Algérienne, je suis

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Nicolle Morand avait toujours rêvé de se plonger dans l'histoire de ses aïeux, indissociable de celle de la colonisation française en Algérie. Ce sont les événements politiques survenus en France au cours de ces dernières années - le "non" au référendum, les frilosités à l'égard de l'adhésion de la Turquie à l'Union européenne, en même temps que la mise en cause de l'héritage de la colonisation, qui l'ont encouragée à revisiter cette histoire coloniale.
Publié le : mardi 1 janvier 2008
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EAN13 : 9782336283869
Nombre de pages : 351
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ALGÉRIENNE, JE SUIS

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L' Harmattan,

2007 75005 Paris

5-7, rue de l'Ecole polytechnique;

http://www.librairieharmattan.com diffusion. harmattan@wanadoo. harmattan 1@wanadoo.fr

fr

ISBN: 978-2-296-04864-5 EAN : 9782296048645

NICOLLE MORAND

ALGÉRIENNE, JE SUIS

L'Harmattan

À mes parents, Margot et Ruffin,
qui reposent dans le sable de Capbreton.

L'auteur remercie
MICHELINE HERMINE pour ses encouragements ainsi que pour sa relecture constants, du manuscrit, minutieuse

toutes celles et ceux, amis et proches, pour l'intérêt affectueux qu'ils ont porté à ce projet jusqu'à son aboutissement,
JEAN-PIERRE

pour son soutien sans faille, ses critiques sans détour et sa maîtrise du système de préparation de document I5\TEX indispensable à la réalisation de ce livre.

Bonne nature et bon sens doivent toujours se rejoindre; L'erreur est humaine; le pardon, divin. Alexander Pope, Essai sur la critique, 1711.

Aux FABRE

«Raconte-moi Paul Adrien Clément.» Combien de fois, au cours de mon enfance et mon adolescence, m'adressai-je en ces termes à ma mère? Je n'ai jamais compté, mais une chose est certaine: chacune de mes demandes a fait naître une réponse et de toutes ces réponses, j'ai voulu faire un livre. J'y mêle intimement l'histoire de Paul Adrien Clément Fabre, mon arrière-grand-père arrivé en Algérie en 1851, aux souvenirs que je garde de mes jeunes années vécues à Hussein-Dey, entourée de mes parents et mes deux frères aînés. Des images du passé, je ne peux éluder l'histoire du pays jusqu'à la guerre d'indépendance. Comment a-t-on pu arriver à une telle issue? C'est la question que je me suis maintes fois posée et à laquelle je tente de répondre. Aussi, ai-je consulté ouvrages d'historiens, documents officiels, articles de journalistes et témoignages publiés sur la toile. Je cite, au long des pages, celles ou ceux qui m'ont le plus aidée à éclairer ma mémoire et à déchiffrer les causes des événements, les uns vécus par mes aïeux, les autres dont j'ai été témoin, enfouis au plus profond de ma mémoire. Mais, si l'évocation du passé est source d'un plaisir où se mêlent émotion et regrets, il forge surtout mes opinions sur l'actualité à laquelle je porte le plus vif intérêt. J'ai relu mes manuels d'histoire d'André Alba et les «Malet Isaac ». Ils sont les témoins du temps révolu de mes années d'études au lycée Delacroix à Alger, puis, de la vie de mes parents après leur retour en France. Mon père et ma mère les ont soigneusement conservés pendant des décennies et je les ai retrouvés, une fois mes parents disparus. Aussi, tout vieux et délabrés qu'ils soient, c'est avec affection que je les ai rouverts et les garde près de moi. De rares graffiti témoignent de quelques cours plus ennuyeux que d'autres! Les inscriptions sont discrètes, au

crayon à papier, presque effacées, un cœur, un prénom, quelquefois un commentaire historique. Pourtant l'avertissement, précédant le chapitre premier, conclut: «L'histoire à l'école doit être un jeu pour l'esprit, non pas un instrument de torture.» Les termes employés témoignent eux aussi d'une époque! Ce même manuel, avant d'être le mien, a appartenu à Mohamed Z. . . Le nom est illisible. Un autre porte le cachet du président de l'Association des élèves, anciens élèves et amis de l'école Jules Ferry de la ville d'Hussein-Dey. Aussi, ai-je le sentiment qu'ils seront un soutien précieux à mon moral, quelque peu hésitant à se lancer dans l'aventure d'écrire. Au commencement, j'ai vécu l'expérience comme la rédaction plus ou moins étayée d'un dernier devoir d'école, qu'une fois encore, ma mère allait accompagner de ses paroles bienveillantes. Puis au fil des jours, de ce rendez-vous quotidien je n'ai pu me passer, et j'ai lu encore, j'ai écrit, j'ai raturé et j'ai recommencé! Alors, je rêve que la réalité dépasse la fiction, ce qui fait naître en moi une inquiétude certaine. Dans les pages qui vont suivre, réussiraije à conquérir le cœur des descendants des Fabre? Est-ce une chimère d'espérer réunir en pensée, les Fabre d'Algérie et les Fabre d'ailleurs, ou mieux encore, tous celles et ceux qui adhéreront à leur histoire! Parmi eux, j'en connais déjà un et cela me rassure. Il peut vous réciter «par cœur» les événements décrits, les histoires de famille, les fortunes diverses. Jean-pierre les a appris, par bribes et dans le désordre, au long de notre vie commune, au cours de nos discussions, ou simplement au hasard d'une rencontre, avec une odeur, un goût, une mélodie et encore hier, un paysage qui me rappelle. . . et que je lui raconte.

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ARCOLE

Lorsqu'en 1830, la France débarque en Algérie, le Nord de l'Afrique sous domination ottomane depuis la fin du xve siècle.

est

Tout a commencé avec un certain Barberousse vers 1520! Qui est-il? KhaÏr ed-Din, que ses compagnons d'armes surnommeront Barberousse pour sa barbe qu'il teint au henné, est l'un des quatre fils d'un potier de l'île turque de Mytilène. Tous convertis à l'islam, ils commencent par exercer le métier de corsaire en Méditerranée. Malgré les dangers certains, il est plus lucratif de s'adonner à ce sport que de pétrir la glaise! Les années passant, les quatre corsaires se transforment en redoutables guerriers et conquièrent une partie du Maghreb. Mais trois d'entre eux périssent et en 1518, seul survivant, Barberousse fait hommage de cette conquête au sultan, Selim 1er, auquel succédera le plus glorieux des sultans ottomans, Soliman le Magnifique. Alger et la côte du Maghreb passent ainsi sous l'autorité de l'empire ottoman. Quant à notre Barberousse, en 1536, il s'en va à Constantinople couler une retraite paisible jusqu'à sa mort en 1546. J'ai quelque honte à l'avouer, Barberousse est resté, jusqu'à ce que j'étudie en 4e le règne de Soliman le Magnifique, le nom de la prison d'Alger! Je ne plaisante pas!
«À bien des égards, ce KhaÏr ed-Din, dit" Barberousse", se présente en premier bâtisseur de l'Algérie moderne. . . Aujourd'hui pourtant, son action est bien mal reconnue. .. Seule à Alger le nom d'une prison perpétue son souvenir 1. »
Ip. MONTAGNON,l'Histoire de l'Algérie de l'origine à nos jours, ouvr. cité, p.l03.

