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Algérie 60

De
196 pages
Ce livre ne se range pas dans la catégorie des mémoires qui supposent un certain recul. Il s'agit d'un constat dressé au retour de l'appelé à la vie civile. C'est un aérolithe qui vient du passé. Cinquante ans séparent la rédaction de ce document de sa publication. Il se divise en deux parties. Le maintien de l'ordre du côté de Mascara; la guerre du côté de Sétif. Et partout la lèpre du Renseignement qui gagne jusqu'aux plus petites unités.
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Algérie 60

Histoire et Perspectives Méditerranéennes
Collection dirigée par Jean-Paul Chagnollaud

Dans le cadre de cette collection, créée en 1985, les Éditions
L'Harmattan se proposent de publier un ensemble de travaux concernant
le monde méditerranéen des origines à nos jours.

Déjà parus

Ali ABASSI, Espace francophones tunisiens ou Main de fatma,
2011.
Chokri BEN FRADJ, Oliviers et oléiculture en Tunisie, 2011.
Guillaume D’HOOP, Les Algériens dans le prisme des faits divers,
Une lecture de la guerre d’Algérie (1954-1962), 2011.
Sébastien ABIS et Damien CORDIER-FERON, Bizerte, otage de
l’histoire. De la Seconde Guerre mondiale aux indépendances du
Maghred, 2011.
Fabien SACRISTE, Germaine Tillion, Jacques Berque, Jean
Servier et Pierre Bourdieu. Des éthnologues dans la guerre
d'indépendance algérienne, 2011.
Abraham LAHNITE, L’application du Traité de Fez dans la
région du Souss, 2011.
AbrahamLe Souss géographique, historique et
humain, 2011.
Abraham LAHNITE, Les conditions d’établissement du Traité de
Fez, 2011.
Arfaoui KHEMAIS, Les élections politiques en Tunisie de 1881 à
1956, 2011.
Hamid CHABANI, Le printemps noir de 2001 en Kabylie, 2011.
Makhtar DIOUF, L’islam, un frein au développement, 2011.
Hassane Zouiri, Le Partenariat euro-méditerranéen. Contribution au
développement du Maghreb, 2010.
Tarek HEGGY, Le Djinn Radical, 2010.
Mehenni AKBAL, Père Henri Sanson s.j. Itinéraire d'un chrétien
d'Algérie, 2010.
Hadj MILIANI, Des louangeurs au home cinéma en Algérie, 2010.
Houria ALAMI M'CHICHI, Le féminisme d'Etat au Maroc, 2010.
Michel Bur







Algérie 60
Mascara-Sétif
er1 janvier 1960 - 16 février 1961























































© L’Harmattan, 2012
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-55899-1
EAN : 9782296558991










A l’absente, qui pourtant était là

































































Le moi est haïssable, dit-on, mais le je est bien pratique. C’est une
nécessité du genre. J’ai fait beaucoup de choses en quatorze mois, mais
de petites choses. Modestement, je m’en excuse auprès de ceux qui
espèrent trouver dans ce livre le récit de beaux exploits. J’ai surtout
beaucoup observé. J’ai eu la chance de vivre une expérience d’histoire, de
ne tuer personne et de n’être pas tué. Je n’ai pas changé une ligne de ce
1 que j’ai écrit dès mon retour d’Algérie .


Douceur du souvenir. Des hommes crapahutent sur les
pentes d’un ravin. La mitraille ne les atteint pas. Sur les
sommets la fumée du napalm s’élève comme un signal. La
métropole s’en fout. Elle vaque à ses affaires et à ses plaisirs.
Mais à Taktourt, nous nous sommes endormis au son de la
sixième symphonie. Du haut de la cote 1258, nous avons vu
la mer de Bougie. Nous aussi nous avons eu nos joies et j’en
parlerai, car tout ce qui suit sera vrai.

16 janvier 1960 : Nous roulons à travers une campagne
noyée de brume et de neige. Des orangers en rangs serrés
offrent des fruits jaunes couverts de glaçons. A Perrégaux,

1 Les patronymes des militaires ont été modifiés, ainsi que ceux des civils
d’origine européenne, mais les toponymes sont exacts. Pourquoi ?
Parce que, selon Chateaubriand, la guerre est un « drame qui, dans
ses continuelles et fatales transformations, échappe vite à tous ses
acteurs ».
Toutes les notes de bas de page sont de 2011.

