Albert Gazier (1908-1997)

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De la SFIO à la CGT des années 1930 au PS et à FO dans les années 1980, les écrits autobiographiques d'Albert Gazier éclairent d'un jour nouveau bien des épisodes de notre histoire politique et sociale : le Front populaire, la résistance syndicale, la reconstruction du pays, la décolonisation, la crise de mai 1958 ou encore la rénovation de la gauche dans les années 1960. Issu d'une lignée marquée par le jansénisme, avec laquelle il rompt, homme d'action et de culture, il a choisi de se mettre au service de la collectivité ; mais il est aussi soucieux de la trace de son action. Une personnalité à redécouvrir.
Publié le : samedi 1 juillet 2006
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EAN13 : 9782296147263
Nombre de pages : 328
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©L’Harmattan 2006 ISBN : 2-296-00592-6 EAN : 9782296005921

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Albert Gazier
Autour d’une vie de militant

Des poings et des roses

L’Harmattan 5-7 rue de l’École polytechnique 75005 Paris

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collection dirigée par Pierre Mauroy et Alain Bergounioux conception graphique|réalisation béatriceVillemant photographie de couverture : fonds Albert Gazier, L’OURS/DR

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Des poings et des roses

Nous sommes particulièrement heureux que le premier ouvrage de cette nouvelle collection Des poings et des roses, qui prolonge le travail entrepris depuis quelques années par la Fondation Jean-Jaurès et l’Office universitaire de recherche socialiste, soit consacré à la publication d’écrits « autobiographiques » inédits d’Albert Gazier. Tout d’abord, parce qu’Albert Gazier a joué un rôle notable dans l’histoire des socialistes français. Il fut tout au long de sa vie un militant dans tous les sens du terme. Il est représentatif d’une génération de socialistes formée dans les affrontements des années 1930, entre Front populaire et lutte contre le fascisme, formée par le militantisme syndical, et projetée par la Résistance aux plus hautes fonctions : huit fois ministre, avec notamment Léon Blum et Guy Mollet.Albert Gazier, un « cacique » de la IVe République ? Le mot s’applique mal à ce militant discret, discipliné, qui écarté des premiers rangs à partir de 1958 chercha toujours à peser dans les débats des socialistes et continua à s’intéresser à la vie politique, devenant un « expert » régulièrement sollicité jusque dans les années 1980. Ensuite parce que cet ouvrage mêle des documents d’archives, témoignages d’acteurs et travail de mise en perspective par des historiens. Ce livre est une sorte de synthèse de ce que veut publier cette collection. La rencontre entre l’archive et l’historien, pour faire avancer nos connaissances, dans un esprit de recherche libre, sur un domaine,

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l’histoire du mouvement socialiste, qui nous passionne, mais que nous voulons étudier et faire étudier en dehors de tout esprit partisan. Nos prochains ouvrages publieront les deux travaux universitaires primés exaequo en 2005 par le prix d’histoire de la Fondation Jean-Jaurès, ainsi que des travaux originaux. Nous remercions MM. Lionel Jospin, Marc Blondel, et Bernard Gazier de nous apporter leurs éclairages sur la place et le rôle d’Albert Gazier qu’ils ont côtoyé dans des instances politiques, syndicales ou en famille. Frédéric Cépède et Gilles Morin présentent, en historiens familiers du Parti socialiste, ces documents et proposent une première « esquisse biographique » d’Albert Gazier. Leurs interrogations sur le parcours d’un homme au regard de ses écrits intimes est une invitation à poursuivre la recherche. Des poings et des roses : une nouvelle collection est née. Pierre Mauroy et Alain Bergounioux

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Syndicaliste et socialiste, militant et ministre

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Albert Gazier 1908-1997 Esquisse biographique
par Frédéric Cépède et Gilles Morin Juin 1936, sur les grands boulevards parisiens envahis par des manifestants, un jeune homme de 28 ans bras tendu, s’élève au-dessus de la foule : cette belle photographie d’Albert Gazier – alors secrétaire des employés CGT –, plus tard syndicaliste, résistant, député socialiste, ministre plusieurs fois sous la IVe République, étonne. Elle éclaire une autre facette de ce militant engagé pendant plus de soixante ans dans le combat politique – toujours au Parti socialiste, de la SFIO au PS – et syndical – de la CGT à FO – et superpose à l’image habituellement retenue d’un homme respecté pour sa sagesse, celle de la révolte et de la passion. Mais un cliché ne peut résumer une vie.

Biographie et autobiographie
La biographie d’Albert Gazier semble bien connue. Les dictionnaires spécialisés – dictionnaires des ministres, des parlementaires, des militants, etc. – retracent avec ce qu’il faut de précision le parcours d’un homme propulsé sur le devant de la scène politique par la Résistance. S’il n’est pas ordinaire, il correspond pourtant à celui de beaucoup d’autres leaders de la IVe République. Albert Gazier a cependant un long passé d’engagements militants quand il est élu député socialiste en 1945

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et qu’il devient un des spécialistes des affaires sociales à l’Assemblée nationale. Ministre de Paul Ramadier, Léon Blum et Guy Mollet, entre autres, on souligne dans certains ouvrages que cet admirateur critique du général de Gaulle s’est opposé à lui en 1958. Après une éclipse publique jusqu’à la victoire de la gauche en 1981 (il travaille entre temps dans un organisme de formation et dans les groupes d’experts du PS jusqu’en 1977), ce retraité actif accepte de Pierre Mauroy une mission d’expertise de la politique du gouvernement. Puis, en 1983, il est nommé par François Mitterrand au Conseil supérieur de la magistrature. À un moment où l’histoire du temps présent a régulièrement sollicité les témoins, il fut de ces acteurs dont la mémoire et les souvenirs ont été souvent mis à contribution. La personnalité d’Albert Gazier, sa place et sa trace dans l’histoire et la mémoire socialistes et syndicales sont éclairées ici par des témoignages de Lionel Jospin, de Pierre Mauroy, de Marc Blondel et de Bernard Gazier. Le dépôt de ses archives à L’OURS en 1998 est venu apporter un nouvel éclairage sur sa biographie. Leur dépouillement a permis de constater qu’Albert Gazier avait glissé dans ses innombrables dossiers thématiques, des notes manuscrites prises sur des morceaux de papier, des pages de carnets, qu’il devait garder dans ses poches à cet usage, ou des pages sur lesquelles il les recopiait; parfois quelques mots et formules pour rendre compte d’une rencontre, d’une réunion à la SFIO, au gouvernement, d’un colloque, de voyages… Sur des fiches bristol, rangées dans une boîte pour certaines, ou classées dans des dossiers, sans doute à d’autres heures, au calme, il rédigeait aussi des notes de lecture, des impressions sur des films et des spectacles. Ces notes et fiches sont autant des « garde mémoire » que des traces semées dont nous nous sommes servis pour combler certains vides dans sa biographie.Avec ses répertoires, agendas et carnets de rendez-vous qui vont de 1942 jusqu’aux années 1980, ils constituent une sorte d’éphéméride extraordinaire. Un biographe voudra peut-être un jour entreprendre le long travail de dépouillement. Mais dans ses archives, se trouvaient aussi deux documents autobiographiques, un Journal et une série de textes rassemblés sous le titre Témoignages qui constituent le cœur de cette publication.
Avertissement : les notes de bas de page visent à éclairer la lecture en situant les principaux protagonistes, événements ou organisations. Il ne nous a pas semblé utile de les multiplier, s’agissant d’acteurs aussi connus que le général de Gaulle, Pierre Mendès France ou Guy Mollet, et des chefs d’État étrangers comme Nikita Khrouchtchev, Eisenhower, Staline ou Tito. Nous avons regroupé en annexe des rapides notices biographiques sur les acteurs qui reviennent fréquemment et dont il fallait parfois éclairer l’itinéraire par rapport à celui d’Albert Gazier. Leur nom apparaît en italiques.

