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Anahide, une mémoire arménienne

De
226 pages
Voici le récit d'une vieille dame arménienne qui raconte sa vie depuis le génocide, en 1915, auquel elle échappe alors qu'elle n'est qu'une adolescente. Son exil, avec son jeune frère et une tante, seuls rescapés de la famille, la conduira en France. De Marseille, où elle débarque, elle se retrouvera à Saint-Chamond, dans la Loire, puis à Vienne, où elle finira ses jours. Elle accorde une place importante au "Kemp", le ghetto des années 20 qui disparaîtra au début des années 60. Les dialogues qu'elle aura eus avec son petit-fils offrent ici une mémoire entre les générations d'Arméniens.
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        Anahide,
une mémoire arménienne
                    
                               
Guy DONIKIAN       Anahide, une mémoire arménienne
                  
                          © LHARMATTAN, 2010 5-7, rue de lÉcole-Polytechnique ; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-13832-2 EAN: 9782296138322
      
                       
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Je suis née à Malatia, en Arménie, au début du siècle. Je dis au début du siècle, sans préciser l’année, parce que je ne connais pas l’année de ma naissance. Non pas que je l’aie oubliée, mais la date précise ne pouvait être inscrite que dans le registre de l’église où j’ai été baptisée. Or cette église a été détruite par les Turcs lors des massacres et tous les registres tenus par le vartabed ont été brûlés ou détruits. Et presque tous les membres de ma famille ont disparu alors que j’étais très jeune et eux seuls et quelques proches de la famille connaissaient cette date. La seule chose que je sache, c’est que je suis née à l’époque de la floraison des abricotiers et rien de plus. Je dis aussi en Arménie, bien que je sache que Malatia n’était pas, à cette époque, en Arménie mais en Turquie ou tout du moins sous administration turque. Mon prénom est Anahide. C’est le nom d’une déesse, la déesse des cieux mais je n’en sais pas beaucoup plus, sinon que l’équivalent français est Diane. Ce prénom date de l’époque païenne de l’Arménie, des temps bien anciens. Je suis assise devant mon assiette, comme toujours j’ai replié mes jambes qui me font souffrir et j’ai calé mes pieds sur le barreau. Je suis donc pliée, les jambes relevées, position confortable qui me permet mon retrait du monde, seule façon pour moi de ne plus penser qu’au moment que je suis en train de vivre, même si ce sont alors des souvenirs plutôt lointains qui me reviennent. Je mange peu, je sais me satisfaire de peu et quelques minutes seulement sont nécessaires pour mon repas. Mais aujourd’hui, je ne suis pas seule. Mon petit- fils est ici. Il vient souvent me rendre visite depuis qu’il s’est rendu compte que je mangeais très peu et parfois pas du tout. Depuis la mort de mon mari, Avedis, je prends mes repas seule mais manger seule ne donne pas exactement de l’appétit. Alors, sans prévenir, il vient et assiste à mon déjeuner. Nous parlons beaucoup tous les deux, de tout et de rien quand il comprend que j’aurais préféré être seule, de mes souvenirs quand il reste un peu, quand il a le temps. Il me pose des questions sur mon passé, sur l’Arménie que j’ai quittée trop tôt et dans des circonstances terribles, sur la vie quotidienne qui était la nôtre à Malatia, ville qui intégrait une forte communauté
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arménienne dans un environnement très souvent hostile. Alors je crois qu’il n’est pas avec moi uniquement pour surveiller mes repas, mais aussi pour parler du passé, parce qu’il est curieux de tout ce qui se rapporte à ma vie, à notre histoire, nous les Arméniens qui nous sommes exilés pour fuir les massacres. Et puis je crois que cela me rassure de savoir que les générations qui suivent manifestent de l’intérêt pour leurs racines, que notre exil et nos souffrances seront peut-être des repères pour ne pas recréer les conditions de tels désastres. Alors je converse volontiers avec lui, même si parfois cela me renvoie à des souvenirs douloureux. Je n’ai pas faim. J’ai seulement envie de pain, ce pain français que j’ai toujours apprécié dés que je l’ai goûté la première fois en arrivant à Marseille, il y a bien longtemps. Le souvenir précis de l’odeur de la mie est inscrit dans ma mémoire, associée sans doute à notre arrivée sur le sol français, promesse d’une vie meilleure. J’aime mastiquer mon pain sans me préoccuper de qui que ce soit, je suis toute à ma mastication, comme pour mieux en percevoir dans ma tête le bruit humide. Ce pain est pour moi synonyme de vie, il me renvoie au bonheur de l’arrivée en France, notre terre promise. Cette idée me suit depuis toujours, depuis la mission qui m’a recueillie, à Malatia. Manger le pain, c’est l’assurance de survivre. Et puis j’aime son goût. Aujourd’hui, les pains sont bons. Alors, je le romps, je le porte à ma bouche lentement, en l’écrasant un peu entre mes doigts. Cette mie blanche me ravit, entourée de cette croûte que je préfère un peu craquante, mais pas trop cuite, comme le dit la boulangère du quartier chez qui j’aime me rendre chaque matin, attirée que je suis aussi par ces odeurs inimitables des boulangeries françaises, odeurs du pain chaud tout juste sorti du four, mêlée à celle des croissants et autres pains au chocolat. J’aime le pain et à mon âge je m’en satisferais bien, n’étaient-ce les exigences nutritionnelles, comme dit mon petit- fils, auxquelles je dois me soumettre pour des repas équilibrés. Tout ceci me fait sourire, parce que, à les entendre, tous autant qu’ils sont, ces repas n’auraient pu assurer une longévité ! Et pourtant je suis là, certes avec des douleurs. Mais qui à mon âge n’a pas de douleurs ?
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