Ambition

De
Publié par

Jeune provincial monté à Paris pour ses études de médecine, Pierre passe brillamment le concours de l'internat. Son intelligence, son travail, mais aussi ses relations le conduisent à être nommé professeur agrégé dans sa discipline chirurgicale à l'Hôtel-Dieu. Son élégante maîtresse l'introduit dans les cercles parisiens. Il se croît heureux, mais néglige sa famille. Survient une catastrophe : un accident vasculaire cérébral, qui entraîne la perte de sa dextérité de chirurgien. Tout alors s'écroule autour de lui.
Publié le : mardi 1 juillet 2008
Lecture(s) : 222
EAN13 : 9782296199224
Nombre de pages : 242
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

Ambition

Du même auteur
A l'Harmattan
Albilla, servante gauloise, 1999. Era, la vie d'une femme à l'aube du néolithique,2001. Les hoplites, ou la vie d'une famille athénienne au siècle de Périclès,2002. La lectrice de la reine Hortense, 2003. Alger, la bien aimée,2005. La Robertière, 2007.

Aux éditions Glyphe

Et ce fut la Grande Guerre, 2006.

Claude Vellefaux et l 'hôpital Saint-Louis, 2007.

Yves NAJEAN

Ambition

roman

L'Harmattan

(Ü L'Harmattan, 2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique;

75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion. harmattan@wanadoo. fr harmattan 1@wanaJoo. fr
ISBN: 978-2-296-05723-4 EAN : 9782296057234

Ce livre ne pouvait pas ne pas être influencé par la propre expérience de l'auteur, qui a été, comme le héros de ce roman, successivement interne, assistant et chef de service hospitalier. Mais il a pris le plus grand soin à ce qu'aucun de ses amis ou de ses relations professionnelles ne puisse se reconnaître sous les traits, qu'ils soient sympathiques ou déplaisants, de l'un ou l'autre des personnages, médecins ou chirurgiens, de cette oeuvre. Quant aux scènes impliquant des hommes politiques des années 70, elles sont, bien entendu, tout à fait imaginaires.

A mes camarades de préparation de l'internat, François, Maurice et Raymond, et à mes anciens collègues de l'hôpital Saint-Louis, en espérant qu'ils ne Se choqueront pas des aspects quelque peu satiriques avec lesquels la vie et l'ambition des médecins hospitaliers sont présentés dans ce roman.

Chapitre I
Plus la matinée s'avançait, plus l'énervement gagnait Pierre Lemaire. Le broit s'était propagé, vers dix heures, parmi les externes du service de cardiologie de l'hôpital Lariboisière, que les résultats de l'écrit du concours de l'internat seraient affichés dans l'après-midi avenue Victoria, au siège de l'Assistance Publique, la tutrice des hôpitaux de Paris, la gérante de son personnel médical et l'organisatrice des concours assurant leur promotion.

Pourla plupart des jeunes médecins du service, en réalité encore à demi étudiants malgré les modestes responsabilités que leur donnait leur titre d'externe, l'Internat, avec une majuscule, c'était l'épreuve capitale, le but suprême. C'était lui qui avait justifié le travail acharné de trois ou quatre années, quelquefois davantage pour les malchanceux qui avaient été collés à leurs premiers concours. C'avaient été la raison des nuits passées à compléter> corriger, peaufiner, puis à apprendre par cœur les textes des questions d'anatomie, de physiologie, de médecine, de chirurgie, les quatre épreuves des journées organisées à la salle Wagram. C'avaient été aussi le motif de l'abandon presque obligatoire des séances de cinéma, des soirées entre copains, des sorties de week-end à la campagne, et dans cette vie quasi monastique, les jeunes ne pensaient qu'à engranger furieusement l'énorme programme pour être fin prêt pour l'écrit, à la fin d'octobre4 Et il ne fallait pas penser à nouer des affections féminines, elles seraient bien trop prenantes pour l'ambitieux! Car l'Internat, but ultime, c'était lui qui conditionnerait la future carrière de ces jeunes gens, lui qui ferait leur réussite professionnelle (note 1).
Pierre devait prendre ce matin là l'observation d'une entrante de la veille, une vieille femme en insuffisance cardiaque qui répondait à ses questions d'une voix essoufflée. Elle regardait avec ce qui semblait de l'angoisse la grande salle où l'avait menée pour la première fois de sa vie sa maladie, cette double rangée de lits dressés le long

des hautes fenêtres, et au centre de la pièce la longue commode de chêne couverte d'un drap, l'appareil, comme on la nommait, où étaient alignés, avec le numéro du lit, les seringues et les flacons qu'allaient tour à tour prendre les infinnières et les externes pour les injections de médicaments et les prélèvements de sang. Elle avait

compris qu'au milieu de tous ces malades elle allait perdre une part de son individualité, devenir un simple numéro, celui du lit où le hasard l'avait menée.
La vieille darne n'avait cependant pas encore repéré les personnages importants de la salle, ceux dont elle allait dépendre. L'interne, d'abord, était celui qui régnait au quotidien, prescrivant examens et soins quotidiens, commandant aux externes réduits aux tâches subalternes. Le patron et le chef de clinique étaient plus lointains, ne passant la visite qu'une ou deux fois par semaine, ne s'intéressant qu'aux cas les plus graves ou les plus rares; elle ne les connaîtrait guère. Mais plus importante encore pour elle serait la surveillante, une robuste et grasse femme mûre aux cheveux gris, bien reconnaissable à son voile orné d'un triple galon et d'une étoile dorée. C'était elle qui commandait à tout le bataillon des inf1m1Î.ères, qu'elles soient titulaires, porteuses d'un simple galon, ou seulement stagiaires; son autorité était telle que les jeunes médecins en avaient peur et filaient doux lorsqu'elle leur faisait la moindre remarque. La malade sourit à Pierre, en l'appelant docteur, et celui-ci, en se présentant, lui dit qu'il n'était qu'un externe, pas encore médecin, chargé seulement de sa surveillance. Mais, orgueilleux quand même, il expliqua qu'il ne fallait pas confondre les externes avec les jeunes stagiaires de première ou deuxième année de médecine, ni bien sûr avec les élèves- infinnières, de toutes jeunes filles timides, craintives, les «petites bleues », d'après la cocarde fixée à leur voile, bonnes pour toutes les tâches rebutantes. Pierre se rendait bien compte de l'angoisse de cette vieille darne, plongée d'un coup dans un monde si étranger au sien, ayant perdu tous ses repères, et visiblement inquiète sur l'issue de sa maladie; mais pour lui c'était un fait habituel qu'une telle anxiété, et elle ne le choquait plus. Il tint cependant, en la quittant, à dire à la vieille femme quelques paroles rassUt'antes~ à lui affirmer que tout irait bien, qu'elle serait vite sur pieds et pourrait alors rentrer chez elle; mais il ne la regardait pas en face, sachant bien que ces paroles d'espoir n'étaient que convention. En fait, ce matin-là, il n'agissait 8