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Le Journal d’Albert Gazier
Le Journal d’Albert Gazier a été rédigé sur deux petits cahiers d’écolier, étiquetés et titrés en haut et à droite de sa main « Journal I- 1943-1958 » et « Journal II- 1958- ». Il débute le 9 octobre 1943 et la dernière intervention est datée du 7 février 1972.Aux exceptions notables du retour en France en juillet 1944 et de la période de la crise de mai 1958, ce journal a été rédigé à l’occasion de ses voyages à l’étranger, qu’il soit en mission syndicale ou politique ou en vacances familiales. Car Albert Gazier est curieux et jamais lassé du monde qui l’entoure. Il voyage énormément, notamment autour de la Méditerranée : Italie, Espagne, Grèce où il multiplie les visites culturelles. À partir de 1958, la nature du Journal change. Albert Gazier range désormais dans des petits classeurs à deux boucles les feuilles volantes sur lesquelles il rédige les comptes rendus de ses missions « professionnelles » pour son employeur, la Cegos. Son Journal devient également plus introspectif dans les années soixante : il s’est fixé, en 1957, des règles de conduite et se livre dès lors chaque début d’année à une sorte de bilan personnel. Mais ce besoin de s’auto-évaluer à partir de critères allant de l’estime de soi au rapport projet/action, est-il vraiment si nouveau ? On peut se le demander puisque l’on trouve un bilan de ce type pour l’année 1953, rédigé sur une feuille volante insérée entre deux pages de son Journal. D’autres ont donc pu se perdre. Ce Journal a-t-il jamais été écrit sur le vif, au jour le jour ? Nous l’ignorons, mais certaines annotations nous font penser qu’il y a un léger décalage entre les événements et leur relation et l’on relève parfois des ajouts et corrections indubitablement postérieurs. De plus, la confrontation avec ses « Répertoires » montre que ceux-ci lui servaient aussi à prendre des notes – on retrouve les mêmes mots pour qualifier un interlocuteur, les mêmes séries de chiffres, les mêmes bribes de récits – qu’il développait ensuite dans son Journal, peut-être à son retour. Mais il ne devait pas avoir une seule façon de procéder, et on peut imaginer que bien d’autres feuilles, éparpillées dans des dossiers, voire perdues, ont recueilli ses impressions.

Les Témoignages d’Albert Gazier
Albert Gazier a débuté la rédaction de ses Témoignages en 1977, au moment où il annonce sa retraite politique, mais il devait y songer depuis plus longtemps. Dans les années 1960, il avait commencé à écrire, sur des petites feuilles rassemblées dans un classeur, un roman à clé dont

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le titre et le sujet, « Librairie », laissent peu de doute sur son caractère « autobiographique ». Le narrateur – un ancien vendeur en librairie devenu chef d’entreprise qui évoque à l’heure de la retraite les souvenirs du meilleur moment de son existence – dans de courts chapitres qui sont autant de petites saynètes, dépeint les collègues, les clients, aimables ou odieux, les conditions de travail, le bonheur de la lecture, l’accès à la culture… Mais cette ébauche de roman est restée à l’état de manuscrit. Les Témoignages ont, eux, été dactylographiés et corrigés entre septembre et décembre 1977 et il en a gardé des épreuves successives. Pourtant il n’y a pas dans ses archives de manuscrit définitif, mais des dossiers ouverts par chapitres, avec parfois des notes et correspondances. Surtout, il n’a pas mené à son terme le projet qu’il annonce dans son avant-propos. Le dernier chapitre, la crise de 1958, n’est pas terminé, et il manque les chapitres « Épinay » et « Vieillesse » prévus sur un de ses sommaires. Ces Témoignages, en de nombreuses occasions, se nourrissent du Journal mais pas seulement : Albert Gazier sollicite l’avis de ses camarades, Robert Verdier ou Maurice Deixonne par exemple, pour vérifier faits et interprétations. Enfin, nous n’avons pas retrouvé de correspondance avec un éditeur qui pourrait montrer le désir de faire paraître ses écrits autobiographiques dont il annonce pourtant le projet en publiant, en 1979, les « bonnes feuilles » sur Brazzaville dans une revue. Nous pouvons témoigner qu’ayant rencontré à plusieurs reprises Albert Gazier dans les années 1980-1996, jamais il n’a évoqué des Mémoires en cours. La forme même des Témoignages, leur histoire et leur inachèvement, éclairent des facettes de la personnalité à la fois publique et privée d’Albert Gazier. Ces Témoignages ne sont « ni un journal de bord ni une autobiographie », nous prévient-il. « Ma vie personnelle, mon « misérable petit tas de secrets » (André Malraux 1) ne présente aucun intérêt ». Cependant, cette dénégation n’ôte pas à ses écrits leur caractère d’autobiographie que Philippe Lejeune définit comme « le récit rétrospectif en prose que quelqu’un fait de sa propre existence, quand il met l’accent principal sur sa vie individuelle, en particulier l’histoire de sa personnalité 2. » De même, la nature de ses archives – qui en outre renferment de nombreux poèmes dont les premiers datent de 1928, des nouvelles, des multitudes de notes, son carnet de citations… – proposent autant de « brouillons de soi 3 » semés
1. Cette citation est tirée des Antimémoires de Malraux. Elle est citée dans un article nécrologique sur Malraux

de Pierre Viansson-Ponté paru dans Le Monde le 24 novembre 1976, conservé dans les archives d’Albert Gazier.
2. Philippe Lejeune, Le pacte autobiographique, Seuil, 1971. En 1973, il précise : «Récit rétrospectif en prose

qu’une personne réelle fait de sa propre existence… » Voir également, Jacques Lecarme et Eliane LecarmeTabone, L’autobiographie, Armand Colin, 1999, 315 p. 3. Pour reprendre le titre du livre de Philippe Lejeune paru aussi au Seuil.

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par Albert Gazier. Dès lors, l’enquête commence pour retisser tous ces morceaux et combler les blancs à la lumière d’un itinéraire dont Albert Gazier, quand bien même il voudrait en effacer de la surface les éléments les plus personnels, prend soin dans le même temps de conserver les traces. Ces deux documents méritent d’être édités pour les éclairages qu’ils apportent sur des moments cruciaux de notre histoire – Résistance syndicale, Assemblée d’Alger, conférence de Brazzaville, rétablissement des institutions, décolonisation, crise de 1958… –, et aussi sur le sens d’un engagement politique et syndical personnel. Ils nous livrent aussi le regard porté par Albert Gazier sur la vie politique, les hommes, les contraintes de la IVe République. Mais ils n’épuisent en rien une biographie à mener d’un homme dont nous avons gardé l’impression, pour l’avoir côtoyé et interrogé, qu’il est à bien des égards atypique en politique. Ils ouvrent aussi sur une dimension plus psychologique du personnage qu’il n’est pas toujours facile de saisir. L’esquisse biographique 4 que nous proposons en introduction à ces documents est une première confrontation entre un parcours public connu et les diverses traces qu’Albert Gazier a voulu laisser, celles qu’il a mises en forme ou conservées à l’état « brut ».

