Ambassadeur de Khan Argun en Occident

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Ecrit au XIVe siècle, mais découvert seulement au XIXe siècle, ce récit en langue syriaque nous fait découvrir un des ambassadeurs envoyé par les Mongols en Europe : Sauma, né à Pékin, conduisit une mission diplomatique du Khan Argun, souverain de l'Iran. Son confrère plus jeune fut élu chef de l'Eglise d'Orient sous le nom de Yahballaha III. Un témoignage précieux d'un moment historique pour le Moyen-Orient et l'Europe : la période de la paix mongole.
Publié le : lundi 1 septembre 2008
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EAN13 : 9782296203785
Nombre de pages : 367
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Un ambassadeur

du I(han Argun en Occident

Peuples et cultures de l'Orient Collection dirigée par Ephrem-Isa Yousif Il y a au Proche-Orient des peuples, porteurs d'un riche patrimoine culturel, qui ont joué un rôle important dans l'histoire de la civilisation: les Arméniens, les AssyroChaldéens, les Coptes, les Géorgiens, les Maronites, les Melchites et les Syriaques occidentaux. Hélas, aujourd'hui, ils sont peu connus en Occident. Les Éditions L'Harmattan ouvrent encore plus largement leurs portes à tous ces peuples, communautés, pour que leur patrimoine soit valorisé.

Déjà parus

G. H. GUARCH, Le legs kurde, 2007. Jean-Louis LEBRET, L'Apocalypse. Claire WEIBEL YACOUB, Surma l'Assyro-Chaldéenne (1883-1975). Dans la tourmente de Mésopotamie. Raymond LE COZ, Les chrétiens dans la médecine arabe. Ephrem-Isa YOUSIF, Une chronique mésopotamienne. Ephrem-Isa YOUSIF, Les syriaques racontent les croisades. Daniel S. LARANGÉ, Poétique de la fable chez Khalil Gibran. Raymond LE COZ, Les médecins nestoriens au MoyenÂge.

Un ambassadeur du I(han Argun en Occident
Histoire de Mar Yahballaha III et de Rabban Sauma (1281 - 1317)

Traduction du syriaque, introduction et commentaire par Pier Giorgio Borbone

Traduction de l'italien par Egly Alexandre

L'HARMA

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L'HARMATTAN,

2008 75005 Paris

5-7, rue de l'École-Polytechnique;

http://www.librairieharmattan.com diffusion. harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-06147-7 EAN : 9782296061477

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Barhébraeus, Ethikon (voir p. 180).

That we conduct ourselves with Dignity and Discretion, and if one of us gets into trouble the other will stay by him.
R. Kipling, The Man who Would be King

Préambule à l' éd. française

La présente traduction reproduit dans son intégralité l'ouvrage publié en italien (Storia di Mar Yahballaha e di Rabban Sauma, Turin, Silvio Zamorani editore 2000). Ce travail a permis d'améliorer dans certains cas la traduction italienne, d'enrichir le commentaire, et de mettre à jour la bibliographie; ces modifications ne sont pas explicitement signalées. Pour les citations des sources médiévales, on a recours, lorsqu'elles existent, à des traductions courantes en français; sinon, la traduction a été faite à partir du texte italien. Dans tous les cas, les traductions ont été vérifiées à partir des textes en langue originale, en partie modifiées si nécessaire, et également adaptées aux exigences rédactionnelles pour l'utilisation dans cet ouvrage. Si les lecteurs francophones éprouvent du plaisir à la lecture de cet ouvrage, ils le devront à l'auteur anonyme syriaque, mais aussi à Egly Alexandre, car l'initiative de ce projet de traduction lui revient, tout comme l'important travail conduit avec une compétence et une minutieuse rigueur ainsi qu'un intérêt jamais démenti - que partage l'auteur - pour ces deux moines venus de loin. Egly Alexandre a ajouté un maillon de plus à la chaîne de la tradition initiée par le récit de Marcos et de Sauma, poursuivie par l'auteur qui écrivit leur histoire en syriaque, et par les précédents traducteurs qui l'ont fait connaître à notre monde en d'autres langues. Le lecteur qui, par curiosité, voudrait comparer le texte italien au texte français, découvrirait que celui-ci est plus précis et plus clair que l'original. Françoise Briquel Chatonnet a aimablement offert sa compétence de spécialiste du syriaque, en comparant la version française avec le texte original en syriaque, et en relisant une partie du texte. Je lui en suis très reconnaissant et je tiens à préciser que si quelques imprécisions et erreurs demeurent, la responsabilité en incombe à moi seul. Je suis heureux de pouvoir remercier également Ludmila Hoché pour sa contribution efficace à la réussite de ce travail, et Efrem- Isa Youssif qui l'a suivi avec une attention particulière et accueilli dans la collection qu'il dirige dans la maison d'Edition l'Harmattan. Pier Giorgio Borbone 7

Le voyage avec les deux moines mongols, Rabban Sauma et Marcos, depuis la Chine de Qubilaï, petit-fils de Gengis khan et empereur de Chine, et la Perse mongole de Hülegü, petit-fils de Gengis khan et roi de Perse, fut fascinant. Je voudrais remercier ici, Ludmila Hoché, qui m'a permis de le mener à bien en me faisant bénéficier de ses suggestions et corrections. Egly Alexandre

Paris, le 6 décembre 2007

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Préambule à l'édition italienne

Marco Polo, Guillaume de Rubrouck, Jean du Plan Carpin: les voyageurs qui, aux XIIIe-XIVeiècles, se dirigèrent vers l'Orient, nous sont s bien connus, et nous savons, grâce aux témoignages des plus célèbres d'entre eux, que de nombreux autres Européens - de leur plein gré ou contraints - s'étaient rendus ou même établis en Iran, en Mongolie, en Chine. On connaît moins ceux qui parcoururent l'itinéraire inverse, c'est-à-dire les Orientaux en Europe: on a ainsi l'impression que la direction de la communication - missionnaire, diplomatique ou commerciale - se faisait en sens unique et qu'elle se dirigeait de l'Occi-

dent vers l'Orient. Mais au XIIIe siècle, les rapports diplomatiques entre l'Orient gouverné par les Mongols et les Cours européennes furent intenses et les souverains mongols, même s'ils utilisaient souvent comme ambassadeurs des Européens vivant sur leur territoire, envoyèrent aussi parfois d'authentiques orientaux. Les noms de certains d'entre eux demeurent dans les documents conservés dans les archives, transcrits tels qu'ils étaient perçus par des oreilles européennes. Mais la personnalité, ainsi que les impressions de ces diplomates, restent obscures pour nous.

Il existe toutefois une exception. La découverte, vers la fin du XIXe
siècle, d'un texte en langue syriaque intitulé Histoire de Mar Yahballaha et de Rabban Sauma a permis de connaître plus directement l'un de ces ambassadeurs, un Mongol chrétien du nom de Sauma qui en 1287-1288 conduisit en Europe une mission diplomatique du khan Argun, souverain de l'Iran. C'était un moine, et pour cette raison son nom est mieux connu précédé de l'épithète syriaque des moines, Rabban. Le compte rendu qu'il laissa de son voyage fut inséré, au cours

de la première moitié du XIVe siècle, dans l'œuvre citée ci-dessus, dont
il était le protagoniste, avec un confrère plus jeune, Marcos, qui allait devenir plus tard le chef de l'Eglise d'Orient sous le nom de Yahballaha III. Mais dans l'Histoire le voyage de Rabban Sauma en Europe ne constitue qu'un épisode: l'œuvre se propose de raconter intégralement la vie des protagonistes et les faits qui se produisirent à leur 9

