40 boulevard Haussmann

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"40 boulevard Haussmann", c'est l'adresse des Galeries Lafayettes, le plus grand magasin du monde occidental. L'auteur, ancien directeur général des magasins du boulevard Haussmann de 1993 à 2006, retrace ici son parcours professionnel. Il nous livre les réflexions d'un homme qui, entré 40 ans auparavant dans cette entreprise familiale centenaire, s'est trouvé brutalement témoin de l'affrontement des "deux cousines héritières" dont la violence a fait la une des médias entre 2004 et 2005...
Publié le : dimanche 1 mai 2011
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EAN13 : 9782296813717
Nombre de pages : 257
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40, BOULEVARD HAUSSMANN
Graveurs de mémoire


Yvon CHATELIN, Recherche scientifique en terre africaine, 2011.
Pierre REGENET, Ma dernière pomme. De PRETY à Bissey,
Chroniques en culotte courte, 2011.
Jean-Paul KORZEC, Dans l’ombre du père, 2011.
Rachel SAMUEL, On m’appelait Jeannine
Michel LAPRAS, Culottes courtes et bottes de cheval, « C’était
comment la guerre ? », 2011.
Béatrice COURRAUD, Non je n’est rien oublié… Mes années 60,
2011.
Christine BELSOEUR, Une vie ouvrière. Un demi-siècle de
parcours militant, 2011.
Jean-René LALANNE, Le canard à bascule, 2011.
Louis NISSE, L’homme qui arrêtait les trains
Danièle CHINES, Leur guerre préférée, 2011
Jacques FRANCK, Achille, de Mantes à Sobibor, 2011.
Pierre DELESTRADE, La belle névrose, 2011.
Adbdenour Si Hadj MOHAND, Mémoires d'un enfant de la
guerre. Kabylie (Algérie) : 1956 – 1962, 2011.
Émile MIHIÈRE, Tous les chemins ne mènent pas à Rome, 2011.
Jean-Claude SUSSFELD, De clap en clap, une vie de cinéma
(Récit), 2010.
Claude CROCQ, Une jeunesse en Haute-Bretagne, 1932-1947,
2011.
Pierre MAILLOT, Des nouvelles du cimetière de Saint-Eugène,
2010.
Georges LE BRETON, Paroles de dialysé, 2010.
Sébastien FIGLIOLINI, La montagne en partage. De la Pierra
Menta à l’Everest, 2010.
Jean PINCHON, Mémoires d'un paysan (1925-2009), 2010,
Freddy SARFATI, L'Entreprise autrement, 2010.
Claude ATON, Rue des colons, 2010
Jean-Pierre MILAN, Pilote dans l'aviation civile. Vol à voile et
carrière, 2010.
Emile JALLEY, Un franc-comtois à Paris, Un berger du Jura
devenu universitaire, 2010.
Jean Michel Hallez


En collaboration avec Marie-Christine Daunis





40, BOULEVARD HAUSSMANN
































































© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-55381-1
EAN : 9782296553811













