Ancien sénateur et maire de Pointe-à-Pitre

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Le docteur Henri Bangou est né à Pointe-à-Pitre le 15 juillet 1922. Cardiologue, il a occupé plusieurs mandats électifs avant de devenir Maire de Pointe-à-Pitre en 1965. Il y restera jusqu'en 2008. Militant communiste depuis 1946, Henri Bangou est, compte tenu de la longévité de sa carrière, un témoin privilégié de l'histoire politique de la Guadeloupe.
Publié le : lundi 1 septembre 2008
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EAN13 : 9782296204386
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ANCIEN SÉNATEUR ET MAIRE DE POINTE-À-PITRE
SOIXANTE ANNÉES D'ENGAGEMENTS POLITIQUES

@ L'Harmattan, 2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion. harmattan @wanadoo.fr harmattan I @wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-06198-9 EAN: 9782296061989

Henri BANGOU

ANCIEN

SÉNATEUR ET MAIRE DE POINTE-À-PITRE
POLITIQUES

SOIXANTE ANNÉES D'ENGAGEMENTS

De l'UNEF

au Sénat enpassant

par les cinquante années de gestion municipale

L'HARMATTAN

Du même auteur

La Guadeloupe en 3 volumes. La nécessaire décolonisation. Éditions du Cantal. 3 volumes: mars 1962-décembre 63 et septembre 1970. Édition Française, septembre 1973. Éditions L'Harmattan, septembre 1987. Le parti socialiste français face à la décolonisation. De Jules Guesde à François Mitterrand. L' Hanllattan, juin 1985.
Les voies de la souveraineté. Peuplement Guadeloupe. Édition caribéenne, avril 1988. et institution à la

Mémoire du présent. Témoignage sur une société créole de l'aprèsguerre à nos jours. Édition Jasor, janvier 1992. Aliénation et désaliénation dans les sociétés post-esclavagistes, de la Guadeloupe. L'Harmattan, 1997. A propos du cent cinquantenaire Ibis rouge, 1998. de l'abolition de l'esclavage. le cas

Edition

La Guadeloupe et sa décolonisation L' Harmattan, 2001. La Révolution et l'esclavage L' Harmattan, mai 2003. à

ou un demi-siècle d'enfantement.

la

Guadeloupe,

1789-1802.

A mon épouse Marcelle Montauriol, à ses parents enseignants au Maroc et en Afrique noire, à mon père et grand-père Edward et Salomon BANGOU

Sommaire

I. Une identité à construire II. Militer, oui, mais pour quoi faire ? III. Adjoint au maire faisant fonction, De Gaulle et le statut des DOM
IV. Être maire à Pointe-à-Pitre V. Le bilan

9 47 67
85 117

VI. Le giscardisme VII. Le Conseil général, un autre combat, 1967
VIII. L'Union L'Assemblée de la gauche - Mitterrand unique

133

- 1987

145

- Le Parti socialiste 161

IX. L'hallali sur la mairie X. Le Sénat. XI. La déchirure - Conflit au PCG XII. Le P.P.D.G. (Parti Progressiste Démocratique Guadeloupéen) XIII. Lionel Jospin Premier ministre
XIV. L'administration XV. L'Unité municipale

175 187 207 221 233
243 255

- Éclaircie

sans lendemain

(Le ver dans le fruit)

fait long feu

XVI. Le double combat se poursuit.. XVII. Le temps est encore à l'interrogation
XVIII. Présidentielles et Législatives 2007

263 273
283 289

XIX. La politique

et ses problématiques

Dernier chapitre. Je m'en vais

297

Index Photos souvenirs Annexes

301 317 337

I. Une identité à construire

Pour celui qui avait réussi à la session de juin 1941 au Baccalauréat, série Mathématiques élémentaires, et qui, en retour, recevait un parchemin intitulé « Brevet de capacité colonial », il n'y avait là rien qui, à mes yeux, car j'étais celui-là, pût mettre en doute son statut de citoyen français. Rien dans les livres d'histoire, de littérature française, de grec, et de latin, correspondant à la série A, en « Première» ne me permettait de spéculer sur une telle vérité. Ni, a fortiori, les attentions de mes professeurs venus de Métropole, et que j'avais eus tout au long de ces sept années passées au lycée Carnot de Pointe-à-Pitre. Je n'avais retenu des Chaudeurge, Jeantet, Paolantonacci, Grillon, mes maîtres d'histoire venus de là-bas, que le degré d'attention à mon égard qui me portait à vouloir briller à leurs yeux, avec d'ailleurs un succès inégal. Et puis, ne voilà-t-il pas que le dernier en date, Pierre Grillon, devenu censeur du lycée, m'avait sollicité, pour corriger du point de vue orthographique son manuscrit de thèse sur les Accords BriandKellog de la Première Guerre mondiale. I Je n'avais retenu, en dehors de sa lingerie armoriée, que sa propension à des relations que j'estimais déclassées. Par ailleurs, il ne cachait pas son adhésion à la «Révolution nationale» de Vichy, comme le faisait d'ailleurs un de mes professeurs de français, Lénis Blanche, Guadeloupéen d'origine modeste, ancien élève de la rue d'Ulm comme Aimé Césaire, et Camelot du roi à Paris. De sorte que je me sentais confusément introduit dans une problématique nationale française fortifiée par l'Appel du général de
I Accords relatifs aux obligations et réparations dues par l'Allemagne.

Gaulle. Appel que j'avais lu dans une édition récemment parue en anglais2, et dont les périodes oratoires m'avaient davantage enthousiasmé que son objet même. Mais l'envers du décor dans ce contexte était là : mon père chassé de son emploi parce que franc-maçon, mon frère aîné parti pour la Dominique3. Et ce ne pouvait être cet ancien procureur de la République, apparenté à Félix Eboué, revenant d'Afrique noire où il avait exercé, et me donnant des leçons de droit4 en curant ses dents, qui pouvait troubler ma quiétude de jeune Français ayant rêvé en son temps de devenir un capitaine de vaisseau à la manière de Mortenol ou un spahi couvert de gloire à la manière d'Henri de Bournazel. Ce fut dans cet état d'esprit que j'embarquai un matin de ce début d'année 1944 sur le paquebot «Orégon »5 transportant, outre une vingtaine de bacheliers, dont j'étais, mille cinq cents soldats des garnisons de Guadeloupe et de Martinique allant participer à la Guerre de reconquête du sol français. Mon rêve d'élève du second degré se réalisait, mais à moitié, à savoir partir pour acquérir là-bas un statut envié comme tous ceux déjà retournés au pays: professeurs, médecins, ingénieurs ou chirurgiens-dentistes; rêve amputé cependant du décorum habituel des départs et des retours au pays salués par la foule admiratrice devant les coupes des costumes parisiens et à l'écoute des accents francisés. Partis du port de Fort-de-France en vue de rejoindre aux Bermudes le convoi périodique des navires marchands encadrés par des vaisseaux de guerre, nous allions au milieu de trois cent dix bateaux mettre dix-sept jours pour atteindre les côtes de l'Afrique du Nord libérée. Dix-sept jours pendant lesquels la crainte d'un torpillage
2 Charles de Gaulle by Philippe Barrès. Hutchin, son and Co (Publishers) LTD London june 1940. N ew- York septembre 1941 1 Il s'était vite établi une filière de passage via l'île proche de la Dominique pour celles et ceux qui, à l'Appel du général de Gaulle, allaient rejoindre « les Forces fTançaises libres ». 4 Il existait alors une école de Droit à Fort-de-France conduisant jusqu'à la licence. 5 Ce navire aménagé assurait la première liaison des Antilles libérées avec l'Afrique du Nord à la suite du soulèvement populaire de la Martinique sous le contrôle du commandant Tourtet. auquel s'était jointe la garnison militaire