époque. Même si, indubitablement, la rencontre d'une antithèse de Marco Polo peut représenter pour un lecteur d'aujourd'hui le rappel d'un intérêt immédiat, d'autant que des traductions modernes se sont limitées à cette seule partie, l'œuvre mérite d'être connue dans son intégralité en tant que témoignage riche et vivace d'un moment historique crucial pour le Moyen-Orient et l'Europe. L' Histoire se situe parmi les textes les plus récents de la littérature syriaque classique -l'une des plus importantes littératures chrétiennes du Proche-Orient - et sur bien des points, dans son contenu et dans sa forme, elle est le témoin d'un monde en mutation rapide. La dynastie mongole instaurée en Iran après une conquête sanglante fut de courte durée, et au cours de cette époque, l'Eglise d'Orient connut une renaissance soudaine et une décadence tout aussi subite. Nous tenterons de démontrer que l'œuvre nous renseigne également sur la proximité et l'influence réciproque de cultures, que seule une vision totalement abstraite pourrait imaginer comme radicalement opposées. Le milieu cosmopolite du récit - dont les points géographiques extrêmes sont Pékin et la Gascogne, et dans lequel les acteurs sont des Mongols, des Turcs, des Kurdes, des Persans, des Arabes, des Latins,

avec leur langue et leur coutumes - ainsi que la situation politique
complexe de l'époque, constituent un élément certain de fascination dans l'Histoire, mais rendent par ailleurs impossible de la commenter avec une compétence égale dans tous les secteurs impliqués. Laissant donc de côté la présomption d'être exhaustif, nous nous sommes proposé, dans le commentaire, d'éclairer les questions supposées les moins bien connues du lecteur, et surtout nous avons cherché à apporter des points de vue contemporains sur les lieux, sur les événements et sur les situations. S'inspire également du même critère le choix des textes recueillis en appendice: sources concernant les faits narrés dans l' Histoire et documents qui sont étroitement liés à celle-ci, ou dans lesquels les protagonistes sont mentionnés. Les œuvres citées dans la bibliographie et la lecture parallèle des plus connus des comptes rendus des voyageurs européens de l'époque peuvent être d'une certaine aide. La présence simultanée de plusieurs langues différentes pose des problèmes de translittération pour lesquels il est difficile de trouver une solution toujours satisfaisante. Pour le syriaque nous avons adopté le système scientifique, pour l'arabe, le persan et le mongol, celui uti10

lisé dans The Cambridge History of Iran (avec quelques simplifications); les termes chinois, peu nombreux, sont transcrits selon le système du pinyin, en usage dans la République Populaire de Chine. Des exceptions ont été admises, en particulier quand l'usage commun a imposé des graphies philologiquement non irréprochables, mais qu'il serait impossible de modifier dans un contexte comme celui-ci. Au cours de ce travail, nombreux ont été les compagnons de voyage du traducteur. Il est juste, mais surtout très agréable, de mentionner certains d'entre eux. Fabrizio A. Pennacchietti, Alessandro Mengozzi, Emanuela Braida, Bruno Chiesa, Riccardo Contini et ses étudiants de Venise, Aleksandr G. Lapsin, Uliano Albertinetti, Paola Perotti, Alexandra Wetzel. Sans leur compétence et leur sympathie, nous ne serions pas parvenus à destination.

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Introduction

Un manuscrit retrouvé

La découverte de l'Histoire de Mar Yahballaha et de Rabban Sauma s'inscrit dans le milieu de l'activité missionnaire des catholiques et des protestants, menée dans la seconde moitié du XIXesiècle auprès des chrétiens « nestoriens »1du Kurdistan. Les missionnaires des deux confessions entreprirent également de faire revivre les traditions littéraires des chrétiens locaux, exprimées en langue syriaque classique, et à donner la dignité de langue écrite à leur parler araméen2. L'existence du manuscrit fut signalée en octobre 1886 par l'américain Isaac Hollister Hall, mais la nouvelle ne fut publiée qu'en 18893. Hall parlait d'un manuscrit en langue syriaque, trouvé deux ou trois ans auparavant (1883/1884) dans une église du village de Minganish dans le Tyari. Le dernier moine nestorien du lieu, Rabban Yonan, en avait exécuté une copie, apportée par la suite à Ourmia en 1885, par le prêtre Oshana qui collaborait avec les missionnaires américains. D'autres copies, parmi lesquelles celle en possession de Hall, furent ensuite exécutées à la mission américaine. Le manuscrit original, affirmait Hall, se trouvait en 1886 à Qodshanis, dans le Kurdistan, siège du patriarche nestorien qui en était le propriétaire. Le texte du manuscrit avait suscité beaucoup d'intérêt et Oshana en avait fait oralement une traduction en araméen moderne, puis une version manuscrite, enfin publiée par les missionnaires américains dans les huit fascicules de leur mensuel «Zahrïri d-Bahra» (Rayons de lumière) d'octobre 1885 à mai 1886. Dans sa communication, Hall décrivait sommairel Sur le sens et l'usage de ce terme, voir ci-dessous, p. 41. 2 Pour un cadre général sur les activités culturelles et religieuses des missionnaires catholiques et protestants en Iran, entre la moitié et la fin du XIXesiècle, voir Murre-van den Berg 1995, p. 28-102, avec une bibliographie ultérieure. Pour l'histoire de l'Eglise « nestorienne» entre la fin du XIXesiècle et le début du xxe voir Le Coz 1995, p. 343-377. 3 Hall 1889 : y est publiée la notice donnée durant les « Proceedings» de l'American Oriental Society, tenus à New Haven en octobre 1886.

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INTRODUCTION

ment le contenu du manuscrit intitulé Histoire de Mar Yahballaha, catholicos de l'Orient, et de Rabban Sauma, visiteur générall, qui se révélait d'une extraordinaire valeur non seulement pour l'histoire de l'Eglise d'Orient, mais aussi pour les événements historiques de l'Iran durant la domination mongole (XIIIe-XIVe siècles). C'est donc à la mission américaine que revient le mérite de la découverte du texte. Toutefois, comme nous l'avons déjà noté, l'annonce de la découverte, signalée en 1886, ne fut publiée qu'en 1889 : un an plus tôt, quelqu'un s'était attaché à publier, en Europe, le texte syriaque de l' œuvre. C'était le prêtre lazariste catholique Paul Bedjan, auquel on doit l'édition de nombreuses œuvres de la littérature syriaque2. Ce que celui-ci relate dans l'introduction à son édition de l' Histoire révèle qu'il ignorait la façon dont le texte avait été découvert, ce que nous savions déjà par la communication de Hall. Les rares nouvelles de Bedjan lui étaient parvenues, avec le texte syriaque de l' Histoire, par son confrère Désiré Salomon. Celui-ci rapportait avoir remarqué en 1887 à Ourmia, un manuscrit en possession d'un jeune homme du lieu, tellement intéressant qu'il s'était empressé, au mois de mars de la même année, d'en exécuter une copie et de l'adresser à Bedjan en Europe. Bedjan immédiatement convaincu de l'importance de l' Histoire, la publia donc en 1888, se basant sur la copie que Salomon lui avait fait parvenir, se bornant à en corriger les erreurs notoires et la vocalisation3. Il n'était alors pas au courant de l'existence d'autres copies de ce texte et l'original dont provenait la sienne paraissait introuvable (Bedjan 1888, p. IX).

I En syriaque Tas'ïta d-Mary Yahballaha qatalïka d-madnba wad-Rabban $ëiwma sit ara gëiwaniiya. Dorénavant, nous citerons l'ouvrage simplement comme: Histoire. 2 Sur l'activité de ce prêtre voir Vosté 1945. 3 Histoire de Mar Jab-alaha, patriarche, et de Raban Sauma, Paris 1888. L'écriture syriaque, comme celles arabe et hébraïque, s'écrit de droite à gauche et se compose seulement de consonnes; les voyelles furent adoptées à une époque plus récente, sous forme de signes dérivés des voyelles grecques (système occidental) ou de points posés au-dessus ou au-dessous du texte consonantique (système oriental; c'est celui adopté dans les manuscrits et dans l'édition de l' Histoire).

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INTRODUCTION

De toute évidence, même la publication en langue néo-araméenne de fragments de l' Histoire, n'avait pas été remarquée par Salomon, à moins qu'il ne puisse être soupçonné d'avoir voulu délibérément favoriser Bedjan dans la primauté de la publication. Cette interprétation malveillante semble toutefois démentie par le fait que Salomon s'empressa d'informer Bedjan, après la parution de l'édition de ce dernier, entre la fin de 1888 et le début de 1889, qu'il avait vu, à la mission américaine, un autre manuscrit de l' Histoire1. Ce n'est donc pas le mérite de la découverte, mais certainement celui de l'édition et de la divulgation de l'Histoire, qui revient à Paul Bedjan, étant donné que la diffusion partielle en néo-araméen effectuée par les missionnaires américains avait été exclusivement locale. Dans l'ensemble, les vicissitudes très complexes de la découverte du manuscrit illustrent le climat d'émulation et de concurrence qui caractérisait l'activité culturelle des missions. Le texte La copie unique qui avait servi de base à l'édition de Bedjan, n'était pas exempte d'erreurs; de fait, même après les insertions et les corrections de l'éditeur, des difficultés d'interprétation et des passages corrompus demeuraient dans le texte, au point qu'en 1894, une longue liste de propositions ultérieures de corrections par H. Hilgenfeld fut publiée2. Il est donc aisé de comprendre, qu'à peine informé de l'existence de quatre autres copies de l'œuvre, Bedjan ait trouvé opportun de préparer une autre édition améliorée de l' Histoire, publiée en 18953. Dans

1 Dans une lettre adressée à Rubens Duval, autre important chercheur de la littérature syriaque, Bedjan dit que le confrère dont il a reçu la première copie de l' Histoire lui a relaté avoir vu, auprès de la mission américaine, un manuscrit de l' ouvrage, mais qu'il ignore si la copie qu' il lui avait envoyée provenait de cette source (Duval 1889, p. 313 note 2). En octobre 1889 Hall réagit sur une tacite prétention de Salomon d'être le découvreur du manuscrit (Hall 1890). 2 Hilgenfeld 1894. Hilgenfeld, non plus, ne fait pas allusion à l'existence d'autres manuscrits. 3 Histoire de Mar Jab-a/aha, patriarche, et de Raban Sauma, éditée par Paul Bedjan, P.D.L.M., 2e édition, revue et corrigée, Paris-Leipzig [août] 1895 ; Histoire