Albert Gazier, itinéraire d’un politique
Albert Gazier appartient à une famille d’enseignants très attachée à la tradition janséniste. L’homme-clé de sa lignée est son grand-père Augustin Gazier (1844-1922), professeur de lettres à la Sorbonne, continuateur de l’Association des amis de Port-Royal-des-Champs. Car Albert Gazier est issu d’une tradition janséniste, même s’il ne l’a jamais revendiquée voire s’il l’a occultée. Tout au plus possédait-il dans sa bibliothèque de beaux volumes sur Port-Royal et les Œuvres de SainteBeuve, léguées aujourd’hui à la bibliothèque de « La Société de PortRoyal ». L’histoire de la famille a été étudiée par un de ses cousins, François Gazier 5.Tout commence dans une famille paysanne de Taverny, au nord de Paris, en 1814, lorsque deux enfants, une fille et un garçon, sont confiés à une religieuse après la mort de leur mère. L’aînée entre chez les Sœurs de Sainte-Marthe, le cadet est admis chez les frères des
4. Nous nous sommes aussi appuyés sur la notice du Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français, le Maitron, rédigée par Gilles Morin et Michel Dreyfus, sur la rapide biographie parue dans l’ouvrage Socialistes à Paris, 1905-2005, sous la direction de Laurent Villate, Creaphis, 2005, 192 p. et sur la notice parue dans le Dictionnaire des parlementaires. 5. François Gazier, « La Lignée des Gazier : cinq générations dans le sillage de Port-Royal », Chronique de Port-Royal n° 49, « Port-Royal au miroir du XXe siècle », Paris, Bibliothèque Mazarine, 2000, p. 11-39.

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Écoles chrétiennes du Faubourg Saint-Antoine, dit Frères Tabourin, deux résurgences jansénistes qui s’étaient rétablies après la Révolution, sous le Concordat. Elles avaient pour vocation de secourir et d’éduquer les populations pauvres des quartiers les plus démunis de la capitale. Le jeune Gabriel Gazier (1814-1881), admis de plein droit dans la confrérie à 16 ans, devient instituteur, puis après une crise de l’institution, la quitte à 25 ans pour fonder peu après un foyer avec une jeune enseignante port-royaliste, Scholastique Hettier. L’instituteur libre a de nombreux enfants, dont l’aîné Augustin réussit les concours de l’École normale supérieure et de l’agrégation de grammaire. Après une thèse sur le cardinal de Retz, il se fait l’historien du jansénisme et de Port-Royal et gère les biens de la Société. Homme pieux, il est conservateur et antidreyfusard. Il a neuf enfants – Félix, le père d’Albert, étant le troisième –, qui tous s’investissent avec lui dans son action scientifique, intellectuelle et militante. Félix Gazier, né le 23 février 1878 à Paris (5e), suit donc la voie paternelle. Après l’agrégation de lettres classiques, il est nommé au lycée de Valenciennes. Avec Léon Brunschvicg 6 et Pierre Boutroux 7, il publie une grande édition des œuvres de Pascal. Son épouse Victorine Louise Gonet (1885-1965), née à Versailles, est sans profession. Le 16 mai 1908, à «deux heures cinq minutes du soir» Victorine accouche chez elle d’un garçon 8.Trois jours après la naissance, Félix Gazier, accompagné de deux collègues enseignants, se présente à l’officier d’état civil pour déclarer son fils auquel il donne les prénoms de : Albert, Pierre, Augustin. Avec la qualité des témoins et ce troisième prénom, le chemin du jeune Albert semble tracé. Un an après la naissance de leur fils, une fille, Geneviève, complète la famille. Les enfants reçoivent naturellement une éducation religieuse. À la veille de la guerre, suite à une mutation, les Gazier s’installent à Orléans. Dès le début du conflit, Félix Gazier a rejoint le 331e régiment d’Infanterie. Le 20 septembre 1916, le capitaine Gazier est tué à l’ennemi à Bouchavesnes, dans la Somme, « pour quelques mètres de tranchées », écrira son fils. Le 25 janvier 1917, il est déclaré à Orléans « mort pour la France 9 ».Albert Gazier a huit ans.
6. Léon Brunschvicg (1869-1944), philosophe et historien de la philosophie, dreyfusard, est une figure majeure de la pensée française de la première moitié du XXe siècle. Son épouse Cécile Brunschvicg (18771946), féministe, membre du Parti radical, est sous-secrétaire d’État à l’Éducation nationale dans le gouvernement Léon Blum en 1936. 7. Pierre Boutroux (1880-1922), grand mathématicien. 8. Un carnet sans doute tenu par la mère d’Albert Gazier suit l’évolution de la croissance du bébé pendant les premiers mois de sa vie. Pour ne pas multiplier les notes, sans indication contraire, tous les documents cités proviennent des archives d’Albert Gazier dont l’inventaire est publié en annexe dans cet ouvrage. 9. Fiche Félix Gazier consultable sur le site Internet : SGA, mémoire des hommes.

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Pupille de la nation
Le récit de ce drame ouvre les Témoignages. Le vieil homme se souvient – « c’était hier » – que l’enfant qu’il était a deviné à des regards, à des intonations dans les voix, la tragédie qu’on tardait à lui annoncer. Dans une première version, « papa » est venu sous sa plume, mais il a corrigé par « mon père ». « Tout chavirait en moi et je me mis à hurler longuement pendant plusieurs jours, semblable à une bête blessée». Il supprime aussi ce passage ; parce qu’il aurait pu passer pour de la sensiblerie ou de la littérature ? Albert Gazier construit là l’événement fondateur dans sa vie personnelle mais il veut le dépersonnaliser, le dépassionner en le resituant dans l’histoire européenne, son drame ne vaut à ses yeux la peine d’être rapporté que dans la mesure où il est leçon pour le présent. Souvenir toujours vivace, avec lequel il respire et souffre. Claude Fuzier, membre du cabinet d’Albert Gazier en 1956, très proche d’un homme qu’il présentait comme « son maître à penser 10 », rapporte qu’au cours d’un déplacement officiel dans la Somme, il avait été surpris de voir les voitures de son patron et celle du président du Conseil, Guy Mollet, s’arrêter soudainement. « Fuzier avait constaté que les deux hommes, en larmes, parlaient des horreurs de la Première Guerre mondiale. Et ce n’est qu’après coup, que Gazier avait expliqué à son jeune chargé de mission que son père était tombé à cet endroit même, quelque part entre Albert et Péronne, de même que Pierre Mollet avait été irréversiblement blessé à quelques kilomètres de là 11 ». Son père mort au combat, mort pour la France, est présent dans chacune de ses « autobiographies », comme une distinction, ou plutôt comme le rappel que l’histoire est tragique, individuellement et collectivement. À différents moments de sa vie, comme s’il voulait ne jamais l’oublier, la graver dans sa mémoire, il écrit et réécrit « Si… », la lettre de Rudyard Kipling à son fils, fils qui mourra aussi au combat… « Tu seras un homme mon fils… » Ce père absent si présent, il ne faut pas le décevoir. Mais le souvenir de sa mère ne se retrouve pas dans ses écrits. De même, on ne rencontre pas d’éléments d’informations pour les années d’enfance. Dans « Librairie », il suggère pourtant une vocation inassouvie d’officier de marine, un besoin d’horizons lointains, de grand large. C’est un commandant, décrivant une vie de bagne, qui remet le narrateur sur la terre ferme. Est-ce un indice ? La marque d’une trop grande
10. Denis Lefebvre, Claude Fuzier, un socialiste de l’ombre, L’Encyclopédie du socialisme, 2004, p. 38. 11. Entretien de François Lafon avec Claude Fuzier, 16 décembre 1984. Cité dans sa biographie à paraître chez

Fayard en 2006 : Guy Mollet, itinéraire d’un socialiste controversé.

