365 jours à Sassandra

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La Côte d'Ivoire en 2006 : Les émeutes anti-françaises de novembre 2004 ont déchiré les relations entre les Français et la population. Quand un blanc isolé, âgé de 60 ans, bénévole pour une petite association à 300 km d'Abidjan, est présenté comme pédophile par un groupe de malfaiteurs, et devient la cible de policiers véreux, cela s'appelle une machination. Quand un commerçant libanais escroque en plus ce solitaire, l'enfer commence pour ce dernier...
Publié le : mardi 1 juillet 2008
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EAN13 : 9782296200449
Nombre de pages : 230
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365 jours à Sassandra

@ L'Harmattan, 2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique, 75005

Paris

http://www.Iibrairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-05837-8 EAN : 9782296058378

Christophe Fardel

365 jours à Sassandra
380 noirs, un blanc, une prison mouroir... en Côte d'Ivoire Récit

L'Harmattan

Ecrire l'Afrique
Collection dirigée par Denis Pryen

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Aux 380 qui restent et à ceux qui suivront....

FIN

FAUSSE PREFACE, .PROVISOIRE

JUSTE

AVANT

LA

Ce récit n'a aucune ambition littéraire. n relate seulement, au jour le jour, les évènements que j'ai subis, il ne s'agit de rien d'autre. Les portraits sont réels. Les prénoms n'ont pas été modifiés. Au moment où j'écris les premières lignes, novembre 2006, je ne suis pas encore sorti de cette prison. Pour moi, je crois que les choses ne feront que s'améliorer. Je vais me tromper... Le nouveau consul, enfin sérieusement averti de mon existence après 5 mois, se mobilise comme il le peut, à ce moment là. J'ai voulu mettre, à la fin du récit préliminaire, c'est-à-dire au moment de l'appel, les évènements consécutifs à mon arrestation, arbitraire comme le reste. J'avais encore trop peur, trop mal, rétrospectivement, de revenir sur cette lére semaine de cauchemar. Je n'ai pas non plus écrit plus avant sur la machination qui a «créé» mon dossier. Les auteurs français de celle ci, dont j'ai oblitéré volontairement les noms et prénoms, se reconnaîtront. J'avais envie de donner les noms de tous ces hommes corrompus et malfaisants, qui ont formé la chaîne de mon arrestation, de ma mise au cachot, de mon déferrement à la prison de Sassandra, de la dureté de ma condamnation, du refus de ma mise en liberté provisoire pour raison de santé, des pressions sur la condamnation en appel. Tous, quand il s'agissait de percevoir de l'argent, ont été ou sans pitié (quand ils n'en percevaient pas), ou ont agi au minimum (quand ils l'ont perçu) trahissant leurs promesses pour faire augmenter leurs pots de vin, particulièrement certains magistrats, déshonorant leur robe. La Cote d'Ivoire est en guerre avec elle même. Les gens se haïssent tellement qu'ils ne s'aperçoivent même plus de la folie de leurs discours. Je ne lui vois aucune chance de s'en sortir avant des années, sans un chargement radical de leur mode de pensée. Ceci, pour un lecteur français semble n'avoir aucun lien avec le présent récit, mais ma triste aventure n'est que le résultat d'une façon de penser où la morale n'a plus sa place.

Tout est bon pour obtenir de l'argent, qui est presque l'unique sujet de conversation des uns et des autres. Tous les moyens sont bons pour s'enrichir. Cela donne des juges qui achètent leur charge 7 millions (10.500euros) des policiers qui achètent leur lieutenance 1 million (1.500euros). Tous ces personnages, souvent venus du peuple, sont alors incapables de verser ces sommes. Ils s'adressent alors à d'autres, à des usuriers qui leur prêteront le montant nécessaire avec un intérêt de 50 0/0.Le reste est facilement imaginable. Pour rembourser ces énormes sommes avec un salaire ridicule, il s'agit de se payer sur le justiciable. Le reste en découle. Toute la brutalité, la force de la justice devient l'axe, le moyen de s'enrichir ou de rembourser sa dette. Vous avez là la réponse à mes ennuis. Je pense que je quitterai le pays dans quelques mois, au moment où j'écris cette préface toute provisoire, pour n'y revenir qu'au minimum. Je compte épouser ma jeune compagne. Elle a été battue, insultée par des policiers ripoux. Elle a servi de monnaie d'échange pour me trouver, alors que je ne me cachais pas. A la lecture des médias ivoiriens, le citoyen peut constater que la police ne respecte rien, même pas la vie humaine. Les commissariats ne servent plus que de lieux de détentions arbitraires, bien souvent contre l'opposition politique, en ces années 2006, et 2007. Ce pays n'enquête sérieusement sur personne: 250 morts en mars 2005, des journalistes assassinés, des milices massacrant des dizaines de personne dans l'ouest, rien ne ressort. Les prisons sont devenues, si l'on en croit les journalistes, «l'antichambre de la mort», et personne ne réagit. Mais qu'un militaire français soit soupçonné du meurtre d'un bandit de grand chemin, de ceux qu'on appelle des "coupeurs de routes", et toute la presse pro gouvernementale pensera alors à notre pays et ses 4000 soldats sur place. Les deux pays divorcent inexorablement; pauvre Côte d'Ivoire! Tu te suicides et tes enfants ne font rien.... SASSANDRA novembre 2006.