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INTRODUCTION

l'introduction de cette seconde édition (p. XIII-XIV),il dresse une liste de tous les manuscrits existant alors, avec le sigle adopté dans l'apparat critique: 1) S, la copie envoyée par son confrère Salomon (exécutée à Ourmia en 1887) ; 2) P (<< première »), l'exemplaire sur lequel fut copié S ; 3) A, copié en 1884 par l'intercession des missionnaires américains d'Ourmia; 4) L, copié en 1889 et conservé au British Museum (BM ms Or. Add. 3636)1 ; 5) T, en possession du prêtre Oshana de Tkhuma. L'intégralité des manuscrits est plutôt récente, étant donné qu'ils remontent aux années 1880. Bedjan, qui résidait en France et dans l'impossibilité de comparer personnellement les manuscrits, fit confiance à ses collègues qui étaient sur place2. Les manuscrits se ressemblent étroitement: Bedjan estime que le meilleur est T, et que tous les cinq émanent de l'archétype de ce manuscrit3. L'intérêt de l'œuvre, même en dehors du cercle restreint des chercheurs en littérature syriaque et des orientalistes, fut tel qu'une traduction française, abondamment annotée par J.-B. Chabot, fut publiée peu de temps après la parution de la première édition du texte syriaque4. Mais les traductions qui suivirent furent rédigées à partir de la seconde : celles en anglais de J.A. Montgomery (1927), limitée seulement à la première partie, et de E.A.W. Budge (1928), et celle en russe de N.V. Pigulevskaja (1958). Une partie du texte a été traduite en allemand par F. Altheim (1961) et une autre, encore plus brève, en anglais par S.P. Brock (1969). La traduction en arabe de L. Sako (1974) est
de Mar Jab-alaha, de trois autres patriarches, d'un prêtre et de deux laïques, nestoriens, éditée par Paul Bedjan(P.D.L.M., Paris-Leipzig [novembre] 1895. 1 Margoliouth 1899 ; le manuscrit est parvenu au musée le 29 novembre 1888. 2 Le contrôle effectué, au moins pour L, à l'occasion de la traduction anglaise de J.A. Montgomery (1927, p. 1, note 2), montre qu'il s'agit d'un travail scrupuleux. 3 Conclusion reprise aussi par Baumstark 1922, p. 325-326. 4 Chabot 1893, 1894. Dans la même revue, Chabot publia une brève mise à jour, après la parution de la seconde édition (Chabot 1896). La traduction de Chabot fut aussi éditée sous forme de livre, sous le titre: Histoire de Mar Jabalaha III et du moine Rabban Çauma (Chabot 1895 ; voir Duval 1889, p. 371-374).

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INTRODUCTION

également partielle. Une traduction en néo-araméen par Mattay d-betPatros a paru en Iraq (Kirkuk 1961). L'examen du texte et de ses variantes, à partir de l'apparat critique de Bedjan, confirme que les manuscrits dérivent tous d'un ancêtre unique: de fait, ils ont en commun une lacune relativement importante et de nombreuses autres erreurs qui devaient déjà être présentes dans la souche ou l'archétype du premier manuscrit1. Cela signifie donc que si les cinq copies étaient confrontées, elles se corrigeraient mutuellement dans une certaine mesure; toutefois, puisqu'elles proviennent d'un manuscrit déjà altéré, le texte ainsi reconstitué requiert encore diverses corrections hypothétiques si l'on veut s'approcher au plus près de l'original. A cet effet, les propositions de corrections de Hilgenfeld citées ci-dessus, sont utiles même si elles ne sont pas toujours déterminantes2. Toutes les traductions modernes citées ont été réalisées à partir des éditions imprimées de Bedjan ; personne après lui n'a collationné une seconde fois les manuscrits, entreprise qui serait, en outre, relativement difficile sinon impossible actuellement: seuls les manuscrits L et A peuvent être consultés puisque les autres ont été vraisemblablement perdus dans les destructions que subit Ourmia durant la Première Guerre mondiale3. De même, s'agissant de cette version, le texte de base est donc celui établi par Bedjan dans sa seconde édition (1895). Nous avons apporté à ce texte quelques corrections dans la perspective de proposer une solution aux corruptions inhérentes à toute tradition manuscrite. Nous
1 La lacune se trouve dans notre version à la p. 69 ; pour les nombreuses autres erreurs communes à tous les manuscrits, qui sont supposés être corrects selon certaines hypothèses, se référer aux notes de la traduction. 2 Certaines des propositions de corrections de Hilgenfeld concernant la première édition du texte syriaque, c'est-à-dire le seul manuscrit S, ont trouvé une confi.rmation ou une solution différente dans les manuscrits découverts par la suite; d'autres hypothèses demeurent intéressantes, même par rapport au texte de la seconde édition. 3 Bien que, durant la Première Guerre mondiale la Perse soit restée neutre, l'armée turque se battit, sur ses territoires nord-occidentaux, d'abord contre les Russes, et par la suite contre les Anglais. Ourmia fut occupée à plusieurs reprises par les Russes et les Turcs (Murre-van den Berg 1995, p. 64-69 ; Le Coz 1995, p. 363-369).

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INTRODUCTION

avons souvent accepté des propositions faites par d'autres, et émis parfois de nouvelles suggestions là où cela nous paraissait opportun. Le contenu Il n'est pas surprenant que le manuscrit ait immédiatement suscité l'intérêt des découvreurs et des éditeurs: l'auteur narrait, dans la langue classique de l'Eglise d'Orient, la vie extraordinaire de l'un de ses patriarches les plus remarquables, sinon par ses connaissances et sa culture théologique, assurément par son origine - il s'agissait d'un « étranger », d'un Mongol - et par ses capacités avérées à gouverner son Eglise à une époque particulièrement difficile. En outre, le compte rendu de la mission en Europe de Rabban Sauma mettait à la disposition des chercheurs une source de première main sur des épisodes déjà partiellement connus par la documentation des archives européennes et par quelques sources orientales, mais jamais encore par un témoignage aussi direct. L' Histoire débute par la naissance des deux protagonistes et s'achève par la mort de Mar Yahballaha (la mort de Rabban Sauma survient environ au milieu du récit). Dans ses grandes lignes la narration se déroule ainsi: dans la Chine lointaine, deux fils de familles chrétiennes de haut rang, Sauma et Marcos, décident de devenir ermites et, plus tard, naît en eux le projet de se rendre en pèlerinage à Jérusalem. Parvenus en Mésopotamie après un voyage harassant à travers toute l'Asie, ils se rendent compte qu'il leur est impossible de poursuivre leur périple, et ils reprennent la vie monastique dans les couvents du lieu. A la mort du catholicos, le patriarche de l'Eglise d'Orient, Marcos est élu comme successeur, sous le nom de Yahballaha III. Puis Sauma est nommé par le khan ambassadeur en Europe. En raison de la succession au trône de différents souverains, l'Eglise voit se succéder en alternance, des moments difficiles et des éclaircies inattendues que l'Histoire narre fidèlement, année après année, en suivant les vicissitudes du catholicos. Le point culminant sera atteint dans l'assaut de la citadelle d'Arbil qui est décrit en détail dans son intégralité jusqu'au massacre des habitants chrétiens. Le récit se termine à la mort de Mar Yahballaha.

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INTRODUCTION

La datation de l'œuvre et sa composition Puisqu'elle s'achève avec la mort, en 1317, du protagoniste Marcos, devenu catholicos, il est évident que l' Histoire dut être complétée après cet événement. Nous pouvons même indiquer avec exactitude la date avant laquelle elle fut écrite, grâce à quelques indices précis: l'Histoire évoque en effet les émirs Coban et lringin en accompagnant la mention de leurs noms par la phrase: «qu'il soit conservé en vie» (voir p. 141). Ils étaient évidemment vivants au moment où l'auteur rédigeait son texte; Coban mourut le 17 novembre 1327 (Spuler 1985, p. 105 n. 52) et lringin plus tôt encore, en juin 1319 (Boyle 1968, p. 409). De ce fait, la période pendant laquelle l'œuvre fut complétée doit être limitée à un laps de temps relativement bref, entre novembre 1317 et le milieu de 1319. Toutefois le syriacisant français Jean-Maurice Fiey a observé (1988, p. 209-210) que vraisemblablement la brève notice sur la mort de Mar Yahballaha est un rajout étranger à la séquence narrative originale de l' Histoire, puisque la phrase qui conclut l' œuvre serait « ainsi vont les choses », juste après la mention des évêques ordonnés par Mar Yahballaha « Jusqu'à cette année» (voir p. 170). L'année citée, le moment où l'auteur termina son œuvre, devait donc précéder, même de peu, la mort du catholicos : l'Histoire aurait donc été écrite et terminée avant le mois de novembre 1317, alors que le catholicos vivait encore. En réalité, cette observation ne modifie pas considérablement la chronologie de l' Histoire, parce qu'elle ne concerne qu'un bref ajout (vraisemblablement apporté par l'auteur lui-même), ce qui rendrait vaine la discussion sur ce qui est censé être la fin de l'œuvre. En effet la notice spécifie que Mar Yahballaha fut enterré « dans le monastère qu'il avait fondé» dans la ville de Maragha. De plus, la mention de la mort du patriarche est très ancienne et liée à l'événement: or nous savons par un document digne de foi, la vie de Mar Yahballaha narrée en arabe dans la chronique des patriarches insérée dans le Livre de la Tour (voir p. 297), que par la suite le corps fut transporté dans un autre monastère lorsque les musulmans s'emparèrent de celui de SaintJean à Maragha (voir p. 300). La conclusion ne fait pas mention d'un fait aussi important; elle fut donc rajoutée avant que ce fait n'advint. L'observation de Fiey est toutefois utile, car si on la relie à d'autres 19

