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A coeur ouvert pour le Congo-Brazzaville, mon beau pays

De
292 pages
L'entretien qui façonne ce livre a porté sur des sujets les plus divers qui relèvent de l'identité d'un homme public à la fois connu et ignoré, de son enfance, de ses origines, de sa scolarité, de sa carrière intermittente, du banquier et de l'homme politique, de ses amis comme ses ennemis, de son exil en France, de la mondialisation et de la vision qu'il a de son rôle à venir dans son pays... mais aussi des relations entre la France et le Congo-Brazzaville.
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A cœur ouvert pour le Congo-Brazzaville, mon beau pays
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Points de vue Collection dirigée par Denis Pryen
Déjà parus

André CHAMY, Saddam Hussein: le crime et la potence, 2008. Jean-Claude MAYIMA-MBEMBA, La Violence politique au Congo-Brazzaville. Devoir de mémoire contre l'impunité, 2008. Banianga MUNONGO, Congo-Kinshasa: le chemin de la démocratie, 2008. Jean BRUNATI, De l'esclavage des Noirs à celui des camps
nazis, 2008. Jean-Roger ZIKA, Réflexions sur la question noire. Réponse à Gaston Kelman, 2008. Jean-Pierre AKUMBU M'OLuNA, réformes juridiques au Gabon, 2008. Libres propos sur les

Gaspard MUSABYIMANA, Rwanda: le mythe des mots. Recherche sur le concept « akazu » et ses corollaires, 2008. Pierre MANTOT, Le projet de société des Matsouanistes, Juste Joris TINDY-POATY, Claver Akendengué, 2008. À propos de l'œuvre 2008. de Pierre

Jean-Alexis MFOUTOU, La langue française au Congo-Brazzaville, 2008. Edna DIOM, Côte d'Ivoire.

et le fait divers 2008. éducatives

Un héritage empoisonné,

Askandari ALLA OUI, Mise en place de politiques locales dans la postcolonie de Mayotte, 2007. Pierre 2007. MANTOT, Les Matsouanistes

et le développement,

Jean-Loup VIVIER, L'Affaire Gasparin, 2007. Véronique Michèle METANGMO, du Zambèze, 2007. Le Zimbabwe. Aux sources

Ghislaine Nelly Huguette SA THOUD, Le Combat des femmes au Congo-Brazzaville, 2007. Maxime 2007. Anicet DJEHOURY, La guerre en Côte d'Ivoire,

ANGEÉDOUARDPOUNGUI

" A cœur ouvert pour le Congo-Brazzaville, mon beau pays

Entretien

avec Calixte Baniafouna

L'HARMATTAN

@ L'HARMATTAN, 2008 5-7, rue de l'École-Polytechnique, 75005

Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan l@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-05808-8 EAN : 9782296058088

Le mot de l'auteur
Vous dire ce que je savais de M. Ange Édouard Poungui quand je l'ai rencontré pour la première fois? Qu'il était banquier, puis Premier ministre au Congo Brazzaville. C'est tout! Pour en savoir plus de lui, il fallut qu'un samedi 15 avril 2006, je répondisse positivement à la proposition du colonel fLY qui me demanda de l'accompagner au domicile de M. Ange Édouard Poungui, à Sucy-en-Brie, dans la région parisienne, où il écoulait, depuis huit ans, ses moments d'exil. Seul dans un salon modeste, il semblait vaguement me reconnaître, avait-il confié au colonel, sans autre commentaire. C'est alors que j'ai commencé à découvrir l'homme qui, par tempérament, et contrairement à la signification donnée à son nom (de la déformation coloniale du mot mpungi qui

signifie « trompette ou petit instrument sonore servant à
appeler» en langue kamba), parle peu, et pas toujours comme un politicien roué. Ce premier constat n'est qu'un détail, certes, mais un détail de taille. Car, M. Ange Édouard Poungui a intégré, fin des années 1960, un système qui a accouché d'un parti politique pas comme les autres: le Parti congolais du travail (PCT). La croyance par M. Ange Édouard Poungui à un monde sans classes sociales ni Dieu du ciel l'a, bien avant la création du PCT, façonné en messie porteur d'un message « salutaire» pour le Congo Brazzaville: «mettre la religion dans la poche; brasser les tribus par le mariage comme moyen de réaliser et de réaffirmer l'unité nationale ». Quant au PCT, plus qu'un simple parti politique, cette association des « puristes» a laissé dans les esprits d'enfants que nous étions un sentiment de

« secte» composée d'hommes et de femmes fermes comme un roc. Un parti, devenu communiste et donc unique; l'État, rendu totalitaire et tentaculaire; et les forces de sécurité (armée et police), toutes-puissantes et omniprésentes. Et pourtant, ce n'est ni un roc sinistre ni un rocher insensible qui s'était dressé en face de moi. J'ai trouvé en M. Ange Édouard Poungui un être humain, un homme posé, calme, raisonné. agréable, ouvert au dialogue, parlant de tout et de rien, des amis, de la famille, du Congo Brazzaville, voire des craintes qui nous animaient à l'époque quand nous les prenions pour des monstres insaisissables et inaccessibles. Encore mieux, la tête bien posée sur ses épaules, M. Ange Édouard Poungui m'a semblé loin d'être de ces piètres cumulards qui, au nom des intérêts individuels, s'accrochent dans le camp des imbéciles qui ne changent pas d'avis, ou dans celui de la volaille portée par le mouvement de graines d'arachides ou de malS lancées au hasard des circonstances. Quand il n'a plus cru au communisme, il a regagné le chemin de l'Église et maintenu sa femme à la

maison comme pour dire:

