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Ahmed Sékou Touré (1922 - 1984) Tome 5

De
269 pages
Le tome 5 de cette biographie décrit les événements qui se déroulent de mai 1962 à mars 1969. Il commence avec l'intronisation de l'archevêque de Conakry Mgr Tchidimbo. Avec la France du général de Gaulle, on assiste en 1963 à la signature d'accords bilatéraux, et en 1965 à une rupture des relations diplomatiques. On voit également Sékou Touré célébrer les femmes, radicaliser la Révolution, réprimer sévèrement divers complots, mais aussi concrétiser l'un de ses rêves : la naissance de l'Organisation de l'Unité Africaine (OUA) dont Diallo Telli devint le premier secrétaire général.
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© L’Harmattan, 2010 5-7, rue de l’Ecole polytechnique ; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-11254-4 EAN : 9782296112544

Avant même l'indépendance, des signes avant-coureurs avaient montré que les relations entre le régime et les églises risquaient d'être difficiles. C'était en particulier le cas pour les églises chrétiennes, notamment l'Église catholique1, alors même que l'épouse du président, Madame Andrée, avait été élevée dans cette religion et que de nombreux Guinéens de confession chrétienne soutenaient la politique de Sékou ; plusieurs d'entre eux avaient même fait partie du conseil de gouvernement de la Loi-cadre et du premier gouvernement d'après l'indépendance2. Ainsi, lors d'une réunion tenue au cinéma Rex de Kankan, Ismaël Touré affirme le 27 janvier 1957, à propos d'une querelle impliquant l'école catholique locale, que les Africains doivent systématiquement se détourner des Européens et se montrer contre les prêtres "aussi féroces que contre le colonialisme". Lansana Diané déclare lors de la même réunion :"L'Église a travaillé pour le colonialisme ; c'est pourquoi l'État (français) soutient l'Église catholique ; d'où l'obligation de la liquider, en même temps que l'État colonial, comme système inadapté à la mentalité africaine". Sékou Touré les désavoue publiquement dès le lendemain3. Cette même année 1957, le conseil de gouvernement dirigé par Sékou Touré supprime les subventions du territoire aux écoles chrétiennes. Mgr. Tchidimbo avait en vain protesté.

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Comme l'affirme à Rome une dépêche de l'agence de presse Fides, le 6 novembre 1958, la position du Vatican est que "l'Église ne s'inquiète pas de voir la Guinée accéder à l'indépendance; elle demande simplement le droit de poursuivre sa mission." 2 Quatre chrétiens sur douze ministres dans le gouvernement de 1957, encore quatre sur une vingtaine dans les gouvernements de 1958 à 1964. Ensuite, la proportion se réduira. 3 Vieira (Père Gérard), "Sous le signe du laïcat, l'Église catholique en Guinée", tome I, 18751925, Dakar, Imp. Saint-Paul, 1992, 467 p.; Tome II, "Le temps des prémices : 1925-1958", Dakar, 1998 (pages 559 à 561); Tome 3, "L'Église catholique en Guinée à l'épreuve de Sékou Touré : 1958-1984", Paris, Karthala (2005) Raymond-Marie Tchidimbo, "Noviciat d'un évêque", Paris, Fayard, 1987, 332 p. (p. 126).

En mars 1959, la création de la JRDA entraîne la suppression de toutes les autres organisations de jeunesse - beaucoup étaient chrétiennes - ainsi que leur fusion avec le nouveau mouvement. En avril 1959, les émissions religieuses sont interdites à la radio. En juin 1959, pour la première fois, un prêtre se voit refuser son visa de retour en Guinée, où il exerçait depuis 35 ans. Les chrétiens ne sont pas les seuls à s'inquiéter de l'évolution du régime. Une circulaire d'octobre 1959 demande aux militants de s'intégrer davantage à la vie religieuse pour l'orienter dans le sens des intérêts du régime. Cela provoque des remous profonds, car ces propos sont interprétés comme hostiles à la religion (musulmane surtout). Au retour de son premier long voyage à l'étranger, début décembre 1959, Sékou Touré dénonce pour la première fois un "complot". Le malaise s'aggrave au point que El Hadj Mohamed Lamine Kaba, Imam de l'une des principales mosquées de Conakry, celle de Coronthie, est démis de ses fonctions le 20 mars 1960, et mis en état d'arrestation, pendant le Ramadan, en raison de son opposition à la politique gouvernementale. Mais plusieurs sections du PDG refusent de reconnaître le nouvel Imam, et beaucoup de fidèles refusent de se réunir à la Mosquée, allant prier au domicile de l'ancien Imam. Celui-ci, rétabli dans ses fonctions le 28 mars, est pourtant arrêté de nouveau le 21 avril 1960. Bien qu'il ait été naguère l'un des artisans du ralliement de la Basse Guinée au PDG, il est finalement exécuté4. Les mouvements de jeunesse chrétiens (notamment catholiques) avaient déjà été interdits au moment de la création de la JRDA, le 26 mars 1959. En
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Sa mort ne fait pas de doute, mais il n'est pas totalement certain qu'il ait été exécuté. Voici ce qu'en rapporte un universitaire guinéen, ami de l'auteur, Amadou Tidiane Traoré, qui fut également ministre des affaires islamiques sous Lansana Conté : "En ce qui concerne l'imam de Coronthie, j'ai enquêté auprès de témoins de l'époque ; il semble que c'était un imam qui disait ouvertement ce qu'il pensait et qui était très écouté de ses fidèles ; vers 1960, Chérif Nabaniou s'était plaint à Sékou que le dit imam refusait l'entrée de sa mosquée à ceux qui priaient les bras ballants et non croisés, et que cela était contraire à l'Islam ; à l'époque certains mouvements islamistes de l'Arabie saoudite commençaient à s'intéresser à l'Afrique de l'Ouest ; or Chérif Nabaniou qui avait des ambitions politiques et qui était originaire de Kankan, considérait l'imam de Coronthie comme un obstacle à Conakry, influençant l'électorat soussou traditionnel de Sékou. Il demandait aux fidèles de sa mosquée de ne plus accueillir désormais Sékou en criant "Sily" mais en disant "Allah akbar". C'est dans ce contexte que l'imam aurait été rappelé à l'ordre pour respecter la liberté de culte ; mais celui-ci se serait entêté en disant que "le parti ou son chef ne sont rien par rapport à Dieu". Effectivement arrêté, dans un premier temps, il aurait confirmé ses propos; relâché, il fut de nouveau arrêté, puis mourut en prison soit de mauvais traitements, soit de maladie, mais pas exécuté." (lettre à l'auteur, date non précisée). Toutefois, Sékou Touré lui-même, dans une lettre au Pape Paul VI écrite au début de 1971 à propos du sort de Mgr Tchidimbo, confirme qu'il a fait "juger et condamner à l'extrême peine" cet Imam (voir en annexe au chapitre 65).