Le temps s’en va…


J’ai soixante-quatre ans. D’aussi loin que je me souvienne,
j’ai eu la hantise du temps qui passe. J’ai triché sur mon âge,
comme une starlette, jouant sur le fait que je « faisais plus
jeune ». J’ai détesté les anniversaires, les fêtes, les cadeaux,
la célébration absurde et enjouée de ce temps à jamais perdu.
J’ai fait bonne figure pour ne pas décevoir mes proches et
mes amis, j’ai feint d’adhérer à la chaleur de leurs souhaits.
J’ai défait les paquets et dénoué les rubans, remercié les
donateurs, souriant d’une joie d’autant plus éclatante qu’elle
était surjouée. Oh ! certes j’étais touché de la gentillesse de
ma famille. Les attentions des enfants, en particulier, me sont
allées droit au cœur. Mais, chaque année, la même angoisse
sourde est revenue par longues vagues oppressantes. Une
année de plus c’est une année de moins. Au diable les fêtes,
les présents, les bougies, le vin qui pétille dans les verres
effilés et allume des étincelles aux regards. Ce que je
voudrais, le cadeau inaccessible convoité dans le fond de
7mon âme ce serait, comme dans les contes, la faculté
d’arrêter le temps, d’en remonter le cours, d’être immortel.
J’ai souvent fait en sorte, pendant ma vie professionnelle,
de prévoir un voyage lointain pour échapper à ces
anniversaires que je maudissais. Je ne suis pas naïf pour
autant… C’était un piètre subterfuge. Il est l’heure d’avoir les
yeux ouverts ; à soixante-quatre ans, j’ai vécu beaucoup plus
qu’il ne me reste à vivre. Je sais aussi que l’angoisse et la
tristesse qui m’étreignent sont celles de la conscience de la
fin inéluctable, d’un au-delà imprévisible. J’ai soixante-
quatre ans et j’ai peur du noir, à l’heure où les ombres
s’allongent, comme l’enfant que j’étais, sans doute, car nous
changeons peu.
Pourquoi choisir, alors, d’aller fouiller dans le passé,
m’objectera-t-on à juste titre. Pourquoi s’acharner à retrouver
le fil détendu de la longue succession des jours ? Serai-je
seulement capable de me souvenir, moi qui oublie si
volontiers ce qui me gêne ?
Je n’ai pas de réponse précise ni même ébauchée à ces
questions. Je pressens simplement que le moment est venu de
rassembler les pièces, de composer un tableau avec les
images éparses.
J’ai commencé à réfléchir à cette entreprise. Serais-je
comme mon père dix ans avant moi, qui rédigea un joli livre
de souvenirs intitulé « Septante-sept » ? Que ferais-je de plus
surtout, dans l’évocation de mon enfance, alors que tout
semble contenu dans le récit alerte et plein d’affection de cet
homme à qui je dois tant ?
J’ai repris le livre de mon père, j’en ai relu les pages, j’ai
mis mes pas dans les siens. L’enfant Jean-Michel qu’il
évoque avec une tendre bienveillance n’est pas tout à fait le
moi balbutiant et diffus dont j’ai le souvenir. Un être n’est