INTRODUCTION

éléments, elle nous permet d'avancer d'autres hypothèses sur la modalité et les époques de composition de l' Histoire: en effet, de la suggestion de Fiey dérive que l' Histoire n'est pas simplement une œuvre écrite postérieurement à tous les faits narrés, mais comprend certaines parties rédigées au fur et à ,mesure du déroulement des événements; l'indice le plus flagrant est la phrase « longue vie à lui! » se référant au khan Gazan, personnage dont l' Histoire elle-même relate la mort (voir p. 128). Le vœu de longue vie, émis pour ce souverain mort quatorze ans avant les derniers événements mentionnés dans l'œuvre, ne peut s'expliquer qu'en admettant que le fragment dans lequel il se trouve a été écrit lors du vivant du khan. Un anachronisme contraire au cas précédent, soit une situation plus récente projetée dans le passé, met en évidence que certaines parties ont pu être composées à une certaine distance des faits relatés: la charge de « émir des émirs» est attribuée à Coban lors de l'épisode d'Arbil qui se produisit en 1310 (voir p. 164). Mais ce titre ne lui fut conféré qu'en 1317, à l'époque du khan Abü Sa'ïdI. Par conséquent, on peut penser que l'épisode d'Arbil aurait été relaté à un certain intervalle des faits. Il est donc vraisemblable que, jusqu'à un certain point, l'Histoire fut écrite à mesure que les événements se déroulaient et peut-être remaniée de temps à autre2. Cela n'a rien d'étonnant car cette technique de composition, par accumulations et rajouts, est typique des œuvres de chroniqueurs dont la composition est de nature à durer longtemps. Cette technique permet qu'une œuvre soit poursuivie par d'autres, si l'auteur se trouvait empêché d'y travailler. C'est un cas fréquent dans la littérature historique syriaque, et l'exemple le plus proche du nôtre est l'œuvre historique de Grégoire Abulfarag, dit Barhébraeus. Cet éminent ecclésiastique syro-orthodoxe - théologien, historien, savant - qui vécut lui aussi à l'époque mongole (1225-1286), écrivit une
1 Spuler 1985, p. 223-224. L'observation est valable si l'on retient, ainsi que le lecteur pourra en juger, que l'auteur est très précis dans l'attribution des titres et charges aux personnages du récit. 2 La description du couvent de saint Jean, telle que nous la lisons actuellement, a dû être écrite entre 1312 et 1317, année de la mort du catholicos. Voir le commentaire sur le passage, p. 281.

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INTRODUCTION

vaste œuvre historique1 inachevée à sa mort. Son frère Barsauma assuma la charge de la continuer (de 1286 à 1288), et après lui, d'autres anonymes poursuivirent la chronique jusqu'en 1496. Toutefois, en ce qui concerne l' Histoire, il nous parait difficile d'envisager une multiplicité d'auteurs, en raison de la parfaite cohérence de la composition, des thèmes et de la langue. Se rédaction fut probablement commencée à un moment de relative tranquillité pour l'Eglise. Il existe une autre composition de visée similaire mais différente dans son style: il s'agit d'un poème écrit pour célébrer le catho-

licos Mar Yahballaha III et en particulier l'inauguration du monastère
de Saint-Jean qu'il fonda. Ce poème (en syriaque mëmrii) est reproduit dans un document daté de 1295 ; il est possible qu'autour de cette période, l'auteur de l'Histoire ait conçu et entrepris son projet, en évidente syntonie avec la sensibilité du milieu ecclésiastique auquel il appartenait2. Le genre littéraire Il ressort de ce que nous avons relaté précédemment que l' Histoire appartient à des genres littéraires divers: biographie, histoire et chronique. L'un de ses précédents immédiats est la célébration en vers (mëmrii) du catholicos DelÙ).aI, prédécesseur de Mar Yahballaha III, publiée et traduite par Chabot (1895a). Ce texte, semblable au mëmrii en l'honneur de Mar Yahballaha III déjà cité, consacre toutefois une plus grande place à des notices biographiques et, en cela, il ouvre en quelque sorte la voie à l' Histoire. Selon l'usage, l'auteur déclare explicitement ses intentions dans le prologue: il veut faire connaître la vie exemplaire de deux chrétiens venus d'un pays lointain pour témoigner de la vérité contenue dans la promesse du Christ (<< voici que je suis avec vous pour toujours jusEt qu'à la fin du monde », Matthieu 28, 20, attestant que la foi chrétienne s'étend dans le monde entier) et qui, de plus, sont parvenus à assumer
1 Le titre syriaque, Maktbanut zabnë, est bien rendu par Chronographie. L'œuvre se compose de deux parties, la première dédiée à l'histoire civile et politique, la seconde à l'histoire ecclésiastique. Barhébraeus puise amplement dans l'historiographie syriaque précédente (surtout chez Michelle Syrien, t 1199),mais également chez les chroniqueurs arabes et persans. 2 Le mëmra est publié ici, en appendice (voir p. 302).

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des charges élevées et des responsabilités. A la fin du prologue, l'auteur ajoute, concernant les protagonistes: Nous évoquerons donc, comme il se doit, la famille de chacun d'eux, leur pays, la manière particulière dont ils furent élevés et la vie qu'il menèrent ensemble.Narrant leur histoire, nous rapporteronsaussi ce qu'il advint en ce temps - à eux-mêmes, par leur intermédiaire ou à cause d'eux - et nous raconterons toute chose telle qu'elle s'est produite. Au centre de la narration figurent donc deux personnages extraordinaires de par leur naissance et leur imprévisible destin, ce qui laisserait à penser que l' Histoire vise à privilégier la louange ou même l'hagiographie; et certes nous retrouvons ici des traits évidents 1 de ce dernier genre littéraire bien connu dans la littérature syriaque. Cependant, la seconde partie de la narration de l'auteur nous ramène vers un genre purement historiographique : au fur et à mesure, il relatera les faits contemporains de la vie des protagonistes, et ce, avec la plus grande rigueur. Les « saints» qui inspirent son œuvre ne sont pas des thaumaturges et n'ont pas non plus été les protagonistes d'événements surnaturels: après avoir rappelé avec émerveillement leurs origines, les célébrer signifie beaucoup plus prosaïquement relater comment ils se sont comportés en des temps difficiles, entre succès et insuccès, par phases alternées. Même s'il sublime leur sagesse, leur piété, leur capacité d'adaptation2, l'auteur ne s'interdit pas d'en faire la critique, ni de souligner leurs erreurs3. Le compte rendu des faits veut se limiter aux cas qui ont plus directement impliqué les protagonistes, mais un cadre plus général est parfois nécessaire, et l'auteur le présente, dans ses grandes lignes, pour revenir rapidement à l'argument principal: « Nous ne pouvons pas relater ici... autrement nous nous attarderions bien au-delà des buts de cette narration, et finirions par en faire quelque chose de différent» (voir p. 116). Dans des affirmations comme celle-ci, à coté de la
1 Par exemple dans la première partie, qui narre l'enfance et l'éducation des protagonistes, selon des schémas stéréotypés, également dérivés de la Bible. 2 Qui se manifestent, par exemple, dans la construction d'églises et de monastères, à laquelle l'auteur accorde une place considérable. 3 Evidemment de son propre point de vue ; il parle de la « crédulité» du catholicos (voir p. 154) et ne dissimule pas l'un de ses mensonges (voir p. 151).

