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Afrique aimée

De
233 pages
Il s'agit du récit d'un couple ayant passé de longues années en Afrique. D'abord le Dahomey (actuel Bénin) sur les traces du roi béhanzin et de sa culture artistique, puis l'Oubangui, le Soudan et enfin durant sept ans le Tchad. Tandis que lui pourchassera les moustiques, vesteurs de tant d'épidémies, elle créera une école où les jeunes seront initiés aux arts plastiques et aux anciennes traditions tombées dans l'oubli.
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La nuit tombe sur Marseille et sa Bonne-Mère. Les nuages bas, la pluie et le vent ajoutent au sinistre de la situation. Sur le quai, ma mère pleure. La fille unique qu’elle n’a pratiquement pas décramponnée depuis sa naissance est là, à bord d’un paquebot qui s’apprête à partir vers les dangers inconnus d’une Afrique pleine de sauvages emplumés et pourquoi pas cannibales. Accoudé au bastingage, le gendre (mon mari) écoute avec émotion mêlée de soulagement le mugissement puissant de la sirène qui annonce l’appareillage. Soulagement dû, en partie, aux milliers de kilomètres qui vont bientôt le séparer d’une belle-mère envahissante ; émotion car cette clameur qui monte du bateau et vous prend aux tripes annonce qu’il vient, enfin, de mener à bien son rêve d’enfant : devenir médecin colonial comme le tonton Georges. Quant à moi, je suis partagée entre l’angoisse et la curiosité, l’envie de pleurer et celle de rire, ce qui me confère l’aspect de la parfaite andouille qui ne sait pas ce qu’elle veut. Passent les premiers jours qui consistent à s’adapter à la routine ronronnant du bord. Le vieux Canada prend retraite des lignes de l’Atlantique-nord, taille péniblement sa route dans le mauvais temps qui ne nous a pas quittés depuis le départ de Marseille. Gibraltar franchi, c’est encore pire : nous longeons la côte d’Afrique dans une mer très forte, agitée par un vent furieux qui soulève des montagnes d’écume et les envoie voltiger par-dessus les cheminées. L’accès des ponts est interdit aux passagers, lesquels seraient bien en peine d’apprécier la beauté du spectacle tant ils sont malades. Pas un coin du bateau qui ne soit devenu un vomitoire en puissance. Personne ne se risque plus à la salle

à manger, d’où parvient le fracas de la vaisselle brisée, et l’idée seule de la célèbre gastronomie des paquebots français transforme les visages pâles en faces de filets de soles avariées. Jour après jour, le vieux paquebot tosse dans les vagues en craquant de toutes ses boiseries intérieures. Histoire de nous remonter le moral, une sirène de brume hulule à intervalles réguliers. La forte houle qui nous prend en plein travers déclenche la dégringolade en chaîne de tout ce qui n’a pas été soigneusement arrimé. Dans notre cabine, c’est le carnage. L’antique bidet à pattes glisse d’une cloison à l’autre et les objets de toilette cascadent du lavabo à la moquette où le tube de dentifrice écrasé voisine avec un caramel mou. Afin de limiter la casse, j’ai solidement amarré le berceau à un des montants de ma couchette… ce berceau où dort, repu et insensible au tintamarre extérieur, une larve humaine de six mois. Mon fils. Ma merveille. Pendant ce temps, le père qui a horreur des odeurs de pipi et de vomi arpente en vrai marin breton les coursives dégoulinantes d’embruns. Il faudra attendre encore une vingtaine d’années pour que lui vienne la fibre paternelle, quand les fils de sa chair (car il y en aura d’autres) seront assez costauds pour hisser les voiles ou relever l’ancre de son voilier. Je me demande ce que je fais sur cette galère à vapeur, car rien ne m’avait préparée à ce genre de vie. Élevée en Alsace, où mon père avait trouvé un job de chef d’orchestre au retour de la guerre, je me suis retrouvée coincée entre deux géniteurs dotés l’un et l’autre d’une forte personnalité et d’un caractère de cochon. Ils ne tardèrent pas à en venir aux mots, aux mains et aux avocats. Ils ne furent pas heureux ensemble, n’eurent que moi comme enfant et se séparèrent au bout de quelques années. Mon père s’en retourna à Paris et je restai avec ma mère qui, quoique très belle, ne se remaria jamais. Une fois suffit. Mon enfance alsacienne se résume à des souvenirs de grandes libertés, d’amour des animaux en général et des chevaux en particulier. Ma mère ne faisait pas le poids quand elle tentait d’interdire les tapis 10

