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A la conquête du Tonkin

De
172 pages
Emile Deguine a vingt ans lorsqu'il embarque sur le paquebot Canada. Il est volontaire pour rejoindre le corps expéditionnaire français au Tonkin dans un régiment de marche des Turcos, les tirailleurs supplétifs de l'armée. Il cherche l'aventure mais très vite il est témoin de massacres épouvantables. Ensuite, il participe aux tueries. Son Journal est un témoignage de première main sur une étape-clé de la colonisation du Nord-Vietnam.
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A la conquête du Tonkin

Emile Deguine

A la conquête du Tonkin
Journal de marche d'un Turco
1885-1887

Introduction d'Hervé Deguine
Dessins de Maurice Rollet de l'Isle

L'HARMATTAN 5-7 rue de l'Ecole-Polytechnique F - 75005 - PARIS

L.auteur
Emile DEGUINE (1865-1915?) a été sous-officier dans l'infanterie coloniale. Il s'est illustré lors de l'expédition militaire du Tonkin de 1885 à 1887, où il a été blessé, décoré et promu. Il a publié son journal de marche en 1895. Hervé DEGUINE est journaliste et historien. Derniers ouvrages parus: Gardons espoir pour le Rwanda, avec André Sibomana (L'Harmattan, 2008) ; L'Affaire Copernic. Les secrets d'un attentat antisémite, avec Jean Chichizola (Mille et Une nuits, 2009). Maurice ROLLET DE L'ISLE (1859-1943) a participé à l'expédition du Tonkin en qualité d'ingénieur de marine. Polytechnicien, il a publié plusieurs ouvrages d'hydrologie.

Dessin de couverture: Fusillier de l'infanterie coloniale en tenue de campagne, par Maurice RoUet de l'Isle.

copyright L 'HARMA TT AN 2009 http://www.editions-harmattan.fr www.1ibrairieharmattan.com harmattan 1@wanadoo.fr

ISBN: 978 2 296 09649-3 EAN: 978229609649-3

Pour mes enfants, Gabriel et Balthazar.

Et pour mes amis Bich Ngoc, Chen Hsiang Chun, Chen Weihong, Kong Yan, Kubo Maki, Qu Keyin, Seet Chorhoon, Sokhey Mom, Sombandhit Florence, Wei Peifei, Wu Baoyan, Xia Jingqing, Ye Huazhen, Zhao Qingyuan, Zhen Zhe et Zuo Si, qui m'ont pacifiquement ouvert les portes de l'Asie.. .

Introduction
La conquête militaire du Tonkin par la France à la fin du XIXe siècle est un événement bien connu des historiensl. Elle s'inscrit à l'intérieur d'une problématique coloniale plus globale dont l'analyse sereine et scientifique a beaucoup progressé au cours de ces dernières années2. Elle s'appuie sur des documents et des témoignages de première main souvent d'excellente qualitë. Mais la plupart émanent d'officiers supérieurs, d'administrateurs coloniaux, d'hommes politiques ou d'observateurs cultivés ayant une vision d'ensemble. Le Journal de marche d'un Turco au Tonkin d'Emile Deguine relève d'un registre différent. Ecrit au jour le jour par un homme du rang, ce témoignage apporte un éclairage nouveau: celui d'un modeste soldat, d'un sous-officier qui observe et juge l'aventure coloniale avec la mentalité d'un homme du peuple. « Il ne faut pas chercher autre chose, dans cette brochure, que le simple récit des faits, des espérances, des souffrances de chaque jour », prévient-il dès l'introduction. De l'auteur, Emile Deguine, nous savons peu de choses, sinon qu'il est né vers 1865 dans une famille paysanne de la Somme. Pour échapper à la misère ou par goût de l'aventure, il quitte sa terre natale et rejoint l'armée d'Afrique, où il s'enrôle dans le I elrégiment de tirailleurs algériens, dit aussi

« I el Turco ».
I

Voir Charles Foumiau, Vietnam. Domination coloniale et résistance nationale (1854-]9]4), Paris, Les Indes savantes, 2002, 845 p., et Pierre Brocheux, Daniel Hémery, Indochine. La colonisation ambiguë (1858-]954), Paris, La Découverte, 2001,448 p.
2