jamais réductible au regard des siens, si attentifs soient-ils. Je
ne pourrai pas éluder le retour vers les sources, vers le
8continent perdu de l’enfance. Quelques images s’en détachent
encore nettement, j’y reviendrai.
Il me faudra aussi dénouer les longues années de ma vie
professionnelle, raconter les joies, les doutes, les ambitions.
J’ai eu de la chance, beaucoup de chance, moi, l’autodidacte,
de suivre une trajectoire brillante, de griller au passage les
diplômés des grandes écoles, les héritiers, les prétendants
légitimes… J’ai eu la rage au cœur d’y arriver. Pour cela, il a
fallu faire plus, toujours plus. Mieux, toujours mieux. Avoir
plus d’idées, travailler davantage pour affirmer mon droit à
être monté si haut. J’ai eu la chance d’être entouré de gens
exceptionnels, les membres de la famille Meyer, en
particulier. J’ai voulu aussi, car je les admire et je les estime,
ne jamais les décevoir et je suis heureux de cela.
À travers ce livre je veux aussi et surtout dire ma vérité de
témoin proche des deux familles fondatrices et en profiter
pour exprimer ma gratitude à leur égard.
Mais parlons net, l’heure n’est plus aux précautions
oratoires ou aux pieux mensonges dans l’entreprise que j’ai
choisie… Ces quarante années de travail, ces voyages, cette
obsession du dépassement ont servi aussi à arrêter le temps, à
flouter les contours de l’échéance fatale qu’il me faudrait,
rendu à moi-même, affronter. L’action est une drogue, un
alcool qui noie les souvenirs, leur donne un tremblé vaporeux
à la Turner, les rend aimables. L’action divertit. Elle m’a fait
négliger la leçon du père Jouandet, mon directeur de
conscience, comme on disait autrefois, au temps où j’étais
scout. J’ai entretenu avec lui une correspondance suivie
pendant trois ou quatre ans. Il préconisait, à titre d’exercice
spirituel, le retour sur soi, l’examen de conscience :
« Demande-toi chaque matin pourquoi tu es là
aujourd’hui, quel va être ton rôle, ta contribution à la vie de
ta famille, à ton travail » écrivait-il.
9« Demande-toi chaque soir ce que tu as apporté par ta
présence et tes actes, au sein de ta famille ou de ton
entreprise. »
Il va de soi que le père Jouandet avait surtout le souci des
hommes. J’ai entendu les mots du père ; plus tard, bien plus
tard, dans la bouche d’un directeur général des Galeries
Lafayette avec qui je n’ai — heureusement ! — pas eu le
loisir de collaborer bien longtemps. Il sortait aussi de chez les
jésuites et adoptait volontiers leur rhétorique efficace. Pas sûr
pourtant que l’homme ait été au centre de ses
préoccupations…
Mais, trêve de longs préambules, il me faut maintenant,
sans faiblir et sans reculer, affronter de regarder ma vie sans
complaisance, dans l’espoir de pérenniser le souvenir de tous
ceux qui m’ont, au passage, soutenu, aidé et aimé.
10