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pudeur, d’une trop grande douleur ? Sur son enfance, Albert Gazier, interrogé dans les années 1980, confiait tout de même sans s’y appesantir que sa mère n’avait guère eu la possibilité de s’occuper de lui, qu’il avait alors consacré beaucoup de temps à sa jeune sœur. À propos de sa mère, il employait l’expression de « petite plante fragile ». Sa deuxième épouse, Denise Gazier, confirmait également qu’il n’évoquait qu’avec douleur cette première partie de sa vie. «Fils de tué»,Albert Gazier devient Pupille de la nation par jugement du tribunal civil d’Orléans, le 24 février 1920. La République « reconnaissante » aide ce jeune homme prometteur à poursuivre ses études. Il est ainsi rattaché à la Nation, à la République, par la mort de son père, et par l’aide qu’il a reçu. À Orléans, le jeune Albert est le condisciple de Jean Zay, futur ministre radical de l’Éducation nationale dans le gouvernement de Front populaire. La famille est venue s’installer à Paris où Albert est inscrit au lycée Condorcet en terminale. Jeune homme sérieux et appliqué, il passe son baccalauréat de philosophie et de mathématiques en 1925 12. Mais il est alors frappé par une tuberculose pulmonaire qui le cloue au lit pendant de longs mois. La mort qu’il frôle inspire à ce jeune homme des poèmes qu’il a conservés : ils montrent une âme tourmentée, mais est-il si différent de nombreux adolescents au seuil de l’âge adulte ? La tuberculose lui impose un repos forcé de deux années, seul traitement de cette maladie connu à l’époque. Incorporable avec la classe 1928, sa convocation au service militaire est ajournée. L’année suivante, il est exempté définitivement. Comme il ne veut pas être une charge pour sa mère dont la situation financière est très précaire, à peine remis de sa tuberculose, il cherche du travail. À partir du 31 mai 1928, à vingt ans, il devient vendeur à la librairie des Presses universitaires de France, alors adhérente du mouvement coopératif, dans le très parisien Quartier latin. Sur les vingt premières années de sa vie,Albert Gazier est donc resté bien silencieux. Cependant, dans « Librairie », il « romance » trop d’épisodes connus de sa vie pour que l’on ne puisse pas être tenté d’y chercher des indices de l’enfant absent, de sa famille et de sa jeunesse douloureuse dont on trouve si peu de traces dans ses Témoignages. Le narrateur n’y évoque ni père ni mère ; mais il raconte, avec ce qu’il faut de distance pour brouiller les pistes, le parcours d’un de ses collègues, Dominique, dont bien des épisodes semblent plus s’appuyer sur la mémoire que sur l’imagination d’Albert Gazier.
« Son père avait été connu comme l’un des plus illustres ingénieurs de son temps. Inventeur, créateur de technique de pointe, fondateur
12. Selon certaines notices biographiques, il aurait passé son baccalauréat au lycée d’Orléans, en 1925.

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de sociétés, il avait gagné beaucoup d’argent. Ses enfants avaient vécu au milieu de domestiques, de gouvernantes et de précepteurs. Dès sa naissance Dominique avait été voué à l’école Polytechnique. Ses premiers succès scolaires justifiaient tous les espoirs que son père avait mis en lui. Hélas, au début de la Première Guerre mondiale, le commandant Lucien avait été tué à la tête de son bataillon. Sa veuve avait gaspillé les économies du ménage puis elle était morte, doucement, comme une plante à l’abandon. Dominique avait dû quitter le lycée pour gagner sa vie. Ce brusque changement ne l’avait pas abattu. La pensée de son père mort en héros pour le salut commun le soutenait au milieu de ses épreuves. Aux moments de doute ou de lassitude, il relisait dans sa petite chambre la dernière citation du disparu : « Officier d’une valeur exceptionnelle et d’un magnifique courage, joignant un sens moral élevé à de brillantes qualités militaires, a contribué par son sacrifice à arrêter la progression de l’envahisseur ». Au cours d’une prise d’armes solennelle l’orphelin avait reçu des mains d’un général la rosette de la légion d’Honneur conférée à son père à titre posthume. Des associations patriotiques avaient moralement pris en charge le fils du commandant. Elles exhibaient dans leurs cérémonies « l’enfant d’un des splendides soldats à qui nous devons la victoire. » Dominique n’était donc pas malheureux. Il se réconfortait avec orgueil en songeant que son sacrifice avait aidé à sauver la civilisation. Le sentiment expliquait la dignité hautaine mais douce et calme qui nous avait tant frappés. En ce temps-là, de nombreuses études étaient consacrées à la « grande guerre ». Un jour, en feuilletant les mémoires d’un général fameux, Dominique tomba sur l’histoire du combat au cours duquel son père avait péri. L’auteur y expliquait avec beaucoup de détails que cette bataille avait été stupidement engagée par un commandement aux abois. Il concluait par ces mots : « Mon cœur se serre à la pensée de ces braves gens condamnés, par l’impéritie de mes chefs, à une mort complètement inutile ». Cette lecture plongea Dominique dans une crise longue et grave. Son père était donc mort pour rien. Sa mère avait souffert en vain. Il avait lui-même gâché sa vie sans aucun avantage pour le pays. Il pensait aussi à tous ces orphelins, victimes comme lui d’hommes légers, incompétents et vaniteux. Pendant les jours et des nuits, il se répétait qu’on ne devrait pas jouer avec la vie et le bonheur des autres.

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Notre ami sortit de cette épreuve transformé. Il professa un antimilitarisme passionné et porta son adhésion au plus virulent des groupements anarchistes de la capitale. »

La disparition du père brillant et voué à un grand avenir au début de la guerre et la douleur ineffaçable, l’incapacité de la mère – « plante à l’abandon » –, l’obligation d’abandonner les études, tout semble y être, hormis la révolte anarchiste. Certes, mais la rupture avec le milieu familial est indéniable. Elle est à la fois spirituelle, sociale et politique. Albert Gazier, issu de ce milieu très marqué par le jansénisme, se présente comme athée. Pourtant, ses écrits fourmillent de réflexions sur la morale, la justice, la croyance, mais il reste sur le seuil et ne s’en explique pas. Dans un vieux carnet de citations – dont nous supposons l’acquisition dans ses années de jeunesse et de formation, et l’usage, tout au long de sa vie, pour l’avoir vu le consulter – dans lequel il recopie des extraits des œuvres de philosophes (Kant, Hegel, Pascal…), d’auteurs classiques (Shakespeare, Russel, Stendhal…), d’économistes (JeanBaptiste Say, Adam Smith…), d’écrivains contemporains (André Gide, Albert Camus,André Malraux…), on relève dans les premières pages ce commentaire de Saint-Augustin du psaume CXXXI, 5 : « Les biens que nous possédons en propre sont seuls la cause des procès, des haines, des discordes, des guerres entre les hommes, des émeutes, des discussions, des scandales, des péchés, des injustices, des assassinats… Est-ce que nous nous disputons pour les biens que nous possédons en commun ? C’est en commun que nous respirons l’air, c’est en commun que nous y voyons le soleil. » Son socialisme se nourrit-il de ces lectures et discussions de jeunesse, dans une interprétation toute personnelle ? Il note sur la même page à la suite une réflexion 13 : « – Je lis dans vos pensées. – Qu’y voyez-vous ? – Mais cela ne vous regarde absolument pas. » Sa rigueur, unanimement reconnue par ceux qui l’ont connu, son sérieux, son goût de l’étude, du perfectionnement permanent de soi, sa réserve pour ne pas dire sa pudeur, semblent devoir beaucoup à un « jansénisme culturel ». Mais, plus encore, n’a-t-il pas gardé de Port-Royal les traditions de transmission, d’écriture anonyme, tout en multipliant les clés pour initiés ? Mais, redisons-le, s’il a conservé un habitus, il a aussi nettement choisi l’athéisme. Albert Gazier s’est éveillé à la politique, raconte-t-il dans son témoignage, au moment de la victoire du Cartel des gauches en 1924. Ses idées de gauche, très vite confirmées par un engagement politique direct et la prise de responsabilité syndicale, traduisent une rupture politique
13. Ses pensées sont précédées de la lettre M. (Moi ?) dans ses carnets et sur les feuilles volantes. Cette pensée est présente sur d’autres feuilles volantes.