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décembre 1960, Barry Diawadou, ministre de l'éducation nationale, annonce la prochaine nationalisation de toutes les écoles privées non religieuses. Le 4 juillet 1961, le Bureau Poliique du Parti décide l'instauration de cours politiques et civiques dans les lycées et collèges. Lors de la 3ème conférence nationale du Parti qui se tient à Conakry du 14 au 19 août 1961, Sékou Touré aborde la question de la réforme de l'enseignement et annonce la prochaine suppression de l'enseignement privé, confessionnel ou non, ce qui est entériné par les délégués. Toutes les écoles chrétiennes (catholiques et protestantes) de Guinée sont donc nationalisées5, de même que les medersas musulmanes6. Il précise dans son discours de clôture que toutes les églises de Guinée doivent devenir "nationales". Mgr. Gérard de Milleville réagit le lendemain 20 août par une lettre pastorale aux fidèles, lue dans toutes les églises catholiques de Guinée. Le 23 août, Sékou Touré intervient à la radio en sommant l'archevêque de désavouer sa lettre aux fidèles. Le 26 août, après avoir refusé de quitter le pays de son plein gré, ce dernier sera expulsé7, ce qui bouleverse la communauté catholique8. Le père Le Douarin, le vieux curé de Mamou arrivé en Guinée en 19109, est expulsé quelques jours plus tard, en septembre. L'agitation dans les milieux musulmans dure elle aussi plusieurs semaines. Le 27 août, au cours d'un grand meeting populaire, Sékou Touré lance des accusations de complot contre l'Église de Guinée. Le 28 août, il reçoit
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Les écoles chrétiennes avaient été interdites lors de la séparation en France de l'Église et de l'État ; mais un décret signé le 14 février 1922 par le président de la République Alexandre Millerand autorise à nouveau l'enseignement privé et en réglemente le fonctionnement en AOF. 6 L'Imam de la Mosquée centrale de Conakry rend visite à Mgr. de Milleville quelques jours avant l'expulsion de ce dernier, et lui dit : "Il faut pourtant rester avec nous. Tenez bon." (entretien du 9 juin 1987 entre Mgr. de Milleville et un ancien cadre de Fria, Jacques CharlesMessange, rapporté dans le mémoire de Jacques Larrue (op. cité) 7 Mgr. Gérard de Milleville est même conduit à l'aéroport en Mercedes 220 ! Du haut de l'échelle de coupée, il se retourne pour bénir les prêtres guinéens qui ont tenu à l'accompagner. Ce geste aurait été interprété par Sékou Touré comme un mauvais présage à son endroit, et il aurait renoncé à un voyage qu'il devait effectuer le lendemain. Sékou Touré aurait proposé quelques jours auparavant à Mgr. de Milleville que tous les professeurs des écoles libres soient recrutés par le gouvernement guinéen pour servir dans l'enseignement laïque. Sékou Touré aurait ajouté que son opposition à l'église concernait davantage encore l'africanisation du clergé que le problème de l'enseignement. Il aurait enfin affirmé qu'il ne traiterait désormais de ces questions qu'avec un prélat africain, de quelque origine qu'il fut, même d'Afrique du Sud. 8 Mgr. Gérard de Milleville avait déjà démissionné en février 1960, mais sa démission fut alors refusée par sa hiérarchie. 9 Le père Le Douarin a catéchisé et baptisé la présidente, Madame Andrée Touré, lorsqu'elle a séjourné à l'Orphelinat catholique des métisses installé à Mamou (entretien de l'auteur avec le père Michel Chaverot, 2 septembre 1998).

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Mgr. Maury, délégué apostolique de l'Afrique occidentale, venu de Dakar ; il lui précise qu'aucun prélat de l'Église catholique ne sera plus accepté en Guinée s'il n'est pas africain10. En raison de cette crise des relations avec l'Église, le chef de l'État guinéen a décidé de rester à Conakry au lieu de se rendre comme prévu au Caire pour la conférence du Groupe de Casablanca, puis à Belgrade pour la 1ère conférence des non alignés11. Lors du complot des enseignants, à la fin de l'année 1961, les plus radicaux des cadres du Parti vont jusqu'à réclamer le renvoi des missionnaires blancs en Europe ; leur présence à elle seule serait un risque permanent de subversion. Dans sa conclusion, Sékou revient sur ce dernier point ; il conseille à la population d'être vigilante avec l'Église catholique et de convoyer vers Conakry les prêtres non-africains nouvellement arrivés en Guinée, afin qu'ils soient expulsés. Finalement, le pape Jean XXIII nomme le 10 mars 1962 quatre archevêques africains12, dont Raymond-Marie Tchidimbo à Conakry. Le Saint Siège poursuit ainsi l'africanisation de l'Église13 ; il n'est pas sûr que les pressions de Sékou aient été décisives, mais cette solution présentait également l'avantage de lui donner une satisfaction de principe et de normaliser pour un temps les relations entre l'Église guinéenne et le régime. Mgr. Raymond-Marie Tchidimbo est né à Conakry le 15 août 1920, d'une mère métisse, née Curtis - dont le père était français - et d'un père gabonais14. Séminariste en Guinée puis au Sénégal après la guerre (il se dira
Il confirme ce point de vue dans "Horoya" du 2 septembre 1961 Le Bureau Politique avait le 22 août arrêté la liste de la délégation qui devait accompagner Sékou Touré ; elle comprenait le ministre des affaires étrangères Louis Lansana Béavogui, le ministre de la justice Paul Faber, et plusieurs ambassadeurs. C'est finalement Béavogui qui représentera la Guinée lors de ces deux importantes conférences. 12 Mgr. Robert Casimir Dosseh-Anyron à Lomé, Mgr. Luc Sangaré à Bamako, Mgr. Hyacinthe Thiandoum à Dakar et Mgr. Raymond-Marie Tchidimbo à Conakry. Les prélats européens des trois premiers archidiocèses avaient démissionné, seul celui de Conakry avait été expulsé. Mgr. Bernardin Gantin était déjà depuis 1960 archevêque de Cotonou (il est décédé en 2008, et son nom a été donné à l'aéroport de Cotonou). 13 Un plan de relève du clergé européen a été mis sur pied en 1967 par Mgr. Benelli, Prononce apostolique, et le cardinal Zoungrana. Mais en 1997, soit 30 ans plus tard, il reste encore en Afrique 14.000 prêtres et missionnaires non africains ; il est vrai aussi que 2.585 prêtres ont été mis par l'Église catholique à la disposition d'autres continents (chiffres fournis par le Cardinal Jozef Tomko, qui dirige la congrégation "pro propaganda fide", pour la propagation de la foi). 14 Selon les fiches d'activités de l'ambassade de France en Guinée pour l'année 1963, il serait le fils du cuisinier gabonais du gouverneur Ballay et serait français par naturalisation du père au début du siècle. Le gouverneur Ballay ayant été gouverneur au Gabon avant de l'être à Conakry de 1890 à 1900, le père de Mgr. Tchidimbo, né en 1920, aurait occupé ces fonctions très jeune, si l'information est exacte. Mgr. Tchidimbo, dans son ouvrage "Noviciat d'un évêque" (op. cité), ne mentionne pas la profession de son père, dont il dit simplement que,
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à plusieurs reprises fier d'être ancien combattant), novice en France, il termine ses études de théologie à la congrégation des Pères missionnaires du Saint-Esprit et il est ordonné prêtre le 7 octobre 1951. Nommé en Guinée en 1952, il commence son ministère à Faranah, lieu de naissance de Sékou Touré, où il restera dix huit mois comme vicaire de la petite paroisse missionnaire catholique Saint-François Xavier15; traditionnellement en Guinée, _la congrégation du Saint Esprit est plutôt présente à_ Conakry, en Basse Guinée et en Haute Guinée, alors que les Pères Blancs sont présents en Guinée forestière. Mais dès son arrivée sur son sol natal, le jeune prêtre a prononcé à Kindia, le 28 septembre 1952 (un jour qui deviendra six ans plus tard historique, mais pour bien d'autres raisons), une conférence sur "Le réel et l'avenir", dont le contenu déplaît à l'administration coloniale et le fait cataloguer, sans nul doute abusivement, comme "agitateur cryptocommuniste"16. A Faranah, il rencontre régulièrement Sékou Touré, qui y fait des séjours assez fréquents17; il l'encourage à plusieurs reprises dans son activité syndicale, mais au début de 1953, le futur prélat fait obstacle au mariage d'une de ses cousines avec Sékou ; c'est l'occasion d'un premier accrochage sur un plan personnel entre les deux hommes18. Tchidimbo enseigne ensuite pendant trois ans les futurs instituteurs des diocèses de Guinée, avant d'être nommé curé de Kankan, ville dont il dirigera aussi un peu plus tard la préfecture apostolique jusqu'en 1959. Lors du référendum de septembre 1958, Tchidimbo prend publiquement parti en faveur du "oui" et refusera de
quand lui-même était jeune, son père avait un "atelier" et qu'il allait au marché acheter des accessoires de machine à coudre et des nouveautés de tissus pour hommes. 15 qui avait été créée le 20 janvier 1948 à l'intention en particulier des 148 catholiques de la ville, desservis jusque-là par les Pères du Saint Esprit de Kissidougou. 16 En 1953, Raymond-Marie Tchidimbo collabore avec l'un des animateurs du PAI, le Sénégalais Mahjmout Diop, le futur président du Sénégal Abdoulaye Wade et l'historien voltaïque Joseph Ki-Zerbo, à l'ouvrage publié par Présence Africaine, "Les étudiants noirs parlent", qui appelle à "combattre le colonialisme sous toutes ses formes" (cité dans Lilyan Kesteloot, "Histoire de la littérature négro-africaine", Paris, Karthala-AUF, 2001). 17 En fait, les deux hommes font connaissance à Conakry en janvier 1953 lors du mariage du jeune frère de l'ecclésiastique (alors vicaire à Faranah), Patrice Tchidimbo, membre actif du syndicat chrétien des chemins de fer. 18 Dans son livre "Noviciat d'un évêque" (Paris, Fayard, 1987), Tchidimbo écrit que le "syndicaliste Sékou Touré tournait déjà à cette époque autour d'une de mes cousines qu'il eût bien aimé épouser. Mais ce projet, je m'étais évertué à le faire échouer, pour une simple raison d'éthique : en 1953, Sékou Touré en était à son second mariage et la dernière épouse en date était une chrétienne !". Les archives de Kankan conservent une lettre de Tchidimbo écrivant à propos de Sékou Touré : "Les quelques dialogues que j'ai pu engager avec lui m'ont permis de comprendre que je ne pouvais (...) espérer collaborer avec lui."