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se traduisait tantôt en humour apparemment désinvolte par le rappel des entrefilets habituels de l'époque: « un navire retardataire coulé par les sous-marins allemands », tantôt en silences angoissés, comptabilisant les jours passés sans encombre nous rapprochant de l'arrivée salvatrice. Mais, le plus souvent, délaissant les couchettes de fortune, les « shelters », où nous étions installés, nous nous retrouvions sur le pont pour faire plus ample connaissance, n'appartenant pas aux mêmes promotions de fins d'études. Mon condisciple de Mathématiques élémentaires, René de Friberg, très discret, faisait bande à part; Abel Sibilly et Henri Corenthin, futurs médecins, nous en imposaient d'autant qu'ils s'étaient liés d'amitié avec les deux jeunes filles de l'équipe, l'une de Basse-Terre, l'autre de Pointe-à-Pitre, Mesdemoiselles Saintol et Thilby. Fortuné Bazile, épousant la sécheresse des mathématiques où il avait excellé, entre deux éclats de rire par lesquels il rejetait tels ou tels arguments contradictoires, nous gratifiait de ses sentences sans réplique. Quelquefois, les sorties sur le pont au courant de la journée, par temps calme et ensoleillé, prenaient l'allure d'une « académie» où déambulait à nos côtés Florent Girard discourant sur le « marxisme» et sa « dialectique », science à laquelle il avait lui-même sans doute été initié par son frère, jeune médecin du Moule, que le service de sécurité de la « Jeanne d'Arc »6 avait emprisonné au Fort Napoléon pour « discours séditieux» et qui devait créer le Parti communiste en Guadeloupe au lendemain de la Libération. Mais ce que j'ai gardé de plus clair dans mes souvenirs d'alors, c'est celui des lauréats de l'année précédant notre départ, Edouard Séjor et Daniel Poujol tous deux pourvus d'une bourse pour les études de médecine. Ce dernier surtout, le benjamin de l'équipe, aimait rappeler en riant la chronique des bateaux à la traîne. Quant à Edouard Séjor, originaire de Sainte-Anne, qui avait pris pension chez mes parents durant la dernière année de sa scolarité, il était absorbé par un souci
6 Croiseur stationné à Pointe-à-Pitre

Il

dont nous allions découvrir la nature un peu plus tard: ne pas se voir dérober les louis d'or que lui avait confiés sa maman, don d'un oncle médecin ayant exercé en Afrique noire. Nous étions dans l'ensemble moins préoccupés que lui par les bagages que nous transportions dans des valises de fortune correspondant aux pénuries dont souffrait la Guadeloupe privée depuis trois ans de ses sources habituelles d'approvisionnement. Parmi ces bagages, les costumes qui avaient été taillés dans un tissu récemment importé des Etats-Unis, une sorte de flanelle verte rayée de noir et qui, arborés, dès que nous fûmes installés à Rabat, allaient provoquer la curiosité des habitants: « Maman, maman, viens voir! des clowns!» s'exclama un garçonnet sur la route nous conduisant, le premier jour, au réfectoire du lycée Gouraud. Une fois débarqués, en effet, le train, mode de transport que nous découvrions pour la première fois, allait nous conduire de Casablanca à Rabat où nous fut indiqué notre logement: une sorte d'entrepôt dans une cour d'habitation avec des lits de caserne, « des châlits », alignés côte à côte sur deux rangées et, entre deux couchettes, à peine l'espace nécessaire pour les effets personnels. Nous qui croyions en avoir terminé avec l'inconfort du bateau, nous allions en réalité être privés de véritable lit pendant dix-huit
mOIS.

Cela dit, il fallait vite mettre au rebut nos costumes de clowns. Fort heureusement l'approvisionnement en tissus était plus fourni au Maroc, et pour ma part c'est dans une magnifique veste croisée de lainage blanc, que j'allais affronter le regard étonné des «R'batis »du lycée Gouraud où Raoul Bernabé, étudiant martiniquais, et moi-même allions entamer la préparation d'une licence de lettres pures.7 Pour peu de jours, hélas! Mais, malgré la brièveté du séjour dans cette remise, des scènes me sont restées en mémoire: les vocalises de Guy Gustau qui, à
7 Pour les bacheliers appartenant à des tàmilles modestes, la bourse du Conseil général obtenue par les meilleurs d'entre eux, était la seule possibilité d'accéder aux tàcultés et universités. Mais c'est aussi cette autorité qui décidait de l'orientation de ce futur boursier en raison des besoins de l'enseignement dans la colonie et des résultats de celui-ci dans les différentes matières littéraires et scientitiques. Pour ma part, j'avais souhaité m'orienter vcrs les sciences physiques et chimiques. Mais le Conseil général décida autrement et m'octroya une bourse pour les lettres classiques (latin, grec).

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chaque occasion nous faisait profiter de sa belle voix fredonnant les mélodies à succès de chez nous; les protestations matinales de Frantz Cordier, dit « Zoum », dont le sommeil, qu'il prolongeait volontiers, était perturbé par la séance de gymnastique de Marcel Moëstus prix d'excellence de mathématiques de la série B de 1943; André Monnerville, mon voisin de lit, toujours emmitouflé, pour qui le voyage, vu l'autorité de son oncle, avait une autre finalité que celle d'une caserne d'infanterie8. Nous étions tous, à nos compagnes de voyage près, mobilisables vu notre âge et, de surcroît, la France était en guerre. De sorte que nous fûmes très vite invités à nous rendre dans les casernes de proximité en vue d'incorporation. Ce fut donc en costume de soldat, le calot sur le crâne, que Raoul Bernabé et moi, nous allions assister aux cours de la formation de licence littéraire dispensés par Henri BOSC09en français, et le professeur de latin Alphonsi. Cette scolarisation ne nous dispensait pas des rigueurs militaires et j'en fis très vite l'expérience. Un matin, où je ne m'étais pas suffisamment préoccupé de la propreté du sol au pied de mon lit, j'essuyai la colère de l'adjudant de service. Il s'en suivit huit jours de prison, les cheveux coupés à ras dont je conservai quelques mèches destinées à ma mère en guise de reliques, et un espace nu cimenté pour dormir au cachot, le temps de la sanction.
Une fois ma peine purgée, la tête rasée, j'exposai à mes condisciples d'hypokhâgne, en fait des jeunes filles, «L'amour et la jalousie chez Racine », sujet sur lequel j'avais accepté de disserter. Cela, devant les seules étudiantes de nationalité française. (A part un noble féodal, Si Tasi, suivant les cours de droit, les Marocains n'étaient pas admis à l'enseignement universitaire)lO. l'en étais à ce début de période transitionnelle où petit à petit allait s'éloigner le sentiment d'être en tout point à l'image du Français

S

Futur lauréat du prix « Théophraste Renaudot» IOLes Français en âge d'être mobilisés ne pouvaient s'y trouver et, à la suite d'un mouvement populaire vite réprimé, les étudiants marocains n'avaient plus accès aux universités.

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Il échappa à la rigueur de \' encasemement pour être transféré dans la marine.

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de Métropole. Un peu, au sexe près, comme cette correspondantell que j'avais eue en quatrième au lycée et qui m'avait envoyé sa photo au pied de la Tour Eiffel à Paris. Je lui avais adressé la mienne, la première et la seule durant toute mon enfance et adolescence, faite au studio du photographe Luce qui avait son atelier à un bout de la ville de Pointe-à-Pitre, au lieu-dit «Cour Zamia ». Mais pour l'heure, j'étais confronté au spectacle du fossé existant entre les deux communautés française et marocaine. Bien plus, j'avais été témoin, tout près de la caserne, de l'agression d'une jeune femme voilée par un soldat français assuré qu'il était de n'encourir aucune sanction. Si ces constatations pouvaient alimenter l'orgueil d'être mieux traité que l'indigène, elles me révélaient malgré tout des témoignages édifiants sur la colonisation et ses tares. Interrogations qu'allaient prolonger mon incorporation au douzième régiment de tirailleurs sénégalais et un séjour de préparation militaire de douze mois à Fez où j'avais pour compagnons: Edouard Séjor et Daniel Poujol. Nous faisions en effet partie d'une compagnie d'« Européens» au sein d'un régiment, le 12e R.T.S 12, comprenant essentiellement des Sénégalais, avec un mode de vie totalement différent de celui de ces derniers du point de vue installation et cantine. Chose aggravante, le lieutenant commandant cette compagnie, un certain Gumichian, ne cessait de nous le rappeler, et gare aux Européens, dont moi-même, si au cours d'un exercice en commun nous allions secourir un soldat africain en difficulté, fatigué ou malade!

