Amable de Baudus (1761-1822) - tome 6 : 1797-1798

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Amable de BAUDUS (1761-1822) sort enfin de l’ombre. Il le mérite. Quelle vie mouvementée ! Magistrat à Cahors, il en fut le premier maire élu sous la Révolution. Émigré, il rédigea des gazettes à Leyde et Altona, avant de fonder le Spectateur du Nord à Hambourg (1797-1802). Cette revue littéraire mensuelle, diffusée dans toute l’Europe, le mit en rapport avec Chateaubriand, Delille, Chênedollé, Rivarol, Jacobi, Charles de Villers, Klopstock, Mme de Genlis, Gentz, Charles de Vielcastel, Montlosier, Karamzine, Mme de Flahaut, l’abbé de Pradt, Esmenard, Mallet du Pan, l’abbé Marie, Laborie, Pougens, La Harpe, Lally-Tollendal, La Maisonfort et bien d’autres.

Par ailleurs, la publication d’analyses de la situation politique en Europe offrit à Amable d’entrer en contact avec Ancillon, d’Antraigues, Drake, le général Dumouriez, le duc d’Escars, Fontanes, le baron Louis, Pichegru, le chancelier Pasquier, etc. Ses observations politiques furent remarquées : Fouché l’amnistia et Talleyrand l’envoya observer le congrès de Ratisbonne. Amable y noua une amitié durable avec Metternich, et Talleyrand, satisfait, employa Amable au ministère des Relations extérieures.

En 1806, Murat, roi de Naples, emmena Amable dans son royaume comme gouverneur de ses fils. De retour en France à la Restauration, Amable, fidèle en amitié, organisa l’évasion de son ami Lavalette, ancien directeur général des Postes de l’Empire, condamné à mort. Le duc de Richelieu, autre ami d’Amable, enverra celui-ci recueillir des renseignements en Europe et le chargera de la censure de la presse. Tâche ingrate qu’il accomplira jusqu’à l’année de sa mort en 1822.

Au fil des pages de ces archives familiales inédites, on croise le père d’Amable, Hugues de Baudus, condamné à mort par Fouquier-Tinville, puis Elie de Baudus, fils d’Amable, aide de camp de Bessières, de Soult puis de Napoléon. On y trouve aussi des billets de Rivarol, de Juliette Récamier, de la reine Caroline, de Napoléon, et des centaines de lettres qui font revivre une époque, celle de la Révolution, de l’Empire et de la Restauration.

Publié le : mardi 1 janvier 2013
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EAN13 : 9782954545219
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Janvier 1797
Introduction Amable rédige deux longs articles dans cette livraison de janvier 1797. Le premier, «Introduction», expose en 16 pages, le but, le plan et les moyens qu’il se donne. Son journal réunira trois branches : la politique, la morale et la littérature. Son but : une revue européenne contribuant à une meilleure compréhension entre les peuples et dénonçant les fléaux de la révolution et de la guerre. Son plan : chaque numéro contiendra 1° un précis des événements politiques du mois ; 2° des extraits d’ouvrages parus récemment en Europe et particulièrement en Allemagne ; 3° des extraits de journaux français et allemands ; 4° des lettres morales. Il s’agit d’être un spectateur indépendant et attentif, et de mettre sous les yeux des lecteurs les détails de ce spectacle. Ses moyens : emprunts aux journaux français, allemands et anglais ; correspondances avec de bons auteurs allemands, hollandais, danois, suédois et russes. Tableau de l’Europe au premier janvier 1797 (pages 18 à 132 duSpectateur du Nord)Amable de Baudus parle de l’actualité. Il analyse les événements avec peu de recul. En janvier 1797, il est plaisant de le voir décrire un jeune général (p. 28), qu’il appellera longtemps encore Buonaparte, «réunissant les talents, l’audace, l’ambition», et qu’il croit italien, alors que Louis XV a acheté la Corse le 15 août 1768, soit un an jour pour jour avant la naissance de Napoléone Buonaparte. Amable se plait à affirmer qu’un «Italien était destiné à subjuguer, à dépouiller l’Italie» lors de la campagne d’Italie, en 1796.