d’Orient aux chiens puçeux ramassés sur le trottoir, la cuisine aux volatiles divers et les balcons aux cochons d’Inde ou aux lapins. Pas le poids non plus pour obtenir de moi des succès scolaires, heureuse quand je n’étais pas flanquée à la porte en fin d’année avec des réflexions du genre : votre enfant est charmante, dynamique, originale… mais si vous trouviez une autre école pour la prochaine rentrée, nous vous serions très reconnaissants. Seul, un collège protestant m’a gardée plusieurs années de suite, mais uniquement pour enchoser les catholiques. Le jour où, fière comme un pou, je ramenai un certificat d’études primaires mention passable, ma mère n’en crut pas ses yeux et m’offrit aussitôt mon premier cheval. Il s’appelait Kim et c’était mon cheval à moi seule. Dès lors, je me désintéressai totalement des études et les cours à la sauvette furent entrecoupés de longues séances d’écurie où j’appris à remuer correctement une litière, à aérer le fumier et à décrotter la sole d’un sabot. Comme nous habitions au quatrième étage sans ascenseur, il n’avait pas été question d’installer Kim en compagnie des chiens et des cochons d’Inde, de sorte que je passai le plus clair de mon temps au manège de l’orangerie où il avait été mis en pension. L’année de mes quinze ans, ce bonheur que je croyais éternel chavira en l’espace de quelques jours. Ma mère perdit ses sous dans un krach bancaire retentissant et dut très vite dire adieu aux onze pièces de l’appartement, à la cuisinière, au chauffeur et a tout ce luxe qui était le sien depuis l’enfance. Je n’ai réalisé que beaucoup plus tard à quel point elle avait eu du cran. Très simplement, sans larmes, sans jérémiades inutiles mais non sans fierté, elle fit ses paquets et s’en retourna à Paris, où elle loua un petit trois pièces sur cour près de la place de l’Étoile. Pour moi, ce fut le drame. Perdue dans cette fourmilière en grisaille, je pensai à Kim qui avait été vendu au manège, à la campagne qui sentait le houblon et à ma liberté perdue. Notre mouise relative nous apporta quelques compensations : je fus débarrassée d’une 11

vieille gouvernante mitée et revêche tandis que ma mère vit s’envoler, tels des ramiers, la nuée de pique-assiettes qui hantait la maison. Enfin seules nous nous retrouvions toutes les deux complices, unies plus qu’avant dans un même esprit de rigolade qui nous a toujours permis de transformer les tracasseries passagères en autant de sujets de plaisanteries. Ainsi, lorsque l’humeur devenait morose, nous déjeunions avec un air d’opéra en nous passant le sel sur « Les Clochettes de Lakmé » ou les saucisses sur « La Chevauchée des Walkyries ». Elle chantait comme une casserole et comptait sur moi pour retrouver les thèmes wagnériens dont nous avions été gavées durant nos années strasbourgeoises. À Paris, je pus abandonner des études classiques pour lesquelles je n’étais pas douée et j’entrai, le visage couvert d’acné, à l’École des arts appliqués de la rue Duperré, ce qui ne m’empêcha pas de monter à cheval le dimanche au bois de Boulogne. Deux années s’écoulèrent ainsi, jusqu'à ce que je rencontre celui qui allait placer mon amour du cheval à l’arrière-plan de mes préoccupations. Bigouden, natif de l’île Tudy dans le Finistère, fils de Igouden de Pont-l’Abbé, je crois qu’il m’a séduite en se faisant passer pour le descendant d’une horde de Mongols. Sérieux, réfléchi, un tantinet snobinard, il venait de terminer ses études de médecine à l’École de santé navale de Bordeaux dont il arborait l’uniforme d’enseigne de vaisseau bleu marine, très chic avec la casquette. Nous étions si différents l’un de l’autre que seul un amour commun pour les animaux était capable de nous rapprocher, lui la grosse tête sérieuse et moi cancre farceuse. J’avais dix-huit ans et lui vingt-trois lorsque nous avons défilé devant monsieur le maire par un matin d’hiver, puis en face de monsieur le curé pour finir autour d’un buffet de chez Potel et Chabot. Nous étions si naïfs et si neufs que nous sommes allés passer le soir de nos noces au cirque Médrano, la main dans la main. Restait encore, pour Alain, à accomplir une année de spécialisation sur les maladies tropicales à Marseille et c’est là que nous avons appris la cohabitation, les deux brosses à 12