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non moins importante. « Programmé » pour l’enseignement, bon élève, mais trop peu fortuné, il n’a pas non plus entamé un parcours universitaire dans la voie paternelle. Ses oncles « intellectuels » ne semblent guère être intervenus en sa faveur. Certes, après la mort de son père, des tantes se seraient occupées des deux enfants, des photographies d’Albert Gazier et de ses cousins prises dans des maisons familiales à Taverny et ailleurs en gardent le souvenir. Le grand-père a contribué un temps à son éducation, mais à sa disparition en 1922, le clan familial, aisé sinon riche, paraît s’être détourné de ce jeune si peu dans le moule. Ce sont des collègues de son père qui l’aident à entrer aux PUF. L’engagement professionnel, politique et syndical est une sorte de catharsis d’une rupture totale. Bernard Gazier, qui s’était rapproché de son cousin et avait travaillé avec lui dans les années 1980, voit aujourd’hui dans le parcours d’Albert un autre versant de cette culture janséniste, se faire soi-même en repartant de zéro, par son travail, son intelligence et ses mérites, et viser l’excellence, qu’elle qu’en soit la voie. Il évoque aussi le parfum « sulfureux » qui, dans sa propre famille, entourait Albert Gazier. Débuts difficiles. L’époque est rude.Albert Gazier rappelait que « les coursiers touchaient un salaire dérisoire et devaient payer l’entretien de leur vélo. Il n’est donc pas étonnant que le libraire novice que j’étais dût travailler, sans aucune rémunération le premier mois de mon engagement 14 ». Ce métier, il l’exerce pendant huit ans avec passion et il le marque durablement. Il en fait dans ses Témoignages le temps fort de sa vie, celui des jours heureux : il lui inspire trente ans plus tard, on l’a déjà évoqué, la trame d’un roman. Il y acquiert sans doute l’habitude de mettre en fiches ses lectures. Dans les rayons de la librairie, il peut puiser de quoi assouvir son insatiable curiosité. Culture classique, certes, mais romans légers également. Il cherche aussi à rationaliser certains aspects de son travail : il vante les avantages de l’introduction d’une nouvelle méthode, avec les fiches insérées dans les ouvrages, pour faciliter les réassortiments. Et le soir, dans sa « petite chambre », il continue à s’évader, et, inscrit à la faculté de Paris, à étudier pour obtenir sa licence en droit qu’il soutient avec succès trois ans plus tard, en 1932. Il fait plusieurs fois, dans un courrier, et dans « Librairie », le récit de « la plus douloureuse humiliation de [son] existence » :
« La grande majorité des universitaires clients de la librairie entretenaient avec les commis des rapports souvent cordiaux. Il y avait des exceptions. Un jour un professeur de lettres à la Faculté lui demande L’Hippias majeur : « J’hésite, ma mémoire ne fonctionne pas, peut-être ne l’ai-je

14. Texte manuscrit retrouvé dans la chemise « Mémoires ».

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jamais su : «De quel auteur s’il vous plaît».Alors il explose : «Ces commis libraires, tous des ignorants. Peut-être le nom de Platon ne vous dit-il rien » Et comme il est actionnaire de la maison, il monte à la direction dénoncer le scandale. Il tombe sur le chef comptable qui l’écoute avec un air effaré et le conduit chez l’un des administrateurs généraux qui réussit à le calmer.Affaire sans suite… sauf l’humiliation dont le vendeur se souvient encore cinquante ans après l’incident ! »

Cette « humiliation » l’a-t-il vécue directement ou en a-t-il été le témoin ? Ce souvenir intériorisé renvoie-t-il à un sentiment de régression sociale ? Lui, le fils d’agrégé, à cause de la mort de son père, n’aurait pas reçu l’éducation qui lui aurait fait sans hésiter sortir l’ouvrage de Platon ? Sentiment d’infériorité culturelle ? Ce récit-souvenir témoigne aussi de rapports sociaux difficiles dans la profession, et de l’attention du jeune homme à leurs manifestations. Albert Gazier apporte quelques anecdotes sur des collègues comme Henri Binet 15, qui avait travaillé à la Librairie de L’Humanité avant 1920 puis à celle du Populaire jusqu’en 1923, ou des clients, comme Paul Ramadier. Il se souvient ailleurs du « si doux philosophe Léon Brunschvicg et de Georges Scelle 16, conspué par les étudiants et adoré par les commis libraires. »

Un employé syndicaliste en politique
Albert Gazier adhère à la CGT en 1930 et à la SFIO en 1932. À l’occasion du centenaire de la Fédération Employés et cadres, il raconte, le 12 janvier 1993, dans un courrier à Marc Blondel, secrétaire général de la CGT-Force ouvrière, les conditions de son adhésion au syndicat et de sa future prise de responsabilités :
« Scandalisé par la manière dont les employés de librairies dans certaines maisons du Quartier latin étaient traités, j’ai créé une section syndicale des commis libraires au sein de la Chambre syndicale des Employés de
15. Binet Henri, né le 3 janvier 1870, employé de commerce, libraire du Parti socialiste (jusqu’en 1924) et

trésorier de la SFIO de la région parisienne. Ancien membre suppléant à la CAP de la SFIO, et membre de la Commission des conflits de la SFIO au temps du Front populaire. 16. Le professeur Georges Scelle, pacifiste et cartelliste, chef de cabinet du ministre du Travail Justin Godard, avait été chargé par arrêté du 25 février 1925, d’un cours de droit international public à la faculté de Droit de Paris. L’extrême droite y vit une décision politique et se mobilisa violemment dans le milieu étudiant contre cette nomination. «L’affaire Scelle» provoqua de nombreuses bagarres dans le Quartier latin. Elle fut à l’origine de la création de la LAURS (Ligue d’action universitaire républicaine et socialiste) avec Pierre Mendès France, qui riposta. Mais le rapport de force était favorable à l’extrême droite qui obtint du ministre de l’Instruction publique qu’il revienne sur la nomination de Scelle. Cette affaire a profondément marqué les étudiants parisiens de gauche, alors très minoritaires. Cf. P. Ory et J.-F. Sirinelli, Les Intellectuels en France de l’affaire Dreyfus à nos jours, Armand Colin, 1986 p. 80-81.

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la région parisienne, elle-même affiliée à la Fédération des Employés, dont le secrétaire général était Oreste Capocci, militant passionné et lutteur infatigable. Un incident imprévu (la fuite avec la caisse syndicale du secrétaire général) m’a porté au secrétariat général à sa place. La chambre syndicale travaillait en liaison constante avec la Fédération des Employés.»