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PETIT LEXIOUE DES MOTS USUELS DE LA PRISON (ET LEUR EXPLICATION) VENTILO : Adolescent dont la fonction, pour recevoir 100fr(0.15€) de salaire pour 5 heures, ou pour la nuit presqu'entière, est de ventiler son client. J'y retrouverai un voleur de porte monnaie vu le jour de mon jugement, les dernières heures avant de sortir. D était méconnaissable. D ne faisait plus que 40 kilos. FANICO: Dérivé de l'appellation donnée aux laveurs de linge d'Abidjan. Pour 100fr, y compris le savon, ils vous lavent un drap à la main. C'est le travail des "petits"; les adolescents ou jeunes adultes attachés à un "tuteur".

TUTEUR:
C'est le vieux cheval de retour, condamné à 5, voire 10 ans fermes (pas de sursis, pas d'amnistie, pas de réduction de peine à Sassandra), qui est désigné par le chef de cour pour s'occuper des petits, des primo délinquants qui débarquent. CHEF DE COUR: C'est un prisonnier, pratiquement coopté par les autres, mais désigné par le régisseur, qui est la liaison entre la direction de la prison et les prisonniers. C'est, financièrement, le point de passage entre la direction et la collecte des droits. LES DROITS: Ce sont des sommes obligatoirement données par les détenus, pour obtenir un meilleur sort. Ds commencent par 7.500frCFA (12€) pour n'avoir pas à transporter, chaque matin, les "barriques" d'excréments de la nuit. Les "barriques" sont des poubelles plastiques comme les nôtres. Ceci se continue par 6.000frCFA pour 3

sortir du "blindé" et dormir dehors, dans la cour non couverte. 10.000frCFA (15€) pour aller travailler au "champ pénal". De 25.000 à 50.000frCFA (75€) pour aller au jardin pénal, où je serai pendant un temps, vers la rm. 25.000frCFA (37€) pour coucher en cellule V.I.P., que nous appellerons "assimilés". Il Y a bien d'autres "droits". Tous se servent sur ces droits. Du simple chef de corvée au directeur (régisseur) qui, lui, prendra la plus grosse part, en passant par les gardiens (500frCFA/ jour pour petit déjeuner), les surveillants chefs. LE BLINDE: C'est l'endroit où atterrissent les détenus, à leur arrivée. Je n'y ai pas été, en tant que blanc, donc assimilé (V.I.P.). c'est le "château d'IF", version pays en voie de sous développement. On y compte jusqu'à 80 détenus pour 40M2. il n'y a pas, la nuit, de droit. Les règlements de comptes s'y passent à ce moment là. Il n'y a pas de cachot dans la prison ou de quartier de sécurité: pas de place pour mettre un détenu tout seul. D n'y a pas de quartier des mineurs. Les détenus hommes sont entassés ensemble, qu'ils aient pris 6 mois ou 20 ans, prévenus ou condamnés. LE CHAMP PENAL : C'est une unité où se trouvent généralement les détenus sans trop d'histoires ou pour lesquel quelqu'un a payé. C'est à partir du champ que sont sensés arriver les légumes pour la prison. En réalité, cela ne nourri qu'une infime partie des détenus, à commencer par ceux qui sont au champ. Le gardien en charge de cette unité, une immonde brute, aura l'intuition de l'écriture de mon récit, à un moment. D prendra peur et me maniera avec douceur, ensuite. La nourriture prend l'allure d'un gros trafic entre la prison et une généreuse donatrice, qui parallèlement s'en met plein les poches, avec la direction de la prison. LE JARDIN PENAL : Où je fus affecté, en 2 périodes, comme je vais le raconter. C'est le fourre tout du régisseur, pour ceux qui le paye. Normalement, il s'agit de fins de peines, qui acceptent de débourser de 25 à 50.000frCFA. ils quittent ainsi pendant la journée, la cour de la prison où ils dorment (sauf moi, le blanc) vers 6heures du matin, pour y revenir vers 18heures 30mn, à la tombée du jour, immuable en cette zone sub- équatoriale. D n'y a pratiquement aucune 4