Durant ce séjour à Fez une rencontre inattendue allait renforcer ce sentiment de malaise ou de mal être que je ressentais. Nous étions casernés à la périphérie de la ville indigène, tout près du lieu-dit «cimetière espagnol» où nous étions conduits matin et après-midi pour les exercices. Le dimanche nous jouissions de notre liberté, et nous nous rendions habituellement au cinéma de la ville
Je devais la revoir quarante ans plus tard, mariée à un officier de sécurité américain, de Madame Adeline, place de la Victoire de Pointe-à-Pitre. 12 Douzième régiment de tirailleurs sénégalais. Il au bar

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européenne. Pour cela, nous traversions à l'aller comme au retour toute la Médina, avec ses rues étroites et encombrées grouillant de monde. Au beau milieu de celle-ci, un soir que nous retournions à notre caserne, nous tombons nez à nez avec un soldat d'un autre régiment. Il s'agissait d'un compatriote, qui giflait à toute volée un Marocain et s'en allait tranquillement, assuré de l'absence de riposte. Je fus sous le choc de ce spectacle, à la fois indigné de ce comportement de mépris vis-à-vis des Marocains, honteux parce qu'il s'agissait d'un Guadeloupéen, et inquiet car j'appréhendais que la haine suscitée par de tels actes ne se transforme en agression anonyme contre nous au coin sombre de ces nombreuses ruelles que nous avions à traverser. J'étais d'autant plus bouleversé que je connaissais bien le soldat en question, et que sa présence dans l'armée comme engagé volontaire ne pouvait me laisser indifférent. Pointois comme moi-même, la demeure de ses parents, rue François Arago, n'était pas très éloignée de la mienne, rue Bébian. Nous avions en quelque sorte grandi ensemble et fréquenté le même lycée, moi en classique, lui dans les classes de formation des maîtres du primaire. Ce qui nous séparait était sans doute son physique exceptionnel et l'impressionnante puissance qui s'en dégageait. Il m'avait, en dernière année d'étude, sollicité pour mieux se familiariser avec les mathématiques qui étaient son point faible, lacune qui allait être en partie responsable de la mort tragique qu'il devait connaître sur les champs de bataille du Viêt-Nam. En effet, son examinateur de fin d'année en mathématiques était un professeur réputé à la fois pour son savoir et son manque de savoirfaire. Sa rudesse était sans doute en rapport avec une jeunesse difficile. Appartenant à une famille paysanne de Morne-à-l'Eau, il faisait le trajet à pied de là au lycée Carnot lors de ses études secondaires. Tout cela et son milieu d'origine intervenaient dans une élocution où se mêlaient français et créole et dont les plus belles tirades faisaient la joie de ses élèves.
Je me souviens de l'une d'elles occasionnée par le comportement d'un de mes condisciples de première: «Dévarieux, cri a-t-il du haut

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de son pupitre, vous êtes là, votre petit là non! »13.

Venez au tableau

T'an

A l'oral de l'examen de fin d'année, ce professeur colla à cet élève du cours complémentaire une note lui enlevant toute chance de réussite. Quelques jours après, il signa un engagement dans l'armée. Je le revis à Fez dans les circonstances précitées, et je ne l'ai plus revu. J'ai cru comprendre que les causes de sa mort au Viêt-nam sont restées peu élucidées. Mon séjour marocain n'était pas lié, dieu merci! à ces seuls souvenirs. Une Française institutrice retraitée, Mme Luppé, avait aimablement reçu quelques-uns d'entre nous; durant tout notre séjour à Rabat elle ne manquait pas de nous accueillir en fin de semaine pour des goûters qui nous changeaient de l'ordinaire des repas pris à la caserne. J'y rencontrai une étudiante en médecine, ma future épouse, fille d'enseignants qui avaient fait leur carrière au Maroc et en Afrique nOIre.

La France libérée, ceux qui n'avaient pas eu le temps de faire campagne jusqu'en Allemagne, tel Sibilly, artilleur arrivé à ses frontières, ou ceux du 12è RTS destinés à l'extrême Orient Séjor, Poujol et moi-même, furent démobilisés et se retrouvèrent à Paris Via Oran et Marseille. J'avais alors vingt-trois ans avec en poche mon premier certificat de licence, celle de la version latine passée à Alger par correspondance. Je retrouvais dans la capitale la plupart des passagers de 1'« Orégon », dont Henri Charlery futur médecin, Florent Girard futur pharmacien, installés dans un hôtel au 33 de la rue des Ecoles où je louai moi-même une des chambres de bonne du dernier étage. Je fus réveillé le soir de mon installation par des bruits assourdissants d'explosions me tàisant craindre une nouvelle bataille de Paris. Ce n'était que le feu d'artifice accompagnant traditionnellement la fête des polytechniciens dont l'Ecole était située à deux pas de là.

13 « Dévarieux, vous semblez indifferent traduction littérale de cette apostrophe.

à ce qui se passe. Venez donc au tableau»

est la

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La session d'examens d'octobre des universités était proche. Me souvenant des leçons dispensées par Maître Courbainl4, je m'inscrivis à la Faculté de Droit de la rue d'Assas, non loin du Panthéon en vue de subir les épreuves de première année. J'ai lu récemment quelque part que Pierre Mauroy, Premier ministre, rendant visite à un département, traditionnellement l'épouse du Préfet lui demandait s'il voulait se laver les mains, offre qu'il déclinait, écrit l'auteur de l'ouvrage, car «il contrôlait bien sa prostate» 15 .

Je me souvenais moi-même de la réponse que m'avait faite celui qui présidait l'examen de capitaine au grand cabotage auquel je m'étais présenté avant de quitter la Guadeloupe. J'avais tenniné ma copie avant 1'heure de clôture et je croyais pouvoir en profiter... « Il faut te serrer les fesses» me déclara le capitaine de frégate Périer, commandant en second sur la « Jeanne d'Arc ». Ce à quoi j'obtempérai pour récolter mon premier diplôme suivant le Baccalauréat. Le matin donc de l'examen de Droit, je l'affrontai avec la prudence susceptible de me faire attendre 1'heure de clôture des épreuves que je passai avec succès. C'est ainsi qu'avant même de franchir les marches de la Sorbonne et remplir mon contrat avec la Guadeloupe qui m'avait donné une bourse pour les Lettres, j'étais en possession, outre le Certificat d'études latines, du Brevet théorique de grand cabotage, et de la première année de Licence en Droit. Il convient d'ajouter pour ne pas paraître plus doué que je ne le suis, que les étudiants anciens militaires démobilisés jouissaient de faveurs particulières tant dans la durée du cursus que s'agissant de la bienveillance des correcteurs des épreuves. C'est ainsi qu'en moins de deux ans j'allais boucler une Licence en Philo, spécialité que j'avais finalement préférée à celle de Lettres pures dont je redoutais l'aridité en philologie.

14

Et voulant réparer mon premier échec à l'Ecole de Droit de Fort-de-France où je m'étais
La vie quotidienne à Matignon au temps de l'Union de la Gauche,

présenté en 1943 15 PFISTER (Thierry), Hachette, 1985.

17

Nous étions en 1948 et la prochaine échéance était l'agrégation. On ne pouvait se présenter à ce concours qu'après avoir obtenu un certificat de Sciences et un diplôme d'Etudes supérieures dans une discipline littéraire. Cela dit, que s'était-il passé durant ces deux années de vie estudiantine à Paris quant à la perception que j'avais de moi-même, de la France, de la Guadeloupe et du monde? Etais-je dans le même état d'esprit que mon jeune frère, venu lui aussi pour des études à Paris, qui disait, en me rapportant les événements malheureux entre tirailleurs sénégalais et Guadeloupéens sur les quais de Pointe-à-Pitre: « Ce sont des sauvages» 16? Au moment de quitter la Guadeloupe, j'étais un ancien instituteur suppléant qui, de Sainte-Rose à Moule en passant par Saint-Claude et les Abymes, avait fait chanter « cocodi, cocoda » et « Maréchal, nous voilà! » à ses élèves. Ce périple s'était terminé par le poste de moniteur d'éducation physique des élèves du cours complémentaire du lycée Carnot. Sur le plan politique mes états de service s'étaient résumés à un énorme quiproquo qui me conduisit sur la « Jeanne d'Arc» devant le Conseil de sécurité. Adepte des compétitions sportives jusqu'au chauvinisme, je n'avais pas apprécié les arbitrages d'une personnalité basse-terrienne, et voulu me venger par un pamphlet publié dans le journal « Miroir de la Guadeloupe» et intitulé « Kakotatos au nez crochu ». Le capitaine de vaisseau Vidil, commandant de la «Jeanne d'Arc », responsable par conséquent de la sécurité dans l'île, croyant être visé, me convoqua sur le navire devant ce Conseil, auquel assistait d'ailleurs mon ancien professeur de français Lénis Blanche. Je signale cette présence, car elle devait me fournir, des décennies plus tard, les raisons, paraît-il, de la mansuétude de mes juges17.
16 Un bateau de tirailleurs africains avait fait escale à Pointe-à-Pitre; échauffés par l'alcool consommé dans les bars de la ville où ils s'étaient rendus, ces tirailleurs s'en étaient pris aux femmes rencontrées dans les rues. Il s'ensuivit une bagarre entre Guadeloupéens et Africains faisant usage de leurs fusils, sans morts ni blessés graves heureusement. 17 Récemment un professeur de collège, rapportant les faits dans le journal qu'il éditait, prétendit que c'était parce que Lénis Blanche avait fait valoir, et cela, à tort, que j'étais le petit fiJs de Gratien CANDACE, qui, comme on le sait, fut J'un des parlementaires antillais qui votèrent les plcins pouvoirs à Pétain, et dont mon père avait épousé la fille naturelle. 18