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choisir la nationalité guinéenne19. Il craint des troubles lors du scrutin et conseille à plusieurs prêtres français installés dans des postes isolés de venir auprès de lui à Kankan20. En 196021, il est nommé vicaire général de Conakry, ce qui l'amène à être aussi le représentant de l'Église catholique de Guinée auprès de Sékou Touré. Le 31 mai 1962, Mgr. Tchidimbo est intronisé en la cathédrale de la capitale par Mgr. Jean-Marie Maury, Délégué apostolique à Dakar. Le même jour, Sékou fait une déclaration à Radio Conakry, qui congratule le nouvel archevêque et félicite le Saint Siège pour l'africanisation ainsi entreprise22, en exprimant sa "satisfaction de voir l'Église guinéenne dirigée par un fils de l'Afrique, fondée sur l'intime harmonie qui existera désormais entre l'expression individuelle de la foi religieuse et les exigences collectives du combat révolutionnaire."23 Le pape Jean XXIII a formellement donné au nouveau prélat la consigne de renouer le dialogue avec Sékou Touré24, ce qui lui fut facile, car
Mais Raymond-Marie Tchidimbo se fera dès 1959 immatriculer comme ressortissant français au consulat de France à Conakry. En 1967, faisant état de la nationalité de son père, Mgr. Tchidimbo sollicitera auprès du président Omar Bongo un passeport gabonais, qui lui sera établi. 20 Témoignage du père Sénéchal Pire dans un courriel à l'auteur le 10 juillet 2007 : "Moi même, j'ai vécu ces événements d'il y a cinquante ans. En ce temps-là, j'enseignais au cours normal de Dabadougou. Au moment des votes, le Père Tchidimbo m'avait conseillé de venir passer ces jours-là chez lui à Kankan, car il craignait pour ma sécurité. En fait tout s'était déroulé dans le calme, et ensuite, j'étais reparti à Dabadougou, continuer comme avant." 21 donc une année avant l'expulsion de Mgr. de Milleville, contrairement à ce qu'écrit Sidiki Kobélé Keita dans son livre biographique déjà cité : "Après l'expulsion de l'archevêque de Conakry le 26 août 1961, Tchidimbo profite de la situation en raison des rapports d' "amitié" intéressée qu'il entretient avec Sékou Touré, pour se faire nommer vicaire général de Conakry et chargé d'affaires du Vatican auprès du gouvernement guinéen." (page 405) 22 Pourtant, en dépit des affirmations contraires, répandues notamment à Conakry, Mgr. Tchidimbo n'est pas le premier prélat africain noir, même s'il est sans doute le premier dont la nomination soit due à une sollicitation plus politique que religieuse : Mgr. Dieudonné Yougbaré est nommé évêque de Koupéla (Haute Volta) le 29 février 1956; Mgr. Bernardin Gantin, déjà évêque depuis 1956, est nommé archevêque de Cotonou le 5 janvier 1960; le 5 avril 1960 sont nommés Mgr. Paul Zoungrana archevêque de Ouagadougou, Mgr. Bernard Yago archevêque d'Abidjan, Mgr. Jérôme Rakotomalala archevêque de Tananarive; Mgr. Jean Zoa devient archevêque de Yaoundé le 20 novembre 1961; le 4 avril 1962 - en même temps que Mgr. Tchidimbo à Conakry - Mgr. Hyacinthe Thiandoum est nommé Dakar, Mgr. Luc Sangaré à Bamako, Mgr. Robert Dossah à Lomé; Mgr. Gilbert Ramanantoanina devient archevêque de Fianarantsoa le 11 mai 1962. En Afrique anglophone, où les catholiques sont moins nombreux, Maurice Otunga est nommé évêque auxiliaire de Kisumu en 1956, évêque de Kisii en 1960, et enfin en 1969 coadjuteur de l'archevêque de Nairobi (auquel il succédera en 1971). 23 la déclaration faite par Sékou Touré à l'occasion du sacre de Mgr. Tchidimbo figure en annexe à ce chapitre 24 Raymond-Marie Tchidimbo, "Noviciat d'un évêque", op. cité, page 140
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il avait à la fois la réputation d'être un ami du président, d'avoir été imposé par lui au Saint-Siège, et enfin de professer depuis toujours des idées progressistes. Au cours des années suivantes, Mgr. Tchidimbo publie d'ailleurs un ouvrage qui montre que ses vues n'ont pas changé sur ce point25. Le 22 août 1962, le gouvernement décide d'envoyer une délégation officielle à Rome pour représenter la Guinée à l'ouverture du concile oecuménique Vatican II. Lorsque meurt le pape Jean XXIII, le 3 juin 1963, Sékou Touré vient d'arriver à Brazzaville en visite officielle, au retour de la conférence d'Addis Abeba où a été créée l'OUA. Et c'est à un long éloge du Saint Père disparu que Sékou Touré - qui rappelle qu'il n'est pourtant pas catholique - consacre tout le début de sa première allocution, et non pas à l'unité africaine. Il est vrai que son hôte est homme d'église : le président du Congo-Brazzaville est alors l'Abbé Fulbert Youlou (plus pour longtemps d'ailleurs, comme nous le verrons).26 Mais l'Église guinéenne n'est pas exempte de problèmes internes. En 1962, le père Chaverot faillit être expulsé sur ordre du ministre des travaux publics Ismaël Touré, qui avait fait effectuer un branchement sur le conduit d'égout construit par l'Archevêché et refusait de prendre en charge une partie des frais d'entretien que lui réclamait le père Chaverot, Procureur chargé des immeubles et des ateliers, qui l'avait alors menacé de fermer l'égout ! C'est une intervention auprès de Sékou Touré d'Ignace Deen, alors directeur de l'hôpital qui porta plus tard son nom, qui lui permit in extremis de rester en Guinée. Pas pour longtemps d'ailleurs, car le père Chaverot était en désaccord avec Mgr. Tchidimbo sur la gestion et sur l'emploi des fonds (importants) que rapportaient à l'Archevêché ses immeubles et ses ateliers ; sachant que le nouvel archevêque voulait lui retirer en conséquence ses pouvoirs de Procureur, le père Chaverot demanda sa mutation et quitta la Guinée en 196327. Autre crise qui implique l'Église catholique à la fin de 1963. Radio Conakry annonce l'arrestation de Madame Charpentier de Berne, impliquée dans un trafic de devises et accusée en plus (peut-être surtout) d'avoir "correspondu avec des ecclésiastiques sénégalais hostiles à la Guinée". Cette Française a été pendant plusieurs années directrice de la Procure de la mission catholique de Conakry et aurait transféré illégalement des capitaux

Raymond-Marie Tchidimbo, "L'homme noir face au christianisme", Paris, Éd. Présence Africaine, 1963 26 Voir le chapitre 55 : "3-7 juin 1963 : Sékou Touré déstabilise l'Abbé Fulbert Youlou". Le discours de Sékou Touré y figure en annexe. 27 Entretien de l'auteur avec le Père Michel Chaverot (2 septembre 1998).