Voir en particulier

les travaux

de Raoul

Girardet

(L'Idée

coloniale

en

France, 1968; Le Nationalisme français, 1983), Herman Lebovics (True France: The Wars over Cultural Identity, ]900-]945, 1994) et d'Ann Laura Stoler (Race and the Education of Desire: Foucault's History of Sexuality and the Colonial Order of Things,1995 ; Carnal Knowledge and Imperial Power: Race and the Intimate in Colonial Rule, 2002). 3 L'un des meilleurs récits est celui de Charles-Edouard Hocquard, Une campagne au Tonkin, édition présentée et annotée par Philippe Papin, Paris, Arléa, 1999,694 p. Voir aussi La vie militaire dans le Haut-Tonkin à travers les écrits du lieutenant charles de Menditte, Paris, Service historique de l'armée de Terre, 2003,178 p. 7

A l'origine, les Turcos étaient des mercenaires recrutés par l'armée française dans les marches de l'Empire ottoman (d'où leur nom) pour les besoins de la conquête coloniale en Afrique

du Nord. Au moment où Emile Deguine rejoint le « 1er Turco »,
ces troupes sont depuis longtemps pleinement intégrées au dispositif militaire français et constituent des unités régulières, les régiments de « tirailleurs algériens ». Bien que ces régiments se soient distingués au feu par leur bravoure et leur patriotisme, en particulier durant la guerre de 1870-1871, ils ont mauvaise réputation en raison de la médiocrité du recrutement. On y affecte souvent des soldats difficiles dont on ne veut pas en métropole, des déclassés, des repris de justice. Emile Deguine fait donc ses classes en Algérie. Il y gagne ses premiers galons. Volontaire et travailleur, il acquiert l'expérience et l'assurance qui font de lui un soldat de métier. C'est aussi un aventurier et un ambitieux. Ainsi, il tente à quatre reprises de rejoindre le corps expéditionnaire français qui se bat au Tonkin depuis 1883. En vain, bien que des unités du 1er Turco y soient déjà déployées. Mais, en ce début d'année 1885, l'armée française subit un revers à Langson, dans le nord-est du Tonkin. Déchaînée, l'opposition parlementaire anticoloniale exige et obtient la démission de Jules Ferry, tenu responsable de cet échec largement exagéré par les observateurs. Bien que cet épisode marque un coup d'arrêt à l'expansion coloniale française dans la péninsule indochinoise, la Chambre vote en urgence les crédits militaires nécessaires pour reprendre le terrain perdu. C'est un paradoxe: Clemenceau et les radicaux condamnent l'action de Ferry «le Tonkinois» et des Gambettistes, mais poursuivent leur politique. Ils vont même plus loin, substituant à la zone d'influence française dans le delta une véritable politique de conquête militaire de l'ensemble du Tonkin. C'est que, entre-temps, la presse s'est emparée de l'affaire et a fait de Langson une cause nationale. «La Commission [chargée d'examiner la demande de crédits de Ferry], comme la Chambre et la Nation, est résolue à tous les sacrifices nécessaires à l'action de notre armée et à l'honneur de la France» (rapporteur Floquet, 31 mars 1885). Les victoires militaires remportées en 1883-1884 au Tonkin contribuent à restaurer l'honneur national après l'humiliante défaite de 1870 8

et la guerre civile de 1871. Maintenant que le pays est engagé, aucun homme politique ne peut prendre le risque de faire reculer le drapeau français. Les historiens s'accordent aujourd'hui à reconnaître que c'est presque à contrecœur et par accident que la France s'engage dans cette aventure coloniale au Tonkin. Et c'est dans ce contexte que, le Il avril 1885, le caporal Deguine et son unité, comme huit mille autres soldats prélevés dans les garnisons de France et d'Afrique, quittent en urgence Alger pour aller prêter main-forte aux troupes embourbées au Tonkin. Après trente-sept jours de navigation et d'escales dûment consignées dans son récit - Philippeville, Port-Saïd, Suez, Aden, Colombo, Singapour... - Emile Deguine débarque à Dap-Cau, à l'embouchure du fleuve Rouge, non loin de HaïPhong. Il sert au Tonkin durant deux années. Deux longues années, durant lesquelles les 35000 hommes du Corps expéditionnaire français4 ne cessent de guerroyer contre les armées chinoises venues du Yunnan et du Guangxi, les Pavillons Noirs qui les soutiennent, les nationalistes « annamîtes» et les bandes de pirates. Emile Deguine fait preuve de courage au feu et prend des initiatives. Il ne passe pas inaperçu: « Je suis signalé par le m'étant particulièrement fait remarquer par ma vigueur et mon entrain pendant les journées des 6, 7 et 9 novembre, où j'ai capturé seul plusieurs pirates (...) », écrit-il le 9 novembre 1885. Déjouant bien des pièges, il est néanmoins blessé à plusieurs reprises. Le 26 juillet 1886, il consigne dans son carnet avoir reçu d'un chef pirate, au cours d'une « tuerie », « un coup de coupe-coupe sur le petit doigt de la main gauche, blessure fort légère grâce à la parade faite à l'aide de mon mousquetonS ». Au cours d'un autre combat, qui a lieu le 21 octobre 1885 à Thach-Son, il échappe de justesse à la mort: « Les balles
4