En effet, je sortis de là libre, avec pour toute condamnation celle de rédiger un article faisant l'éloge de l'amiral Robert. Sur le moment (au regard de la peine infligée au journal frappé d'interdiction et à son propriétaire)18, je fus davantage enclin à justifier la légèreté de la condamnation par la présence du parchemin que ma tante, Léonie Mélas, m'avait prié d'introduire dans mes chaussures en guise de talisman. Quoi qu'il en soit, mon père, attendant non loin de là à la pharmacie Natal9, m'interdit de rédiger un tel article, décidé à se substituer à moi, -j'étais alors mineur- pour toutes les conséquences qui résulteraient de ce refus20. « Résistant» donc par suite d'un quiproquo, ne faisant pas honneur de surcroît à l'helléniste que je prétendais être, puisque le superlatif de kakos (méchant), est kakistos et non kakotatos ; gaulliste pour le verbe; catholique pratiquant jusque dans l' armée21, tout mon avenir allait être dicté par ma rencontre avec cette jeune fille française née à Ouezzane, à la frontière marocaine, au cours de la guerre du RIF, élevée au Niger où ses parents instituteurs créèrent la première école d'où sortit Diori Hamani, futur premier président de la République indépendante du Niger. Mais, fait plus important comme on le verra par la suite, elle était devenue membre de la Jeunesse communiste à Alger où elle avait passé sa première année de médecine, militant aux côtés d'Henri Alleg.22 C'est ainsi que, dans le prolongement de cette rencontre, arrivé à Paris, je me trouvai inscrit dans une cellule de quartier du Vème arrondissement, puis volontaire pour les Chantiers de la Jeunesse internationale à l'occasion de son premier festival à Prague, et pour la reconstruction du chemin de fer Samac-Sarajevo en Yougoslavie.

]8 ]9

Son journal « Miroir de la Guadeloupe»

fut trappé d'interdiction.

Angle des rues Frébault et Sadi Carnot èO Le passage des Antilles-Guyane aux Forces trançaises libres quelques mois après rendit caduque cette condamnation.. 2] Ma première contërence prononcée au cercle littéraire « La Flamme» du lycée Carnot avait pour titre « Saint-François d'Assise» èè Militant pour la libération de l'Algérie, alTêté et torturé, auteur de « La Question» relatant cette période de lutte

19

Qu'on ajoute à cela le Paris d'après la Libération, les mérites vantés de l'année soviétique, les louanges de la presse bourgeoise française telle « Le Figaro» sur le rôle de cette année. Contexte enrichi par les «Universités populaires» où un jeune agrégé de philosophie, dirigeant communiste, Roger Garaudy, déployait tous ses talents et son érudition, par les conférences pédagogiques d'un ancien instituteur, Etienne Fajon, membre du Bureau politique du PCF, celles d'André Ribard au Palais de la Mutualité sur les problèmes internationaux... J'avais trouvé un univers où m'assumer en m'appuyant sur une vérité incontournable: j'appartenais à un pays et à un peuple colonisés, dont l'identité par conséquent était distincte de celle des Français de Métropole, mais au sein d'une République à laquelle la Guadeloupe tout au long de l'Histoire avait apporté une énonne contribution. Cette découverte ne pouvait être fonnelle, mais au contraire elle entraînait un certain nombre de devoirs et, partant, d'engagements. D'abord au niveau de la collectivité étudiante guadeloupéenne dont l'association «1' AGEG »23, présidée avant-guerre par Harry Mérl4, n'existait que par une vingtaine de noms sur une feuille de papier d'écolier que me remit le secrétaire général, Henri Gabriel, étudiant en architecture.
Avec Raymond Clennont, Serge Pierre-Justin, Mesdemoiselles Delannay et Amarias, nous allions lui redonner vie à l'étage d'un appartement du boulevard Saint-Gennain, (où se trouvait le foyer des étudiants coloniaux géré par l'imposante Madame de Witt) au-dessus du siège de la Société de Géographie. Allant plus loin, je fis adhérer notre Association à l'Union Nationale des Etudiants de France (l'UNEF) dont j'allais devenir le vice-président à l'Outre-mer, poste créé à mon intention par son dynamique secrétaire général, Charles Lebert, et cela au grand dam, déjà! de Le Pen dirigeant la Corpo de Droit. La Guadeloupe, pays colonisé, cette évidence comportait des obligations de la part de celui qui en prenait conscience, et je me
23 Association 24 Générale des Etudiants Guadeloupéens

Futur directeur de la Caisse Centrale de Guadeloupe

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trouvai naturellement, conjointement avec un jeune étudiant réunionnais, Jacques Vergès, à la tête, du « Comité des Etudiants anticolonialistes» regroupant avec les Réunionnais, Antillais et Guyanais, les étudiants d'Afrique du Nord, d'Afrique noire et du Vietnam. Appartenant à un monde sauvé de la barbarie nazie et désireux de garantir un avenir de liberté pour tous les peuples, je m'investis sans réserve au Parti communiste français qui allait faire de moi le responsable des Groupes de langue au sein de la Fédération de la Seine dirigée par Raymond Guyot, mais ce dernier point nécessite quelques retours en arrière. Peu après mon installation à la Cité universitaire du boulevard Jourdan, j'avais donc, aux côtés de ma compagne, pris le train avec des centaines d'autres jeunes devant nous conduire à Prague, via Budapest et Belgrade pour les chantiers de jeunesse. Des jeunes Français comptant parmi eux un Haïtien, René Depestre, et moi-même un Guadeloupéen dont la couleur de la peau rendait la présence encore plus singulière. Singularité provoquant un peu partout sur le trajet curiosité et sympathie se traduisant à Belgrade par le don d'une estampe que je conserve encore, à Prague celui d'une breloque d'argent vite égarée, et sans doute le titre d'« Oudarnik » du chantier du chemin de fer Samac-Sarajevo sanctionné par un diplôme et une médaille en or remis plus tard à Paris à l'Ambassade de Yougoslavie. Tout cela, à quoi il faut ajouter ce bol de lait que je regardais avec envie dans une rue de Prague aux mains d'une ménagère qui, s'en rendant compte, me l'offrit. Je n'en avais pas bu une goutte depuis six ans. Le retour à Paris cependant ne s'identifia pas à des « lendemains qui chantent ». Ce que j'ai écrit de mon passé antillais permet d'imaginer la distance qui m'en séparait avec mes nouveaux habits de militant communiste. Mon père tout le premier s'en inquiétait: «...le député Valentino m'a dit t'avoir vu vendant «L'Humanité» près d'une bouche de métro» m'écrivait-il pour s'en étonner. Du fait de mes sensibilités antérieures, ma démarche vers ces nouvelles missions politiques était empreinte d'une certaine religiosité et me faisait penser qu'elle était la garantie de mon honnêteté. De 21

sorte que, quitter le Parti, pire! en être chassé, me paraissait être un cachet infamant. Or, en retour de ce périple à travers l'Europe, je reçus une convocation au bureau du responsable du PCF pour les questions coloniales, où siégeait, à côté de celui-ci, Raymond Barbé, Paul Vergès comme permanent. J'étais accusé de « déviationnisme» par son frère Jacques qui me reprochait d'avoir, au cours des meetings émaillant le parcours jusqu'en Yougoslavie, prôné« l'indépendance de la Guadeloupe ».25 Si toutes les particularités de ce voyage pouvaient expliquer le fait que j'avais pu symboliser aux yeux des foules la décolonisation en marche des empires coloniaux, je ne me souvenais pas d'avoir trahi le PCF à peine après y être entré. Suite aux accusations portées contre moi, le responsable affaires coloniales demanda à la cellule à laquelle j'appartenais m'exclure. des de

