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Au soleil du Mali

De
132 pages
Au Mali, Paul s'y rend pour tromper son ennui. Mais cette expédition va lui réserver quelques surprises. Bamako, Mopti, Tombouctou, Bandiagara, les villes maliennes lui offrent des expériences inattendues. Des étendues du Sahara aux rives du Niger, des villages de banco aux champs de coton, son voyage va ainsi plus le transformer qu'il n'aurait pu l'imaginer.
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Achevé d'imprimer par Corlet d'Imprimeur: 36130 - Dépôt

Numérique - 14110 Condé-sur-Noireau légal: novembre 2006 -Imprimé en France

Une rangée de greniers dogons -dessin au stylofeutre, 2003, 23 x 17 cm.

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Le vieux masque qu'il s'était payé un soir à Koundou, il ne l'a montré à personne, il a fini par le suspendre dans son salon; il vient parfois le renifler, l'odeur forte qui s'en dégage lui rappelle d'un coup tous les villages maliens qu'il a visités. Comme de petits étourdissements le saisissent parfois, il a commencé à s'inquiéter: les séquelles du coup de chaleur dont il a souffert durant son séjour? Il s'est alors soumis à un check-up. Bilan positif. Il a profité de l'occasion pour s'offrir une séance de dépistage du sida. Test négatif. Un soir que sa libido le travaillait plus que d'habitude, il a décidé de téléphoner à Virginie. Non pas qu'il songe déjà à revivre avec elle, mais il cherche quelqu'un à qui confier les émotions de son voyage. Ils doivent se retrouver dans un petit maquis du Quartier latin. fréquente plus que jamais les boutiques d'artisanat " africain. Une fois, il y a vu une jeune femme qui ressemblait tellement à Aoua qu'il a failli l'aborder, même taille cambrée, même profil sculptural! Il est reparti très vite; et pour échapper à l'ennui qui le gagnait à nouveau, il s'est enfilé dans un cinéma qui passait un documentaire sur Boubakar Traoré. Un film doux-amer, le chanteur malien y rit et pleure: bienfaits et méfaits du climat, rêves et cauchemars de l'indépendance, plaisirs et douleurs de l'amour.

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Quand il recommence à s'ennuyer, Paul s'en retourne au musée Dapper. Là, il se concentre sur les pièces d'Afrique de l'Ouest, il les compare avec ceJJes qu'il a observées sur place. Certains de ses élèves africains viennent du Mal i, mais peu situent la falaise de Bandiagara, la plupart sont originaires de la région de Kayes. Et aucun ne s'attarde beaucoup à parler de son pays. Leur insouciance le fait moins rire qu'avant, il ne leur voit guère d'avenir: aucun n'accepterait de retourner dans la brousse, tout au plus prendront-ils un petit boulot à Bamako, histoire de nourrir la famille restée au village. Maisbeaucoup préféreront continuer leur vie à Paris; menus trafics. métiers peu qualifiés, de toute façon, ils trouveront ici de quoi gagner plus d'argent que chez eux. Les éboueurs de son quartier. Paul les accoste moins volontiers, il vérifie juste s'ils parlent ou non une langue qu'il reconnaît, le bambara par exemple. Quand il voit avec quelle application ils vident les poubelles, il pense aux ordures dont débordent les rues de leurs villes. Qu'ils se laissent ainsi exploiter sans trop réagir, cela ne l'indigne plus. Il se sent devenir aussi fataliste qu'eux. Le continent africain amplifie sa dérive, à quoi bon résister? Mes chers amis noirs, ne cessez pas de rire, profitez vite des petits plaisirs de l'existence, vous allez tous mourir avant cinquante ans! Rafraîchissez-vous la vie, comme vous le demandent les publicités Coca Cola qui fleurissent dans tout le Mali! L'antiquaire du quai Voltaire ne fut nullement étonné que son ami n'ait trouvé aucune statue d' Amma, les traditions africaines ont toujours fait fabuler, non? Puis il lui a présenté une sculpture ancienne qui arrivait directement de Mopti, un grand personnage aux deux bras levés, taillé d'une pièce dans un bois très dur: Paul n'en avait jamais aperçue de pareille en pays dogon! 127