dents dans le même verre et les deux étrangers dans le même lit. C’est ainsi que notre petit demi-Breton est né prés de la Cannebière. Plus tard, il s’en est trouvé fort vexé et, pour le consoler, je lui ai fait remarquer que nous aurions pu l’appeler Marius au lieu d’Alain-Marie. Dakar. Le Canada est amarré à un quai crasseux, au milieu d’une foule grouillante et colorée. Des porteurs braillards se sont emparés de nos bagages et nous les suivons dans la bousculade, la chaleur et le bruit jusqu'à une calèche vétuste attelée de deux haridelles couvertes de mouches. Ça sent l’urine et la poussière. Dakar, en 1937, n’est encore qu’un embryon de ville ou les alignements irréguliers de maisons sans étage s’étirent pour former de vagues rues. Peu ou pas d’autos. Ballottés dans notre calèche grinçante, nous roulons à la recherche d’un hôtel où passer la nuit, et ça s’annonce plutôt mal. À chaque arrêt, Alain revient la mine contrite : c’est complet. À grands claquements de fouets et de vociférations, notre cocher nous mène ainsi de rues en ruelles car notre quête descend rapidement l’échelle du standing. Alors que le soleil rougeoyant va disparaître du ciel, nous échouons devant l’hôtel de Globe, masure sordide dans un recoin qui ne l’est pas moins. À l’intérieur, c’est pire. Le tenancier n’a qu’un œil et les portes des chambres s’arrêtent à soixante-dix centimètres du sol, comme dans les mauvais films d’aventure. La notre, de chambre, est meublée d’un lit de fer, d’une chaise et d’une table dite de toilette avec cuvette ébréchée et pot sans eau. Les volets sont hermétiquement clos, impossible de les ouvrir pour respirer un peu. De gros cafards crapahutent sur des murs maculés de crasse. Je reste là, plantée au milieu de ce décor sordide et je pleure en serrant bien fort le fils contre moi. « Les femmes, c’est tout ce que ça sait faire : pleurer ». On ne peut pas dire que mon mari sait trouver les mots qui consolent. Le lendemain, tout va s’arranger comme par miracle. Profitant de ce que Alain est parti se présenter aux autorités 13

médico-militaires, je me fais conduire à l’hôtel du Palais, le meilleur, demande à parler au directeur et commence à raconter en détail notre nuit passée au bordel. Devant mon extrême jeunesse, le bébé attendrissant et le récit coloré, il se souvient qu’il lui reste une chambre confortable, toute gaie avec une terrasse fleurie de bougainvillées. Notre voisin de palier se nomme Antoine de Saint-Exupéry. Nous ne resterons que six semaines à Dakar, le temps pour Alain de se pénétrer des bienfaits de l’hygiène en terre africaine. Faute d’un moyen de transport autre que la calèche, nous ne verrons pas grand-chose des environs de la ville. Pendant qu’Alain bosse, je promène le fils dans les jardins de la place Protet. Notre héritier gazouille dans une poussette pliante et il apprécie grandement ces sorties au soleil, son petit corps à l’aise dans une barboteuse fraîche et son crane à peine chevelu abrité sous un léger chapeau de coton. Les Noirs, qui adorent les enfants, lui sourient de toutes leurs dents éclatantes mais j’ai de sérieux problèmes avec les visages pâles que je rencontre de temps en temps. Cela va de « la tête de votre enfant est insuffisamment protégée » à « vous êtes complètement folle de ne pas mettre de casque à votre bébé ». C’est vrai que je devrais me plier à la coutume imbécile qui consiste à s’enfermer le crane dans une boîte ovoïde qui, même en liège, entretient à l’intérieur une chaleur de four à pain et qui fait ressembler les Européens à autant de Savorgnan de Brazza. Ils sont scandalisés par mon inconscience, ces braves passants. Pas plus les enfants que moi ne porterons jamais cet ustensile aussi ridicule qu’inefficace, d’autant que nous avons déjà un petit grain dans la famille, alors… Il n’y a pas grand-chose comme animaux familiers à Dakar, à part les chevaux qui tirent les calèches, les mouches qui harcèlent les chevaux et les moustiques qui se collent sur notre peau. De temps à autre, un gros lézard vient me rendre visite sur la terrasse et il agite la tête de haut en bas, comme s’il était toujours d’accord. Le soir, ce qu’on appelle les tarentes dans le Midi de la France cavalent le long des murs, 14