Cette perspective m'était d'autant plus intolérable qu'il s'agissait de la cellule d'étudiants de la Cité universitaire composée donc de camarades comme moi-même se côtoyant journellement dans cette enceinte du boulevard Jourdan. En effet, peu après notre arrivée à Paris, ma compagne et moi avions été admis dans cette Cité, et tous deux au pavillon Deutsch de la Meurthe comportant des bâtiments séparés pour étudiantes et étudiants.
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C'était au lendemain du vote de la loi de dépatiementalisation présentée par les patiis communistes de la Matiinique, de la Guadeloupe, de la Guyane et de la Réunion dont le père de Jacques et Paul Vergès était député et co-rappmieur de cette loi. J'ai retrouvé dans mes dossiers une lettre datée du 10 févrierl984 à Saint-François que m'adresse un couple d'enseignants retraités de Bretagne et dont je reproduis ce passage: «Nous sommes un couple d'enseignants retraités de Bretagne et nous aurons bien du mal à vous dire «vous» car nous vous avons connu en 1947 à Budapest lors d'un arrêt du train qui nous conduisait en Yougoslavie. Nous avons nagé dans le Danube ensemble avant de reprendre le voyage. En arrivant sur la ligne de Chemin de fer Samac-Sarajevo, vous fûtes accueilli avec une ovation digne d'un héros. Pour ces jeunes brigadiers yougoslaves qui voyaient, pour la première fois, un étudiant de la Guadeloupe c"était du délire. Nous n'avons pas oublié vos paroles de remerciement adressées à toute cette jeunesse sous le soleil au bord de la Bosna. Vous ne vous souviendrez pas de nous car vous n'appatieniez pas à la même brigade de travail que la nôtre et pour le voyage retour, exécuté en deux fois, nous n'étions pas du même convoi... ».

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Elle y était admise en compagnie d'autres étudiantes venues d'Afrique du Nord dont beaucoup étaient de la Faculté de médecine d'Alger, telle Simone Chouraqui. Avec tout ce monde j'avais assisté aux manifestations ouvrières de l'usine SNECMA-Kellermann sur le boulevard des Maréchaux et aux grèves du restaurant universitaire. Comment concevoir cette rupture de la fraternité et de l'amitié? Certes, mes camarades et amis étaient dans l'ensemble défavorables à une telle sanction. Mais de là à transgresser la décision de la Direction du Parti, à laquelle par ailleurs, poussait un des éditorialistes du journal «L'Humanité », ancien résistant, avec qui je devais renouer chaleureusement quelques années plus tard. On imagine donc l'état dans lequel je me trouvais en me rendant à la réunion de cellule portant cette question à l'ordre dujouf. Or, quels furent ma surprise et mon grand soulagement en entendant la représentante de la Fédération de la Seine, une petite femme rondelette, balayer d'un revers de main toute cette accusation portée contre moi, et inviter la cellule à me laisser tranquille. Je ne savais pas alors que j'allais avoir de longues années de vie militante tout près de la responsable du mouvement étudiant à la Fédération de la Seine du Parti et en étroite collaboration avec son dirigeant Raymond Guyot. C'est d'ailleurs elle qui, devenue Annie Kriegel, résumait dans une publication une situation dont, à mon niveau, je n'avais aucune idée: « Cependant, lit-on dans son ouvrage, ce qui me donna le plus de tintouin, cefut l'irréductible opposition qui dressait, l'un contre l'autre, les plus fortes personnalités que comptaient ces dizaines d'étudiants coloniaux membres du Parti: "Henri Bangou et Jacques Vergès,,».26 Ce fut également Annie Besse27 qui, consultée après mon élection à la vice-présidence de l'UNEF au Congrès du Touquet en 1949 malgré l'opposition acharnée de Le Pen, me pria d'accepter ce poste m'assurant que c'était également l'avis de Raymond Guyot. Il faut croire que j'étais d'autant plus hésitant que je voyais poindre, venant de certains camarades étudiants coloniaux, une

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KRIEGEL (Annie), Ce que j'ai cru comprendre, Robert Laffont, février 1991, page 429.
Du nom de son premier mari.

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accusation inverse: anticolonialiste.

celle

de m'éloigner

de l'action

proprement

Quoi qu'il en soit, je vécus au contact de cette dirigeante et de Laurent Casanova, le responsable au plus haut niveau des étudiants et du mouvement intellectuel, une période d'une intensité formatrice considérable. Après la cellule de la Cité universitaire, ce fut celle des étudiants en médecine, car de la philo j'étais passé à la médecine. V oici comment: Ma compagne, Marcelle Montauriol, était étudiante en cette Faculté à Paris. J'étais de mon côté sur le point de préparer le concours d'agrégation après la licence de philo. Je choisis comme sujet de DES «L'Histoire de l'abolition de l'esclavage », et comme certificat de sciences le PCB, Physique, Chimie, Biologie, donnant accès aussi à la Faculté de médecine. Une fois franchies ces deux étapes, je décidai d'accompagner Marcelle dans la poursuite d'une carrière commune et d'abandonner celle d'enseignant. Après la cellule du Vème arrondissement et celle de la Cité universitaire, j'allais jusqu'à mon retour en Guadeloupe militer au sein de celle de la fac de médecine, rue du Vieux Colombier dans le vrème, entouré de camarades avec qui se forgèrent des amitiés encore présentes à ce jour. Cela signifiait aussi que mon militantisme allait s'exprimer en plein quartier latin où nous affrontions périodiquement les AGEG de droite, dont la corpo de Droit dirigée par Le Pen, le boulevard SaintMichel, de l'Observatoire jusqu'à la station de métro, étant le lieu habituel de nos bagarres. D'autres organisations du Parti s'y exprimaient, telles celle de la Fac de lettres avec Louis Hay préparant sa licence et son agrégation d'allemand, celle de la rue d'Ulm avec les futures célébrités des lettres, de philosophie et d'histoire: Michel Crouzet, Henri Mitterand, Le Roy-Ladurie, Michel Verret, François Furet, ces derniers plus spécialement chargés de la rédaction de notre journal « Clartés ». Mais c'est là aussi que nous éprouvions la brutalité des forces de répression aboutissant quelquefois pour des camarades à l'urgence des hôpitaux proches où l'on était obligé de leur faire des points de suture sur le crâne.

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En sorte que mon militantisme se manifestait à plusieurs niveaux, celui de l'Association Générale des Etudiants Guadeloupéens, l'AGEG ; celui des étudiants anticolonialistes, celui de l' UNEF28, et celui du Parti. Autant d'activités qui m'avaient fait désigner comme responsable des « Groupes de langue» par la Direction de ce dernier. En quoi consistait cette tâche? Il s'agissait tout simplement de coordonner l'activité militante des étudiants originaires des différentes colonies, en guerre ou pas, inscrits au PCF mais qui, statutairement, ne pouvaient se constituer en cellules. Il fallait mener ces activités de front avec les études de médecine que, par ailleurs, faute de moyens matériels, ma compagne avait abandonnées. Elle avait trouvé un emploi rue Soufflot au Centre de secours des étudiants dirigé par un catholique progressiste, Yves Chatagner, et où elle avait pour collègue l'épouse de mon ancien professeur de lettres, André Chazeaud. Ce dernier, attaché après la Libération auprès du Directeur du ministère de l'Education Nationale, Piobeta, avait eu entre les mains la demande du professeur Binet, doyen de la Faculté de médecine qui, mécontent de me voir organiser des manifestations anticolonialistes dans la cour même de la Fac, donna suite à la menace qu'il m'avait faite: «réclamer la suppression de ma bourse si, comme il me le demandait en bon père de famille, je ne retirais pas cet appel à manifester ». Par André Chazeaud, je fus à la fois informé qu'il avait tenu parole et que, heureusement, j'avais au Ministère un ami et protecteur pour écarter la sanction. Cela dit, le Conseil général de la Guadeloupe, après mes études de Lettres, ne pouvait supporter les charges de plusieurs années de médecine.