surveillance au jardin pénal. Un détenu, à bout de force psychologiquement, s'en enfuira d'ailleurs. Le gardien affecté viendra, quand il a le temps, un jour sur deux. n fait travailler les détenus pour sa production personnelle, qui sera revendue sur le marché, à son plus grand profit. Je l'ai vu s'absenter, à mon grand plaisir, jusqu'à deux semaines. LA RATION PENALE: C'est l'unique repas quotidien de celui qui n'a rien; une assiette de riz blanc, ou de bouillie de maïs (comme pour nos poulets), ou deux bananes plantains crues à cuire soi même, sans foyer autorisé, ou enfin d'atiéké (couscous de manioc). Jamais de viande ou de poisson en un an de présence. Pas de légumes, comme nous l'entendons. Une vague sauce légumineuse locale. Valeur énergétique de l'ensemble: 800 calories. Seul le soleil fait la différence avec les camps de concentration, et l'absence de travail manuel. Et les prisonniers ne sont pas des intellectuels... CACAO! : C'est le cri que poussent les détenus à chaque nouvelle arrivée de déferrés. Un "cacao", c'est celui, le nouveau détenu, qui recevra un tuteur, nommé par le chef de cour. C'est le bonbon du tuteur, qui essaiera d'en tirer avantage pécunier ou de service (vente de cigarettes à son profit, linge à laver, cuisine sur feu de charbon de bois, etc..)

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I

L'ARRIVEE J'arrive au tribunal de SAS SANDRA, en provenance de SAN PEDRO. Tout de suite, je sens qu'il y a comme un dérapage. J'étais heureux dans le taxi, libéré. Après sept jours dans un cachot, n'importe quoi était bon. Mon ami MIMO m'avait promis que là s'arrêtaient les ennuis. J'y croyais. Il avait, disait-il, arrangé les affaires avec le procureur, et je sortirai libre du bureau. Je suis conduit par mon débonnaire gardien jusqu'au couloir où s'alignent des bancs, pour attendre. Je m'installe sur l'un d'entre eux et attend. Il fait beau, je sais que tout va bien se passer, j'ai confiance en mon ami MIMO. Je regarde mon flic passer aux greffes. Je passe aux toilettes. Il me dit que je peux abandonner mes valises là, et me conduit jusqu'au bureau du procureur, qu'il m'a indiqué il y a quelques instants. La porte est entrouverte, le procureur de dos. Sans se retourner, il me dit: Vous vous appelez Christophe FARD EL, et vous êtes inculpé pour outrage à la pudeur sur mineure de moins de 15ans . Reconnaissez-vous les faits? Non, je ne reconnais pas les faits...Et là, plus de discussion, pas de «étant donné les circonstances, vous êtes libéré» ou autre chose que j'attendais c'est: Vous êtes déféré à la prison de SASSANDRA. Vous comparaîtrez dans une semaine, le 1erjuin. Je croyais en un départ immédiat, et me vois, pour la 1èrefois de ma vie, en prison. Je suis abasourdi. J'emprunte le cellulaire de la copine du gardien (c'est assez décontracté, les transports de prisonniers, en Afrique) et appelle mon ami. En relevant la tête, j'aperçois ceux qui ont monté le coup contre moi, G.C., S.B., Rémy, qui se pointent sur le parking raviné du palais de justice. Je comprendrai bien plus tard que c'est pour apporter au procureur du gras pour mieux m'enfoncer. Naïfs Africains (enfm, quoique...) J'ai Mimo à l'appareil et lui dit que je commence à croire qu'il s'est moqué de moi. Je lui signale la présence des trois malfrats. Il me répond qu'il ne comprend rien «à cette merde», qu'il faut que je patiente, que dans quelques jours, je serais sorti. Totalement humilié, mes bagages dans les bras, je croise S.B., qui détourne la tête. Pas fier qu'il est.... 9