Dans un entretien avec Odile Rudelle 17, il lui confiait sur un ton plus léger : « Comme je m’ennuyais un petit peu (bien que la semaine était non de 40 heures, mais de 48 heures et quelquefois davantage !), j’ai fondé une section syndicale de vendeurs de librairie ». Syndicaliste, socialiste,Albert Gazier ne perd jamais une occasion de se documenter et de compléter sa formation. À la librairie, il a pris en dépôt les brochures de l’Institut supérieur ouvrier qui se situe alors à l’avant-garde de la diffusion des théories planistes en France. L’ISO, dirigé par Georges Lefranc 18, socialiste, animateur du petit courant Révolution constructive, cherche alors à rénover la SFIO. Il incite à ouvrir les yeux face à la crise économique mondiale sur une lecture moins marxiste des antagonismes de classe, en prenant mieux en compte les intérêts des classes moyennes et les aspirations des travailleurs au bien-être, en espérant moins de la rupture que de la réforme, et en intégrant une dimension plus morale de la politique. Lefranc et ses amis regardent avec intérêt du côté des expériences de Roosevelt et de son New Deal. S’il échoue en partie du côté politique, la SFIO s’en tenant à sa vision traditionnelle, la CGT se rallie à l’idée de plan qu’elle le charge de rédiger. Lefranc se souvient de ce jeune vendeur qui « semble prendre un vif intérêt à la diffusion » de ces brochures de l’ISO mais qu’il « ne connaît pas autrement 19 ». Albert Gazier n’en est qu’au début de son ascension dans le syndicat. C’est dans ce cénacle qu’est l’ISO qu’il noue des contacts avec d’autres militants syndicalistes. Installé à Bois-Colombes, commune de la ceinture ouest de Paris, à l’époque dans la fédération de la Seine, il s’investit dans la section socialiste locale. Les jeunes et les militants dynamiques doivent être peu nombreux, puisqu’il est trois ans plus tard le porte-drapeau de son parti aux élections locales – alors que les statuts nationaux stipulent une présence minimum de 5 ans avant de pouvoir être candidat du parti.
17. Odile Rudelle, entretien avec Albert Gazier, 15 mars 1982, Fondation nationale des sciences politiques. 18. Lefranc Georges (1905-1985), normalien, professeur, militant de la SFIO à partir de 1925 où il anime un

courant de rénovation, Révolution constructive, et syndicaliste, rédacteur du plan de la CGT. Pacifiste, il approuve l’armistice et l’entrée de René Belin au gouvernement de Vichy. Il collabore, sous l’Occupation, au périodique animé par d’anciens SFIO, Le Rouge et le Bleu. À la Libération, il subit l’épuration. Détenu près de six mois, il est exclu de l’université. Réintégré en 1951, il retrouve un poste d’enseignant et publiera de nombreux ouvrages sur l’histoire du mouvement ouvrier. 19. Georges Lefranc, « L’Institut supérieur ouvrier. Journal d’une expérience », Revue syndicaliste, n° 58, mars 1953.

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Aux municipales des 5 et 12 mai 1935, Albert Gazier conduit la liste SFIO qui arrive en troisième position derrière celle du maire sortant, Henri Fillon, et une autre liste dissidente d’Action municipale. Mais il arrive en tête de la gauche, devançant le PC et les radicaux.Au second tour, radicaux et socialistes composent une liste d’« Union des gauches pour la défense des intérêts communaux », qu’il emmène et en faveur de laquelle le PC qui s’est retiré annonce son désistement. Radicaux et socialistes se sont mis d’accord en matière de politique générale sur un programme qui met en avant « la lutte contre le fascisme et la défense des libertés, la lutte contre les décrets-lois, la vie chère », « la duperie de la réaction baptisée union nationale », « la lutte contre la guerre et la course aux armements qui y conduit » et « contre l’oppression des peuples coloniaux ». Cette insistance sur des enjeux nationaux est bien dans l’ambiance générale d’une politisation du scrutin. Les grandes lignes du programme sont celles de son parti, elles préfigurent celui du Rassemblement populaire. Quelques semaines plus tard, le 26 mai, il est à nouveau tête de liste de son parti pour les cantonales (canton de Colombes, 3e circonscription de la Seine). Arrivé en tête de la gauche au premier tour, «porte-drapeau des partis de gauche», «candidat unique des antifascistes » de Bois-Colombes, il affronte le même Fillon au second, le 2 juin. Nouvel échec mais de justesse : la gauche gagne du terrain. Albert Gazier s’est investi totalement dans le combat politique pour le Rassemblement populaire. Arrêtons-nous un instant sur ces campagnes électorales. Ses professions de foi à travers les « autoportraits » qu’elles exposent aux électeurs permettent de découvrir le jeune militant de 28 ans qui brigue pour la première fois les suffrages. En 1935, il rappelle qu’il n’est qu’un porte-parole du Parti socialiste SFIO « qui présente le citoyen Albert Gazier aux élections du 26 mai ». « Vous ne trouverez pas ici les éloges d’usage sur la personnalité du candidat. Ces louanges sont en effet assez vaines et un peu comiques lorsqu’on sait qu’elles sont toujours rédigées par le candidat lui-même. » Cet avertissement aux électeurs est typique de la façon de se présenter des jeunes challengers face à des sortants bien installés dans la place. Mais il démontre aussi un ton plus direct, en phase avec l’époque, et la volonté de bousculer les habitudes, le jeu politique traditionnel. Sa fiche d’identité est des plus succinctes :
« Albert Gazier est né le 16 mai 1908 à Valenciennes (Nord). Son père, professeur de lycée, fut tué en 1916. Grâce à une bourse d’internat, Albert Gazier fit ses études au lycée d’Orléans. Après son baccalauréat, il entra, en qualité de vendeur, dans la librairie parisienne où il travaille encore actuellement. Parallèlement à sa tâche quotidienne, il prépara et

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passa avec succès les examens de licence en droit. Il a fondé en outre une section syndicale réunissant les employés de sa profession. Enfin, l’Union des syndicats confédérés de la Seine l’a proposé comme délégué à la Commission paritaire de chômage de Bois-Colombes. »

Suivent les points du programme de son parti. La légende « licencié en droit » sous la photo du jeune militant dynamique, costume cravate, qui met plutôt en avant le bagage intellectuel que ses « responsabilités » politiques ou syndicales, révèle-t-elle la fierté d’un parcours ? Le besoin de montrer le sérieux de sa candidature, ses diplômes le qualifiant pour exercer ce mandat ? Albert Gazier s’affiche ainsi comme le représentant d’une nouvelle génération au Parti socialiste, un diplômé engagé. Sa profession de foi contraste enfin avec celle de son camarade Bernard Martin, ancien maire adjoint de Bois-Colombes de 1919 à 1929 et depuis lors candidat inlassable de son parti, qui rappelait lui, sur deux pages ses services rendus à la collectivité depuis 20 ans et ses propres qualités. Albert Gazier crée ainsi une rupture de style. Quelques semaines plus tard, il reprend exactement les mêmes termes dans sa profession de foi pour les cantonales.