que machinalement, il pensait à tout autre chose qu'à l'observation clinique qu'il avait à rédiger; il ne s'intéressait qu'aux résultats du concours, à son ambition qui en dépendait La petite stagiaire, une étudiante de deuxième année que le chef de clinique avait détachée auprès de lui, s'en apercevait bien, et regardait son aîné avec un sourire qui se voulait encourageant: « Ne vous faites pas un tel souei, lui dit-elle gentiment; je suis certaine que vous serez admissible, et dans un très bon rang. - Puissiez-vous dire vrai, répondit Pierre en rendant son sourire à la jeune fille, qu'il soupçonnait d'être un peu amoureuse de lui. Mais, vous savez, c'est si important pour moi, ce concours! Je voudrais être chirurgien, et vous n'ignorez pas qu'il n'y a aucune possibilité de le devenir sans passer par l'internat. J'ai donc de bonnes raisons d'être inquiet. » La matittée se traînait et Pierre fut heureux quand, son observation une fois rédigée et les prises de sang prescrites exécutées, il put quitter la salle surchauffée sans trop donner l'impression à la surveillante, qui avait l'œil à tout, d'abandonner sa tâche.. TIalla ranger dans son vestiaire sa blouse et son tablier, dont la poche ventrale était encombrée par son stéthoscope et par les fiches qu'il avait prises au sujet de ses malades, et il se dirigea vers la cantine, où il avait rendezvous, comme chaque midi, avec ses deux copains, des compagnons avec lesquels il avait préparé depuis trois ans le concours dans la même sous-colle, René Magne et Gilbert Herrenschmidt, qui étaient l'un et l'autre externes mais dans d'autres services du même hôpital. René était déjà là, au pied de l'escalier, attendant ses camarades. Les deux garçons contrastaient vivement. Pierre était grand, maigre, un peu dégingandé, des yeux clairs, vifs, un regard aigu sous des cheveux blonds toujours coupés courts. René au contraire était lourd, large d'épaules, déjà un peu bedonnant malgré son jeune âge, donnant l'impression de puissance, de sûreté de soi; il avait des yeux noirs sous d'épais sourcils et son regard inquisiteur derrière ses lunettes de myope donnait l'impression de lui faire soupçonner son interlocuteur d'on ne savait quelle turpitude. TI était un peu plus âgé que Pierre, ayant passé, avant d'entamer ses études de médecine, deux ans de mathématiques supérieures dans un grand lycée parisien; mais il avait renoncé à une carrière d'ingénieur, sans doute las-

sé par les équations énigmatiques qu'il était obligé de résoudre, jour
9

après jour, et tenté par un métier plus conforme à ses goûts réels pour les contacts humains. TI gardait cependant de cette expérience scientifique un sentiment de supériorité à l'égard des autres étudiants en médecine et il ne le cachait pas, ce qui déplaisait à beaucoup. « Eh, Pierre, interpella-t-il son ami en le voyant tourner l'angle du corridor à la peinture écaillé, tu m'as l'air de n'avoir plus un poil de sec. Pourtant, quand nous sommes sortis de la salle Wagram, tu m'avais dit que tu étais très contet1t de toutes tes copies. Alors, pourquoi cette crainte ? - Je sais bien que j'ai tort d'être si inquiet, que tout devrait bien se passer, mais que veux-tu, je suis d'un naturel anxieux, je ne peux pas m'empêcher de me demander si je n'ai pas lâché par hasard, ici ou là, une grosse bourde, de celles qui tuent sans rémission. On a beau relire sa copie avant de la rendre, cela peut arriver. - Sois donc plus optimiste, mon vieux. Fais comme moi. Je ne doute pas. Je serai reçu cette année, j'en suis sÛt';j'avais d'ailleurs déjà bien failli l'être, l'an demier. » René, peu modeste de tempérament, aimait rappeler qu'à son premier concours il avait été tout proche d'être reçu, performance fort rare et dont il était fier, alors que son ami, avec lequel il sous-collait déjà à l'époque, n'avait eu que des notes médiocres. « Ce n'est pas tout que d'être nommé, reprit Pierre. TI faut aussi l'être dans un rang qui pennette de postuler à de bons services, si l'on n'a pas, comme c'est mon cas, la chance d'avoir une famille dans le milieu médical, qui puisse m'appuyer, m'aider à obtenir une place dans les meilleures équipes, celles qui feront mon avenir. Tu sais que mes parents sont de modestes boutiquiers de province, et que je n'aurai aucun appui de ce côté là. Toi, tu as la chance d'avoir un oncle médecin des hôpitaux; il pourra sûrement t'aider pour obtenir une place dans les services que tu viseras. - Tu exagères, en te plaignant sans cesse de ton absence de piston.

