Au temps banni d'Houphouët-Boigny

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A contre-pied des images de violence retransmises par les télévisions, l'auteur reconstruit les conditions de vie au temps du président Houphouët-Boigny dans un pays qui était devenu la référence africaine en matière d'émergence économique, d'équilibre intérieur dans la vie politique et de tolérance vis-à-vis des étrangers. Il s'efforce de comprendre les raisons actuelles et historiques qui peuvent expliquer la crise ivoiro-française et appelle à une réconciliation entre deux pays qui se sont si longtemps appréciés et respectés.
Publié le : mercredi 1 novembre 2006
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EAN13 : 9782296160125
Nombre de pages : 278
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AU TEMPS BANNI D'HOUPHOUËT -BOIGNY

www.librairiehamlattan.com diffusion.ham1attan@wanadoo.fr ham1attanl@wanadoo.fr @ L'Ham1attan, 2006 ISBN: 2-296-01804-1 EAN:9782296018044

Robert LOPEZ

AU TEMPS BANNI D'HOUPHOUËT -BOIGNY
Côte d'Ivoire, France, regards croisés

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris

FRANCE
L'HannattaP Hongrie Espace L'Harmattan Sc. Sociales, Kinshasa Pol. et KIN XI

KOnyvesbolt Kossuth L. u. 14-16

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L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

Adm. ; BP243, Université

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de Kinsbasa

- RDC

Graveurs de mémoire
Dernières parutions Alain COUTURIER, Le Gouverneur et son miroir, 2006. Maurice et Stéphane WOLF, Es Brennt. un combattant dans la tourmente, 2006. Jacques NOUGIER, Carnet d'afriques, 2006. Mathilde POIRSON (coord.), Sur le chemin du cœur, pour un pas de plus, 2006. Nicolle ROUX, Midinette militante chez Nina Ricci, 2006. André COHEN AKNIN, La lèvre du vent. 2006. Pauline BERGER, Les Vieilles, Album, 2006. Raymond Louis MORGE, Trois générations de salariés chez Michelin, 2006. Monique LE CAL VEZ, La petite fille sur le palier, 2006. Salih MARA, L'impasse de la République, récits d'enfrance (1956-1962), 2006. My Youssef ALAOUI, L 'homme qui plantait des chênes, 2006. Albert et Monique BOUCHE, Albert Bouche (1909-1999), un frontalier en liberté, 2006. Paul DURAND, Je suis né deuxfois, 2006. Fortunée DWEK, Nonno, Un Juifd'Egypte, 2006. Catherine VIGOR, Tarvildo Targani, mouleur à la main dans le Doubs, 2006. Carole MONTIER, Une femme du peuple au xXme siècle, 2006. Valère DECEUNINCK, Du poisson en Centrafrique, 2006. Claude CHAMINAS, Place de l'hôtel de ville. Nîmes 1965 1984, Tome 1 et 2,2006. Bernard JA V AUL T (Sous la direction de), L 'œil et la plume. Carnets du docteur Léon Lecer/, 2006. Françoise MESQUIDA, Chroniques d'unejeunefille dérangée, 2006. Sophie Thérèse MICHAEL!, Enfant cachée. Souvenirs de la France occupée. (1940 -1945),2006. Jean-Martin TCHAPTCHET, Quand les jeunes Africains créaient l 'histoire, 2006. Véra BOCCADORO, Pointes à la ligne... Une chorégraphe française au Bolchoi~ 2006.

En exergue De peur d'être trahi par ses souvenirs, "l'auto commis" à l'écriture s'est tourné vers des amis qui ont vécu, en même temps que lui, en Côte d'Ivoire, et qui ont bien voulu confirmer, par leur témoignage et leur soutien, son effort de mémoire. Qu'ils en soient remerciés: Daniel, Mannick, Alain, Maguy, André et les autres. Ma gratitude s'adresse surtout à Michel Baldino sans qui rien de ce qui suit n'aurait pu voir le jour. Il a été à l'origine de ma venue en Côte d'Ivoire et il m'y a accueilli comme un vieux complice avec qui je partage aujourd'hui 50 années d'amitié, hormis les moments pendant lesquels les troupes du général Bugeaud croisaient, comme on dit à Abidjan, les troupes du général Lamoricière sur des terrains de football. Il a nourri mes narrations de ses propres expériences. Je ne lui demande pas d'assumer toutes mes réflexions personnelles, bien que je sois certain qu'il en cautionnerait un certain nombre. A lui et à son épouse Jo, je renouvelle mon indéfectible affection. Ma reconnaissance s'adresse à tous ces Ivoiriens que j'ai connus et qui m'ont reçu avec amitié dans leur pays. Au plan professionnel, ils m'ont apporté leur confiance et en dehors des temps de travail, m'ont instruit de leur culture. J'ai apprécié de pouvoir partager avec eux des moments d'estime réciproque: en particulier feu Lassina Diarra et ce ministre qui se reconnaîtra si ces lignes tombent sous ses yeux.