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appartenant à cette institution. Mgr. Tchidimbo a d'ailleurs mis fin à ses fonctions en mai 1963. Finalement, elle sera libérée le 15 mars 196428. Le 8 décembre 1965, Mgr. Tchidimbo, qui se trouve à Rome pour assister au Concile Vatican II (qui a commencé le 11 octobre 196229 et achève ses travaux en 1965), est reçu en audience privée par le pape Paul VI, à qui il fait part de son souhait de quitter son poste en 1975, après le Centenaire de l'Église catholique en Guinée, pour laisser son poste à un "Guinéen authentique", lui même n'étant guinéen "ni de naissance, ni de nationalité". L'auteur ignore quelle a été la réaction du Souverain Pontife. Les relations du régime avec l'Église connaissent encore d'autres périodes de tension ; ainsi, le 1er mai 1967, le gouvernement guinéen décide que tous les prêtres, missionnaires et religieuses non africains devront avoir quitté le territoire guinéen avant le 1er juin, sous peine d'expulsion. Le 12 mai, Mgr. Benelli, le nonce apostolique en Afrique de l'Ouest, se rend à Labé pour s'y entretenir de la situation avec Sékou Touré, qui lui confirme sa position, demandant notamment le remplacement des évêques européens de Kankan et de Nzérékoré ; Mgr. Benelli sembler trouver acceptables certaines de ses demandes et revient en Guinée le 19 mai, en même temps que le Cardinal Zoungrana, de la Haute-Volta (futur Burkina). Ce dernier, qui accepte tous les autres points, refuse en revanche le remplacement des deux prélats, arguant de leur nomination par le pape et de son refus de se laisser imposer des nominations par le pouvoir civil. Sékou Touré confirme que les deux évêques européens doivent quitter le pays et être remplacés par des prélats africains ; sinon, tous les religieux non africains devront quitter le pays. Peu après, effectivement, Mgr. Jean-Baptiste Coudray, préfet apostolique de Kankan (de la Congrégation des Pères blancs et de nationalité suisse), Mgr. Eugène Maillat, évêque de Nzérékoré (de la Société des Missionnaires d'Afrique - Pères Blancs, et lui aussi de nationalité suisse), ainsi que 117 religieux et religieuses européens, dont 35 pères et 27 soeurs de nationalité française, doivent quitter la Guinée ; parmi eux, le père Bernard Voisin, qui enseignait au petit séminaire de Dixinn depuis 1956. Quelques pasteurs protestants doivent également quitter le pays30.
Elle avait été arrêtée en même temps qu'un dénommé Balozian, un franco-arménien dont la famille tenait à Conakry un comptoir d'import-export, lui aussi accusé de trafic de devises. Mais les deux affaires paraissent n'avoir aucun lien entre elles. 29 Mgr. Tchidimbo a participé à plusieurs étapes de ce Concile, et s'y est en particulier exprimé en 1962 (ou en 1963) en des termes qui ont paru d'une tonalité "très anticolonialiste" à l'ambassade de France en Guinée (Fiches du poste diplomatique de Conakry pour l'année 1963). 30 Parmi eux, un pasteur américain établi avec sa femme en Guinée depuis 1924, et qui reprocha à l'ambassade américaine de ne pas s'être opposée à leur départ. L'ambassadeur des États-Unis aurait répondu qu'il ne voulait pas compromettre les relations de Washington avec
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L'Église décide de les remplacer par des prêtres africains originaires d'autres pays ; c'est ainsi que plusieurs prêtres sénégalais ou voltaïques se rendent en Guinée pour y exercer leur ministère pendant quelques années31. Le 13 juillet 1967, Sékou Touré rappelle dans un discours l'ensemble de ces événements et affirme : "Si la religion est une chose éternelle, il est mieux que ce soient des nationaux qui en assument la responsabilité (...) Il y a beaucoup de musulmans en Guinée mais aucun pays arabe n'a jugé nécessaire d'envoyer un chef religieux arabe pour diriger les destinées de l'Islam en Guinée et nos musulmans désignent librement les Imams de leur choix. Même si les catholiques ne désignent pas eux-mêmes leur chef, le Pape pourrait et devrait au moins désigner le chef de l'Église guinéenne parmi les Guinéens. Voilà ce que nous exigeons."32 Bien qu'en termes prudents, l'archevêque prend fréquemment position contre certaines orientations du régime. Lorsque Sékou Touré fait des tournées en Guinée, il se fait souvent accompagner par l'abbé Sock, un nationaliste africain originaire du Sénégal qui a souvent défié les autorités ecclésiastiques sénégalaises. En 1968, Mgr. Tchidimbo le renvoie au Sénégal parce qu'il n'a pas demandé l'autorisation préalable à sa venue. Sékou Touré veut mettre les choses au point en rappelant que les catholiques représentent en Guinée moins de 5% de la population. En 1968, il déclare : "Nous voulons être responsables de notre destin dans tous les domaines. Le congrès du PDG en 1961 avait décidé l'africanisation des cadres de l'Église catholique et la nationalisation de toutes les écoles privées, y compris les écoles musulmanes. C'est alors que le Vatican décida la nomination d'un archevêque africain à Conakry, Tchidimbo ; ce fut une grande fête dans tout le pays. Tchidimbo est désormais considéré sur le même plan qu'un responsable du Parti ou du gouvernement et reçu avec les mêmes égards. Mais certains membres européens du clergé catholique ont bafoué l'autorité de Tchidimbo. On a remarqué à plusieurs reprises que les pères blancs des missions de l'intérieur étaient volontairement absents des manifestations officielles d'accueil à Tchidimbo. Un fossé se creusait entre les membres africains du clergé et les européens. Dans certaines missions, les soeurs voltaïques avaient leurs habitations à part, la tête rasée, marchaient pieds nus, alors que les soeurs européennes bénéficiaient de tout le confort matériel. Il y eut même le licenciement d'un blanchisseur qui
la Guinée pour des questions de religion. Un autre révérend américain, Harry Watkins, est resté établi plus de trente ans à Labé. 31 C'est le cas des abbés sénégalais Pierre Sock et Pierre Sagna, futur évêque de Saint-Louis. A Nzérékoré, Mgr. Raphaël Téa restera en fonctions de 1967 à 1979. A Kankan, ce sera Mgr. Gomez. 32 voir en annexe 2 d'autres passages de ce même discours

