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Au-delà des mers salées...

De
397 pages
Cet ouvrage est le récit autobiographique, entre 1929 et 1965, d'un jeune Afghan issu de la bourgeoisie commerçante de Kaboul. L'auteur décrit, avec autant de sensibilité que d'humour, l'Afghanistan pré-soviétique, l'Hindoustan du British Raj, la France d'après-guerre, l'Amérique du sénateur McCarthy, l'URSS sous Kroutchev. Et la Suisse dont il a la citoyenneté.
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Au pays dun roi, dune foi et dun cinéma
Boud naboud . Il était une fois, là-bas, dans les parages de l’Iran et du Touran, aux confins du Pamir et du Cachemire, au-delà de l’Indus et de l’Oxus, du Tigre et de l’Euphrate, loin là-bas de l’autre côté de toutes les mers salées1, un pays affectueusement appelé par d’aucuns le pays d’un roi, d’une foi et d’un cinéma. Gobineau2 affectionnait cet univers de Gol-o-Bolbol – fleurs et rossignol – où, s’émerveillait-il, « rien ne ressemble à ce qui se rencontre ailleurs sur le globe. » Des siècles durant, longeant les méandres de la route de la soie, des caravanes transasiatiques dont l’origine remonte à la nuit des temps sillonnaient ses plaines désertiques, serpentaient au pied de ses cimes vertigineuses, s’engouffrant dans ses gorges abyssales. Dans le grand Livre de l’histoire, ses habitants d’origine indoeuropéenne s’étaient mélangés aux Koshans et aux Sassans, aux Seldjouks et peut-être aux Mamelouks. Ils avaient été Aphtalites ou Abdalites, Ghaznavides ou Timourides. On les disait apparentés aux Huns et aux Scythes, aux Moghols et aux Mongols. Si souvent leur histoire se confondit aussi avec celle de l’Hindoustan ou de l’Iran ! Si longtemps shahs ou shahinshahs, amirs ou califes, khans ou sultans avaient guerroyé dans la solitude de ses déserts, violé son intégrité territoriale, saccagé ses villes, massacré ses populations ! Potentats ou petits pères du peuple, seigneurs de la guerre ou protecteurs des arts et de l’industrie, ils ont laissé derrière eux qui, ruines et dévastations, qui, chefs-d’œuvre de la culture et monuments de la pensée philosophique de l’Asie islamique. Ils portaient les doux noms de l’Orient ; ils s’appelaient Mir-Waïs ou Akbar, Humayun ou Babour, Ahmad Shah ou Nadir Shah. Le pays regorge encore des vestiges de leurs brillances et porte l’empreinte de leurs passages. Gandahara recèle des trésors de l’art grécobouddhique. A Balkh, mère des villes, prospéra la civilisation bactriane. Pour un temps, le bouddhisme y brilla de tous ses éclats. Dans la vallée de Bamyan, par nuit de clair de lune, face à Sharé Golghola, la « cité des grondements », mise à feu et à sang par les hordes de Gengis Khan,
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Darya-é-Shor : océan, l’inatteignable, dans l’imaginaire populaire afghan. Joseph Arthur comte de Gobineau, célèbre orientaliste (1816 – 1882).

trônaient alors, dans leurs niches taillées à même la falaise rouge, deux des plus imposantes statues de Bouddha figées dans leur immuable sérénité, le menton et les chevilles mutilés par des boulets de canon d’une reine musulmane iconoclaste. Alexandre le Grand y vécut ses heures de gloire. Pour atteindre le Soghdiana à travers les passes de l’Hindu-Kuch, « tueur d’Hindous », ses soldats durent y donner le meilleur d’eux-mêmes. C’est à Soghdiana, rapportent les historiens, qu’Iskandaré Kabir épousa Roxane. Beauté incomparable, elle s’appelait Rokh-Shana, et le pur-sang afghan coulait dans ses veines. De Bakhtiar, ou de l’Ariana, ainsi appelait-on aussi le pays des Afghans, les convulsions de l’histoire ne manquèrent pas de faire un creuset de civilisations, un carrefour de races et d’ethnies, un melting-pot de religions et de croyances, avant que les Arabes ne s’ingénient à y planter la bannière de l’islam. L’histoire des Afghans foisonne de faits d’armes héroïques, d’exploits faramineux, d’épopées époustouflantes. Le Royaume devant, de tout temps, préserver son indépendance au prix de guerres sanglantes, de batailles inouïes, de combats sans merci. Hermétiquement fermé aux trépidations des mégalopoles de l’Occident industrialisé, loin des agitations de leurs avenues cancérigènes, vissé à son passé glorieux, replié sur lui-même, il y a peu encore, le Royaume faisait le gros dos, somnolant dans sa torpeur orientale. Indifférents à la quête d’un bonheur axé sur le cercle vicieux de la « production-consommation », les braves Afghans vivaient heureux sinon prospères dans le paradis écologique d’une terre restée telle qu’elle avait été façonnée à la création du monde par la main de Dieu, ou suite au fabuleux phénomène du Big Bang, né dans l’esprit des infidèles. Enserrée dans l’étau oppressant de montagnes pelées et de collines rocailleuses, bâtie en torchis, la capitale afghane étouffait de chaleur en été, se couvrait de son linceul de neige en hiver. Alors, la ville se coupait du reste du monde. L’absence de voies de communication, l’abondance des chutes de neige, les lacets infranchissables des cols de Salang et de Shibar paralysant, pendant la « saison dure », un pays soumis aux rigueurs d’un climat continental. Autrefois cité opulente sur la route de la soie, capitale souvent des padishahs bâtisseurs de chimères, la ville ne préservait de ses gloires que de rares vestiges ternis par le passage du temps : la tombe de Babour, fringant empereur moghol de Delhi, couverte de broussailles et d’épineuses, et le 12

fort de Bala-Hissar, blotti au flanc de la colline du même nom, transformé en Académie militaire. Quoique jamais colonisé de facto, l’Afghanistan moderne ne recouvrera sa réelle indépendance qu’au début du XXe siècle, une fois ses frontières arbitrairement tracées par la règle et le compas de Lord Georges Nathaniel Curzon of Kedelston, et suivant les configurations stratégiques de la ligne dessinée par Sir Durand, deux figures marquantes de l’impérialisme britannique qui imposèrent au Royaume le statut étouffant d’un Etattampon pris en tenailles entre l’Empire britannique des Indes alors maître incontesté de la région, et le saint empire de Russie désireux de se frayer un chemin vers les mers chaudes à travers le pays. Au milieu du XXe siècle encore, contrairement à d’autres capitales d’Asie et d’Afrique qu’au cours d’une longue période de colonisation, les Européens avaient dotées, en même temps que de chemin de fer et de routes asphaltées, d’un semblant d’architecture à l’occidentale, Kaboul, ville plate et morose, ne pouvait se targuer d’aucun spécimen de constructions réellement modernes. Elle ne s’enorgueillissait d’aucune bâtisse en pierre de taille, d’aucun monument de prestige. Elle ne connaissait ni maisons de maître abritant des foyers cossus calfeutrés derrière des façades pimpantes, ni immeubles locatifs munis d’ascenseurs et équipés de système de chauffage central, ni gratte-ciel aux mille fenêtres scintillant de mille lumières tard dans le soir. Sur le sol afghan, vierge de toute influence étrangère, aucune puissance dominante n’avait réussi à bâtir ses résidences de Vice-Roy ou ses palais de gouverneur. Kaboul n’avait pas sa rue Catinat, son indispensable Mall Road, ou son forum à la française. Vivant en vase clos, la ville ignorait les embouteillages de fins de journées et les boucans du trafic mêlés aux vociférations des manifestations ouvrières réclamant une hausse de salaire ou une diminution des heures de travail. Il n’y avait point en ville de restaurants chic, de clubs exclusifs, de brasseries à la mode. Les Kaboulis ne connaissaient point de champs de course pour turfistes du dimanche ni de lieux de rencontres fréquentés par la faune cosmopolite de diplomates-espions, journalistes globe-trotters, businessmen amateurs d’objets d’art, dealers en morphine-base, courtiers spécialisés dans le lavage d’argent sale. A Kaboul, on était puritain, préservé de toute tentation de la chair par les lois de la charia. Loin de l’hédonisme et de la dolce-vita à l’occidentale, les étrangers mêmes se devaient d’y vivre chastes. Par la force des choses. On 13

