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Adolf Hitler, une biographie (Tome 1). L'ascension, 1889-1939

De
1232 pages
Pourquoi une nouvelle biographie de Hitler, alors que les publications sur le nazisme (histoire politique, sociale, économique, culturelle, des idées, etc.) se multiplient ? Alors que la centralité du génocide désormais dans l’étude du nazisme conduit depuis des décennies à écrire une histoire en termes de processus, de décisions, de mobilisation de toutes les administrations et institutions ? Ian Kershaw, auteur de la dernière grande biographie de référence, défendait la seule approche socio-historique : "Le biographe doit se concentrer non pas sur la personnalité de Hitler, mais carrément et directement sur le caractère de son pouvoir." Or toute histoire du nazisme, même renouvelée, reconduit toujours aux visions, théories et décisions de Hitler. Il y a une centralité du Führer à laquelle l'historien ne peut échapper, avec laquelle il doit se colleter.
Démagogue de premier ordre, comédien tout à fait doué qui préparait minutieusement ses prestations, pratiquant à merveille l’art de la dissimulation, qui lui permit constamment de tromper partisans comme adversaires sur ses intentions, doué d’une capacité d’appréhender et d’exploiter en un éclair les situations favorables, Hitler se montra bien supérieur à tous les concurrents de son propre parti, mais aussi à tous les hommes politiques œuvrant dans les partis bourgeois. Son style d’exercice de pouvoir, singulièrement improvisé et personnalisé, qui provoqua des conflits de compétence durables et une anarchie des services et des attributions, était une méthode, maniée avec raffinement, visant à rendre de fait inattaquable sa propre position de pouvoir. Mêlant de manière inhabituelle l’univers intime et l’univers politique, il se mit en scène comme un politicien qui avait renoncé à tous les plaisirs personnels pour se placer entièrement au service du "peuple et du Reich". Volker Ullrich reformule en termes nouveaux la question essentielle du pouvoir charismatique.
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Volker Ullrich

Adolf Hitler

Une biographie

L’ascension : 1889-1939

Traduit de l’allemand par Olivier Mannoni

*

Gallimard

NRFESSAIS

Introduction

« Ce type est une catastrophe ; ce n’est pas une raison pour trouver inintéressants son caractère et son destin. » Et c’est aussi pour cette raison que nul « n’est dispensé de se préoccuper de son triste personnage », écrivait Thomas Mann dans « Frère Hitler », un essai publié en 1939(1). On aurait pourtant pu s’attendre qu’au fur et à mesure qu’augmente la distance temporelle avec le « Troisième Reich », l’intérêt pour l’homme qui avait valu à l’Allemagne le plus grand désastre de son histoire se dissipe peu à peu. Or, c’est le contraire qui s’est produit : la politique à l’égard du passé, en Allemagne fédérale, est aussi une histoire du retour périodique des ondes déclenchées par Hitler. Depuis la fin du millénaire, ce traitement obsessionnel de la question semble plutôt avoir encore augmenté.

« Il n’y a jamais eu autant de Hitler », écrivait l’historien d’Iéna Norbert Frei en ouverture de son livre 1945 et nous : Le Troisième Reich dans la conscience des Allemands, paru en 2005, l’année du soixantième anniversaire de la fin de la dictature nationale-socialiste(2). Et de fait, les médias ou les livres d’histoire n’avaient jamais consacré autant de place à ce sujet — partout on rencontrait la silhouette du « Führer ». Et rien n’indique qu’il en ira autrement en 2015, à l’occasion du soixante-dixième anniversaire de la fin de la guerre.

