, comparée à l’actuelle liberté de ton, sinon de pensée. Exemple (avec une interlocutrice dont l’initiale, dans le texte, ne me dit plus rien) : « JT – Bonjour, mon Père D – Bonjour, mon Père PR – Bonjour, Madame. Bonjour JT. Comment allez-vous ? Madame, comment vont les enfants ? D – Très bien, merci… C’est aujourd’hui, je crois, mon Père, que vous nous parlez du mariage ? … » ou « - Mon Père, j’ai une question brûlante à vous poser… Ne mettez pas le feu au studio ! Mon Père,… » etc… Du moins, à cette expérience, menée souvent avec Emyl Cadeau, avais-je gagné un maître. Car, s’il est un homme en France qui, en plus d’une voix « bonne pour le son », a eu tôt le sens de la Radio, c’est bien le Père Roguet. D’ailleurs, ceux qui ont vécu ce temps se rappelleront qu’à la veille de la guerre il était devenu une véritable vedette. Et je crois bien que, l’humilité ecclésiastique fléchissant passagèrement, c’est en vedette qu’un jour il me montra un

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magazine où il figurait aux côtés de Mistinguett et de Maurice Chevalier ! Ce travail me valut notamment d’acquérir une ample connaissance de l’Exposition de 1937 et d’y assister à des essais de télévision (passant peut-être à côté d’un très jeune reporter sans savoir qu’il s’appelait, qu’il s’appellerait Jacques Donot), enfin et surtout de pénétrer dans ce qui était pour moi le saint des saints : le Poste Parisien. La plus exemplaire de ces entreprises qui, avec peu de gens et dans des locaux réduits, réalisaient de nombreux et grands programmes, les plus écoutés. Je vois encore dans sa minuscule cabine de speaker, à laquelle on accédait par un minuscule escalier tors, Maurice Pierrat, très élégant avec son monocle et qui, sur les ondes et au cinéma, aura été « la voix » d’un demi-siècle. Je revois une très jeune comédienne, nommée Jacqueline Dumonceau, arrivant avec tous les attributs de la vedette : un énorme chien, un énorme manteau de fourrure, énormément de propos volubiles sur les lèvres. Et que toutes les secrétaires (à la différence de tant de vieilles et austères femmes à chignon et en sarrau dans tant d’autres lieux) fussent jeunes, jolies, bien habillées, bien maquillées, gaies, souriantes appétissantes, séduisantes, quel éblouissement ! (De plus, pour comble de bonheur, deux d’entre elles avaient inspiré une devinette digne de Vermot et source sans doute de la suggestion d’une co-production Pierrat-Briquet. Elles s’appelaient respectivement Lapierre et Floch. Ce qui donnait : mon second est le bruit que fait mon premier en tombant dans l’eau !). J’aurais aimé trouver brusquement assez d’audace pour tenter de me faire une place dans ce monde brillant, qui tranchait tellement avec celui, trop sage et assez terne, que j’avais toujours connu. Mais, pour l’heure, il ne pouvait de toute façon en être question. La D.C.A. m’appelait à Rouen. Elle ne me garda pas longtemps. Peut-être pour avoir trop travaillé trop tôt et trop tard, je n’étais pas des plus florissants, pesant seize kilos de moins que « mes centimètres ».

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Deux mois après mes débuts d’artilleur, je fus versé dans le service auxiliaire, très précisément dans les C.O.A., les Commis et Ouvriers d’Administration, à Paris. Commis aux écritures dans un vétuste et sinistre bureau des Invalides, entre un aimable adjudant corse et quelques employées civiles, j’appris simultanément à faire des rondes (je ne parle ni du jeu d’enfants ni de l’inspection des geôliers) et à prendre l’ignoble pli de commencer à regarder l’heure à onze heures et quart et à dix-sept heures. Du moins, étais-je à Paris et pouvais-je poursuivre mes activités journalistiques. Quatre mois plus tard, j’y étais rendu totalement par une réforme temporaire. Selon l’étonnante formule de l’Administration militaire qui voue chacun de nous soit à la polygamie, soit à l’adultère, on me renvoyait dans « mes foyers ». Mais, à la Centrale Catholique du Cinéma et de la Radio, ma place était occupée. Et, d’ailleurs, je m’en ressentais de moins en moins pour des activités participant en partie de la censure. J’étais sur le sable. Sans y être vraiment. Puisque je bricolais de ci de là. Je bricolais et je cherchais. Ce qui me fit trouver un emploi de Secrétaire de Rédaction dans un hebdomadaire de programmes radiophoniques intitulé Le Petit Radio et situé à côté du Poste Parisien. Curieux souvenir. Le patron de ce journal qui avait des titres certains pour exercer son métier dans cette spécialité, considérait ses collaborateurs journalistes exactement comme des ouvriers travaillant à la chaîne. Nous devions pointer aux heures d’entrée et de sortie. Deux retards dans le même mois exposaient à un renvoi immédiat. Nous ne pouvions quitter le bureau sous aucun prétexte. Les sorties pour les besoins du service devaient faire l’objet d’une demande préalable à la direction. Tout ceci étant formulé dans une note impérative. L’essentiel de mon talent consistait à être là, derrière ma table (ou devant, selon la porte par laquelle le patron entrait pour s’en assurer), éveillé si possible. Mon premier travail était de lire les pièces que la Radio allait diffuser et d’écrire des avant-premières. Sans cote morale, grâce à 34

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