Par ailleurs, ma compagne avait vu résilier son contrat à la cité universitaire, et cela m'avait obligé moi aussi à quitter la cité et à emménager dans une chambre de bonne du XIVè arrondissement rue Achille Luchaire où notre cuisine consistait en un réchaud à alcool reposant sur une caisse en bois.
28 « Union Nationale des Etudiants de France»

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C'est alors que se manifesta une extraordinaire solidarité des camarades à notre égard. Dans l'immeuble où nous habitions c'étaient ceux de la cellule du XIVè où désonnais militait Marcelle: la concierge de l'immeuble dont le mari ancien marin était garde du corps aux manifestations du Parti; une professeur d'allemand retraitée nous accueillant volontiers avec sa mère pour des goûters dans son vaste appartement au 4ème étage; des voisins, dont un couple allait faire de moi le parrain de l'un de leurs fils, un blond aux yeux bleus; un ancien haut fonctionnaire, apparenté à Clotilde de Vaux l'égérie d'Auguste Comte dont les Positivistes célébraient encore le culte rue Monsieur le Prince sous la présidence d'un ingénieur brésilien, Carneiro. Ce fut surtout l'inestimable proposition qui me fut faite en troisième année par les camarades de médecine: remplacer comme externe un étudiant titulaire du poste atteint de primo-infection. Et cela, à l'Hôpital Paul Broussais, dans le service de cardiologie du 29 professeur Donzelot. Aux différents niveaux de mes responsabilités, j'étais parfois à quitter pour quelque temps mon séjour parisien: appelé

En vue d'établir des liens entre étudiants de la Caraïbe, je me rendis au «Victoria House» à Londres, à l'invitation de réciprocité que m'adressa le Directeur de la maison des étudiants de langue anglaise, le capitaine Watson; panni les connaissances nouées à cette occasion, il y eut celle du futur Premier ministre de la Guyana, Burnham. Il devait s'en souvenir, et me le rappeler lors de la réception organisée par l'ancien pilote de B2430 pendant la guerre, Errol Barrow, devenu Premier ministre de la Barbade. Manifestation que présidait la duchesse de Windsor représentant le gouvernement . . 31 b ntanmque. Picadily Circus n'était pas loin de Victoria House, ce qui me pennit d'apprécier le talent de John Gielgud dans la pièce de théâtre « Elephant and Castle ». Il était déjà le concurrent du célèbre Laurence Olivier.

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Alors titulaire de la Chaire de Cardiologie anglaise, célèbre et etticace.

'0 Ancien bombardier de long courrier de l'aviation 31 Fête de l'Indépendance de l'île

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A un autre niveau, le président du Mouvement de la Jeunesse internationale, l'Italien Berlinguer, frère du futur secrétaire général du PC italien, et lui-même appelé à être un physicien célèbre, me demanda de le représenter à Bruxelles où allait se dérouler la cérémonie anniversaire d'un événement en rapport avec la décolonisation. Toujours dans ce registre, je me rendis dans quelques villes estudiantines pour des exposés sur les problèmes coloniaux: à Lyon, à Strasbourg à l'invitation du président de l'Association des étudiants de cette ville, Shué, qui, dans le cadre d'une mission d'expertise et à la tête d'une entreprise qu'il avait montée à Marseille, se rendit quelques années plus tard en Guadeloupe, où nous nous revîmes. Peu après, dans sa propriété de la Côte d'Azur, il nous fit l'éloge, à Marcelle et à moi, des vertus du corossol, fruit auquel il avait goûté et qu'il trouvait excellent pour parfumer les glaces. C'est à Strasbourg aussi que, participant à un banquet où se trouvait un haut fonctionnaire originaire de la Guadeloupe, Cédile, j'écoutai le récit de sa capture par les Japonais en Indochine et les tortures raffinées qu'il avait subies, comme par exemple les scènes de simulacre de décapitation. Il avait été parachuté en même temps que Pierre Messmer tout au début du soulèvement vietnamien, alors que le pays était encore occupé par les Japonais. Contrairement à Pierre Messmer qui au bout de 40 km à pied dans la forêt avait pu s'en tirer, il était tombé entre les mains de l'occupant nippon. A Marseille, j'étais chargé de régler des problèmes internes au sein de l' AGEG, notamment de gestion de cantine. Bref! de 1949 à 1950 durant cette année de mandat à la viceprésidence de l'UNEF, j'avais non seulement familiarisé le monde étudiant français avec l'Outre-mer, mais essayé de le sensibiliser au problème de la décolonisation. La fraction progressiste de l'UNEF m'ayant reconnu comme son leader, c'est en dirigeant de ses délégués que je menai les débats au cours du Congrès d'Arcachon en 1950. L'aile droite de ce mouvement toujours entraîné par Le Pen de la corpo de Droit, auquel s'étaient joints l'AGEG d'Alger avec Vassalot, celle de Poitiers avec Sarvonat, celle de Montpellier où siégeait un compatriote étudiant, Félix Rodes, se déchaîna contre moi à ce 27

Congrès qui me refusa mon quitus, et me remplaça au poste de viceprésident à l'Outre-mer. Les circonstances m'avaient régions que celle de Paris. aussi facilité la découverte d'autres

Madame Luppé qui nous avait si gentiment accueillis à Rabat, nous avait recommandé une visite à ses parents dans l'Ariège, à SaintMartin d'Hoyde, village dont son père, boulanger, avait été le maire. Ce que nous fîmes, Marcelle et moi, pour la rencontrer, alors qu'elle s'y trouvait, dans la première année de notre séjour en France. Levés au son de la cloche de l'église nous faisions de longues promenades dans les sentiers qui longeaient les prairies. Aux premières vacances suivant ma démobilisation, à Paris, l'administrateur Poirier en charge des étudiants coloniaux, -il fit depuis carrière dans l'ethnologie-, organisa à leur intention un camp de vacances en Corrèze dans l'Ariège. Logés dans une école de Tulle, nous découvrions un aspect des horreurs de la guerre et de la barbarie nazie. Les S.S avaient passé par les armes une partie de sa population civile en représailles à l'attaque menée peu avant par les commandos de la Résistance. Au moment où nous nous y installions Tulle, la ville martyre endeuillée, était donc plongée dans la tristesse. La colonie de vacances s'écoula malgré tout dans la bonne humeur entretenue par les excursions à travers la région: plateau des Millevaches, Rocamadour, Brive-La-Gaillarde, la grotte de Lascaux, les compétitions amicales de basket entre les étudiants guadeloupéens de Montpellier et ceux de Paris y passant aussi les vacances; l'étudiant en lettres Romney32 se distinguait par son habileté au panier; les soirées dansantes à la Rotonde; les discussions animées avec les autres étudiants, dont ceux venus du Sénégal: parmi eux une nièce de Senghor, et le futur premier ministre des Affaires étrangères de ce pays indépendant, Doudou Thiam. Après la Corrèze, ce fut la Corse où le nouveau directeur, Pierre Angeli, sorti de l'école d'administration coloniale, nous emmena; il nous fit découvrir Sartène, Ajaccio, Bastia, les Calanques de Piane.

32 Nous devions tous deux faire pmiie de l'équipe du «Redoutable» Guadeloupe quatre années consécutives et aussi de l'équipe sélectionnée Mmiinique en 1956. La partie se joua dans la cour du lycée Carnot.

championne de la opposée à celle de la

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Mon passage dans l'année m'avait pennis de faire la connaissance d'un appelé originaire du Yézinet, Jean-Marc Claris. Très lié à Raoul Bernabé, il avait obtenu de ses parents que celui-ci vienne habiter chez eux une fois tous deux démobilisés. Leur gentillesse ne s'arrêtait pas là. Tous les dimanches, nous étions nombreux à prendre le train à la gare Saint-Lazare qui nous menait jusqu'au pavillon de banlieue où un couple âgé et avenant, Monsieur et Madame Claris, nous accueillait chaleureusement. Guy Gustau, étudiant en art dentaire, Alexandre Beaujour, futur agrégé de lettres, faisaient partie des invités. Nous y rencontrions lors de ces passages en coup de vent la sœur de Jean-Marc, Lise Fourcarde, mariée à un chef d'entreprise, mais qui, bien insérée dans le mouvement libertaire du boulevard Saint-Gennain, animé par Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre, mettait en pratique cette nouvelle manière de vivre de la femme émancipée. Elle devait dans les années quatre-vingt s'installer à la Martinique d'où elle organisait les visites des îles de la région en catamaran à l'intention des touristes. Nous la revîmes souvent durant cette période. Le 24 juin 1948 mon mariage avec celle que j'avais eu la chance de connaître au Maroc était célébré à la mairie du XIyè en présence de nos deux témoins: un étudiant iranien en aéronautique, Georges Terovanessian, dont le père professeur, avait été assassiné à Téhéran dans l'amphithéâtre même où il enseignait. Nous n'avons jamais su ce qu'il était advenu de lui après son retour en Iran où sévissaient les services de sécurité du Shah. Le second témoin était le cousin gennain de Marcelle, le député socialiste de Saône-et-Loire, le Docteur Fernand Mazuez, ancien commandant des forces de la Résistance, auquel la ville de Montceau-Les-Mines, dont il avait été maire, a rendu il y a quelques mois un solennel hommage en donnant son nom à une de ses places. Assistait aussi à notre mariage Gerty Archimède, député de la Guadeloupe. Les réjouissances se résumaient en un déjeuner pris en commun et financé par un prêt de 1000 Frs que nous fit notre cousin. Cette situation matrimoniale n'avait en rien altéré mes activités militantes, si ce n'est qu'elle nous conduisait à quitter notre chambre du XIyè pour un petit appartement dans le XXè, rue Vitruve, tout près 29

