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Jean-Claude Ibert
Antoine de Saint-Exupéry
La République des Lettres
Présence de l'homme
"Car ce pourquoi tu acceptes de mourir, c'est cela seul dont tu peux vivre." (1)
Si l'on veut se représenter Antoine de Saint-Exupéry enfant, il faut l'imaginer à traversLe Petit Prince, blond et bouclé, découvrant le monde avec émerveillement, heureux d'explorer le domaine que possède sa famille à Saint-Maurice-de-Remens, dans l'Ain. Un garçon turbulent, malicieux, plein de vie, intelligent, sensible, pas toujours réfléchi, mais sérieux quand il parle de ses recherches et de ses projets d'avenir, rêveur et fantaisiste, épris d'une liberté qui admet la contrainte de l'éducation et du travail. Dès l'âge de raison, il écrit ses premiers poèmes, se créant un univers à sa mesure, et il consacre déjà une partie de ses loisirs à inventer de nouveaux moyens de locomotion, telle une bicyclette à voiles. Il est doué d'une singulière puissance de concentration qui lui sera d'un grand secours dans sa carrière de pilote. Aucun détail ne lui échappe: il sait établir des relations entre ce qu'il voit et ce qu'il ressent, et leur donner un sens humain profondément élevé. Passionné dans tout ce qu'il commencé d'entreprendre, exalté dans ses sentiments, il a besoin de tendresse — cette tendresse dont une mère admirable n'a jamais cessé de l'entourer — mais il n'est pas sans apprécier une certaine austérité qui s'appuie sur le respect de l'autorité. Plus tard, lorsqu'il sera pensionnaire chez les Maristes, à Fribourg, il prendra conscience de sa responsabilité personnelle en s'interrogeant sur le problème de Dieu et de la religion. S'il n'échappe pas à l'angoisse métaphysique, à la crainte du néant, du moins n'est-il pas atteint par le scepticisme des jeunes, sa vie intérieure le portant plus à croire qu'à nier, avec ce désir de se convaincre lui-même de la beauté d'une existence qui est de source divine. Poète dans l'âme, magicien, diplomate, il est l'apôtre, le chevalier du monde moderne, et surtout le conquérant de l'homme.
Adulte, il apparaît non pas comme une "grande personne" jalouse de ses mérites et assurée de son importance, mais comme un adolescent qui a atteint avant l'âge une parfaite maturité de pensée, à la fois enthousiaste et songeur, véhément et généreux. Sa stature impressionne (1 mètre 84). De larges épaules au milieu desquelles trône une tête massive, presque ronde, font évoquer quelque rocher de la côte bretonne, défiant les tempêtes. Son regard perçant, parfois amusé ou ironique, qu'éclaire la flamme d'une intelligence toujours en éveil, et où l'on devine une franchise assez brutale, mais affectueuse, inspire aussitôt à ceux qui l'approchent une confiance sans limite. Peu expansif quand on essaie de le faire parler de lui — il ne se livrait à des confidences qu'avec les rares amis dont il était sûr — il se montre au contraire fort communicatif lorsqu'on l'interroge sur ses camarades, sur l'aviation, sur les mille questions auxquelles il s'intéresse (musique, philosophie, sciences physiques et mathématiques, biologie, astronomie, etc...). Entier dans ses jugements, il n'aime pas qu'on le contredise, même si les objections qu'on lui oppose sont fondées. Il veut avoir le privilège de résoudre lui-même les contradictions décelées dans un raisonnement qu il a pourtant longuement médité. Mais il n'y a pas d'être qui ait une noblesse de cœur comparable à la sienne. Sa fidélité en amitié, sa bonté, sa probité sont vraiment exemplaires. Tous ceux qui ont entretenu des rapports avec lui, aussi brefs qu'ils aient été, savent le pouvoir de séduction qu'il exerçait sur son entourage.
Ses qualités d'homme sont donc exceptionnelles. Quelle était sa valeur en tant que pilote ? Quelques biographes rappellent ses distractions et son audacieuse fantaisie lors de
certains atterrissages ou décollages, mais ses camarades aviateurs ont toujours reconnu son habileté, sa ténacité, la précision et la rapidité de ses réflexes, et sa remarquable présence d'esprit dans les "coups durs". Le docteur Georges Pélissier a interrogé sur ce point le lieutenant-colonel Gavoille qui fut pendant les années 1943-1944 Ie chef de l'escadrille à laquelle appartenait Saint-Exupéry, et celui-ci lui a répondu: "Saint-Ex était un excellent pilote, très adroit, ii faisait bien quelques petites fautes, non par distraction en vol (il était au contraire, là-haut, très méticuleux, et il avait une telle expérience !) mais par distraction au sol, au moment où nous lui donnions des explications !" (2). Ce témoignage convaincra les plus sceptiques.