Petite enfance


Ma mémoire est incertaine. Je suis bien incapable de
restituer une histoire cohérente et continue de mes premières
années. Quelques images brillent d’un éclat plus vif, le trait
qui en cerne les contours est plus net. Elles évoquent des
souvenirs qui, mis bout à bout, composent un inventaire à la
Prévert, hétéroclite, sans logique, sans cohérence temporelle
souvent : qu’importe, j’ai choisi de les restituer dans leur
couleur originelle plutôt que de construire une aimable
fiction.
Mon plus lointain souvenir concerne la chambre familiale
à la Madeleine, près de Lille. Nous la partagions à cinq, mon
père, ma mère et les trois enfants. J’avais quatre ans et,
éveillé dans mon petit lit, j’écoutais attentivement le rythme
régulier de la respiration des dormeurs, leurs ronflements
parfois. Je scrutais la pénombre, je discernais les contours,
sur le mur, en face de mon lit, d’une assiette de bois ornée
d’un paysage de montagne. Et puis, faute d’autre distraction,
à la faveur de la torpeur douce de la nuit et de la chaleur des
couvertures, mon imagination empruntait des chemins de
traverse et commençait à battre la campagne. Je m’éloignais
des mornes brumes du Nord, du cadre étriqué de ce petit
11appartement en sous-location au premier étage d’une maison
bourgeoise sur le grand boulevard, proche de la maison de
mes grands-parents paternels et maternels.
Là, dans les demi-ténèbres silencieuses et familières je
devenais prince ou aventurier. Loin, bien loin des murs de la
chambre, je m’inventais des mondes, je m’attribuais
généreusement le beau rôle, celui de chevalier, du paladin au
service d’une noble cause. Mes exploits devaient sans doute
beaucoup aux histoires que l’on nous racontait, mais il n’est
pas impossible que le thème de ces fantaisies m’ait marqué
profondément.
La porte de l’appartement familial, en ces premières
années de la vie conjugale de mes parents, juste après la
guerre, dans une France dévastée, donnait directement dans la
cuisine. Cette pièce était le centre de notre vie et je revois
encore, au milieu, la table sur laquelle on m’allongea pour
m’ôter les amygdales, dans des conditions pour le moins
précaires. Je ne sais si je pleurai alors, mais soixante ans plus
tard, je me souviens parfaitement de la terreur qui me
tenaillait.
À table, chacun avait sa place, mon père veillait sur les
benjamins assis de chaque côté de lui et ma mère s’affairait à
la préparation du repas.
Nous étions nombreux (six naissances en dix ans !) mais
nous jouissions d’un calme relatif car nous ne parlions que si
nous étions invités à le faire. On se prendrait, parfois, à
regretter la sagesse de ces mœurs d’autrefois…
Nous nous accommodions sans regimber de ce souci des
convenances qui régnait plus ou moins dans toutes les
familles.
Je me souviens ainsi que pour faire perdre à mon frère la
détestable habitude d’écarter les coudes et de s’étaler sur la
table, on lui coinçait des bouchons sous les bras. Le jeu, très
efficace, voulait qu’ils ne tombassent pas. Il lui fallait donc
12garder les coudes serrés le long du torse… et manger comme
il se doit !
Le plan de la maison de mes grands-parents paternels et
maternels reste gravé dans ma mémoire. J’étais l’aîné de cinq
marmots vigoureux et donc remuants ! Pour soulager maman,
on m’envoyait souvent chez les uns ou chez les autres.
Je passais des heures à jouer aux petits soldats dans la
chambre de bon-papa Laridan déjà très malade et toujours
alité.
« Ne fatigue pas ton grand père, viens — disait ma grand-
mère — je vais t’occuper, viens cirer les pieds de la table et
des chaises ! ».
Armé d’un chiffon de laine, je m’acharnais à faire briller
le bois poli par l’usage et j’étais si fier du résultat obtenu que
je faisais admirer mon travail à chaque visiteur… Au fond, je
savais déjà me vendre !
Du côté Hallez j’étais le premier petit-fils, celui qui
assurerait la pérennité du nom (papa avait quatre sœurs) et
cela me valait beaucoup d’indulgence !