colonel Mourlan [chef de corps du 1er régiment Turco] comme

Ces 35000 hommes requièrent la mobilisation d'une troupe de 100 000

hommes, si l'on tient compte de la rotation des effectifs. C'est donc une force militaire colossale qui est levée pour cette «opération», puisque, officiellement, la France n'est en guerre ni contre la Chine ni contre l'Annam. 5 Fusil de dotation à canon court.

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ennemies ne cessent pas de siffler autour de nous; quelquesunes viennent mourir à nos pieds. La visière de mon casque est traversée par une balle, je sens un frisson par tout le corps. Un sergent [...] est blessé mortellement à mes côtés », note-t-il sobrement. Ses chefs récompensent sa bravoure: le caporal Deguine, proposé pour une citation le 25 octobre 1885, est promu sergent. Mais la guerre n'est pas le seul danger auquel il soit exposé: climat étouffant dans les rizières, rats, puces des bois et autres insectes envahissants, tigres agressifs dans les montagnes (plusieurs soldats et porteurs sont dévorés), alimentation insuffisante, équipements inadaptés au terrain... La vie quotidienne des troupes coloniales est loin d'être confortable. Epuisés, les soldats sont une proie facile pour la maladie, omniprésente. Trois mois après l'arrivée d'Emile Deguine au Tonkin, une effroyable épidémie de choléra emporte les jeunes soldats par centaines. L'auteur note dans son carnet à la date du 25 août 1885 : «Le choléra fait son apparition à Sontay. Notre cantonnement de Thùng n'est pas épargné. Dans la journée, trois tirailleurs succombent à ce terrible fléau. » Quatre jours plus tard, il ajoute: « Depuis le 24, trente-huit cas cholériques, dont treize morts. » L'année suivante, il constate que « [l'] effectif a été réduit d'un bon tiers par cet introuvable microbe» (8 mars 1886). En mars 1887, nouvelle épidémie: « [La mise au repos de l'unité était bien nécessaire], le nombre des malades augmentait sensiblement. Ils faisaient pitié à voir. Atteints par les fièvres, ils n'avaient plus aucune énergie - du reste ils étaient abattus au moindre mal. Aussi, les enterrements se succédaient bientôt avec rapidité. Dans une semaine, je perdis cinq Tirailleurs. » Le choléra a été introduit au Tonkin par des soldats contaminés à Formose (Taïwan) après l'expédition de Fuzhou. Les services de santé, conscients du risque de propagation de l'épidémie, s'étaient opposés à ces rapatriements. Mais l'autorité militaire, soucieuse avant tout de renforcer ses troupes en urgence, a préféré ne pas tenir compte de ces objections. Grand mal lui en prit, car le choléra s'installe durablement au Tonkin et lamine constamment les effectifs: « Une des causes les plus puissantes de la mortalité dans nos rangs est le choléra qui, régulièrement, chaque année, fait parmi nous un vide 10