Quelle image nous reste-t-il de cet homme qui lutta pour le ciel et pour la terre ? S'il est entré dans l'histoire en guerrier vainqueur de tout litige, n'appartient-il pas déjà à la légende, tel un infatigable messager de paix voguant sur le navire qui "ramène au vrai ceux que le faux repoussa" (3) ? Sans doute, mais la permanence de son œuvre fait surtout qu'il est de notre temps, plus présent que jamais, aussi jeune qu'il y a vingt ans, bien qu'il n'ait jamais cessé de croître, et l'héritage qu'il laisse aux hommes est en soi plus précieux que la somme des souvenirs qui s'y rattachent directement.
Saint-Exupéry n'est pas un auteur à thèse. Sa pensée n'est jamais altérée par ce souci de la démonstration si chère aux logiciens. Pour lui, la vérité d'une chose ne se prouve pas: elle échappe au premier contrôle du raisonnement, et n'est saisie qu'à l'aide d'un jeu d'approximations successives et de ressemblances de plus en plus proches. Non qu'il n'y ait de vérités que comparées, mais plutôt parce que chaque chose dépend d'une autre, obéit à des lois d'ensemble, participe à une organisation de structures qu'il faut considérer in globo, et n'a d'efficacité que si elle s'impose à nous dans toute son unité. Ainsi, ce que Saint-Exupéry retiendra de nombreuses propositions philosophiques sur la soumission du particulier à l'universel, sur la transcendance et le devenir de l'être, sur tout ce qui peut donner un sens au bien et au mal, à l'existence et à son contraire, prendra aussitôt la forme d'uneévidence(l'évidence impliquant ici la certitude). C'est pourquoi l'on ne doit pas s'étonner si cet écrivain procède presque uniquement par affirmations. D'ailleurs, sa vie n'a-t-elle pas été l'illustration d'une de ses plus belles assertions: la primauté de l'homme sur l'individu ? "Je combattrai pour l'Homme. Contre ses ennemis. Mais aussi contre moi-même" (4), écrit-il au cours d'une sorte de profession de foi émouvante par la simplicité et la générosité des sentiments qui l'inspirent. Ce besoin d'affirmer, de construire, ce désir d'aller droit au but, de rendre clair ce qui semble le plus complexe et le plus obscur, était devenu pour Saint-Exupéry une règle de conduite et de travail. Et l'on retrouve dans l'homme, comme dans le créateur, la même intelligence, la même rigueur, la même recherche dunœud essentiel d'actes diversqui ne se découvre qu'à travers l'évidence de sa nécessité.
Saint-Exupéry se méfiait des prétextesà faire de la littérature. Il a toujours lutté contre cette maladie de l'écrivain qui s'efforce d'enjoliver un récit par de savantes évocations stimulant l'imagination du lecteur, mais trahissant l'authenticité des faits sous le couvert d'histoires vraisemblables. Ainsi, dans un des passages dePilote de Guerre(5), il compare le nuage de condensation qui s'étire derrière son avion en plein vol à unerobe à traîne d'étoiles de glace. L'image est valable en soi puisqu'il l'ainventée sans dégoût. Mais aussitôt il se reprend, mortifié d'avoir cédé a la tentation d'unepoésie de pacotille. C'était faux à vomir. Voilà comment il dénonce la pose. Il éprouve une véritable aversion pour tout ce qui est attitude. Lui qui a si souvent côtoyé la mort ne se demande pas comment on doit se comporter devant elle. Chaque fois qu'il la rencontrera sur son
chemin, il ne pensera pas àelle, mais à la nouvelle expérience qui peut l'enrichir et à la signification existentielle qu il faut lui donner. C'est cet attachement à la vie qui étonne chez un être qui a choisi de ne s'en soucier que dans la mesure où elle est partage et amour, grandeur et misère.
Qu'il se penche sur le mystère du monde, qu'il médité sur la corruption d'un peuple, qu'il veuille bousculer les événements en y prenant une part active, et forcer l'histoire en lui appliquant des lois qu elle ignore, il poursuit la même conquête de l'homme dans l'universalité de sa conscience, l'homme étantcelui qui porte en soi plus grand que lui(6).
La figure de Saint-Exupéry semble correspondre étrangement à sa définition de l'homme. Et c'est justement cette présence en lui de quelque chose de supérieur à sa personne qui lui a permis de concevoir une éthique fondée sur le respect et la ferveur.
Faire un choix dans l'œuvre de Saint-Exupéry est bien arbitraire. Quoique chacun de ses ouvrages ait sa signification propre, les thèmes qui y sont développés sont liés entre eux avec tant de force qu'il semble impossible, au premier abord, de les analyser séparément. Mais ce serait une erreur de ne pas les considérer dans le cadre d'une évolution spirituelle où l'on observe les différents moments d'une progression ascendante vers un but déterminé.