C'est un fait que j'ai toujours entendu les Français d'Algérie parler ou plutôt, devrais-je dire, caricaturer cette occupation turque, retenant essentiellement de la Régence d'Alger la course en Méditerranée. Alger, la cité barbaresque, ne devait sa fortune qu'aux corsaires renégats à sa solde qui écumaient la mer, ramenant dans les geôles du Turc de malheureux captifs, et surtout des captifs chrétiens, maltraités, corvéables à merci, peu coûteux ou encore vendus! Sans doute y avait-il du vrai dans leurs propos, mais si la course a sévi, accompagnée de son lot de misères, la Régence d'Alger, du XVIe siècle au début du XIXe, ne peut être réduite qu'à cela. On ne peut oublier qu'elle est organisée, qu'elle dispose d'une administration et entretient des activités commerciales avec des négociants, livournais, génois, marseillais. D'ailleurs, depuis Napoléon, n'est-elle pas le grenier à blé de la France?

A ujourd 'hui, j'éprouve

pour Barberousse

une affection particulière, moins pour l'individu que pour le souvenir auquel je l'associe. .. Sept heures trente, je suis avec mon amie Claude dans le bus des CFRA - Chemins de fer sur routes d'Algérie bien rempli pour ne pas dire bondé, comme c'est le plus souvent le cas. Il nous conduit de la rue de Constantine à Hussein-Dey au pied de la rue Charras à Alger. Reste encore à gravir cette rue très pentue pour accéder à la rue Michelet et enfin au lycée Delacroix. Dans le bus donc, sachant que la «compo» d'histoire porterait sur le règne de Soliman le Magnifique, nous nous interrogeons mutuellement dans le but de compléter nos connaissances. Claude est intarissable à propos de la guerre contre les Autrichiens et du «camp du drap d'or ». J'en suis estomaquée! D'où viennent ces sources? Pas du manuel d'histoire, je possède le même et je l'ai étudié! Il faudra que je lui pose la question, me dis-je en descendant du bus. Mais, une fois la «compo» terminée, j'oublie les Autrichiens, Vienne et Soliman. . . Des décennies plus tard, l'ouvrage Soliman le Magnifique me ramène vers Claude:
«Comme l'automne approchait, Soliman donna l'ordre de se diriger sans délai vers Vienne. .. Son camp était installé près du village de Semmering. Des colonnes à chapiteaux dorés entouraient sa tente à l'extérieur et du drap d'or en garnissait l'intérieur 2. . . »

2 A. CLOT, Soliman

le Magnifique,

Fayard,

1983, p.95.

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Quels motifs poussent

la France à attaquer Alger en 1830?

Le Maghreb central est sous domination turque depuis trois siècles! On peut s'interroger sur les raisons qui font supporter aux populations une si longue occupation. Il est vrai qu'elles sont dispersées, rurales et peu sensibles à une présence étrangère qui se limite essentiellement à la côte du Maghreb. Par ailleurs, les impôts payés par les tribus soumises restent longtemps supportables. Enfin et surtout, l'occupant pratique la même religion, l'islam 3, qui est le seul lien véritable entre les habitants, à l'exception évidemment de la communauté juive. Au cours des occupations successives, y comprise celle de la Turquie, les tribus, nomades ou sédentaires, citadines ou rurales, ne se sont jamais unies durablement contre l'envahisseur. Chaque conquérant a toujours été chassé par celui qui lui a succédé. La présence turque, loin de les faire se rallier entre elles, a pour conséquence la multiplication de sociétés aristocratiques ou religieuses, qui, sans être toujours ennemies, se jalousent cordialement! C'est ce pays, socialement et politiquement morcelé, que la France conquiert et colonise. L'imagerie populaire retient que le «coup d'éventail» du dey Hussein au consul de France Pierre Deval en a été la cause. Il est vrai qu'en 1827, au cours de tractations entre Hussein et la France représentée par Deval, à propos de fournitures de blé livrées par la Régence d'Alger et dont la liquidation des créances traînait depuis 1798, le dey avait frappé Deval de son chasse-mouches. L'incident aurait pu ne pas avoir de suites! Mais la France outragée demande des excuses. . . Le dey refuse. Les événements s'enchaînent. La France décide du blocus d'Alger; le dey ordonne la destruction des comptoirs français situés dans l'est du pays. En 1829, le navire de La Bretonnière, commandant de l'escadre française, envoyé pour une tentative de négociation auprès d'Hussein, est accueilli par une canonnade des batteries turques. Cette fois, il faut venger l'affront! En réalité, Polignac, alors président du Conseil et fort impopulaire «cherche un succès militaire pour faire accepter sa politique de réaction 4 » et finit par convaincre Charles X de lancer l'expédition d'Alger.
3L'islam arrive en Algérie avec les conquérants arabes, venus d'Orient. Repoussés une première fois par les Berbères en 682, ils réussissent, au début du VIlle siècle, à occuper l'ensemble du Maghreb qui se convertit à la religion musulmane. L'arabisation se poursuit et l'Algérie connaît une civilisation raffinée entre les XIe et XIIIe siècles. Mais la dislocation politique du Maghreb va aller s'accentuant et entraîner la domination des Turcs à partir du XVIe siècle. 4A. ALBA, J. ISAAC, A. BONIFACIO,Cours d'histoire Malet-Isaac, ouvr. cité, p. 221.
13

Le 5 juillet 1830, la ville d'Alger est prise. Quelques jours plus tard, en France, «Les trois Glorieuses », 27, 28 et 29 juillet, provoquent la chute de Charles X, l'avènement de Louis-Philippe et de la Monarchie de Juillet. Dans leur héritage, l'Algérie! S'en réjouissent-ils? Apparemment non.
«Le gouvernement de Louis-Philippe a continué et achevé la conquête de l'Algérie. TI l'a achevée parce qu'elle était commencée et qu'il était pris dans l'engrenage; parce qu'il n'a pas pu trouver de demi-mesure satisfaisante; parce que le roi avait du sens politique, mais sans l'appui de l'opinion indifférente et même hostile. .. Ce fut une conquête à contre-cœur, par àcoups, sans plan préconçu, avec des alternatives de découragement et de recuI5.»

Alger abrite déjà une mosaïque de communautés Elles seront toujours présentes au cours de ma jeunesse, contribuant sans nul doute à façonner, tout comme l'école et ma famille, mes points de vue et ma vision des choses. Ainsi Nicole, une autre condisciple du lycée Delacroix, est juive. Nous sommes suffisamment amies pour échanger quelques confidences. Elle m'apprend que sa famille a dû émigrer de Tétouan. Tétouan? Je sais bien que c'est au Maroc, mais je me demande pour quelles raisons sa famille a dû en partir. Je pressens une histoire douloureuse que j'ai ignorée jusqu'à cette conversation. Mais, mon amie ne m'en dit pas davantage et je m'interdis de la questionner sur le passé de sa famille. De retour chez mes parents, j'interroge ma mère. En bonne institutrice, toujours prête à compléter la culture de sa fille, elle m'explique: «Comme d'autres familles juives, la sienne a dû fuir l'Espagne et l'inquisition à la fin du xve siècle. Cela tu l'as appris dans ton cours d'histoire. Nombreux sont ceux qui ont traversé la mer et se sont installés au Maroc, notamment à Tétouan. Mais, en 1808, le sultan du Maroc décide l'expulsion de tous les juifs de Tétouan, les contraignant à un nouveau départ. C'est ainsi que beaucoup viennent se fixer à Oran et d'autres à Alger. Cela a dû être le cas des ancêtres de Nicole.» De temps en temps, transgressant l'autorité familiale qui veut que je rentre à la maison dès les cours au lycée finis, je me rends avec Nicole au magasin de ses parents, rue Bab Azoun à Alger. Quel régal, cette escapade! À l'arrière des arcades qui bordent la chaussée se niche le magasin!
5M.E.F.GAUTIER, L'évolution naire de l'Algérie, ouvr. cité, p. 6. de l'Algérie de 1830 à 1930, Cahier III du Cente-