du bois de Vincennes où chaque matin je me rendais pour un footing d'entretien. Séjour très bref puisque des camarades nous avaient trouvé un rez-de-chaussée de pavillon dans une cour de la rue Chauvelot à Malakoff, nous rapprochant du XIVè, où, décidément, j'allais passer la quasi-totalité de mon séjour d'étudiant. Deux ans après, naissait un garçon avec lequel, encore enceinte, sa mère et moi découvrions les lacs italiens et suisses en compagnie d'un camarade de la Cité universitaire étudiant en sciences physiques, René Coulon, et de sa compagne. Randonnée projetée grâce à la petite voiture Renault qu'il venait de se payer après la licence. Nous traversâmes la frontière dans le Jura près du fort de Joux où nous avons visité avec l'émotion que l'on devine le cachot où fut enfermé jusqu'à sa mort Toussaint-Louverture. Cette longue randonnée des lacs nous conduisit jusqu'à Milan d'où, après en avoir admiré la cathédrale, nous retournâmes par Monaco, Menton, pour nous arrêter quelques jours sur la plage d'Hyères près de Toulon. Marcelle devait accoucher trois mois plus tard aux «Bleuets », clinique du Docteur Lamaze qui devait introduire en France la méthode de l'accouchement sans douleur. Héloïse Hersilie, jeune médecin accoucheur qui avait fait partie du lot des étudiants martiniquais au Maroc, assista Marcelle en cette circonstance heureuse, puisqu'elle revenait en parfaite santé dans ce rez-dechaussée avec dans ses bras un futur médecin. Mais la route était encore longue avant une telle échéance. En attendant, il fallait concilier la poursuite de nos activités respectives, et se rendre compte que notre étroit logis, dont les murs suintaient abondamment du fait de l'humidité qui régnait à ce niveau dans un fond de cour, compromettait la santé de l'enfant souffrant d'otites à répétition. Une fois de plus, le Maroc allait intervenir dans notre vie. Madame Luppé interrogée pour savoir si elle acceptait d'accueillir notre jeune garçon et sa maman, n'hésita pas un seul instant, et ce bébé qui allait marcher tout seul et précocement à la gare de Marseille, se retrouva comme moi-même bien avant, sous le soleil marocain qui assainit définitivement ses conduits auditifs. 30

Un bonheur n'arrivant jamais seul, durant leur courte absence, la Cité universitaire inaugurait son pavillon de la France d'Outre-mer, pavillon comportant deux studios de couple, et ma demande pour l'un deux fut acceptée. Après quatre années de galère j'allais poursuivre mes études dans des conditions de confort auxquelles je ne pouvais guère penser jusque-là. Ce faisant, un cinquième cercle d'activités allait m'échoir. En effet, dans tout pavillon de la Cité, indépendamment du Directeur, en général un universitaire de haut rang à la retraite, était mise en place une association des résidents. C'était le cas du nouveau pavillon, dont j'étais le seul occupant antillais, et qui allait cependant faire de moi son Président. Peut-être l'expérimenter aussi pour mon malheur, mais que plus tard. Nous y reviendrons. cela je ne pus

La Cité universitaire située boulevard Jourdan dans le XIVè est un ensemble de pavillons et résidences face au parc Montsouris, et bénéficie lui-même d'un environnement boisé dont les pelouses accueillaient, les jours chauds de l'été, filles et garçons préférant y passer le temps des vacances scolaires, n'ayant pas les moyens de retourner au pays. Au centre de ces bâtiments se dresse le Pavillon international avec une grande salle d'apparat, un restaurant, des salles de sport, de cinéma, une piscine, dans l'une des ailes un service de santé, et dans l'autre l' administration. On imagine la chance que nous avions de nous trouver dans un tel cadre et de mesurer le profit qui en résulterait pour notre fils âgé de douze mois. Quant à moi, avant d'aller à l'hôpital le matin je me rendais à la salle de sport où j'avais pour professeur Robert Lefèvre dont le frère avait fait partie de l'escadrille Normandie-Niemen et avait perdu la vie dans le ciel de Russie, non sans avoir récolté de nombreux titres de gloire dont celui de «Héros de l'Union Soviétique ». Son chef d'escadrille devenu le général Cuffaut, que je rencontrai à Pointe-à-Pitre bien longtemps après, au cours d'une de ses missions, m'en parla en termes chaleureux et me dédicaça une de ses photos prise en compagnie d'un compagnon d'armes, général soviétique, ayant participé comme lui aux exploits de ces pilotes qui avaient gagné la bataille de l'air sur le front de l'Est.

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Je revis Robert il y a peu de temps à Clamart où, à 93 ans, il a gardé bon œil et surtout bonne humeur. Nous avons évoqué la Cité universitaire, la piste du mini stade où je m'entraînais à la course de haies, encouragé de ses conseils. Je fréquentais aussi la piscine où l'on pouvait admirer les larges épaules et le torse puissant de mon ancien voisin de chambre du pavillon Deutsch de la Meurthe, Hector Balthazar.33 Les fins de semaine étaient moins laborieuses et j'ai conservé une photo où, étendu dans l'herbe au pied d'un sautoir, j'admire l'envolée de Thiam Papa Gallo, résident comme moi-même, champion de France de saut en hauteur, le premier à avoir franchi les 2 mètres dans les concours nationaux. Il était aussi mon coéquipier au basket dont le pavillon de la France d'Outre-mer détenait le titre de champion pour toute la cité, nos plus redoutables concurrents étant ceux du pavillon grec. Deux autres étudiants originaires du Sénégal faisaient partie de cette équipe: Dupuy Louis, N'Diaye, futur artiste peintre de talent; un Américain, Berg Eliott; un Tunisien, Maurice Ghidalia, la complétaient. Inutile de dire à quel point était choyé le seul bébé de ce pavillon, le deuxième couple, Bernard Dumont et son épouse, n'ayant pas d'enfant. C'est à qui allait avoir le privilège de tenir la poussette où, confortablement installé, il se faisait promener dans les allées du parc. Cette nouvelle résidence me facilitait la tâche de responsable des Groupes de langue, du moins pour les adhérents au PCF originaires du Sénégal. Parmi eux Sahl Kalilou, Niang Babakar, Sadibou Kamara.... Il n'en était pas de même pour les rencontres avec les autres camarades: les Tunisiens dont un des membres, Jean Beckouche, me secondait dans cette tâche, Alem dont nous devions déplorer la mort accidentelle dans un hôtel de la rue Bonaparte, le futur médecin otorhino du roi Mohamed V, Hadi Messouak, qui devait mourir dans son cabinet à Rabat dans des circonstances mystérieuses, les Algériens Ben Abdalah, étudiant de centrale, et auld Aoudia futur avocat, ces
33 Son frère le capitaine Balthazar qui, alors aspirant, faisait partie des passagers de «l'Oregon », malgré le feu de l'ennemi, avait sorti de la zone des combats de la poche de Royan dans le Sud-ouest le Guadeloupéen d'origine libanaise Joseph Sarkis touché à une jambe dont il fut amputé.