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On peut rappeler les grandes lignes de la marche de l’armée de Bonaparte. Son arrivée au quartier général de Nice (25 mars 1796), son intention d’opposer ses 37 000 hommes aux 73 000 Austro-Piémontais ; comment il sépare àMontenotte (p. 29 de l’article d’Amable) les Autrichiens des Piémontais, écrase ceux-ci (Millesimo, Mondovi) et signe avec eux un armistice en avril. En mai, le roi de Sardaigne dépose les armes et reconnaît à la France la possession de la Savoie et du comté de Nice. Bonaparte s’empare de la Lombardie, déborde les Autrichiens (Lodi, 10 mai) et entre à Milan le 15 mai (p. 32). S’il admire les exploits militaires de Buonaparte, Amable garde une liberté de ton et de jugement qui lui permet de critiquer le jeune général (p. 45) : «Si Buonaparte, au lieu d’aller se faire voir à Florence, eût prévenu les Anglais dans la prise de Porto-Ferraio, s’il n’eût pas négligé d’envoyer une poignée d’hommes pour occuper ce poste important ; faute impardonnable, surtout à un général qui, ternissant l’éclat de ses talents par la forfanterie la plus ridicule, etcEn effet, Buonaparte a été reçu à l’égal. » d’un souverain par le grand-duc de Toscane (juin 1796). La victoire tourne au pillage. Des chefs-d’œuvre quittent l’Italie. La lutte pour Mantoue va durer six mois, de juillet 1796 à février 1797, le succès allant dans un camp ou dans l’autre. L’Autriche envoya 50 000 hommes commandés par Alvinzi, qui apparurent en novembre sur l’Adige. Buonaparte, d’abord repoussé, ensuite victorieux dans les marais d’Arcole (15-17 novembre 1796). Alvinzi revenu avec 75 000 hommes en janvier 1797. Les Français remportent la victoire décisive à Rivoli le 14 janvier 1797. Amable décrit aussi en détail la campagne d’Allemagne (p. 34). Les succès de Jourdan et Moreau. La résistance de l’archiduc Charles, général autrichien de 26 ans. Des villes prises et reprises. Des retraites. Des vic-toires. Moreau victorieux en Bavière et Jourdan en difficulté en Franconie, aux portes de Ratisbonne et dans les faubourgs de Munich, «n’avaient plus que quelques pas à faire pour inonder la Bohème, l’Autriche et le Tyrol». La contre-attaque des Impériaux. Jourdan qui s’échappe et qui est battu début septembre. Moreau qui cherche à éviter l’armée autrichienne et à protéger Jourdan. Confusion qu’Amable résume : «L’Allemagne aurait vu alors son territoire traversé depuis Munich jusqu’à Dusseldorff, par quatre armées marchant l’une sur l’autre, Jourdan poursuivi par l’archiduc, l’archiduc par Moreau, Moreau par Latour.» !