PROLOGUE

LE POINT DE DEPART

Abidjan, année 2004, année 2005 ; aéroport de PortBouet, point d'entrée habituel en Côte d'Ivoire, point de départ sous escorte militaire de familles insultées, molestées, volées, d'enfants apeurés, de femmes violées. Toutes les chaînes de télévision, les journaux, les radios nous envoient à la face des spectacles ahurissants concernant la Côte d'Ivoire: des images brutales, des paroles de haine et d'agressivité ou de désespoir, des larmes et de l'indignation. Des établissements scolaires comme le lycée français et le lycée Mermoz qui accueillaient des élèves de toutes nationalités y compris des Ivoiriens en grand nombre, assaillis, dévastés, brûlés. Des entreprises privées détruites et des habitations pillées. Un exode dans l'urgence et l'improvisation. Et le silence assourdissant des plus hauts responsables. Comment un pays, jusqu'ici préservé des tempêtes politiques tropicales, une oasis de paix et d'équilibre dans une Afrique si souvent livrée aux dictateurs ou aux émeutiers spécialisés dans les coups d'Etat, a-t-il pu basculer en quelques années, sinon en quelques mois, dans les déchirements fratricides et dans les haines xénophobes? Quel est ce vent de folie qui a pu provoquer de tels déchaînements d'agressivité, entraîner de telles violences, effacer en quelques séquences tant d'années de coexistence pacifique, de synergies librement consenties pour faire vivre et développer ce pays? Comment un pouvoir démocratique, garant de l'unité du pays, a-t-il pu laisser s'installer cette espèce de chienlit qui

abandonne à des bandes, organisées ou non, la maîtrise de territoires ou le blocage de la ville d'Abidjan et la menace permanente des gens et des biens? Tout le tissu social filé depuis des années semble effiloché, les règles de comportement vis-à-vis des étrangers, respectées jusqu'alors, sont devenues caduques. De nouveaux chefs apparaissent porteurs d'une idéologie nouvelle qui balaie l'équilibre institutionnel et bloque les rouages d'une économie déjà essoufflée. Blancs et Noirs ne sont plus en phase mais face à face. Oubliée la cohabitation pacifique de plusieurs décennies, place à l'affrontement. Cette mutation brutale paraît déplacée, incompréhensible, et surtout profondément attristante. A l'incrédulité initiale de celui qui a connu une autre Côte d'Ivoire succède, peu à peu, l'émergence des souvenirs Ainsi naît l'envie de revivifier une époque, enfouie dans la mémoire mais toujours présente, pour chasser les mauvaises images de l'actualité, comme on efface, au réveil, les cauchemars de la nuit en les recouvrant de la lumière du soleil, du bleu du ciel et de la paix du matin. Tout revient peu à peu: le milieu professionnel avec l'intrication des Ivoiriens et des Européens, le cercle des amis se rencontrant le soir ou les fins de semaine dans une harmonieuse internationalité, les moments de fêtes, les ballades dans un pays de gens accueillants, les anecdotes vécues, les étonnements du profane découvrant une population immergée dans une culture si peu accessible à celui qui veut faire l'effort de la connaître et de la comprendre. Et surtout, l'envie de rappeler l'attitude positive d'autres Ivoiriens que ceux qui ont pu monopoliser les médias il y a quelques mois, car ils existent, chacun a pu les rencontrer au cours d'un séjour professionnel ou touristique: des gens de cœur et de raison, accueillants, 12

fidèles en amitié, prompts à rendre service, aptes à évoluer dans une Côte d'Ivoire modernisée. Quelques précisions concernant la démarche d'écriture Si le lecteur cherche un ouvrage documenté sur la géopolitique, l'économie ou l'histoire de la Côte d'Ivoire, il ne trouvera pas dans ce livre des données reposant sur des enquêtes scientifiques. Les seules références citées dans le texte ne ressortent pas d'une bibliographie consul table en fin d'ouvrage, elles ont été empruntées, très ponctuellement, à des journaux ou des revues locales. Voici le récit d'un simple témoin qui, au cours d'un séjour en Côte d'Ivoire, au hasard de ses rencontres, a beaucoup appris en écoutant des Ivoiriens raconter leur pays et a vu, entendu, vécu des scènes amusantes, des spectacles insolites, des rencontres surprenantes. Chemin faisant, le lecteur pourra retrouver ou découvrir un monde dans lequel des chimères règnent encore, un monde dans lequel, selon les Africains rencontrés et écoutés, les esprits parlent au réel en lui rappelant que ce sont eux qui pilotent le char de la vie et qui traitent avec la mort du sort des vivants. Les souvenirs rapportés ont été puisés dans la mémoire, sans aucune note de secours; ils peuvent avoir subi l'usure du temps et appellent à l'indulgence, si nécessaire. Au fil de la narration, il a été tentant de s'accorder quelques facilités d'expression qui se voulaient humoristiques, mais nul n'ignore que l'humour, c'est comme l'amour, il ne prend tout son sens que s'il est partagé. Sinon, il peut blesser. Alors, il faut souhaiter être accompagné, par une lecture complice, dans le parcours solitaire de l'écriture. Les réflexions personnelles qui figurent dans cet ouvrage ne s'inscrivent pas d'une diatribe post ou néo-coloniale, elles sont dépourvues de toute intention de procès. Elles 13