aidés de leurs petites pattes à ventouse. C’est maigre car vu de loin je m’étais imaginé Dakar aux portes de la jungle. Le premier contact avec la faune africaine a lieu à l’institut Pasteur, à l’occasion d’une réception officielle où Toto, un vieux chimpanzé roublard, joue les maîtres de cérémonie. C’est lui qui dirige la manœuvre des voitures des huiles, baise la main des dames et offre le champagne au buffet. À l’issue de ce stage, Alain reçoit son affectation définitive. Ça sera le Dahomey. Vite, je me précipite sur une carte et constate que ce n’est pas la porte à côté. On va refaire les bagages, embarquer sur un vieux rafiot poussif et sans confort, le Hoggar. Voyage interminable, chaleur, pas un souffle d’air, de la fumée et des flammèches partout. J’étouffe, le fils se déshydrate, seul l’homme est à son aise. Il a la vocation lui !

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Une sérieuse déception attend Alain au débarquement : il est nommé médecin résident de l’hôpital de Porto-Novo, la capitale. Cela veut dire qu’il sera bouclé en milieu hospitalier, prisonnier d’une médecine qu’il avait espéré fuir en quittant la France. L’humeur n’est pas joyeuse et je le comprends. Nous sommes logés à l’intérieur de l’hôpital où il sera de garde nuit et jour. C’est normal pour le jeune médecin-lieutenant de se taper les corvées. J’ai beau lui dire que plus tard, quand il aura pris du galon, c’est lui qui pigeonnera les autres, je me rends compte que mon argument n’est pas chrétien. Alain est d’autant plus amer qu’il se voyait déjà cavalant en brousse, intoxiqué depuis l’enfance par les récits mirifiques et farfelus d’un vieux tonton qui disait avoir participé en son temps à la conquête de ce même Dahomey, un matelas sur la tête pour se protéger des flèches empoisonnées. Bien sur, Alain ne s’attendait certes pas à guerroyer le crane enfoui sous un matelas, mais, eh ! eh ! Les superbes amazones aux seins nus ne lui auraient pas déplu, avec ou sans matelas. Moi par contre, venue là sans idée préconçue, je découvre un monde nouveau qui m’enchante, malgré la chaleur moite qui colle les vêtements à la peau et les odeurs de merde mêlées à celles, capiteuses, de l’ilang-ilang qui pousse devant notre case. Tout me parait démesuré. Le soir de notre arrivée, une tornade tropicale s’abat sur nous avec une violence telle que les plus gros orages dont je puis me souvenir ne sont que pets de lapin. Le ciel est en feu, le tonnerre gronde à l’infini et, dans le séjour où je me suis réfugiée, je vois soudain un long serpent d’étincelles crépitantes suivre les méandres des fils électriques qui se promènent à nu le long des murs. Spectacle impressionnant 16