n’y trouvait point d’officine de proxénètes pour vieux messieurs vicieux, de salons de massage pour touristes pervers, représentants de commerce fatigués et autres amateurs de femmes-enfants ou de garçonnets imberbes acculés à la prostitution pour faire vivre des familles nombreuses. Encore moins de salons de coiffure pour épouses de diplomates désuvrées, de galeries marchandes, d’arcades bordées de boutiques à souvenirs où déambulent généralement des Occidentaux en mal d’exotisme, poursuivis par des badauds en maraude et des mendiants collants comme des mouches. Seul, le tchaouk1 de Kaboul, le sol constellé de crachats de nasswar2 et éclaboussé par des cônes de lumière trouant la toiture, offrait aux visiteurs de l’Occident le spectacle d’un Orient éternel rappelant les merveilles de l’Arabie heureuse dans un décor biblique des films en technicolor de la Metro Goldwyn Mayer. C’est dans le bazar que battait le cur de la cité. Savetiers, ferblantiers, épiciers, ciseleurs, aiguiseurs, chaudronniers, étameurs et relieurs vaquaient à leurs occupations sous le regard des passants. De jeunes artisans, aussi habiles de leurs mains que de leurs pieds pour l’étamage des fonds de chaudrons, exerçaient dans les arrière-boutiques les nobles métiers de leurs ancêtres, perpétuant, de père en fils, leurs professions corporatives. Morne et ennuyeuse, la cité orientale vivait ses traditions ancestrales sans singerie et sans mimique trahissant une quelconque influence occidentale. Les rues de Kaboul n’avaient pas de nom. Ses maisons ne portaient pas de numéro de cadastre. On vivait près du palais royal. On habitait dans le quartier de Sharé-Nao. On logeait vers le cimetière, en face de la pharmacie, à côté de la mairie, au milieu de la ruelle des « vendeurs de livres ». Faute du registre d’état civil, les hommes n’avaient pas de patronymes. On était fils de l’intendant du roi, frère du gendarme-chef, cousin du notable du coin. On se targuait d’être le neveu du ministre du Commerce, le beau-fils du directeur général au ministère des Affaires étrangères. Les femmes ne dévoilaient leur visage qu’en présence de leurs frères et de leurs maris. Pour les soustraire à l’indiscrétion des maquerelles-marieuses et les mettre à l’abri de la convoitise des riches commerçants, acheteurs de femmes, manipulant quelque peu les préceptes religieux du hidjab, on emprisonnait leurs corps dans de volumineux sacs percés, à la hauteur des yeux, d’une lucarne ajourée leur permettant de voir tout de même droit
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Souk, bazar. Tabac à chiquer.

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devant elles. La femme avait-elle une âme ? D’aucuns en doutaient sérieusement. Ce qui est sûr c’est que, créature inférieure, son témoignage ne valait que la moitié de celui d’un homme. A l’heure où la ville s’éveillait frissonnante dans la fraîcheur de l’aube, où une fumée âcre et épaisse s’élevait au-dessus des boulangeries artisanales, où une armée d’éboueurs et de balayeurs venaient collecter la fange et les excréments dans les latrines publiques, le nez et la bouche protégés par le pan flottant de leurs turbans, l’Occidental médusé par l’étrangeté des choses et des lieux pouvait assister, au pied de la colline de Bibi Mahrou, à un des spectacles les plus charmants de l’Orient archaïque : le remue-ménage des camps de Koutchis, nomades souvent d’origine pachtoun qui, obéissant aux immuables lois de la transhumance, s’ébranlaient sur l’historique route de la soie, au rythme des ondulations des dromadaires ruminant à pleine gueule, naseaux couverts d’une abondante mousse verdâtre. Dans le branle-bas du départ et la fièvre des préparatifs ponctués de cris d’enfants, de bêlements de moutons et d’aboiements de chiens, projeté aux confins du monde, il pouvait encore admirer la silhouette gracieuse des femmes drapées dans de longues robes noires, le cou, la poitrine, les chevilles, les poignets ornés de bijoux en argent, d’amulettes, de grimoires, d’étuis de khôl en cuir, ou de grappes de verroteries clinquantes. Quelle race ! Quel port de tête, ne pouvaient s’empêcher de s’extasier les Occidentaux assoiffés de l’Orient plein de charmes et de mystères. Et leurs épouses de se pâmer devant des hommes à l’allure guerrière, les yeux cernés d’une auréole de khôl, cartouchières, cimeterre et besace encombrant une poitrine robuste. Enamourées, elles contemplaient ces mâles superbes et sculpturaux. Rêveuses, elles les suivaient des yeux pendant que, un brin fanfarons, un khandjar 1 entre les dents, ils ajustaient le bât d’une mule, serraient une sangle au flanc d’un chameau, donnaient des ordres aux femmes. Cependant que tournoyaient autour d’eux les chiens koutchi, molosses aux crocs redoutables grondant d’impatience. Alors que le Royaume stagnait à l’heure du troc et de la transhumance, dans les métropoles des empires européens, les gens vivaient heureux et prospères dans l’exubérance des années folles, les folies de la Belle Epoque, et la rage de vivre d’entre-deux-guerres. « Le commerce, c’était la colonie », Disraeli n’en démordait pas. Et les lotisseurs du globe de s’acharner sur l’Afrique et sur l’Asie, dépeçant le
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Cimeterre.

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monde à qui mieux mieux, à grands renforts de canonnières, au prix de guerres fratricides et de rivalités intestines, s’il le fallait. Mais, curieusement, alors même que l’âge d’or du colonialisme battait son plein, l’imbroglio des hégémonies des puissances de l’époque, les exigences de la géopolitique du moment et la situation stratégique du pays, avaient mis l’heureux Royaume à l’abri de la cupidité des impérialismes conquérants et de la cohorte des humiliations de leur arrogance. C’est à cette époque que la fascination de l’Occident gagna le Royaume des Afghans, des événements d’importance capitale ayant même failli sortir le pays de son isolement paralysant. West is best, s’était-on mis à chanter aussi sur les contreforts de l’HinduKuch et au pied du mont Asmaï, le mont Céleste. C’était l’époque où une fièvre progressiste s’emparait de l’émir ottoman que l’on disait moribond. Kemal Atatürk, père de la Turquie moderne, pourfendeur de mollahs barbus, de religieux à fez rouges, de pachas ventrus, d’esclaves vierges, d’eunuques castrés, de kanizas enfermées dans les harems pour khanoms-efendis grassouillettes, allait-il faire de l’homme malade de l’Europe le porte-flambeau de la civilisation et des valeurs occidentales ? A ce tournant décisif pour la Turquie moderne, l’enthousiasme des Jeunes-Turcs embrasa aussi l’esprit des jeunes Afghans. Kaboul fut pris de vertige. Un vent de modernité souffla sur la capitale qui voulut croire à un bonheur venu d’ailleurs. Des esprits libertins rêvèrent de cinémas, de théâtres, et de chemins de fer. Des journaux firent leur apparition. Des lycéens espérèrent pouvoir lire des livres étrangers, et les petits enfants avoir des jouets. Le père de la Turquie moderne subjugua bien vite Amanollah Khan, souverain afghan. Fraîchement de retour d’une tournée officielle dans les capitales européennes, l’audacieux roi décida de mettre son pays sur les rails d’un développement à l’Occidentale. A l’instar de son ami et mentor turc, il voulut offrir à son peuple les transformations les plus spectaculaires de son histoire. Il voulut remplacer la dictature de la foi par la codification des lois, le marasme économique par l’essor du commerce et de l’industrie. Il rêva d’éradiquer la misère et la maladie par les bienfaits de la science et de la technique, l’analphabétisme et le fanatisme religieux par les vertus de l’enseignement laïc, et les méditations soporifiques par des pragmatismes revigorants. Sous le règne d’Amanollah, le pays avait, certes, recouvré son indépendance. Mais le pays manquait de tout et ne possédait rien. Il 16

importait ses crayons, ses lacets de souliers, ses dés à coudre, ses machines à tisser, ses livres et ses cahiers, ses lampes-tempêtes « Hurricane » communément appelées « alikein ». La terre afghane recelait-elle des richesses naturelles ? Son sous-sol renfermait-il des mines, des minerais, de l’or, du pétrole, du gaz ? Comment le savoir. Le pays manquait cruellement d’esprit d’entreprise, le peuple de curiosité scientifique, éléments essentiels d’un démarrage économique. En plus, contrairement à ce qui se faisait dans les colonies, protectorats et territoires sous mandats de l’Afrique et de l’Asie, aucune puissance étrangère ne vint fouiller les entrailles du Royaume. Aucune entreprise industrielle ne fut disposée à construire ses routes, ses écoles, ses voies de communication. Et surtout pas ses chemins de fer. Aucune puissance dominatrice n’en voyait la nécessité. Elle n’en avait pas besoin pour acheminer les richesses pillées sur place vers des ports d’où elles partiraient vers les métropoles. Il fallait pourtant que le roi novateur prenne le taureau par les cornes. Acculé à commencer par un bout, le monarque se crut en devoir de doter son Royaume d’une capitale digne de son glorieux passé, d’un palais à la hauteur de ses ambitions. Du Reich allemand arrivèrent des architectes, des géomètres, des entrepreneurs et des arpenteurs pour bâtir, en granit gris, la première construction en pierres de taille de la culture architecturale afghane, un palais de prestige, élevé dans la périphérie de la capitale. Ses murs furent lambrissés de bois précieux, ses toits couverts de cuivre, ses halls dallés de marbre. On importa ses portes et ses fenêtres d’Europe. On entoura le kasr d’un jardin à la française. Une armée de jardiniers, de paysagistes, de botanistes, de pépiniéristes y plantèrent des arbres les plus divers. Les plus belles fleurs de l’Orient ornèrent ses plates-bandes en losanges, en hexagones, en demi-cercles. On baptisa le monument Dar-ol-Aman, la Maison d’Aman, symbole du renouveau, annonciatrice d’une ère nouvelle. C’est de Dar-ol-Aman que la modernité et le progrès allaient gagner le cur de la cité médiévale. Par la volonté du roi, d’autres entrepreneurs, architectes et techniciens arrivèrent de l’Occident pour construire, sur dix kilomètres de long, la merveille de Kaboul : une large avenue rectiligne bordée de deux rangées de peupliers géants. Derrière l’élégant rideau d’arbres élancés, les plans d’urbanisation projetaient la construction d’un chapelet de villas mitoyennes à l’usage de fonctionnaires triés sur le volet, et