Je comprendrai bien plus tard encore, des semaines plus tard que je suis la première victime blanche de malfaiteurs, associés à la police locale. Sur le moment, je suis abasourdi, et ne peux qu'avoir un sourire ironique en regardant S.B., pour l'honneur. Nous reprenons un taxi (la justice Ivoirienne est pauvre) et j'arrive dans l'inconnu et dans l'enfer: La maison d'arrêt et de correction de Sassandra. SAS, pour les Ivoiriens qui collent des abréviations partout). (MAC-

Toutes les histoires courent sur elles. Y entrer, pour un blanc, est le signe de la déchéance totale. C'est à moi que revient maintenant cette mise à l'index. L'extérieur est fort joli, de loin. Au bord d'une plage de sable fin, un bâtiment carré, fermé, sans ouvertures. Quelques cocotiers se balancent au vent, comme dans les fIlms. Sur le côté, une petite annexe à 2 portes à claire voies. Devant l'entrée, ouverte, quelques gardiens très décontractés sont affalés à l'ombre de l'auvent, parmi eux, une gardienne, inévitablement. Je vide mes bagages du coffre du taxi, et l'on me dirige vers l'annexe -bureau. J'y dépose mes bagages à main. Cela à l'air de commencer comme dans les fIlms avec Alain Delon. Ce n'est pas antipathique. Je déballe tout, histoire de faire comprendre qu'il n'y a rien de dangereux. Je sais déjà que je vais avoir des problèmes de vêtements. Je les sors et déclare que je voudrais les emmener avec moi. Ici, pas de problèmes du genre de la France. Personne n'a les moyens de vous habiller d'un droguet de prisonnier. Et puis, je n'en aurai pas pour longtemps. Mimo m'a promis que dans quelques jours.... Alain Delon ne remettra pas sa montre, arrêtée depuis 7 ans à son poignet. Ou me la laisse. Pas de lacets enlevés. Il n'y a pas une seule paire de souliers dans la région. Nous sommes tous en TONG (tapettes pour les Ivoiriens, qui n'ont pas ce genre de personne en catalogue), ou en super hyper claquettes de marque PUMA, TRAINING, et j'en passe. Tout est d'origine certaines, c'est à dire, Changhai . On me demande ma ceinture et cela me fait presque sourire. J'ai commencé, depuis quelques jours, à rouler le pantalon qui devient trop grand. Pas de chaînes aux pieds, se serait trop cocasse. Je redeviens presque un homme libre. Lecture m'est faîte de la liste des objets qui sont dans mes bagages en consigne. J'en laisse un peu. Je ne crois pas à ce qui m'arrive. 10

Maintenant direction la prison elle même. Je n'ai même plus honte. Je suis entré dans l'univers carcéral. Personne n'assistera plus maintenant à ma déchéance, au dehors. Dans le cachot du commissariat, ce n'était pas pareil. Maintenant, c'est à l'intérieur qu'il va falloir être sur ses gardes. Passage au poste de garde: quelques gardiens souriants qui me refouillent, dont un qui me dit qu'il est possible d'aller prendre des bains dans la mer. Serait ce Byzance ? D ne me piquent aucun fric. Je ramasse mes vêtements et passe dans le «CARRE». C'est une cour, avec portes métalliques sur les deux côtés parallèles. D y a un prisonnier qui ouvre une porte et la referme avant que l'autre ne s'ouvre. C'est le sas. C'est à ciel ouvert, avec une grande bâche pour protéger des rayons du soleil. La porte vers l'enfer s'ouvre, et c'est l'enfer qui m'attend. Des centaines de types" tous plus fous les uns que les autres, m'attendent en hurlant. Les uns frappent sur du métal, d'autres hurlent «TOUBABOU, TOUBABOU : (petit blanc). J'ai peur. D ne faut pas leur montrer que j'ai peur, à ces bêtes sauvages. Ds sont des centaines et je suis seul. Même mon statut de «vieux», ne va pas m'aider. Je n'ai pas vu de chaque côté de la porte, deux balaises qui me saisissent par les bras, occupé quant à moi à tenter d'éviter les postillons du gars qui me hurle sous le nez. D'autres m'arrachent mes vêtements de rechange. Je vais me faire dépouiller comme dans une chanson de RENAUD. On m'entraîne de force dans une cellule bien dégueulasse. Pendant qu'on m'ordonne de me déshabiller, « à poil! complet », le hurleur me donne les lois de la prison: « pas d'homosexualité, pas de vol, pas de bagarre. » Ça rassure. À moins que ce ne soit du flan. Je suis à poil au milieu d'une foule en délire. Ds s'arrachent des mains mes fringues et les fouillent jusqu'à la moindre couture. Je ne suis pas sûr qu'il n 'yen a pas un qui va vouloir se payer mon pucelage. Rien de tout cela. Les affaires me sont remises, je renfIle mon pantalon. Pour la première fois de leur vie, ils ont vu une vieille bite, en forme de pinceau. Cela en a rendu certains perplexes. Un gros Mossi, aux dents pointues taillés au couteau, m'interpelle, il se présente comme le chef de cour.