Le piston comte, certes, mais il y a en réalité une grande part de
chance dans notre destin. Tu peux avoir travaillé dans les meilleurs services, ceux dont les patrons sont en pointe, et n'avoir rien en vue

quatre ans plus tard, à la fin de ton internat, parce qu'un garçon
meilleur que toi, ou plus arriviste, t'aura soufflé la place d'assistant que tu visais. A l'inverse, dans un petit service un peu ignoré, tu 10

peux te rendre indispensable, devenir le bras droit du chef, et faire ton trou sans opposition. Et puis, cela dépend aussi de tes souhaits. Quels seront-ils, dans quelques années? Tu n'en sais rien, en fait. Sais-tu seulement, dans le domaine de la chirurgie, puisque c'est ce

que tu veux faire, quelle spécialité tu vas choisir? Et, plus tard, voudras...tu concourir aux hôpitaux, cela satisferait ton orgueil, ou bien faire une brillante carrière en ville et gagner beaucoup d'argent? Ce n'est pas la même chose. - Tu as raison. TI est un peu tôt pour discuter de tout cela. Restons-en à aujourd'hui. Attendons plutôt les résultats de ce soir. » Cependant, le troisième des mousquetaires, comme René Magne aimait qualifier le perit groupe, rejoignait les deux amis. Gilbert Herrenschmidt était un Alsacien qui, au rebours de la réputation de sérieux faite aux gens de cette province, avait toujours le sourire, et ne manquait aucune occasion de lancer autour de lui plaisanteries et calembours, peut-être pas toujours du meilleur goût, mais qui avaient le don d'égayer l'ambiance. « Vous ne pouvez pas vous empêcher de parler de ce damné concours et de vos ambitions respectives, fit-il en interpellant ses camarades dont il avait saisi les dernières phrases. Arrêtez pendant quelques heures ces supputations qui ne changeront rien au résultat Tenez, j'ai une histoire plus drôle à vous raconter. }) Les trois amis avaient rapidement garni, au comptoir du réfectoire, le plateau de leur repas, et ils s'étaient assis sur les bancs qui encadraient l'une des longues tables de contre-plaqué où des externes de tous les services de l'hôpital étaient déjà à table. « TIm'est arrivé hier une curieuse aventure, poursuivit Gilbert, les yeux riant à l'avance en commençant son histoire. J'allais prendre ma douche, il devait être onze heures, dans la salle de bains du pavillon de la Cité Universitaire où j'ai ma chambre. Vous savez qu'il n'y a guère de souci d'intimité dans cette bicoque; les rideaux devant les cabines de douches ont disparu depuis longtemps, et les cabines sont grandes ouvertes. Mais je ne m'attendais guère, en entrant, à trouver là une fille à poil. Oui, je dis bien, une fille complètement nue, sa serviette de bains sur l'épaule, et qui semblait n'avoir aucune gêne à venir se doucher à côté de moi. Elle était avec Rachid, le grand Libanais qui occupe la chambre voisine de la mienne, et qui était tout nu, lui aussi. J'avoue que je ne savais pas trop comment me comporIl

ter; je me sentais sûrement plus gêné qu'elle, mais elle ne me remarqua seulement pas, de sorte que j'allai m'installer sous la douche, dans la cabine juste en face de la sienne. - Je pense que tu l'as prise bien froide, cette douche, coupa Pierre, car une telle rencontre avait du te mettre dans un état indécent, et il fallait te calmer !

- Je n'osais pas sortir de ma cabine tant que la fille était là, poursuivit Gilbert sans se préoccuper de l'interruption. Une fois sa douche prise, la fille, toujours toute nue, entreprit de se faire essuyer et masser par son petit ami TI faisait saillir ses seins, il passait la serviette entre ses cuisses pour sécher ce qu'elle avait de plus intime. Et tout cela sans se soucier le moins du monde de ma présence, un peu plus loin! On aurait cru qu'elle voulait me tenter, mais en fait je pense qu'elle jouissait seulement de se faite peloter par le Libanais, dont elle devait être une récente conquête. C'est un garçon qui fait tourner tous les cœurs, et j'en suis jaloux !
- Tu
devais bander comme un cerf ! fait, toi, à ma place? - Tais-toi, pauvre imbécile. Qu'aurais-tu

- Je me serais précipité sur ton Rachid pour l'expulser de la salle de douche, puis sur la fille pour l'embrasser et, si cela lui avait plu, profitant de ce que nous étions nus tous les deux, je lui aurais proposé de faire plus ample connaissance. - Tu oublies que le Libanais a bien une tête de plus que moi, et des épaules autrement solides que les miennes. - Alors, dis-nous comment tout cela s'est tenniné. Mal, je le crains fort. - La fille est partie, finalement, avec Rachid, toujours toute nue. Et je n'ai pas pu dormir, car elle a fait l'amour en témoignant haut et fort des jouissances dont la comblait son mâle. Les cloisons, à la Cité, vous le savez, sont minces comme des feuilles de papier à cigarettes, et je ne pouvais rien perdre des prouesses de mon voisin, de la façon dont il prenait sa compagne, et des commentaires de la fille~ C'était un supplice, cette tentation qu'on m'infligeait! Et cela a duré la moitié de la nuit.» Cette histoire avait attiré l'attention d'autres externes, déjeunant un peu plus loin, qui se mirent à la commenter, à supputer ce qu'ils au12

raient fait à-la place de Gilbert s'ils avaient eu sa chance, à moquer son inertie dans une telle occasion. La conversation devint générale, et les anecdotes des uns et des autres de plus en plus graveleuses. On était loin maintenant des inquiétudes quant aux résultats du concours. TIavait suffi de parler de filles pour que les soucis de tous ces grands gaillards, encore un peu enfants, disparaissent et que les imaginations s'enflamment. Pierre, dont la famille était loin, en Normandie, et qui vivait seul, dans une chambre de bonne d'une roe étroite et sombre proche de Montparnasse, enviait son ami René, qui était fiancé depuis quelques mois avec une étudiante en lùstoire, une très brave fille qui paraissait toujours heureuse et se montrait aimable envers tout le monde; lui, du moins, aurait quelqu'un qui saurait, ce soir, partager sa joie en cas de succès, le consoler en cas d'échec. Ne sachant que faire pour occuper les quelques heures qui le séparaient du verdict si attendu, il décida d'aller au cinéma, mais le film qu'il avait choisi n'était pas assez passionnant pour lui changer les idées, et il n'arriva pas à chasser son souci, quittant la salle avant même la fin de la séance. TI hésitait pour savoir où aller lire les résultats. La foule, avenue Victoria, devant le siège de l'Assistance Publique, l'AP comme on

