//img.uscri.be/pth/44c866e8c820aa7a9efe816f796058b1a1c2a6f4
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 9,38 €

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Alexandrie, pierre d'aimant

De
121 pages
Alexandrie, la ville refuge, est décrite ici comme point d'attraction pour les Juifs persécutés ou victimes de troubles intérieurs et de conflits armés qui, sous l'Empire ottoman, ont choisi l'Egypte comme patrie. Ils ont trouvé en elle un havre et laissé sur elle leur empreinte culturelle. L'auteur décrit les expériences de ses grands-parents qui ont tous, pour une raison ou une autre, quitté leur pays d'origine pour s'installer en Egypte, et notamment à Alexandrie.
Voir plus Voir moins

Á Micaela, Valeria et Sandra

I Alexandrie, 1945 Mercredi. Comme tous les mercredis nous sommes à déjeuner chez mes grands-parents Lévi, mon frère Jean, maman, mes cousins Paolo et Laura, ma tante Giorgina et mon oncle Max. Paolo a à peu près mon âge et nous nous entendons bien : même amour pour la musique, la littérature, le cinéma et depuis quelque temps l’art, que nous avons découvert ensemble récemment, grâce aux leçons d’une historienne d’art compétente et enthousiaste. Papa ne vient jamais à ces réunions de famille. Il préfère la compagnie de ses amis qu’il retrouve tous les jours, à midi, au club Mohamed Ali et avec lesquels il échange des propos, voire des potins et des médisances, en sirotant un verre de ouzo allongé d’eau, après la journée au bureau. Assis sur la terrasse de ce lieu privilégié qui domine la rue Fouad, ces messieurs observent d’un œil critique le va-et-vient des dames de la société alexandrine qui font leurs emplettes. Pour nous le mercredi est un jour de fête. Notre grand-mère Matilde fait une excellente cuisine et nous nous réjouissons à la perspective de savourer ses pâtes délicieuses, assaisonnées d’une épaisse sauce bolognaise, son rôti cuit au point, ses pommes de terre au four dorées et croustillantes et son dessert qui est souvent un panettone moelleux qu’elle confectionne elle-même, en brave Italienne qu’elle est restée. Notre grand-père, Alberto, qui est beaucoup plus âgé que ma grand-mère, parle peu et suit distraitement nos conversations qui, pour le plus, se déroulent entre maman et ma tante et concernent les gens

qu’elles connaissent et fréquentent et qu’il ignore. Grand-maman a parfois quelques doléances à exprimer que maman hésite à relever. Il s’agit d’habitude de problèmes financiers mais maman, comme toutes les épouses de son époque, n’a pas de moyens propres et n’aime pas trop demander de l’argent à papa. Grand-papa, quand nous étions petits, s’amusait à nous parler en anglais et exhibait avec orgueil ses connaissances linguistiques, car il avait passé une partie de son adolescence à Manchester, en Angleterre, et cette langue lui avait servi durant l’apprentissage qu’il avait fait dans une usine de tissage et filature. Il avait aussi rapporté de ses voyages une abondante collection de timbres poste qu’il ne classait pas mais tenait entassés dans un tiroir. Nous avions eu beau, Jean et moi, le prier de nous donner ses doubles, car nous avions commencé à un jeune âge à collectionner des timbres qui trônaient maintenant dans des albums remplis méticuleusement. Pour une raison qui nous avait toujours échappé, notre grand-père refusait de se séparer de ses doubles. Il possédait aussi des marionnettes dont nous ignorions l’origine et qu’il acceptait, après beaucoup de supplications, car il aimait nous taquiner, de faire danser dans un grand bol de cristal après le déjeuner. Plus tard, devenus adolescents, Paolo et moi quittions la table dès le repas terminé et nous nous rendions au musée gréco-romain, situé exactement en face de la maison de nos grands-parents, et qui avait, un jour, ouvert pour nous les merveilles d’un monde inconnu. Mes grands-parents habitaient, en effet, la rue du Musée, une grande avenue bordée de jacarandas qui, au printemps, se recouvraient de fleurs violettes. À cette époque-là, nous n’avions pas d’identité nationale. Ma famille, comme celle de nombreuses familles juives, était originaire de plusieurs pays méditerranéens. Je ne me rendais pas compte de cette absence de patrie ni n’en souffrais. Ce n’est que plus tard, quand j’ai quitté l’Egypte pour l’Italie, que cette situation anomale a commencé à me causer de l’embarras. Á la question : « D’où venez-vous ?», je répondais « d’Égypte », mais c’était gênant de devoir avouer que je ne parlais pas l’arabe, et qu’après trois générations dans ce pays ma famille n’en possédait toujours pas la nationalité. C’est ainsi que j’ai