Il

II me dit que le régisseur m'a prévu pour une cellule plus «sympa» que les autres. Celle dite des «assimilés». Seulement, il y a un hic. C'est 30.000 Francs (45€) à l'entrée.

- Pour combien de temps? toujours, si tu veux! », s'éclaffe t'il .

», lui demandais-je?

«Pour

Les murs de la cellule n'ont jamais été peints. C'est du parpaing enduit, avec, hors de portée, des lumières bareaudées de ventilation et d'éclairage zénithal. On voit tout de suite qu'il y a deux parties à cette cellule. La partie, (sans nattes», représentant une petite moitié, encombrée de gamelles diverses et de seaux remplis d'eau est la partie «travail». C'est là que l'on cuisine avant cuisson et qu'on entrepose le matériel de cuisine. On y marche avec ses claquettes. La paire (avec nattes» est réservée comme zone de sommeil. C'est là que, pieds nus, nous passons nos journées d'inactivité et nos nuits qui seront sans sommeil. Le long des murs sont entreposées toutes les pauvres richesses des uns et des autres, généralement dans des cartons. Quelques types sont allongés sans trop de réaction. Ils me souhaitent «bonne arrivée..» qui est l'expression de bienvenue usitée dans le pays, mais qui prend ici une sonorité toute particulière. Ces gars sont les V.I.P. de la prison, et moi je suis le pape. Ce sera malheureusement vrai. L'un d'entre eux présente les lieux et la règle commune. Ici, c'est la cellule des assimilés, la cellule des responsables (Responsable de quoi?). Nous avons choisi ce jeune homme, Guizot, quoiqu'il soit le plus jeune d'entre nous pour être chef de cellule, car c'est lui qui a le plus d'expérience. Cela fait sept ans qu'il est ici. Je n'en reviens pas: 7ans dans ce taudis! Je m'adresse à lui :

-

- Où puis-je

mettre mes affaires?

II me regarde, l'œil rond. II n'a pas compris un traite mot de ce que j'ai dit. Cela commence très fort. En fait, il parle le Français de côte d'Ivoire, version quartiers chauds d'Abidjan. C'est du (<NOUCRI». J'en reparlerai plus tard. Enfin, le ton qu'il met à ses phrases est très particulier et s'apparente plus à des prêches d'évangéliste, qu'à un discours autour de petits fours. Cela va être très difficile de communiquer. 12

Ce fut longtemps très difficile de communiquer, mais il devint mon plus sûr allié. Moi, je n'ai toujours pas envie de m'éterniser ici. C'est laid, c'est sale, les mecs m'inquiètent. Bon, plutôt que de se faire attaquer la nuit, pourquoi pas. J'accepte la proposition. J'entre en cellule. Le décor est la misère. Du linge est accroché sur une corde, en vrac, comme cela. Des nattes par terre et un capharnaüm d'équipement de cuisine. Les nattes couvrent la moitié du sol.