l'appelait familièrement, serait si dense qu'il faudrait se battre pour
consulter les noms des lauréats. TI décida qu'il valait mieux aller roe d'Assas, au siège de la Conférence Laennec, où les pères jésuites, toujours les premiers à être au courant, afficheraient la liste des candidats admissibles en même temps que l'AP (note 2). En descendant la roc de Rennes, il croisa un groupe d'externes, dont il connaissait vaguement quelques-uns, et qui l'interpellèrent en criant: «Les résultats sont déjà affichés depuis plus d'une heure, et tu y es. Bravo, mon vieux! » Sans répondre, sans même penser à demander à ses camarades si eux aussi avaient réussi, Pierre prit ses jambes à son cou, mais le souffle lui manqua en voyant de loin la porte cochère et l'attroupement devant l'irruneuble des pères. TI put quand même se faufiler entre deux grands gaillards qui étaient littéralement collés devant les feuillets dactylographiés collés sur la porte, et désespérément il chercha son nom. TI ne le trouvait pas sur les troisième et quatrième feuillets de la liste, les seuls qui lui étaient accessibles:

13

« Poussez-vous donc un petit peu, vous deux, s'exclama-t-il, furieux. Vous prenez toute la place et vous m'empêchez de lire. Cela m'intéresse autant que vous. » Les autres s'écartèrent un peu, pour lui faire place. Et son cœur faillit éclater. Là-haut, au premier rang de la première feuille, il lut son nom, Pierre Lemaire.. TIétait admissible, et major. L'oral ne serait qu'une formalité, vu son avance à l'écrit. Dès aujourd'hui, il pouvait chercher les futurs patrons auprès desquels servir, ceux qui peut-être assureraient sa carrière. Son rêve de toujours était en vue. TI avait gravi la première marche, peut-être la plus difficile de toutes, en tout cas celle qui conditionnait toute la suite de sa carrière, la réussite de ses ambitions. TI reprit sa lecture, plus posément, les joues encore empourprées d'orgueil, bien que ses voisins dans la petite foule agglutinée là ne le connaissaient pas et ne pouvaient donc soupçonner son éclatant succès. TI se sentait un peu comme devait l'être Rastignac en arrivant conquérir Paris et il ne cessait de lire son nom, en tête de la liste. Mais il voulait aussi chercher ceux de ses amis, et il les trouva, un peu plus bas. C'était une joie que de les savoir admissibles, mais il s'y mêlait aussi un sentiment un peu moins noble, celui de voir René Magne, qui aimait tant afficher sa supériorité, avec dix points de moins que lui. Un de ses collègues, un externe qui travaillait dans la même salle que Pierre à Lariboisière, un gentil garçon assez effacé avec lequel il avait lié amitié, était tout à fait en queue, et l'oral, sauf étonnant coup de chance, était pour lui une épreuve perdue d'avance. TI eut un petit serrement de cœur en pensant à ce camarade, en imaginant l'année de travail abrutissant qu'il allait devoir re~ commencer, et il se demanda comment il allait, le lendemain, le consoler de son insuccès. Pierre avait, de longue date, prévu ce qu'il ferait si les résultats lui donnaient de bonnes chances d'être reçu. D'abord téléphoner à ses parents, bien que ces petits épiciers de chef-lieu de canton ne se rendaient sûrement pas bien compte de ce que signifiait pour l'avenir de leur fils la réussite à l'internat Pour eux, il allait être docteur, et c'était déjà, à leur idée, une ascension sociale merveilleuse.. Mais l'internat, qu'est-ce que c'était, que donnait-il de plus? TIavait essayé de le leur expliquer, mais ils n'avaient pas bien compris. Le coup de téléphone serait rapide, et ensuite il irait voir son parrain, un vieil ami de son père qui habitait un petit appartement dans un bel im14

meuble de l'avenue de Ségur et avait pour relation de voisinage un professeur de médecine à la retraite qui avait promis le cas échéant de conseiller Pie.rre. La promesse fut tenue, et le vieux maître, qui avait sans doute de la sympathie pour le jeune étudiant qu'il n'avait pourtant pas croisé plus de trois ou quatre fois dans le hall de l'immeuble, lui donna rendez-vous pour le soir même. Pierre fut tout intimidé quand le vieil homme le fit pénétrer dans un petit salon meublé en Louis XV et quand il sonna une jeune soubrette au petit tablier de dentelle pour faire apporter le porto. « TI est bien logique que je fé1iàte le major de l'écrit, et peut-être même, si vous êtes un tant soit peu éloquent à l'oral, le major du concours, répondit le vieil homme quand Pierre se fut confondu en remerciements pour cet accueil. Vous avez éveillé en moi de vieux souvenirs. Ah ! L'internat, j'en rêve encore quelquefois. Mais allons plutôt au fait Que comptez-vous faire de votre succès? TI faut l'exploiter rapidement; aucun patton ne vous repoussera quand vous irez lui demander une place; mais il faut choisir ceux qui seront les plus susceptibles de vous aider, plus tard, à faire carrière. Les gloires d'aujourd'hui ne sont pour vous d'aucun intérêt puisque vous n'aurez pas besoin de l'appui de vos maîtres avànt au moins six ou huit ans. TIfaut vous attacher à ceux qui seront les hommes puissants de demain dans la disàpline que vous allez choisir. » Il parut cependant un peu déçu quand Pierre exprima son souhait de se consacrer à la chirurgie. « Je ne veux pas être méprisant vis-à-vis de mes collègues chirurgiens, mais qu'est-ce qui peut bien vous attirer, vous qui êtes à l'évidence un garçon brillant et semblez avoir un esprit délié, vers cette discipline terriblement manuelle? TIme semble que vous valez mieux que cela! » Pierre tenta de répondre, en gardant un faux air modeste, qu'il avait toujours voulu être chirurgien, et qu'il pensait depuis longtemps que cette discipline pouvait être exercée en faisant abstraction de son aspect trop exclusivement mutilant TI avait fait, dit-il, son meilleur stage d'externe en urologie, où il lui semblait qu'on ne vantait pas seulement l'habileté opératoire, mais qu'on tenait en haute estime la réflexion clinique et la lecture des examens complémentaires) tant fonctionnels que d'imagerie. TI forçait, à vrai-dire, un peu la