« Dieu

existe et l'unité

nationale passerait, entre autres critères, par le brassage des tribus ». En tout cas, le bon sens l'honore à l'inverse d'une catégorie des Congolais qui, ayant cru l'unité nationale rompue par la guerre, ont violemment renié leurs épouses d'origine ethnique étrangère. - Mais alors, pourquoi ne pas écrire des mémoires si vous êtes aussi humain qu 'il le paraît? lui ai-je demandé. - Des mémoires? feignit-il de s'étonner. - Les Congolais qui continuent à croire qu'il n'y avait au PCT que des extra-terrestres ou des surhumains auraient fort à gagner dans les clarifications individuelles, insistai-je. - J'y ai toujours pensé, mais sous la forme d'entretien, a-t-il dit, d'un ton plutôt déterminé. 8

C'est à peu près tout ce que nous nous sommes dit sur le sujet avant de passer à autre chose. De longs mois plus tard, ne voyant rien venir, alors que j'avais établi avec lui des rapports fraternels, il n'a trouvé aucun mal à ce que l'entretien se fasse avec moi. Je m'étais donc entretenu avec M. Ange Édouard Poungui sur les sujets les plus divers. Des sujets qui relèvent de son identité, de son enfance, de ses origines, de sa scolarité, de sa carrière intermittente du banquier et de l'homme politique, de ses amis comme ses ennemis, des relations entre la France, de la mondialisation, de son exil en France et le Congo Brazzaville, de la vision qu'il a de son rôle à venir dans son pays... En passant par les sujets nés de la spéculation aux sujets qui fâchent, rien n'a été laissé de côté. Son calme pour le moins étrange, son humilité et sa modestie m'ont parfois fait oublier qu'il me revenait de guider l'entretien, tellement l'écouter avec passion me blottissait dans ma chaise comme un homme en quête de conseils du sage. En aucun moment en tout cas je ne l'ai senti mal à l'aise du fait d'une question gênante ou qui fâche. Et, de là, c'est un autre constat qu'aura ouvert cet entretien: celui d'un personnage méconnu. Un personnage sur qui l'effort, mais également le hasard et la chance se joignirent pour en faire un dignitaire redoutable. Tenez: combien de Congolais savent que ni Ange, ni Édouard, ne sont ses prénoms de naissance, Timothée, son véritable prénom, n'apparaissant ni dans le langage courant ni dans quelque document officiel ou identitaire ? En revanche, combien de Congolais, qui prétendent avoir réussi à pénétrer dans son jardin secret, en sa qualité de personnalité publique dont ils font une cible préférée, ne se cachent-ils pas souvent derrière l'anonymat pour tenir leurs allégations approximatives des ragots qu'ils contribuent eux-mêmes à propager sur son nom? De nombreux échanges et rencontres dans des occasions

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aussi diversifiées que les réunions de travail et les assemblées familiales, c'est un personnage à l'allure de patricien passablement emprunté, qui se révèle un redoutable meneur d'hommes, que j'ai fini par découvrir. Il a su démonter, point par point, les accusations qui le passent pour un homme en intelligence avec M. Denis Sassou N guesso, son parent par alliance. La façon dont il résiste aux mauvaises langues dans le souci de le déstabiliser montre qu'il ne manque pas de ressources, qu'il est du sérail et qu'il peut se prévaloir d'une solide expérience politique. À chaque fois qu'on l'a dit mal en point, comme pendant son exil parisien actuel, le découragement ne l'a jamais visité et il ne rêve qu'à rebondir. Son parcours, ponctué d'éclipses (aux allures d'enterrement de première classe) suivies de résurrections spectaculaires, l'atteste. À 21 ans, il est à la tête de l'Association scolaire du Congo (ASCQ) en 1963-1964, puis de l'Union générale des élèves et étudiants congolais (UGEEC) en 1967-1968. Par la suite, il sera successivement membre du directoire du Conseil national de la révolution (CNR), membre du Bureau politique du PCT, ministre des Finances et du Budget (1971-1973), vice-président du Conseil d'État (1972-1973), Premier ministre (1984 à 1989), président du Conseil Économique et Social (1989-1991), Conseiller de la République ou membre du Conseil Supérieur de la République (19911992), Directeur national de la BEAC (1994 - 1998) et, depuis, exilé politique en France... Chevauchant entre stages de formation, responsabilités dans la profession bancaire et responsabilités politiques, M. Ange Édouard Poungui est l'un des personnages emblématiques de la vie politique et géopolitique du Congo Brazzaville. Bien sûr, il n'a pas ce sens contagieux de la manipulation qu'ont nombre d'anciens membres trempés dans le PCT. Encore moins la soif du pouvoir de ceux-ci, qu'il dénonce avec