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de citoyens préalablement éduqués pour affronter les exigences de la modernité naissante. On exigea des hommes de porter costume trois-pièces-chapeau mou. On demanda aux femmes d’abandonner leur dégradant tchador, aux filles d’aller à l’école et d’offrir au pays des enfants cultivés et culottés court. Ordre fut donné à tout un chacun de marcher sur les trottoirs aménagés à cet effet. Et de ne pas cracher sur la voie publique, sous peine d’amende. Ayant fait l’économie de la révolution industrielle et ignoré l’avènement de la machine à vapeur, l’Afghanistan était sans doute le seul pays au monde à ne pas avoir connu le chemin de fer. En attendant les liaisons ferroviaires inter-cités, d’autres ingénieurs venus de l’Occident s’apprêtèrent à poser sur le sol afghan les rails des premiers kilomètres d’une ligne de tramway reliant le palais de Dar-ol-Aman au cœur de l’ancienne cité de Kaboul. Un gros bourg moyenâgeux lové au flanc du mont Asmaï, agglomérat de logis insalubres en torchis, imbriqués les uns dans les autres dans un enchevêtrement d’étais précaires et de poutres vermoulues, jetées par-dessus les venelles traversées de rigoles et de caniveaux à ciel ouvert charriant des eaux saumâtres et le virus de la tristement célèbre kaboulite, dysenterie aiguë ravageuse d’enfants en bas âge, et ennemie déclarée de très rares voyageurs de l’Occident venus se perdre, on ne savait trop pourquoi, dans ces contrées si lointaines. Rien n’entamait, en vérité, les ambitions du monarque. Rien ne freinait l’enthousiasme de ses ministres-courtisans. Aussi s’empressa-t-on d’enrichir le pays d’une station de villégiature, construite clé en main par des Allemands, dans les montagnes de Paghman, à quelques kilomètres de la capitale. Dans ce havre de paix et de fraîcheur d’un pays brûlé par le soleil et la sécheresse, dans ce microcosme paradisiaque, à la belle saison, les membres de l’oligarchie et les riches familles de commerçants kaboulis retrouvaient leurs coquettes maisons de campagne sur les pentes verdoyantes de la lumineuse vallée de Paghman que traversaient des torrents argentés et des rivières poissonneuses. A Paghman, plus que dans toute autre partie du Royaume, on singeait l’Occident en ces temps heureux où la bourgeoisie aristocratique du clan des Mohamad Zaï pique-niquait le long des torrents écumeux, déambulait au bord de la source des Coiffeurs ou autour du premier kiosque à musique érigé au milieu du Baghé-Omoumi, jardin public aménagé sur le modèle des villes d’eau du pays des kaisers. C’est dans le jardin public de Paghman que l’on rencontrait leur progéniture, doux adolescents aux yeux de braise mués 18

en gamins de Berlin dans leurs knickerbockers en flanelle à carreaux beige et brun, coiffés de casquettes assorties, chaussés de bottines en cuir soigneusement cirées par une domesticité nombreuse. Après le dernier arrosage de l’après-midi, on voyait se promener des lycéens au regard langoureux sous des cerisiers et des noyers qui bordaient des ruisseaux aux eaux claires. Quelquefois, on les surprenait assoupis au pied d’un noyer, main dans la main, tendrement enlacés. Ces adolescents en mal d’amour traînaient leur mélancolie, délicieusement étourdis par des pulsions refoulées. D’autres fois, une main serrait longuement une main amie, un visage brûlant frôlait un autre visage brûlant. Cédant au charme, on s’abandonnait à des attouchements innocents, grisé par l’érotisme de l’Orient voluptueux mais puritain, sensuel mais chaste. A de rares occasions des idylles se nouaient entre deux camarades de classe. De la solitude des curs naissaient des amitiés particulières. Des amours platoniques aboutissaient quelquefois à des liaisons dangereuses. Sous l’emprise des sens, il arrivait que des adolescents privés de femmes sombrent dans l’homosexualité. Les parents, fiers de leurs costumes trois-pièces dans un pays de turbans et de piran-toumban1, de leurs titres ronflants, de leur appartenance plus ou moins étroite à l’oligarchie aristocratique, faisaient les importants dans l’unique café-club de Baghé-Omoumi. Ils buvaient des jus de lime, dégustaient des sorbets de grenade, lampaient des Soda Water mis en bouteille par Maître Delbar, le célèbre pâtissier de Kaboul arrivé de l’Hindoustan avec sa science culinaire, ses alambics et ses ingrédients exotiques. Ou ils sirotaient, nec plus ultra, moult tasses de « mix », savant mélange de lait, de crème grasse, de thé vert longuement infusé dans de grandes marmites en cuivre, et agrémenté de graines de cardamome. Au paroxysme de rivalités des empires coloniaux encore embourbés dans d’inextricables réseaux de saintes-alliances et de cordiales ententes, c’est sans doute pour atténuer la trop grande influence de la GrandeBretagne en Asie du Sud que l’on inaugura, à Kaboul, le premier lycée français de la capitale afghane, à côté des lycées « Nedjat » et « Habibia » où les Allemands enseignaient la langue de Goethe et les Anglais celle de Shakespeare. Le bon Roi croyait-il à la nécessité d’un système éducatif moderne et aux bienfaits d’un enseignement supérieur pour sortir le Royaume de son marasme ? Les jeunes Kaboulis se mirent au diapason des désirs de leur
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Pantalon et chemise afghans.

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monarque. Ils rêvèrent de knickers et de livres. Ils voulurent leurs professeurs sans barbe, leurs sœurs sans voile, et leurs fonctionnaires intègres. Ils espérèrent voir des femmes aux lèvres rouges, des magasins remplis de jolies choses, et des locomotives filant au flanc des montagnes. Ils pensèrent aux petits plaisirs de la vie, à une musique plus exaltante, à un peu plus de gaieté dans les restaurants et un peu plus de joie dans les estaminets qui bordaient la rivière Kaboul, où ils n’osaient pénétrer sans escorte et sans permission parentale, parce que fréquentés par d’infâmes pédérastes à l’affût de jolis garçons imberbes. Toujours à l’instar de Kemal Atatürk, le roi Amanollah, impatient de prendre le train du XXe siècle pour joindre le concert des nations, s’enlisa, bien vite, dans les méandres des réformes trop brutales et les aléas des transformations peu prisées par des populations solidement attachées aux traditions d’un Orient respectueux des préceptes d’un islam radicalisé par le fanatisme des mollahs analphabètes, dont le monarque ne tarda pas à soulever l’ire et la réprobation. Plus tard, le malheur voulut que le téméraire roi s’attaquât à la plaie de l’Orient, la corruption institutionnalisée. Plus grave encore, l’imprudent osa s’en prendre à la toute puissance d’un clergé ennemi d’écoles laïques, d’instituts de femmes, de cours d’alphabétisation pour adultes. Le clergé ne tardant pas à se rebiffer, des mollahs se détachèrent d’un roi qui ne représentait plus à leurs yeux l’ombre de Dieu sur la terre. Les fanatiques, criant au sacrilège, s’abstinrent de porter costumes trois-pièces, de marcher sur les trottoirs, et d’envoyer leurs enfants dans des écoles où enseignaient les faranguis buveurs de vin. La révolte fut à son comble lorsque Amanollah Khan eut des velléités d’envoyer quelques jeunes filles parfaire leur éducation dans les pays de l’Occident où les femmes exposent la nudité de leur visage, de leur cou et de leurs bras aux regards des hommes. Dès lors, on complota dans les mosquées. Des cabales furent montées dans les cellules monacales. Pour soulever le peuple contre le monarque, le clergé saupoudra la religion de tant d’ingrédients qu’elle en devint indigeste. Plus que la vraie religion et la vraie foi, l’ignorance et l’obscurantisme allaient l’emporter sur la raison et la logique. Des oracles parlèrent. Des intégristes se mirent au travail. Des mollahs brandirent le spectre de la colère de Dieu, et annoncèrent l’imminence de la fin du monde. Il était dit. Il était écrit. Le roi ne sera pas longtemps roi. Une révolution éclatera.