15

note pour plaire au médecin qui l'accueillait, car en fait il était avant tout admiratif de la virtuosité technique de ceux qu'il voulait imiter. « J'aime votre enthousiasme, reprit l'ancien patron, amusé par la verve du jeune homme, et vous accomplirez peut-être un jour de grandes choses dans votre domaine. En~ c'est votre choix, après tout! Il vous faudra faire, bien entendu, deux ou trois semestres de chirurgie générale, avant de vous spécialiser, et pour cela je peux vous donner un mot pour Jean Couturier, qui est actuellement à Bichat, et pour Maurice Lehmann, qui s'est spécialisé en oncologie et vient de prendre un service à Villejuif; j'ai travaillé avec l'un et l'autre quand ils étaient encore jeunes agrégés, et ils ne refuseront pas la faveur que je leur demande. Je connais moins les urologues, mais je vous donne quand même un mot pour Christian Chartier; c'est aujourd'hui le meilleur dans son domaine, je crois. Il est malheureusement un peu trop âgé pour appuyer lui-même votre future carrière, mais il a des élèves qui montent, et auxquels il peut vous recommander. TI vous conseillera utilement, en tout cas, j'en suis certain. }}

il griffonna quelques lettres, les mit sous enveloppe, et les tendit à Pierre. Puis il se leva, et souhaita bonne chance au jeune homme en le reconduisant: « Vous allez vous lancer maintenant dans le grand bain. Ayez de l'ambition, mon jeune ami, il en faut pour réussir, mais sachez rester raisonnable et pruden~ et surtout ne montrez pas trop tôt ce que vous visez réellement; vos collègues ne vous manqueraient pas, . pour vous descendre, soyez-en sûr I » TIétait huit heures du soir, et l'excitation de Pierre s'apaisait peu à peu. il était seul à Paris, et il ressentait péniblement, ce soir tout particulièrement, son isolement. Il avait téléphoné à son ami Gilbert pour le féliciter, mais surtout pour s'inviter à dîner ; mais il ne put le joindre. Sans doute était-il chez sa tante, car lui avait la chance de pouvoir trouver, les soirs de solitude, un havre familial accueillant TI n'avait même pas cherché à joindre René, car il savait que, dans un moment tel que celui-ci, il serait auprès de Marie, sa fiancée. Il allait donc lui falloir se contenter d'un souper solitaire dans le troquet du quartier où il allait parlois dîner pour se changer des tristes menus du restaurant universitaire. il songeait à l'histoire racontée à midi par son ami Gilbert, à cette fille qui s'exposait nue dans la salle de dou16

ches, à la Cité. Qu'aurait-il donné, ce soir, pour avoir près de lui une présence féminine? TI ne demandait pas une telle exhibition, c'était du domaine des fantasmes, mais seulement un peu de la tendresse que les jeunes filles peuvent seules donner aux garçons. TI n'avait même pas pensé à demander son adresse à la jeune stagiaire du service de cardiologie (comment s'appelait-elle déjà? Ah ow, Valérie), qui semblait lui faire des avances; il aurait pu, ce soir, lui annoncer son succès et, dans la foulée, l'inviter au cinéma pour passer la soirée. Tant pis, il avait été idiùt; mais de toute façon ce n'était pas en un soir qu'il allait la séduire! Après avoir avalé le steack-frites qu'il s'était offert, il ne lui restait plus qu'à rentrer chez lui, et à s'accommoder de sa solitude. il avait heureusement gardé au fond d'un placard une bouteille de whisky entamée depuis longtemps, et il avait laissé sur sa table un roman policier qu'il n'avait fait qu'entrouvrir, la veille au soir; cela occuperait sa soirée, car il ne voulait pas se mettre, dès ce jour, à réviser les questions du programme d'oral. Mais avant de rentrer dans sa chambre, il ne put se retenir d'aller encore une fois lire les résultats, devant le grand portail maintenant désert de la Conférence Laennec, et contempler en souriant d'aise son nom, tout en haut de la première page, avant de chercher plus bas celui de condisciples auxquels, dans l'excitation de l'après-midi, il n'avait pas songé. Son orgueil fut satisfait, le lendemain, quand il entra, à Lariboisière, dans la salle de malades. Tout le monde était déjà au courant de sa brillante réussite, et SOl1copain, celui qui était quasiment collé, n'était pas là, lui épargnant l'obligation de condoléances guère en accord avec son humeur du moment Les autres externes le félicitèrent, et les stagiaires s'agglutinèrent autour du lauréat L'interne de la salle, un garçon qui jusqu'à présent paraissait à Pierre très loin de lui, parce qu'il était marié et qu'il s'interrogeait déjà sur son installation, lui serra la main avec effusion, le traita de collègue, un terme que seuls les internes utilisaient entre eux, réservant celui de confrère aux médecins ne faisant pas partie de leur communauté, et l'invita à déjeuner avec lui en salle de garde. La surveillante et les infirmières, toujours curieuses de tout ce qui concerqait les jeunes médecins du service, qu'elles considéraient comme une grande famille, vinrent lui dire leurs vœux pour son avenir et le lui prédirent radieux. Mais la malade dont il avait pris l'observation la veille était morte, subitement, dans la nuit, et cela le peina, car il aurait voulu annoncer son 17