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fermeté. D'ailleurs, c'est en cela qu'il tient à se montrer tout aussi combatif que stratège pour décourager la ruse des élections arrangées devenues la caution de l'enlisement au pouvoir par ceux qui ne peuvent y accéder autrement que par des coups d'État ou des guerres civiles. La preuve: son rapprochement tactique depuis cinq ans avec le président Pascal Lissouba, l'homme qui, à cejour, reste le seul élu du peuple à la tête de l'État dans l'histoire du Congo indépendant. Les Congolais retiennent en lui deux gestes de courage. Le premier, fin des années 1980, pour réclamer le changement, sacrifiant son poste de Premier ministre. Le deuxième geste de courage est celui de la gestion faite de l'après coup d'État du 5 juin 1997: il a quitté son pays dans des conditions difficiles, humiliantes et risquées, choisi l'exil à l'étranger, forcé une retraite anticipée, alors qu'il aurait pu faire comme nombre de perdants qui ont préféré la solution de la facilité en ralliant le régime putschiste. Mais, il n'a jamais donné signe de découragement ni de pessimisme pour la restauration de la démocratie dans son pays. Plutôt que de choisir la voie de la cooptation pratiquée par le régime en place dans son pays, il est resté imperturbable dans celle de la légalité qui ne le détourne pas de sa ferme conviction de voir son pays retrouver la marque de la démocratie comme c'était le cas entre les années 1990 et début 1997. Aujourd'hui, M. Ange Édouard Poungui ne rêve que de retrouver définitivement son pays pour relancer la démocratie là où la parenthèse du coup d'État de celui qu'il nomme «le dictateur congolais» l'a interrompue. Il part ragaillardi à la bataille démocratique. Ceux de ses camarades qui ont tenté de lui barrer la route dans sa volonté de fondre son parti, la Convention des démocrates pour l'unité de la République (CD UR), au sein de l'Union panafricaine pour la démocratie sociale (UPADS), avaient laissé planer le 11

doute, avant de renoncer. Aujourd'hui, M. Ange Édouard Poungui semble tenir la barre et entend demeurer le champion de son camp. Dans cette prise en main de l'UPADS, beaucoup voient son savoir-faire. À 65 ans révolus, jurant la main sur le cœur de ne plus se mêler au système politique qui ne respecte ni l'humain ni les règles du jeu, l'enfant kamba-dondo de la Bouenza, le second du deuxième lit de papa Casimir Moungondo avec maman Agnès, peut-il prendre la tête du pays pour ainsi assouvir sa so~f de voir s'imposer de façon définitive la démocratie au Congo Brazzaville? Saura-t-il toujours se prémunir des snipers de son propre camp qui rêvent de le faire trébucher et dont certains sont cornaqués par ses adversaires? Son combat pour la démocratie relève-t-il de l'ambition légitime de réparer des erreurs de jeunesse, terreaux depuis près d'un demi-siècle du mal-être du Congo Brazzaville et dont il est en partie responsable? L'attelage qu'il forme avec toutes les filles et tous les fils du pays épris d'esprit démocratique résistera-t-il jusqu'au

bout à l'enracinement du « Raïs de Mpila » à la tête d'un
régime «fasciste et dictatorial », qui n'est prêt ni à entendre la voix de la raison, ni à lâcher prise et encore moins à sortir de sa logique destructrice d'humains, de l'économie, de biens et services? M. Ange Édouard Poungui n'a éludé aucune de ces questions dont certaines, à certains moments, semblaient pour le moins embarrassantes, même à moi qui les posais. Au terme de notre entretien, j'ai fini par découvrir la personnalité profonde d'un homme à la fois connu et méconnu. Un sentiment qui, j'espère, sera partagé entre ceux des lecteurs qui cherchent à connaître M. Ange Édouard Poungui et ceux, amis ou détracteurs, qui croient le connaître de trop. Calixte BANIAFO UNA.

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Chapitre 1

De l'enfance à la direction nationale de la BEAC

« L'enfance a des manières de voir, de penser, de sentir qui lui sont propres; rien n'est moins sensé que d'y vouloir substituer les nôtres. » (Jean-Jacques Rousseau)

En marchant dans la rue ou, lors d'une circonstance quelconque, vous vous retrouvez nez à nez face à quelqu'un qui hésite à vous reconnaître, et qui finit par prendre son courage: n'est-ce pas vous Monsieur Ange Édouard POUNGUI... ?
C'est vrai qu'il m'arrive souvent d'être reconnu dans la rue, à la sortie de l'église, lors d'un mariage par exemple, d'un baptême, des funérailles d'un compatriote ou plus généralement dans les transports en commun. Il s'agit le plus souvent de compatriotes mais aussi d'étrangers qui se souviennent de moi. Au cours de ces rencontres, j'ai entendu parfois des paroles de reconnaissance et de réconfort. Certains m'interpellent: - «Ah ! Monsieur Poungui, c'est grâce à vous que j'ai pu obtenir un stage de formation en France. C'est vous qui avez signé mon certificat administratif. » Ou encore: - «Monsieur Poungui, vous ne me reconnaissez peutêtre plus, mais c'est grâce à vous que j'ai pu construire ma maison parce que vous m'avez accordé un crédit lorsque vous étiez le Directeur général de la Banque commerciale congolaise (BCC). Malheureusement, cette maison a été détruite pendant la guerre. » J'entends aussi des propos du genre: - «Ah ! C'est vous qui avez détruit le Congo, vous et les autres. C'est bien fait pour vous, car vous voici aujourd'hui en exil. » D'autres encore me disent: - «Quand est -ce que nous repartirons chez nous parce que nous en avons marre de vivre dans ce pays où tout nous rappelle que nous ne sommes pas chez nous? Nous comptons sur vous! » Aux premiers je réponds que:

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- « Je ne faisais que mon devoir parce que j'exerçais des fonctions que je considérais comme une mission qui m'était confiée et à ce titre, je me devais de la remplir de façon juste et équitable dans l'intérêt général. Telle est ma conception du service public. » Aux seconds, je rappelle que: - «J'assume ma part de responsabilité dans les désastres que notre pays a connus durant la période où j'ai assumé des fonctions publiques, ainsi que je l'avais déjà déclaré à la tribune de la Conférence nationale souveraine (CNS) de
1991 (Voir Annexe 2 du présent ouvrage). »
Quant au troisième groupe de ceux qui m'interpellent: - «Je les encourage à persévérer dans la lutte contre le régime dictatorial et clanique issu du coup d'État du 5 juin 1997 qui a assassiné la jeune démocratie congolaise. Pour cela, toutes les forces engagées dans ce combat pour la restauration de la démocratie dans notre pays doivent se rassembler pour espérer vaincre et changer la situation actuelle. » D'une manière générale, ces rencontres fortuites qui ne sont jamais déroulées dans un climat d'animosité et qui n'ont jamais tourné à la diatribe obscène, se terminent souvent par un échange d'adresses et une fraternelle poignée de mains. Cependant, j'ai observé que parfois, lorsque je demande à mes interlocuteurs de se présenter, ils se contentent de me donner leur prénom. Et je n'ai toujours pas compris pourquoi ils se gardent de me décliner leur patronyme. Est-ce par crainte d'être reconnus comme appartenant à telle ou telle partie du pays? Ce qui est évidemment regrettable car une telle attitude pourrait révéler l'existence d'un sentiment de méfiance entre les Congolais. Ce constat, s'il était avéré, m'interpelle et me rend tout à la fois pessimiste et inquiet sur l'avenir de l'unité de notre pays. Il y a de toute évidence urgence à arrêter une telle dérive qui pourrait anéantir tout effort de 16

construction de la nation congolaise. Ainsi, il ne faut pas de courage pour m'aborder. En tant que personne privée, j'ai rencontré dans ma vie un grand nombre de personnes dont certaines sont des parents, des amis, d'anciens condisciples ou collègues, ou plus prosaïquement de simples relations. Mais la vie publique fait que de nombreuses personnes m'ont soit aperçu, soit rencontré et même probablement vu en photo dans les journaux ou à la télé. Je vous avoue que c'est un plaisir de me mettre à l'écoute, un plaisir de faire de nouvelles connaissances. J'ai beaucoup appris au gré de ces rencontres et je n'ai aucune raison à me fermer à cet exercice qui est la plus grande école de la vie. De par le rang que vous avez occupé dans la politique congolaise, beaucoup de citoyens ont souvent entendu parler de vous sans vous connaître vraiment. Au fait, de quel coin du Congo êtes-vous? Quand et où êtes-vous né?
Je suis originaire de Madingou, la capitale de la région de la Bouenza. Je suis né le dimanche 4 janvier 1942 à Mouyondzi, fils de Moungondo Casimir et Moundongo Agnès. Je suis marié, père de huit enfants: quatre filles et quatre garçons. Je suis de l'ethnie kamba et mon village est Kiniadi à deux kilomètres environ de Madingou-centre, sur la nationale n01 entre Madingou et Nkayi. J'ajoute que ma grand-mère paternelle étant de l'ethnie dondo, j'ai aussi du sang dondo qui coule dans mes veines. Ce n'est pas tout: récemment, les sages de Mayalama, l'un des plus grands villages du district de Mouyondzi m'ont révélé mes racines beembé. A Mouyondzi, mon père exerçait le métier de surveillant des PTT. À ce titre, il s'occupait de la maintenance de la ligne téléphonique qui reliait PointeNoire à Brazzaville et Brazzaville à Bangui.

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Pouvez-vous dire un mot de votre environnement familial oÛ VOlIS avez été élevé: par qui, dans quelles conditions? Avec les mêmes réalités que vos frères et sœurs si VOllSn'êtes pas fils unique? J'ai vécu dans une famille relativement nombreuse. Mon père avait deux femmes. Ma mère était en second lit. Avec ma mère, mon père a eu deux enfants, Ambroise Ndolo mon aîné et moi. Avec la première femme, mon père a eu cinq enfants, Hilaire Ndolo, Thérèse Mbita, Dominique Sendet, Berthe Nsoma, Jacqueline Nzoussi. Au total, nous constituions une fratrie de sept enfants. Après Mouyondzi et un bref séjour à Brazzaville, mon père avait été affecté dans la partie septentrionale du Congo successivement, à Oboli près de Djambala, puis à Okoyo. Ainsi, les noms des localités comme Ewo, Boundji, Mossaka, Kounda et Lékety par exemple, m'étaient familiers dès la prime enfance. Cela m'a permis très tôt de rencontrer d'autres hommes, d'autres cultures et même de parler d'autres langues tel que le téké. C'est ainsi que j'ai appris à parler non pas en kikamba, mais en munukutuba et en lingala. Grâce à cette ouverture d'esprit précoce, je parle couramment le kikamba, le lingala et le munukutuba, je comprends la plupart des langues du sud du pays auxquelles s'est ajouté le kimbochi, du fait, vous l'aurez compris. .. de mon mariage. Après la mort de mon père, le 11 février 1951, j'ai été élevé par ma mère. Mais, c'est surtout mon grand-père paternel, Ndolo Ngoma qui, pour l'essentiel, a assuré mon éducation basique. C'est lui qui m'a appris les règles élémentaires de la vie: le respect des aînés et surtout des personnes âgées, le respect de la chose d'autrui, l'obéissance, l'amour de la famille. C'est lui qui m'a appris à aimer le travail, qu'il considérait comme une valeur primordiale. À cet égard, pour combattre l'oisiveté

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et pour inciter mes frères et moi à exécuter les tâches qu'il nous ordonnait, il disait: «De mon temps, je pleurais d'ennui quand je n'avais rien à faire; je suppliais alors mes parents de me donner du travail. » Grâce à grand père Ndola Ngoma, mes frères et moi avons acquis les principes élémentaires de la morale: l'honnêteté, la droiture et la générosité. Ses méthodes de formation étaient un rien frustes mais, avec le recul, je reconnais aujourd'hui que l'éducation reçue de mon grand-père a marqué positivement mon caractère. Avez-vous passé au village une partie ou la totalité de votre enfance? Si « Oui », quels sont les moments forts de votre enfance: lieux, scolarité, camarades de classe, événements qui vous ont le plus marqué?

