Andrée, le temps des cerises

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Si on s’étonnait devant lui qu’enfant adopté, Georges n’ait
pas eu envie de rechercher son père biologique, il répondait
invariablement : « Il ne s’est pas intéressé à moi, pourquoi
m’intéresserais-je à lui ? » Ainsi passa le temps et s’effacèrent
les traces…

Quand, beaucoup plus tard, le fils de Georges, auteur de
ce récit, faisant retour sur sa propre vie comme il arrive parfois
quand on cesse son activité professionnelle, eut envie de
plonger dans ses racines et de savoir qui était son grand-père,
les témoins étaient morts et les lettres ou les photos bien rares.

D’autant plus qu’Andrée, sa grand-mère, avait pris grand soin
d’occulter l’épisode athénien de sa jeunesse…

C’est en faisant des recherches à partir des bribes qu’il
trouva, que l’auteur éprouva le désir, pour mieux la comprendre,
de raconter la vie, courte mais bien remplie, de cette
femme du début du XXe siècle dont la chanson préférée était
« Le temps des cerises ».

Publié le : vendredi 1 janvier 2010
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9789999994750
Nombre de pages : non-communiqué
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Un Le soir du 9 novembre 1888, dans leur appartement du e 71 boulevard Saint-Michel, dans le 5 arrondissement de Paris, mes parents étaient dans la tristesse et l’angoisse. Maurice, leur aîné âgé d’un peu plus de trois ans et demi, venait de s’endormir, mais André, leur petit dernier qui avait quatorze mois, victime sans doute d’une grippe mal soignée dégénérée en broncho-pneumonie, faiblissait à vue d’œil sous le regard de sa mère impuissante. Le calvaire durait depuis plusieurs jours ; Blanche, ma mère, se désespérait ; Eugène, mon père, était allé chercher un médecin mais, hélas, trop tard ! Il faisait un temps d’automne ; la pluie n’avait cessé de tomber toute la journée et le vent faisait tourbillonner les feuilles mortes sur le boulevard. Ce soir-là vers onze heures, dans la chambre de ses parents chiche-ment éclairée au gaz, s’éteignit André Eugène Benoits, se-cond fils de Blanche et Eugène. Blanche avait vingt-huit ans, Eugène trente-trois ; la vie, donc, au bout d’un certain temps, reprit ses droits. Un mois et demi plus tard, Blanche était à nouveau enceinte. C’est ainsi que je fus conçue, pour consoler ma mère, et on me donna, à une lettre près, le prénom du disparu.
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Je suis née le 24 septembre 1889, au domicile de mes parents. C’était une belle journée ; c’était l’été indien. J’ai délivré ma mère à onze heures du soir. Son impatience avait grandi avec les chaleurs de l’été. Quand mon père, qu’on avait éloigné, est venu me voir, il ne m’a pas beaucoup regardée ; il n’avait pas un caractère à s’attendrir ! Mon grand frère, Maurice, non plus, n’a pas fait très attention à moi, mais ça m’était égal, j’étais cajolée par ma maman ! Ma modestie dût-elle en souffrir, je crois que j’étais un beau bébé, à la figure bien ronde, peu de cheveux sur la tête, mais d’un joli blond-roux vénitien et des petits yeux qui m’ont parfois valu, plus tard, le sobriquet de « la Chinoise ». Une jolie petite fille bien potelée, en somme, qu’on était fier de présenter à la famille. Cette année-là, Paris accueillait l’Exposition universelle. Un peu plus grande, j’en entendais souvent parler autour de moi, tant elle avait marqué les esprits. Mon père s’était en-thousiasmé pour l’Exposition militaire avec ses tentes de campagne, ses inventions comme « la chambre noire qui prend les levés de terrain » ou « l’appareil photographique qui reproduit le tour d’horizon ». Louis, notre voisin mar-chand de vin de la rue Gay-Lussac, avait encore les yeux brillants de ses souvenirs de la section coloniale de l’espla-nade des Invalides avec son temple d’Angkor en réduction, ses souks du Caire, ses danseuses de Java, ses femmes ka-byles ou son village canaque ; quant à Maman, elle était une admiratrice fervente et une défenseuse passionnée de la tour Eiffel, ce record du Monde français qui dominait Paris et que la terre entière, croyait-elle, nous enviait.
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La famille de mes grands-parents maternels Buvry est d’origine picarde. Sommereux, village natal de ma grand-mère, est situé au nord du département de l’Oise à environ 120 kilomètres de Paris. Proche de Grandvilliers, chef-lieu du canton, il est niché au cœur de vallons verdoyants pro-pices à la culture et à l’élevage. Les maisons sont de brique à colombages ; il y a une église, une petite mairie, un cime-tière… et c’est à peu près tout ! On raconte que mon arrière grand-père, Louis Maurice Hubert, « facteur aux lettres » de son état, celui-là même qui faisait à pied le trajet Paris-Sommereux, étant le seul de son village à ne pas entrer à l’église, haranguait les villageois le dimanche matin à la sor-tie de la messe en criant : « Vive la République ! » On était en 1848 ! Il était lui-même né à Paris et ma grand-mère maternelle Prudence était sa fille. Mon grand-père maternel Etienne était, lui, originaire d’un village de la Somme nommé Andechy. Il était fils de cultivateurs. Etienne et Prudence quittèrent la Picardie dans les années 1850 pour venir s’installer marchands de vin à e Paris, 22 rue Saint-Mery dans le 4 arrondissement, puis e 78 rue du Faubourg-Montmartre dans le 9 . C’est là que sont nées leur petite Estelle Marcelline qui n’a vécu qu’une semaine, et ma tante Marcelline Estelle qui épousera un Bredrel, marchand de tabac, et, plus tard, se fâchera avec ma mère au sujet d’une affaire d’héritage qui, probablement, hâta la fin de ma pauvre maman déjà malade. Maman, elle, est née à Sommereux, ma grand-mère étant allée accoucher auprès de sa mère, Marie Françoise Facquet, évènement qui eut lieu le 19 juin 1860.
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