énorme, depuis le mois de juillet jusqu'à fin décembre» (26 juillet 1887). Emile Deguine tombe lui-même malade à plusieurs reprises. Le 10 juin 1886, il entre à l'ambulance militaire d'Haï-Duong pour « fièvres ». Un mois plus tard, il quitte l'hôpital: « Je suis enfin heureux de pouvoir sortir de l'ambulance. Rien n'est plus triste que de voir enlever journellement bon nombre de ses camarades, les uns atteints de fièvre typhoïde, les autres atteints de dysenterie ou de choléra.» Mais il y retourne le 28 septembre: « Pris par les fièvres et accablé par l'anémie, je suis évacué par chaloupe sur l'ambulance militaire d'Haï-Phong. »Il reprend le service quelques semaines pour s'aliter de nouveau le 25 novembre: « Je ne fais plus qu'une navette du lit de camp au lit d'hôpital. » L'épidémie est brutale. Le taux de mortalité est d'autant plus élevé que les soldats qui arrivent à l'hôpital sont épuisés par des marches harassantes dans un climat malsain. L'auteur note même cette anecdote dans son carnet: «Dans la salle affectée aux cholériques, chaque homme atteint par ce terrible fléau possède, sous son lit, le cercueil garni de chaux dans lequel il doit être enseveli, libre alors de ses atroces souffrances. - On se demande de quel cerveau malade a pu jaillir cette idée atroce qui se passe de commentaire» (7 juillet 1886). Au total, on estime à plus de 5 000 le nombre des soldats emportés par la maladie au cours de cette expédition: un homme sur sept. Et l'on meurt encore sur le chemin du retour: « Les nombreux malades que l'on embarque sur le paquebot font peine à voir. Quelques-uns d'entre-eux n'ont plus qu'un souffle de vie; moins heureux que nous, ils ne reverront probablement pas le beau ciel de France, de notre chère patrie. Ils ne résisteront pas aux fatigues du voyage et surtout à la chaleur excessive que nous aurons à supporter pendant cette longue traversée» (13 juin 1887). Quoique profondément attaché à l'armée, à son régiment, et surtout à ses camarades, Emile Deguine n'est pas mécontent de quitter le Tonkin le moment venu: «La joie nous fait tout oublier, car l'heure du retour, l'heure du repos a sonné », note-til dans son journal le 18 juin 1887. Sur le moment, le sergent Deguine ne se permet pas de réfléchir. Le 10 avril 1887, il note: "Je dois me taire, je suis ici pour me battre, pour mourir, 11

et non pour raisonner. » Mais, devenu philosophe avec le temps, il se permet de porter un jugement politique sur son expérience militaire: «Avant de terminer mon Journal de marche, qu'il me soit permis d'exprimer brièvement ma pensée sur cette fameuse expédition du Tonkin. » Son analyse est moins naïve qu'il n'y paraît. Le texte original du Journal de marche ayant disparu6, on ignore à quel moment furent rédigées les dernières pages du livre. Est-ce dès son retour à Alger, en 1887, alors que la victoire française au Tonkin est loin d'être acquise? Est-ce en 1895, au moment de la parution du livre chez Winckler-River, un petit imprimeur d'Abbeville? Si tel est le cas, peut-être a-t-il voulu, par la publication de ce journal, tempérer les ardeurs du camp des partisans de la colonisation, redevenus très influents après les revers des années 1880 ? En tout état de cause, et bien qu'il ait pour la publication de son Journal de marche bénéficié d'une souscription du ministère de la Guerre, Emile Deguine porte un jugement très sévère sur l'aventure militaire française au Tonkin. Il critique pêle-mêle les incohérences de la stratégie des chefs militaires, la médiocrité de l'administration civile, le coût excessif des opérations, et, surtout, le sacrifice inutile de précieux soldats: «Le Tonkin, administré tel qu'il l'a été jusqu'à ce jour, a désorganisé notre armée de première ligne [l'armée qui garde les frontières à l'Est] en enlevant à celle-ci des jeunes gens pleins d'avenir, dont la plupart restent dans ce pays de fièvres et de rizières, et nous manqueront à l'heure grave et solennelle où la France aura besoin de tous ses enfants pour défendre l'intégrité du Territoire, à l'heure peut-être prochaine où nous serons de nouveau aux prises avec l'Allemagne, à l'heure fatale, inéluctable où sonnera le tocsin de la délivrance pour nos frères d'Alsace et de Lorraine. »L'écrasante défaite de 1870 et la paix humiliante de Versailles sont dans toutes les mémoires.

6 Déjà, au Tonkin, le précieux document a manqué d'être détruit accidentellement: «Un fait bizarre vient d'être constaté dans ma case: les rats, qui, jusqu'ici, avaient épargné ma chambrée [...] ont causé des dégâts étonnants. Ils m'ont rongé la couverture de mon carnet de notes, ma bougie et une paire de godillots toute neuve dont il ne restait plus que la semelle» (16 août 1886).