En ce qui me concerne particulièrement, pendant mon enfance, je m'étais exercé à tous les travaux champêtres. J'ai accompagné maman aux champs, je l'ai aidée à planter les arachides, le manioc, le maïs, les ignames et même à rouir le manioc. Pendant mon enfance, j'ai appris à confectionner des pièges pour attraper les oiseaux, les rats... J'ai appris également à récolter le vin de palme grâce à mon grand-père. À 12 ans, je montais déjà à vélo. En effet, papa avait acheté une bicyclette d'occasion que la femme du chef de station de la CFHBC d'Okoyo lui avait vendu-;- ette bicyclette, ill' avait amenée à Madingou C lorsque nous y sommes revenus. Grâce à cette bicyclette, qui est le seul héritage visible et ayant une certaine valeur, que notre père nous avait légué, mes frères et moi avions appris tour à tour à monter sur un vélo. Mon père avait été excommunié par les curés parce qu'il avait épousé une deuxième femme, c'est-à-dire, ma mère. Bien qu'excommunié, papa était demeuré un catholique fervent et pratiquant. Il nous amenait tous les dimanches et jours de fête à l'église. Et, à cette occasion, il ne manquait 19

pas de remettre à chacun de nous une pièce de monnaie pour que nous la reversions au moment de la quête. Nous avions été inscrits, mes frères et moi, à l'école publique de Moukokotadi, en 1949. Dès mon entrée à l'école, je faisais montre d'une curiosité débordante. Je n'arrêtais pas de poser des questions à mes frères, à mes camarades de classe et à mes maîtres, sans crainte de réprimande encore moins de gêne. J'étais aussi un toucheà-tout. Je construisais des modèles réduits de vélos, d'avions ou de camions en bambou. Mais cette curiosité eut son revers tragique. En effet, un après-midi, rentrant de l'école en compagnie de mon frère aîné, Ambroise, nous décidâmes de traîner du côté du centre hospitalier à Madingou. À hauteur du camp de la milice, mon attention fut attirée par un objet métallique de forme cylindrique avec une mèche à son extrémité. Je ramassai l'objet et le mis dans la gibecière qui me servait de cartable. Mon grand frère Ambroise et moi pensions que c'était une petite lampe dont nous pourrions nous servir pour ramasser les mangues qui tombaient, la nuit, de notre manguier. Une fois à la maison, alors que maman préparait le repas du soir, nous entendîmes le bruit occasionné par la chute d'une mangue. Profitant d'un bref moment d'absence de maman, je sortis ma trouvaille et, en compagnie de mon grand frère, j'allumai la mèche afin que l'objet métallique serve de lampe-torche. Et, avec ça, nous nous dirigeâmes vers le manguier qui était à vingt mètres environ. Quelques mètres de marche à peine, notre lampe s'éteignit, ce qui nous obligea de faire demi-tour. Estimant que je n'étais pas assez adroit pour tenir la lampe sans l'exposer à la brise du soir, le grand-frère Ambroise me l'arracha. Revenus au foyer, il dirigea la mèche à moitié consumée vers la flamme la plus vive. J'étais accroupi à ses côtés. Quelques instants après, une forte déflagration se produisit et nous projeta à quelques mètres
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du feu de bois. Quand papa et maman arrivèrent, nous gisions au sol, couverts de sang. Mon grand frère perdit l'index et la moitié du pouce de la main droite dans cette terrible explosion. Je m'en sortis avec quelques éclats à la figure et à l'avant bras. Cet incident tragique, qui faillit me coûter la vie, aurait pu également briser la carrière administrative de notre père. En effet, l'administration coloniale mena une enquête aux fins de déterminer la provenance de l'explosif. D'emblée, mon père était soupçonné de détenir des armes et/ou des explosifs. Heureusement, la perquisition qui eut lieu aussi bien dans la maison familiale que dans les autres maisons du village, fut infructueuse. En dépit de cela, papa fut condamné à trois mois avec sursis, par le commandant de la Subdivision administrative de Madingou qui était investi des pouvoirs administratif et judiciaire. Pour des raisons que papa lui-même nous avait expliquées, il nous transféra à l'école catholique de Kissendé à Madingou. L'école publique n'offrait pas, selon lui, de bonnes conditions de réussite. L'encadrement pédagogique et l'enseignement dispensés ne lui semblaient pas de qualité. En outre, il n'avait pas oublié le traitement que j'avais subi le jour même de la rentrée des classes, et que j'aurai l'occasion d'évoquer par la suite. C'est ainsi que j'ai poursuivi ma scolarité jusqu'au CM2, à l'école Saint Michel, tenue par les missionnaires de la congrégation du Saint Esprit. Je décrochai brillamment le certificat d'études primaires et élémentaires (CEPE) en juin 1956 en me classant premier du centre de Madingou. Ce centre regroupait les candidats en provenance des écoles environnantes notamment l'école catholique Saint Michel, où j'étais élève, l'école officielle de Moukokotadi et l'école protestante de Ngouédi. Sur le conseil de M. Makaya, mon maître, je m'étais présenté avec succès au concours d'entrée en sixième au 21