pris l’habitude de répondre : « Je suis méditerranéenne ». En effet, avec un grand-père marocain, un autre albanais, une grand-mère turque et l’autre italienne, comment aurais-je pu mieux m’identifier ? Cela explique sans doute pourquoi a commencé, tout doucement, à s’éveiller ma curiosité pour mes origines, curiosité qui m’a poussée à aller à la recherche du passé de ma famille. En réalité, il n’était pas nécessaire de s’identifier en Égypte. Les habitants d’Alexandrie provenaient pour la plupart de pays différents et s’y étaient établis pour des raisons économiques, de travail et de liens familiaux ou pour fuir le racisme et les persécutions subies dans d’autres pays, notamment pendant la deuxième guerre mondiale. À l’école nous ne nous interrogions pas sur la nationalité ou la religion de nos compagnes de classe. Nous portions toutes l’uniforme de l’école, soie écrue en été et serge bleue marine en hiver, avec le monogramme « Mission laïque française » brodé sur la pochette, seul signe de notre appartenance. Et mon Lycée d’Alexandrie était, en effet, bien laïque¸ aucun des signes dits aujourd’hui « ostentatoires » ne distinguait les élèves les unes des autres. Ce n’est que par la suite, quand maman décida de m’inscrire dans un institut religieux, le pensionnat de Notre Dame de Sion, que j’ai pris conscience des attributs qui me réservaient une place à part. En effet, autour du cou de mes compagnes chrétiennes pendait une croix en nacre alors que moi, à l’instar des fillettes musulmanes, je portais une médaille en forme de rosette. En outre, à mon grand embarras, la matinée commençait par une prière durant laquelle la classe tout entière s’agenouillait et priait pour la conversion d’Israël, alors que moi je restais debout. Car l’ordre auquel appartenait mon pensionnat avait précisément pour mission la conversion au catholicisme d’Israël, ainsi que l’avaient établi ses pères fondateurs : les frères de Sion. Pendant ce court laps de temps, mes compagnes musulmanes et moi étions exclues de la communauté. Dans aucune des deux écoles que j’ai fréquentées, les filles musulmanes n’étaient voilées. Bien au contraire, elles étaient les premières à adopter les modes occidentales, notamment la mode « new look » lancée par Christian Dior qui faisait fureur ces annéeslà, à raffoler du jazz dont elles chantaient les motifs et à se pâmer

devant les beaux acteurs des films américains projetés régulièrement en version originale dans nos cinémas alexandrins. Nous ne connaissions donc pas les origines de nos amis et cela ne nous intéressait guère car nous vivions tous ensemble en parfaite harmonie. Nous résidions en Égypte en invités privilégiés sans trop nous demander comment vivait la vaste population autochtone qui nous entourait et nous rendait de multiples services. C’est précisément pour tenter de faire le point sur toutes ces questions que j’ai entrepris d’écrire ce récit et d’aller à la découverte des origines et de l’histoire de mes quatre grands-parents et des raisons pour lesquelles ils ont tous, à un moment donné de leur existence, abouti à Alexandrie : Alberto Lévi, né à Jannina en Albanie, Moussa Banoun né à Meknès au Maroc et leurs épouses Matilde Del Mar originaire de Livourne en Italie et Ida Carasso provenant de Smyrne en Turquie. J’ai également voulu décrire le cadre historique et politique dans lequel ces grands-parents ont vécu avant leur arrivée à Alexandrie.