9
2 nous avons pris la ligne du sud . Il a fallu faire descendre du
wagon toute une cohue de musulmans déguenillés pour que
nous puissions y prendre place. Où ont-ils bien pu se
recaser, ces indigènes en quête de travail ? L’odeur du wagon
est insoutenable. Nous restons à la portière, le nez collé à la
vitre. Voici Tizi, Thiersville - une grande bâtisse jaunâtre
bouche la vue, les docks -, Taria. Nous sautons dans les
flaques boueuses du quai. A cinq cent mètres devant nous,
une grosse ferme entourée de barbelés dresse un mât aux
trois couleurs
L’ignorance où nous sommes de l’implantation du
régiment nous a conduits au troisième escadron. La
réception, assez froide, souligne l’incongruité de notre
présentation. On nous gardera pourtant à déjeuner avant de
nous conduire au PC du régiment. Dans l’embrasure d’une
fenêtre grillagée, nous observons les allées et venues de la
maison en attendant l’heure du repas.
A table, le capitaine s’assied en face de son adjoint. Nous
occupons, Talou et moi, les extrémités. La conversation, que
nous essayons d’animer, soubresaute avant de prendre un
tour inattendu. Le capitaine s’adresse au lieutenant en
premier. Celui-ci transmet. L’un de nous répond.
Imperturbable, l’intermédiaire se tourne vers le capitaine et
lui communique la réponse. Jeu bizarre en vérité, s’il s’agit
d’un jeu. Je soupçonne le capitaine d’avoir tiré de sa
mauvaise humeur l’idée de ce canular mécanique. Ses gros
yeux brillent tandis qu’il affecte de ne point nous voir. Nul
ne se permet le moindre sourire et le repas se termine dans
un échange hiérarchique de formules ternes et d’impressions
décolorées.

2 Nous arrivons d’Arzew où les EOR (élèves officiers de réserve) appelés
en Algérie recevaient un complément de formation avant d’être
versés dans leur régiment.

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« Tristan, vous direz à ces jeunes sous-lieutenants que
nous partirons pour Fékan à deux heures ». - « Le capitaine
vous demande d’être prêts à deux heures »…
Nous quittons à la nuit tombée le PC de Fékan sans avoir
vu le colonel. Les moteurs des deux jeeps ronflent à la limite
de leur régime. Agrippé à la crosse de la mitrailleuse de bord,
j’écarquille les yeux. De quel repli de terrain l’ennemi va-t-il
nous faire signe ? « Il n’y a qu’un endroit dangereux sur cette
route, dit le conducteur emmitouflé dans son chèche comme
dans un turban, c’est le carrefour des Quatre-Chemins, à
cause des arbres où peuvent se cacher des fellaghas. L’espèce
d’exaltation, qui m’avait saisi à l’idée de circuler presque seul
en zone d’insécurité, retombe brusquement tandis que nous
traversons la grand-place éclairée, mais déserte, de
Thiersville. Il nous reste encore à parcourir douze kilomètres
pour atteindre Matemore où est cantonné le premier
escadron, notre nouvelle unité.



















11


















12



















THIERSVILLE
17 janvier - 13 mars 1960


« Vous prendrez le peloton de Thiersville » , me dit le
capitaine Daral. « Partez à onze heures avec le
souslieutenant Dupré. Il vous présentera et restera avec vous une
huitaine pour vous mettre au courant ». Je ne suis pas
médiocrement fier quand je sors du bureau. Arriver en
Algérie et avoir du jour au lendemain une boutique à soi, à
douze kilomètres du PC, c’est plus qu’il n’est permis
d’espérer. Un cadeau doublé d’une preuve de confiance. Et à
Thiersville ! Si j’en crois certains bavardages, Thiersville est
le Las Vegas du pays : « Tu verras, m’avait-on dit à Fékan, il
y a des cafés, un cinéma, une piscine, des filles, un bal le
samedi soir…, tout ce qu’il faut pour passer le temps ». Et,
en effet, cela doit être vrai car, à la popote, les anciens me
laissent entendre que j’ai bien de la chance.
Rien ne me retient d’ailleurs à Matemore. Le laisser-aller
qui y règne, en particulier chez les sous-officiers de carrière,
ne me dit rien qui vaille. Le régiment sort d’une période
difficile et la discipline est encore très relâchée. Le colonel à
Fékan, le capitaine ici, ont fort à faire pour le reprendre en
main. En sera-t-il de même à Thiersville ? Tout le monde vit
sur le mythe du sud, de Sfissifa, que la plupart prononcent
d’ailleurs Sisifa. Sfissifa, c’est le barrage marocain aux
alentours d’Aïn Sefra, les pistes à ouvrir tous les jours sur
Ich ou Ben Ikrou, les mines. On s’excite au souvenir d’une
13