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Et la révolution éclata, terrible, sanglante. D’aucuns y virent, bien sûr, la main de Dieu. D’autres dénoncèrent une conspiration manigancée pas les Anglais, ces fourbes passés maîtres dans l’art de diviser pour régner, si habilement pratiqué dans leur empire sur lequel le soleil ne se couchait jamais. Mécontents de voir le roi Amanollah se distancer de l’influence britannique, arguèrent-ils, la perfide Albion aurait ourdi un complot dans la plus pure tradition orientale. Toujours est-il que la révolte éclata dans les mosquées, se propagea dans le bazar, embrasa tout le pays. Sorti des ténèbres de l’Orient, un bandit de grands chemins, appelé Batché-Sakao, fils de porteur d’eau, leva l’étendard de l’islam contre les ingérences des suppôts de Satan. Allah-o-Akbar hurla-t-il de colère. Allah-o-Akbar reprit derrière lui la foule éperonnée par les injonctions des religieux et les encouragements des défenseurs des droits de Dieu. Et le miracle eut lieu. Le bandit s’empara du trône des Mohamad Zaï, interrompant, pour un temps, la continuité du long règne des Durrani, dynastie dont lesdits Mohamad Zaï sont issus. Lors de cérémonies du couronnement dignes d’un numéro de cirque, Batché-Sakao s’autoproclama roi des croyants, et s’attela à venger Dieu en envoyant beaucoup de monde à la potence. Afin d’affermir les assises de son Royaume et d’assurer le passage de son nom à la prospérité, il frappa sa monnaie en cuir, cette noble matière dont était faite son outre. Ivres de bonheur, ses partisans s’évertuèrent à bouter le feu au cinéma Kaboul. Ils vouèrent à la démolition le théâtre en plein air de Paghman. Des voyous saccagèrent le palais de Dar-ol-Aman, symbole de décadence et de dégénérescence. Des vandales pillèrent le cuivre des toits et le marbre de la salle des pas perdus. Des moudjahidine lacérèrent à coups de khandjar les tableaux accrochés aux murs. Des vandales s’acharnèrent à arracher à mains nues les quelques mètres de rails d’un tramway que ne connaîtront jamais les Afghans. Au-delà de ses bouffonneries et de ses extravagances burlesques, le roi porteur d’eau changea le cours de l’histoire du pays en acculant Amanollah Khan à l’exil. Si le roi s’en alla vivre à Rome, les fonctionnaires ne connurent point le confort des villas mitoyennes. Les jeunes gens se gardèrent de porter cravate et chapeau mou. Les femmes se revêtirent de leur voile et les jeunes filles n’allèrent point à l’école. Il n’y eut plus de théâtre à Kaboul. Pendant longtemps, on n’y construisit plus de cinémas. Surtout, les petits Afghans ne connurent jamais le chemin de fer. 21

Kaboul n’était pas Constantinople. Le Khaybar Pass, privé de son attrait géopolitique, ne pouvait rivaliser avec le détroit des Dardanelles. Et l’Occident opportuniste relégua le Royaume de derrière les mers salées aux oubliettes. Les jeunes Afghans ratèrent pour de bon leur rendez-vous avec l’histoire. Sur l’avenue de Dar-ol-Aman abandonnée aux caprices du temps, là où frissonnaient encore joliment les feuillages vert-argent des élégants peupliers, se fracassa un rêve de roi.

Troquant son outre de porteur d’eau contre le sceptre et la couronne de la monarchie, le roi-bandit régnait sur son peuple en lui interdisant le port de la culotte courte et l’usage de couteaux-fourchettes. Il s’amusait en envoyant ses ennemis à la potence, comblant ses sous-fifres de présents, régalant ses acolytes de festins. Cependant que le bandit monarque était tout à ses frasques, l’avenir du Royaume se jouait en France, sur la Côte d’Azur. Délirant paradoxe ! Lors des convulsions de l’histoire qui précipitent leurs patries dans la tourmente, souverains déchus, généraux en disgrâce, ministres corrompus, ambassadeurs véreux et autres détenteurs du pouvoir absolu font montre d’une touchante prédilection pour les démocraties occidentales. Où les attend un petit capital déposé sur un compte à numéro, un magot mal acquis sur le dos du peuple, un pécule reçu en dot, quelque bas de laine, fruit d’inextricables jongleries politico-financières. Le Royaume afghan était à feu et à sang. Le pays nageait encore dans l’absurde. Les rues sentaient le soufre et le cadavre. Kaboul brûlait encore. Loin, bien loin, là-bas, de l’autre côté des mers salées, à Nice, un sardar du clan Mohamad Zaï coulait des jours heureux, soignant un rhumatisme le matin, ruminant des idées noires, le soir. Les événements tragiques de Kaboul ne manquèrent pas de faire vibrer sa fibre nationaliste. L’esprit de famille aiguisa chez lui un patriotisme que l’Oriental porte à fleur de peau. Son sens du devoir s’éveilla un matin de mauvais temps sur la Promenade des Anglais. L’heure de gloire avait sonné pour le proche parent du Roi en exil. Et le vaillant soldat crut de son devoir de se précipiter au secours de la patrie en danger. Il y avait une dynastie à sauver, un trône à récupérer. Laissant derrière lui une résidence niçoise et les douceurs méditerranéennes, le sardar entra au pays avec armes et bagages. Accueilli en 22

rédempteur, très vite, il s’assura l’appui des seigneurs féodaux. Rapidement, il obtint l’allégeance des chefs de clan et des membres d’un clergé à la solde de la monarchie. Promu maréchal, il ne tarda pas à obtenir le soutien d’un peuple fatigué des mascarades d’un roi-bandit. Et, bien sûr, éclata une nouvelle révolution. Des cousins aidèrent le sauveur de Kaboul à chasser du palais le roi de pacotille dont le cadavre en voie de putréfaction se balança pendant des semaines sur la place publique, entouré des restes puants de ses compagnons d’infortune. Pour consolider les assises du pouvoir et assurer l’ordre et la sécurité, les nouveaux maîtres du pays appliquèrent à la lettre la loi du talion. il pour œil, dent pour dent. Les prisons se vidèrent de leurs prisonniers, pour se remplir d’autres prisonniers. De nouveaux gibiers de potence furent accrochés par les pieds à d’autres potences. On tortura ceux qui avaient torturé. On passa à l’arme blanche ceux qui avaient passé à l’arme blanche. « Le roi est mort ! Vive le roi », décréta le sardar promu maréchal dans la salle d’intronisation du palais Del-Koshah, le palais des épanchements du cœur, proclamant un sien cousin nouveau protecteur des croyants, en remettant le flambeau de la monarchie au clan Mohamad Zaï. Pendant que le sauveur de Kaboul paradait, couvert de gloire, sous l’arc de triomphe de Paghman, que la ville sentait encore la poudre et le brûlé, que les derniers obus de mortier tombaient encore du côté de la rue des « vendeurs de livres », dans une cave humide et noire d’un quartier sordide de la vieille ville naissait un enfant mâle, condamné à porter son premier regard sur la tristesse des lieux plongés dans l’obscurité, et à mêler ses premiers cris aux grondements des boulets de canons au-dessus de sa tête. Pour assombrir davantage sa dramatique venue au monde, le destin, ou était-ce les lubies d’un roi de cirque, privait le nouveau-né de la présence de son père, riche commerçant que des turbulences révolutionnaires avaient contraint à l’exil dans les lointains pays de l’Occident, où le cher homme se prélassait dans les hammams du Claridge, à Paris, à l’heure même où lui naissait un fils. Sous son règne aussi rocambolesque qu’éphémère, en effet, l’idée était venue au roi fils de porteur d’eau de confier le portefeuille de son ministère du Commerce au géniteur de l’enfant qui venait de naître dans une cave plongée dans les ténèbres d’une fin de révolution. Probablement, rapportera-t-on plus tard, pour le dédommager du pillage de ses maisons et

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du sac de ses propriétés, perpétré par le bandit en personne, quelque temps auparavant, alors qu’il n’exerçait que son seul métier de porteur d’eau. Pris au piège, tiraillé entre la menace d’une éventuelle pendaison et les honneurs ministériels, le prudent commerçant préféra suivre la voie de la raison en acceptant l’offre royale. Mais en négociant avisé, peu convaincu du sérieux de l’entreprise, par de subtiles argumentations de lui seul connues, il parvint à convaincre son royal employeur que dans l’intérêt du pays et pour le développement heureux de son commerce extérieur, il lui serait plus aisé de mener à bien les charges de sa fonction depuis Peshawar, ville frontière, de l’autre côté du célèbre Khaybar Pass, dans la province frontalière du NWFP 1 en Hindoustan, où il disposait déjà d’un réseau d’agents d’affaires et de représentants à son service. Trop occupé à mettre le pays à l’heure de l’Islam et à jeter bas l’édifice du modernisme de mauvais aloi, le monarque à outre en peau de mouton édicta sur le champ un firman dans ce sens. On installa donc, à grands frais, son vizir à Peshawar, où l’homme d’affaires affublé du titre de ministre établit ses quartiers dans une suite du Dean’s Hotel, fleuron de l’hôtellerie de l’Empire britannique dans la lointaine province de l’empire. Et dans le but évident de mettre encore un peu plus de distance entre le Royaume et sa personne, de Peshawar, le perspicace commerçant se rendit à Delhi. Plus tard, il élut domicile à Bombay et de là, ignorant jusqu’à l’existence de son nouveau-né, il s’embarqua sur un paquebot des lignes maritimes P. & O. pour gagner l’Europe. Il y vécut heureux, oubliant le roi-bandit, faisant prospérer ses affaires entre Londres et Paris, avant de s’installer dans une Amérique encore secouée par le plus catastrophique krach de l’histoire qui accula des brokers en redingotes noires de Wall Street à se jeter par la fenêtre.

L’histoire surprend l’homme où l’on veut bien le mettre au monde. Parce qu’on ne choisit pas les trottoirs sur lesquels on voudrait jouer et les livres d’enfants que l’on aimerait lire, les auspices pour le moins peu favorables semblaient infliger à l’enfant de ce récit romanesque une naissance peu enviable, au cur de la misère crasse et de l’obscurantisme rétrograde d’un Orient sans charme et sans beauté.
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North West Frontier Province, « province de la frontière nord-ouest » (du Pakistan).