que j’aurais maintes fois de regretter car nous ne serons pas près de revoir, au cours de nos prochaines affectations en brousse, une installation électrique aussi précaire soit-elle. Le golfe du Bénin a constitué en son temps le plus important réservoir d’esclaves de l’Afrique. Viande humaine traitée comme du bétail, trafic abominable où chacun trouvait son compte sur le dos des plus faibles, l’esclavage a toujours existé dans cette partie du monde et ne cessera probablement jamais tant cette pratique fait partie des coutumes. Le fait d’avoir été, à une époque reculée, acheteurs de « bois d’ébène » à développé chez nous un tel complexe de culpabilité qu’il nous ferait presque prendre à notre compte l’entière responsabilité de ce trafic. Nous oublions trop souvent que les pourvoyeurs de ce marché étaient les chefs de village, rois et roitelets locaux qui, outre le profit, se débarrassaient ainsi d’une manière radicale de tous les indésirables, voyageurs étrangers, voisins gênants et familiers trop importants. Les prisonniers divers représentaient une marchandise idéale et, quand leur nombre était insuffisant pour la demande, on organisait de véritables battues pour renflouer les trésoreries. Un faible pourcentage de ces captifs partait pour le nouveau monde, les plus gros acheteurs étant les Arabes qui venaient de tous les coins de l’islam se fournir au gigantesque marché de Khartoum. Ce n’est pas une excuse et maintenant on a honte, mais le résultat est le même. Tant qu’il y aura des acheteurs pour ce genre de denrée, il y aura des esclaves à vendre et cela dans tous les pays du monde ! Mon esclavage à moi va commencer par l’engagement d’un boy (c’est ainsi que le personnel domestique est nommé). Les candidats se bousculent et, compte-tenu de ma totale inexpérience, je ne peux m’en remettre qu’au hasard. Aux innocents les mains pleines, je tombe par un coup de pot inouï sur un solide gaillard, transfuge d’une colonie anglaise voisine. Il se tient très droit, discret, presque distant. Son dos porte encore les traces d’une sévère tutelle britannique et, lorsque je lui aurai fait confectionner par le tailleur local une 17

belle tenue blanche, il sera encore plus anglais qu’un anglais pur jus ; il se nomme Baba et va devenir pour nous à la fois le serviteur stylé, la nounou bienveillante et le conseiller aux affaires locales le plus avisé. Prenant les choses en main, il s’adjoint aussitôt un second boy qu’il se contentera de superviser alors que l’autre se tapera tout le boulot… à moins que ce second boy n’en engage un troisième à ses frais. Baba me choisit aussi un cuisinier et me libère ainsi de tous les soucis domestiques. Que va-t-il me rester à faire ? Chaque matin, Baba m’accompagne au marché ou je découvre des légumes, des fruits nouveaux et des poissons inconnus. Il m’apprend à marchander et je m’aperçois avec stupeur que sans lui j’aurais payé sans hésiter dix fois plus que la valeur des choses. Je m’intéresse d’autant plus aux ressources locales qu’elles me permettent de court-circuiter les conserves venues de France et vendues à des tarifs incompatibles avec la solde minable d’un jeune médecin lieutenant. Je réalise que le lapin peut-être avantageusement remplacé par de l’agouti, de la famille du rat, et qu’une matelote de ce même agouti aux patates douces est bien meilleure qu’une boîte de cassoulet ramolli. Au cours d’un déjeuner, je vante à Alain la qualité des produits du pays en oubliant, dans mon enthousiasme, son esprit de contradiction. - Tu me fais rire avec tes légumes africains. Sais-tu d’où vient le manioc ? - Ben… d’ici. - Non. D’Amérique, de même que l’igname et la patate douce. Ces racines ont été importées en Afrique par les premiers missionnaires portugais. - Et l’arbre à pain, alors ? - Originaire de Polynésie. - Et les bananes ? - De Chine. - Et les mangues ? - D’Asie. - Les avocats ? 18

