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ADIEU L'ÉGLISE

@L'Hannatlan,2004 ISBN: 2-7475-6374-X EAN: 9782747563741

Jacques MEURICE

ADIEU L'ÉGLISE
Chemin d'un prêtre-ouvrier

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

Ce pour quoi je suis né Ce pour quoi je suis venu dans le monde C'est pour rendre témoignage à la Vérité

Jésus à Pilate Evangile selon Jean

(Jo, XVIII, 37)

Le premier qui dit la Vérité Il doit être exécuté Guy BEART

Mourir pour des idées, d'accord, Mais de mort lente
Georges BRASSENS

I

Il est bien entendu, et ce n'est contesté par personne, qu'en cette radieuse matinée de juillet 1962, je suis devenu prêtre pour l'éternité, selon l'ordre de Melchisédech, tel qu'il a été adopté, pense-t-on, par l'Eglise Catholique Romaine. Cela se passait dans le chœur gothique, fragile et raffiné, d'une cathédrale célèbre, qui actuellement est en passe de s'effondrer. Mais, je vous assure, ce n'est pas de ma faute. Napoléon Bonaparte, qui avait interdit les sépultures dans les églises, avait déjà dit, non sans humour, lors d'une visite, que ce chœur serait sans doute le tombeau des chanoines, mais peut-être plus tôt qu'ils ne le prévoyaient. Je n'ai jamais regretté ce moment de l'ordination, ni ceux, parfois pénibles, qui l'ont précédé ou suivi, ni aucun autre. En fait, je n'ai jamais rien regretté, et n'ai jamais considéré que rien, de ce qui est arrivé, fût regrettable. Il est possible que mon évêque, et d'autres aussi, n'aient pas eu la même position que moi à ce sujet.. .et ce n'est sans doute pas non plus le seul point sur lequel nous avons pu être en désaccord, un jour... Ma vocation - si vocation il y a - était du type mouvement de jeunesse, et plus précisément, elle relevait du scoutisme, et aussi de quelques camps de mission en Bourgogne, organisés par le collège. J'ai longtemps gardé un attachement et une estime véritables pour le scoutisme. J'avais fait le camp école Route, le Cham, et obtenu le Wood Badge, les bûchettes. J'avais surtout découvert là, le goût des responsabilités, la débrouillardise, le sens de l'équipe, une certaine adéquation avec la nature, et un

capital extraordinaire d'amitiés. Les camps avaient rythmé mon adolescence, l'uniforme m'enchantait, et la Route, avec sa mystique et son mot d'ordre Servir, ainsi que l'exemple et la fréquentation d'un aumônier très ouvert et très communicatif, m'avaient conduit tout naturellement au séminaire. C'est bien plus tard - un fameux paquet d'années! - que j'ai dû déchanter et revoir mon appréciation du scoutisme, quand j'ai appris, par exemple, que le commissaire de district, baron de surcroît, qui, à l'époque, m'avait tant impressionné avec son goût de l'ordre, son souci du détail, sa splendide moto B.M.W. et sa ressemblance frappante avec Baden-Powell, voulue et soigneusement entretenue sans doute, avait terminé ses jours en prison, pour faits de pédophilie, et que l'aumônier, tant apprécié, tant admiré, avait sombré, lui, dans un alcoolisme qui, bien que débonnaire et convivial, lui avait tout de même valu une cirrhose fatale. Mais au moment d'entrer au séminaire, c'est cet idéal qui me guidait encore, nourri sans doute au départ par la loi scoute, dynamique, altruiste, généreuse, et peut-être aussi - il ne faut rien négliger! - par cet engouement de jeune adolescent, dû aux romans de Serge Dalens et aux beaux dessins de Pierre Joubert, dans la collection Signe de piste, des éditions Alsatia. Le séminaire manquait d'air, c'est le moins qu'on puisse dire! Six ans et l'acharnement ecclésiastique de mes professeurs n'ont cependant pas réussi à m'y étouffer complètement. Et c'est miracle. J'y ai appris, sans aucun doute, l'endurance et l'esprit de résistance, ce qui suppose aussi la mise en œuvre d'autres réalités cachées derrière des mots de même consonance, tels que: prudence, silence, souffrance et patience. Panni les cours
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de philo, j'ai seulement apprécié celui de logique et celui de critique historique. C'étaient de petits cours, ils n'étaient pas très bien donnés mais m'ont finalement appris plus que tous les autres. Certains cours de théologie, eux, plus tard, m'ont éreinté davantage que les expéditions spéléo qui m'avaient été coutumières. J'y avais également l'impression d'être plongé dans le noir, mais cette fois un noir obscurantiste! J'entretenais toutefois fidèlement et heureusement de bonnes références littéraires, d'ailleurs des plus classiques, telles que Le journal d'un curé de campagne de Georges Bernanos, La puissance et la gloire de Graham Greene ou Les saints vont en enfer de Gilbert Cesbron. C'était ma série G, avec Georges, Graham et Gilbert, car j'ai à peu près tout lu de chacun d'entre eux. Je dois avouer que cela m'a souvent mieux aidé à tenir le coup, que la prière ou la méditation. Je lisais parfois en cachette, car les romans n'étaient pas autorisés. J'avais même bricolé avec du carton et des punaises, un tiroir secret sous la table de ma chambre, où je faisais disparaître, en cas de visite impromptue, les livres interdits. Ce fut le cas, un jour, avec La condition humaine d'André Malraux, et une autre fois avec Pour qui sonne le glas d'Ernest Hemingway. Je m'étais cependant fait du sacerdoce une idée dure, austère, solitaire sans doute, mais exaltante, parce que pleine de vie, de lumière, et aussi de grand air, mais pour y arriver, il me fallait passer longuement par cet endroit sordide, où rien ne progressait, où la vie semblait prise à tout jamais dans le ronronnement des prières liturgiques. Tout était à l'arrêt. Nous sommes passés, à cette époque, sans en rien connaître, sans même nous en rendre compte, à côté des guerres du Viêt-Nam, de l'Algérie et du Katanga, et nous avions vingt ans! Il