14

Son seuil franchi, je suis surprise par l'atmosphère: une clarté diffuse, des bruits feutrés. . . Alors commence pour moi une visite émerveillée de cette caverne d'Ali Baba, débordante d'articles artisanaux: des tapis de laine de Tlemcen et du Djebel-Amour, à points noués; des tapis tissés en poil de chèvre et laine; des tentures, des housses de coussins, des couvertures, dans un concert de couleurs, du rouge vif, du vert tendre, des bleus ardents, et aussi de belles colorations naturelles, le blanc, le beige, le marron. A peine, mes yeux s'attachent-ils aux détails d'un tapis qu'un plateau ciselé de cuivre rouge accroche mon regard. Je voudrais posséder un de ces bijoux de Kabylie, un bracelet de bras, ou une bague ou un collier, ou une broche, tous fabriqués dans un lame d'argent, cloisonnée de fils, sertie de pierres ou émaillée dans des tons de bleu foncé, vert, jaune. Je chuchote à mon amie, «si j'osais, je porterais un bracelet de cheville. . .» J'admire la maroquinerie en provenance de Médéa, les sacs à main ou de voyage, les sacoches, les ceintures, certains finement brodés d'arabesques. J'y songe encore dans le bus qui me ramène à Hussein-Dey. Un autre magasin, où depuis mon enfance je me rends avec plaisir, est une mercerie tenue par un mzabite. Sous les Turcs déjà, les mzabites laissaient leur famille à Gardhaïa pour tenir dans le Nord commerce d'épicerie ou de mercerie. «Nicolle, va m'acheter du fil et des boutons

chez le mozabite»

-

ma mère dit mozabite et non mzabite

lequel est

le mercier le plus proche de chez nous. Voyez-vous, ma mère distingue le mercier, mozabite, d'un ami de mon père, appelé le «père Tigre» qui, me dit-elle, est kabyle. Mais les Européens, le plus souvent et dans la vie courante, désignent les indigènes musulmans par «les Arabes ». La commande maternelle n'a pas besoin d'être passée deux fois. Adolescente, c'est l'occasion d'une sortie que j'espère pouvoir faire en compagnie de Colette, Annie, Michèle ou Jacqueline. J'enfile en vitesse mes sandales, des spartiates quand elles sont à la mode, passe chercher une ou deux copines, et nous voilà, tchatchant allègrement, rue Boensch, puis rue de Constantine jusqu'à la mercerie. Nous gravissons les trois marches bordées de deux vitrines où sont exposés pelotes de laine, écheveaux multicolores de coton, napperons à broder. . . C'est dans ce magasin, qu'écolière à l'école primaire Victor Hugo, j'achetais chaque année le napperon que j'offrais à ma mère, à l'occasion de la fête des mères. Je le brodais à l'école, après la récréation de l'après-midi. Était-ce un délassement plus qu'un nouveau travail en cette fin de journée? Je n'en suis pas convaincue, étant donné le soin que mes camarades et moi-même accordions à notre broderie sous l'œil attentif de notre maîtresse, laquelle simultanément nous faisait la lecture. Ainsi, en CM2, grâce à une institutrice 15

mademoiselle Sinard lectrice de talent, j'écoutais avec un bonheur chaque jour renouvelé, Le Merveilleux Voyage de Nils Holgersson à travers la Suède de Selma Lager16f. D'autres souvenirs d'enfance m'attachent encore à cette mercerie où rien ne traîne, où tout est parfaitement rangé dans les tiroirs qui grimpent le long des murs, du sol jusqu'au plafond, et devant lesquels se dressent les comptoirs de bois. Gosse, profitant de ce que le commerçant a le dos tourné et monte sur son échelle de bois pour accéder aux tiroirs supérieurs, je passe mes doigts sous les robinets d'étain des trois bonbonnes en verre transparent, posées sur l'un des comptoirs. Je récupère ainsi une goutte des trois eaux de Cologne, différentes par la couleur et le parfum, que je respire avec délectation! Aujourd'hui, pour retrouver un peu de cette ambiance, je vais faire un tour dans le quartier de la «goutte d'or» à Paris ou plus loin, récemment, dans les échoppes de Maddaba en Jordanie. . . Alger, sous les Turcs, est encore peuplée de Kabyles venus y chercher du travail, de Koulouglis descendants de Turcs et de femmes indigènes, de Morisques, musulmans d'Espagne. Convertis au catholicisme, le plus souvent par la contrainte sur l'ordre d'Isabelle La Catholique, mais révoltés à la fin du XVIe siècle, ils ont été chassés d'Espagne au début du XVIIe siècle.

« Paul Adrien Clément Fabre, je vous proclame maire d'Arcole»

Arcole? Je devine à vos yeux, soudain ronds comme des billes, votre interrogation! S'agit-il d'Arcole en Vénétie, où, le 17 novembre 1796, Bonaparte remporta la victoire sur l'armée autrichienne? Déjà votre esprit se fait son cinéma. C'est la campagne d'Italie conduite par Bonaparte. L'un de ses jeunes soldats, un aïeul de la famille Fabre, tombe amoureux d'une jolie vénitienne, déserte, épouse sa belle, fait souche et l'un de ses descendants devient, cent ans plus tard, premier magistrat de la ville, donc d'Arcole. Après tout, c'est plausible à défaut d'être vrai. J'ajoute au demeurant que, chez les Fabre, on ne déserte pas! Arcole serait-il un village niché dans une province française, mais si loin de Paris, si tranquille, sans histoires, que personne, en dehors de ses habitants et des villageois alentours, n'en connaîtrait l'existence? Non, pas du tout! Dans quel pays se situe donc Arcole? Dans ce pays sans nom, quand la France y arrive, ou plus exactement, ce pays dont le nom a changé au 16

gré des invasions. Le plus ancien connu est celui de Lybie. Mais il s'est appelé aussi: Numidie, Ifriqyia, Djezira el-Maghreb, Berbérie, Régence d'Alger, Possessions françaises d'Afrique du Nord depuis 1830 et enfin, Algérie! C'est en effet, le 14 octobre 1839, que Soult Nicolas Jean de Dieu, duc de Dalmatie, président du Conseil, sous le roi Louis-Philippe, écrit au comte Valée Sylvain Charles, maréchal de France et gouverneur en place depuis 1837 :
«Le pays occupé par les Français dans le Nord de l'Afrique sera à l'avenir désigné sous le nom d'Algérie 6. »

La France débaptise alors sans complexe des villages anciens et baptise les nouveaux de noms puisés, les uns dans son glorieux passé militaire
-

Castiglione, Rivoli, Marengo ou encore Jemmapes, Valmy, Palestro et bien sûr, Arcole -, les autres parmi ses hommes illustres - Bizot, Aumale,
Margueritte ou Pasteur 7 ! Un pédagogue un peu «déjanté» aurait pu imaginer un manuel d'histoire où les lycéennes et lycéens de l'Algérie française auraient appris l'histoire de France au travers des noms des villes et villages d'Algérie! Je plaisante évidemment et il est facile aujourd'hui d'ironiser sur les choix de la France. Il arrive aussi que le nom d'un village relève d'un belle histoire. Ainsi,

dans les années 1850, des gens originaires de Haute-Saône

-

certains sont

des transportés politiques de 1848 participent activement à la création d'une colonie agricole qui devient un village. Juché sur un plateau, il domine les vallées de l'oued Hammam et l'oued Benian. Le jour de son inauguration, en présence d'un général, celui-ci déclare: «Je propose de désigner votre village par le nom d'un des deux oueds voisins, disons. . . Benian. Mon général, nous venons de Vesoul. Si nous choisissions de le nommer Vesoul?
-

D'accord, mais à Vesoul, on accole Benian.»