ALGÉRIE 60
embuscade qui a fait une vingtaine de victimes parmi les
appelés le 13 juillet 1959. Quelques anecdotes traînent sur le
comportement plus ou moins honorable des gradés. Il paraît
qu’à cette époque, on s’arrachait les permissions de détente
ou de convalescence. On buvait sec également et il en reste
quelque chose puisque le premier verre qu’on m’offre, c’est
un cocktail Sfissifa : ½ judor, un verre de rhum et un
martini. Il n’est pas neuf heures du matin !

Quand nous arrivons à Thiersville, le peloton s’est déjà
mis à table. J’aperçois, installés sur deux gros madriers de
chaque côté d’une longue table comme une énorme portée
d’oursons broussailleux, qui lèvent à peine le nez quand
j’entre dans le bâtiment à la suite du sous-lieutenant Dupré.
Celui-ci n’a pas l’air de s’embarrasser d’étiquette ni de
présentation. « Voici votre nouveau chef de peloton », dit-il,
tandis que les hommes se lèvent comme à regret et me
dévisagent curieusement. Nous nous installons au haut bout
de la table. Chacun se rassied. Les plats sont pratiquement
vides. Nous nous contentons des restes. Dupré, qui a fait
Sfissifa, me semble avoir une conception assez particulière
du commandement. Visiblement il donne ses ordres plus en
vertu de son ancienneté que de son grade. D’ailleurs, il n’en
a rien à branler - RAB - et, comme tout un chacun, attend la
quille.
La dernière bouchée avalée, je fais le tour du poste. Il
occupe, sans aucun aménagement particulier, une petite
moitié des docks que j’avais aperçus du train. Le
dortoirréfectoire et le magasin, qui lui est contigu, constituent un
ensemble pratiquement autonome où se tiennent les
hommes. Dans le magasin, les lots de bord des cinq chars
sont disposés par terre en bon ordre. Au fond du dortoir,
derrière le poêle, un assemblage irrégulier de chevrons tient
lieu de râtelier d’armes. Une fois les tables desservies et les
tabourets rangés, il y règne un air de propreté qui me frappe
favorablement. La chambre du chef de peloton et celle des
14










THIERSVILLE

sous-officiers se situent un peu à l’écart dans une petite
construction sans étage entourée d’un mur, juste en contre
bas de la voie ferrée. Un réseau de fils de fer barbelés
élémentaire en assure la défense. Les deux chambres ont été
blanchies à la chaux. Dans chacune un carrelage rouge et
jaune et une cheminée de briques jettent une note de gaieté.
Dans l’enclos grillagé qui s’étend devant les docks, les
3cinq chars ressemblent à des tas de ferrailles recouverts de
boue. Trois à peine sont susceptibles de rouler. Deux
tourelles restent bloquées faute de réparation. Heureusement
le dodge, qui fait la liaison-soupe avec Matemore deux fois
par jour, fonctionne bien et la jeep, en dépit de sa direction
4et de sa suspension défectueuses, est en bon état .
Les premiers huit jours s’écoulent sans incident. Dupré
me transmet les consignes tandis que je prends contact avec
les hommes. Il m’éclaire de son appréciation où
transparaissent des sympathies et des antipathies bien
marquées. Le soir, nous descendons en jeep jusqu’au village
distant d’un kilomètre. Nous prenons un café chez Séraphin,
bavardons avec les clients et remontons nous coucher.
Dupré, qui croit comme beaucoup que les catastrophes
arrivent les derniers jours, s’enferme à clé et étend sa veste
de treillis devant la fenêtre. Le gendarme, qui occupe un
petit pavillon carré à l’entrée des docks, nous invite parfois à
passer la soirée chez lui. Il a une femme toute ronde qui ne
cesse de s’agiter sur sa chaise et croise les jambes fort haut.
Polonaise d’origine, elle parle avec volubilité en chantonnant
et nous regarde avec insistance. Le mari ne se soucie pas des
sentiments de son épouse. Il étale une collection de photos
représentant des cadavres mutilés par les fellaghas,
généralement nus, souvent émasculés, la gorge tranchée et

3 Des AMX 13.
4 Outre les cinq AMX, le peloton était équipé d’une jeep et de deux
camions de marque américaine, un dodge et, plus gros, très stable et
facile à conduire, un GMC pour le transport des homme et de leur
matériel.
15










ALGÉRIE 60
fait ses commentaires. Nous l’écoutons tout en pensant que
la Polonaise ressemble à un oiseau de basse-cour et qu’elle a
certainement le feu au derrière.