Je n’ai connu bon-papa Hallez que dans sa chaise roulante.
Il restait ainsi assis des heures dans la cuisine, près de la
table, sous le « coucou », pendule en forme de chalet suisse
dont le balancier était actionné par deux poids en forme de
pommes de pin pendant au bout de longues chaînes.
Ponctuellement, quand revenaient l’heure et la demie,
l’oiseau sortait par une petite porte et poussait son cri joyeux.
Cela tenait pour moi du prodige et me ravissait ! Je n’avais
pas encore, il est vrai, éprouvé la cruauté du temps qui passe
sans espoir de retour.
Je me plaisais beaucoup au jardin, terrain idéal
d’aventures et d’explorations audacieuses. Plus
prosaïquement je m’initiais ainsi au jardinage, occupation
que je goûte encore aujourd’hui, les mains occupées quand
l’esprit vagabonde.
13Ma marraine, tante Thérèse, la sœur de papa, m’avait
initié aux arcanes de cet art domestique et, quand les chevaux
du brasseur faisaient tinter le pavé de la rue de la Louvière,
tante Thérèse m’appelait sans tarder :
– Viens ramasser le crottin ! On va le mettre dans le
jardin ! On aura de beaux légumes !
Cet engrais naturel était fort efficace et c’était beaucoup
plus drôle que de vider la fosse d’aisance, chaque année en
septembre ! Nous avions les plus beaux poireaux de la rue,
certaines de nos pommes de terre atteignaient les cinq cents
grammes ! Je les pesais avec attention, Thérèse m’ayant
appris à utiliser la balance à fléau équipée de petits poids de
cuivre, qui trônait dans l’arrière-cuisine.
Je n’étais pas toujours inspiré cependant. Je fus un jour la
risée de mes tantes : j’avais planté une rangée de poireaux à
l’envers !
Je viens d’apprendre la mort de Thérèse au moment même
où je rédige ces lignes. Le destin joue parfois de mauvais
tours… J’aimais beaucoup cette femme discrète, toute de
dévouement et d’exactitude dans le respect de ses devoirs.
Elle savait s’émerveiller avec ferveur de la beauté des choses
les plus humbles.
J’ai retrouvé les jardins de mon enfance vingt ans plus
tard. Ils n’étaient plus à l’échelle de mes rêves, le « grand »
poirier était un petit arbre rabougri. Ainsi sommes-nous,
toujours désappointés de constater que la vie réelle est plus
étriquée que nos souvenirs… Cela concerne aussi les êtres ;
le gamin que j’étais en primaire regardait avec crainte les
« grands » de sixième, admirait et jalousait plus tard la
moustache naissante qui ombrait les lèvres des troisième… Je
les trouverais bien freluquets quelques années après.
De ces années-là surnage encore la Vespa de ma tante
Geneviève, qui la conduisait flanquée de son amie Milou. Les
deux jeunes femmes arboraient un foulard noué sous le
14menton, à la mode des années cinquante, comme dans
Vacances romaines.
L’uniforme de douanier de mon oncle Rémi m’en
imposait beaucoup et la gandoura blanche de l’oncle Pierre,
sur laquelle se détachait un grand chapelet noir, me semblait
d’un exotisme fascinant. Il me fit faire ma communion privée
en 1950 — j’avais cinq ans — lors d’un retour d’Afrique, et,
pour que je ne sois pas surpris durant la messe, il m’avait, en
quelque sorte, « entraîné » avec quelques hosties non
consacrées avant la cérémonie. Je confesse bien volontiers
qu’à ma grande déception, je n’avais pas trouvé ça très bon !
L’oncle Pierre était missionnaire, et des « petits Noirs »
comme on disait alors sans craindre la condescendance,
venaient souvent à la maison. C’était en 1952 ; nous venions
d’arriver en région parisienne. Le dimanche, mes parents
allaient chercher ces fils et filles de diplomates et de
ministres, comme Marie-Angèle, pour passer la journée en
famille avec nous.
Derniers souvenirs, enfin, de ces tendres années que je
livre pêle-mêle dans leur sincérité naïve et fragmentaire, nous
visitâmes un dimanche où toutes les machines de tissage
étaient arrêtées, l’usine textile de mon oncle Henri et nous
dûmes affronter cette tempête de neige pour nous rendre au
baptême de sa fille Christina !
15