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Le « malheureux événement » aurait eu lieu quelque part entre la rue Salée et le tchaouk de Kaboul. Quel nom portait la rue maudite ? Quelles circonstances malheureuses avaient contrainte l’épouse du plus riche négociant de la ville à accoucher dans des conditions aussi dramatiques ? La barbarie des soldats, les horreurs de la révolution, ou l’instinct de conservation ? Personne ne fut en mesure d’apporter une réponse satisfaisante à cette question vitale. Ce qui est certain, c’est que les caprices du sort ajoutèrent à la complexité de la naissance du bambin une singularité déroutante. Dans le pays des hommes basanés et d’yeux noirs, le Ciel accabla l’infortuné enfant d’une peau claire et des yeux verts. Ou étaient-ils bleus ? Personne ne réussit non plus à interpréter clairement l’énigme enfouie sous des tonnes de poussière, bien plus tard, lors de la démolition du quartier et de la mystérieuse cave par des pelles mécaniques et des trax de la maison « Hochtief A.G. » de Hambourg, chargée de la reconstruction de la capitale afghane. La bizarrerie du phénomène étonna naturellement tout le monde. Les ragots allèrent bon train autour de son berceau. A quoi pouvait-on attribuer pareille anomalie morphologique dont ne sont affligés en général que les infidèles de l’Occident, ainsi que quelques descendants d’Alexandre le Grand vivant, depuis l’invasion du pays par le célèbre Macédonien, dans les lumineuses vallées du Kâfiristân, pays des infidèles, rebaptisé Nouristan, pays de lumière, après la conversion par la force de ses habitants à la sainte religion de l’Islam ? Pour en avoir le cur net, on consulta les rish safid et les pitcha safid, les « barbes blanches » et les « mèches blanches ». On conduisit l’enfant chez le hazrat le plus proche. Il ne représenta aucun signe profanateur. Enfin, un jour, un mollah vint lui souffler les quatre-vingt-dix-neuf noms de Dieu à l’oreille en égrenant les quatre-vingt-dix-neuf grains de son chapelet d’ambre. On lui fit boire une tasse pleine d’une potion concoctée par le saint homme, en l’occurrence un liquide trouble, résultat de la macération dans l’eau pendant sept jours et sept nuits d’un papier de soie sur lequel, au préalable, l’on avait calligraphié à l’encre noire quelques versets du Livre saint. On fit brûler dans toute la maisonnée de l’ispand, plante herbacée d’une efficacité incontestable contre le mauvais il. L’on décida, finalement, que telle était la volonté de Dieu. Et, signe prémonitoire, on baptisa l’enfant Karim le Blanc.

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A en croire les anciens habitants du quartier, Karim vint au monde le jour où allait naître le nouveau Royaume, à l’heure même où le Sardar-éGhazi entrait triomphalement au palais royal, le célèbre Arg. C’était de bonne augure. La naissance de l’enfant ne pouvait présager qu’un avenir radieux pour le pays, et des temps heureux pour le nouveau roi. On en oublia l’anomalie de ses yeux. On s’accommoda même de la couleur de sa peau, inhabituellement blanche. Mais les événements ne devaient pas tarder à prendre des tournures différentes. Des rumeurs avaient couru. Une des meilleures voyantes du Royaume l’avait prédit. L’histoire du pays en avait tant de fois apporté des preuves. Rarement les padishahs mouraient dans leur lit, victimes de la goutte ou de l’apoplexie. Le règne du roi ne sera donc que de courte durée. Une malédiction s’abattra sur la tribu des Mohamad Zaï. Le monarque mourra de mort violente. C’était écrit. Le régicide eut lieu un matin de printemps, dans les jardins du roi, plongés dans la splendeur de Gol-o-Bolbol. Le palais Del-Koshah s’était paré de la féerie des shoghoufas, foisonnements de bourgeons porteurs de fruits, merveilles de la nature, annonciatrices de la belle saison. Dans tous les coins du palais, les fleurs répandaient leurs exhalaisons enivrantes. Dans les branchages, des rossignols chantaient à tue-tête. Sur les pelouses, des bandes de tapis rouges contrastaient avec l’émeraude des gazons fraîchement coupés. Sous les ordres d’un farman bashi, pimpant maître de cérémonie, officiaient majordomes, valets et gholam-bachas. Des servants en livrée servaient orgeats, sorbets et « mix » de chez Delbar. Généraux chamarrés, dignitaires en costumes sombres, notables coiffés de bonnets d’astrakan, sénateurs en white tie, maleks couverts de tchapanes bariolés de Kunduz, gouverneurs en costume trois-pièces, mollahs encapuchonnés de turbans de mousseline, avaient pris place sur des sièges alignés en arc de cercle, face à Ala-Hazrat-é-Homayouni, Sa Sublime Majesté. L’élite en herbe du pays, heureux lauréats du certificat de baccalauréat des trois lycées de la capitale – français, anglais, allemand – vêtus de leurs blazers aux rayures spécifiques de leurs clubs sportifs, les mains croisées audessous du nombril, figés en posture de statue, se tenaient debout derrière un aréopage de professeurs de l’université de Kaboul, de docteurs en 26

théologie, de hakems venus de toutes les provinces, et des kazis frais émoulus de l’Institut des études religieuses de Paghman, érigé sur l’emplacement du théâtre construit par Amanollah. Des officiers de la Sécurité de l’Etat, sanglés dans leur uniforme tout neuf, et des hussards en cape noire encadraient l’assistance, sabre au clair, les sens aux aguets, le regard vif. Et le doigt sur la gâchette. La fanfare de la garde royale ponctuait la cérémonie de la « distribution des prix » d’airs martiaux et de chants patriotiques. Le Roi se présentait en grande tenue d’apparat, la tête surmontée d’un couvre-chef cylindrique piqué en son milieu du grand nechân des Durranis, superbe étoile étincelant de mille feux, le buste barré d’un large ruban aux couleurs du Royaume, noir, rouge, vert. Sous le dolman constellé de quatre rangées de boutons dorés, de brandebourgs et de passementeries riches en couleurs, Sa Majesté arborait la panoplie de ses ordres Almar-é-Aalâ-Almaré-Aâli, et des rangées de distinctions et de décorations nationales ou étrangères : médailles et insignes des pays amis, rosettes discrètes, cordons tressés, palmes académiques, épi de blé en or massif. Ignorant les recommandations de son ministre de l’Intérieur et les renseignements confidentiels des agents de la Sûreté nationale, Sa Majesté avait tenu à rendre personnellement hommage aux succès des plus méritants des enfants de la patrie. Faisant fi des superstitions des courtisanes du palais et des prédictions des falbines,1 n’écoutant même pas les conseils d’un vieil oncle averti, le Roi avait voulu récompenser de sa main les éléments les plus doués d’une nouvelle génération de citoyens appelés à prendre en charge, plus tard, l’avenir du Royaume. Sous l’il attentif du grand chambellan entouré de ses majordomes, la cérémonie se déroulait selon le programme établi par le protocole. Tout se passait conformément aux usages. Tout se déroulait dans le strict respect de l’étiquette de la cour. Dans la sérénité du palais Del-Koshah des beaux jours, les fleurs continuaient à épandre leur délicieux parfum, les rossignols à faire entendre leurs charmants gazouillis lorsque, sous le plus beau ciel de Kaboul, un parchemin à la main, le torse bombé, la voix portant loin, le grand chambellan prononça un nom de deux syllabes. Rompant les rangs, un jeune homme au teint pâle se détacha de la file des étudiants du lycée Habibia pour s’approcher, tête haute, pas assurés, air détendu, du dais royal. Indifférent à tout ce qui l’entourait, le lycéen
1 Diseuses de bonne aventure.

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s’inclina, révérencieux, devant l’ombre de Dieu sur la terre des hommes qui s’apprêtait à épingler la médaille du mérite au revers de son blazer. Face à Sa Majesté, l’heureux lauréat s’avança d’un pas. Serein, d’un geste détaché, il remit en place une mèche rebelle tombée sur son front au moment même où, sur ses joues brûlantes, il sentit le souffle royal. Un très court instant, la tension nerveuse fit trembler la main qu’il porta dans la poche de sa veste pour caresser la crosse d’un pistolet d’ordonnance. Qu’il braqua brutalement sur la poitrine du roi. Furtivement, un sourire éclaira son beau visage de jeune homme de bonne famille. Et il tira. A bout portant. Une volée de bolbols, de serins et de rouges-gorges quitta le jardin de palais Del-Koshah. Sous l’œil hagard des soldats hébétés, le jeune homme tira encore, par deux fois. Ensuite, les choses allèrent vite, trop vite. Le grand chambellan hurla comme un damné avant que des soldats de la garde royale, pétrifiés un instant, ne s’acharnent sur le corps du jeune régicide. On parla de complot et de trahison. On invoqua des rivalités de clans et des complicités étrangères. On avança la thèse d’une vendetta qui, en Orient, se paie du prix du sang. Plus tard, l’on disserta sur la fidélité et l’attachement du jeune meurtrier à la famille royale et à la mémoire de son maître, ancien notable assassiné quelques mois auparavant. Dans les tourbillons révolutionnaires, on avait sans doute tiré un peu trop sur la corde. On avait probablement décimé trop de familles pour des raisons d’Etat. On avait vraisemblablement torturé un peu trop de gens, pour l’exemple. « Le roi est mort ! Vive le roi », proclama encore une fois le maréchalcousin en installant sur le trône des Mohamad Zaï le fils du souverain martyr assassiné, qui allait incarner la nouvelle ombre de Dieu sur la terre des hommes. « Le roi est mort ! Vive le roi », reprit en chœur la noble assistance. Dans les jours qui suivirent les cérémonies du couronnement, on s’empressa d’accoler le nom du nouveau monarque à celui de Mohamad le Prophète dans les formules rituelles que l’on répétera pendant la prière du vendredi, dans la mosquée de Shahé-dou-Shamshira, roi à deux épées, située à l’extrémité de l’unique rue asphaltée de la capitale longeant sur cinq cents mètres la rive gauche de la rivière Kaboul continuellement à sec, à l’endroit même où reposent les restes de l’intrépide souverain qui, selon la légende, la

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tête déjà détachée du corps, combattit l’adversaire, une épée dans chaque main.