Le séminaire était pour moi une épreuve à peine supportable, contraignante comme peut l'être une prison, mais heureusement provisoire. J'avais horreur des sacristies. A leur odeur de cierge et d'encens, je préférais celle, pourtant peu écologique, du moteur de ma moto ou plus tard de ma tronçonneuse. Je crois bien que j'eusse même préféré celle du soufre ou de la poudre. Je n'avais aucun goût pour la liturgie de cette époque, qui m'apparaissait, telle un cérémonial, contrainte dans des règles inexpressives. Alors que j'avais très bien tenu ma place dans les veillées et les feux de camp, dès que j'ouvrais un manuel de grégorien et entonnais un chant liturgique, et je le faisais bien sûr le moins possible, c'était irrémédiablement faux. Faux et contraint, aussi faux que contraint. Ma première messe chantée fut un supplice, non seulement pour moi, mais également, je le suppose, pour les auditeurs. Je ne comprends toujours pas pourquoi et comment l'église ne s'est pas vidée. Les paroissiens sont comme des moutons. Il faut vraiment beaucoup pour les faire bouger. Toutefois, lorsque, encore étudiant en théologie, j'avais été désigné officier pontifical, caudataire de l'évêque, portant sa traîne ou sa crosse dans les cérémonies religieuses, cela ne m'avait pas laissé indifférent. Mais je crois que c'était plutôt la proximité du chef, les moments de contact plus personnels, précédant ou suivant les cérémonies, qui me plaisaient, dans l'exercice de cette fonction. Le caudataire était le seul à aider Son Excellence à revêtir et enlever les ornements, avant et après les offices. Il l'accompagnait alors partout et voyait ainsi ses réactions, entendait éventuellement ses réflexions. Il devenait progressivement, si pas un intime, au moins un familier de sa maison. 12

Un matin, juste après la Messe de la communauté, Monseigneur le Président du séminaire me fit appeler. Il m'apprit, tout d'un coup, la mort de mon frère. Jean avait trente ans. Une leucémie l'emportait. Le président connaissait son décès depuis la veille à midi, mais il n'avait pas jugé utile ou important de me prévenir plus vite. Bien que je m'y attende, c'était un choc. Je rentrai à la maison et allai voir le corps de mon frère, exposé sur son lit de mort. C'est lui qui, akéla de district, m'avait entraîné dans le scoutisme, qui, délégué du juge des enfants, m'avait appris le sens social, qui, féru d'archéologie et de généalogie m'avait intéressé aux sciences auxiliaires de l'histoire, et guidé dans tant de circonstances. Il était marié depuis trois ans et avait un fils depuis six mois. J'avais pour lui une estime énorme et un amour fraternel intense. Cette nuit-là je le veillai, et je me pris au jeu de penser que, comme pour le prophète Elie avec le fils de la veuve, ou comme pour le Christ avec son ami Lazare, tout était possible pour qui avait la foi. Je priai toute la nuit, j'offris ma vie en échange de la sienne, et rien ne se passa. Après les funérailles, je repris le chemin du séminaire, meurtri, amer, désemparé. J'étais sans doute un séminariste atypique. Nous étions régulièrement astreints à des travaux ou des mémoires, dont le choix du sujet était libre mais devait être en rapport avec les cours reçus. Alors que la plupart des séminaristes piochaient avec acharnement les dogmes et les sacrements, moi, passionné d'histoire, je plongeais dans celle de l'Eglise et consacrais ma recherche à l'étude de l'un ou l'autre personnage, de préférence originaire de la région, de préférence aussi condamné jadis pour hérésie, et je lui trouvais toujours, non seulement des excuses, mais aussi des raisons pertinentes et valables pour avoir affinné ce qu'on était bien obligé, nous, apprentis 13