L’âge de raison


J’allais avoir sept ans quand un examen de santé scolaire
révéla la présence de ganglions pulmonaires. Il fallait
m’envoyer « au bon air » en montagne, pour une durée de six
mois. On craignait encore beaucoup en ces années-là la
tuberculose de sinistre mémoire dont le spectre cesserait
bientôt de hanter les familles.
Je dus donc partir pour Saint-Gervais, à huit cents
kilomètres des miens. Je me revois encore sortir du train
après une nuit de voyage, serrant très fort la main de mon
père pour gravir le chemin pierreux qui menait aux Bérets
verts. C’était le nom du préventorium. Papa tenta bien de me
distraire en me faisant admirer la neige qui alourdissait les
branches des sapins car nous étions en janvier. Il
s’émerveillait du spectacle enchanteur de la vallée de
Chamonix, de la blancheur étincelante des sommets
couronnés sur leur crête de la gloire dorée des rayons de
soleil. C’était bien des réflexions d’adulte ! Que
m’importaient, à moi, la neige et les montagnes… Je n’avais
en tête, et au cœur, que le déchirement de l’absence à venir,
17l’angoisse de la séparation et le pressentiment des douleurs
de l’attente. Un mois, à sept ans, c’est l’éternité.
Je me retrouvai donc seul, livré au sentiment d’être
abandonné, dans ce sinistre réfectoire où je devais rester
jusqu’à la fin de mon assiette, seul dans ma chambre après
une maladie contagieuse, seul sur une chaise longue, une
couverture verte protégeant les genoux, devant la vallée
somptueuse dont la beauté me restait interdite. Je ne devais
rien faire, je ne pouvais pas bouger et cela ajoutait à mon
désespoir. Sans doute faut-il chercher dans cet épisode la
cause de mon activité frénétique d’aujourd’hui, source, cette
fois, de souci et d’exaspération pour mes proches ! Lors d’un
des voyages mensuels de mon père, je chaussai des skis pour
la première fois. Je reçus aussi la visite de ma grand-mère
paternelle et de maman, qui avait réussi à faire garder
Catherine, François et Hélène : c’était un tour de force
puisque les trois avaient entre quatre ans et quelques mois !
Cet épisode montagnard eut cependant une heureuse fin. Mes
parents purent me récupérer en pleine forme et je passai mes
vacances, en juillet, dans la région de Grenoble, à Saint-
Barthélemy où mon père avait loué une maison pour la
famille.
Le retour fut un grand moment : nous avions déménagé,
quitté le Nord pour la région parisienne et nous habitions
désormais un logement de fonction à la limite du Bourget et
de Drancy. Un vaste terrain vague s’étendait devant
l’immeuble et nous construisions des cabanes en planches
avec nos petits voisins, les Beguin.
Le trajet pour rejoindre l’école Sainte-Marie était bien
long. Je revois maman poussant le landau d’Hélène, flanquée
de Catherine et de François. En qualité d’aîné, j’ouvrais la
marche.
J’étais très épris de mon institutrice aussi avais-je
« emprunté » de l’argent dans le porte-monnaie maternel
pour acquérir et offrir à la maîtresse un petit pot de colle
18blanche dont j’adorais l’odeur d’amande. On en aurait
mangé ! On s’en régalait d’ailleurs parfois à l’aide du petit
bâton de plastique blanc niché dans le pot, à l’abri dans son
alvéole.
L’histoire du larcin et du cadeau se termina fort mal.
Maman découvrit le pot aux roses et m’asséna une leçon de
morale sur l’honnêteté et la valeur de l’argent. Le pire,
pourtant, restait à venir, car maman conclut sa diatribe par la
phrase suivante : « ta maîtresse se fiche bien de ton pot de
colle ! ». Ainsi mes efforts avaient été vains pour attirer
l’attention de cette charmante personne, pis encore, j’aurais
été ridicule à ses yeux… Je cachai mon désespoir, mais je me
rappelle toujours cette déception cuisante !
Je tenais ma revanche pourtant. Le jour des Prix, remis en
grande pompe devant les familles dans la grande salle du
cinéma Aviatic, nous étions convoqués sur l’estrade par ordre