Au palais Del-Koshah se remirent à fleurir les gols et à chanter les bolbols. Le chantre de la monarchie, grand maître de la poésie, poète attitré de la Cour, recommença à déclamer des panégyriques du jeune souverain fraîchement rentré de France. Au lycée Jeanson de Sailly, où des Français s’étaient employés à parfaire l’éducation du prince, le nouveau monarque avait peut-être étudié Descartes et Bergson, parcouru Baudelaire et Apollinaire. Il avait peut-être entendu parler de la Révolution et des sans-culottes. Une chose était sûre. Le nouveau roi aimait les livres et la peinture. Des proches parlèrent de ses penchants pour les lettres et les arts. Dans l’âme, Sa Majesté était peut-être philosophe ou artiste. On en fit un roi. Et roi, il sera pendant près de quarante ans. Des mauvaises langues rapporteront plus tard que pendant son long règne, si le roi affectionna la chasse et la pêche, il aimait aussi courtiser les belles étrangères dans les alcôves du palais Del-Koshah. Pusillanime, effacé, quelque peu timide aux dires de ses intimes, totalement éloigné de son peuple, le roi régnait, mais ne gouvernait pas, confiant les rênes du pouvoir à quelques notables très proches de sa famille davantage préoccupés par le prestige du Royaume à l’étranger et la sauvegarde des intérêts de l’oligarchie que soucieux de la misère crasse des Hazaras condamnés à être portefaix de père en fils, et des frustrations des Tadjiks, Turkmènes ou autres Ouzbeks oubliés dans leurs lointaines provinces. Sans parler des humiliations infligées aux minorités chiites marginalisées. Loin du peuple, la bourgeoisie Mohamad Zaï proliféra dans une noria de mariages consanguins, susceptibles, à en croire la Faculté, d’affecter non seulement l’intégrité physique, mais d’altérer également l’équilibre mental d’une progéniture destinée à prendre le destin du pays en main. Offrant au peuple des responsables plus ou moins hystériques et des ministres à demi fous, objets quelquefois de désopilantes plaisanteries parmi la colonie étrangère et les membres du Corps diplomatique. Pour préserver la jeunesse de toute influence étrangère susceptible de lui souffler des idées, on ferma hermétiquement la frontière du Royaume. 29

Ne pouvaient quitter le territoire national que les diplomates affectés à des ambassades royales, des représentants attitrés du roi auprès des organisations internationales, des proches de la famille royale, des cousinsneveux transformés en commis-voyageurs de l’Etat. Et quelques riches commerçants dont on n’avait rien à craindre. Ne pouvaient pénétrer dans le Royaume que les membres du Corps diplomatique accrédités à la cour de Kaboul, un nombre restreint d’experts ingénieurs, de coopérants au service du gouvernement. Et quelques amis personnels de Sa Majesté, écrivains réputés ou historiens de renom ainsi que, triés sur le volet, de très rares journalistes, ces intrus encombrants qui, d’après les rapports d’un directeur de l’Office national du tourisme, ne s’intéressaient de toute façon qu’aux vieilles pierres et aux reliquats poussiéreux de l’histoire. Et qui, impardonnable goujaterie, ne prenaient jamais le soin de mentionner dans leurs canards les efforts de modernisation et les réalisations du Royaume : la construction d’un nouveau pont sur le Hilmand, le projet de l’hypothétique goudronnage des rues de la capitale, la pose des linoléums dans le hall central de la Banque Royale, la vitrine illuminée au néon de l’Ariana Airlines, la compagnie nationale de l’aviation civile dont le premier appareil, un vieux zinc acheté dans les surplus américains devait heurter de plein fouet une colline, au milieu des cèdres du Liban, quelque part du côté de Sofar ou d’Alley, lors de son vol inaugural. Pour mettre le bon peuple à l’abri de la débauche et de toute tentation charnelle, artistes, peintres, danseurs, danseuses, chanteurs, chanteuses, kantchanis1, courtisanes, hétaïres, pédérastes et autres saltimbanques, furent parqués à Kharabat, cité des dépravations, ghetto pour marginaux et esprits libertins, goulag pour créateurs artistiques, chanteurs de charme et musiciens de rue. Pour le salut du Royaume, on suivit à la lettre les préceptes du ministre à barbichette, de plus en plus préoccupé par l’avenir de ses enfants que par le sort de ses compatriotes. Dans une pléthore de tabous et d’interdits, on tua de plus en plus la subversion dans l’œuf. On cousit les bouches. On étouffa les intelligences vives. On verrouilla, cela va de soi, les sexes. Pendant les quarante ans du règne de Sa Majesté, aucune secousse intellectuelle ne réveilla le génie créatif d’un peuple doué d’intelligence, de sens artistique, de pensées philosophiques. Tout au long du règne d’ AlaHazrat-é-Homayouni, le Royaume afghan n’ajouta au patrimoine de l’humanité la surprise d’aucune découverte scientifique. Il n’enrichit la
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Prostituées.

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communauté universelle d’aucune nouvelle théorie biologique. Il n’offrit à son peuple le trésor d’aucune uvre littéraire digne de ce nom, ni à sa jeunesse sportive l’orgueilleuse extase d’un exploit susceptible de faire jouer son hymne national sur le podium des stades olympiques. Pendant quarante ans, dans l’oisiveté ronronnante d’un Gol-o-Bolbol doucereux cher aux orientalistes de l’Occident, l’âme des jeunes Afghans ne se nourrit que de romantisme larmoyant et de délectations moroses, leur esprit ne s’abreuvant que d’introspections endormantes et de sensibleries geignardes. Pendant un demi-siècle, l’amour, la femme, le vin, la politique, l’évocation des conditions de vie sociale ou politique étant frappés d’interdits, aucun écrivain afghan ne se hasarda dans la rédaction d’un roman d’amour. Pendant un demi-siècle, pour exulter son corps et libérer son esprit, la jeunesse afghane ne s’éclata que dans le romantisme extatique des shabé-tchardah, des nuits de pleine lune, les plus belles, les plus éblouissantes du monde.

Dans un Orient attaché aux sacro-saintes traditions de famille-tribuclan, fruit des caprices du destin et des extravagances maritales d’un riche négociant amateur de femmes éternellement absent, le petit enfant né sous les obus d’une révolution loufoque avait poussé comme une plante sauvage. Lui connaissait-on un grand-père, une grand-mère ? Sur ses ancêtres, Karim n’apprendra jamais aucun détail. À son arbre généalogique ne pendent que deux brindilles : son père et sa mère. Deux êtres foncièrement dissemblables, issus de deux couches antagonistes d’une société scindée en deux, les bâdârs et les nokars, les maîtres et les servants. Il venait au monde produit de deux spécimens d’humains vivant les uns à côté des autres sans jamais se rencontrer vraiment, les hommes et les femmes. On disait son père riche et prospère, possédant maisons, terrains, meubles et immeubles en ville, kalas, caravansérail, cheptel et bétail à la campagne. Appartement, compte en banque, maîtresses blondes en Amérique. Et des enfants un peu partout. Natif d’une des contrées les plus inaccessibles du globe, très tôt il devait se révéler pionnier d’émigration dans un pays sans routes, sans chemin de fer, sans compagnie d’aviation, où le passage du col de Salang en hiver constituait en soi un exploit. Originaire des provinces du Nord où se pratiquait encore le troc, il sera un génie du 31

commerce dans les plus compétitives capitales de l’Occident mercantile. De son père, on disait encore qu’il aimait les hôtels à étoiles, les chemises bien repassées, les restaurants chic et les femmes. Mais l’Orient se nourrit des on-dit. On y vit de supputations, on s’y régale de commérages. On disait sa mère très belle et très pieuse. Modèle de chasteté et parangon de vertu, elle fut pudique à l’excès, scrupuleuse à outrance. Vertus peu revigorantes dont elle ne manqua pas d’imprégner le subconscient de son enfant, qu’elle aima mal et trop souvent en silence. D’une intelligence certaine, née pour faire de grandes choses, elle ne devait jamais apprendre à lire et à écrire, les mollahs de son temps ne souhaitant point envoyer leurs filles à l’école. Pétrie de fatalisme, elle subit sa condition de femme comme une manifestation de la volonté divine, et s’accommoda de son statut d’épouse délaissée le lendemain même de sa nuit de noces, avec une abnégation frisant la sottise. Lorsque son mari la quitta définitivement pour aller faire fortune dans les lointaines contrées d’Ouroupa et d’Amrikà, d’Europe et d’Amérique, elle se contenta de verser des larmes en silence et de s’arracher les cheveux en cachette. Même si, par la suite, elle devait se plaindre sans arrêt de la tyrannie du kismat et se morfondre jour et nuit dans le regret d’avoir laissé venir la vieillesse sans avoir cueilli une seule fleur de sa jeunesse. De son bas âge, Karim ne conservera le souvenir d’aucun compagnon de jeux. L’écho d’aucun éclat de rire au milieu des camarades ne résonnera jamais à ses oreilles lorsque, plus grand, il lui arrivera de passer en revue les événements marquants de sa prime enfance. Réminiscence floue et incertaine d’une fantasmagorie dont se nourriront longtemps ses angoisses sans motif et ses inquiétudes sans raison, seule l’impression déconcertante d’une aventure abracadabrante marquera de façon indélébile cette période trouble de son enfance qu’il considérera toujours comme le « trou noir » de son existence. Dans cette matinée d’apocalypse, l’atmosphère était chargée d’électricité. Une psychose de fin du monde s’était emparée des esprits. Des éléments déchaînés faisaient un boucan d’enfer dans une ville qui semblait aller à la dérive. De gros paquets de nuages noirs et menaçants se bousculaient dans un ciel de tempête. A intervalles irréguliers, baba ghorghori, papa tonnerre, des contes afghans ou manifestation de la colère de Dieu selon les traditions, grondait à tout rompre au pied du mont Asmaï. Zébrant le ciel tourmenté, des éclairs se fracassaient au-dessus des masures dans une