délivrent un point de vue sur la vie en Côte d'Ivoire à une certaine époque, sans se priver de rappeler quelques aspects de la réalité française, les références y étant fréquentes. Raconter sans moquer, se livrer à l'analyse sans tomber dans le jugement partisan, aborder la politique sans céder à la polémique, énoncer des idées sans les croire des vérités, telles sont les intentions premières. Certains épisodes qui jalonnent ce parcours en Afrique peuvent être présentés comme des histoires amusantes, mais ils doivent être reçus, dépouillés de toute intention de raillerie. Raconter quelques moments vécus en Côte d'Ivoire et mettant en scène des Africains sera toujours fait sans esprit de moquerie pusillanime ni sans oublier, de la part de l'auteur, une autodérision nationale indispensable. Dans le jeu du vécu et du ressenti, le parti pris de l'interprétation par le narrateur ne peut être contesté, par contre les événements décrits sont authentiques bien qu'ils puissent paraître, parfois, surréalistes. En s'efforçant de ne pas donner à l'exposé un caractère autobiographique dérisoire, il faudra dévoiler, sans les cacher, quelques repères de vie personnelle ou professionnelle qui sont nécessaires à l'authenticité du récit. Accepter de s'impliquer, malgré les dangers de mauvais procès, est un risque qu'il convient d'assumer avec une grande tranquillité d'esprit. Enfin, il est probable, sinon certain, que d'autres étrangers, passants ou résidents, auront connu une autre Côte d'Ivoire; ils auront fréquenté d'autres régions, d'autres milieux professionnels, d'autres Ivoiriens. Ds auront connu d'autres réalités culturelles et auront été sensibles à d'autres aspects de la vie ivoirienne que ceux décrits plus loin car il serait absurde de prétendre à l'exhaustivité dans ce domaine. 14

Ce qui suit fait partie d'un album personnel, photographié ou filmé mentalement pendant une douzaine d'années en Côte d'Ivoire. n s'ouvre pour ceux qui ont connu cette époque et qui l'enrichiront de leurs souvenirs personnels et pour ceux qui n'ont pas eu la chance de la connaître. A chacun sa réalité, à chacun son rêve. Quelques indications pour situer le récit La Côte d'Ivoire racontée ici est celle de la fin du XXe siècle et plus particulièrement de la période 1979/1991 que nous appellerons dorénavant les années 80. Les faits, les gest~s, les mots rapportés ne s'inscrivent pas dans une chronique déroulée de ces années, mais s'articulent autour de quelques moments parmi d'autres et de quelques thèmes illustrés par des anecdotes vécues au cours de plusieurs années de séjour. Quelques lignes à partir d'expériences racontées par d'autres complèteront le vécu personnel. C'est l'aspect badin de l'ouvrage. Les données culturelles exposées, celles relatives à la place de la superstition dans la société, au rapport à l'argent, au sexe, à la mort, ont été cueillies au fil des jours, avec curiosité et gourmandise quelquefois, tant leur caractère exceptionnel, pour un Occidental, paraissait évident. Elles permettront d'engager le débat sur des questions fondamentales relatives au fonctionnement de la société ivoirienne, en particulier la dialectique accès à la modernité et superstitions traditionnelles. Sans vouloir rester au niveau des historiettes, ni prétendre faire œuvre d'ethno-sociologue, décrypteur d'une réalité révélée. D'autres caractéristiques de la culture ivoirienne auxquelles il est fait référence, au fil des chapitres, celles relatives aux us et coutumes de la population, m'ont été racontées par des hommes et des femmes qui les ont 15

décrites et expliquées, sans que le respect qui leur est dû permette de douter de leurs assertions. fis étaient heureux de montrer leurs différences, d'expliquer à un étranger le sens de leurs traditions et de leurs particularités en le guidant sur les chemins de la découverte d'une Afrique profonde, originale et quelquefois surprenante qui vaut mieux que des jugements hâtifs et définitifs. Enfin, au delà de la découverte d'aspects culturels originaux, il ne pourra être fait l'économie d'un questionnement sur les rapports, passés et présents, entre la Côte d'Ivoire et la France. fi faudra bien aborder, hélas, sous la contrainte de l'actualité, la crise politique ivoirienne vue par un étranger dont tant de compatriotes ont cru en la Côte d'Ivoire avant d'en être chassés et traiter, au delà des anecdotes, du thème des déchirements actuels entre Ivoiriens et Français, quel qu'en soit le prix à payer compte tenu des différences d'appréciation des uns et des autres. Essayer de comprendre, sans disposer de tous les éléments d'appréciation, comment ce pays au bord de la réussite, cité en exemple pour la qualité de son équilibre interne, a pu imploser et basculer dans l'intolérance est une démarche choisie plus pour une intelligence personnelle de la crise actuelle que pour une explicitation pour autrui.