succès à cette vieille dame très douce qui lui rappelait un peu sa grand-mère. Le plus étonnant, cependant, fut pour lui la convocation par le patron lui-même, un des plus fameux cardiologues français, dans son bureau. Pierre ne pensait pas que celui-ci, vivant toujours entouré d'une cour d'assistants, d'autant plus empressés auprès de lui qu'ils étaient plus médiocres, s'était aperçu de son existence, panni la douzaine d'externes du service. Et pourtant si, il existait bel et bien, car ce chef qui lui était apparu si lointain avait été mis au courant de la prestation de son externe, et tenait à l'en féliciter personnellement, comme si ce succès rejaillissait sur le service tout entier. Et il lui donnait congé pour trois jours, afin qu'il ne soit pas gêné dans sa course aux places (note 3). il ne restait à Pierre, ainsi libéré, qu'à demander à un stagiaire de le remplacer pour la rédaction des observations des entrants. TI aurait été heureux de confier cette charge à la petite Valéne, mais ce matin elle était en retard. TI sortait du vestiaire lorsqu'il la vit, silhouette toute menue sous un gros manteau à capuchon Oe temps de ce début de mars était exécrable) gravir quatre à quatre les marches de l'escalier menant à la salle de malades. TItint à lui annoncer son succès, et elle lui adressa un sourire lumineux en lui dire sa joie. Le jeune homme rayonnait et osa lui demander, en rougissant, un baiser comme récompense. Elle n'hésita pas, et manqua la joue qu'on lui tendait, effleurant, peut-être pas par inadvertance, les lèvres de Pierre, et il eut un frisson à cet attouchement si frais. C'est avec cette joie supplémentaire en lui qu'il s'engouffra dans le métro. Le service d'urologie du professeur Chartier était, à la Pitié, installé en dépit de la réputation de son chef dans un vétuste pavillon de briques grises. Pierre était intimidé en demandant audience à la secrétaire et en lui expliquant les raisons de sa venue. Mais il n'eut pas longtemps à attendre dans le petit salon d'attente précédant le bureau du grand patron. Celui-ci fit savoir par une aimable infu:mière qu'il finissait sa visite et le recevrait tout de suite après. De fait, vingt minutes plus tard, le patron, un homme grand et un peu voûté, aux cheveux gris, le faisait entrer dans le grand bureau lambrissé que Pierre connaissait déjà, pour y avoir été reçu quelques années plus tôt; mais c'était alors au milieu d'autres jeunes, quand il s'était présenté pour commencer son premier stage d'externe. Cette fois il :revenait tout auréolé de son succès. 18

L'homme parut le reconnaître, et le félicita vivement de sa réussite, et de son choix de sa spécialité, après que Pierre eut tendu la lettre de recommandation qu'il avait en poche et eut exposé les raisons de sa visite. « Je suis sûr que vous ne regretterez pas, plus tar~ d'avoir choisi cette voie, lui dit-il, et je vouckais bien faciliter votre carrière. Mais vous devez savoir que la mienne se termine. C'est la quatrième année d'internat, la dernière, qui comptera le plus pour vous, celle au cours de laquelle on fait les choix définitifs. Avec les obligations militaires, c'est pour vous un moment qui ne viendra que dans cinq ou six ans. A cette date, je serai tout près de quitter mon service. Venez chez moi, si vous voulez, au début de votre internat, pour vous familiariser avec notre discipline, je vous réserverai une place, mais finissez votre internat chez un urologue plus jeune, qui ait un bel avenir devant lui. Tenez, que penseriez-vous de Georges Seurat, mon agrégé? Dans cinq ans, il aura sûrement son propre service, et il commencera alors à former sa maison. Si vous lui plaisez, et si vous vous trouvez à l'aise chez lui, vous aurez peut-être alors une excellente opportunité. Allons le voir de ce pas. » Georges Seurat sortait à ce moment de la salle d'opérations et Pierre vit pour la première fois celui qui allait marquer sa carrière et sa vie. TIétait en effet à l'étranger, afin de se familiariser avec certaines techniques récentes, quand lui-même avait été externe dans le service Charrier. C'était un homme d'assez perite taille, aux traits secs, d'allure volontaire; son regard était vif, et il ne devait pas être bon de s'élever contre lui, pensa Pierre; ses yeux noirs, perçants, l'exprimaient clairement. Déjà, en dépit de son jeune âge, à peine la quarantaine lui sembla-t-il, son front haut était aux trois quarts dégarni. TI tendit amicalement la main à Pierre quand le patron lui eut expliqué la raison de la présence du jeune homme. « Entrez dans mon bureau, que nous puissions faire plus ample connaissance, dit-il à Pierre après avoir remercié son chef de cette marque de confiance. » C'était une toute petite pièce, aménagée dans un réduit donnant au fond d'un couloir, mal éclairée par un minuscule vasistas donnant sur une cour sombre. Elle était occupée presque entièrement par une table de verre fumé montée sur des tréteaux métalliques, encombrée de papiers entassés en désordre. Une étagère de bois blanc, derrière 19