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rigueur de l'auteur, affleure peut-être aussi la nostalgie d'un narrateur talentueux qui sait devoir contenir ses désirs de raconter. Le genre historiographique a une longue tradition dans la littérature syriaque, déjà dès le xe siècle. Pour ne citer que l'une des nombreuses œuvres historiographiques syriaques, signalons la Chronographie de Barhébraeus, déjà mentionnée, qui remonte elle aussi à l'époque mongole. Il est difficile de ne pas faire un parallèle avec l'intérêt montré, par les souverains mongols pour l'historiographie: rappelons ici un seul cas parmi de nombreux autres, le Recueil des histoires (Garni' altawarïb) rédigé par RasId aI-DIn. Ecrit en persan et comprenant des chapitres sur toutes les nations et les peuples connus alors, il fut promu par le khan Gazan (Browne 1920, p. 68-75 ; Bausani 1968b, p. 518-519 ; Gumilev 1994, p. 204-205). Et, plus tôt encore, une importante œuvre historiographique, l' Histoire du conquérant du monde (c'est-à-dire de Cingiz khan: Tarïb-i gahangusa) - qui demeure encore l'une des sources principales de l'histoire ancienne des Mongols et de leur expansion - fut écrite par 'Ata Malik GuvaynI (1260)1. De fait, même si l'historiographie est un genre bien connu et pratiqué dans le milieu de la littérature syriaque, on ne peut pas exclure

que sur cette tradition se soit exercée, au XIIIe-XIVe siècle, une impulsion ultérieure pour se rapprocher du climat culturel de l'époque mongole, auquel ne restaient pas étrangers les milieux ecclésiastiques cultivés2. En fait, l'intérêt pour l'histoire des conquérants, les Mongols, mais aussi pour celle de tous les autres peuples - de l'Extrême-Orient à l'Extrême-Occident d'alors -, omniprésent dans l'œuvre de RasId alDIn3, devait être un trait de la culture de l'époque, que la présence physique de Turcs, de Mongols, de Chinois, de « Francs» sur le territoire et à la Cour mongole avait contribué à développer. L'attention pour les peuples lointains se manifeste déjà dans le prologue de l' Histoire : «... les Indiens, les Chinois et les autres peuples orientaux...
1 L'œuvre est traduite intégralement en anglais par J.A. Boyle (1958). La traduction italienne de Scarcia (1962) dérive de cette version anglaise. 2 Ainsi que nous le verrons, la connaissance d' œuvres historiographiques et géographiques arabo-persanes apparaît dans notre texte. 3 Le premier volume de l' Histoire universelle est dédié aux peuples turcs et aux Mongols; d'autres aux Chinois, aux « Francs », aux Hébreux, aux Indiens...

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reçurent la discipline de la crainte de Dieu », et l'on peut dire que là est véritablement son origine: en effet ces deux protagonistes fascinent l'auteur, au-delà de leur singulière expérience - déjà par ellemême digne d'être retenue -, plus précisément parce qu'ils représentent le paradigme du parfait croyant sous l'apparence exotique des peuples lointains1. Nous ferons allusion, par la suite, aux affinités conceptuelles et littéraires entre l' Histoire et l'historiographie persane contemporaine, mais il est opportun de noter dès à présent qu'il existe, précisément dans le prologue de l' Histoire, un rappel direct de l' Histoire du conquérant du monde. Dans son prologue, pour justifier la prise du pouvoir par les barbares mongols, Guvaynï soutient que la promesse de l'expansion de l'islam jusqu'en Extrême-Orient s'est réalisée grâce à la conquête mongole. De fait, dans le prologue de l' Histoire, sont citées la promesse de la diffusion du christianisme jusqu'aux confins du monde, ainsi que la conversion des peuples orientaux2. Il ne nous paraît pas hasardeux d'affirmer que l'auteur de l' Histoire a emprunté l'idée de l'argumentation de Guvaynï pour élaborer la sienne, étant donné que l' Histoire du conquérant du monde était déjà bien connue en son temps et se trouvait à la disposition des chercheurs à la bibliothèque de Maragha3. L'auteur Aucun des manuscrits n'a conservé le nom de l'auteur de l' Histoire, pas plus que n'existe une tradition venue de l'extérieur le concernant; son œuvre était même ignorée avant d'avoir été découverte,

à la fin du

XIXe

siècle. Il est certain qu'il s'agit d'un ecclésiastique

d'un rang relativement élevé, si l'on tient compte de sa capacité litté-

raire et linguistique - le syriaque était aux XIIIe-XIVe siècles, et de longue date, une langue de culture, littéraire et liturgique -, de sa compé1 La curiosité pour les mœurs des peuples étrangers est, en tout état de cause, déjà présente dans l'une des plus anciennes œuvres syriaques, le Dialogue des lois des pays (Ille siècle). 2 Pour établir une comparaison entre les deux textes, voir p. 172. 3 Barhébraeus, dans le prologue de sa Chronographie, déclare avoir abondamment puisé dans les « nombreux volumes des Syriens, Saracènes et Persans» conservés dans la bibliothèque de Maragha (Barhébraeus, Chronographie 1987, p. 1).

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tence théologique et de la familiarité dont il fait preuve, non seulement avec la haute hiérarchie de son Eglise, mais aussi avec les puissants de son époque1. Que l'auteur fut un ecclésiastique paraît également indéniable si l'on tient compte de son interprétation des faits de l'histoire sur le modèle de la Bible dont il cite les versets avec pertinence - et de sa conviction que toute manifestation émane d'une décision divine. Les raisons et les causes spirituelles se révèlent toutefois dans le concret des affaires humaines, et l'auteur excelle à discerner les aspects politiques et pratiques auxquels il attribue l'importance qui leur est due. Par exemple, il ne nous cache pas que Marcos fut placé à la tête de l'Eglise d'Orient parce qu'il était mongol, comme les souverains d'alors, et que ses électeurs étaient disposés à tolérer les insuffisances de sa doctrine pour tirer profit de sa familiarité avec les souverains mongols du moment. En un sens, l'auteur se montre équanime aussi devant un fait qui l'implique directement, la persécution des chrétiens, dont il ne manque pas de souligner la responsabilité. Sur la base de ces indices, Heleen Murre-van den Berg a suggéré récemment une identification pour l'auteur de l' Histoire: il s'agirait du métropolite d'Arbil (dont l' Histoire relate l'activité durant le siège de la citadelle, ne mentionnant toutefois jamais son nom), qui devint

catholicos en 1318, après la mort de Yahballaha III, sous le nom de Timothée II. Cette suggestion nous paraît tout à fait fondée (Murrevan den Berg 2006, p. 377-394 ; Borbone 2006c). Les sources L'auteur ne mentionne explicitement ses sources qu'une seule fois, lorsqu'il déclare avoir utilisé, pour le récit du long épisode du voyage en Europe de Rabban Sauma, le compte rendu personnel de ce dernier. Mais il s'agit d'une source qui ne couvre qu'une partie de la narration. Toutefois, puisque l' Histoire est, comme nous l'avons vu, un texte produit peu après les faits narrés, il n'existe pas, en général, d'interférence avec d'autres sources historiographiques antérieures, et, pour la
1 Ceci peut se déduire de l'observation de l'auteur, à un moment critique de la narration, le passage du pouvoir du défunt Gazan à son successeur Olgeitü : voir p. 111.

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plus grande partie du récit, il est évident que l'auteur met à profit ses expériences personnelles et tout ce qui lui a été rapporté par des témoins oculaires et des protagonistes. Parmi les protagonistes qui fournirent des indications à l'auteur figurent certainement Rabban Saurna et Mar Yahballaha en personne, tout particulièrement dans les notices sur leur enfance et leur voyage, ainsi que sur certains événements qui ne pouvaient être connus que d'eux seuls. Par exemple, les récits modérément hagiographiques de leur enfance et de leur vocation semblent construits en disposant les souvenirs des protagonistes sur la trame d'un schéma biblique stéréotypé. Dans un certain cas, l'auteur signale sa présence sur les lieux mêmes des faits, durant le récit du saccage des églises de Maragha en 1295 :
Peut-être que le lecteur qui ne s'est pas trouvé au milieu de cet ouragan pensera que l'auteur écrit histoire de le dire, mais en vérité, celui-ci prend Dieu à témoin qu'il est impossible de raconter ou de décrire de telles choses (voir p. 119).