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En conclusion de ces combats, Amable est amer : «Tel est le fruit des flots de sang versés depuis huit mois, des incendies, des brigandages, des dévastations de tout genre, que la guerre entraîne avec elle, et que l’in-discipline des armées françaises a multipliées sur le malheureux sol de l’Allemagne. (…) C’est pour se retrouver sur le Rhin au même point qu’à l’ouverture de la campagne, que le Directoire a sacrifié des milliers de Français, pompé la substance de la nation et compromis tous les moyens de maintenir la sûreté intérieure !…» La Vendée est soumise (pp. 49-52). Le Jacobinisme est maté en France. Dissolution des clubs. Lois sur les attroupements. L’Angleterre domine les mers. Mort de Catherine en Russie (p. 90). Amable regrette« la suppression des droits féodaux, l’abolition des dîmes, et cette égalité dont le nom seul flatte l’amour propre, fécond en illusions sous la bure comme sous la soie (…) et ces réquisitions qui enlèvent au laboureur ses enfants et ses grains pour les envoyer aux armées (…) les vexations de cette foule de parvenus qui fourmillent dans les secousses politiques, comme quelques espèces d’insectes pendant l’orage.» (p. 77). Il se demande ensuite quel souverain pourrait rallier les suffrages des puissances d’Europe pour «mettre un frein aux prétentions de la France et de l’Angleterre», fixer des frontières définitives, faire respecter partout le droit de propriété et la sécurité, en un mot mettre fin à la révolution. Amable passe alors en revue chaque État susceptible d’une telle responsabilité ou d’adhérer à ce projet : l’Autriche (p. 95-97), l’Espagne (p. 97), la Prusse (pp. 97-98), la Porte (pp. 98-99), le Danemark (p. 99), la Suède (pp. 99-100), la Hollande (p. 101), la Suisse (pp. 101-102), le Portugal (p. 102), Naples (p. 102), Venise et Gênes (p. 103), Livourne, Parme, Modène et Rome (p. 103). Son choix se fixe enfin : «Ce superbe rôle ne peut appartenir qu’au successeur de Pierre le Grand et de Catherine.» Hélas, cette dernière est morte il y a trois ans et son pâle et fantasque er successeur, Paul I , sera assassiné dans deux ans. C’est ensuite un tableau de la situation intérieure de la France en deux volets. Le premier est sévère : «L’insolence des parvenus, le dévergondage des deux sexes, le crédit des prostituées, leur or et leurs diamants contrastant avec les haillons du malheureux rentier, le désespoir et le suicide d’une foule d’infortunés réduits à la plus profonde détresse, les manœuvres et l’insatiable cupidité de l’agiotage(…) ; la scélératesse devançant la puberté ; (…) des assassinats, des brigandages de toute espèce, les mœurs les plus atroces ; et pas
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un effort, pas une digue au moins pour contenir ce débordement ; tel est le tableau de la France. »(p. 107)Un second volet montre les progrès de la nation. Le jacobinisme pris en horreur, la religion reprenant son empire, les factions éteintes, des tribunaux plus humains, le Directoire cherchant à réunir tous les partis, les sciences en progrès, l’agriculture prospère, «l’esprit public se ranimant à l’approche des élections» (p. 108). Amable livre le fond de sa pensée sur la situation politique de la France. On devine son optimisme en voyant la République se teinter de monarchisme. «La division du Corps-Législatif en deux Conseils, la force concentrée du pouvoir exécutif, des principes monarchiques amalgamés avec la constitution républicaine (…) ont sauvé, n’en doutons pas, de grands malheurs à la France.» (p. 110) Enfin, Amable plaide longuement pour la paix générale, si possible er sous la garantie de Paul I . En effet, la Russie est devenue, par sa croissance territoriale et son essor démographique, la première puissance d’Europe. Elle est aussi la seule dont la flotte puisse rivaliser avec celle de l’Angleterre. CeTableau de l’Europeun certain succès en France. Amable, eut fièrement, écrira dans l’Introduction du numéro de juillet 1797 : «En er politique, un Tableau de l’Europe au 1 janvier 1797, qui a été attribué à un écrivain du premier ordre et qui a été loué par plusieurs journaux de Paris, par ceux-là même qui me sont fort opposés de principes.» * * * Avis du Spectateur, par