théologiens, de considérer comme des errances. Je trouvais souvent plus de sel, de piment et de courage chez les hérétiques que chez les Pères de l'Eglise, solennels et consacrés par la tradition. J'attribuais cela au goût immodéré pour la liberté, qui avait toujours été le mien. Mais j'acceptais alors de savoir cette liberté, pour moi, bridée et enfermée, du moins provisoirement, car il était impossible que cela dure toujours, ni même longtemps. Ainsi, il m'est arrivé de sortir de l'ombre et de la poussière des siècles, la figure de Maître Michel de Bay, inventeur de la doctrine qui porte son nom: le Baïanisme. Homme de la Renaissance, vivant au XVIe siècle, professeur de théologie puis chancelier de l'université de Louvain, il avait créé une école à laquelle il devait communiquer sa passion pour saint Augustin, et sans doute quelque mépris pour Thomas d'Aquin. Quelques années plus tard, un élève appliqué de cette école et un disciple fervent de Maître Michel et de son neveu Jacques qui continuait son enseignement, un certain Jansson ou Jansen, allait devenir évêque d'Ypres, développer les idées qui lui avaient été communiquées par ses maîtres, et donner son nom à la doctrine du Jansénisme. Je comprenais le Jansénisme comme un effort désespéré de purification d'une Eglise largement encombrée par les intérêts matériels et politiques, une Eglise qui n'avait pu empêcher la naissance et la rupture de la Réforme. Toute ma sympathie allait à Pascal et aux gens de Port-Royal qui voulaient être des disciples de Jansénius. Michel de Bay avait été théologien de CharlesQuint et Philippe II, et comme tel, présent au concile de Trente. C'est un peu à cause de lui que ce Concile dura si longtemps, car il avait été chargé par l'empereur de tenter à tout prix la réconciliation avec les Luthériens, objectif politique de premier ordre pour l'unité de l'Empire, et
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accessoirement pour celle de l'Eglise. Il n'y était pas parvenu, malgré sa bonne connaissance de Luther et de Calvin, mais il avait cependant vu ses efforts récompensés et son enseignement conforté par une nomination impériale au poste de Grand Inquisiteur de la foi aux PaysBas. Ce qui pourtant ne devait pas lui convenir particulièrement et qui ne l'avait pas empêché, en tout cas, d'être lui-même, ensuite, condamné par Rome, sur intervention des Cordeliers, et forcé à rétractation par le Pape Pie V, qui le prenait parfois pour un calviniste, tant il avait essayé, à Trente, de concilier la Réforme et l'Eglise traditionnelle. Le vicaire général, Monseigneur Maximilien Morillon, chargé de cette affaire, eut certains problèmes. La bulle de condamnation n'était pas particulièrement claire. Le nom de Baïus n'y était même pas cité. C'était peut-être voulu. Le fait est que, dans une phrase du document romain, écrit en latin, dont la ponctuation était sommaire et présentait des lacunes, si on plaçait la virgule à un certain endroit, les thèses de Michel de Bay pouvaient être acceptées et défendues. Par contre, si on la déplaçait plus loin, il était réduit au silence et la condamnation ne faisait plus de doute. Le vicaire général en référa à Rome, qui lui renvoya un nouvel exemplaire de la bulle, mais sans plus aucune virgule! C'était évident: Rome, prudente et indécise, refusait de se mouiller dans cette affaire. C'est devenu un cas d'école et un sujet d'étude, qui, dans l'histoire de l'Eglise, porte le nom de Comma pianum, la virgule du Pape Pie. Voltaire s'est beaucoup intéressé à ce sujet et l'a largement développé dans son Siècle de Louis XIV, au chapitre XXXVII. C'est peut-être au moment où j'ai découvert et analysé cela, qu'on est bien obligé d'appeler un subterfuge, si pas une honteuse dérobade, que s'est insinué 15