Peut-être qu'elle s'est aussi heurtée à divers interdits familiaux, elle appartient à un clan qui refuse de s'allier avec des étrangers! Ou elle a épousé un homme qui la trompe, qui entretient un deuxième bureau, et à son tour, elle s'offre alors quelques infidélités passagères. A en juger comme elle l'observe, Paul devine qu'elle a bien compris son désarroi. Mais elle ne lui parle que des jus de bissap servis ici, les meilleurs de Bamako! Il voudrait la secouer, lui crier qu'eUe lui a beaucoup manqué, qu'elle ne doit pas le quitter comme ça! Mais à quoi bon la culpabiliser ainsi? Elle ne lui a rien promis. Une autre idée vient sourdement le remuer: ils ont fait l'amour sans user de préservatif, alors que le sida tue ici sans compter, d'imposantes pancartes le désignent partout comme l'ennemi public numéro un ! Et ils ont autant à craindre l'un que l'autre, ils pourraient passer chacun pour des habitués du coup de foudre... Aoua s'est levée. Quand ils se sont salués, Paul a senti cette fois qu'elle lui serrait les doigts aussi fort que lui. - Laissez-moi votre adresse, au cas où je me rendrais à Paris. J'y ai quelques contacts avec des boutiques d'art. Elle est sortie sans se retourner. Et lui s'est défendu de la suivre du regard. Dans l'avion, il s'est efforcé de ne plus penser à rien. Les vols de nuit facilitent la somnolence. Il ajuste commandé du champagne, puis s'est vite endormi.

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Arrivé à son hôtel, Paul ne pense plus qu'à une chose, téléphoner à Aoua. Elle ne répond pas. Bah! sûrement qu'elle quitte son travail avant la nuit. Ilia rappellera demain matin. Il s'endort tout excité, il s'imagine l'après-midi qu'ils pourraient passer ensemble, des câlins dans l'eau de la piscine, un déjeuner en amoureux aux abords du Niger, une balade main dans la main, puis la sieste au frais, et revivant alors leurs étreintes, le voilà qui bande comme jamais... Elle n'a pas semblé surprise de l'entendre. Ils ont peu discuté, juste quelques paroles de circonstance. Non, elle ne pourra pas le retrouver au Mandé. Qu'il la rejoigne plutôt au San Toro, ils partageront là une bonne assiette africaine! Bizarre qu'elle lui donne rendez-vous dans un endroit aussi couru, iI aurait préféré un restaurant un peu plus discret, un maquis, comme disent les gens d'ici. Mais ce ne serait pas la première fois qu'elle l'étonne, elle a sans doute ses raisons. Elle lui paraît plus désirable encore que lorsqu'il a fait sa connaissance à Mopti. "Elle n'a pas soigné sa présentation pour rien ", pense-t-il tout de suite. Elle voudrait savoir s'il a vraiment trouvé les Dogons tels qu'il se les figurait; elle l'avait prévenu contre certaines illusions, non? Il lui répond qu'en tout cas, il se souviendra toujours de Tombouctou. Elle demeure songeuse, sans doute gagnée elle aussi par les souvenirs; il cherche alors à lui saisir les doigts, elle le repousse avec douceur. - Moi non plus,je ne regrette pas notre aventure, mais mieux vaut la laisser sans lendemain, elle restera d'autant plus inoubliable. Nous ne sommes pas faits l'un pour l'autre... Paul aimerait lui poser des questions, lui demander si elle craint de vivre avec un Blanc à cause des cancans qu'elle risquerait de s'attirer, autant ici qu'en Europe: le vieux missié s'est payé une belle et jeune esclave, sûrement qu'elle le suce par tous les bouts! 125

Parmi les Maliens qu'il a rencontrés, beaucoup vivent et pensent au jour le jour. Pris par les nécessités de la vie, ils ne songent guère à ressasser leur passé ou à anticiper l'avenir. Comme celui de ses chauffeurs qui ne cessait de plaisanter sur tout, alors qu'il allait au-devant d'une période de chômage. Il se moquait un peu des femmes européennes, des amoureuses, c'est-à-dire qu'elles idéaliseraient un peu trop les sentiments que leur portent les hommes. Il continuait aussi de se montrer très attentif aux autres, discutant aimablement avec les petits vendeurs qui assiègent les voitures aux carrefours, se mêlant volontiers à ces parties de baby-foot en plein air dont raffolent tous les gamins du pays. De l'entrain, de la modestie, probablement une façon de conjurer les mauvais sorts! A côté de ces Africains si peu introvertis, Paul avait presque honte de ses rêves d'aventurier, de ses perplexités, de ses crises d'ennui ou de désabusement. Décidément, il aurait eu mieux à faire que de cultiver ses idées fixes, une statue à ramener, une femme à séduire, un pays à comprendre. Car il en a pourtant vécu quelques-uns, de ces moments où il s'est senti soulagé de toute préoccupation, emporté hors de lui par un tourbillon de vie, sans que rien ne compte plus, sinon l'intensité de l'instant présent: les grands marchés de certaines villes, les berges du Bani, un petit matin à Djenné, une soirée dans un village dogon... Pour un peu, il accepterait de retourner sur ses pas, de réemprunter cette route de Sikasso qui sinue entre de petites collines, qui longe des forêts et des champs de coton.