décroissant ; comme dans l’Evangile, les premiers étaient les
derniers. Je fus appelé ce jour-là en dernier, lauréat du prix
d’excellence et six fois nommé. Ployant sous le poids de six
gros livres, je redescendis fièrement les marches sous les
applaudissements nourris des parents réunis, j’étais aux
anges !
Maman voulut sans doute m’éviter le péché d’orgueil et
prévenir toute vanité en me déclarant sur le chemin du
retour : « Tu ne mérites pas ce classement, tu l’as obtenu
parce que tu es le chouchou de Mademoiselle ! ».
Je me demande encore parfois quelle était la part de vérité
dans ce rappel à l’ordre sévère… et qui me chagrina assez
pour que je l’évoque encore aujourd’hui !
Les années 1953-1954 marquent le début d’une période
fervente. Tous les matins, je me levais aux aurores, le
premier, pour aller servir la messe. À jeun, j’affrontais la nuit
qui s’éclaircissait des premières lueurs pour traverser les
voies ferrées et rejoindre l’église. Je n’en menais pas large,
seul dans l’obscurité, mais j’avais revêtu les habits d’enfant
19de chœur, j’aimais le rythme mystérieux des paroles sacrées
dites en latin et les odeurs d’encens. Je me sentais à l’aise
dans notre petit groupe des Cœurs Vaillants animé par un
jeune vicaire très idéaliste qui faisait merveille dans cette
banlieue communiste.
Notre cri de ralliement était « A cœur vaillant rien
d’impossible ! » et cet élan de confiance m’exaltait.
Mon père, remarquant ma piété précoce, avait cru à une
vocation sacerdotale et était allé voir le directeur du petit
séminaire pour s’ouvrir de cette impression. Celui-ci avait
sagement conseillé d’attendre que mon désir fût déclaré et
affermi.
Le métier de mon père, qui travaillait à la SNCF, permettait
de voyager à bon compte, c’est ainsi que l’on me mettait dans
le train gare du Nord et que ma tante Thérèse m’attendait en
gare de Lille. Je ne perdis donc pas contact avec mes grands-
parents et mes tantes.
En 1953 j’entrai à l’école Saint-Joseph où il n’y avait que
des garçons. De Drancy à Aubervilliers, où était la seule
école catholique de cette banlieue « rouge », je devais
emprunter le bus à plate-forme de la RATP.
En 1954 je changeai de nouveau : on m’avait inscrit à
el’école de la Madone, dans le XVIII , où mes parents
pensaient se voir attribuer un logement, ce qui n’arriva que
plus tard ! Je devais donc, à neuf ans, prendre le train en gare
du Bourget pour descendre au Pont Cardinet et, de là,
rejoindre après un bon quart d’heure de marche
l’établissement tenu par les frères de Saint-Gabriel. Mes
parents avaient-ils conscience des risques encourus par un si
jeune garçon ? était-ce courant ? Je ne sais, mais je mesure la
différence avec nos habitudes actuelles : nous craignons
d’envoyer notre fille Solène au coin de la rue pour acheter le
pain ; elle a dix ans…
Pendant les vacances, nous partions deux mois et demi.
Mon père nous rejoignait en fin de semaine. Les préparatifs
20de l’exode commençaient quinze jours avant le départ : nous
montions la grande malle en osier que ma mère garnissait
après avoir mûrement réfléchi à ce dont nous aurions besoin.
Nous nous déplacions tous en train. Les transports étaient
gratuits ou plutôt, comme nous l’expliquait mon père, cela
faisait partie de sa rémunération : « Si je travaillais ailleurs »
précisait-il, « mon salaire serait plus important ! ». C’est ainsi
que nous avons voyagé en troisième classe puis en deuxième
classe et enfin, à partir de mes quatorze ans, en première
classe, au fil de l’avancement de la carrière de papa. De ce
fait nous n’avions pas de voiture : mon père passa le permis à
cinquante ans pour prendre le volant de la 2 CV… qui était
acheminée par rail, elle aussi, pour les longs parcours.
eEn 1957 enfin, nous avons quitté Drancy pour le XVIII ,
rue de la Chapelle. C’en était fini des interminables trajets
matinaux !