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avait mélangé le linge des soeurs noires et des soeurs blanches. Les prêtres européens n'avaient aucun respect pour leurs confrères africains. Voilà pourquoi nous avons décidé le départ du clergé européen. Alors, en France, tout le monde pousse les hauts cris. Avez-vous oublié que quand la France a chassé les Allemands du Togo pendant la guerre de 14-18, elle s'est empressée d'ordonner le départ de tous les prêtres allemands dans les trois mois et de les remplacer par des prêtres français ? La Chrétienté a vingt siècles d'existence, et dans notre pays, elle s'était implantée avant même l'arrivée de l'administration coloniale. Alors j'ai posé la question au Pape : depuis qu'il y a des Chrétiens en Guinée, quelles dispositions le Vatican a-til prises pour africaniser le clergé en Afrique33 ? Et puisque l'Église catholique se dit universelle et au-dessus des préjugés de race, dans quel pays a-t-on vu nommer des évêques de couleur pour avoir autorité sur des prêtres blancs ? La réponse du Vatican a été qu'on ne peut pas former un archevêque comme on forme un commis d'administration. Oui, ai-je répliqué, mais en Guinée le catholicisme est implanté depuis quatre-vingts ans. Plus de réponse du Vatican. Voilà pourquoi, en 1966, nous avions donné trois ans aux autorités religieuses pour africaniser le clergé guinéen. Au Vatican on a protesté, disant qu'il s'agissait d'un domaine qui ne regarde pas l'État et que nous n'avions pas le droit de prendre de telles décisions. Puisque le Pape ne voulait pas comprendre, nous avons supprimé ce délai de trois ans et prié le clergé européen de s'en aller sur le champ". Cette même année 1968, Sékou Touré reçoit Mgr. Giovanni Mariani, prononce apostolique pour l'Afrique de l'Ouest, venu s'enquérir de la situation de l'Église en Guinée. Mais c'est le débarquement de novembre 1970 qui va plonger l'Église guinéenne dans une crise sérieuse. Mgr. Tchidimbo sera arrêté le 24 décembre 1970, veille de Noël, et emprisonné pendant près de neuf années. Depuis quelques semaines, un "Comité spécial de catholiques de Guinée", constitué le 2 octobre 1970, mène ouvertement campagne "pour dénoncer et redresser toutes les erreurs qui peuvent porter atteinte à la dignité de leur Église, que ces erreurs soient le fait de dignitaires et responsables ecclésiastiques ou de simples fidèles (...), en vue de l'assainissement total de leur Église (...) jusqu'au résultat final recherché." Une fraction conduite par l'abbé Gomez34, alors évêque de Kankan, reprochait à Mgr. Tchidimbo son
33 Le premier Guinéen a avoir reçu l'ordination sacerdotale fut le Père Pathé, en 1939, juste avant la guerre. 34 L'abbé Gomez avait un "caractère envieux, difficile, opportuniste et il adorait semer la bisbille entre ses camarades" (témoignage à l'auteur de l'abbé Augustin Diamacoune Senghor, secrétaire général du Mouvement (séparatiste) des Forces Démocratiques de Casamance, qui fut son camarade de séminaire au Sénégal, Ziguinchor, 30 mai 1998). Mgr. Gomez fut lui-

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hostilité à l'égard du régime et son hypocrisie, dans la mesure où il déplorait la dégradation de la foi chrétienne et la dépravation des moeurs en Guinée, qu'il attribuait au régime, alors qu'il vivait lui-même maritalement avec une sage-femme de la capitale35. Le prétexte officiel de la détention du prélat est sa complicité dans le débarquement du 22 novembre 1970, mais Sékou affirmera à l'auteur que des dénonciations venues de l'Église elle-même ont joué un rôle important dans l'arrestation. Mgr. Tchidimbo le confirme lui aussi, écrivant que "ma prise de position vis-à-vis de Sékou Touré et de sa politique m'a conduit en prison; avec aussi bien sûr la complicité de certains membres de ma famille et de certains clercs en mal de promotion, (...) les jalousies et les trahisons successives de certains de mes cousins et de certains de mes plus proches collaborateurs."36 Mgr. Tchidimbo est d'abord amené au camp militaire Alfa Yaya. Interrogé et torturé en janvier 1971 par une commission présidée par Moussa Diakité, il finit par "avouer" un trafic de devises avec Adolf Marx, le directeur allemand de la brasserie de Conakry. Son nom est inscrit d'abord par le tribunal révolutionnaire sur la liste des condamnés à mort, mais, à la suite d'une intervention de l'ambassadeur d'Union soviétique37, il fut ensuite placé sur la liste des 66 personnes condamnées le 23 janvier 1971 aux travaux forcés à perpétuité (il figure dans l'arrêt avec le titre de "exarchevêque")38. Le 31 décembre 1970, Mgr. Giovanni Mariani, le nonce apostolique à Dakar, révèle que lui-même et l'archevêque de Dakar (et futur cardinal) Hyacinthe Thiandoum s'étaient vu refuser des visas par l'ambassade de Guinée lorsqu'ils avaient souhaité se rendre à Conakry pour y rendre visite à leur collègue. Les cardinaux ou archevêques francophones de l'Afrique de
même accusé en 1970-71 d'être un complice de l'Allemand Seibold ; il s'en défend vivement dans une lettre du 24 août 1971. 35 Au cours des années précédant l'indépendance, un tribunal guinéen a condamné le futur archevêque à verser une (modeste) pension alimentaire à l'une de ses fidèles et proches ouailles, Mademoiselle Curtis, âgée d'une vingtaine d'années, qui affirmait être tombée enceinte de son fait. Cette dernière, peut-être d'ailleurs une lointaine cousine du prélat, était représentée par Maître Guy Fleury, avocat au barreau de Conakry de 1954 jusqu'après l'indépendance. C'est l'évêque de Conakry, Mgr Bernard lui-même, qui avait demandé à la jeune femme de poursuivre son action judiciaire et à l'avocat de la représenter. (témoignage à l'auteur de Maître Guy Fleury, Paris, février 2009, et conversation téléphonique le 31 août 2009). 36 Ouvrage de Mgr. Tchidimbo déjà cité 37 Selon l'ouvrage précité de Mgr. Tchidimbo, Jean-Paul Alata lui aurait dit plus tard au camp Boiro qu'informé par ses services secrets, l'ambassadeur d'Union soviétique serait intervenu personnellement auprès de Sékou Touré pour éviter de faire de l'archevêque un martyr. 38 Le texte de sa déposition figure en annexe

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l'Ouest39 se rencontrent à Abidjan les 6 et 7 janvier 1971 et demandent en vain que Sékou Touré accepte de recevoir l'un d'entre eux. Le 21 janvier, le Vatican publie un communiqué exprimant "pour l'honneur et la dignité de l'Afrique" l'espoir que "rien d'irréparable" ne sera accompli envers Mgr. Tchidimbo et les autres accusés. Le 24 janvier, le pape Paul VI révèle qu'il a lancé un appel personnel au leader guinéen. Et le journal du Vatican "Osservatore Romano" du 26 janvier rappelle combien il est absurde de penser que Mgr. Tchidimbo, qui s'était dans le passé montré un adversaire résolu du colonialisme, pouvait aujourd'hui être soupçonné de complicité avec lui. Le 27 janvier, le pape déclare à propos du procès : "L'horrible et impitoyable issue du procès révolutionnaire de Conakry nous cause une profonde douleur et une grave désillusion, car même si la vie de l'Archevêque a été préservée, ce n'est le cas ni de son honneur, ni de sa liberté. Il ne nous appartient pas de nous prononcer sur les questions particulières d'un État indépendant et souverain. Mais l'aspect moral de cette triste affaire, où il semble que l'exercice du pouvoir judiciaire se soit transformé en un accès passionnel de vengeance farouche et aveugle et de cruauté, est soumis au jugement de la conscience morale du monde." Peu après, le pape nommera administrateur apostolique de Conakry "ad nutum sancta sedis"40 et "tant que Mgr. Tchidimbo sera empêché dans l'exercice de ses fonctions à cause des douloureuses circonstances bien connues", l'un des prêtres guinéens présents sur place, l'abbé Louis Barry, déjà responsable de la préfecture apostolique de Kissidougou-Kankan (poste qu'il occupera de 1967 à 1979). Le 14 mars 1971, Mgr. Tchidimbo est transféré du camp Alfa Yaya au camp Boiro. De nouveau soumis au mois d'août à des interrogatoires et à la torture, il "avouera" à la commission maintenant présidée par Ismaël Touré sa complicité dans le "complot de la Vème Colonne". Ses "aveux", enregistrés sur bande, furent ensuite diffusés sur les ondes de "La Voix de la Révolution". En marge de ces accusations, Radio Conakry laisse entendre qu'un vaste plan aurait été manigancé par le Vatican pour former en Afrique de l'Ouest, contre la volonté de la majorité de la population, musulmane ou animiste, une communauté politique de pays catholiques, s'appuyant sur le Sénégal et la Côte d'Ivoire, l'un et l'autre dirigés par des leaders catholiques, et le Liberia, qui a comme président, depuis la mort en juillet de William Tubman, un pasteur prédicateur baptiste, qui fut pendant vingt années vice39 Les cinq prélats cités en note 4, plus Mgr. Yago d'Abidjan et le cardinal Zoungrana d'Ouagadougou. 40 "sous la dépendance directe du Saint-Siège"