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Plus de trois cent cinquante kilomètres entre Sikasso et Bamako. Une route qui sinue entre de petites collines, qui longe des forêts et des champs de coton. Ici et là, de profonds nids-de-poule forcent le chauffeur à ralentir, à slalomer. Paul peut rêvasser à son aise. Les imprévus de la veille l'ont fait réfléchir. Peut-être que durant tout son séjour au Mali, il n'a pas cessé d'obéir à certains préjugés. En réalité, l'Afrique tend toujours à déjouer les prévisions, impossible de l'appréhender à partir de repères purement temporels. Sikasso ne ressemble en rien à la vieille citadelle qu'il avait imaginée, et nul ne saurait dire ce que la ville deviendra ces prochaines années. Lui penserait plutôt qu'elle va continuer de décliner. Mais qui sait? Et ses habitants qu'il ajugés plutôt tristes, les a-t-il bien vus? Plusieurs affichaient effectivement une mine renfrognée, mais pas tous! Le cuisinier du Kaaky Palace s'est empressé de lui préparer son repas, et il souriait de toutes ses dents alors qu'il aurait pu lui en vouloir: une soirée de travail pour un seul client! D'ailleurs, c'est certainement Paul lui-même qui doit paraître stressé aux yeux des Africai ns. Il n'apprécie guère les contretemps, il aime les voyages à la trajectoire régulière, les histoires au cours bien prévisible, avec un commencement et un dénouement aussi nets l'un que l'autre. Or ici, les détours importent beaucoup, comme dans certains récits des conteurs maliens, où les digressions prédominent sur le reste. Oui, malgré tout, il demeure très imprégné de culture occidentale, et cela jusque dans ses fantasmes les plus naïfs, encore si ordonnés, si linéaires. Peut-être une forme d'orgueil. Comme s'il entendait ne rien céder de son propre destin... Il aurait dû s'abandonner davantage, ou tout au moins s'arrêter de constamment chercher lejuste regard sur les gens, ni trop distant, ni trop proche. Se trouver le temps d'échapper au temps, quitte à se perdre.

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Des mosquées de part et d'autre de la route -deux dessins au stylo feutre, 2003, 17 x 23 cm. chacun.

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Au centre, une petite colline appelée le mamelon, elle abrite une sorte de pavillon assez délabré, son gardien squatte la salle du rez-de-chaussée, il ne parle pas un mot de français. Une natte posée à même le sol, divers ustensiles, des sachets d'herbes, des fétiches, il ressemble à un sorcier. En contrebas, un gigantesque marché qui grouille de monde à toute heure du jour, qui déborde de tous les fruits et légumes imaginables, des femmes s'y activent en tous sens, elles transportent tout sur la tête, ballots de tissus et bassines d'eau, sacs de riz, plateaux de carottes. Aucun touriste. Aucun marchand d'objets anciens. Paul étouffe, il aimerait respirer l'air de la campagne. Direction les chutes de Farako, des lits de rochers où serpente une rivière, l'eau y a creusé des cavités et de petites marches, mais en cette saison, elle lui semble plutôt à bout de souffle. La fraîcheur, il va la trouver plus loin, dans la vaste plantation de thé qui s'ouvre en retrait de la route. Une allée plantée de vastes manguiers, bordée d'un canal d'irrigation encore bien rempli. Quelques fillettes empilent du petit bois, un villageois passe en vélo, ses trois petits enfants serrés contre le guidon. Mais les lieux paraissent à l'abandon, cette usine ne tournerait plus qu'au ralenti. Comme l'hôtel Kaaky Palace, qui lui aussi périclite! Pas de client. Pas de bière au frigo. Le réceptionniste passe sa journée devant la télévision. La piscine? En rénovation. Les jardins? En friche. Depuis que ses voisins ivoiriens se font la guerre, Sikasso a perdu beaucoup de ses atouts, le commerce transfrontalier, le tourisme de passage. Elle risque l'asphyxie, la belle capitale du pays sénoufo !

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