un fauteuil de cuir, était surchargée de bouquins et de revues, et d'autres encore jonchaient le plancher. il y avait à peine la place pour une chaise devant le bureau. Georges Seurat fit signe à Pierre de s'y asseolr. « Ne soyez pas affolé par cette pagaïe, mon vie~ entama-t-il, familièrement ; je n'ai tout simplement jamais le temps de ranger; et puis j'aime bien, après l'ordre qui est indispensable en salle d'opérations, me laisser aller à vivre au milieu d'un certain fouillis, dans lequel pourtant je retrouve presque toujours ce que je cherche. J'avoue n'aimer que mon métier. Je ne sors en ville que poUt' accompagner ma femme, il le faut bien, et ce n'est pas sur ce bureau que vous trouverez des revues d'art. Mais je suppose que ce n'est pas cela que vous venez chercher ici! » Parlons donc plutôt de vous. Vous voulez vous consacrer à l'mologie, vient de me dire le patron. Et il me demande d'être éventuellement votre mentor. C'est un honneur qu'il me fait, car je suis encore bien jeune dans le métier, et ce serait pour vous un pari sur l'avenir que de vous attacher à moi, comme il vous le suggère, semble-t-i!. TI aurait dû plutôt vous adresser à Claude Gibaud, son précédent agrégé, qui vient de prendre un beau service à Beaujon. Mais il est peut-être un peu jaloux de ses succès; c'est l'homme qui monte, alors que lui, et c'est naturel à son âge, il est plutôt en perte de vitesse. Moi, du moins, je suis encore trop jeune pour lui faire de l'ombre. Pendant qu'il tenait ce discours, dont la franchise à l'égard d'un jeune comme lui étonna quelque peu Pierre, il feuilletait les papiers qui traînaient sur sa table, grognant de temps à autre en lisant une note ou une lettre, sans que le témoin muet qu'il avait en face de lui puisse comprendre s'il s'agissait de satisfaction ou de mécontentement Enfin il se leva, en disant à Pierre: « Je suis un peu pressé, car je dois opérer à deux heures à la clinique Baroier (note 4). Je rentre auparavant chez moi, pour prendre une bière et un sandwic~ car je serai pris toute l'après-midi là-bas. Si vous voillez m'accompagner jusque chez moi, nous pourrons parler tranquillement pendant le trajet. Vous partagerez là-bas mon déjeuner. »

20

Pierre était confus, et un peu étonné de la familiarité dont témoignait si vite envers lui cet homme déjà connu dans le milieu des chirurgiens. Mais il ne pouvait qu~accepter l'invitation.

« Ce sera modeste, continua le patron, mais quand même aussi bon que la tambouille que sert le restaurant universitaire ou la cantine des externes, car je ne pense pas que l'un et l'autre aient fait de
grands progrès depuis l'époque où j'étais obligé de les fréquenter! N'ayez aucun sc.rupule, vous ne me gênez pas du tout» Georges Seurat habitait, avenue Mozart, un bel immeuble de piette de taille, et Pierre fut introduit dans un salon, ordonné de façon impeccable, meublé dans un style Empire dont la sévérité et la rigueur un peu triste contrastaient avec le désordre qui régnait dans le bureau de la Pitié. L'homme se fit apporter, par une petite bonne toute en noir, le plateau de sandwiches et les canettes de bière visiblement préparés à l'avance, dont la modestie tranchait avec le luxe du guéridon d'acajou à dessus de marbre blanc sur lequel elle posa la dînette. Georges Seurat, sans paraître s'intéresser à son repas, reprit alors la conversation, là où il l'avait laissée, car il avait peu parlé pendant le trajet, s'étant contenté d'interroger Pierre sur son origine et sur ses goûts. « Je vous inscris donc pour votre quatrième année, si du moins l'Assistance Publique me confie d'ici là le service que j'ai en vue, et dont le patron sera alors à la retraite, poursuivit le futur maître de Pierre. Mais je pense qu'il faudra nous revoir auparavant, ne serait-ce que pour que je puisse vous guider dans votre préparation chirurgicale; notre discipline est en pleine évolution, vous le verrez, et c'est ce qui lui donne tant d'intérêt. TI est inutile, à mon avis, de vous entraîner en étant aide d'anatomie à la Pac, l'habitude d'ailleurs s'en perd peu à peu, mais il vous faudra quand même passer quelques après-midis à disséquer rue du Fer à Moulin, à l'amphithéâtre d'anatomie (note 5).

Et puis, je pense que ce serait bon que vous appreniez ce qui se fait de neuf en radiologie dans notre domaine; je sais qu'il y a des procédés nouveaux en développement Vous devriez aussi fréquenter, à mon avis, les laboratoires d'explorations fonctionnelles qui s'intéressent à la pathologie rénale. J'ai le sentiment d'être nul en physiologie; c'est pourtant important et ce le sera de plus en plus. Je vous dirai qui vous devrez fréquenter pour cela; mais je vous fais
21

confiance, vous êtes intelligent, vous trouverez bien votre chemin tout seul. Ah ! s'interrompit-il subitement, en entendant des pas dans le couloir, je crois que voilà enfin ma femme. Je me demandais où elle était bien passée. Je vais vous présenter. » Une grande femme brune, soigneusement maquillée, d'une beauté froide, était en effet entrée dans le salon. Elle portait une jupe droite, stricte, et un corsage brodé, un collier de perles fines au cou et des bracelets finement ciselés aux poignets, et on voyait qu'elle avait consacré du temps à sa coiffure. Après que son mari lui ait présenté Pierre et lui ait expliqué son souhait d'être plus tard son interne, elle se tourna vers le jeune homme en lui tendant une main froide, mais en le regardant à peine, comme s'il n'était qu'un domestique auquel on n'a pas à s'intéresser tout en respectant vis-à-vis de lui les règles élémentaires d'une politesse de bon ton; et, sans plus se soucier de lui, elle s'adressa à son mari : « Chéri, puisque vous ne déjeunez pas ici, je vais rejoindre mon amie Laetitia de Belmont Je vais lui téléphoner pour m'inviter chez elle. Après le repas, nous ferons quelques courses; il y a des soldes chez Franck, il faut en profiter. Et j'irai peut-être en fin d'après-midi au Bois, jouer au tennis et prendre le thé avec elle au Racing. N'oubliez pas que vous devez rentrer de bonne heure ce soir; nous allons au théâtre avec les de Vries, vous vous en souvenez je l'espère. Nous irons sans doute déguster des huîtres avec eux, en sortant des Variétés. TI faudra que vous ayez le temps de vous habiller avant de partir les rejoindre. » Elle sortit alors, sans daigner dire au revoir aux deux hommes, sans avoir seulement laissé son mari ouvrir la bouche pour lui répondre. Mais en deux minutes elle avait su dire quelle amies distinguées elle allait retrouver, quels lieux chics elle fréquentait. Pierre était stupéfait de cette scène, et qu'elle se soit jouée devant lui, comme si cette femme voulait l'impressionner. Sans doute, se dit-il, ce n'était là que la manière d'être habituelle d'une grande bourgeoise du XVIème. Georges Seurat, lui, n'avait pas du tout eu l'air étonné du comportement de son épouse. « Ma femme est d'une vieille famille aristocratique, ce dont elle est très très fière, intervint-il en finissant de mâcher son sandwich, alors que pour moi je n'ai pour ascendants que des paysans bretons miteux. Vous êtes vous aussi d'ascendance modeste, m'avez-vous dit, 22