21












Mes parents


Il y a quelque temps mes parents me dirent : « Te
rappelles-tu Jean-Michel aujourd’hui (nous étions un 9 mai),
à cette heure, il y a de cela soixante-quatre ans, nous sortions
fiers et heureux de la basilique de Saint-Quentin où nous
venions de nous marier. » Je ne risquais pas, à dire vrai, de
m’en souvenir… Mes parents étaient d’une époque où « on
ne mettait pas Pâques avant les Rameaux » et je ne vins au
monde que trois cent soixante-treize jours plus tard, à Saint-
Quentin, un jour de Pentecôte. J’ose espérer que les lumières
de l’Esprit-Saint ne m’ont pas totalement oublié…
Mon père, Jean Hallez, est né le 12 juin 1921 à Lille dans
une famille du Nord très catholique (comme celle de ma
mère). Son père, comme mon grand-père maternel, travaillait
déjà aux Chemins de fer du Nord et se souciera, le moment
venu, d'y faire entrer son fils.
Lorsque mon père remarqua pour la première fois ma
mère, Michelle Laridan, elle n’avait que douze ans, mais il
sut très bientôt que cette toute jeune fille était la femme de
ses rêves. Il connaissait en fait depuis longtemps la fillette !
23Tous deux s’étaient rencontrés dans la classe enfantine de
l’école Sainte-Anne, située dans un faubourg de Lille nommé
Pellevoisin.
Unis pendant la guerre et très vite à la tête d’une famille
nombreuse, mes parents durent affronter avec courage les
aléas et les difficultés du quotidien dans une France meurtrie
et bouleversée. Je suis donc un pur produit de ce que l’on
appellera plus tard le « baby-boom »… expression à prendre
au pied de la lettre en ce qui me concerne puisque maman mit
au monde entre 1945 et 1955 deux garçons et quatre filles.
Mon père explique avec humour et réalisme que cet
enthousiasme pour le repeuplement de la patrie devait
1beaucoup aux méthodes contraceptives préconisées par les
jésuites, bien vite soupçonnés par leurs ouailles prises au
piège de la nature d’un manque de compétence évident !
Mes parents forment encore un couple uni et très épris. En
ce temps-là, mon père, très occupé par son travail, se
démenait avec énergie pour assurer le quotidien de sa tribu.
Les conditions de logement étaient très précaires en ces
années d’après-guerre. Le Nord de la France, en particulier,
avait été très rudement touché, tout était à reconstruire. On
s’entassait donc dans un inconfort à proprement parler
inimaginable de nos jours.
Ma mère, souvent seule avec sa marmaille, devait faire
face sur tous les fronts. Elle s’occupait des tâches
domestiques et des enfants, toujours chargée d’un nourrisson
sur les bras, souvent enceinte. Au début, cette jeune femme
de vingt-trois ans disposant de peu d’argent, dut, comme
beaucoup de femmes de l’époque, assumer presque seule la
lourde tâche de « mère au foyer », donc travailler sans
relâche. Vaillante et courageuse, elle assurait notre
quotidien ; toujours pressée par de nouvelles tâches, épuisée
parfois par le dur labeur, elle ne pouvait littéralement se
permettre le luxe d’être câline avec chacun d’entre nous. Cela

1 Méthode Ogino.
24m’a sans doute un peu manqué. Elle avait pourtant plus
d’indulgence pour ses garçons qu’elle se soucia vite de
rendre responsables et autonomes. Il n’y avait guère le choix,
à vrai dire, et, dès mon plus jeune âge, je fus habitué à
voyager seul et à me déplacer dans Paris, ville de tous les
dangers. Cela forme un caractère, mais a aussi un prix…
Maman, très pragmatique et directe, nous parla bientôt,
beaucoup trop tôt dans mon cas, des mystères de la
reproduction. Elle ne voulait pas, en effet, que nous eussions
de cela une vision déformée. « La petite graine, ça n’existe
pas, voici comment ça se passe… » m’asséna-t-elle tout à
trac. Je fus bien déçu d’une réalité si prosaïque !
Elle informa également mes sœurs et mon frère. Ce n’était
pas si habituel à l’époque. Je sus plus tard qu’elle avait été
affreusement vexée de passer pour une gourde, vers l’âge de
quinze ans, quand une copine plus délurée l’avait mise au
courant de ce que l’on appelait, généralement en aparté et
sans s’étendre sur le sujet, « les réalités de la vie ». Elle tenait
donc à épargner à ses enfants l’expérience d’une humiliation.
Cette jeune femme, comme je l’ai dit, assumait presque
seule le poids de l’éducation de sa nichée puisque papa
partait parfois le lundi pour revenir le vendredi. Il avait, en
outre, repris des études pour gravir les échelons à la SNCF.
Parti du « bas de l’échelle », il avait pu suivre les cours de
l’école d’ingénieurs des Arts et Métiers. Quand les enfants
étaient endormis maman l’aidait à potasser ses cours. En fin
de semaine, mon père surveillait mes travaux scolaires et un
de ses amis, diplômé de l’Ecole centrale, me donnait des
leçons de mathématiques ; il est vrai que j’en avais bien
besoin, ayant pris en grippe dès la sixième le travail scolaire.
Seules l’histoire et la géographie trouvaient grâce à mes
yeux.
La famille menait une vie paisible et réglée, gouvernée en
toute chose par le souci de respecter les convenances. Au
fond, nous étions très attachés aux valeurs de la bourgeoisie
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