collège classique et moderne, Victor Augagneur, de Pointe-Noire. Les pères Datas et Véryl me destinaient au petit séminaire de Mbamou. C'est ainsi que j'ai quitté Madingou à l'âge de quatorze ans. Avant cette longue absence, j'avais passé les vacances à Dolisie, en 1952, puis à Pointe-Noire, en 1954. À cette époque, on ne se déplaçait pas librement d'une localité à l'autre. Pour aller à Pointe-Noire ou à Brazzaville notamment, il fallait montrer patte blanche. Le sésame exigé était un laissez-passer délivré par l'autorité coloniale locale. Ma scolarité a été riche de souvenirs. À l'école primaire, j'ai eu naturellement plusieurs camarades de classe, mais deux m'ont le plus marqué. Au cours préparatoire, j'avais un collègue au nom de Kissioro Charles, encore en vie. C'était un élève en difficulté. Il avait du mal à mémoriser les textes à réciter. En revanche, j'étais à l'aise en récitation. Lorsque j'avais fini de réciter, il m'était demandé par le maître de frapper sur le dos de quiconque n'avait pu déclamer correctement son texte. Et, Kissioro Charles, qui était pourtant de deux à trois ans mon aîné, était l'une de mes victimes. Au début de l'année scolaire, il déclencha un fou rire dans la classe quand le maître lui demanda son nom. Il répétait exactement la phrase par laquelle le maître s'était adressé à lui en « zézéyant ». Par exemple: - Le maître: comment tu t'appelles? Kissioro répétait en zézayant: - Kissioro : comment tu t'appelles? - Le maître: dis que je m'appelle! - Kissioro : dis que zé m'appelle! - Le maître: dis que je m'appelle Kissioro Charles! - Kissioro : dis que zé m'appelle Kissioro Sarles! En classe de CM1-CM2, j'avais un ami, Mabounou Antoine, qui a fini par devenir presqu'un frère pour moi. Il était mon condisciple depuis la classe de CMl. En 1956, 22

nous avons passé le certificat d'études ensemble. Il était second du centre, et moi, premier. Ensuite, nous avons présenté le concours d'entrée en sixième. Il était premier, et moi, second. Nous avons fait nos études secondaires ensemble à Pointe-Noire. Jusqu'aujourd'hui, même si je l'ai perdu de vue à cause de la guerre, nous avons gardé des relations, fussent -elles par télépathie. l'ai gardé également de cette période, des souvenirs de mes maîtres notamment messieurs Kitouka qui m'a enseigné aux CPlCP2 à l'école de Moukokotadi, Ngoko François aux CP2CEl qui me reçut à Kissendé, Mboumba Prosper au CE2, et Makaya Auguste dit Solaire aux CMl-CM2. De tous ces enseignants émérites, j'ai gardé le souvenir de reconnaissance. Ce sont eux qui, sur le plan de l'instruction initiale, ont construit le soubassement de l'adulte que je suis. Mais, l'événement le plus marquant, comme je l'ai dit tantôt en parlant du premier jour de ma scolarité, est celui qui s'était produit à l'école de Moukokotadi le jour même de la rentrée. C'est monsieur Nkounkou qui nous reçut. Une fois dans la salle de classe, il remit à chaque écolier une ardoise et un fusain. Ensuite, il nous demanda d'écrire la lettre i. L'ardoise et le fusain étaient des outils que je n'avais jamais vus, et que j'utilisais pour la première fois. Ne sachant à quoi ils devaient servir, je me mis à gribouiller sur mon ardoise. Quand vint le moment de présenter le travail, chacun porta son ardoise sur la tête. Lorsque M. Kounkou arriva à mon niveau, j'étais encore en train de remplir mon ardoise de gribouillis. D'un ton sévère, il me demanda: «où est ton i? ». Je lui répondis candidement en munukutuba que je ne savais pas écrire i. Il m'appliqua aussitôt une belle gifle à n'en point oublier le souvenir. Car, quand j'ai passé la main sur ma joue endolorie, je sentis les empreintes des cinq doigts de M. Kounkou. Dès cet instant, pour moi, l'école commençait très mal. C'était un lieu de châtiments