La vie syndicale : un réseau d’amis fidèles
Albert Gazier est depuis septembre 1935 secrétaire de la Chambre syndicale des Employés de la région parisienne. Le syndicat regroupe les employés de commerce de différentes branches, les banques, les assurances, les grands magasins, les « Prix uniques », les maisons de gros, les sièges sociaux, le commerce de détail, etc. Le secrétaire général de la section, alors commis à la librairie des PUF, n’est pas permanent ; ses camarades le font entrer à l’Union des caisses d’assurances sociales. Albert Gazier quitte officiellement la librairie des PUF le 30 avril 1936. Mais la réunification syndicale puis les grèves du printemps 1936 font exploser les effectifs. Depuis février 1934, face à la montée des fascismes en Europe, la CGTU (les unitaires, s’étant de fait mis sous l’autorité du PCF à partir de 1921) et la « vieille » CGT (les confédérés, fidèles à la Charte d’Amiens, à la séparation du politique et du syndical) discutent des bases d’un accord de fusion. La pierre d’achoppement des discussions entre unitaires et confédérés est l’indépendance du syndicalisme face aux partis politiques. Son ascension dans la CGT est à la fois le fruit du hasard – un secrétaire parti avec la caisse –, d’une conjoncture sociale – la réunification syndicale et les grèves du mois de juin 1936 –, et s’appuie sur un réseau

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militant. La question de l’unité dans la Fédération des Employés ne prend pas de tournure conflictuelle. En effet, le rapport de force entre unitaires et confédérés tourne ici nettement à l’avantage de ces derniers. Les risques d’une influence directe du Parti communiste sont donc limités. L’unité chez les employés s’est réalisée avant celle de la Confédération. Elle est célébrée lors d’un grand meeting international convoqué par la Chambre syndicale des Employés le 16 octobre 1935, à la Bourse du travail de Paris. Sous la présidence de Hallsworth, président de l’Internationale des employés et techniciens, avec des représentants hollandais (Spiekman), suédois (Lundgren), anglais (W.Thomson), espagnol (Santa Maria), tchécoslovaque (Pakowski), délégués des syndicats européens qui ne sont pas « sous la botte du fascisme », et en présence d’Oreste Capocci,Albert Gazier «a déchaîné les bravos en saluant la réalisation de l’unité syndicale sur les bases qui sont celles de la tradition du mouvement français », c’est-à-dire la Charte d’Amiens. Il a « montré encore la nécessité de lutter contre le chômage en faisant passer dans la pratique les revendications contenues dans le plan de rénovation économique de la CGT 20 ». Albert Gazier est l’interprète fidèle de la ligne majoritaire incarnée par le secrétaire général de la CGT, Léon Jouhaux. Le printemps 1936 marque aussi durablement le jeune homme, avec en juin la grève des grands magasins. Au-delà de l’exaltation créée par le commencement des « difficultés », le sentiment de participer à l’histoire, c’est aussi l’heure d’une certaine insouciance dont témoignent des instantanés qu’il a gardés de ces fêtes. Dans la brochure éditée par son syndicat en 1938, Historique de la Chambre syndicale des Employés, un copieux cahier des « Photos documentaires de la grande grève de juin 1936 » montre ces employés dans quelques scènes « pittoresques », «carnavalesques», dortoirs de filles lors de l’occupation des grands magasins, distractions avec orchestres de jazz, fanfares, défilés de toutes sortes : « On ne s’en fait pas », « On ne s’ennuie pas », disent les légendes, inscrivant décidément le moment du Front populaire comme une fête. Mais il n’y a pas que les plaisirs ; pour un responsable syndical, il s’agit également de faire respecter les droits acquis et les obligations de son mandat. Édouard Depreux, alors membre du cabinet de Vincent Auriol, ministre de la Justice, évoque dans ses Souvenirs d’un militant 21 « le très actif représentant de la Chambre syndicale des Employés […] Nos efforts communs ont abouti à sortir du cadre quasi médiéval des greffes et des études de notaires, d’avoués, d’huissiers de grand-papa. Il y a eu
20. L’Employé parisien, journal mensuel, organe de la Chambre syndicale des Employés de la région pari-

sienne, première année, n° 2, novembre 1935.
21. Édouard Depreux, Souvenirs d’un militant, Fayard, 1972, p 115.

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quelques remous, […] l’essentiel c’est que l’« esprit de Matignon », avec un an de retard, a pu pénétrer dans un domaine qui lui était jusque-là totalement étranger ». Permanent d’une organisation de masse portée par la vague du Rassemblement populaire – en quelques semaines, le syndicat des Employés passe de 5000 à 90000 adhérents et compte désormais quinze adjoints –, ses qualités d’agitateur et d’organisateur s’affirment et son influence grandit à la CGT. Il est un conférencier demandé et il publie plusieurs de ses études et conférences dans les collections de brochures éditées par l’ISO. En 1937, lors du congrès de l’Union des syndicats ouvriers de la région parisienne, Albert Gazier intègre la commission exécutive. Représentant le quart des effectifs de la CGT, cette union départementale est un condensé des affrontements entre tendances, alimentant les conflits entre communistes qui la dominent et non communistes. Son contrôle donnant de fait, une importance accrue aux ex-unitaires. Parallèlement, il donne une conférence à l’Institut supérieur ouvrier sur « Le syndicalisme chrétien », publiée quelques temps après dans la série des brochures « Éducation syndicale ». Son propos s’appuie sur une analyse contextualisée des textes pontificaux sur la question sociale, de Rerum novarum (1891) à Quadragesimo Anno (1931), qui dénote une compréhension de l’histoire des hommes et de leurs organisations. Il fait preuve, sans surprise, d’une grande connaissance de la culture catholique.Au centre, la question de l’unité, unité impossible avec la CFTC qui ne la peut et ne la veut pas compte tenu de sa nature même ; pour le jeune cégétiste, cela n’exclut pas des actions communes, tant le flou de ses positions dans la condamnation des méfaits du libéralisme, fait qu’elle est souvent conduite à s’aligner sur les revendications de la CGT.Tolérance, donc, qui débouche dans sa conclusion sur une lecture à plus long terme. « Quel est l’avenir des syndicats chrétiens ? Il semble bien que dans toutes les institutions il y ait une loi qui se vérifie, c’est la loi de la laïcisation progressive. La religion, au début, a pénétré toutes les activités, la politique, les arts, l’enseignement, les sciences. Petit à petit, tous ces domaines se sont érigés en domaines propres, indépendants, laïques. La religion devient de plus en plus une affaire personnelle individuelle, écartée du cadre de l’action économique, de l’activité politique ou de l’activité artistique. » Comme les familles chrétiennes confient de plus en plus souvent leurs enfants à l’école publique,Albert Gazier est persuadé que les chrétiens vont en grande majorité rejoindre les organisations laïques, laissant un syndicalisme chrétien de principe ou de témoignage. La modernité de ses analyses a de quoi surprendre. Sans en faire un annonciateur d’une transformation de la CFTC en CFDT en 1964 –