10

II Alberto JANNINA, Albanie, 1865 L’Empire ottoman comprenait à cette époque-là non seulement la Turquie actuelle, mais aussi la Grèce, l’Albanie, une bonne partie des pays balkaniques, l’Égypte et des pays du Moyen-Orient, ainsi que diverses îles de la Méditerranée. Ma famille était établie à Jannina, en Albanie, depuis plusieurs générations. Elle faisait partie des Juifs expulsés d’Espagne au quinzième siècle, à savoir les Séfarades, que le sultan Bajazet II avait invités à s’installer dans l’Empire dont l’étendue et l’influence se faisaient sentir avec prépondérance en ces années-là, rendant nécessaire la présence d’hommes capables, diligents et actifs. Pour protéger les nouveaux venus et leur éviter les risques de molestations et d’oppressions de la part des habitants autochtones, le sultan avait imposé formellement à ses gouverneurs de traiter les Juifs avec bienveillance et menaçait de mort ceux qui auraient exercé sur eux des sévices. Beaucoup de ces Séfarades étaient des artisans habiles, des artistes, des hommes d’affaires affirmés, des banquiers et des médecins qui dépassaient en nombre les Juifs locaux hellénophones dénommés « romaniotes », et leur étaient intellectuellement supérieurs. Ils ont donc exercé une influence dominante sur leurs coreligionnaires, leur imposant souvent leur culture, et leur témoignant même, dans certains cas, du mépris. Par voie de conséquence, le nombre de familles juives s’accrut considérablement et, après les communautés musulmanes et grecques, elles formaient le troisième groupe le plus important de la population 11

de Jannina. Leur situation était confortable et stable, leur offrant – contrairement à d’autres régions européennes pendant la même époque – une grande liberté d’action et de mouvement. De nombreux Juifs obtinrent dès le seizième siècle des postes clés et des fonctions importantes dans la politique, comme ministres des finances et conseillers. Leur position privilégiée leur permit d’aider, dans de nombreux cas, d’autres communautés juives persécutées ou en exil. Les Juifs jouèrent également un rôle important dans le commerce et le développement de certaines industries, grâce au travail constant et patient d’une grande population de travailleurs manuels et de petits commerçants infatigables et déterminés. De fait, c’est à eux qu’est imputable le développement qu’à connu l’industrie textile dans l’Empire ottoman. En plus de leurs capacités et de leur savoir-faire, ces communautés juives représentaient pour l’Empire une source de revenus considérable, car il ne leur était permis de pratiquer leur religion et d’avoir leurs propres institutions communautaires qu’en échange du paiement d’un tribut spécial. Comme le remarque l’écrivain Rae Dalven1, à condition de payer leurs impôts et de ne pas s’insurger contre le gouvernement, les Juifs vivant sous l’Empire ottoman pouvaient pratiquer en paix leur religion, entreprendre des activités commerciales, disposer de leur argent à leur gré et s’habiller comme ils le voulaient, avantages que les chrétiens du Moyen-âge leur niaient. Encore d’après Rae Dalven, même au dix-neuvième siècle, les Séfarades de Salonique ne croyaient pas que les Juifs romaniotes de Jannina fussent d’origine hébraïque parce qu’ils ne parlaient pas le judéo-espagnol ou ladino, mais le judéo-grec. En réalité, les différences n’étaient pas aussi tranchées car tous les peuples envahisseurs, des Normands aux Slaves, aux Serbes, aux Albanais et aux Turcs, avaient laissé leur empreinte sur le grec parlé à Jannina. Par ailleurs, dès l’antiquité de nombreux liens avaient été établis entre l’Épire

1 The Jews of Joanina, 10. Cadmus Press, Grèce.

12