Le village s'appellera désormais Vesoul-Benian! J'ajoute en complément, qu'au cours de ma jeunesse à Hussein-Dey, mes parents parlent entre eux d'Aïn Temouchent, la ville natale de mon frère cadet, de Bou-Saada, où une amie de jeunesse de ma mère enseigne, du port d'EI-Affroun et encore de Sidi-bel-Abbès, Bir- Touta, Tizi-Ouzou, Sidi-Moussa.
6

7cf. carte cité, p.l44.

J. MARSEILLE, France et Algérie, journal d'une passion, OUVT. ité, p.29. c
p.18, extraite de : J. BAYLÉ, Quand l'Algérie devenait française, OUVT.

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Villages de la colonisation 1871-1880 19

Chaque matin, j'entends le service météo de «Radio Alger» annoncer : «Températures relevées à Laghouat, El-Goléa, Ouargla...» Ces noms-là, que je sache, n'appartiennent pas au patrimoine de la France lorsqu'elle colonise l'Algérie! Si je les ai choisis, c'est qu'ils sont aujourd'hui pour la plupart connus. En revanche, quel Français a seulement entendu citer les noms d'Hammam-bou-Hadjar ou d'Assi-bou-Nif, deux villages qui prennent naissance entre 1871 et 18808? Pourtant, je vous l'assure, vous pourriez tout savoir à propos d'Assi-bou-Nif! En effet, en 1909, son curé de l'époque, qui ne manquait ni de culture ni d'humour, en rédigeait une étude «religieuse et historique », selon ses propres termes. En voici l'introduction:
«Heureux les peuples qui n'ont pas d'histoire, a prétendu je ne sais quel penseur. Si la sentence est encore vraie pour les villages, Assi-bou-Nif doit jouir d'un bonheur à peu près parfait. D'autres centres ont été inaugurés solennellement avec le concours d'autorités officielles: celui-ci est né modestement, humblement. Certains ont grandi à la mode américaine, Assi-bou-Nif est resté un tout petit village. Des communes ont donné le jour à quelque notoriété algérienne, si les guerriers d' Assi- bou- Nif ne tarissaient pas ou ne tarissent pas sur leurs faits d'armes, l'histoire n'a retenu le nom d'aucun d'eux; il n'est pas rare dans les plaines de l'Oranais de voir la monotonie du paysage soudainement rompue par l'apparition d'une blanche koubba, tombeau de quelque illustre indigène, même la traditionnelle koubba fait défaut à Assi-bou-Nif. Ses voisins, à l'ouest et au nord, ont reçu des noms retentissants Arcole, Fleurus, Assi-bou-Nif a failli hériter d'un nom plus pacifique, Sully. Labourage et pâturage étant les deux mamelles d'Assi-bou-Nif, jamais désignation ne parut mieux choisie. Le gouvernement la laissa entrevoir, puis la retira et Assi-bou-Nif resta Assi-bou-Nif, "le puits du père des nez" disent nos arabisants à tort ou à raison je ne sais. La nature envers nous s'est montrée bien injuste. En essayant de faire la monographie historique et religieuse d'Assi-bou-Nif, nous n'avons rien de bien remarquable à dire, c'est l'histoire de cent autres villages d'Algérie, ce qui prouve d'une nouvelle manière que l'histoire est un perpétuel recommencement 9. »

Ce curé, vous l'avez noté, est un «Fabre»! Quand on sait que les « Fabre» sont presque tous restés fidèles à Oran et sa région, on peut penser qu'il a sa place dans l'arbre généalogique de la famille! Cela reste à vérifier.

8cf. carte p. 19, Ibid., p.333. 9p. FABRE, Monographie d'Assi-bou-Nif, 20

1909, membres.lycos.frfcorbierafabnf

De nos jours, Jemmapes s'appelle Azzaba, Palestro est devenu Lakdaria, Bizot porte le nom de Didouche Mourad 10, 1Vlaison-Carrée, ma ville natale, c'est El Harrach, Arcole, c'est Bir-el-Djir, commune d'Essania. Les noms changent, les hommes passent, demeure l'Histoire, versée au patrimoine de tous ceux qui l'ont faite. Le village d'Arcole, situé à deux pas d'Oran, est créé par la France entre 1848 et 1851. L'année 1880 marque son histoire. Les Européens y sont en nombre suffisant pour qu'il soit déclaré «commune de plein exercice », avec un conseil municipal élu et un maire nommé par le gouverneur Il . Le premier maire est Paul Adrien Clément Fabre. C'est mon arrièregrand-père. Quel chemin parcouru depuis son Tarn natal, depuis Sémalens, le village qui l'a vu naître le 20 avril 1831 !

lOChef de wilaya, mort au combat en 1955. Il Depuis un décret de 1866, les conseillers municipaux les adjoints, choisis parmi les notables, restent nommés

sont élus, mais les maires et par le gouverneur (arrêté du

1cr septembre 1834). 21

LE DÉPART

Sémalens, situé dans le département actuel du Tarn, est le berceau de la famille Fabre. C'est ma cousine Nelly qui en a construit l'arbre généalogique, en remontant jusqu'en 1793, année au cours de laquelle Augustin Joseph voit le jour. . . tandis que Louis XVI est guillotiné! Augustin Joseph est à peine âgé de dix ans quand Bonaparte est proclamé empereur des Français. Si sa jeunesse est imprégnée de l'épopée napoléonienne, elle l'est encore davantage du combat de ses parents contre la misère. Que d'espoirs déçus depuis sa naissance! Pourtant, avant 1810, plusieurs récoltes exceptionnelles leur avaient permis de gagner quelque argent. Oh, pas une fortune! Néanmoins, ils avaient pu acheter de la terre. Alors, ils avaient rêvé d'une ferme. Mais en 1811 sévit une nouvelle disette! Les rêves sont finis et pour pouvoir survivre, les «Fabre» doivent vendre leur terre. Quand le 18 juin 1815, la défaite de Waterloo sonne le glas de l'Empire et que Louis XVIII est rétabli sur le trône, Augustin Joseph se demande ce qu'il peut bien espérer de ce roi. Quand il prend femme quelques années plus tard, il n'a toujours pas un sou vaillant. Pour toute fortune, il a ses bras et sa santé. Homme infatigable, il commence comme ouvrier agricole et le reste pendant plusieurs années. Repéré pour sa force, son courage et un bon sens certain, il devient métayer, et enfin, il n'avait jamais osé l'espérer, propriétaire d'une modeste ferme, entourée de terres suffisantes pour faire vivre sa famille. Il y plante de la vigne, elle prospère et sa famille aussi. En effet, sa femme lui donne six beaux garçons. Hélas! le malheur frappe à nouveau en 1851 sous la forme d'une sécheresse qui ravage la vigne. Augustin Joseph, effondré par cette catastrophe, réunit ses fils et s'adresse à eux avec gravité.