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ABOU LE SALAUD Après avoir été mis en mandat de dépôt, il m'est arrivé, le surlendemain. D s'est présenté comme venant de Mimo. D était chargé de régler mon histoire avec la magistrature, ce qui ne posait aucun problème, d'après lui. Il m'a demandé si une date avait été choisie pour mon procès. Dans une semaine, répondis je. C'est ce qu'avait dit le procureur. Pas de problème dans son esprit. D me proposa de correspondre avec lui par le téléphone du régisseur adjoint, présent lors de notre entretien, présenté comme un frère d'ethnie. Je sortirai lavé le jour du jugement. Tout baignait, j'avais de vrais amis avec moi, enfin. Je retournais, rasséréné vers mon bagne. Ce serait une expérience marrante, une de celles qu'on ne risque pas d'oublier, après la semaine d'épouvante du commissariat de SAN PEDRO. En me raccompagnant, il me dit à mi-voix:

c'est bien une unité pour le procureur, et une unité pour le président? c'est cela Répondis je, la gorge serrée. Je ne pourrais plus revenir en Cote d'Ivoire. Je n'aurai plus assez d'argent. Mais tout était réglé pour la petite, celle dont je m'occupais elle pourrait continuer son école. Mon jeune ami Libanais s'en occupera, je lui ai fait des chèques en euros pour cela.... Je ne reverrai plus ce salaud. On les appelle «intermédiaires». Ds négocient, en principe, avec les magistrats, le montant de leur 'pot de vin' [ 500,OOOfrCFA (765€)? 1 million de frCFA (1500€)?]. Pas d'innocence, ici. Pas de culpabilité. Le fric, le pognon, le pèze, simplement. La justice est un bizeness, en Cote d'Ivoire.

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LES JOURS ET LES NUITS... Voilà deux mois que je suis ici. Les jours se suivent. La nuit dans son début est une chose que je redoute. Vers la fin, elle sera mon refuge. Les gars de la cellule se racontent des histoires sans intérêt, détaillant à plaisir des conversations qu'ils n'ont pas entendues, commentant des jugements de tribunal ahurissants de bêtises. Les chiffres me tournent dans la tête: dix ans, vingt ans, sans preuves, bien souvent sans aveux, sur de simples présomptions. C'est vrai que les tribunaux Africains sont féroces. Je me mets à écrire, quand le silence commence à retomber. n faut que j'écrive, absolument, et je me met à écrire. Pendant ce temps là, je m'oublie en tant que moi. Je me regarde comme un autre. Ensuite, bien souvent, je ferme les yeux, et je rêve. Je rêve à un futur possible et proche. Voilà déjà un mois et demi que j'ai été arrêté. Cela est minuscule pour un humain moyen. Mais les heures sont des jours. J'ai retiré ma montre de mon poignet pour ne plus voir l'heure. Je m'étais surpris à la consulter toutes les dix minutes. Mon affaire me tourmente, je vais de déception en déception. Des tas de gens me baratinent dans un sens ou dans un autre. Depuis près d'un mois, depuis ma condamnation, je vais d'anxiété en anxiété. Cela me tue. Cela me tue lentement mais sûrement. Quelqu'un, je crois, m'a pillé mes comptes en banque. Qui? je n'ai pas la réponse. Mon ami Libanais?, son intermédiaire Ivoirien, ABOU? Ces deux ensembles? j'aurai un jour une réponse. Mais là, loin de tout, pieds et poings liés, je ne peux rien faire.

Je suis probablement ruiné des 6.000 Euros que j'avais patiemment,
pendant des années, mis de côté en prévision de l'année qui s'annonce. Le procureur général de Daloa" aurait fait tout un ramdam autour de mon dossier d'appel pour finir par dire, «je réclamerai seulement 2 mois, seulement il faut payer». Je n'ai plus d'argent. Je suis donc coincé. Voilà que j'ai les yeux fermés. J'imagine le régisseur qui va m'appeler au bureau pour m'apprendre ma libération. J'imagine que je vais téléphoner à ma copine pour l'inviter à venir me rejoindre dans un hôtel proche de la prison. Je sais que cela prend du temps à être libéré. Comme l'administration Ivoirienne à pris tout ce qu'elle a 15