Détaché de mon escadron, je passe sous les ordres du
5capitaine Kern, qui cumule les fonctions de chef de SAS et
de commandant de sous-quartier. Fils d’un instituteur de
Metz, destiné lui-même à l’enseignement, un coup de tête ou
plutôt un coup de cœur l’a jeté un jour dans l’aventure.
Depuis ce jour, il ne s’en est pas évadé et ni l’Indochine ni
l’Algérie n’ont fatigué son ardeur ni terni l’éclat de ses yeux
rieurs. Autoritaire et courageux comme bien des Lorrains, il
est, à la différence de beaucoup d’entre eux, bavard et
extraverti. Lorsqu’il m’accueille en son logis, verse la vodka -
par goût de la contradiction sans doute, car chez tous les
militaires il est de bon ton de boire du whisky - et me décrit
Thiersville et ses habitants, je me sens envahi d’une
sympathie spontanée que rien ne viendra troubler par la
suite. Tous les jours, précise-t-il, il me fera parvenir les
prévisions opérationnelles sous pli cacheté : embuscades,
patrouilles en ville, contrôle de la population dans les
6douars . Le calendrier est un peu routinier. Il s’agit de rendre
la région inconfortable pour les quelques fellaghas qui s’y
trouvent encore, car à Thiersville le problème est
uniquement politique et c’est l’organisation politico-
7administrative qui est l’adversaire à abattre. Les quelques
suspects qu’il arrêtera, il me les enverra pour que je les garde
dans la prison des docks. C’est une habitude déjà ancienne,
dont profite le peloton, les prisonniers lavant le linge en
8 échange de la nourriture qu’on leur distribue .

5 Section administrative spécialisée chargée de l’assistance médicale
gratuite, de l’enseignement, des chantiers de toute nature…
6 Villages, unités territoriales de base.
7 OPA, c’est-à-dire la municipalité.
8 Comme j’ai décidé de ne pas modifier mon texte, je reporterai en bas

16










THIERSVILLE

Les premiers jours de mon commandement furent
troublés par les nouvelles qui nous parvenaient d’Alger
9comme d’un monde lointain et extravagant . Je n’y prêtais
pas grande attention jusqu’au jour où je dus mettre sur pied
un groupe porté qui, intégré à un peloton de marche, prit en
catastrophe la direction de Mostaganem. Thiersville
cependant restait inerte. Je montais ce soir-là à la SAS. La
plus grande effervescence régnait dans la maison. Partout
des postes de radio diffusaient des émissions en arabe et en
français, entrecoupées de flots de musique militaire. Chez le
capitaine, on s’affairait autour d’un magnétophone qui
refusait absolument de fonctionner. Vers vingt heures trente,
Delouvrier, Délégué Général du gouvernement, parla. Je
trouvais son discours verbeux et… ridicule au dernier point
le passage où il était question de son fils, mais je me gardais
bien d’exprimer mon avis, car toute l’assistance me paraissait
singulièrement émue. Le capitaine décida sur le champ de
réunir dès le lendemain la population du bled pour lui faire

de page des oublis dont j’ai fait une liste dès 1961. Voici la première
omission. Quand j’ai rédigé, je n’en ai pas vu l’importance, tant cela
me paraissait aller de soi :
Un soir, alors que j’étais dans ma chambre, trois hommes de mon
peloton vinrent me demander si je suivrais l’exemple du lieutenant
Dupré. Comme je ne comprenais pas ce qu’ils voulaient dire, ils
ajoutèrent : « Le matériel est dans la pièce à côté ». Il s’agissait d’une
magnéto et des fils électriques que mon prédécesseur et ses aides
utilisaient pour faire parler les prisonniers, manière pour eux de faire
du renseignement ou peut-être, pourquoi pas, de passer le temps…
Je leur répondis qu’avec moi, ces méthodes étaient absolument
proscrites. Le lendemain, je trouvais que le comportement du
peloton avait changé. A ses yeux, je n’étais qu’un dégonflé ou même
un lâche. Il me fallut plusieurs semaines pour effacer cette
désastreuse impression.
9 C’est la semaine des barricades contre l’auto-détermination qui
ercommence (24 janvier-1 février 1960). J’avais entendu le discours du
général De Gaulle dans la galerie Condé à Saumur le 16 septembre
1959. Je savais donc à quoi m’en tenir.


