Actualité de Saint Augustin

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Dans cet ouvrage, Jean Guitton propose une lecture moderne de Saint-Augustin.

Publié le : dimanche 1 janvier 1967
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782246783312
Nombre de pages : 154
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IL y a aujourd'hui seize siècles que saint Augustin est né : le 13 novembre 354. Quindecim annos, disait Tacite, grande humani aevi spatium. Un long espace dans une vie humaine. Mais seize siècles, dans la vie d'une humanité, quel espace aussi ! Or, dans cet espace, saint Augustin n'a cessé de renaître. La légende romaine connaît ces trois fontaines qui ont jailli là où la tête de saint Paul toucha par troisfois la terre. Et, de même, on pourrait dire que la pensée de saint Augustin a touché l'histoire occidentale par trois fois pour y faire naître une source : au Moyen Age d'abord, quand il inspirait la pensée politique et scolastique; au XVIe et au XVIIe
siècle, lorsqu'il ravitaillait les Réformateurs et les Fondateurs ; en ces temps modernes enfin, – ceux de Kierkegaard et de Hegel, de Bergson et de Blondel, de Mauriac et de Claudel, – où sa présence, quoique voilée, est encore si sensible. Et, peut-être pourrait-on remarquer que l'œuvre du temps en lui a permis d'atteindre ses profondeurs; que l'augustinisme médiéval, faisant paraître surtout le platonisme latent de saint Augustin, allait moins avant que l'augustinisme des controverses sur la Grâce; que celles-ci révélaient son inspiration; mais qu'il est réservé à l'époque présente de participer à son intuition la plus secrète,qui est une conception de l'existence temporelle. Quoi qu'il en soit, Newman avait raison de noter que saint Augustin a donné comme « une nouvelle édition du christianisme », ou encore que saint Augustin « qui n'était pourtant pas un maître infaillible a formé l'intelligence de l'Europe chrétienne ». Entendons qu'il a été (comme saint Paul avant lui) un hasard d'une improbabilité extrême, intervenu au moment où le développement de la plante chrétienne avait besoin d'une greffe, orientant, exaltant, colorant, – altérant peut-être aussi la sève catholique avec une sombre substance. Si on ôtait Augustin à l'âge des Pères, Paul à l'âge des Origines, le cours de l'histoire occidentale aurait été tout autre.
Lorsqu'on commémore la date d'une mort, on se place à l'échelle des choses humaines; on se souvient de ce que cet être historique a fait pendant soncourt passage. Si l'on envisage la date de naissance, c'est qu'on se place à une échelle divine; qu'on se pose inconsciemment la question de la prédestination : pourquoi avant que cet être ne fût, l'auteur de toute histoire l'avait-il désigné, quelle mission lui donnait-il alors qu'il n'était qu'un peu de chair molle sur la terre ?
C'est à cette question qu'à la fin de cet ouvrage, je voudrais tenter de répondre, – en envisageant sans cesse l'actualité de saint Augustin, et la ressemblance de son temps avec le nôtre.
L'HOMME INTÉRIEUR HISTORIQUE
A quarante-trois ans, c'est-à-dire douze ans après sa conversion et son baptême, saint Augustin écrivit les douze livres des Confessions
pour se raconter au genre humain devant Dieu : Apud te, haec narro, generi meo, generi humano. De toutes ses œuvres aucune ne se répandit davantage. Cette expérience incommunicable avait de la valeur pour tous : dix siècles plus tard, des esprits aussi divers que Pétrarqueet sainte Thérèse d'Avila devaient y retrouver l'histoire de leur âme. Et l'homme moderne s'y reconnut de plus en plus.
Ces pages, qui avaient un si grand écho, n'étaient pas retenues par les philosophes, si puissante est restée la tradition grecque, qui élimine l'élément historique de la connaissance. La psychologie, telle qu'Aristote en a fixé le type, étudie l'âme comme une chose. Elle s'attache à y discerner des fonctions. L'âme est faite pour refléter la réalité extérieure à la façon d'un miroir. Et c'est pourquoi la psychologie classique triomphe dans l'analyse de ces deux états opposés où l'âme coïncide avec la nature et s'absorbe en elle : la sensation
et l'intellection. Tout cet entre-deux où l'intelligence se développe, où la volonté s'enfante n'a de sens que par sa relation à ces moments de pureté où nous sentons, où nous comprenons,où nous décidons. Or, que trouvons-nous d'abord en nous sinon des souvenirs particuliers, des événements personnels ? C'est par ces événements que se développe la connaissance que l'homme prend de lui-même. La conscience est toute pénétrée d'histoire.
On conçoit que l'idée d'une histoire intime d'un être n'ait pas été dans l'horizon grec. Et ce n'est pas parce que le Grec, comme on le dit souvent, n'a pas l'idée de la « personne » : c'est que, pour un pur Grec, il n'y a pas de lien réel entre l'événement et la personne. L'événement de vie n'est qu'un accident de vie, même la faute. Ainsi pour Aristote l'homme magnanime n'a pas plus de souvenir qu'il n'a de zèle. Il ne parle pas plus de lui-même qu'il ne parle des autres. Sans passions, il est aussi sans histoire. Ainsi sera le Sage des Stoïciens. Celui-là non plus ne sesouvient ni ne pèche. S'il s'est converti à la Sagesse, ç'a été une transformation radicale, qui l'a fixé dans une sagesse immobile. Il ne progresse pas. Il est soustrait au temps. Ecrire sa vie, ce sera faire le portrait de cette excellence. Ainsi procèdent Diogène Laërce pour Pythagore, Damascius pour Proclus, Porphyre pour Plotin, Philostrate pour Apollonius de Thyane. Marc-Aurèle, le doux empereur, ni ne se décrit, ni ne se confesse. Mais, à propos d'événements dont il néglige de nous dire le détail, il se mesure à un modèle impassible qu'il gémit de ne point atteindre. Quand un ancien philosophe envisage l'existence, il laisse de côté les faits les plus saillants de la condition humaine. Et s'il se connaît encore, ce n'est pas dans le cours entier de sa vie et par le secours d'une mémoire intégrale, mais c'est par l'intuition de son essence, par le souvenir de ces instants furtifs oùil a réalisé son type dans la lumière d'un moment de perfection et
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