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Si Emile Deguine est hostile à l'aventure coloniale, ce n'est pas par humanisme, mais par nationalisme. Pour lui, annexer le Tonkin, c'est renoncer à la Revanche7. Son anticolonialisme n'a rien à voir avec celui de la droite libérale, soucieuse du coût astronomique de l'aventure coloniale. Emile Deguine n'a qu'une obsession: l'Alsace-Lorraine: «Si malheureusement nous continuons la folie d'amputer constamment notre armée, d'envoyer mourir aux colonies, sous des climats inhospitaliers, ses meilleurs éléments, peut-être verrons-nous alors l'énormité de la faute commise, et, lorsque descendra vers nous l'avalanche teutone, peut-être n'aurons-nous plus, en ce jour où il sera décidé si la France doit à jamais être rayée du rang des nations, peut-être n'aurons-nous plus, dis-je, qu'à mourir pour l'honneur du drapeau et dire comme François ref à sa mère: 'Tout est perdu fors l'honneur' ». L'auteur exprime avec des mots simples la puissance du nationalisme français en cette fin de siècle: «Je ne voudrais pas être accusé de pessimisme, mais, enfin, qu'il me soit permis d'ajouter quelques mots qui résument tout: c'est que si je suis prêt, soldat à obéir, Français à mourir pour ma patrie, je voudrais que ce fût après avoir vu flotter le drapeau tricolore sur la cathédrale de Strasbourg. » La ligne bleue des Vosges plutôt que le ciel gris du Tonkin. Cette guerre que pressent et paraît appeler de ses vœux Emile Deguine éclate finalement en 1914. Il n'a plus l'âge de combattre. Mais, semble-t-il, il reprend du service à l'arrière. C'est du moins ce que l'on peut supposer à la lecture d'une dédicace qu'il adresse à un colonel du corps expéditionnaire britannique stationné dans la Somme, en 19158.L'expérience de la Grande Guerre a-t-elle tempéré son nationalisme? S'est-il converti au pacifisme après l'hécatombe qui frappe sa propre famille? Les monuments aux morts du Nord, du Pas-de-Calais, de la Somme et de la Meuse portent les noms de dix-sept fils,

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A-t-il été influencé par la mort au combat d'un parent, Joseph Deguine, dont le nom est inscrit sur le monument aux morts de 1870 à Rang-du-FIiers (Pasde-Calais) ? 8« Au colonel Plomer, Hommage de l'auteur », 1erjuin 1915. Cet exemplaire dédicacé a été retrouvé à Londres en 2008. 13

neveux, cousins et parents tués ou disparus au combat9. Ironie du sort: les documents qui auraient peut-être permis de répondre à ces questions ont vraisemblablement été détruits par le feu lors du bombardement d'Abbeville par les Allemands le 20 mai 1940. Certains passages de ce Journal de marche ne manqueront pas de choquer le lecteur, à juste titre. Le récit du sergent Deguine relate des massacres, des tueries, des villages incendiés, et maintes atrocités. Emile Deguine ne s'appesantit pas: il décrit la violence qu'il observe, lorsqu'il n'y participe pas lui-même. C'est là que réside l'intérêt principal de ce témoignage. Dans ce texte écrit au fil des jours, la vie et la mort sont mêlées et acceptées; les rapports de force et de domination vont
9 Ainsi périrent Adrien (sergent au 3e régiment du Génie, tué le 12 février 1916 à Frise, à l'âge de 27 ans, monument aux morts de Gaillon-surMontcient), A1cide Zenob (soldat au 291e régiment d'infanterie, disparu le 8 juin 1916 à Fleury, à l'âge de 30 ans, mon. de Vendegies-sur-Ecaillon), Alfred Nicolas Charles (soldat au 21Y régiment d'artillerie, tué le 2 novembre 1918 à Rainsart, à l'âge de 29 ans, mon. de Groffiers), André-Léon (soldat de 2e classe au 21e bataillon de Chasseurs à pied, tué le 10 septembre 1916 à Fay, à l'âge de 22 ans), Désiré-Florentin (soldat de 2e classe au lY bataillon de Chasseurs à pied, tué le 14 septembre 1916 à Bouchavesnes, près de Péronne, à 1'âge de 22 ans, mon. de Condécourt), Edouard-Léon (soldat au 79" régiment d'infanterie, tué le 6 avril 1916 à Brocourt-en-Argonne, à l'âge de 22 ans, mon. de Brocourt), Emile (fils présumé de l'auteur, tué en 1915, mon. d'Argenteuil), Emile Aimé (soldat au 17Y régiment d'infanterie, tué le 5 novembre 1915 à Castak, Serbie-Macédoine, à l'âge de 31 ans), Georges Jean François (caporal au 272e régiement d'infanterie, tué le 19 mars 1918 au « secteur 36 », Meuse, à l'âge de 21 ans), Henri (sergent au 42e régiment d'infanterie, disparu, supposé tué entre le 25 août et le 15 septembre 1918 près de Soissons, peut-être mort le 2 septembre à Cuffie, à l'âge de 33 ans, mon. du Havre), Henri (mon. de Montvilliers), Joseph Paul Jules (soldat au 8e régiment d'infanterie, disparu au combat le 6 octobre 1915 à Souain-Perthes-Iès-Hurlus, âgé de 31 ans), Jules Alfred (soldat au 199" régiment d'infanterie, tué le 21 avril 1917 à Fresnes, à l'âge de 21 ans), Léon (tué en 1916, mon. de Campigneulles-Ies-Grandes), Léon Amédée (soldat au 328e régiment d'infanterie, blessé au combat en septembre 1914, mort à l'hôpital de Troyes le 14 septembre 1914 à l'âge de 28 ans, mon. de Camiers), Oscar (soldat au l10e régiment d'infanterie, disparu le 28 février 1916 à Douaumont, à l'âge de 36 ans), et Paul Ernest Albert (soldat au 6e régiment de chasseurs à cheval, tué le 13 mars 1915 à Baconnes «à 16h, d'une balle sous l'aisselle gauche », mon. de Questrecques).