L' Histoire résulte donc de la fusion de notices de première main, d'expériences personnelles et de souvenirs des protagonistes, reproduite par un auteur ecclésiastique qui faisait certainement partie du cercle des collaborateurs du catholicos. Etant donné le style vif de la narration qui adopte souvent le discours direct, on pourrait penser que, parfois, les grands discours et les raisonnements, faisant s'exprimer les protagonistes à la première personne, expriment au plus près l' interprétation de l'auteur, si on les compare aux simples narrations; dans le cas de ces dernières, lorsqu'il est possible de comparer l' Histoire à d'autres sources relatives aux mêmes événements, on remarque généralement qu'il y a accord sur le fond et quelques différences de détail, parfois importantes, que nous signalerons dans le courant des commentaires. La langue et autres aspects littéraires L' Histoire fut écrite en syriaque, la langue des chrétiens d'Orient, fondée à l'origine sur le dialecte araméen oriental de la ville d'Edesse (l'actuelle Urfa, en Turquie). Attesté depuis le lIe siècle par des œuvres chrétiennes et gnostiques, le syriaque se diffusa parallèlement 26

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au christianisme en Syrie et en Mésopotamie, et également en Palestine et au Liban. Il donna naissance à une littérature le plus souvent d'inspiration religieuse et devint la langue littéraire, scientifique et liturgique d'une grande partie du christianisme oriental. Suite aux in-

vasions musulmanes du

VIle

siècle, elle perdit du terrain en tant que

langue parlée, en faveur de l'arabe, mais demeura langue à la fois liturgique et de culture, en dehors même de son usage strictement religieux : c'est un fait connu, par exemple, que les fameuses traductions en arabe des œuvres philosophiques grecques furent transmises, en grande partie, par le biais des versions syriaques. La population chrétienne syriaque, à tout le moins celle d'un certain niveau de culture, devait s'adapter à la pratique de quatre langues: celle parlée, d'un usage quotidien - c'est-à-dire l'un des différents dialectes araméens du nord ou du sud de la Mésopotamie attestés par écrit seulement beaucoup plus tardivement} - et l'arabe parlé; en outre le syriaque, la langue classique apprise à l'école et l'arabe littéraire2. De plus, le grec et le persan faisaient partie du bagage de connaissances des plus cultivés des auteurs syriaques3.

Au XIVe siècle, quand fut écrite l'Histoire, la période la plus féconde de la littérature en syriaque s'était déjà achevée. L'arabe avait remplacé le syriaque en tant que langue de culture auprès des auteurs ecclésiastiques. Notamment c'est en arabe qu'est écrit le Livre de la Tour, chronique des patriarches de l'Eglise d'Orient, à partir de la-

quelle a été traduit l'extrait dédié à Mar Yahballaha III (voir p. 297).
Toutefois, il y eut aux XIIIe-XIVeiècles une reprise de l'utilisation du s syriaque, dont notre texte est un document important dans le milieu

Ces dialectes araméens, dits parfois «néo-syriaques », subsistent encore surtout dans la haute Mésopotamie. Les premiers textes écrits sont des poèmes liturgiques datés du XVIesiècle (Mengozzi 1999). Une trace, ténue mais évidente, de ces dialectes se trouve précisément dans l' Histoire: voir p. 115. 2 L'arabe littéraire adopté à l'époque islamique par les auteurs chrétiens, pour une série d' œuvres, en particulier apologétiques, ne se distingue pas de façon significative de celui utilisé par les auteurs musulmans (Landron 1994, p. 10-11). 3 Un savant de la qualité de Barhébraeus connaissait et utilisait la littérature persane non seulement historique (voir p. 24) mais aussi scientifique (Zonta 1992), théologique et spirituelle (Teule 1992). Notre auteur ne devait pas être moins savant.

}

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syro-oriental, auprès des œuvres de 'Abdiso' de Nisibe et des poèmes liturgiques de Kamis bar Qardal).eet de Giwargis WardaI. L'auteur de l'Histoire choisit donc d'écrire en syriaque et l'on ne peut émettre que des hypothèses sur les raisons de ce choix. Si l'on tient compte qu'à cette époque Barhébraeus traduisait en arabe ses œuvres syriaques - ou, mieux encore, les remaniait quand il ne les réécrivait pas entièrement - pour toucher un public plus vaste ou différent (Teule 1996, p. 39-49), on pourrait prêter à notre auteur un dessein opposé: écrire une œuvre accessible à peu de lecteurs, non destinée à être lue en dehors, mais réservée à celui qui connaissait l'ancienne langue de l'Eglise, ce qui excluait de fait ceux qui n'en faisaient pas partie. Il existe en effet dans l' Histoire des jugements sur les actions des souverains mongols et des musulmans qui auraient pu susciter des réactions négatives s'ils avaient été connus et divulgués. Mais cela n'implique pas nécessairement que l'utilisation du syriaque ne provient pas, plus simplement, d'un choix littéraire proche du clasSICIsme. La variété des événements narrés est mise en évidence par un style où la précision des faits côtoie une grande vivacité d'expression obtenue également par le recours fréquent au discours direct. L'insertion de commentaires par l'auteur, souvent sous forme d'insertions poétiques extraites de la Bible ou de textes liturgiques, ne diminue pas l'intensité narrative, mais rythme l'action par des pauses appropriées. Cet usage du recours à des citations de fragments poétiques pour commenter les faits narrés et en fournir une clé interprétative - mais aussi pour exprimer les idées, les raisons et les sensations d'un personnage n'est pas commun dans la littérature historique syriaque, mais se rel 'Abdiso' bar Brika, évêque de Nisibe de 1290 à 1318, année de sa mort, composa de nombreux ouvrages en arabe et en syriaque, de caractère canonique et théologique. Un recueil de cinquante homélies en vers, sur le modèle de la prose rythmée arabe des Maqëimëit de al-lJarïrï (1054-1122), ainsi rédigé pour démontrer la versatilité de la langue syriaque (Le Coz 1995, p. 281-287), est remarquable. A propos de Kamis bar QardaJ.:teet de Giwargis Warda, voir Duval 1907, p. 403 et Wright 1894, p. 283-284. Pour un examen général de la tradition littéraire syriaque, voir Van Rompay 2000, particulièrement la troisième partie: Decline, Renaissance, and the Consolidation of Tradition. Sur la continuité de l'usage littéraire du syriaque classique au-delà du XIVesiècle, voir Brock 1989. A propos de la « renaissance» de la langue syriaque dans la littérature scientifique et historique, voir Takahashi 2001.

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trouve dans la littérature persane de l'époque, et également dans la prose artistique arabe1. On y trouve de plus des expressions qui rappellent presque mot pour mot les passages de l' Histoire du conquérant du monde par GuvaynI2. Il ne paraît toutefois pas hasardeux de considérer cette pratique comme une trace littéraire évidente d'une forme de symbiose ou de syncrétisme culturel, produit de l'époque mongole. D'autres ont déjà mis en évidence un point de contact supplémentaire entre l' Histoire et la littérature arabe: la mention -lors de l'introduc-

tion de personnages déterminés - de l'opinion que leur porte l'auteur,
sous la forme d'une épithète (Pigulevskaja 1958, p. 17). Le rappel d'un fonds culturel commun entre la littérature historicogéographique arabo-persane et l'Histoire se retrouve aussi dans certaines images et descriptions. Par exemple, après une dévastation, notre auteur évoque l'avidité méticuleuse des pilleurs en disant qu'ils «n'ont rien laissé, pas même un clou sur les murs », image qui s'apparente à celle créée par RasId aI-DIn, qui écrit, dans un cas semblable, qu'ils «ne laissèrent pas même les cendres du foyer» (cit. par Boyle 1968, p. 367). Le volcan que Rabban Sauma vit durant son voyage en mer vers l'Italie est décrit en des termes qui rappellent la description de l'Etna par QazvInI : « Or, vous verriez la nuit un grand feu brûler sur le sommet et en sortir de jour une grande fumée »3.
1 Voir le cas où Rasld ai-DIn prête une citation poétique à Hülegü, alors en prise à une profonde colère (Rasld aI-DIn, Quatremère 1836, p. 254-255), à comparer à la citation attribuée au catholicos, alors qu'il descend de la citadelle d'Arbil (p. 162). 2 Voir la description du début du printemps (<< Lorsque le soleil descendit sur le signe du Bélier et que le monde se fut un peu réchauffé... » [p. 122]), qui rappelle une phrase de GuvaynI : « Quand le monde eut commencé à sourire, pour être le soleil descendu dans la maison du Bélier, et que l'air pleurait par les yeux des nuages, porteurs de pluie... » (GuvaynI, QazvInI 1912, p. 145 ; Boyle 1958, I, p. 184). 3 Zakariyya' ibn Mul)ammad ibn Mal)mud al-QazvInI (ca. 1203-1283), auteur arabe qui vécut pendant la période mongole en Iraq et en Iran; dans son livre sur les Merveilles de la création et les raretés de la nature il cite une Chronique de la Sicile, égarée (Amari 1997, I, p. 189-191: 190). A son tour, la description de l'Etna par QazvInI est citée par un auteur persan un peu plus récent, tIamd-Allah Mustawn, dans la partie géographique de son œuvre encyclopédique Nuzhat-al-qu/üb (<< Récréation des cœurs»), complétée en 1340 ; il ajoute que le feu nocturne permet aux habitants de travailler même la nuit (Le Strange 1919, p. 285). Mais le motif est encore plus ancien, et même d'origine biblique; en Isaïe 4,5, on lit : « Yahvé créera