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derniers assassinés, l'un à son Cabinet parisien, l'autre sur le seuil de son appartement à Rabat34. Nos réunions se tenaient avec ceux-là au hasard des opportunités du moment. Je poursuivais alors mes études de médecine sans grand problème. Je n'étais plus boursier. Mais par un heureux hasard pour moi-même, l'externe grâce à qui j'avais été recruté à l'Hôpital Broussais ne devait plus y retourner. C'est donc dans des conditions idéales du point de vue professionnel que j'allais franchir les années d'études me séparant du doctorat. J'étais en quelque sorte à demeure dans un service cardiologique où venaient tenir des conférences les professeurs Lenègre, d'Allaines, Hamburger, et où le titulaire de la Chaire avait à ses côtés des assistants, tel Heim de Balzac pour la radiologie, Kaufman pour l'électro, Pierre Bardin assistant principal pour la clinique. La matinée écoulée, je prenais mon déjeuner sur place aux côtés des autres externes du service prolongeant l'ambiance hospitalière. L'après-midi et les fins de semaine, on se retrouvait en famille. Le bonheur de cette situation dura le temps d'une année scolaire. Pendant ma période « sorbonnarde» j'avais eu pour voisin de cours de psychologie un étudiant d'origine sénégalaise qui, parallèlement, faisait des études d'ingénieur aéronautique. Cet étudiant s'appelait Cheik Anta-Diop. Nos itinéraires divergeant, nous ne nous étions pas revus après cette courte période de préparation du certificat de psychologie. Au cours de mon séjour au pavillon de l'Outre-mer le hasard voulut que nous nous rencontrions à nouveau. Et lui de m'apprendre qu'il allait bientôt publier le résultat d'une thèse qu'il avait soutenue démontrant que les Egyptiens étaient des Noirs. Son mémoire allait paraître peu de temps après sous le titre « Nation nègre et culture ». Tout ce qui précède laisse deviner l'intérêt qu'en tant que Président des résidents de cet établissement, je pouvais porter à une telle étude et à de telles conclusions.

-'4 Je devais apprendre pourquoi dans les confessions ou vrage paru en I991 :. SMELNlK (Constantin),

d'un agent de sécurité du gaullisme (un

Un espion dans le siècle, Editions Plon, 1994.

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Responsable du programme d'animation et des conférences du pavillon, je l'invitai à venir exposer ses découvertes devant nos résidents qui comptaient de futurs hommes d'Etat tels QuId Dadah, premier Président de la Mauritanie indépendante, Dialo Theli, futur Secrétaire général de l'QUA35, emprisonné par Sekou Touré qui le fit mourir de faim en prison. Cheik Anta Diop accepta pour notre plus grand contentement, mais à la grande fureur du Directeur. Ce dernier m'informa que mon bail ne serait pas reconduit à la prochaine rentrée des Facultés. Là encore intervinrent les camarades du Parti. L'une d'entre eux, venant de réussir au concours d'aptitude à l'enseignement et placée dans un lycée de province, mit son appartement à notre disposition le temps des périodes scolaires avec promesse de le lui laisser durant les vacances. Et nous revoilà déménageant toujours dans le Xlyè dans un appartement confortable bien équipé où nous avions pour voisin l'acteur principal d'une série télévisée du soir. C'est durant notre séjour dans cet appartement que nous eûmes, à la demande de notre camarade Henri Van Reighemorter, à héberger pour une nuit un Vietnamien étudiant du Parti fuyant la répression que la moindre occasion suffisait à alimenter. Quelles furent notre déconvenue et notre confusion de le trouver le lendemain matin couché à même le parquet, le sac de couchage sur lequel nous l'avions installé s'étant dégonflé pendant la nuit. * * *

Lisant le livre autobiographique de Constantin Smelnik, nul doute, ai-je pensé, que j'aurais été comme Jacques Vergès désigné pour être éliminé compte tenu de l'aide naturelle à apporter à la lutte anticolonialiste et, comme lui, épargné parce que citoyen français.36

de l'Unité Africaine 36 En effet, on lit dans le livre de Constantin Plon éditions 1994 ».

35 L'Organisation

Smelnik. « Un espion dans le siècle p. 400-40 I -

«Dans ce type de guerre que nous livrions en Algérie, avait constaté Michel Debré, les opérations «Action» ne sauraient se limiter aux seuls tratiquants d'annes. Certains intellectuels et certains avocats apportent au FLN un soutien tout aussi efticace ».

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Si d'octobre à juin nous pouvions profiter de cet appartement qui ne cédait en rien en fait de commodités à celui de la Cité universitaire, durant les vacances scolaires il fallait déménager. Nos camarades et amis Sam Ettedgui et Simone Chouraqui installés à Montereau nous trouvèrent un logement de fortune à louer non loin de là, tout près d'une voie ferrée, ce qui faisait trembler les vitres à chaque passage du train à la grande joie de notre fils s'écriant à notre intention «Tram! Tram !». Revenus pour une seconde année dans l'appartement du XIVè, nous ne pouvions envisager de prolonger plus longtemps ces désagréments. Je me dépêchai de choisir un sujet de thèse et de le soutenir. Ce fut un sujet de cardiologie, cela allant de soi. L'électrocardiographie était à ses tout débuts. Le docteur Cabrera de l'équipe du docteur Chavez à Mexico, séjournant pour un temps à Paris dans le service du professeur Lenègre, avait initié son équipe à ce nouveau moyen d'explorer le cœur et son fonctionnement. Parmi ses auditeurs l'assistant Laham37 était devenu l'un des meilleurs spécialistes de l'électrocardiographie. Partageant son temps entre la clinique où exerçait Lenègre et le service du professeur Donzelot, où j'étais moi externe suppléant avec mon collègue Dauzier externe en titre, nous profitions par conséquent de ses compétences en ce domaine.
Conciliant l'opportunité de réaliser un mémoire original et mon engouement pour le sport, je choisis comme sujet: « L'électrocardiographie du cœur de sportif », et j'eus la joie de voir prendre en considération l'une de mes découvertes par le professeur Donzelot, mon maître de thèse, également chargé de décider en
problème se pose, avait-il annoncé. Oussedick, Ben Abdallah et Ould Aoudia sont moins efficaces, au plan des plaidoiries, que Jacques Vergès ou Jacques Mercier l'opération « homo» envisagée serait plus productive si elle était globale. C'est l'ensemble des avocats plaidant pour le FLN que le service Action devrait neutraliser en une seule tl'appe détinitive.

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- Je n'exécuterai jamais un tel ordre, avait aussitôt tranché le Général Grossin lorsque Constantin lui avait rendu compte de la tournure insolite prise après les délibérations du « Comité ». Même si le Général de Gaulle me le demandait en personne ~ce qui, d'ailleurs, m'étonnerait-, je présenterais sur le champ ma démission. Jacques Vergès et Jacques Mercier sont des citoyens français. Jamais et en aucune circonstance, je ne lèverai la main sur des Français... » 37 Libanais d'origine

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matière d'aptitude pour piloter un avion: à savoir la fréquence du « bloc incomplet droit» et son innocuité chez le sportif. Alors que trois années de pratique comme externe, c'était mon cas, qualifiait d'emblée dans cette spécialité, l'année même de mon départ inaugurait la pratique de l'examen que beaucoup de stagiaires dans le service passèrent sans problème. Les soucis et les préparatifs de mon départ me privèrent alors de ce titre38. Ironie du sort, le sujet de cette année-là portait précisément sur le « bloc droit ». 1953, c'était l'année de la mort de Staline. Cette année-là, après avoir quitté la Guadeloupe et sans jamais, durant ces neuf années passées en dehors du pays, avoir eu la possibilité d'y retourner, je faisais valoir mon droit à rapatriement et pris le train pour le Havre en vue d'un embarquement sur un navire bananier pour une traversée qui dura neuf jours. Je partais seul n'ayant pas les moyens de payer le passage de ma famille, billets qui furent achetés avec les premiers gains de mon cabinet médical que j'ouvris une fois installé à Pointe-à-Pitre. Dans quel état d'esprit j'allais aborder ce rivage que j'avais quitté dix ans auparavant? Car, ce n'était pas là une démarche résultant d'un choix de ma part. Si les conditions avaient été remplies, j'aurais bien aimé poursuivre ma carrière médicale à l'Université, comme c'était le cas pour Abel Sibily devenu à Strasbourg l'assistant du professeur Fontaine, le grand spécialiste de la chirurgie des vaisseaux. Après sa démobilisation, en effet, ayant eu pour marraine de guerre une Strasbourgeoise, il s'était présenté au concours d'externat de cette ville et avait été reçu. Installé dans la capitale de l'Alsace, ville où je lui rendis visite et dansai une valse viennoise avec sa fiancée sur le bord du Rhin, il y accomplit un parcours éblouissant qui le conduisit à occuper la Chaire de chirurgien à la suite du professeur Fontaine. Après sa retraite, il revint en Guadeloupe dans la région de son enfance à Saint-Claude où il acheta la clinique chirurgicale du Docteur
Titre que j'obtins dossier. )8 par décision du Conseil de l'Ordre de la Guadeloupe au vu de mon

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