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de soi; chacun est à sa place, une place qu'il n'a souvent pas choisie et dont il subit l'infortune. Si cruels fussent-ils, il serait vain et anachronique de porter un jugement moral sur les agissements du sergent Deguine et de ses compagnons d'armes. La leçon d'histoire que nous enseigne ce récit, c'est justement l'extrême volatilité des jugements et des mœurs. Emile Deguine participe à des massacres, et, pourtant, il est convaincu de faire son devoir, d'apporter la civilisation et la paix. Son seul regret, c'est de consentir tous ces efforts et sacrifices ailleurs qu'en France. Qui, aujourd'hui, dans le monde occidental, se flatterait d'assister par curiosité à une scène de décapitation? C'est pourtant ce que fait et ce que relate dans le détail Emile Deguine, le 13 septembre 1885 : «J'étais curieux de voir une exécution qui devait avoir lieu ce jour au pied des fortifications de Sontay. Je courus pour assister à la sortie des condamnés. Le cortège se forma et partit silencieusement. En tête, marchaient huit pirates, les mains liées derrière le dos, la canguelO au cou. Ces Asiatiques étaient de beaux hommes, bien musclés. Arrivé au lieu d'exécution, le directeur de la prison planta une planchette portant l'arrêt de mort de chacun. Les condamnés regardent, impassibles. Le bourreau enfonce dans le sol un pieu solide, y noue la corde qui lie les bras du condamné, fait tomber le misérable à genoux, lui enlève la cangue et sort son coupecoupe. Puis, marquant de sa salive, noircie par le bétel, une trace sur le cou du patient, comme pour donner une direction au couperet, il fait décrire à son sabre un grand cercle et la tête roule sur le gazon, le chignon défait, teint de sang. La tête avait l'air d'une boule dans l'herbe. » Emile Deguine observe, impassible: « Il y avait quatre soldats-bourreaux pour ces huit condamnés, de sorte qu'une partie de ces derniers restaient amarrés vivants à leur poteau, attendant leur tour, sans que cette cruelle attente trahisse leur secrète angoisse. » Il n'épargne au lecteur aucun détail: « La tête ne tombe pas toujours du premier coup; ainsi, pour l'une des victimes, le bourreau abattit son coupe-coupe deux, trois, quatre fois. Honteux de son échec, il nous montra son sabre: la lame était tordue, courbée en cerceau. Puis il ramassa deux
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Carcan dans lequel on engage le cou et les poignets du condamné. 15