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Ce dernier cas pose un problème intéressant: celui de la correspondance de la narration, ou plus exactement de la description, avec l'expérience authentique du narrateur - qui est en l'occurrence Rabban Sauma lui-même, puisqu'il s'agit de la partie du récit provenant de son témoignage - ou bien avec ses stéréotypes culturels1. On a voulu voir dans cette description le récit de l'éruption de l'Etna le 18 juin 12872, mais la présence, dans le milieu culturel originel de l'auteurnarrateur, de l'idée que l'Etna montrait « de la fumée le jour et du feu la nuit» pourrait servir à détacher la description de Rabban Sauma de l'expérience directe d'une éruption spécifique. Penser que lui-même y aurait assisté demeure alors une hypothèse possible, mais non nécessaIre. La vivacité du style narratif se manifeste également dans le lexique où figure l'un des aspects les plus fascinants du récit, le cosmopolitisme. La langue syriaque fut, dès l'origine, particulièrement réceptive aux termes techniques (administratifs mais surtout ecclésiastiques) dérivés du grec, étant donné l'indéniable proximité culturelle avec le christianisme de langue grecque et sa culture liturgique et théologique. Cependant, le lexique de l' Histoire va plus loin encore, puisqu'il utilise des termes turcs, persans, mongols et latins. Dans de nombreux cas il s'agit de mots mentionnés exclusivement dans ce texte, et pour certains d'entre eux l'auteur ressent le besoin d'en donner la signification. A cet effet, dans ce dernier cas, il est opportun de les considérer non comme des emprunts entrés dans le lexique syriaque, mais comme des termes étrangers - avec parfois une alternative en syriaque classique - utilisés pour obtenir une narration vivace et réaliste3. Ce choix clair en matière de communication possède une double finalité: la précision et la vraisemblance. L'adoption de termes techniques,
partout sur la montagne de Sion et sur ceux qui s'y assemblent une nuée le jour, et une fumée avec l'éclat d'un feu flamboyant, la nuit... ». 1 En ce qui concerne l'œuvre de Marco Polo, cet aspect est clairement mis en évidence dans Vincenti 1989. 2 Chabot 1894, p. 88. 3 Le goût pour les mots étrangers (turcs et mongols) se rencontre aussi dans des ouvrages littéraires contemporains en persan et en arménien: ainsi, le persan Pur-i Baha (Minorsky 1956) charge ses poèmes de termes turcs et mongols, et le poète arménien Frik en cite dans son hymne en l'honneur d'Argun (Gugerotti 1982).

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juridiques et administratifs, répond surtout au premier aspect; l'emploi de termes étrangers dans le discours direct, réservé seulement aux étrangers, concerne les deux cas simultanément1. Le milieu

Les événements narrés se déroulent entre le XIIIe siècle et le début du XIVe, plus précisément entre 1225 (date probable de la naissance de
Rabban Sauma) et 1317 (date certaine de la mort de Mar Yahballaha), à une époque cruciale pour le royaume mongol en Iran et pour ses rapports avec l'Europe. Les événements ont pour théâtre principal l'IraqIran, occupé par les Mongols, mais l'histoire débute en Chine, et l'épisode de l'ambassade de Rabban Sauma repousse les frontières géographiques jusqu'à l'Europe occidentale. L'empire mongol, fruit de la poussée vers l'Occident inaugurée par Cingiz khan et poursuivie par ses successeurs, s'étendait alors de l'océan Pacifique à l'Europe orientale. Dans le Proche-Orient, la vague des envahisseurs s'était arrêtée aux confins de la Syrie et de la Palestine, mais Bagdad avait été conquise et le califat, institution majeure de l'islam, pourtant déjà en décadence, avait été définitivement abattu. Sur l'Iran et sur l'actuel Iraq, régnaient des souverains mongols dénommés ilkhans 2 ; la Russie était soumise aux khans de la Horde d'Or et l'Asie centrale était gouvernée par la dynastie de Cagataï. Selon la conception mongole de l'Etat, les territoires conquis étaient la propriété incessible de la famille de Cingiz khan; de ce fait l'indépendance des royaumes était limitée à la soumissIon au grand khan
1 Ce second cas est bien illustrée par un mot persan d'origine turque, yiigï « rebelle », qui n'est utilisé que dans les phrases prononcées par des Mongols dans le discours direct; à l'inverse, dans la narration, le terme commun utilisé est syriaque. Dans la traduction nous avons choisi de laisser dans leur langue d'origine les termes étrangers lorsque c'est l'auteur lui-même qui les explicite en syriaque, parce qu'ils devaient également sembler étrangers aux premiers lecteurs. 2 L'étymologie commune du terme voudrait qu'il signifiât« khan soumis », étant donné que les souverains mongols d'Iran gouvernaient au nom du grand khan. Toutefois on a avancé une étymologie différente, faisant appel à la valeur du préfixe il/el, qui peut être traduit par « pacifique, harmonieux» ; en conséquence, le titre signifierait « khan pacifique, porteur d'harmonie» (Doerfer 1963, p. 207-209 ; Mostaert-Cleaves 1962, p. 27 et surtout ErdaI1993).

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qui, de sa capitale Khanbaliq, gouvernait directement la Mongolie et la Chine. A défaut d'un principe de succession bien défini, les héritiers se trouvaient souvent en situation conflictuelle, provoquant des guerres entre leurs Etats respectifs; avec le temps, la soumission au grand khan se réduisit progressivement à une simple formalité. Néanmoins, plusieurs historiens ont adopté, pour cette période, la définition de « paix mongole », alléguant comme résultat de la conquête mongole la constitution d'une continuité géographique et administrative de l'Extrême-Orient à l'Europe, qui favorisa la reprise des contacts culturels et commerciaux (Lemercier Quelquejay 1970 ; Kotwicz 1950). Les Mongols en Iran A partir de 1218, Cingiz khan entreprit une série de campagnes militaires contre le royaume de Khorezm, qui comprenait à peu près les territoires des actuels Iran, Turkmenistan et une partie du Kazakhstan; ces campagnes se seraient terminées, sous ses successeurs, par la conquête durable de l'Iran et de l'Iraq actuels, jusqu'aux confins de la Syrie. La conquête de Bagdad, en 1258, fut l'œuvre de Hülegü, petit-fils de Cingiz khan et frère de Qubilaï; entré en Syrie, il parvint, en janvier 1260, à conquérir Alep. Mais le succès militaire aux confins de la Syrie, limite nord-orientale du royaume des Mamelouks dont le centre était l'Egypte, fut de courte durée: en l'absence de Hülegü qui s'était rendu en Mongolie pour participer au quriltaï - assemblée des nobles - qui devait élire le grand khan, l'armée mongole fut vaincue par les Mamelouks dans la localité de 'Ayn Gâlüd (6 septembre 1260). Cette défaite marqua la limite de l'expansion mongole dans le ProcheOrient; par la suite et à plusieurs reprises, les armées mongoles franchirent la frontière définie par le cours de l'Euphrate, mais aucune de leurs tentatives d'invasion ne fut couronnée de succès. Qubilaï, dont l'élection comme grand khan en mai 1260 avait été très contestée, avait cependant réussi à s'imposer. De son côté, Hülegü se consacra à consolider son propre pouvoir dans les zones qu'il avait conquises, donnant naissance à la dynastie des ilkhans. Les campagnes de conquête avaient entraîné des conséquences importantes, non seulement du point de vue politique, mais aussi économique et démographique. Nombre de villes anciennes, telles Bukhara, Samarkand, Balkh, Merv, avaient été plusieurs fois saccagées et dé32

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truites et leurs habitants systématiquement massacrés1. Le coup assené à la florissante civilisation urbaine irano-arabe et à l'agriculture fut tel qu'il fallut des siècles pour qu'elles parvinssent à s'en remettre2. La dynastie mongole conserva le pouvoir durant moins d'un siècie: les souverains qui se succédèrent sur le trône après Hülegü (1256-1265) furent Abaqa (1265-1281), Tegüder-AJpnad (12821284), Argun (1284-1291), Gei1)atu(1291-1295), Baïdu (1295), Gazan (1295-1304), Olgeitü (1304-1316), Abü Sa'ïd (1316-1335). Les luttes dynastiques et les successions complexes furent la règle, tout comme la difficulté persistante à imposer l'autorité du pouvoir centra13. Les envahisseurs mongols adoptèrent le mode de vie d'une aristocratie militaire qui s'imposa à la civilisation urbaine et rurale, dans l'intention de l'exploiter pour leur propre subsistance. De fait, dès le début, ils recherchèrent, et obtinrent, la collaboration de la classe dirigeante locale: l'aristocratie urbaine, les hiérarchies religieuses (chrétienne et musulmane), les marchands. Par conséquent, la structure administrative traditionnelle, y compris le système d'imposition, persista, en grande partie active, à côté des innovations du régime mongo14.
1 Les récits des campagnes mongoles nous sont parvenus pour la plupart par les historiens persans qui avancent des chiffres très élevés concernant le nombre d'habitants exterminés. En réalité, il est certain que ces chiffres devraient être revus à la baisse; de plus, ces mêmes auteurs mentionnent des familles qui vivaient dans certaines villes avant et après la conquête. Voir Morgan 1982a. 2 Des études récentes (p. ex. Wu Pai-nan 1974) mettent en évidence qu'il existe une forte dose d'exagération dans les comptes rendus des historiens de l'invasion mongole; par exemple, les systèmes d'irrigation en Iraq étaient déjà en très mauvais état depuis un certain temps, avant même que les Mongols ne parvinssent à leur donner le coup de grâce. Certes, ces données sont sans nul doute incontestables, mais elles ne suffisent pas à remettre en question le désastre causé par les invasions. 3 En effet, pendant toute la durée de la dynastie, le gouvernement mongol ne s'exerça directement que dans certaines parties du vaste territoire (uniquement Iraq, Iran septentrional, Khorasan) ; d'autres régions (Gilan, Fars, Kerman, Shabankara, Hormuz, Qais, Luristan, Herat) furent laissées à l'administration locale, bien que sous l'autorité mongole. Voir Aigle 2005. 4 Se répète, en un certain sens, ce qui était advenu en Egypte, en Syrie, en Mésopotamie, en Iran au temps de la conquête arabe: pendant quelques décennies les Arabes musulmans s'étaient limités au contrôle militaire du territoire, déléguant l'administration aux hiérarchies byzantines ou sassanides au point que, pendant un certain temps, les documents administratifs continuèrent à être rédigés en grec et en