A. de Baudus « L’importance des événements, qui ont dû trouver place dans le tableau de l’Europe, m’a forcé d’y consacrer un peu plus d’espace que je ne l’avais prévu lorsque je n’envisageais encore mon travail que de loin. J’espère que mes lecteurs ne me sauront pas mauvais gré d’avoir donné quelque étendue à ce tableau, et que par conséquent ils ne me feront pas un tort de renvoyer au second numéro quelques uns des articles que j’avais annoncés dans mon Prospectus. Ne pouvant les donner tous dans celui-ci, j’ai la certitude d’offrir un dédommagement à mes lecteurs en les entretenant de deux ouvrages très-importants l’un en littérature, l’autre
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en politique, et ne les leur faisant connaître avant leur publication. Ce ne sera pas probablement la dernière fois que mon journal aura cet avan-tage. Ma position et mes relations me donnent droit d’espérer que je serai souvent le premier à rendre compte des ouvrages français publiés hors de France. Je n’ai pas besoin de rappeler que parmi les Français expatriés, il se trouve des littérateurs d’un mérite distingué, que d’ailleurs beaucoup d’étrangers écrivent dans notre langue, et que leurs productions sont souvent d’un grand intérêt pour la France. Les ouvrages que j’annonce dans ce numéro en sont la preuve. C’est ainsi que les lettres réuniront les Français, quand même la politique s’obstinerait à les tenir divisés. » * * * Introduction, par A. de Baudus (pages 1 à 16 duSpectateur du Nord)«Nunc demum redit animus… Natura ramen infirmitatis humanae, tardiora sunt remedia quam mala ; et ut corpora lente augescunt, cito extinguuntur, sic ingenia studiaque oppresseris facilius quam revocaveris… Quid si per grande mortalis oevi spatium multi fortuitis casibus, promptis-simus quisque saevitia interciderunt ? Pauci et ut ita dixerim non modo 14 aiorum sed etiam nostri superstites sumus. Tacitus in Vita Agricolae. « L’accueil que le public a fait à notre prospectus, nous décide à le placer ici sous le titre d’introduction, pour qu’il se trouve ainsi uni au Journal. « Les excellents journaux qui paraissent depuis longtemps dans les langues les plus connues de l’Europe, et l’empressement avec lequel ils
14  Citation que l’on peut traduire par : « Aujourd’hui seulement on revit… Néanmoins la faiblesse de la nature humaine fait que les remèdes agissent moins vite que les maux ; et si nos corps sont lents à se développer, prompts à dépérir, de même il est plus facile d’étouffer les talents et les belles-lettres que de les ranimer… Qu’est-ce donc, si durant une portion considérable d’une vie mortelle, beaucoup d’hommes ont péri par les accidents du hasard, les plus actifs par la cruauté du prince, et si nous sommes peu qui survivions, pour ainsi dire, à nous-mêmes comme aux autres ? »
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sont recherchés nous dispensent de faire l’éloge de ce genre d’ouvrage. Nous devons donc, lorsque nous en offrons un nouveau au public, nous borner à exposer le but, le plan, les moyens qui peuvent lui mériter un accueil favorable. C’est en réunissant trois branches d’instruction presque habi-tuellement séparées par les journalistes, la politique, la morale et la litté-rature, que nous comptons donner à notre Journal un caractère d’utilité, qui lui étant particulier, soit encore approprié aux circonstances dans lesquelles nous l’entreprenons. Depuis qu’il existe des journaux, jamais ils n’eurent la même in-fluence qu’ils ont eue depuis quelques années ; et jamais il ne fut plus important, ni peut-être plus facile qu’aujourd’hui de diriger cette in-fluence vers le bien de l’humanité, c’est-à-dire vers tout ce qui peut contribuer au repos des peuples, à la stabilité des gouvernements, au bonheur des individus. De grands malheurs nous ont éclairés sur les conséquences de ces erreurs, qui si longtemps flattèrent notre orgueil, et sur les dangers de cette inquiétude générale des esprits qui tend à aggraver tous les maux, à corrompre tous les biens de la société. Une funeste expérience nous a appris que les révolutions dont le motif ou le prétexte fut presque toujours de perfectionner la civilisation, produisent l’effet inévitable d’en arrêter au moins momentanément