Il y a très longtemps qu’une industrie mondiale du divertissement s’est emparée du sujet et que Hitler s’est transformé en une « icône pop de l’horreur », mise en image à grand fracas et promettant les plus grands frissons. Car il demeure le « Führer » des nationaux-socialistes, celui qui, douze années durant, a été le principal artisan du destin de l’Allemagne et du monde, « la plus dure de toutes les drogues productrices d’attention(3) ». Pour ce qui concerne le potentiel d’excitation, aucun autre personnage historique, pas même Staline, ne le dépasse. Et cela tient bien entendu aux dimensions monstrueuses des crimes qui ont été commis sous son pouvoir, non pas « au nom des Allemands », mais par des Allemands.

Parallèlement au marché du divertissement — dont elle est restée largement préservée —, la science historique internationale a fait progresser les études sur Hitler et le national-socialisme. Aucun objet historique ne semble avoir été mieux exploré, sous tous ses angles, dans toutes ses ramifications, que celui-ci ; les ouvrages qui lui sont consacrés remplissent des bibliothèques entières. Et pourtant l’intérêt qu’inspire, y compris aux historiens spécialisés, ce « trouble personnage » persiste et ne diminue pas. Le côté énigmatique du phénomène Hitler, la question de savoir comment et pourquoi il est arrivé au pouvoir et a pu l’exercer plus d’une décennie — avec les conséquences catastrophiques que l’on sait — exigent constamment de nouvelles explications. Les tentatives d’approcher le « phénomène » par la voie biographique ne manquent pas, et pourtant, dans la multiplicité des présentations, seules quelques-unes — pour être précis : seules quatre — peuvent être qualifiées de véritablement importantes et, à chaque nouvelle lecture, stimulantes : la première biographie de Konrad Heiden, deux volumes écrits en exil, en Suisse, au milieu des années 1930 ; l’étude classique d’Alan Bullock « sur les mécanismes de la tyrannie », qui date du début des années 1950 ; le grand portrait que Joachim Fest a brossé de Hitler et de son époque, dont la première publication remonte à 1973 ; et pour finir, ce qui constitue l’œuvre la plus ample, la biographie de référence, celle en deux volumes publiée par Ian Kershaw (1998 et 2000)(4). La biographie de Konrad Heiden était une tentative « de reconnaître au cœur même de son action la portée historique du phénomène Hitler(5) ». Correspondant du quotidien libéral Frankfurter Zeitung à Munich entre 1923 et 1930, l’auteur eut l’occasion de vivre de près l’ascension de Hitler au rang de personnalité nationale.

Outre ses propres observations, son livre reposait sur les renseignements fournis par des personnes de confiance évoluant dans l’entourage de l’agitateur munichois. Heiden résista à la tentation de transformer Hitler en mythe ou de le tourner au grotesque : « Le héros de ce livre n’est pas un surhomme ni un croque-mitaine », soulignait-il dans la préface datée d’août 1935, « mais un de nos contemporains les plus intéressants et, si l’on s’en tient aux chiffres, le plus grand agitateur de masse de l’Histoire(6). » Même si beaucoup de détails biographiques ont été depuis rectifiés par la recherche, l’ouvrage frappe encore aujourd’hui par une foison de jugements exacts et d’analyses avisées, concernant par exemple l’effet produit par Hitler dans son rôle d’orateur et la singulière « dualité » de son existence(7).

Dans les milieux de l’exil, cette œuvre précoce reçut un accueil enthousiaste. « Je ne quitte plus la fulminante biographie de Hitler par Konrad Heiden », nota Thea Sternheim, la deuxième épouse divorcée du dramaturge Carl Sternheim, à la fin octobre 1935. « Pleins feux sur l’Allemagne. On se prend soudain à remercier Dieu pour l’existence de cette belle conscience. Ce livre n’est-il pas la première brèche décisive dans le crime monstrueux qui s’accomplit en Allemagne(8) ? » Le comte Harry Kessler, mécène d’art et diplomate, lui aussi exilé en France, faisait également son éloge : « Un livre intelligent et instructif. L’alliance de l’échec d’un homme et de l’échec d’un peuple. Pertinent(9). » La Gestapo et le Sicherheitsdienst [« service de sécurité », SD] menèrent des investigations pour retrouver l’auteur du livre, mais celui-ci parvint à fuir et à rejoindre les États-Unis via Lisbonne après l’invasion de la France en 1940(10).