«Jusqu'à présent, les ressources de la ferme étaient suffisantes pour nous faire vivre. Nous avons même connu certaines années exceptionnelles quand notre vigne a produit en quantité des raisins de qualité. Nous avons pu améliorer notre matériel, nous agrandir, mais notre propriété est restée limitée. Je suis très inquiet pour l'avenir. Comment nos terres pourront-elles tous nous nourrir, une fois que vous aurez pris femme et que des enfants naîtront? Quant à la vigne, aujourd'hui, nous n'en avons même plus! Je ne vois qu'une solution: il faut que plusieurs d'entre vous quittent la ferme, peut-être le pays. Un seul, voire deux d'entre vous, resteront avec moi. J'ai entendu dire que la France recrute des volontaires pour s'installer en Algérie. Rendez-vous compte, elle donne aux arrivants des terres gratuitement. Vous devez y réfléchir. C'est peut-être notre salut à tous! » Les fils envisagent avec sérieux cette possibilité. Les plus intéressés sont Pierre Louis et Paul Adrien Clément. Ce dernier, âgé de vingt ans, est le quatrième des six enfants du couple Fabre. Bien bâti comme son père, Paul Adrien Clément a fière allure. D'ailleurs, il plait aux filles et le sait. S'il en tire quelque fierté, il se garde bien d'en faire état devant son père qui croule sous les travaux de la ferme. «Ah qu'elles sont jolies les filles de mon pays! » chante Paul Adrien Clément en pensant à Marie Amélie! Il a songé un temps à l'épouser, mais il a confusément senti que par ce mariage il reproduirait la vie de ses grands-parents et celle de ses parents, ici à Sémalens, et à cela il n'a pu se résoudre. Aussi, n'at-il jamais parlé de mariage à Marie Amélie. Si depuis des années, aux côtés de son père et ses frères, avec courage, avec constance, il s'échine dans les champs et «trime» dans la vigne pour la garder belle, robuste et productive, il n'en n'est pas moins fougueux, impulsif et secrètement ambitieux. Paul Adrien Clément se remémore les paroles d'Augustin Joseph et ses pensées défilent: «Les revenus de la ferme ont de tout temps été trop modestes. Notre père a oublié de dire que c'est moi qui les ai bien souvent complétés par de l'argent gagné en aidant le maréchal-ferrant ou le bourrelier de Castres qui me confie régulièrement du travail. .. Mais l'Algérie, j'en connais quoi? Rien ou si peu de choses apprises par des militaires, clients du bourrelier. Ils parlent souvent du général Bugeaud et chantent à tue-tête: " As-tu vu la casquette, la casquette, as-tu vu la casquette du père Bugeaud? Elle est faite la casquette, la casquette, elle est faite avec du poil de chameau". Ils disent aussi que Bugeaud a intensifié la colonisation et que les immigrants volontaires ne sont pas que des Français. Il y aurait un grand nombre d'Espagnols, d'Italiens. . .

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Ils ont parlé de Mahonnais, me semble-t-il, et d'immigrants français déportés en Algérie après juin 1848. . . »

politiques

Tout cela est bien confus dans l'esprit du jeune Paul Adrien Clément et pourtant, sa décision, ill' a prise dès l'instant où son père s'est tu. Il le sait depuis toujours! Sa vie n'est pas à Sémalens. Son destin se forgera là-bas en Algérie, hors de son pays natal où depuis plus de deux générations la famille Fabre subit les crises politiques, les guerres et la pauvreté. «Il faut partir» a dit le père, eh bien oui, il partira. Même sa tendre Marie Amélie ne pourra le retenir. C'est par un matin d'octobre 1851 que Paul Adrien Clément quitte la ferme familiale, accompagné de son frère Pierre Louis et d'Eugène, un oncle prêtre plus âgé. Un dernier regard en arrière, un ultime geste de la main et les voilà nos trois Fabre, chacun avec son maigre bagage pour ne pas dire les mains vides, par monts et par vaux, par les chemins et les routes, le plus souvent à pied, animés d'un courage sans limite et de l'espoir insensé d'un bonheur à venir, qui marchent vers Marseille, ultime étape de leur périple sur le sol de France. C'est sur un voilier, plus précisément, une goélette, que nos trois immigrants vers l'Algérie vont traverser la mer Méditerranée, de Marseille à Oran. «Une goélette?» vous interrogez-vous. Mais oui, en 1851, la marine française compte encore des bateaux à voiles, même si les vapeurs ont déjà fait leur apparition. D'ailleurs, les voiliers vont résister longtemps à la concurrence de la vapeur et il faudra attendre la fin du XIXe siècle pour que la flotte française ne compte plus que des vapeurs 1. Pourtant, en 1829, une société pour la navigation de bateaux à vapeur en Méditerranée a été créée. Mais, les préjugés à l'encontre de ces bateaux sont si tenaces qu'en 1846 on les appelle toujours «les cratères ambulants ». La raison de cette appellation serait que Le Scipion, un bateau à vapeur et à roues qui effectuait son premier voyage de retour Alger-Marseille, suite à l'explosion de sa chaudière, ne put rentrer à Toulon que remorqué, quelle avanie, par un voilier! Aussi, tiennent bon les voiles! En 1852, Louis Arnaud et Tou ache- Frères fondent la Compagnie de Navigation Mixte et leur premier navire, le «Du Tramblay», est à hélice et à voiles. On ne sait jamais! En 1853, il est encore prévu des lignes régulières de paquebots à voiles pour l'Algérie. Pourtant, les voiliers vont être peu à peu «largués », et dès 1900, plus aucun bateau de ce type n'assurera de liaison entre les deux rives de la Méditerranée.
1

R. DORMOY, Les Transports
avec l'Algérie, extrait

maritimes
de la Revue

à Alger,
du gamt,

en Algérie.
n° 76.

Premières

Liaisons

maritimes

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La goélette est à quai. Paul Adrien fait un pas sur la passerelle de bois jetée entre le quai et le pont du voilier, soudain submergé par une indicible angoisse qu'il n'a connue à aucun moment depuis sa décision de partir pour l'Algérie. Agrippé au cordage qui borde l'étroit plancher de bois, il ferme les yeux pour se rappeler, l'espace d'un instant, Sémalens, sa maison, ses parents, ses frères, ses amis, Marie Amélie avec ses grands yeux noirs et ses cheveux bouclés... Je quitte tout, pense t-il, tout ce que j'ai aimé, tout ce qui a été ma vie jusqu'à ce jour. Les reverrai-je un jour? Les questions se bousculent dans sa jeune tête. Soudain désemparé, il crie vers son frère et son oncle: «Serons-nous capables d'affronter une nouvelle existence dans cette terre où tout nous est inconnu?» Comment, en cet instant, aurait-il pu se douter que cent trente années plus tard, sur les quais lourds de soleil d'Alger ou d'Oran, ses descendants connaîtraient la même désespérance à l'heure du retour vers la mère patrie? Déjà la ville s'éloigne. Que ce soit ce jour-là à Marseille ou plus tard à Alger, surtout pour les plus humbles, la détresse est semblable et les cris sont les mêmes: «Adieu tous mes parents et mes amis d'enfance! Adieu la ville de mes jeunes années! Quand nous reverrons-nous et nous reverrons-nous?»
Portés disparus