les progrès, et qu’elles peuvent faire rebrousser l’homme vers la barbarie. La guerre, leur compagne ordinaire, étend ses fléaux sur les pays qui leur servent de théâtre, et souvent sur ceux qui les entourent ; l’élite de la population disparaît ; le commerce, les sciences, les arts, tout périt ou tout languit ; l’inégalité des rangs peut bien être anéantie ou modifiée, mais l’inégalité des fortunes ne saurait être détruite ; le déplacement des propriétés ruine des particuliers opulents et enrichit quelques misérables ; mais la classe pauvre et la-borieuse reste toujours condamnée aux mêmes privations, aux mêmes souffrances : elle ne retire d’autre fruit des grandes agitations que la perte de ce calme, de ces jouissances domestiques, de toutes les compensations qui allégeaient son sort, et souvent des vertus qui lui aidaient à le supporter. À l’aspect des ruines dont les violentes secousses d’une longue révolution ont couvert une terre infortunée, l’ami de l’humanité pourrait-il se borner à déplorer de pareils désastres ?… Non, sans doute ; il
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cherche plutôt des hommes avec lesquels il peut se liguer pour travailler à adoucir tant de maux : mais dés les premiers efforts sa tristesse redouble, soit lorsqu’il songe à la lenteur des remèdes, soit lorsqu’il sent le vide qu’ont laissé autour de lui tant de gens à talents, tant d’hommes vertueux qui furent enlevés par la tyrannie et l’anarchie. C’est alors qu’il éprouve cette douleur profonde, dont Tacite était pénétré, au souvenir des fureurs de Domitien et de tant de vrais Romains qui en avaient été les victimes ; ces vifs regrets qu’il exprimait si bien en écrivant l’éloge d’Agricolas, mais qui alors commençaient à s’effacer devant l’aurore du bonheur que Nerva et Trajan faisaient luire sur sa patrie. « Nous avons vu, dit ce grand historien, nous avons vu traiter comme des criminels d’État, Rusticus, pour avoir fait l’éloge de Thrasea ; Senecion, pour avoir fait celui d’Helvidius. On ne s’en tint pas à condamner les auteurs. Leurs immortels ouvrages furent flétris… On s’imaginait sans doute étouffer pour toujours les cris du peuple romain, et forcer le genre humain à douter de ce qu’il voyait et de ce qu’il sentait. On chassa même les philosophes : on proscrivit les sciences et les talents, pour faire disparaître tout ce qui portait l’empreinte de la vertu. Non, jamais il n’y eut de patience égale à la nôtre ; et si nos ancêtres furent la nation la plus libre de l’univers, nous pouvons dire que nous avons été la plus esclave. Environnés d’espions et de délateurs, nous n’osions ni parler ni entendre. Nous eussions perdu jusqu’au souvenir de nos maux, si l’on pouvait oublier comme on peut se taire. – Nous sentons enfin renaître notre courage… Mais, par un malheur inséparable de l’humanité, le succès du remède est toujours plus lent que n’a été le progrès du mal. Il faut des années pour donner à nos corps leur accroissement ; il ne faut qu’un instant pour les détruire. De même il est facile d’étouffer le génie, d’éteindre l’amour des lettres, et difficile de les ranimer… Ajoutons que dans un espace de temps qui fait une partie considérable de la vie de l’homme, nous avons perdu plusieurs sujets par les accidents ordinaires, et l’élite des citoyens par la cruauté du tyran. Nous avons vu disparaître presque tous nos contemporains ; et nous nous survivons pour ainsi dire à nous-mêmes. » (Note duSpectateur: Nous nous sommes servis de la traduction de La Bieterie, comme de la moins imparfaite ; et si nous n’avons pas traduit nous-mêmes ce beau morceau, c’est en vérité que nous avons désespéré,