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corporels gratuits, un lieu inhospitalier. Aussi, n'avais-je plus qu'une seule idée: quitter ce lieu hostile car, je n'avais pas le souvenir d'avoir été traité ainsi une seule fois de ma vie, que ce soit par ma mère ou par mon père. Fort heureusement, et plus par obéissance à mon père que par crainte de réprimande, je me résignai à poursuivre mes études. Mais combien furent-ils, les enfants, que le comportement déraisonnable de M. Kounkou fit abandonner l'école? Dieu merci, quelques mois plus tard, notre classe avait changé de maître et c'est Monsieur Kitouka qui me prit en charge. Cet homme affable et paternel me fit oublier M. Kounkou. J'ai retrouvé M. Kounkou, cet adepte de la pédagogie de la terreur, en 1976, alors que j'étais Directeur national adjoint de la Banque Centrale. Sans rancune, je lui ai rappelé ce jour d'octobre 1949, où le petit gamin innocent que j'étais, face à un homme censé lui transmettre le savoir et suppléer ses parents sur le long chemin de la vie, faillit plutôt en briser. Il ne s'en souvenait même plus, le pauvre ! Est-ce que vous repartez de temps en temps dans ces lieux d'enfance? Si «Oui », comment y êtes-vous accueilli et considéré par les parents ou les membres du village? Pourquoi, sinon? J'appartiens à une génération pour qui l'attachement à la famille, au village et à la terre qui vous ont vu naître, était sacré. Ce sentiment était d'autant plus amplifié que les humanités classiques nous ont abreuvés de textes aussi beaux que «Milly ou la terre natale» d'Alphonse de Lamartine. Je pourrais citer d'autres textes, d'autres auteurs. Je pourrais évoquer de nombreuses anecdotes et notamment les rentrées scolaires interminables, tant les récits des uns donnaient aux autres l'envie de découvrir ces autres bouts du Congo, si proches mais pourtant si inaccessibles parce que la réquisition de transport n'était
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établie que pour rejoindre ses parents. Oui, en dehors de la longue, trop longue période de l'exil, j'ai eu plusieurs occasions de repartir à Madingou, sur les pas de mon enfance. C'est un véritable bain de jouvence. Les souvenirs se bousculent. Chaque arbre, chaque maison, chaque sentier, chaque fourré vous conte votre histoire qu'elle soit vraie ou liée au monde féerique de l'enfance. Mais qui ne s'efface pas. Et là-bas, j'ai toujours l'impression de connaître tout le monde et de renaître. Par contre, c'est à l'âge adulte que j'ai pu découvrir avec beaucoup d'émotion, Mouyondzi, Djambala, Oboli, Okoyo qui portent également les empreintes de mon passé. S'agissant du village, j'y ai souvent passé mes vacances quand j'étais au collège, au lycée et à l'université et, lorsque j'en avais les moyens, j'y ai construit ma résidence secondaire dans laquelle j'ai souvent séjourné en famille ou avec des amis. Quel que soit le statut social que j'ai pu acquérir, j'ai toujours été accueilli comme l'enfant du pays, celui que l'on n'oublie pas, celui qui fit honneur à sa famille et à tout le village, en décrochant le diplôme mythique: le certificat d'études primaire élémentaire et qui fut parmi les premiers à poursuivre ses études loin de son terroir, à Pointe-Noire, dans un établissement réservé aux enfants des élites africaines et des petits européens. Ce sont là des faits qui marquent durablement les esprits. Malgré les fonctions politiques que j'ai occupées, pour les gens du village, je demeure le fils de feu Moungondo, celui qui accompagnait sa maman au champ ou qui récoltait le vin de palme avec son grand-père, ou encore celui qui faisait des acrobaties et des facéties sur sa vieille bicyclette et qui avait été surnommé Roukoukouye, du nom du héros d'une bande dessinée qui paraissait à l'époque, dans le journal La Semaine de l'AEF, devenu, aujourd'hui, La Semaine Africaine, bref, celui qu'ils ont vu grandir sous leurs yeux et qui est devenu un homme. 25

Vous venez d'évoquer votre père avec qui vous fréquentiez régulièrement l'église, êtes-vous toujours croyant pratiquant? Comment, dans ces conditions, concilier votre enfance avec votre vie politique? Avezvous conservé votre foi religieuse durant les longues décennies du marxisme-léninisme?
Croyant et pratiquant, je le suis. Je suis catholique par le baptême que j'ai reçu depuis août 1942. Aujourd'hui, je vais régulièrement à la messe. Je voue une grande dévotion à la Vierge Marie. Depuis 1998, mon épouse et moi effectuons tous les ans un pèlerinage à Lourdes au mois d'août. Le 07 janvier 2002, en compagnie de mon épouse, j'ai eu l'insigne honneur de recevoir la bénédiction de Sa Sainteté le Pape Jean Paul II, en présence de Monseigneur Daniel Mindzonzo, au lendemain de sa consécration comme évêque de Nkayi. J'ai commencé à prier dès l'âge de raison. J'ai suivi les cours de catéchisme. J'ai pris la première communion. J'ai fait ma confirmation. Pendant ma scolarité primaire, j'ai toujours fait ma neuvaine à l'approche des compositions ou des examens. Ainsi, jusqu'à l'âge de neuf ans, je ne me suis jamais posé de questions sur l'existence de Dieu Tout-puissant, sur son immense amour pour sa créature, sur sa grande bonté et sur sa grande miséricorde. Cela allait de soi. Mais voilà qu'à la mort de mon père, ma foi est mise à rude épreuve. Le doute est né. Je commençais à me poser des questions comme tout être humain. Comment un enfant de neuf ans perçoit-il la grande bonté de Dieu quand l'homme qu'il sublime, son père décède sans explication? Dieu est-il toujours bon? Cette puissance invisible et que nulle ne peut atteindre serait-elle restée sourde aux prières et suppliques d'un enfant? Peut-être n'écoute-t-il même pas les prières? Peut-être n'existe-t-il même pas? Le doute qui s'installe en moi est d'une intensité telle que les