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il n’a rien d’un prophète –, on ne peut que noter l’originalité de son approche alors que le mouvement syndical cégétiste des années trente s’inscrit résolument à gauche et est pétri de traditions anticléricales. Rappelons par ailleurs que le syndicalisme chrétien a précisément ses bastions dans des milieux comme l’industrie textile mais surtout dans celui des employés. Il n’y a rien d’agressif dans les propos d’Albert Gazier, mais au contraire de la compréhension et du pragmatisme : l’unité d’action est possible. On comprend mieux qu’il soit peu après l’un des pionniers du rapprochement avec des syndicalistes chrétiens, et signataire du « Manifeste des Douze » à l’automne 1940. Puis, il restera sensible à l’évolution des chrétiens, surtout dans les années soixante. Cette attention aux croyants n’empêche pas un regard extrêmement critique vis-à-vis de l’Église comme institution, comme on le voit dans une note sur la religion (document p. 274). Avec cette phrase particulièrement sévère : « L’Église catholique, en France, supporte encore le poids de ses fautes. Elle a été dans son ensemble une force conservatrice, voire réactionnaire, et beaucoup d’ouvriers ne l’ont pas oublié ». Mais, constate-t-il : « Le débat est tranché. Il est une manière d’être chrétien parfaitement inconciliable avec le socialisme. Par contre des croyants, de plus en plus nombreux, sont des socialistes incontestables ». Il fait aussi des rencontres importantes pour son avenir. « Un beau jour, j’ai vu arriver un monsieur, à la Bourse du travail où je tenais la permanence. […] On a discuté. Je me suis dit : ce garçon est très intelligent, très remarquable, il ne faut pas le perdre. C’était Christian Pineau 22. » Le récit qu’Albert Gazier fait à l’historienne Alya Aglan de sa première rencontre avec celui qui deviendra son ami le plus proche, semble la situer en 1935-1936, le jeune Pineau, proche des milieux libertaires étant alors adhérent à la CGT syndicaliste révolutionnaire. Ce dernier, beau-fils de l’écrivain Jean Giraudoux, fait figure d’intellectuel. Collaborateur direct de Léon Jouhaux, il est en rupture avec son milieu d’origine. Est-ce aussi ce qui rapproche les deux hommes ? Ils se lient d’une profonde amitié que rien, semble-t-il, ne viendra jamais altérer 23. Albert voit-il en Christian, de quatre ans son aîné, une sorte de grand frère ? Comme souvent pour des responsables, le milieu « professionnel » est le plus visible dès que l’on s’intéresse aux amitiés, aux relations « personnelles ». Mais cette proximité même fait que bien souvent les archives gardent peu la trace des relations trop régulières qui ne passent pas par la correspondance. En l’occurrence, les récits des acteurs eux22. Alya Aglan, La Résistance sacrifiée. Histoire du mouvement « Libération-Nord », Flammarion, Champs,

2006, p. 36.
23. En 1960, Christian Pineau lui dédicace son livre La simple vérité (Julliard), «À Albert Gazier et à Rose, mes

amis de la première heure, Christian ».

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mêmes et des témoins convergent pour décrire une véritable fraternité. L’avis de Christian compte, comme ses encouragements à écrire, à s’intéresser à autre chose qu’à la politique, car la vie est aussi ailleurs,Albert en est persuadé. Dans les débats internes qui traversent la CGT, il est de la tendance Jouhaux, avec son camarade Oreste Capocci, et les leaders du syndicat des fonctionnaires, Robert Lacoste et Charles Laurent. Ce courant centriste se situe entre les anciens unitaires, à majorité communiste, et la tendance qui se constitue autour de Syndicats et de René Belin et Georges Dumoulin, avec l’appui des instituteurs et des postiers pour combattre l’influence communiste. La crise éclate au congrès de 1938, après Munich, opposant pacifistes et partisans de la résistance aux dictatures. Gazier, réformé depuis 1928, est gêné dans les débats animés qui traversent son syndicat, le deuxième de France selon lui, de défendre une position prônant la fermeté. Ses contradicteurs le lui reprochent : « Bien sûr tu t’en fiches, tu ne partiras pas à la guerre » 24. Il se présente au conseil de révision qui le déclare apte et il est donc mobilisable. Il est alors sur une autre ligne que celle de Christian Pineau, sans que cela affecte leur amitié 25.Au syndicat des Employés, il est « alors soutenu par une majorité composée d’ex-confédérés et d’ex-unitaires. La collaboration avec les communistes me paraît utile et souhaitable… lorsqu’ils sont minoritaires ce qui était le cas. Il se passait à mon syndicat ce qui se passait alors à la Fédération des Employés à la CGT. Une partie des ex-confédérés, celle qui suivait Syndicats, a vigoureusement combattu mes positions au moment de Munich. Au congrès de Nantes [de la CGT en novembre 1938], je faisais partie de ceux qu’on a appelé les « harmonisateurs 26 ». Il est alors aussi très ami avec Louis Saillant. Les amitiés nouées dans la jeunesse auront une grande importance. Elles illustrent aussi la complexité du mouvement syndical.Ainsi, Albert Guigui, de trois ans son aîné, syndicaliste libertaire formé dans l’âpreté des combats avec les communistes dans la jeune CGTU, a rejoint la CGT en 1925.Animateur de la page syndicale du Libertaire, cet ancien métallurgiste devenu correcteur, est parmi les premiers planistes français. Il quitte un temps la commission exécutive de la CGT, en désaccord avec le plan de la CGT. Néanmoins, il revient à la direction de l’Union des syndicats de la région parisienne pour s’occuper de l’aide à l’Espagne. Guigui, formateur à l’ISO, où il traite du droit de grève et
24. Entretiens avec Odile Rudelle, op. cit. 25. Réponse d’Albert Gazier à Bernard Georges, le 30 août 1980 à propos de son livre Léon Jouhaux dans le

mouvement syndical (avec O. Tintant, Puf, 1979), dans lequel il présente Pineau et Gazier comme «pacifistes et munichois ». 26. Ibid.

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du syndicalisme américain qu’il a découvert lors d’un séjour aux ÉtatsUnis, est également un proche de Georges Lefranc.Arrêté en juin 1940 avant la débâcle, Guigui a été libéré sur l’intervention de Robert Lacoste. Sous le pseudonyme de Varlin, il participe à la Résistance syndicale. Il entretient alors une correspondance importante avec Albert Gazier, qui témoigne d’une amitié et d’un profond respect. Guigui, par sa participation à la Résistance, entraîne avec lui toute une partie des anciens libertaires de la CGT réunifiée, comme François Le Levé, l’ancien secrétaire de la Bourse du travail de Brest et libertaire de longue date ou Julien Le Pen, le complice de Guigui à la CGTU puis à la CGT. Contacts de Gazier et Guigui durant l’Occupation, ils mourront tous les deux en déportation. Albert Gazier fait aussi la connaissance de Robert Lacoste, secrétaire adjoint de la Fédération des Fonctionnaires. Il apprécie dans les congrès de la CGT son rôle de conciliateur. Lors du congrès de Nantes, L’Humanité consacre à Lacoste sa première page. Gazier le trouve « intelligent, très actif » et ajoute : « J’ai toujours aimé sa clarté d’esprit, sa façon de traiter les problèmes » 27. Organisant un cycle de formation pour les adhérents de sa fédération, Gazier l’invite à parler à la Bourse du travail. Surtout, ces militants syndicalistes se retrouvent ensemble lors de l’Occupation. Ils vont fournir la base des réseaux de la Résistance, qui se constituent sur des modes et selon des modalités où les proximités politique, syndicale, professionnelle jouent, mais aussi l’amitié et l’estime personnelle.

La guerre et la Résistance d’Albert Gazier
Dans ses Témoignages Albert Gazier donne son récit de l’organisation de la Résistance syndicale, et son Journal, tenu à partir de son départ pour Alger en octobre 1943, permet de mieux le situer.Aussi nous renvoyons à ces écrits et aux notes qui les éclairent. Rappelons rapidement qu’Albert Gazier est mobilisé sur sa demande le 20 septembre 1939 et affecté le 5 octobre. Ayant appartenu à un peloton d’EOR, il est démobilisé le 12 juillet 1940, et dès son retour à Paris, il est confirmé comme secrétaire général de la Chambre syndicale des Employés de la région parisienne par le conseil d’administration du 6 octobre 1940. Mais, il refuse l’asservissement des syndicats au régime vichyste. Il dit ne pas avoir entendu l’appel du général de Gaulle mais avoir pensé que l’appel de Pétain était dû à des causes sociales :
27. Xavier Prouteau, Robert Lacoste, de la Dordogne à l’Algérie, DEA de l’Université de Bordeaux III, 1990, annexe n° 6, entretien avec A. Gazier, 16 août 1990.

Albert Gazier - 1908-1997

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