et vous n'avez sûrement pas l'habitude de fréquenter les femmes du grand monde. Mon épouse a été accoutumée, elle, par son éducation et par ses relations mondaines, à se comporter de manière assez vaine, à se montrer très sûre d'elle, comme vous l'avez vu. C'est quelquefois agaçant pour ceux qui n'en ont pas l'habitude, parce qu'on a l'impression, en l'entendant parler, d'être méprisable. Mais, au fond, je vous l'assure, c'est la meilleure personne du monde, et je crois bien que son air hautain cache sa timidité. » Pierre n'avait, bien sûr, aucun commentaire à faire, mais il pensait que c'était payer cher ses succès dans le monde si on ne les devait qu'au mariage avec une femme telle que celle-là; car la timidité de cette femme n'était manifestement invoquée que pour essayer d;excuser son comportement prétentieux. TIétait, heureusement, certain que son futur patron avait eu d'autres mérites à faire valoir pour assurer sa carrière que cette alliance matrimoniale, et qu'il n'avait pas dû son agrégation à ses relations mondaines. En tout cas il se promit de ne pas chercher à entrer dans l'intimité de cette maison, et d'éviter la fréquentation de l'arrogante compagne de son futur maître. De retour le surlendemain à Lariboisière, dans le service de cardiologie où il était toujours externe, mais cette fois débarrassé de tout souci, Pierre avait accepté volontiers les souri.res enjôleurs, les remarques ambiguës, les avances bien peu discrètes de la petite stagiaire qui servait à côté de lui ; Valérie ne manquait aucune occasion de lui offrir son aide quand il était en train d'interroger une malade ou qu'il devait faire une prise de sang. Elle était d'ailleurs charmante, toute blonde, frisée comme un caniche, les yeux d'un bleu très pâle, la frimousse rosissant dès qu'on lui parlait, les lèvres naturellement colorées, la bouche toujours prête à s'ouvrir pour un souri.re. Pierre, évidemment, ne pouvait risquer, dans une salle de malades, aucun geste qui aurait pu paraître irrespectueux, mais, quand elle lui tendait un crayon, ou un abaisse-langue, il gardait un peu plus qu'il n'était nécessaire sa petite main dans la sienne. TIs'avouait qu'elle le tentait, sans trop savoir s'il s'agissait d'un amour débutant ou s'il n'était séduit que par la grâce de sa jeune amie. Après quelques jours d'hésitation, il avait osé lui demander si elle accepterait une invitation à diner, une fois qu'il aurait passé l'oral. «Maintenant, lui avait-il dit, il me faut encore travailler, et je suis superstitieux, je ne veux pas me relâcher avant que tout soit terminé. Mais, quand l'épreuve sera passée, j'aurais une grande joie si vous 23

acceptiez mon invitation. Ce serait plus agréable de bavarder ensemble au restaurant que dans cette triste salle de malades ou dans le vestiaire du service, et j'aimerais mieux vous connaître. » C'était plus distingué, et peut-être pour elle plus prometteur que la banale invitation au cinéma dont elle avait l'habitude, et qui permettait, dans le noir, des avances indiscrètes, des gestes importuns, et Valérie, qui sous un dehors qu'elle voulait strict était de tempérament assez libre, fut flattée. Elle donna son adresse, et le numéro de téléphone de sa famille, avec laquelle elle vivait, en banlieue, en disant que ses parents la laissaient sortir en toute liberté, et qu'elle serait très heureuse de fêter avec Pierre un succès dont elle ne doutait pas. Et de fait, comme on pouvait le prévoir, l'oral du concours ne fut qu'une formalité. Pierre eut la chance de voir son nom tiré au sort assez vite, et il n'eut donc pas, comme ses deux amis René et Gilbert, à languir jour après jour en attendant que le hasard le désigne pour plancher devant les examinateurs. Les deux questions qui lui furent données à exposer étaient faciles, et le garçon avait une manière agréable de présenter ses connaissances, de sorte qu'il eut une excellente note, confortant son rang de l'écrit Le sott même il téléphona à Valérie pour lui annoncer la bonne nouvelle, et lui confirmer l'invitation qu'il lui avait faite. Ce grand garçon était en réalité timide comme une jeune fille et, d'éducation stricte, il ne s'était jamais encore laissé aller à succomber aux tentations de l'amour; il pensait que les jeunes filles qu'il côtoyait à la Faculté avaient la même façon de vivre que lui. Il estimait d'ailleurs qu'il n'avait le droit de ressentir des sentiments amoureux, qu'ils soient passagers ou qu'ils deviennent sérieux, que lorsque ses ambitions professiono.elles seraient satisfaites. TI s'était donc jusque là consacré exclusivement à la préparation du concours de l'internat, sans que la chasteté qu'il s'était volontairement imposée l'ait vraiment fait souffrir. Maintenant, c'était différent, il se sentait libre et, fort de son succès, il ne voulait plus retrouver cet affreux sentiment de solitude qu'il avait ressenti. si durement au soir des résultats de l'écrit TI voulait enfin découvrir ce que tous ses camarades plus audacieux vantaient devant lui, le plaisir d'avoir une tendre compagne près de lui, de pouvoir l'embrasser, la caresser, s'en faire aimer. Mais 24

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.