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sacrements n'y font rien. Première communion, profession de foi, confirmation, le discours du catéchisme est trop plat pour me sortir du doute. Mon doute s'est renforcé lorsqu'un jour, quelques semaines seulement après la disparition de mon père, le curé de la paroisse, le père Charles, est venu nous rendre visite comme pour nous consoler. Après quelques paroles de réconfort, il a exhorté mes frères et moi, mes mamans et toute la famille, à beaucoup prier pour le repos de l'âme de notre père. Car, selon lui, notre père serait au purgatoire parce que, prétendait-il, il était bigame. Or, toujours selon lui, s'il n'avait pas été polygame, il serait allé directement au ciel. Cette affirmation du père Charles m'interpella et me rendit dubitatif. Je ne pouvais en effet me résoudre à accepter que mon père catholique pratiquant, eût pu un seul instant être recalé sur le chemin du Royaume des Cieux. Et puis, mes frères et moi, nous nous sommes posés la question de savoir si le curé communiquait directement avec Dieu, pour être sûr de ce qu'il affirmait. Au demeurant, la polygamie n'avait-elle pas existé sous d'autres civilisations y compris dans la civilisation judéo-chrétienne? Résigné, j'ai continué de croire en Dieu et de pratiquer ma religion, comme dit l'adage: credo quia absurdum Ge crois sans chercher à comprendre). J'étais tour à tour sacristain, servant de messe ou choriste. Tout semblait bien se passer puisqu'au bout de mes efforts et de mes prières, il y avait la réussite, par la grâce de Dieu. J'arrive au Lycée avec un renforcement des doutes qui ont pris corps en moi dès l'âge de neuf ans. À partir de la classe de quatrième probablement, de nouveaux doutes sont apparus. En cours d'histoire, par exemple, j'apprends la terrible vérité des guerres des religions notamment que la religion catholique dont j'étais adepte avait organisé des croisades et l'inquisition contre les impies, les mécréants et les hérétiques. Ces derniers étaient parfois brûlés vifs au

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bûcher en même temps que les écrits jugés non-conformes aux Saintes écritures étaient détruits au cours des autodafés. Ainsi, pouvait-on tuer impunément au nom de Dieu et, comble de l'absurdité, l'église bénissait parfois les canons et toutes les armes qui servaient à tuer. Alors, je m'interrogeais: «comment concilier de tels actes avec l'un des dix commandements donnés à l'humanité par Dieu lui-même à Moïse, au mont Sinaï, à savoir: «tu ne tueras point? » Je ne pouvais ni supporter ni accepter une telle intolérance. À partir de ce moment, j'ai commencé à prendre mes distances avec l'église et j'allais de moins en moins à la messe. Le doute se doubla d'une déception, et ma foi s'écroula. Je cessai d'aller à l'église en 1959. Voilà le terreau préparé pour recevoir d'autres modes de pensées, d'autres idéologies et d'autres visions du monde. Le communisme, voulez-vous dire?
C'est cela. En effet, c'est à peu près à cette époque que je reçus le rapport du Vingtième Congrès du parti communiste de l'Union soviétique. J'ignore qui me l'avait envoyé, mais je me souviens l'avoir reçu par La Poste. J'ai essayé de le lire et d'en comprendre le contenu. Mais je mentirais si j'affirmais que j'avais compris grand-chose à la rhétorique développée dans cet ouvrage. Elle était pour le moins barbante. Cependant, j'avais retenu de ce rapport qu'il existait un pays appelé URSS dont le chef était Khrouchtchev et où l'on était en train de construire une société sans classes, dans laquelle la propriété privée serait abolie et où chacun vivrait selon ses besoins, grâce au communisme. La question religieuse n'y était pas explicitement abordée, mais mon attention se fixa sur le néologisme: communisme. C'est au cours de la même période que le premier syndicat des élèves fut créé sous l'acronyme d'ASCO (Association scolaire du Congo). J'y adhérai avec d'autres

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camarades. Nous recevions, en 1958, Anselme Mandelo, le président de l'ASCO. Au cours de la conférence qu'il donna à la maison commune de Pointe-Noire, en présence d'un auditoire fait d'élèves et de professeurs, j'étais littéralement subjugué par le talent oratoire de cet élève de la classe de première. Il resta longtemps mon modèle. C'était la veille du mouvement des indépendances des pays africains, entre 1957 et 1960. En 1963, j'avais cessé toute pratique religieuse tout en étant membre de la JEC (Jeunesse Étudiante Catholique). En 1964, alors que j'étais en classe terminale au Lycée Savorgnan de Brazza, je publiai, dans le journal de cette Association, Jeunesse sous l'Équateur, un article sur l'unité nationale. J'y exhortai mes compatriotes, singulièrement les jeunes, à privilégier la construction de la nation congolaise, en dépit de nos différences ethniques, religieuses et culturelles, en même temps que j'invitai chacun de nous à «mettre sa religion dans la poche ». Enfin, je préconisai le brassage des tribus par le mariage, comme moyen de réaliser et de raffermir l'unité nationale. Le père Morizur, qui était notre aumônier, voulut censurer cet article. Mais Jean Tati et Dieudonné Manu Mahoungou, membres du comité de rédaction de cet organe, s'y opposèrent fermement. C'est dans ce contexte que je découvris le marxisme léninisme. Malgré l'existence, dans le pays, de cellules communistes clandestines, telle que l'UJC (Union de la Jeunesse Congolaise) animée par Aimé Matsika et Paul Bantou, entre autres, le marxisme léninisme ne s'introduit officiellement au Congo qu'avec la révolution des 13, 14 et 15 août 1963, qui renversa le Président Fulbert Youlou. Je participai à cet événement auprès de Nicodème Ekamba Elombé, à Pointe-Noire, où ce dernier avait été dépêché par les instigateurs, pour y faire un travail d'agitation et de propagande afin de mobiliser les travailleurs. Le

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