Les débuts fulminants d’Alan Bullock, en 1952, furent le point de départ de tout le travail scientifique mené sur le « phénomène Hitler ». L’historien put ici avoir recours aux documents allemands confisqués et fournis comme pièces à conviction aux procès de Nuremberg, documents qui furent publiés peu après(11). Bullock décrivait le dictateur allemand comme un « opportuniste sans le moindre scrupule » animé par le seul « appétit de puissance », « sous sa forme la plus brute et la plus pure »(12). Dans sa conclusion, Bullock se référait explicitement au témoignage de l’ancien président du sénat de Dantzig, Hermann Rauschning, dont le livre publié en exil en 1938, Révolution du nihilisme, exerça pendant un certain temps une grande influence sur le jugement porté sur Hitler. Il y avait entre autres exprimé l’idée que le national-socialisme était « pur mouvement, dynamisme posé en absolu, révolution dotée d’un dénominateur commun et prête à l’échanger à tout moment ». Mais il y avait une chose qu’elle n’était pas, selon lui : « idéologie et doctrine »(13).

La thèse qui faisait de Hitler un politicien opportuniste en quête de pouvoir a été révisée par la recherche des décennies précédentes. C’est à l’historien stuttgartois Eberhard Jäckel que revient avant tout le mérite d’avoir démontré de manière convaincante que Hitler dispose tout à fait d’une « Weltanschauung », une vision du monde ou une idéologie consistante, et que celle-ci a guidé son action de manière décisive. Les deux principaux éléments de cette idéologie étaient selon Jäckel « l’éloignement [Entfernung : éloignement, mise à l’écart ou élimination (N.d.T.)] des Juifs » et la conquête de « l’espace vital à l’Est » — des points fixes axiomatiques auxquels Hitler se serait tenu depuis les années 1920 avec une obstination imperturbable(14). Cette découverte fondamentale a été reprise aussi bien par Fest que par Kershaw ; le présent ouvrage la confirme lui aussi.

La biographie de Hitler par Joachim Fest, parue plus de vingt années après celle de Bullock, n’impressionna pas seulement par la qualité littéraire de sa présentation — « Personne, depuis Thomas Mann, n’a écrit sur Hitler dans un aussi bel allemand », écrivait, élogieux, Eberhard Jäckel(15) —, mais aussi par « la capacité de l’auteur à mener une interprétation à la fois dense et ample », comme le nota Karl Dietrich Bracher, qui avait lui-même, avec ses travaux innovateurs sur La Dissolution de la République de Weimar, La Prise de pouvoir par les nationaux-socialistes et La Dictature allemande, préparé le terrain, dans les années 1950 et 1960, à une étude critique et intensive sur la genèse, la structure et les conséquences de la domination nazie(16). Les historiens allemands se demandèrent avec un peu de honte pourquoi ce n’était pas l’un des leurs qui avait accompli cette prestation, mais un chercheur en marge comme l’était le journaliste Joachim Fest(17).

Fest ne dessinait pas seulement, de la personnalité de Hitler, un psychogramme que l’on n’a pas dépassé à ce jour : il le plaçait déjà dans le contexte de son époque. La principale condition de l’ascension de Hitler était pour lui la convergence de conditions individuelles et générales, une « correspondance difficile à déchiffrer entre l’homme et son époque(18) ». Pour rendre ce contexte plausible, Fest inséra dans le récit, qui suivait un ordre chronologique, des « considérations marginales » dans lesquelles il regroupait biographie individuelle et schéma d’évolution supra-individuel. Il en tirait le constat paradoxal que Hitler, bien qu’il eût exécré la révolution, en était pourtant devenu « l’image allemande », en qui s’étaient mélangés d’une manière singulière traits modernes et éléments rétrogrades(19).