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président, William Richard Tolbert41 ; le rôle de Tchidimbo eût été de soutenir de l'intérieur ce mouvement, cependant qu'un opposant guinéen catholique eût pris le pouvoir à la place du régime révolutionnaire et laïque ! Des relations épisodiques se poursuivaient entre le régime et l'Église, celle-ci évidemment devenue particulièrement prudente. Le 2 septembre 1973, Sékou Touré reçoit pendant plus d'une heure une délégation de prêtres africains en provenance de Haute-Volta, du Dahomey et du Mali. Mgr. JeanMarie Traoré, du Mali, s'est félicité de l' "accueil chaleureux et fraternel réservé à sa délégation", cependant que Sékou lui confirmait les "sentiments de confiance que le Peuple de Guinée nourrit à l'endroit du clergé." Mgr. Tchidimbo fut l'un des rares prisonniers à recevoir quelques visites au cours de sa détention : ainsi, à Pâques 1971, l'ambassadeur d'Italie en Guinée ; en mai 1973, un secrétaire d'État italien accompagné du ministre libérien du commerce, frère du président Tolbert. En revanche, le nonce apostolique ne fut pas autorisé à le rencontrer lorsqu'il se rend en Guinée en septembre 1973 (Sékou Touré présente ce dernier le 7 septembre à la foule massée au stade du 28 septembre, et affirme qu'il a eu avec lui des "entretiens importants"), mais il obtient en 1974 de lui envoyer un colis mensuel. L'auteur, pour sa part, échangea, comme ambassadeur de France en Guinée, quelques lettres avec le prélat emprisonné et, grâce à la complicité d'un gardien et par l'entremise d'une secrétaire des services culturels de l'ambassade, Melle Turpin, une parente de l'archevêque, lui envoya des ouvrages religieux, et même du vin pour dire la messe dans sa cellule42. Mais la parution du livre de Jean-Paul Alata "Prisons d'Afrique" à l'automne de 1976 mit fin à ces quelques facilités43. Pendant ce temps, et alors que les autres prisonniers politiques étrangers étaient progressivement libérés, d'actives négociations avec le Vatican se poursuivaient par divers canaux. L'auteur eut ainsi plusieurs entretiens à Rome avec les principaux responsables de la diplomatie vaticane, notamment le Cardinal Agostino Casaroli et Mgr. Achille
Il fut même président de l'Alliance Baptiste Internationale en 1965, plusieurs années de devenir président de son pays, en 1971 42 le vin dont l'auteur disposait alors n'était - compte tenu des conditions climatiques locales et du caractère encore très sommaire des installations de l'ambassade - qu'un vin assez ordinaire, dont il lui fit parvenir deux bouteilles. Grande fut sa surprise de recevoir dès le lendemain - et par les mêmes voies - un petit mot manuscrit du prélat : "Excellence, le vin que vous m'avez envoyé me donne des aigreurs d'estomac ; n'auriez-vous pas plutôt du Bordeaux" ! 43 "L'interruption de ces envois de colis mensuels se situe quelques semaines après la parution du livre de J. P. Allata (sic)" (lettre écrite du camp Boiro à l'auteur par Mgr. Tchidimbo le 30 juin 1979, soit six semaines environ avant sa propre libération).
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Silvestrini, ainsi qu'avec le Supérieur des Jésuites, le Père Pedro Arupe. D'autres démarches avaient lieu par l'intermédiaire du président du Liberia. Mais les négociations butaient sur le problème de la démission de Mgr. Tchidimbo, qui devait libérer le siège de Conakry afin de permettre une autre nomination. Pour Sékou Touré, la culpabilité et la condamnation du prélat avaient déjà eu pour effet de le destituer automatiquement de sa charge, et il souhaitait que le Vatican nommât un autre titulaire avant toute libération ; pour le Saint-Siège, il en allait bien entendu autrement. Mgr. Tchidimbo, de son côté, refusait formellement de démissionner, ce qui eut facilité la position du Vatican. En 1978, ces divers efforts étaient sur le point de porter leurs fruits. Le 25 avril 1978, l'auteur envoya même une lettre au Secrétaire général des Nations unies, avec lequel il demeurait en relations sur cette affaire qu'il l'avait chargé, dès 1974, de suivre comme celle des Français, des Allemands ou des Libanais, pour lui annoncer comme très probable la libération "dans les prochains jours" de Mgr. Tchidimbo. On pouvait en effet croire la libération imminente ; à deux reprises, en décembre 1977 et en avril 1978, Mgr. Tchidimbo avait reçu la visite de Charles Cecil Dennis, ministre des affaires étrangères du Liberia44, accompagné la seconde fois par l'archevêque de Monrovia, Mgr. O'Carrol45. La réconciliation de Sékou, Senghor et Houphouët avait eu lieu un mois auparavant, à Monrovia justement. La proximité du voyage en Guinée du président français Valéry Giscard d'Estaing, dont on savait qu'il ne manquerait pas de soulever le problème de l'incarcération du prélat - qui affichait par ailleurs sa nationalité française tout autant que gabonaise - était un atout supplémentaire en faveur d'une prochaine libération. Peu après, un avion envoyé par le président Tolbert se posa à l'aéroport de Conakry. Malheureusement, l'Agence France-Presse ébruita la nouvelle46,
Cet homme politique libérien (qui fut ministre des affaires étrangères de son pays de 1973 jusqu'au coup d'État du sergent Samuel Kanyon Doe en 1980) vivait alors avec la chanteuse noire américaine Nina Simone, qui avait elle-même été très proche du Black Power, et liée d'amitié avec Stokeley Carmichael et Malcolm X. C'est son amie Myriam Makeba (alors épouse de Carmichael) qui l'avait persuadée, en 1974, de quitter les États-Unis et de revenir "à ses sources africaines", d'abord à la Barbade, puis au Liberia. 45 Il semble que ces émissaires aient tenté d'obtenir de Mgr. Tchidimbo sa démission, ainsi que la promesse, exigée par Tolbert, qu'il n'entreprendrait rien contre Sékou Touré une fois libéré. Mgr. Tchidimbo estimait ces demandes infondées. 46 "Le Monde" du 26 avril 1978 publie le texte suivant : "Mgr. Tchidimbo, archevêque de Conakry, emprisonné depuis 1970, doit être libéré dans les prochains jours, a annoncé "de source digne de foi" (sic !), lundi 24 avril, le bureau de l'Agence France-Presse à Monrovia (Liberia). Cette libération serait le fruit de négociations entre le régime de M. Sékou Touré et le Vatican. (AFP)"
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Amnesty International publia un communiqué vengeur, et Sékou Touré, furieux, annula la libération envisagée47. Il fallut de nouveau plusieurs mois de négociations pour que finalement, le 7 août 1979 - une semaine avant son 59ème anniversaire, le 15 août -, Mgr. Tchidimbo soit extrait de sa cellule par le commandant Siaka Touré et amené à l'aéroport, où il retrouve le ministre libérien des affaires étrangères, Cecil Dennis, avec lequel il s'envole dans l'avion présidentiel libérien vers Monrovia, d'où il gagne Rome où il arrive le 11 août48. L'acte de libération avait été signé par Sékou Touré le 6 août, premier anniversaire de la mort du pape Paul VI ; ce que Mgr. Tchidimbo considérera comme un signe, mais qui n'a eu évidement aucune influence sur la décision du leader guinéen. En revanche, il n'est pas indifférent de savoir que le 8 août, Sékou Touré devait rencontrer à Washington le président Carter, l'un des champions des droits de l'homme, et que le président Tolbert avait prévenu son collègue guinéen qu'il ne fallait compter sur aucune aide américaine si les prisonniers politiques - au moins les plus symboliques - n'étaient pas libérés; propos qui avaient contrarié Sékou Touré, lequel avait battu froid Tolbert pendant quelques semaines49. Le 12 août, Mgr. Tchidimbo est reçu à Castel Gandolfo par le pape Jean-Paul II, qui lui fait partager son repas. Comme il a finalement accepté de démissionner - à la date du 23 août - le Vatican peut annoncer le même jour la nomination par décret pontifical du 13 août de deux nouveaux