La famille Fabre est inquiète et l'atmosphère à la ferme est pesante. Chacun vaque à ses occupations, tentant en vain de masquer son angoisse et épiant à la dérobée, chez l'autre, des indices d'anxiété. On est sans nouvelle de Paul Adrien Clément, de son frère et de leur oncle, depuis leur passage à Marseille, au début du mois de novembre. C'est par un matin gris de décembre, quelques jours avant Noël, que la terrible nouvelle tombe. Les gendarmes, arrivés de bonne heure à la ferme, font part aux parents Fabre et à leurs quatre garçons restés à Sémalens, du rapport de leurs collègues de Marseille. Il est formel: «Une goélette, transportant des immigrants vers l'Algérie et faisant route vers Oran, a sombré corps et biens en Méditerranée. Aucun survivant. Trois hommes du nom de Fabre, Paul Adrien Clément, Pierre Louis et Eugène, originaires de Sémalens, sont portés disparus. » La mère, au désespoir, se reproche de ne pas les avoir retenus. Le père, submergé par la culpabilité, se répète: «C'est moi qui les ai poussés à quitter le pays, c'est moi qui leur ai parlé de l'Algérie. J'ai tué mes deux enfants et mon frère.» Seuls les quatre autres fils espèrent un miracle et répètent à leurs parents anéantis: «Costauds comme ils sont, ils ont 26

pu s'accrocher à des planches, à des madriers flottants de la goélette qui sombre. Un bateau a pu les voir et les recueillir. Attendons encore. De bonnes nouvelles vont arriver.» Et les jours se succèdent. Je sens peser sur moi votre regard irrité. Comment? Paul Adrien Clément, né à Sémalens, mon arrière-grand-père, maire d'Arcole en Algérie, tout cela ne serait que pure invention de ma part, j'aurais raconté un « tchaleffe 2» depuis le début de mon histoire! Mais non, mais non, je vous l'assure: ma mère est une Fabre, Marguerite - Margot pour la famille son père est Louis Fabre et l'installation des Fabre en Algérie remonte aux années 1850. Où est la vérité? Que s'est-il réellement passé? Vous n'êtes pas les premiers à être confrontés à ce dilemme! Mes propres fils et leur cousine doivent se rappeler le remue-méninges jubilataire auquel ils se sont livrés, après que je leur ai rapporté cette affaire. Ils sont alors jeunes adolescents et nous prenons nos vacances d'été à Capbreton, à la villa «Mon Drette ». C'est une vaste demeure ancienne, bâtie dans un parc, planté de pins majestueux qui dominent chêneslièges tortueux, mimosas exubérants et lauriers-sauce odorants. Bâtisse et parc ont tous deux subi les outrages du temps, mais ils gardent un tel charme que, malgré «un confort rustique », selon l'expression de mon frère, vivre le mois d'août à «Mon Drette» nous offre un plaisir chaque année renouvelé. Le café qui suit le repas de midi devient un rituel dans ce lieu délicieux qu'est le jardin d'hiver. Depuis des lustres, celui-ci n'abrite plus aucune plante exotique. Il n'en demeure pas moins un endroit dont on tombe amoureux. Ses murs, tapissés de vert pâle, avec une large frise qui jouxte le plafond, portent quatre tableaux, dont chacun représente avec grâce une Saison. La cheminée «Art Déco» attire le regard autant que les portes qui ornent la façade et s'ouvrent sur le parc. Décorées de véritables vitraux aux motifs floraux dans des tons de pastel, ce sont de pures merveilles. C'est donc dans ce salon, sans nul doute propice au vagabondage de l'esprit, que la quatrième génération qui suit celle de Paul Adrien Clément s'amuse à imaginer la suite de l'histoire de l'ancêtre. «Et si les quatre frères, restés à Sémalens, avaient raison. .. Les trois Fabre, jetés à la mer, réussissent à s'agripper par exemple au mat, dernier vestige flottant de l'épave, et sont secourus par un autre bateau. . .» À «Mon Drette », l'imagination va bon train, entraînant nos enfants dans des suppositions des plus rocambolesques. «Et si, assassinés à Marseille, les auteurs du crime avaient usurpé leur identité!» Et vous qui venez d'ap2 Tchaleffe : mensonge.

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prendre le début de l'histoire, en avez-vous deviné le fin mot? Le voici: les Fabre ont tout simplement raté le départ de la fameuse goélette sur laquelle ils étaient inscrits comme passagers. Mais pour quelle raison? Nouveau mystère! J'en lève tout de suite le voile! Nos voyageurs ont rejoint Marseille en fin d'après-midi. Fatigués et las de leurs longues journées de marche, ils sont allés se restaurer dans une taverne. La femme qui les regarde s'installer est belle, gracieuse, le teint légèrement basané. Sa longue robe rouge à volants, au décolleté profond, laisse découvrir des seins qui invitent à la caresse. C'est Esméralda incarnée par «Gina », dans une version de Notre-Dame de Paris que, dans ma jeunesse, j'ai vue à Hussein-Dey! Paul Adrien Clément est subjugué. Il songe un instant à Marie Amélie. . . puis se laisse tenter par la jeune lorette 3 ! Dans ses bras, il oublie le reste du monde et l'heure du départ! Son frère et son oncle, affolés de ne pas le revoir, se mettent à sa recherche. Le départ du bateau est alors le cadet de leur souci. Imaginez leurs retrouvailles, l'un penaud, les deux autres de méchante humeur, même Eugène le prêtre! Mais, le visage contrit de Paul Adrien Clément finit par avoir raison de leur hostilité. La traversée vers Oran, sur une goélette qui quitte Marseille, quelques jours plus tard, se déroule sans histoire. C'est seulement à la descente du bateau qu'ils apprennent le naufrage auquel ils ont échappé. Mais, ils sont enfin à bon port et doivent maintenant se «décarcasser ». Il ne vient à l'esprit d'aucun des trois qu'ils ont pu être portés disparus, puisqu'ils ne sont pas montés à bord de la goélette qui a sombré. A u commencement d'une nouvelle vie Eugène, reçu par l'évêque d'Oran, apprend sa nomination à Tlemcem. Il passe encore quelques jours à Oran, en compagnie du prêtre de la chapelle de Santa-Cruz, consacrée depuis le 9 mai 1850 par Mgr Pavy. Puis, il entreprend son voyage - cent quarante kilomètres en voiture à chevaux - pour rejoindre sa paroisse de Tlemcen. Après des démarches effectuées auprès des autorités françaises d'Oran, Pierre Louis reçoit une terre d'une dizaine d'hectares et une maison bâtie qui lui sont concédées, sans subvention, mais avec un titre de propriété qui l'autorise à hypothéquer ou vendre. En 1852, ce sont les dernières décisions de la France en matière de concession de terres en Algérie.
3« Lorette est un mot décent inventé pour exprimer l'état d'une fille ou la fille d'un état difficile à nommer, et que, dans sa pudeur, l'Académie française a négligé de définir, vu l'âge de ses quarante membres.» (Définition qu'en donnait Balzac, cité par Le Robert.) 28

Pierre Louis prend possession de son «domaine» dans la vallée du Chélif à l'est d'Oran, et se met au travail. Mais, comment disposer de ressources suffisantes pour, d'une part, pourvoir à son installation, d'autre part, acheter matériel et semailles? D'argent, il n'en a pas. Comment faire? C'est Paul Adrien Clément qui va trouver la solution à ce problème et assurer, au départ, le soutien financier de son frère. Paul Adrien Clément n'a pas quitté Oran. Il y côtoie des militaires avec lesquels le dialogue s'instaure facilement. En effet, vous vous souvenez qu'à Castres, il avait eu l'occasion de discuter avec des soldats qui avaient servi sous les ordres de Bugeaud. À Oran, les militaires s'étonnent de voir ce jeune homme, seul, et apparemment sans le sou. Alors, ils l'interrogent: «Que faisiez-vous en France? Êtes-vous venu en Algérie pour avoir une terre et la mettre en valeur? Pensez-vous à une autre activité que l'agriculture? » Paul Adrien Clément se rappelle son travail de sellerie et bourrellerie pour le commerçant de Castres et répond: « Je suis sellier bourrelier. - Justement, il n'yen a pas à Oran et l'armée en recherche. Si ça vous intéresse, présentez-vous à cette adresse. » Le sort en est jeté. À Oran, Paul Adrien Clément devient sellier bourrelier pour l'armée.