On a opposé maintes critiques à l’interprétation de Fest, qui ne puisait pas à de nouvelles sources d’archives, mais à des ouvrages publiés avant lui. On a ainsi remarqué, à juste titre, que le rôle des élites conservatrices qui avaient ouvert à Hitler les portes du pouvoir était clairement sous-exposé(20). Il est également impossible de ne pas voir que dans certains éléments de la présentation, par exemple dans la critique stylistique de Mein Kampf, l’arrogance de la bourgeoisie cultivée à laquelle appartenait l’auteur, envers ce parvenu doté d’une culture approximative, s’exprime de manière massive(21). Une critique pèse toutefois plus lourd : l’interprétation par Fest du rôle de Hitler a été fortement influencée par celui qui fut son principal informateur, l’architecte préféré et futur ministre de l’Armement de Hitler qu’était Albert Speer, auquel ce journaliste à la plume agile avait prêté main-forte pour la rédaction de ses Mémoires publiés en 1960, et qui, à l’inverse, avait approvisionné Fest en informations lors de la rédaction de sa biographie de Hitler. Bien des légendes créées par Speer ont ainsi trouvé une place dans le tableau brossé par Fest, par exemple la manière dont Speer se présentait comme un spécialiste apolitique qui s’était laissé prendre malgré lui par l’art de la séduction déployé par le dictateur(22).

Et pourtant, toutes les objections ne peuvent voiler le fait que Fest avait réussi un grand œuvre. Ce travail de pionnier constituait peut-être « désormais et pour une assez longue période le livre de référence en vigueur sur Adolf Hitler », prophétisa l’historien Klaus Hildebrand, de Bonn, dans un commentaire(23). Il fallut effectivement vingt-cinq ans avant qu’un historien anglais, Ian Kershaw, ne s’attaque à nouveau à l’entreprise risquée que constitue une grande biographie de Hitler. Le premier volume parut en 1998. Le deuxième suivit deux années plus tard. Kershaw put s’appuyer sur des sources qui n’étaient pas encore accessibles à Fest, notamment sur le Journal du Gauleiter de Berlin et futur ministre de la Propagande, Joseph Goebbels, dont l’Institut für Zeitgeschichte [Institut d’histoire contemporaine, IfZ] de Munich avait commencé la publication à la fin des années 1980(24).

Dans ses remarques d’introduction, l’historien de Sheffield notait franchement qu’il avait en quelque sorte approché Hitler par la « mauvaise » face, celle des structures du pouvoir national-socialiste, sur lesquelles il avait abondamment travaillé lors de ses publications antérieures. Contrairement à Fest, il s’intéressait donc moins à « l’étrange caractère de cet homme » qu’aux conditions et aux forces sociales qui avaient rendu Hitler possible. Cela allait de pair avec un changement de perspective : « La tâche du biographe à ce stade devient alors plus claire. Il doit se concentrer non pas sur la personnalité de Hitler, mais carrément et directement sur le caractère de son pouvoir : le pouvoir du Führer. » Pour expliquer l’effet monstrueux de ce pouvoir, il fallait plus observer « les attentes et les motivations de la société allemande » que Hitler lui-même(25). Ce que Kershaw avait en tête n’était donc ni plus ni moins qu’une « biographie de Hitler dans une intention socio-historique(26) ».