17










ALGÉRIE 60
entendre le discours et lui faire crier : « Vive De Gaulle ». Il
faut que tout le monde crie « Vive De Gaulle », disait-il,
excité à la perspective d’une grande journée et peut-être d’un
nouveau 13 mai.
Quand je regagnais les docks, il ne faisait aucun doute
pour moi que l’armée était fidèle et que les rebelles d’Alger
n’avaient qu’à bien se tenir. Je devais constater par la suite
qu’une hostilité instinctive dressait les soldats du contingent
contre les pieds-noirs et, comme la logique ne les
embarrassait pas, ils les fréquentaient dans le même temps
qu’ils les traitaient de sales profiteurs.
Le lendemain, je m’apprêtais à me coucher lorsque la
sentinelle m’annonça l’arrivée du capitaine Daral. Il venait
me prévenir que l’escadron faisait route vers Oran et que je
devais me tenir prêt à partir avec autant de véhicules que
possible. Je fis parer immédiatement deux chars, donnais
mes consignes au maréchal des logis Léger pour la garde du
poste et à vingt-trois heures nous démarrions dans un grand
bruit de ferraille. Dès la sortie, le premier char déracina un
poteau électrique, ce qui eut pour résultat de plonger
instantanément les docks dans l’obscurité.
L’escadron avait reçu pour mission de contrôler les axes
de circulation à l’est d’Oran afin d’interdire le rassemblement
10des UT dans cette ville . Nous prîmes donc le chemin de
Saint-Cloud par une pluie battante. L’entraînement des
pilotes évita le pire dans les lacets de Dublineau et, au petit
matin, nous arrivâmes sans accident au point fixé. Nous
eûmes dans la journée le plaisir de botter les fesses de
quelques excités, auxquels d’ailleurs nous ne confisquâmes
point leurs armes… Vers neuf heures du soir, Talou et moi
11 allâmes prendre une BAO dans un café de Saint-Cloud. Un

10 Unités territoriales, formées de réservistes, qui de 1955 à 1960 eurent
pour mission d’assurer la sécurité de la population civile, surtout dans
les villes. Compromises lors de la journée des barricades à Alger, elles
furent dissoutes.
11 Bière de la Société « Boissons Alcoolisées d’Oran ».
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THIERSVILLE

petit groupe de jeunes gens bien nourris complotait dans un
coin. Notre entrée, sans les déranger outre mesure, les
troubla cependant. Ils essayèrent de plaisanter sur les
évènements. Nous ne savions trop quelle attitude adopter et,
faute d’imagination de notre part et de la leur, les choses en
restèrent là.
A cinq heures, le lendemain, nous prenions la route
d’Oran où nous fîmes une entrée bruyante, toujours sous la
pluie. En plein milieu de la ville, nous croisâmes un escadron
12de chaffees qui arrivait de Tlemcen. Par des itinéraires
différents, les deux unités finirent par aboutir au camp
d’Eckmuhl, où nous prîmes notre cantonnement. La pluie,
qui fait échouer les révolutions, m’avait donné une affreuse
tendinite et je boitais alors à chaque pas. On ne me dispensa
pas pour autant de tout service et je reçus comme les autres
chefs de peloton les consignes en cas d’intervention. Je
devais avec mes chars me précipiter au PC des U.T. sis dans
une villa à l’extrémité du boulevard Ali Chekhal, afin de
neutraliser l’élément qui s’y trouverait. Talou filerait Place
Saint-Eugène. Nous avions des calques délavés pour nous
diriger.
Mais, dès midi, nous apprîmes que l’insurrection refluait.
Les quelques barricades élevées dans la nuit étaient démolies
sur l’ordre du Comité révolutionnaire, qui refusait de se
heurter à deux escadrons blindés. La présence des chars
rétablit le calme. Au bout de trois jours, nous pûmes
13reprendre le chemin de Mascara . C’est ainsi que se termina
la première campagne d’Oran.
La route fait un coude au milieu des labours avant de
franchir l’oued sur un pont en dos d’âne. Les premières
cigognes volent dans la masse noirâtre des arbres encore

12 Chars légers M 24.
13 Chef-lieu d’arrondissement, sur le rebord méridional des hauteurs dites
djebel Chougran, à 75 km à vol d’oiseau au sud-sud-est d’Oran. La
ville domine la plaine, où se trouvent Thiersville, Matemore,
Maoussa...
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