Les trois Fabre ont trouvé leur place et chacun se consacre sans relâche à son ouvrage. Le prêtre est débordé par ses activités, contraint

de se déplacer d'un village de colonisation à un autre

-

et ce n'est pas

une mince affaire à l'époque, quand on pense à l'état des routes et au confort plus que précaire des transports - pour dire la messe, baptiser les enfants ou pour soutenir le moral défaillant de nombre d'immigrants. Pour Pierre Louis, le démarrage de sa ferme est une nécessité absolue, vitale. Quant à Paul Adrien Clément, il veut une collaboration avec l'armée la plus rapide, la plus fructueuse et lucrative possible. Les trois hommes travaillent, travaillent toujours et encore, laissant leur famille sans nouvelle et reportant leur lettre toujours au lendemain. Les frères se disent: «L'oncle prêtre a l'écriture facile.» De son côté, l'oncle se rassure en pensant que des fils ne peuvent laisser leur mère et leur père sans nouvelle. 29

Les quatre fils Fabre, restés à Sémalens, n'en démordent pas. Ils n'arrivent pas à croire à la disparition de leurs deux frères et de leur oncle, et convainquent leurs parents d'entreprendre des recherches. C'est ainsi qu'un jour, à Oran, Paul Adrien Clément reçoit la visite des gendarmes. Après l'avoir vertement tancé, les gendarmes exigent qu'il écrive sur le champ à ses parents et par sécurité emportent la lettre pour la leur faire parvenir. Cette lettre, paraît-il, existe toujours. Qui des gendarmes ou de la famille la possède? Je l'ignore aujourd'hui. Ainsi, s'achève, l'installation bien réelle en Algérie de Paul Adrien Clément, de l'un de ses frères et de son oncle Eugène. C'est ma cousine Nelly qui m'a appris l'anecdote de Marseille, en émettant toutefois des doutes quant à son authenticité. À toutes les époques, on a aimé en Algérie raconter des histoires, agrémentées de détails croustillants, surtout lorsqu'il s'agissait de pimenter celles des aïeux. Qu'importe! Chacun choisira sa vérité! Quant à moi, il me plait d'imaginer que c'est par la grâce d'une femme, fût-elle de petite vertu, que mon arrière-grand-père Paul Adrien Clément a pu jeter son sac sur la terre africaine.

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LE FABULEUX DESTIN D'A. P.

De quelle race est-il donc cet arrière-grand-père qui entre si modestement dans sa vie d'adulte, quitte son Tarn natal à l'âge de vingt ans, pauvre comme Job, et quelques années plus tard connaît un destin prospère? Paul Adrien Clément, je l'ai présenté, ambitieux et passionné, mais sa fougue est tempérée par une intelligence, un flair et une appréciation sensée et juste des situations auxquelles il se trouve confronté. C'est cette perspicacité qui, dès les premiers jours passés à Oran, lui fait comprendre qu'il doit gagner de l'argent rapidement, pour lui bien sûr, mais aussi pour son frère. En effet, en l'absence de quelques fonds acquis dans des délais les plus brefs, l'exploitation concédée à son frère est vouée à l'échec. Pour venir en aide à Pierre Louis, Paul Adrien Clément est prêt à assumer n'importe quelle charge. L'offre des militaires est inespérée. Habile de ses mains, dynamique, Paul Adrien Clément sait très vite se faire apprécier de l'armée dont les besoins sont grands en harnais, selles, brides, bottes, sacoches. . . Il gagne «ses premiers sous ». Perfectionniste, mon arrière-grand-père s'applique en permanence à améliorer son savoirfaire, sans négliger pour autant de monnayer avantageusement son talent. Il acquiert ainsi une solide réputation. Les commandes succèdent aux commandes et sont source de revenus qui vont aller en augmentant au fil des mois et des années. Pour Pierre Louis, les cinq premières années dans sa concession sont harassantes et les plus critiques financièrement. Dix hectares à défricher à la pelle, à la pioche, à la bêche avec une brouette pour unique instrument mécanique! Un travail de Titan sous un soleil de plomb, avec pour son repos, une habitation, lui avait dit à Oran le fonctionnaire de l'administration. En réalité, il s'agit de quatre murs, montés sur un sol en terre battue et simplement recouverts d'un toit de tuiles. Quelle galère à nouveau! Mais Pierre Louis s'accroche et se bat, levé tôt, couché tard.

Ce qui est désormais, sa terre, produira un jour; la certitude qu'il en a frôle l'inconscience. Il est vrai que par rapport à d'autres «apprentis colons », il a quelques atouts dans son jeu. D'abord, comme la plupart des Fabre, une santé physique hors du commun lui permet d'échapper à la dysenterie et au paludisme qui sévissent dans le pays, peut-être moins sévères dans la plaine du Chélif où il vit que dans la plaine de la Mitidja. Ensuite, c'est un agriculteur qui connaît les travaux pénibles dans les champs, ce qui n'est pas le cas de tous les immigrants, loin s'en faut. Enfin, en bon paysan tarnais, doté d'un solide bon sens, il utilise ses compétences pour se lancer dans des cultures qu'il pratiquait déjà en France, le blé et la vigne, sur l'essentiel de ses dix hectares. Sur une petite étendue, il tente des orangers, plante quelques cultures maraîchères. Il élève également des volailles et deux ou trois moutons, uniquement pour sa consommation personnelle. Ce n'est pas un éleveur. Néanmoins, il faut commencer par investir, puis vivre en attendant que le blé pousse, que la vigne produise, en croisant les doigts pour qu'une sécheresse ou une invasion de sauterelles n'anéantisse pas tout en un rien de temps. C'est son frère qui avance ses premiers gains pour l'aménagement de la maison, l'achat des semences, la plantation de la vigne, celle des orangers. . . Paul Adrien Clément n'est pas venu en Algérie pour faire le sellier bourrelier et il n'a pas l'âme d'un citadin. C'est le destin qui a fait de lui un artisan et aujourd'hui où il gagne bien sa vie, il ne va pas s'en plaindre. Mais, il se souvient de Sémalens où il a toujours vécu en harmonie avec la terre, au gré des saisons. Arrivé en Algérie, il s'est en quelque sorte sacrifié pour son frère. Aussi, la ferme de Pierre Louis est un peu la sienne et lorsqu'il peut s'échapper de son atelier, il s'y rend autant pour apporter l'aide de ses bras que pour le bien-être qu'il ressent à faire fructifier une nature auparavant inculte. Son soutien financier, au cours des cinq premières années, reste essentiel et permet à Pierre Louis de ne pas faire appel à des usuriers, les organismes de crédit n'existant pratiquement pas en Algérie vers ces années-là. C'est un atout inouï! Juan Sintes, un Espagnol dont une partie des terres jouxtent les siennes, n'a pas malheureusement cette chance. Déjà marié et père de deux enfants, pour faire vivre sa famille en attente de ses premières récoltes, il se résigne à faire un emprunt à un usurier, espagnol lui aussi, prêt considéré comme une avance sur sa future récolte.