Kershaw crut pouvoir démontrer que dans de nombreuses situations, Hitler n’eut pas grand-chose à faire, parce que la société allemande, depuis les satrapes qui entouraient le dictateur jusque, plus bas, les simples Volksgenosse et Volksgenossinnen [« compagnons et compagnes de peuple/d’ethnie » ou encore « membres de la communauté populaire/ ethnique » (N.d.T.)], tendait de plus en plus à « travailler en direction du Führer », c’est-à-dire à précéder en quelque sorte ses désirs(27). On a reproché à l’historien britannique de promouvoir de cette manière une image de Hitler dans laquelle le dictateur apparaîtrait « au fond interchangeable, superflu, faible dans le meilleur des cas(28) ». Mais Kershaw ne va pas du tout aussi loin. Il ne sous-estime pas le rôle de Hitler et de ses fixations idéologiques démentielles ; mais dans le même temps, il fait apparaître le fait que sans la propension des masses à travailler dans la direction de l’homme qui était à leur tête, ses objectifs criminels n’auraient pu être menés jusqu’au stade de leur réalisation. Seule l’interaction entre les intentions de Hitler et la pression structurelle issue des initiatives des charges et institutions qui lui étaient subordonnées permet — telle est sa thèse centrale — d’expliquer la dynamique déchaînée de ce régime, dynamique qui a conduit à des solutions de plus en plus radicales. Kershaw avait ainsi mis un terme à la vieille querelle, devenue stérile depuis longtemps, entre les écoles « intentionnaliste » et « structuraliste » au sein de l’historiographie allemande(29).

« Les bibliothèques inventorient 120 000 travaux sur Hitler. L’œuvre de Kershaw est un massif central », écrivait le directeur de la Frankfurter Allgemeine Zeitung, Frank Schirrmacher, en conclusion de sa critique hymnique(30). Après cette biographie monumentale de Hitler, en a-t-on vraiment besoin d’une nouvelle ? Quinze années se sont tout de même déjà écoulées depuis la parution du premier volume de Kershaw. Depuis, les rouages de la recherche ne sont pas restés immobiles, ils ont continué à tourner, et l’ont même fait de plus en plus vite(31). Un grand nombre de livres ont paru, qui donnent un aperçu de la personnalité de Hitler dans certaines phases de sa vie, ou du moins promettent de le faire : la biographie physiognomoniste de Claudia Schmölders, Hitlers Gesicht (2000) ; le livre contesté de révélations écrit par Lothar Machtan sur la prétendue orientation homosexuelle du dictateur, Hitlers Geheimnis (2001) ; l’ouvrage fondamental consacré par Birgit Schwarz à la conception de l’art qui était celle de Hitler, Geniewahn :Hitler und die Kunst (2009) ; les recherches de Timothy W. Ryback sur la bibliothèque de Hitler et son comportement à l’égard de la lecture, Hitlers Bücher (2008) ; le portrait des jeunes années par Dirk Bavendamm, Der junge Hitler (2009) ; l’enquête de détective menée par Thomas Weber sur ce qu’a vécu le caporal pendant la Première Guerre mondiale, Hitlers erster Krieg (2010) ; la tentative menée par Ralf Georg Reuth pour expliquer les origines de l’antisémitisme de Hitler, Hitlers Judenhass (2009) ; les études d’Othmar Plöckinger sur les « années prégnantes » de Hitler à Munich entre 1918 et 1920 (2013) et sur l’histoire de Mein Kampf (2006) ; le livre à thèse de Ludolf Herbst sur la mise en scène d’un messie allemand, Hitlers Charisma (2010) ; l’étude de Mathias Rösch, Die Münchner NSDAP 1925-1933 (2002) ; l’histoire de la Maison Brune par Andreas Heusler, Wie München zur « Hauptstadt der Bewegung » wurde (2008) ; les études menées par Felix Kellerhoff et Thomas Friedrich sur l’attitude de Hitler à l’égard de la capitale du Reich : Hitlers Berlin (2003) et Die missbrauchte Hauptstadt (2007).