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suite d’explosions qui faisaient éclater les tympans du petit Karim, égaré dans une venelle moyenâgeuse pour on ne sait quelle raison. Le vent soufflait en rafales. Son souffle balayait le sol jonché de détritus, d’épluchures de pastèques, de crachats visqueux de nasswar et de crottes de chèvres encore fumantes. Des tourbillons arrachaient des pans de toitures et soulevaient des colonnes de poussière au milieu de la ruelle en transe. Sous la furie des rafales, les arbres se courbaient à terre. Affolés, les oiseaux fendaient l’air telles des flèches échappées au carquois d’un démon maléfique. Impuissants face aux facéties de la nature, appréhendant la vengeance divine, boutiquiers, épiciers, vendeurs de fruits secs et de pois chiches grillés, barbes drues et cheveux hirsutes, trépignaient devant leurs échoppes minables. Pour attirer la clémence du Seigneur, les croyants marmonnaient des formules pieuses ou récitaient des paroles du Prophète. Apeurés, ils bredouillaient des incantations. D’autres appelaient les saints à leur secours. Le phénomène naturel prenant souvent un caractère métaphysique, même les notables, les dignitaires et les riches commerçants se précipitaient dehors en voitures automobiles ou en gadis couverts de bâches en toile pour chercher consolation et réconfort auprès du grand pir du sage religieux de la rue Salée. De cette matinée de fin du monde dans un décor préhistorique, le subconscient de l’enfant Karim enregistrera surtout la vision traumatisante des acrobaties d’un singe au cul rouge. Sous ses yeux, l’abominable bête, grimaçante, hideuse, les yeux injectés de sang, sautait d’une échoppe à l’autre, s’accrochait à une poutre, grimpait sur un toit. Suspendue au bout d’un bras velu, elle se balançait à un filin tendu au milieu de la rue en criaillant comme un possédé. Serrant dans sa menotte la main d’une petite fille à peine plus âgée que lui, Karim pataugeait dans la boue. De la fange pénétrait dans ses souliers troués. De l’eau glacée mouillait ses vêtements collés à sa peau. Une froidure liquide coulait le long de son dos et ajoutait à son effroi. C’est la fin du monde ! pontifiait un vieillard édenté et aveugle, le dos courbé sous le poids des ans. Malédiction sur vous, pécheurs impénitents ! Prenez garde, misérables fornicateurs, buveurs de vin. Car, terrible sera la vengeance du Tout-Puissant, loué soit son nom ! L’heure de sa gloire ne tardera pas à sonner. Sa terre tremblera sous vos pas. Et la terre avait tremblé sous les pas de Karim transi de froid, pétrifié par les grondements de la colère de Dieu. Le sang glacé par l’épouvante, 33

pourchassé par les cris stridents d’un singe au cul rouge, un chien fou aboyant et gueulant à ses trousses, Karim avait couru à perdre haleine avant de trouver refuge dans le hawilli d’une maison inconnue, quelque part dans le monde absurde et irréel de l’Orient mythique plongé dans le chaos d’une frénésie confuse. L’affolement l’avait-il fait atterrir chez de lointains parents ? La masure appartenait-elle à des amis, à des connaissances ? Karim ne réussira jamais à connaître l’identité de ces êtres démunis mais généreux auprès de qui il avait trouvé protection, ni à mesurer à l’aune du temps la durée de son séjour dans cette habitation où ne pénétrait jamais la lumière du jour, où aucun sourire ne se dessinait jamais sur les lèvres. Lorsque, brûlant de fièvre, Karim avait enfin ouvert les yeux, il avait aperçu des gens penchés au-dessus de sa couche préparée à même le sol. Puis, le croyant perdu, ses hôtes avaient parlé de la gravité de son état, et prononcé un mot étrange qui avait résonné dans sa tête comme une menace : la mort. Et alors que dans un coin de la pièce, une barbe blanche récitait des versets du Livre saint, une femme qu’il crut être sa mère s’était mise à pleurer. Et Karim avait refermé les yeux. S’agissait-il là d’une simple affabulation, d’un fantasme né de l’imagination d’un enfant englué dans les aberrations d’une ville prise d’une hystérie collective ? L’incident, survenu au milieu d’une venelle de l’Orient biblique, un matin de fin du monde, avait-il vraiment eu lieu ? La « chose » pouvait-elle réellement exister ? Rien n’est moins sûr, comme de tout ce qui constituera par la suite sa vie riche en paradoxes et fertile en contradictions, rien ne sera jamais très sûr ni très net. Tout cela prêtera quelquefois, plus tard, à confusion, sinon à suspicion, aux yeux de son entourage peu au fait des péripéties de son enfance perturbée, passée dans des circonstances peu communes, dans des lieux d’un autre temps. La vision du singe au cul rouge resta néanmoins gravée dans les recoins les plus obscurs du subconscient de Karim. Pour faire surface pendant longtemps encore, inopinément, à des moments de fatigue extrême, de détresse profonde ou, paradoxalement, lors de griseries intenses, de jouissances extatiques ou de félicités inespérées. Quelquefois, simplement devant les beautés de la nature ou dans l’ivresse d’une étreinte amoureuse pour le précipiter un bref instant, dans un désarroi terrifiant, et submerger son être d’une frayeur incontrôlable.

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Comment peut-on être Persan, s’exclamaient autrefois de vieux messieurs poudrés des salons parisiens se faufilant parmi les courtisanes en crinolines, un petit four coincé entre le pouce et l’index. Les accidents de naissance avaient catapulté Karim dans un royaume d’un autre âge, à une époque fâcheuse, dans un environnement loin d’être propice à l’épanouissement harmonieux d’un bambin traumatisé par les cris d’un singe au cul rouge. Il s’est ainsi retrouvé, quelquefois, traqué par de jeunes voyous des ruelles peu sûres d’une ville du bout du monde qui, de dépit, s’en prenaient aux enfants de riches lorsque l’ennui poussait ces derniers à se hasarder sans lala, dans les quartiers déshérités de la capitale. Né dans le ventre du sous-développement, à l’instar des millions de déshérités de la planète, Karim aurait pu mourir d’avitaminose ou de malaria. Il aurait pu périr victime d’une des catastrophes naturelles que le bon Dieu ne cesse de faire abattre sur les contrées les plus miséreuses du globe : inondations, sécheresses, invasions de sauterelles, tremblements de terre. Sans parler des guerres civiles, jacqueries ou révolutions de palais. Comme si, malgré sa miséricorde, immense, et sa clémence, incommensurable, la Providence pouvait encore avoir une dent contre ses créatures les plus démunies, condamnées à ne jouir des délices de son paradis qu’une fois leurs péchés lavés dans les souffrances d’ici-bas. Comme si, insensible à leur décrépitude matérielle, elle voulait, en plus, prendre la mesure de leur résistance morale en mettant à l’épreuve la profondeur de leur foi qu’elle aurait voulu inébranlable, et de la constance de leur patience qu’elle aurait voulu infinie. Insondables sont en vérité les voies du Seigneur qui règle le mouvement des astres dans l’espace, ordonne le passage du jour à la nuit et de la nuit au jour, abreuve le serpent sous le sable brûlant, protège les oisillons dans le ciel d’orage et les Bédouins dans l’isolement du désert. Certes, le kismat avait joué un bien vilain tour à Karim lors de sa pathétique arrivée au monde. Les dieux ne tardèrent pourtant pas à se montrer plus cléments à son égard, à l’âge où il allait sortir de la petite enfance. Il était écrit dans le grand Livre des destins que l’enfant à peau blanche et aux yeux de couleur douteuse, posé comme ça sur le sol humide d’une cave immonde, ne serait pas réduit à vendre de l’eau sucrée dans les