Lors de la visite en Guinée du président Valéry Giscard d'Estaing, en décembre 1978, la question fut effectivement abordée avec insistance. Madame Giscard d'Estaing en parla avec Madame Andrée, la Première Dame, elle-même élevée dans la religion catholique. Un mois après la visite présidentielle, le conseiller pour les affaires africaines, René Journiac, écrit à l'auteur : "le Président est un peu surpris qu'un mois après son voyage et les promesses faites par le président Sékou Touré, rien n'ait été accompli concernant la libération des personnes auxquelles nous nous intéressons (et sur laquelle Mgr. Tchidimbo figure en tout premier lieu). J'ai vu que vous aviez fourni une nouvelle liste, mais y a-t-il eu une réaction ? C'est une affaire difficile, mais si rien ne se passe, c'est la crédibilité de notre Président qui sera atteinte.." (carte manuscrite du 21 janvier 1979). Le 12 juillet de la même année, René Journiac envoie une nouvelle carte : "Merci de votre mot au sujet de Mgr. Tchidimbo. Le président souhaiterait qu'avant votre départ (celui-ci aura lieu en novembre NDLA), vous fassiez un effort décisif pour régler ce problème. Il a été un peu surpris que Mgr. Tchidimbo ait l'air d'ignorer les démarches répétées et personnelles qu'il a faites en sa faveur." (carte manuscrite du 12 juillet 1979). En fait, cette fois-ci sera la bonne. 48 A Rome, Mgr. Tchidimbo sera accueilli notamment par Pierre-Marie Coty, plus tard évêque de Daloa (Côte d'Ivoire). Ses yeux très affaiblis ne lui permettront de le reconnaître qu'au son de sa voix (conversation de Mgr. Coty avec l'auteur, Dakar, 10 février 1997). A son arrivée à Paris, le 22 août, Mgr. Tchidimbo est accueilli par le père Michel Chaverot. 49 En juillet 1979, lors d'une visite en Libye au cours d'une tournée dans les pays arabes, Sékou Touré annonce qu'à son retour, il libérera tous les prisonniers politiques, en tête desquels Mgr. Tchidimbo.
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prélats, Mgr. Robert Sarah comme archevêque de Conakry et Mgr. Philippe Kourouma comme évêque de Nzérékoré50. Le 22 août, Mgr. Tchidimbo part pour Paris, où, accompagné par William Gemayel, qui fut pendant quatre ans son compagnon de captivité, il a une série de contacts (en particulier avec son ordre des Spiritains) et de formalités à accomplir (se faire établir de nouveaux papiers d'identité, se faire examiner sur le plan médical et régulariser ses dossiers de santé, etc...). Ultérieurement, il sera chargé de diriger à Rome le Conseil pontifical pour la famille, avant de séjourner quelque temps dans la maison de retraite de l'ordre du Saint-Esprit à Carpentras, puis de se retirer dans sa maison familiale de Saint-Didier, au pied du Mont Ventoux (Vaucluse), où il réside encore actuellement51. Lors de l'intronisation par le cardinal Giovanni Benelli, alors archevêque de Florence, de Mgr. Robert Sarah à Conakry, le 8 décembre 1979, en présence de trois archevêques, de vingt et un évêques, de trente prêtres et religieuses venus d'Europe et d'Afrique, et d'une nombreuse assistance, Sékou Touré fait allusion aux problèmes internes de l'Église de Guinée, qui ont contribué à la crise, "pour éviter tout fossé au sein du Peuple guinéen, tout fossé entre l'Église chrétienne et la société guinéenne et surtout tout fossé au sein de l'Église chrétienne... (et que) les dirigeants de l'Église comprennent mieux que par le passé leur devoir". Mgr.
Le Saint-Siège avait proposé trois noms pour le poste de Conakry : ceux des Pères Fowler, Barry et Sarah. Sékou Touré porta son choix sur ce dernier, qui était le moins âgé et qui appartenait à une minorité ethnique. Le Père Barry en aurait été quelque peu amer et son moral s'en ressentit, au point que certains affirment que sa santé déclina fortement ; par coïncidence (mais en Guinée, rien n'est jamais considéré comme coïncidence), Mgr. Barry mourut au moment du voyage du pape Jean-Paul II en Guinée. Mgr. Tchidimbo continuera à utiliser le titre de "Archevêque émérite de Conakry". Mgr Robert Sarah, ordonné prêtre le 20 juillet 1969, archevêque émérite de Conakry, a été nommé en octobre 2001 à la Curie de Rome comme secrétaire général de la congrégation romaine pour l’évangélisation des peuples. Son successeur à Conakry, Mgr Vincent Coulibaly, y a été nommé en 2003. 51 Louise Avon, amie et ancienne collaboratrice de l'auteur au Sénégal, elle même successivement ambassadeur en Lettonie puis au Mozambique, et qui possède une maison dans le Vaucluse non loin de celle de Mgr Tchidimbo, lui a rendu visite début octobre 2006 et lui a communiqué le texte de ce chapitre. Voici son compte-rendu, envoyé par courriel le 5 octobre : "Mgr Tchidimbo vous fait "entière confiance" pour écrire sur lui ; bien que n'y voyant presque plus et n'entendant pas beaucoup, perdant la mémoire immédiate, il se souvient très bien de vous et surtout de "tout le bien que vous avez fait pour lui. " "C'est un homme profondément honnête", dit-il en parlant de vous, "très bon" : il prie tous les jours pour vous, "comme pour tous ceux qui m'ont fait du bien". Quant à Sékou Touré, "il a avalé son bulletin de naissance avant moi", dit-il avec un humour qui continue à le caractériser, mais à la question : "qu'est-ce qui vous vient à l'esprit en pensant à Sékou Touré ?", il répond : "beaucoup de sang sur les mains, beaucoup de crimes d'innocents". Je lui ai laissé le texte que lui lira sa cousine, qui s'occupe de lui depuis des années. Il a promis que si vous lui écrivez, il vous répondra. Son adresse postale : BP 9 St Didier 84210."
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Tchidimbo le confirme (dans son livre), tout en attribuant évidemment à l'évolution du régime et à la personnalité de Sékou Touré la responsabilité essentielle de ces événements : "(les causes profondes de mon arrestation) se trouvaient aussi dans les jalousies et les trahisons progressives de certains de mes cousins et de certains de mes plus proches collaborateurs... Aussi n'insisterai-je pas sur cette page douloureuse de la "cassure" de la communion : la communion dans ma famille et la communion dans mon église locale ; bien que je sois désormais en possession des lettres de délation."52 Le 16 mai 1982, Mgr. Robert Sarah présente au président Sékou Touré qui vient d'être réélu - les voeux de la communauté chrétienne. Il y dit notamment que "L'exercice du pouvoir et des responsabilités use l'homme". Qualifiant cette expression de "phrase sublime", Sékou réplique en disant : "Le pouvoir peut user l'homme et renouveler l'homme... L'homme est cette créature privilégiée qui peut soumettre à sa volonté les autres. Le pouvoir use l'homme quand celui-ci considère que c'est lui le chef. Qu'il soit président de la république, archevêque, ministre, officier supérieur, s'il a la mentalité de chef dans la jouissance de ses attributs, il a déjà échoué dans sa mission. Rien de plus facile que d'être un archevêque, un chef d'État, un ministre. Rien de plus facile si l'on reste en communion avec la société et que l'on se soumet à Dieu. Alors, la tâche est aisée. Mais si l'on laisse se développer le Satan en soi, on s'éloignera de Dieu et de la société, et un tel pouvoir écrase l'homme, épuise l'homme... Je me considère comme le président de tous les Guinéens, au-delà de toutes les confessions, au-delà de toutes les ethnies, au-delà de toutes les familles. Nous pensons que doit se sentir à l'aise tout Guinéen, qu'il soit musulman, catholique, protestant, ou même athée." Du 24 au 26 février 1992, le pape Jean-Paul II visite la Guinée. Accueilli à l'aéroport de Conakry par le président Lansana Conté musulman - et la Première Dame Henriette Conté - catholique -, chaleureusement applaudi par la foule toutes confessions confondues, il rappelle que "la récente histoire de la Guinée témoigne hélas qu'une terre heureuse peut temporairement se transformer en vallée de larmes." Un peu plus tard, célébrant la messe à la Cathédrale, il adresse un salut fraternel à Mgr. Raymond-Marie Tchidimbo (devenu Cardinal), qui est venu de Rome avec lui et qui se trouve à ses côtés. Il rappelle qu'il le connaissait personnellement depuis l'époque du Concile Vatican II53 et qu'il "a mené le
dans son ouvrage "Noviciat d'un évêque", déjà cité, page 152 auquel le futur pape a participé en octobre 1962 en tant qu'évêque auxiliaire de Cracovie. Nommé archevêque de Cracovie l'année suivante, puis cardinal en 1967, il sera en 1971
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dur combat dont nous a parlé l'Apôtre en souffrant pour le Christ et pour l'Église. A ce titre, il a droit à une estime et à une affection particulières de la part des Chrétiens.". Le pape rend également hommage aux prêtres, aux religieuses et aux religieux, aux séminaristes ainsi qu'aux laïcs croyants de Guinée : "c'est grâce à vous que les chrétiens de Guinée, privés de prêtres, empêchés de communiquer avec l'extérieur, ont tenu bon." Le 25 février, Mgr Tchidimbo est également présent aux côtés du pape lors de la célébration eucharistique au Stade du 28 septembre.