pierres, redressa son arme, et relevant les bras furieusement, arqua deux moulinets. La tête alors roula, arrosée par deux ruisseaux de sang. » Violence judiciaire, mais violence militaire aussi. Le corps expéditionnaire français est engagé dans une véritable guerre de conquête. Contre la Chine tout d'abord, dont les armées ont pénétré au Tonkin depuis le Yunnan afin d'y défendre les marches de l'empire face à la menace coloniale européenne. Contre les Pavillons Noirs ensuite, mercenaires chinois obéissant à l'empereur et aux mandarins de la cour de Hué et soutenant les troupes impériales chinoises. Contre les « Vietnamiens» également. La révolte nationaliste antifrançaise prend des aspects différents en Annam et au Tonkin, où des groupes de partisans déterminés lèvent des armées paysannes la nuit pour faire le coup de main contre les soldats français. Contre les « pirates» enfin, terme vague et générique qui désigne à la fois les bandits de droit commun, les débris d'armées vaincues (troupes de Ly Duong Tai, Pavillons Jaunes) et les paysans en rébellion. Emile Deguine prend grand soin de dénombrer les fusils, canons, sabres lances, drapeaux et autres étendards ramassés au cours de fouilles ou à l'issue de batailles. Il essaie de distinguer l'identité des ennemis qu'il combat, sans toujours y parvenir, et sans que cela ne le perturbe. En revanche, il est toujours précis sur le type d'armement employé par ses adversaires et l'importance de la menace. Ainsi, le 21 février 1886, il évoque la récupération de «huit fusils se chargeant par la culasse ». Avec de telles armes, parfois fournies par des contrebandiers français, le rapport de force devient périlleux. D'autant que, organisés en bandes, les pirates du Tonkin vivent souvent retranchés dans des villages solidement fortifiés, comme en atteste cet exemple: «L'enceinte du village de TranChan est fort bien construite. Une première et forte palissade surmonte un parapet pour tireurs debout. En avant est une zone de quatre mètres environ, remplie de petits piquets, puis une seconde palissade et, au-delà, un fossé dont le fond est encore garni de piquets de bambou. Cette fortification est beaucoup plus sérieuse que celle de la plupart de nos postes» (26 avril 1887).

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Mais les pirates ne demeurent pas sur la défensive. Ils n'hésitent pas à se déplacer et à prendre l'initiative des combats: «Une bande de quatre cents pirates essaie d'attaquer le poste dès la pointe du jour, mais elle peut remettre la partie car les feux de salve, bien dirigés par le poste de police, atteignent les premiers adversaires et font hésiter ces hardis messieurs» (23 juillet 1886). Deux semaines plus tard, «arrivée au village de Van-Yen, la reconnaissance est brusquement assaillie par une bande de six cents Chinois, dont quatre cents armés de fusils à tir rapide, qui, pendant deux heures, s'efforcent, par des feux répétés, de déloger le petit détachement français de la pagode dans laquelle nous nous étions retranchés. Grâce à notre sang-froid et à notre énergie, l'ennemi se décide à la retraite après avoir perdu cent tués ou blessés» (4 août 1886). Le corps expéditionnaire n'est pas porté sur les prisonniers: « Un tirailleur a été tué, mais on a pris quarante-quatre pirates dont vingt et un ont été fusillés; les autres ont été livrés à la police annamite. » (30 août 1886). Une scène qui se répète mois après mois: « Les pirates, pris les armes à la main, sont fusillés séance tenante» (25 octobre 1885) ; « Les quelques pirates qui n'avaient pas pu fuir à temps [le village de Vinh- Tuit] ont été fusillés» (29 décembre 1885); «Une exécution de vingt-trois pirates a lieu au pied des fortifications. Six d'entre eux qui paraissent être les chefs ont la tête tranchée, les autres sont fusillés» (18 décembre 1886);« [A Dong-Son], nous avons tué seize Chinois et fait trois prisonniers. Ces derniers on été fusillés sur-Ie-champ» (2 mai 1887)... Loin de s'opposer à ces exécutions, Emile Deguine y souscrit. Lors d'un combat près de l'arroyo de Phu-Na-Sach, « deux patrouilles sont envoyées l'une dans la direction nord, l'autre dans la direction est, pour s'assurer du départ de l'adversaire. Elles rentrent et ramènent un prisonnier blessé à qui je fais donner le coup de grâce sur-Ie-champ.» (23 décembre 1886). Parfois, sans que l'on sache pourquoi, le sergent Deguine épargne un malheureux: «Reconnaissance aux environs du poste, sans résultat autre que celui-ci: un prisonnier, trouvé porteur d'un fusil à pierres, inoffensif, et d'un

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