- D’Amérique. Ça commence à ressembler à la chanson de l’alouette plumée. Une dernière question trotte dans ma tête : Alors, qu’est-ce que mangeaient les Africains « avant » ? Ils vivaient de chasse et de cueillette. Point final. Les enfants des écoles, malins comme le sont les petits êtres humains avant qu’ils ne commencent à penser aux filles ont vite compris qu’ils pouvaient gagner quelques francs en nous apportant des poissons vivants. Alain, qui traîne toujours des tas de bouquins avec lui, leur a montré les dessins des espèces qu’il espère trouver par ici… et un jour, miracle, un gosse nous apporte un merveilleux hémiochromis aux ocelles d’arc-en-ciel. Alain est tellement béat d’admiration devant pareille splendeur qu’il allonge cinq francs à l’enfant. Il n’y a pas qu’à Landernau que les nouvelles vont bon train, car le jeudi suivant, une kyrielle d’écoliers se presse devant notre porte, chacun tenant une cuvette ou une calebasse remplie d’héliochromis. Ils nous expliquent qu’ils ont asséché un petit marigot dans lequel vivent ces sortes de poissons et qu’ils n’ont eu qu’à les ramasser. Simple. Il suffisait d’y penser. Alain, qui ne peut expliquer à ces enfants astucieux la loi de l’offre et de la demande, n’a plus qu’à payer cinq francs pour chaque héliochromie, si bien que la solde du mois y passe et que l’aquarium étant trop petit pour les contenir, ils vont finir dans la bassine a friture. Presque aussi cher que du caviar… Une autre fois, on nous apporte une dizaine de drôles de bestioles aquatiques qui ressemblent à des otaries de dix centimètres de long, avec d’énormes yeux tout ronds sur le dessus de la tête. Ils se tortillent et avancent à l’aide de leurs nageoires ventrales appuyées sur le sol où ils semblent plus à l’aise que dans l’eau. Comme il est tard, on les fourre dans l’aquarium et on se couche. Le lendemain au réveil, nous les voyons tous perchés sur la moustiquaire, d’où ils nous regardent avec autant de curiosité que nous en manifestons envers eux. À peine ont-ils réintégré l’aquarium qu’ils en ressortent et repartent à l’assaut de la moustiquaire. Ces 19

curieuses bêtes, ces périophtalmes qui vivent facilement hors de l’eau grâce à une réserve d’humidité accumulée dans leurs crânes globuleux. Ils sont comiques mais envahissants, aussi allons-nous les remettre dans leur mare d’eau natale après les avoir abondamment photographiés. Les diverses bâtisses de l’hôpital sont disséminées dans un véritable parc entièrement planté d’essences tropicales, des arbres à fleur, des arbres à fruits. Sur le flanc de notre case se dresse un gigantesque avocatier couvert de fruits. Un avocat, ça se mange comment ? Coupés en deux avec de la vinaigrette dedans parait-il. On goûte, c’est infect, mais il faut préciser que l’huile d’arachides made in brousse, pressée sommairement et pas raffinée du tout a, outre son aspect brunâtre et sirupeux, un goût atroce de cacahouètes rances. Du coup on place les avocats dans les immangeables. Comme pour les huîtres, le tout est de savoir s’en servir ! Alain a horreur des papotages de bonnes femmes mais se laisserait aller à un bridge de temps en temps. Je n’aime ni l’un ni l’autre et je profite de chaque occasion qui m’est donnée d’explorer (!) Porto-Novo car, n’ayant d’autres moyens de transport que me pieds je ne peux m’aventurer dans les alentours et c’est ainsi que je vais me lier d’amitié avec un personnage des plus pittoresque. Un roi, rien que ça ! Pour comprendre l’histoire, il faut savoir que dans cette importante portion du Dahomey englobant la ville de PortoNovo et de nombreux villages alentours, deux monarques durent un jour se partager le même trône. Étant tous les deux descendants du grand Béhanzin, héritiers de cette zone d’influence, plutôt que de se disputer comme des chiens, ils se mirent d’accord avec une sagesse surprenante pour se répartir équitablement ce qui pouvait se partager sans dommage : le temps. À Bento le jour, à Zounon la nuit. Bento, l’aîné, est à vrai dire le plus sérieux des deux. Chef coutumier écouté et respecté, il règne du lever au coucher du soleil. Zounon, lui, ne sort que la nuit. Il est le roi de la combine et le patron des voleurs. C’est, bien sûr, celui que j’ai choisi comme copain. Toujours hilare, ses yeux pétillant 20