L’entourage privé de Hitler a lui aussi fait l’objet d’une forte attention ces dernières années, à commencer par le livre documentaire d’Anton JoachimsthalerHitlers Liste (2003), qui aimerait faire apparaître le réseau des relations personnelles par le biais de la liste des cadeaux faits par Hitler en 1935-1936, les recherches de Brigitte Hamann sur la relation entre Hitler et la famille Wagner, Winifred Wagner und Hitlers Bayreuth (2002) et sur le médecin de Linz Eduard Bloch, Hitlers Edeljude (2008), l’histoire du couple d’éditeurs munichois Hugo et Elsa Bruckmann, les soutiens précoces de Hitler, par Wolfgang Martynkewicz, Salon Deutschland (2009), la reconstitution par Anna Maria Sigmund des relations triangulaires entre Hitler, sa nièce Geli Raubal et son chauffeur Emil Maurice, Des Führers bester Freund (2003), jusqu’à la biographie fondée sur une recherche méticuleuse de Heike Görtemaker, Eva Braun : Ein Leben mit Hitler (2010), qui évacue de nombreuses légendes sur la maîtresse du « Führer ». Il faut en outre citer ici l’étude d’histoire médicale d’Ulf Schmidt Hitlers Arzt Karl Brandt (2009), les études de Jürgen Trimborn sur le sculpteur de Hitler, Arno Breker : Der Künstler und die Macht (2011), et sur sa réalisatrice starLeni Riefenstahl : Eine deutsche Karriere (2002), la double biographie de Karin Wieland, Dietrich & Riefenstahl : Der Traum von der neuen Frau (2011), ainsi que le portrait par Timo Nüsslein du premier architecte de Hitler, PaulLudwig Troost 1878-1934 (2012).

On a publié dans le même temps une pléthore de biographies sur les hommes de premier plan au sein de la République de Weimar et de l’État national-socialiste, textes qui éclairent aussi d’un nouveau jour Hitler et son régime — dont le grand tableau brossé par Wolfram Pyta, Hindenburg : Herrschaft zwischen Hohenzollern und Hitler (2007) ; les travaux de Peter Longerich sur le chef de la police nationale-socialiste et de l’appareil de terreur, Heinrich Himmler (2008), et sur le chef de la propagande, Joseph Goebbels (2010) ; également les biographies consacrées par Stefan Krings au chef du service de presse de Hitler, Otto Dietrich (2010), par Ernst Piper à l’idéologue en chef de Hitler, Alfred Rosenberg (2005), par Robert Gerwarth au directeur du Reichssicherheitshauptamt [Office central de la sécurité du Reich, RSHA] Reinhard Heydrich (2011), par Dieter Schenk au premier juriste de Hitler, futur gouverneur général en Pologne occupée, Hans Frank (2006), par Hans Otto Eglau à l’industriel Fritz Thyssen, mécène de Hitler (2003), par Christopher Kopper au banquier de Hitler, Hjalmar Schacht (2006), par Kirstin A. Schäfer au « premier feld-maréchal de Hitler », Werner von Blomberg (2006), par Klaus-Jürgen Müller au général d’armée Ludwig Beck (2008) et par Johannes Leicht à Heinrich Class, le président de l’Alldeutscher Verband [Union pangermaniste] (2012).