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non de traduire moins mal, mais de bien traduire. Que de beautés perdues dans le français ! Pour en dédommager ceux de nos lecteurs qui sont familiarisés avec la langue latine, nous leur donnons ici l’original : «Legimus, cum Aruleno Rustico Poetus Thrasea, Senecioni Priscus Helvidius laudati essent, capitale fuisse; comme le français de La Biéterie est loin de rendre les idées qu’offrent ces belles expressions (latines) ! (…) Et ce sont là précisément les traits qui conviennent le mieux au tableau de la France révolutionnaire. »). Tous ces traits, quelque forts, quelque énergiques qu’ils soient, ne peignent pas la situation en France ; mais tous lui conviennent, tous sont ressemblants, et il n’y aurait qu’un Tacite qui pût achever le tableau. Notre douleur toutefois ne serait que de la faiblesse, si elle ne produisait que du découragement. Plus nous avons perdu, plus nos pertes sont difficiles à réparer, plus il est urgent de mettre la main à l’œuvre et de travailler avec ardeur. Le moment est venu, où quiconque veut avec quelques talents bien mériter de ses semblables, doit employer tous ses efforts à les éclairer sur tout ce qui peut contribuer à rendre leur destinée plus heureuse ou plus supportable. Assez longtemps on parla aux hommes de leur dignité, de leur liberté ; parlons-leur enfin de leur repos, de leur bonheur. Ne cessons d’effrayer les gouvernements sur les suites affreuses de l’injustice et de la faiblesse, mais tenons aussi toujours les peuples attentifs aux terribles effets des révolutions ; et après tant de divisions, tant de mou-vements, qui nous ramènent à la nécessité de nous laisser gouverner, entendons nous au moins sur les moyens d’alléger les maux, dont notre existence civile n’est pas plus à l’abri que notre existence physique. Une tolérance universelle, soit pour les opinions politiques, soit pour le culte religieux ; l’extinction de ces haines nationales qui servent d’ali-ment aux déclamations des rhéteurs et aux calculs des hommes d’État, mais qui sont des sources de calamités pour les peuples ; la culture mieux dirigée des sciences et des arts qui agrandissent la sphère de l’industrie humaine en même temps qu’ils font les charmes de la vie ; l’encou-ragement accordé au travail, l’estime aux mœurs, la considération aux véritables services ; l’exercice plus éclairé du pouvoir ; l’usage mieux en-tendu des richesses ; voilà la seule révolution qui puisse conduire l’homme
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civilisé à la mesure de bonheur et au degré de liberté qu’il lui est possible d’atteindre. Rapprocher les peuples, c’est-à-dire les faire connaître les uns aux autres, de manière qu’ils soient plus disposés à s’estimer, à s’aimer, à abjurer les prétentions, l’orgueil, la cupidité qui les séparent ; renouer les liens de confiance et d’amour qui doivent attacher les peuples aux gouvernements ; resserrer ceux qui unissent les hommes entre eux, et leur faire sentir les douceurs d’un appui mutuel ; essayer de rendre aux jouissances domestiques le prix, ou si nous osons le dire, la saveur, que la corruption des mœurs leur a fait perdre ; présenter aux hommes dans les beaux arts les plaisirs qui conviennent le mieux à tous les âges, à tous les intérêts, à toutes les situations ; tel est sans doute le travail le plus utile et le plus honorable que puisse entreprendre un écrivain dans les cir-constances actuelles ; et sans doute aussi parmi les branches de ce grand travail, il est permis de compter le tableau des événements et de la marche de l’esprit humain, considéré sous les trois rapports que nous comptons embrasser dans notre journal. Qu’on ne nous accuse pas d’attribuer à des feuilles périodiques plus d’importance qu’elles ne peuvent en avoir par elles-mêmes. Nous connaissons les bornes de leur influence, et nous connaissons surtout celles de nos moyens. Nous ne faisons que nous unir aux écrivains qui avec plus de talents travailleront dans le même esprit que nous ; et, si nos efforts ne sont pas sans utilité, ils ne seront pas sans récompense. Nous avons fait connaître notre but ; nous allons rendre compte de notre plan. Nous en avons déjà dit assez pour faire entendre que nous ne prendrons le ton ni d’un censeur des gouvernements sur la politique, ni d’un aristarque sur la littérature, ni d’un misanthrope inquiet sur la morale. D’ailleurs nous comptons mettre à contribution les meilleurs Journaux de tous les pays ; et nous donnerons souvent moins nos jugements et nos vues que ceux des Journalistes et des autres littérateurs les plus estimés. Notre journal paraîtra une fois par mois, et chaque numéro sera composé d’environ 10 feuilles d’impression, de manière que chaque trimestre fournisse toujours un volume de 450 à 500 pages in-8vo.
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