de malice sous une crinière blanche, il vit dans un palais au toit de paille, entouré de courtisans et de serviteurs qui ne l’approchent qu’en rampant, la face collée au sol. Cette vulgaire piétaille ne pouvant s’adresser au maître que la bouche enfouie dans la poussière, la conversation est réduite à de vagues grognements de sorte que Zounon est ravi de recevoir des visiteurs en position verticale. Sitôt que nous sommes annoncés, il revêt à la hâte une tenue d’académicien, bicorne, épée, rien ne manque à la panoplie. Comme nous nous étonnons d’une telle magnificence, il nous explique qu’il se l’est procurée à Paris, quand il était allé à l’Exposition coloniale de 1931 pour figurer dans la reconstitution d’un village africain. Il est intarissable : la tour Eiffel, les Champs-Élysées, les robinets de son hôtel qui distribuaient de l’eau chaude et de l’eau froide… et surtout les gentilles dames qui lui apportaient le petit-déjeuner sur un plateau. Grand seigneur, il nous verse des verres pleins de peppermint qu’il nous faut avaler cul sec et sans eau. À la nuit tombante, nous prenons congé, car l’instant magique approche où Zounon va devenir roi à son tour. La serviabilité de Zounon a bien failli être la cause d’un drame de la hiérarchie entre Alain et son médecin-chef. Au nombre des corvées obligatoires figure l’invitation à déjeuner du patron de l’hôpital, même si le médecin-chef en question a autant de séduction qu’une vipère cornue. La conférence au sommet a lieu dans la cuisine, car je me dois, ne serait-ce que pour l’avancement d’Alain, de recevoir cette peau de vache avec faste et originalité. Devant Baba et le cuisinier, je passe en revue les ressources habituelles. Du poulet ? On ne mange que ça. Du bœuf ? Il est farci de ténia. Du cochon ? Pas assez distingué pour un médecin-chef. Baba propose de la dinde et c’est une idée d’autant plus intéressante qu’il me reste une boîte de truffes, glissée dans les bagages ainsi que d’autres babioles indispensables en Afrique, par une mère prévoyante. Le problème sera de trouver une dinde, car je n’en ai jamais vu au marché.

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- Tu demandes à Zounon, suggère le cuisinier d’un petit air futé. Je cavale au palais et fais part de mes désirs à l’académicien noblement appuyé sur la poignée de son épée. - Facile, Madame Docteur. Zounon démerde. Demain tu as la dinde. Arrive le grand jour. Baba a recouvert la table de bois blanc d’une nappe brodée et amidonnée sur laquelle il a disposé avec art une guirlande de fleurs de flamboyants écarlates. Lui-même est empesé de la tête aux pieds et plus british que d’habitude. Alain n’est pas à la noce, coincé dans sa grande tenue immaculée des jours de fête, il a poussé la déférence envers son supérieur jusqu'à introduire ses orteils enflés dans des chaussures en toiles rétrécies par l’humidité. Le fils fait la sieste entre son singe et le chien. Je me suis, moi aussi, mise sur mon trente et un et, de la cuisine, s’échappe une suave odeur de truffes. Midi pétant heure militaire, les invités se pointent au bas de l’escalier. Le naja grimpe en tête, suivi d’une épouse cramoisie et transpirante. Sans prendre le temps de dire bonjour, sans remarquer les fastes déployés en son honneur, il éclate, la face révulsée d’indignation et de rage. - Croyez-vous, ces salauds… ils ont cisaillé le grillage de mon poulailler pendant la nuit et ils m’ont volé ma dinde ! Faites-moi confiance, je finirai bien par savoir qui c’est ! Morne est la vie que nous menons ici, à part l’intermède comique de la dinde. À Marseille au moins c’était l’aventure et nous évoquons les ruelles sombres du quartier du Panier ou ces dames en peignoir descendaient avaler à la hâte une pizza entre deux clients et où des enfants nous tiraient par la manche et nous proposaient une séance de cinéma cochon. C’était beaucoup plus instructif que la cour de l’hôpital de Porto-Novo by night. Les choses en sont là lorsqu’un matin Alain rentre en trompe de l’hôpital à une heure inhabituelle. Il est excité pire qu’une puce après une grève de la faim.

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- Tu sais ce qui nous arrive ? On fiche le camp d’ici. Je vais remplacer le camarade de Grand Popo. Parait qu’il a la grosse parable et qu’il est assiégé dans sa case par les gens du village qui veulent lui faire la peau ! Franchement, au premier abord, je ne suis pas enthousiasmée par les circonstances de cette soudaine mutation mais Alain a l’air si content que je m’efforce de m’y intéresser. - Ah bon. Et quand partons-nous ? - Demain matin. On emmène Baba. Grouille-toi de boucler les malles, je retourne à l’hosto ! Deuxième déménagement de notre vie conjugale qui en comptera trente-sept et, à l’heure où j’écris ces lignes… et la liste n’est pas close.

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