secrétaire général du synode des évêques et sera élu pape en octobre 1978, près d'un an avant la libération de Mgr Tchidimbo.

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Allocation du président Ahmed Sékou Touré lors de l'intronisation de Mgr. Tchidimbo (25 mai 1962) Au nom de l'ensemble du peuple de Guinée, au nom de son grand parti national et de son gouvernement et fidèles à la révolution populaire qu'ils mènent, nous sommes heureux d'adresser, solennellement, aujourd'hui, à l'occasion des cérémonies d'intronisation du nouvel archevêque de Conakry, nos vives et très sincères félicitations à Monseigneur Raymond-Marie Tchidimbo et d'exprimer à travers sa personne à toute la chrétienté guinéenne, notre volonté de sincère amitié humaine, notre désir loyal de coopération avec toutes les organisations confessionnelles, afin de résoudre efficacement dans l'harmonie, la justice sociale, le total respect des croyances et le strict intérêt du peuple guinéen, les nombreux et difficiles problèmes qui se posent à nous, dans notre action révolutionnaire qui, sur le champ concret des réalités quotidiennes, entend faire triompher le bien du mal, la vérité du mensonge, la justice de l'iniquité et le bonheur de la misère humaine. Il nous est particulièrement agréable d'exprimer au Saint Siège la gratitude des catholiques guinéens pour avoir comblé leurs aspirations en procédant, non seulement à l'africanisation de l'Église catholique de Guinée, mais encore en engageant une large africanisation du haut clergé d'Afrique. L'Afrique, tant sur le plan politique, économique, culturel que spirituel, veut, en exerçant librement et consciemment ses responsabilités historiques, se réhabiliter en prouvant que ses peuples sont aussi capables que les autres peuples d'assurer le rayonnement universel de ses valeurs techniques, intellectuelles et morales. La direction des affaires africaines doit revenir totalement aux Africains. Tel a été et tel demeure un des mots d'ordre de notre parti, qui en cela, n'exprime qu'une revendication légitime et unanime des peuples conscients de notre continent en voie de décolonisation intégrale. Ainsi, notre satisfaction de voir l'Église guinéenne dirigée par un fils de l'Afrique est fondée sur l'intime harmonie qui existera désormais entre l'expression individuelle de la foi religieuse et les exigences collectives du combat révolutionnaire que livre courageusement l'ensemble de notre peuple pour acquérir les conditions matérielles et morales de sa dignité et de sa liberté humaines, sans lesquelles il ne saurait y avoir ni justice, ni paix, ni félicité sociales. Aujourd'hui plus qu'hier, nous avons la conviction profonde que l'Église catholique de Guinée contribuera largement à l'édification d'une nation prospère et heureuse au sein de laquelle, Guinéens et Guinéennes de toute confession communieront d'un même coeur pour matérialiser les plus légitimes aspirations humaines et les justes espérances temporelles qui animent l'Homme d'Afrique, tout entier requis par la

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nécessité de reconquérir l'intégralité de ses droits humains, afin de restituer à l'Afrique non seulement sa personnalité politique, économique et culturelle, mais également, sa personnalité morale et spirituelle. La foi révolutionnaire, qui anime notre peuple, enrichit la théologie par tout ce qui permet à l'homme d'accéder à une vie de liberté, de justice sociale, de fraternité dans la démocratie, de progrès et de solidarité. En constituant un État laïque, populaire, démocratique et social, le peuple de Guinée a indiqué sa volonté de voir garantie la liberté de culte, indissociable de la liberté intérieure de l'homme, afin que soient réservés, au profit de sa société, tous les concours loyaux, toutes les initiatives créatrices, toutes les richesses spirituelles et toutes les ressources intellectuelles. Si l'Église, maison du croyant, symbolise l'unité spirituelle des fidèles, de même, la nation qui est tout à la fois la maison du peuple et le champ d'action de l'État, symbolise l'unité politique du peuple et du régime qu'il s'est choisi. Or, si "les religieux sont, selon saint Paul, les serviteurs du croyant", les ministres de l'État guinéen sont les serviteurs fidèles du peuple. Notre satisfaction est donc entière de voir remises entre les mains d'un fils de notre peuple les clefs de la maison chrétienne de Guinée, car l'unité des catholiques guinéens ne peut qu'enrichir l'unité de la nation en consolidant la maison commune du peuple. Nous ne doutons pas que tous les catholiques d'Afrique ont ratifié dans leur coeur le choix du SaintSiège qui nous honore tous, à travers cinq de nos frères nouvellement promus dans les hautes fonctions d'archevêques à Conakry, Dakar, Bamako, Abidjan et Cotonou. L'Afrique et ses peuples sont en droit de compter sur l'action dynamique et dévouée de ses enfants devenus responsables directs d'un de ses secteurs confessionnels. Nul doute qu'ils rempliront dignement leur mission pour le bonheur de nos peuples. Notre confiance en Monseigneur Raymond-Marie Tchidimbo procède de son patriotisme militant, de ses grandes qualités humaines, de sa profonde connaissance des réalités de notre pays, des aspirations de notre peuple, de ses difficultés nombreuses et de la légitimité de ses espérances. Nous savons qu'en sa double qualité d'Africain hautement conscient et de chef de l'Église guinéenne, Monseigneur Tchidimbo apportera dans l'accomplissement des devoirs de son ministère le constant souci d'associer étroitement l'action spirituelle de l'Église catholique à nos efforts visant l'édification d'une nation prospère et unie, le développement constant de notre peuple et l'épanouissement harmonieux de ses valeurs matérielles, intellectuelles et morales. Au nom de l'ensemble du peuple, du parti démocratique et du gouvernement de la République de Guinée, nous souhaitons à Monseigneur Tchidimbo, à ses collègues archevêques de l'Église catholique d'Afrique et aux nombreux hôtes qui sont venus en Guinée à l'occasion des cérémonies du sacre du nouvel archevêque de Guinée, bonheur et prospérité, et les assurons de nos sentiments de fraternelle amitié. Pour le progrès continu de l'Afrique et de ses peuples, vive la Révolution ! SÉKOU TOURÉ

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