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caravansérails de Hérat ou des tapis aux voyageurs occidentaux sur les trottoirs de Kaboul. Au premier tournant décisif de sa vie, au gé des caprices paternels qui jalonneront encore longtemps le cours de son existence, son sort à lui aussi allait être scellé depuis les lointains pays de l’Occident. Un matin de pluie et de giboulées, la roue du destin s’était en effet mise à tourner à contresens pour le rescapé des masures du pays d’un roi, d’une foi et d’un cinéma. Pour l’extraire de son « trou noir », mandatés par son géniteur, deux messieurs en redingotes vinrent le chercher dans ce lieu irréel, sans configuration définie, sans repères géographiques où s’étaient déroulées jusque-là les premières tribulations de sa courte vie déjà agitée. Ce matin-là, ses anges gardiens l’avaient habillé de culottes courtes et d’une veste à carreaux. Ils l’avaient coiffé d’une casquette à visière si grande qu’elle mangeait la moitié de son visage et l’empêchait de voir les branchages des arbres. Avant de le conduire vers une destinée nouvelle, ils avaient pris soin de graisser ses mains et ses pieds de beaucoup de vaseline et de gominer inutilement ses cheveux déjà si soyeux. Les deux lascars étaient habillés à l’européenne. Sous leurs redingotes de couleur sombre, ils portaient des complets-vestons et des gilets boutonnés très haut. Avec leurs précieux bonnets d’astrakan, ils devaient être intendants ou chefs comptables. Chargé d’une mission, ils suivaient à la lettre les ordres de leur maître vraisemblablement en train d’arpenter les rues commerçantes de Paris ou de courir les maisons de commerce de la City de Londres, en quête d’affaires juteuses. Sur l’avenue Royale, devant le tojarat-khana familial, le célèbre Grand Magasin de la capitale fondé par le Grand Agha, son père, installé au-dessus de la confiserie Delbar d’où s’échappaient l’odeur du chocolat tiède, l’arôme suave du cacao et d’autres raretés, à la portée seulement des enfants de ministres, un long moment Karim avait rêvé de gâteaux fabuleux, de confiseries succulentes, de friandises affriolantes et de bonbons joliment enveloppés dans de ravissants papiers de couleurs qui flattèrent ses sens d’esthète-né davantage par le chatoiement, le brillant et l’élégance de leurs contenants que par la perspective du goût encore inconnu de leur contenu. Dans les bureaux du premier étage, les grandes personnes avaient tenu conciliabule sous un portrait du Grand Agha exécuté dans un studio Harcourt à Paris. Sirotant leur thé vert agrémenté de cardamome tout en égrenant leurs chapelets, ils avaient palabré avec beaucoup de sérieux et de 36

gravité. Un brin de nostalgie et beaucoup d’émerveillement dans la voix, ils avaient évoqué les cités fabuleuses de Paris, de Londres, de Berlin, ces rivages idylliques d’où leur étaient parvenues, par la voie de la radiotéléphonie, les recommandations du Grand Agha : installer dans la Grande Maison son fils que l’on baptiserait sur place Agha khord, le Petit Agha. Quelques minutes plus tard, on avait fait monter Karim dans une Delage, ou était-ce une Bugatti ? stationnée devant les vitrines de la célèbre pâtisserie. Autour d’une des premières voitures automobiles introduites dans le Royaume, tournoyait un essaim de badauds patibulaires et de mendiants aux yeux hagards tancés sans raison par des gendarmes à l’il mauvais. Un peu plus loin se chamaillaient des adolescents, les narines chargées de morve, le cur gonflé d’une infinie tristesse. Objet de curiosité autant que l’automobile, en proie à un indicible malaise, Karim n’avait pas tardé à sentir le dard de leurs regards vissé sur sa peau blanche, sur son visage lavé à l’eau chaude, sur sa bouche propre et sur son nez bien soigné. Par une étrange complicité enfantine, dans leurs regards pleins de convoitise, Karim avait lu l’envie de s’approcher de la voiture pour toucher le luisant de la carrosserie, ou passer leurs mains sales sur le velouté du volant en ébonite. Par instinct, Karim savait que, dévorés par la curiosité, les malheureux voulaient grimper sur le marchepied pour jeter un coup d’il à l’intérieur et, ne serait-ce qu’une seule fois dans leur vie, s’installer sur le siège en cuir du véhicule pour pouvoir dire aux copains qu’on a eu le bonheur de monter dans une motar, une voiture, symbole par excellence de la civilisation mécanique des ailleurs si riches et si lointains, venue les narguer dans les rues poussiéreuses de leur existence morne et triste. Tandis que d’autres enfants du même âge que lui, plus timides et plus réservés, intrigués par la couleur de ses yeux, par ses vêtements propres et ses mains savonnées, scrutaient le visage inhabituellement blanc d’un de leurs semblables comblé de tous les privilèges du monde. A se sentir si différent d’eux, le Petit Agha tout neuf avait pris peur. L’émotion avait embué ses yeux. Une bouffée de pitié mêlée à un vague sentiment de culpabilité avait mis de la confusion dans son esprit. Comme si déjà, si jeune, et encore si frêle, il devait avoir honte de ses privilèges, de son corps pomponné, et de ses vêtements neufs.

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Cherchant vainement un signe de connivence, sinon une communion de camaraderie, dans le regard des gueux qui ne lui ressemblaient en rien, et comme pour s’alléger d’un fardeau, Karim avait eu envie de rester là pour leur tenir compagnie sur le trottoir. Pour se sentir plus près d’eux, il avait voulu leur donner l’accolade. Pour montrer qu’il était de leur côté et qu’il serait toujours avec eux quand il serait grand, il aurait voulu partager leurs jeux salissants dans le lit de la rivière tarie. Mais les messieurs en redingote avaient chassé les malandrins comme on chasse les mouches sur un quartier de viande au marché de Mandaï. Ils leur avaient jeté des cailloux comme on jette des cailloux aux chiots errants de Deh-Afghanan. Sans raison, on avait maudit leurs pères. Sans raison, on avait maudit leurs mères. Enfin, une dernière fois, les enfants sans passé et sans avenir de Kaboul s’étaient retournés pour toiser le petit garçon si bien habillé avant que le véhicule ne démarre pour l’éloigner de l’affligeant spectacle de l’Orient pauvre auquel personne ne semblait faire attention. Complexité de la nature humaine ! Inconstance des sentiments enfantins ! Une fois installé sur le siège arrière de la voiture, à l’abri dorénavant de la misère, Karim avait vite fait d’oublier les regards languides des gueux de l’avenue Royale pour basculer, lui aussi, dans la même indifférence libératrice que celle affichée par les grandes personnes. Sauvé des aléas du sous-développement, le Petit Agha ne pensait déjà plus aux gueux de Kaboul lorsque, brinquebalant et cornant à l’envi, la voiture s’était mise à rouler dans l’avenue Royale, rebondissant sur les nids de poule, sautillant sur les flaques gorgées d’eau de pluie, éclaboussant les passants devant l’hôtel Kaboul, construction à un étage aux murs rose clair, unique établissement digne d’accueillir les très rares Occidentaux dans le confort relatif de ses chambres plus ou moins propres, et de ses draps pas tout à fait blancs. Au seuil d’un avenir prometteur, sachant d’instinct que plus rien ne serait pareil, le futur Petit Agha de la Grande Maison avait soupiré d’aise. Alors s’était illuminé le ciel. Le monde avait retrouvé ses couleurs. Des flots de lumière s’étaient répandus sur la terre. Et le cœur de Karim s’était rempli d’un tas de petits bonheurs bientôt à sa portée. Et parce que tout commençait à paraître beau, l’âme du Petit Agha s’était vidée de toutes les afflictions de son « trou noir ». C’est alors qu’il avait aperçu la masse grise et incongrue de l’Arg, le palais royal, caché derrière les murs d’enceinte qui ne laissaient voir que les crêtes des arbres 38

couverts d’une pellicule de poussière grise. Puis, la voiture avait traversé l’avenue Shahi, contourné l’immeuble en ciment de l’unique cinéma de Kaboul, passé devant le bâtiment du ministère de l’Instruction publique. Elle avait ensuite longé les terrains de sports au gazon pelé du lycée Esteklal, pour s’arrêter enfin devant le portail vert de la Grande Maison, dans le quartier de Deh-Afghanan, au carrefour Malek Asghar, jouxtant le ministère des Affaires étrangères, le lycée français et la mare aux canards où, racontait-on, un ministre puissant élevait parmi ses volatiles trois couples de cygnes importés d’on ne sait quel pays.

L’enfant mythique né dans une des capitales les plus reculées de la planète de l’union malencontreuse d’une pari, fille du génie, et d’un parangon d’égocentrisme toujours absent, cessa d’exister devant le portail vert-pistache du carrefour Malek Asghar. Pour renaître dans l’univers enchanteur de Gol-o-Bolbol sublimé par les exaltations poétiques de Gobineau. La seconde – la vraie pourrait-on dire – naissance de Karim eut lieu à l’instant même où, pénétrant dans la Grande Maison, il découvrit la beauté des fleurs. Des fleurs, il y en avait partout, dans tous les coins du jardin, tout autour du hawilli. Il en poussait à l’état sauvage, en buissons touffus, en haies rameuses, ou joliment arrangées dans des plates-bandes entretenues par le jardinier. Des fleurs, il y en avait de toutes les couleurs et de toutes les odeurs : des glaïeuls, des œillets, des pétunias, des phlox, des œillets, des jasmins, des nastaranes. Il y avait surtout des chambilis et des zambilis aux fragrances sucrées. Des rosiers faisaient guirlandes sur les bords des fenêtres ou le long des murets couverts de lierre et de liserons. Aux étais et aux arcs-boutants des pergolas cascadaient des grappes de raisins ambrés gorgés de soleil. Dans le verger, des profusions d’abricots, de kaïssis, de pêches, de cerises, de pommes et de poires, lustrés, dodus, diaphanes, pleins de suc et de sève, plus succulents les uns que les autres, faisaient courber les branches des arbres. Somptuosité de tout jardin de Kaboul, un ruisseau murmurait dans la partie la plus ombragée du sérail.

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