pu trouver de mauvais dans la colonisation, qu'elle n'a pas appris encore l'existence du fax, il peut bien se passer 2 à 3 jours avant que l'ordre de libération me parvienne à la direction de la prison. Donc je peux imaginer, rêver à bien des combinaisons. Je souris parfois dans ma nuit, en pensant à mon 'fils' Guizot, le voyou 'Nouchi' dont je parlerai mieux, plus loin. Pour m'amuser, je lui ai acheté un jour du chocolat en poudre. Le NESCAO qu'on a tous avalé avant de partir à l'école. Je lui ai proposé, puis j'ai ajouté du lait concentré sucré. Il n'avait pas la pèche ce jour là. Insidieusement, au moment où il buvait, le regard dans le vague, je l'ai questionné: Alors, on redevient enfant? Ses yeux ont basculé. Une fraction de seconde, il m'a regardé avec sa mousse de lait dans les moustaches, et le regard de ses 8 ans Une fraction de seconde d'oubli. La nuit, il y a ceux qui ne dorment pas parce qu'ils sont malades. Il y a moi, qui suis malade, mais cela je ne cesse de l'écrire. Il y a mes voisins de cellule. Quelques uns sont malades de liberté, et c'est la nuit qu'ils arrivent à passer entre les barreaux et à rêver au futur et au passé. Mais il y a les malades physiques de la prison, avec des maladies dont je ne me souvenais même plus. Alasanne a un ulcère à l'œil. Il est pourtant d'une stricte hygiène. Musulman convaincu, il se lave quotidiennement du cul à la racine des cheveux, puisqu'il n'a plus de cheveux. Il faut souligner que sur 380 prisonniers, il n'yen a qu'un seul qui ne se rase pas la tête, et le reste. C'est un score de présidentielle locale. Le seul réfractaire a d'ailleurs été menacé d'amende, le premier jour. Cherchez le réfractaire. Revenons en à Alasanne;il empoussiéré qu'est la prison. est la victime de ce milieu

La nuit est propice à un petit coup de main discret. Je lui ai fait ses soins à l'aide de pommade auréomycine, de kleenex ou papier cul, et de ruban de scotch. - sans pouvoir me laver les mains. Je nous fais pitié. Alasanne aux deux 4x4, et aux 130 millions de dettes, mettra 5 jours de soins assidus à sauver son œil (abandonné par l'hôpital) de cette maladie de miséreux. 16

Je retombe souvent moi même dans des angoisses, annonciatrices de maladies. D'abord cela commence par une fièvre du soir. Puis je me mets à tousser. Je tente pendant la nuit de somnoler. J'ai des quintes de toux alors, qui m'arrachent la poitrine. J'ai la sensation de humer des litres de poussière. Je n'ose même plus respirer. La fièvre augmente, jusqu'à probablement 40, 41°, je ne sais plus. J'ai un mal de tête épouvantable. Et personne pour me soigner. Cela peut durer, 3, 4 jours. A la fin, l'adjudant, gardien chef, arrive et m'envoie dans les veines 2 à 3 poches de sérum. C'est reparti pour un tour. Je sais que cela va recommencer. Je le fais exprès. J'ai annoncé à toutes les autorités que je rencontre, que je ne passerai pas 2 ans dans ce camp de concentration. Je n'en veux à personne, pour l'instant; même pas au régisseur, ni à l'adjudant, qui est un homme qui fait tout ce qu'il peut. J'ai et j'aurai toujours beaucoup de respect pour ce dernier. Mais ils n'ont aucun moyen. Je viens de fêter mon 5ge anniversaire (enfin, fêter est un grand mot). J'ai vieilli de 10 ans. Je suis un vieillard qui n'a plus d'appétit, tant sexuel que gastronomique. Je sens que je vais quitter la Côte d'Ivoire, à la rm de cette histoire, pour n'y plus revenir. C'est le sentiment que j'ai alors. Ce que je sais aussi, parce que c'est mon dessein caché, c'est qu'en cas de confirmation de ma peine, dans trois mois, avec le régime alimentaire que j'ai et aussi que je m'impose, je n'aurai plus les défenses indispensables pour résister à une crise de palu, ou une des multiples maladies dont je suis atteint, les unes après les autres. Mourir, cela n'est rien, mourir la belle affaire, mais vieillir, oh, vieillir !!! n me faut les suivre, ces vers de Brel. Ne pas rester inactif. Choisir sa propre mort. Ne pas la subir, mais en être l'observateur détaché. C'est ce qu'il fit sous les derniers coups de bistouri du chirurgien. Quant à moi, j'ai décidé de ce mode de revendication, parce que le foutoir qui suivra mon départ, j'en suis sûr, pour l'autre coté du miroir, me vengera de tout le reste. Ma mort serait alors une revendication pour ce que subissent mes frères de misère. J'ai beau les mépriser un peu, ils sont mes frères humains. Aucun être humain ne peut subir la faim, les humiliations, les procédés infamants, sans être un jour pris à témoin de ce que ce pays est en régression totale. Dehors les gens se battent contre les milices, qui veulent imposer une présidence à vie. 17

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