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En considérant de plus près la situation économique et sociale, on pourrait définir deux phases principales, dans le laps de temps qui nous intéresse, de la conquête à 1317, année qui verra se terminer l' Histoire. La première période (des environs de 1260 jusqu'au début du règne de Gazan, en 1295) fut caractérisée par l'exploitation systématique du territoire, d'abord par la conquête militaire puis par l'imposition illimitée de taxes. Les mongols continuèrent à se considérer comme une armée en territoire ennemi, soit que les terres réparties entre les chefs militaires (les « émirs », ainsi désignés dans l' Histoire) fussent réservées aux pâturages, soit qu'on cherchât à en tirer un profit maximal par une taxation exorbitante en nature et en argent1. Il en résulta une diminution de la population et le déclin de la vie urbaine. Pour remédier à la désastreuse situation économique, aggravée encore par des calamités naturelles, il y eut aussi une tentative intéressante: l'introduction du papier-monnaie, voulue par le khan Geibatu, mais qui échoua rapidement (Spuler 1972, p. 139-141). Dans la seconde période, à partir du règne du khan Gazan (12951304), se manifestèrent les résultats de la collaboration culturelle, toujours plus efficace, avec la classe dirigeante, urbaine et rurale, qui s'était intégrée dans l'administration mongole. Face à la décadence économique et à l'instabilité politique du royaume, on tenta d'instaurer une autorité centrale forte en la personne du khan, adoptant ainsi la forme traditionnelle du gouvernement féodal iranien. Ceci permit à Gazan de mener une politique de reprise économique grâce à des réformes administratives diverses. Celles-ci concernaient, par exemple, la taxation des terrains et l'impôt sur le commerce et l'artisanat, diminué dans certaines villes et totalement supprimé dans d'autres. Pour
pehlevi (Lapidus 1993, p. 43-61 ; Le Coz 1995, p. 136-137). Cependant, on ne saurait prétendre sérieusement que la cause majeure de cette situation puisse être imputée à une administration prétendument incompétente des Mongols, liée à leur nomadisme originel. Voir Morgan 1982b ; sur la société ilkhanide en général, voir la synthèse de Lapidus 1994, p. 43-46. 1 Il arrivait que les mêmes tributs soient perçus plusieurs fois sans aucun contrôle par des percepteurs qui, ayant reçu en adjudication la perception des impôts, recouraient à n'importe quel moyen pour satisfaire les demandes de l'Etat ou leur propre intérêt. Voir les textes cités dans Spuler 1972, p. 148-153.

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favoriser l'agriculture, des primes furent créées afin d'encourager la sédentarisation sur les terres en friche et promouvoir le rétablissement des systèmes d'irrigation. Par la suite, un système unique de poids et mesures fut imposé dans tout le territoire. Gazan interdit à l'aristocratie militaire et aux fonctionnaires d'Etat de faire violence au peuple; l'obligation de fournir des bêtes de somme et de selle aux messagers et aux services postaux fut réglementéel, ainsi que l'obligation pour la population de loger les soldats et les fonctionnaires d'Etat à ses propres frais. On voulait ainsi remédier aux formes d'une exploitation supplémentaire qui se soldait souvent par des mauvais traitements et des rapines légalisées par l'aristocratie. Les réformes de Gazan produisirent une certaine amélioration de l'ensemble des conditions économiques, d'après des sources de l'époque2, mais il était impossible de remédier dans un si court laps de temps aux destructions antérieures. De plus, la promulgation, par l'autorité centrale, de lois nouvelles et de réglementations, ne signifiait pas nécessairement que ces directives seraient appliquées sur tout le territoire avec la même fermeté. Précisément notre Histoire démontre, è titre d'exemple, que les troupes et les fonctionnaires n'avaient pas
1 Cette obligation était à la charge de la population, déjà aux temps du califat avant la conquête mongole; cependant, à cette époque seulement, elle est décrite comme un préjudice irréparable, notamment par Rasïd al-Dm: « Il est impossible de dire combien d'ânes le service postal a pris chaque année aux paysans, aux marchands et à d'autres, et combien de milliers de paysans ont eu la tête, les bras, les jambes, brisés par les messagers. Les paysans erraient sans cesse, à la recherche de leurs bêtes réquisitionnées pour les transports de l'Etat, sans savoir que faire. Certaines de leurs bêtes enlevées n'avaient pas été restituées, d'autres avaient été laissées mourantes sur les bords de la route; et pendant ce temps, les paysans négligeaient les terres, et leurs travaux» (cit. par Petrushevsky 1968, p. 536). 2 En premier lieu, des faits rapportés par un fonctionnaire du trésor, ijamd- Allah Mustawfi qui, dans son ouvrage encyclopédique Nuzhat al-qülüb (voir ci-dessus, p. 29), énumère tous les districts du royaume des ilkhans avec leurs revenus. Selon Mustawfi, avant les réformes de Gazan le gouvernement central recevait 17 000 000 de dinars par an, qui devinrent 21 000 000 après lui. La politique du khan remporta donc un certain succès, mais tout à fait dérisoire par rapport à la potentialité économique du territoire avant l'invasion mongole. Il est aisé de le comprendre si l'on tient compte du fait que les revenus des dix-sept régions qui formaient le royaume des ilkhans se montaient à cette époque - toujours selon Mustawfi - à environ 100580000 dinars (à la valeur de l'époque mongole).

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cessé de peser sur le peuple, lui imposant de s'acquitter de leurs dépenses, même après qu'une telle pratique eût été déclarée illégalel. La conquête mongole entraîna d'importants développements pour les religions existantes - l'islam et le christianisme, dans leur diffé-

rents courants et confessions - et l'introduction du bouddhisme2.Ce
dernier avait fait chez les Mongols de nombreux adeptes, ainsi que le christianisme. La tradition mongole prônait que pour rester fidèle aux « coutumes de ses pères» le souverain n'adoptât pas ouvertement une nouvelle religion. En général les Mongols s'étaient montrés tolérants à l'égard des religions des peuples soumis, avec pour seule exigence qu'il fût dit des prières pour la félicité du souverain. Hülegü, le fondateur de la dynastie, n'avait pas de sympathie particulière pour l'islam et avait plutôt favorisé le christianisme, sans pour autant l'adopter personnellement3. De ce fait, la conquête mongole avait suscité dans les Eglises chrétiennes d'Orient des espérances légitimes et des opportunités de renaissance concrètes. Au cours du temps, plusieurs représentants de la classe dirigeante mongole se rapprochèrent de l'islam. Durant une brève période, régna un souverain musulman, Tegüder, sans provoquer de conséquences significatives dans la politique intérieure et extérieure; au contraire, l'adhésion à l'islam fut une des raisons de sa chute. Cependant la conversion du khan Gazan, en juin 1295, marqua le retour de l'islam comme religion d'Etat, avec ses inévitables conséquences pour les autres croyances. Nonobstant les dévastations, les massacres et les dommages de longue durée causés au système économique et social, il ne serait pas fondé de considérer la période de la domination mongole comme une époque obscure et culturellement stérile: ceux qui la définissent comme « paix mongole» ont de bons arguments dont ils peuvent se prévaloir. En Iran également la production artistique fut remarquable, parce que, dès le début, les souverains se montrèrent de fervents mécènes. Hülegü encouragea la fondation d'un observatoire astronomique à
1 Pour les aspects économiques de l'époque ilkhanide, voir Ashtor 1976, p. 249279 ; Petrushevsky 1968. 2 Bausani 1968a; Gronke 1997; Spuler 1985, p. 165-208; Melikian-Chirvani 1974, 1990. 3 Mais l'une de ses épouses, Doquz Qatun, était chrétienne.

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