Chez Saint-Exupéry chaque idée correspond à un besoin d'élévation comparable à cette faim de lumière(7) qui commande à Fabien de monter vers les étoiles. Partant de l'homme pour arriver à Dieu, il lui faut d'abord prospecter la planète qu'il habite, creuser le champ où germent les semences, dénombrer les richesses qui y sont enfouies, voir quelle moisson l'on y récolte. Ensuite, quand il se sera assuré de la solidité du terrain, il construira sa citadelle pour défendre le trésor qu'il aura découvert. Il travaillera comme un pionnier, car il sait quechaque jour, pour l'ouvrier qui commence à bâtir le monde, le monde commence(8). Son outil sera l'avion, son arme l'amour.
Avant d'agir efficacement, il est normal qu'il se penche sur son outil et sur son arme pour savoir comment il convient de s'en servir. Et bientôt il s'aperçoit que leur usaçe conduit à un métier, à un style de vie, tout en lui apprenant à justifier le sens de son aventure. Saint-Exupéry, dans la plupart de ses écrits, ne fera que nous rendre compte de ce double apprentissage essentiel à la connaissance des êtres et des choses. C'est pourquoi nous serons amenés a distinguer dans son œuvre deux thèmes prédominants: l'actioncomme moyen de se surpasser soi-même, et lafoiconçue comme une passion qui bouleverse les données de la conscience. Indiquons toutefois que Saint-Exupéry ne sépare pas la pensée de l'action, et que la volonté d'agir n'est que la réalisation du désir de croire.
Une morale de l'action
"La terre nous en apprend plus long sur nous que tous les livres. Parce qu'elle nous résiste." (9)
Si Saint-Exupéry a délibérément opté pour l'action, c'est qu'il avait la ferme conviction que l'homme, pour s'affirmer, devait livrer un combat dont l'issue pouvait lui être fatale. Dans l'homme il y a toujours l'individu qui domine, cette part de soi-même qui refuse d'adhérer à la communauté, et qui se rebelle quand on lui impose des règles lésant ses intérêts et limitant ses ambitions. Saint-Exupéry rejette le culte de l'individu, car il ne mène qu'à la déchéance, la branche étant incapable de vivre une fois détachée de l'arbre ou privée de sa sève. L'homme est constamment menacé de dégénérescence s'il ne se délivre pas de ce double encombrant et nuisible. Notre première tâche sera donc d'anéantir en nous tout ce qui favorise notre prédisposition à l'égoisme. Le mal est en nous, et il ne se déclare pas toujours au moment où il est encore temps de le guérir. Il faut le prévenir. Saint-Exupéry nous propose comme remède infaillible l'action qui poussera l'individu àrégner sur soi-même(10). La valeur de chacune de nos démarches sera proportionnelle à l'effort que nous aurons à faire pour sortir de nous-memes. Ainsi agir, c'est aller au devant de quelque chose, lutter contre des forces adverses, vaincre une résistance, mais c'est égalements'oublier,s'offrirsans restriction, s'engager du meilleur cœur dans une quete de pureté que rien ne pourra ternir. On devient alors invulnérable, comme cetéquipage de vainqueursque Saint-Exupéry ramena au-dessus de la défaite, et dont il nous retrace l'épopée dansPilote de Guerre.
Courrier Sudannonce déjà cette conception de l'action, mais elle n'y figure qu'à l'état d'ébauche. Bien que l'auteur ait adopté pour ce livre la forme romancée, l'expérience qui y est relatée ne sert pas de nœud à une intrigue. C'est le contact de l'homme avecsaterre qui importe ici. La découverte d'un monde nouveau, fait d'espoir et de solitude. L'aviateur reconnaîtson monde, lancé dans un espace dont il meuble les dimensions de sa présence. De là-haut, la terre semblenue et morte, mais lorsque l'avion descendelle s'habille, etle cours des choses s'accélère.Les points de repère ne sont plus les mêmes. Certes, il y a la mer, les montagnes, les villes, les fleuves, les instruments de bord qui renseignent le pilote sur sa position. Mais comment se fier à des chiffres, à des calculs, à l'enseignement de la géographie ? Au sol, tout n'est que pensée figée, représentation abstraite. Mieux vaut observer sur son chemin la fermière qui vaque à ses occupations, les moutons qui rentrent au bercail, trois orangers, un ruisseau, autant de signes vivants qui vous guident, car là où ils sont, on devineles refuges et les piègesque n'indique aucune carte. Jacques Bernis, le héros du roman, commence ainsi son aventure. Il recherche la trace de l'homme. Ilse fait. Pilote de ligne, il transporte le courrier.Courrier plus précieux que la vie. De quoi faire vivre trente mille amants. En vol il ne s'appartient plus: il a le sentiment d'être responsable des autres. Il est momentanément le centre des relations humaines. Que de joies, que de drames aussi dépendent de lui ! Il ne réfléchit pas...
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