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La suite, on la devine: l'usurier lui achète la récolte à un prix dérisoire, l'enchaînant par un nouvel emprunt. Juan Sintes s'enlise davantage. Cela dure le temps de trois saisons. Après quoi, il n'a d'autre solution que celle de vendre sa ferme. Illettré, il s'engage comme manœuvre dans les travaux publics. Croyez-moi, les usuriers ne manquent pas et Juan Sintes n'est pas un cas exceptionnel en ces années 1850. Comment vit alors l'Algérie où la France est présente depuis vingt ans? Sa population a évolué. À côté des diverses communautés qui la peuplaient en 1830 1 et des premiers colons, des Français et des Européens, de plus en plus nombreux, sont venus s'y installer au cours de la décennie 1840. Le maréchal Bugeaud, nommé gouverneur de l'Algérie depuis le 22 février 1841, a quelque responsabilité dans cette immigration. Peuplement de la colonie et mise en valeur agricole, telles sont les perspectives qui animent son action et qui se soldent par un succès: la population européenne passe, en une décennie, de 28 000 à 109 000 individus et les colons ruraux de 1500 à 150002. Après son départ le 5 juin 1847, l'immigration stagne un temps puis repart après 1848. Cette fois, des condamnés politiques, ouvriers parisiens au chômage qui se joignent aux paysans français et européens, toujours poussés par la misère hors de leur pays, affluent en Algérie: 20 000 personnes environ dont 3 000 mourront et 7 000 abandonneront leur concession comme notre pauvre Juan Sintes. Leur arrivée impose la construction de nouveaux villages. Ainsi, entre 1848 et 1851, 42 villages voient le jour, notamment le long du cours inférieur de l'Oued Chélif. C'est dans l'un d'entre eux, à Aïn Tédelès, que Pierre Louis a sa concesSIon. Est-ce à dire qu'au cours de ces mêmes années, l'Algérie vit en paix? Pas du tout! La France, à compter de 1839, doit à nouveau combattre Abd elKader, qui, rompant le traité de la Tafna 3, signé avec Bugeaud le 20 mai 1837, reprend les armes contre la France. Ce n'est que huit ans plus tard, le 23 décembre 1847, que l'Émir fera porter sa demande d'aman 4 au général Lamoricière et quittera Alger pour Toulon, dès le lendemain.
p. 14. J. BAYLÉ, Quand l'Algérie devenait française, ouvre cité, p.143. 3Ce traité reconnaissait l'Émir souverain d'un État qui s'étendait sur plus de la moitié de l'ancienne Régence alors que la France n'occupait que le littoral d'Oran, d'Alger et la Mitidja. 4Aman: pardon.
cf. 2 1

33

Alors qu'en 1843, la France doit également faire face au soulèvement des tribus du Dahra, elle poursuit la conquête. En 1844, elle s'enfonce plus avant dans l'intérieur. Des garnisons s'installent, d'ouest en est, entre Tlemcen au sud-ouest d'Oran, et Guelma au sud de Bône. Certains de ces camps militaires donneront naissance à des villes: Sidi-bel-Abbès, Tiaret, Orléansville, Aumale, Batna. En 1852, elle occupe des oasis: Biskra au pied du versant sud des Aurès; Touggourt à la lisière nord du grand Erg oriental; Ouargla au sud de Touggourt; Laghouat sur un djebel qui prolonge le Djebel-Amour. Restent encore des régions insoumises et de farouches irréductibles: notamment en Kabylie, les Kabyles, et aux confins du Sahara, «les hommes bleus », c'est-à-dire les Touareg. Les premiers se soumettront en 1857. Les seconds seront vaincus en 1902. En même temps qu'elle combat, la France de la Seconde République fait évoluer l'administration de l'Algérie. L'ordonnance du 22 juillet 1834, signée par Louis-Philippe, avait fait des «Possessions françaises d'Afrique du Nord », une colonie militaire, gouvernée par un gouverneur général rattaché exclusivement au ministère de la Guerre, disposant de la force armée et de tout pouvoir dans l'administration. Le 12 novembre 1848, la nouvelle Constitution de la Seconde République déclare l'Algérie «territoire français », soumis par conséquent au droit français et régi par des décrets, tout en conservant néanmoins un gouverneur général rattaché au ministère de la Guerre. Le 16 décembre de la même année, l'Algérie est divisée en trois départements, d'Alger, Oran et Constantine, représentés à la Chambre par des députés élus. Chaque département est lui-même découpé en deux zones: l'une civile organisée sur le modèle d'un département français, avec ses arrondissements, ses communes.. . et l'autre militaire avec une administration particulière sous l'autorité de l'armée, aussi longtemps que sa présence y sera jugée nécessaire. Présentation succincte, je le reconnais. Mais, pour l'instant, faisons connaissance avec la géographie du pays où nos trois immigrants Fabre ont débarqué en 1851. D'ailleurs, où leur goélette a-t-elle réellement accosté sur la côte africaine? Pas à Oran en tout cas! On parle de la ligne Marseille-Oran, mais en réalité, les bateaux accostent dans le port d'Arzew, excellent mouillage dans la baie qui porte le même nom et située à l'est d'Oran. En face du port d'Arzew, sur la côte Est de la baie, Mostaganem, ancienne cité romaine, est construite sur une falaise de cent mètres, à environ un kilomètre de la mer. C'est au nord de cette ville que l'oued Chélif se jette dans la Méditerranée. Ce cours d'eau, le plus long d'Afrique du Nord, environ sept cents kilomètres, prend sa source dans le Djebel-Amour. 34

Le Djebel-Amour,

montagne

mythique.

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Par son nom d'abord, «Amour» ! D'où lui vient-il? Pas de la langue française, mais sans doute du nom d'une tribu, celle des Amour qui a vécu là longtemps avant d'être rejetée vers le Maroc. Mais, à mes yeux, le Djebel-Amour est fantastique pour avoir été avec Aïn Madhi, Kourdane, Laghouat et Témacine, le témoin de la vie extraordinaire d'une Française... «A. P. ». .. Aurélie Picard, immortalisée par deux écrivains! En 1924, Marthe Bassenne raconte son histoire, mêlée à celle d'une vaste confrérie musulmane, la confrérie des Tedjania, dans un livre intitulé Aurélie Tedjani «princesse des sables ». Les conversations de l'auteur en tête-à-tête avec Aurélie, des entretiens avec des personnes de son entourage, ainsi que des documents officiels sont les sources de son récit. En 1982, Aurélie Tedjani sera une seconde fois l'objet de toutes les attentions de la part de Frison-Roche, dans Djebel-Amour, roman écrit avec le talent qu'on lui connaît. Quelle histoire fabuleuse que celle de cette jeune provinciale française, ouvrière modiste dans un atelier à Arc-en-Barrois, jolie, intelligente, instruite malgré un départ prématuré de l'école et qui n'a pas du tout l'intention de chapeauter toute sa vie les femmes huppées de la ville! Remarquée par une cliente, madame Steenackers, épouse d'un député, elle en devient la dame de compagnie. En 1870, elle part avec le couple qui suit le gouvernement de la Défense nationale d'abord à Tours, puis à Bordeaux. Là, une rencontre bouleverse sa vie et fait de la petite modiste «la princesse des sables ». Ce n'est pas un conte de fée, mais l'histoire vraie d'une femme étonnante! À Bordeaux donc, Aurélie fait la connaissance de Sid-Ahmed Tedjani, en exil en France. Pour quelles raisons, le grand-maître de la puissante confrérie des Tedjania dont la ville sainte est Aïn Madhi dans le Sud algérien, est-il en exil? En 1868, les Ouled-Sidi-Cheikh se sont révoltées contre la France. Une petite tribu isolée, affiliée à la confrérie des Tedjania, n'a pas d'autre choix que de se ranger du côté des insurgés. Puis, pensant qu'elle a commis une erreur ou prise de remords, elle demande à Sid-Ahmed Tedjani de négocier avec les Ouled-Sidi-Cheikh son retrait de la révolte. Sans informer la France de ses intentions, Sid-Ahmed, qui par ailleurs exerce la fonction officielle de caïd, rencontre les insurgés. Inadmissible pour la France! Aussi, malgré son aide apportée au général de Sonis, au pied d'Aïn Madhi pour vaincre les Ouled-Sidi-Cheikh, Sid-Ahmed est arrêté. Après un an d'exil à Alger, dans une relative liberté, il regagne peu à peu la confiance de la France et part à Paris. La France, alors défaite et 35

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