On trouve en outre quantité de nouvelles monographies et d’essais consacrés à des aspects particuliers du « Troisième Reich », œuvres qui ont enrichi nos connaissances sur les fondements et le mode de fonctionnement du système national-socialiste. Citons seulement l’étude provocatrice de Götz Aly, Comment Hitler a acheté les Allemands (2005), l’histoire de l’économie sous le national-socialisme par Adam Tooze, Ökonomie der Zerstörung (2007), celle de Wolfgang König sur la société de consommation nationale-socialiste, Volkswagen, Volksempfänger, Volksgemeinschaft (2004), le tableau brossé par Markus Urban sur les Congrès du parti nazi, les « Reichsparteitage », Die Konsensfabrik (2007), le surprenant best-seller d’une équipe de chercheurs rassemblée autour d’Eckart Conze, Norbert Frei, Peter Hayes et Moshe Zimmermann sur l’histoire de l’Auswärtiges Amt, le ministère allemand des Affaires étrangères, Das Amt und die Vergangenheit (2010), les recherches éclairantes de Frank Bajohr sur la corruption à l’époque nazie, Parvenüs und Profiteure (2001), ou encore les recherches innovatrices de Michael Wildt sur le corps des dirigeants du Reichssicherheitshauptamt, Generation des Unbedingten (2002), et sur les violences extrêmes perpétrées contre les Juifs dans la province allemande, Volksgemeinschaft als Selbstermächtigung (2007). Au cours de ces dernières années, les historiens ont justement beaucoup débattu de ce concept de Volksgemeinschaft [la « communauté ethnique » (N.d.T.)] et ce n’est donc pas un hasard si le Deutsches Historisches Museum a consacré à Berlin, en 2010, une exposition très remarquée sur le lien entre « la Volksgemeinschaft et le crime » sous le titre Hitler und die Deutschen [Hitler et les Allemands(32)]. Enfin, l’historien britannique Richard J. Evans a donné, avec sa trilogie Le Troisième Reich (2004, 2006, 2009 [édition française : 2009 (N.d.T.)]), la plus ample histoire générale du national-socialisme qu’on ait écrite à ce jour, et qui peut revendiquer le rang d’œuvre de référence.

Reprendre tout cela et en faire une synthèse justifierait déjà l’effort produit pour rédiger une nouvelle biographie de Hitler. Mais cela n’épuise pas l’intention de ce livre. L’objectif, ici, est plutôt de replacer au centre la personnalité de Hitler, qui reste remarquablement pâle dans la présentation qu’en donne Kershaw, sans négliger pour autant les conditions sociales qui, seules, ont permis à sa carrière de décrire sa trajectoire fulgurante. Nous mettrons pour ce faire à l’épreuve quelques hypothèses qui courent à travers la quasi-totalité des ouvrages consacrés à Hitler. La première postule que Hitler est un personnage aux dimensions tout à fait ordinaires, doté d’un horizon intellectuel limité et d’une faible compétence sociale. Comme l’a déjà formulé Karl Dietrich Bracher, le problème de toute approche de Hitler est d’expliquer « comment un homme ayant une existence aussi étriquée, et aussi limitée sur le plan personnel, a pu fonder et porter une évolution ayant une telle dimension et de telles conséquences dans l’histoire du monde, évolution qui dépendait en si grande partie de lui(33) ». Et pour Ian Kershaw aussi, il s’agit d’une question fondamentale : « Comment expliquer que le monde ait été tenu en haleine par un homme intellectuellement si peu doué et qui avait si peu d’atouts en société […](34) ? »

Mais qu’en est-il si les prémisses sont déjà inexactes, si l’existence personnelle de Hitler était loin d’être aussi limitée et si ses talents personnels n’étaient pas du tout faiblement développés ? Pour Kershaw comme pour la plupart des biographes de Hitler avant lui, « l’unique talent » de Hitler était sa capacité à « éveiller les basses émotions des masses »(35). Que Hitler ait disposé d’un extraordinaire talent d’orateur est effectivement incontestable, et cela joue un rôle qu’il ne faut pas sous-estimer dans son ascension au cours des années 1920 et du début des années 1930. Le président du NSDAP [Parti national-socialiste allemand des ouvriers] était cependant bien plus qu’un démagogue de premier ordre ; c’était aussi un comédien tout à fait doué. Il atteignait une certaine maestria dans l’art de se présenter sous des masques et de se glisser dans des rôles différents. Aucun ne l’a mieux percé à jour, sous ce rapport, que Charlie Chaplin dans le film Le Dictateur en 1940. Lorsque Albert Speer eut vu cette œuvre, en 1972, il fit l’éloge du cinéaste. Celui-ci, affirma-t-il, était « allé beaucoup plus loin dans sa tentative de percer le caractère de Hitler que n’importe quel autre contemporain(36) ».