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CHAPITRE I LE CALME AVANT LA TEMPÊTE

PRÉSENTATION

DU DECOR

Tous ceux qui ont connu l'Afrique et qui, pour des raisons diverses, ont dû s'en éloigner, conservent en eux un socle commun de souvenirs qu'ils aiment à partager. Ils se reconnaissent comme "Africains" car ils se sont imprégnés de la terre, du soleil, du mode de vie "à l'africaine" pendant des mois, des années, des décennies le plus souvent, tellement ce continent possède un pouvoir d'attachement étonnant. Ceux qui partaient pour quelques jours ou quelques mois, s'y trouvaient encore des années et des années plus tard, incapables de rompre ce lien fusionnel. Arrivé européen, le voyageur en repartait africain ou, pour le moins, eurafricain. Et la Côte d'Ivoire, en particulier, par ses paysages, par sa population, par ses caractéristiques culturelles, par ses capacités d'accueil possédait tous les éléments pour captiver le voyageur et le résident. L'Afrique, un terrain de jeux et une terre d'enjeux Pour ceux qui ont séjourné en Afrique, à travers un voyage touristique, un de ses charmes c'est qu'elle peut encore être un terrain de jeux, alors qu'elle est, depuis longtemps, une terre d'enjeux. La dimension ludique ressort de ce que cette terre peut offrir de dépaysement à un Occidental, par un retour dans un monde dans lequel la nature primitive reçoit le visiteur en le transposant dans un passé toujours vivant et non, comme en Europe, dans un patrimoine culturel figé. On 19

peut encore y jouer au routard ou à l'aventurier, si le temps est passé de faire l'explorateur. La population, la faune, la flore, les us et les coutumes, les couleurs, les senteurs restent en grand décalage avec un monde occidental enfermé dans des paysages ruraux et urbains dans lesquels l'aventure est aseptisée, dans lesquels il n'y a plus de place pour l'imprévisible. Pour celui qui confie, habituellement, à la "Météo" nationale le soin de le guider dans ses déplacements et qui compte sur le maillage du territoire en infrastructures d'aide, pour être, en cas de besoin, dépanné en tout et à tout moment, parcourir les pistes de l' Mrique peut encore réserver des mésaventures jubilatoires. Les enjeux sont ceux de l'émergence d'un monde s'ouvrant à la modernité, ceux de la conquête des pouvoirs politiques et économiques qui tardent à se stabiliser, ceux de la survie d'un continent qui, en dépit de ses potentialités, vit sous la menace de l'insuffisance alimentaire et de l'extension de pandémies auxquelles il ne peut faire face, ceux du positionnement stratégique de l'Afrique dans le monde des prochaines décennies, ceux de son émergence au plan économique. Cette dialectique permanente, jeux/enjeux, amène le visiteur, s'il en prend conscience, à resituer constamment ses incursions dans l'éphémère sur la toile de fond des problèmes fondamentaux, à passer de l'étonnement naïf à l'interrogation plus exigeante sur le sens de ce qu'il découvre. A la découverte de la Côte d'Ivoire fi nous faut maintenant décrire plus précisément le décor dans lequel vont s'inscrire les anecdotes racontées plus loin et le climat humain dans lequel baignaient ceux qui vivaient en Côte d'Ivoire au temps du président Houphouët-Boigny. 20

Ceux qui ont connu ce pays retrouveront des lieux et des images évocateurs d'un passé dans lequel se trouvent ancrés leurs propres souvenirs. Les autres, qui n'ont pas eu cette opportunité, pourront avancer dans la découverte de ce pays. La description du cadre géographique se voudrait autre chose qu'un déroulé de cartes postales ou un prospectus d'agence de tourisme. Le rappel des conditions de vie souhaite concourir à l'appropriation par le lecteur de l'atmosphère dans laquelle évoluaient Ivoiriens et Européens à une époque de paix, de coexistence pacifique et de prospérité partagée. L'itinéraire suivi comportera quelques haltes permettant de saisir sur le vif des scènes de vie ivoiriennes. Evidemment, le regard porté sur ce pays reste celui d'un étranger, mais qui, durant quelques années, s'est progressivement investi dans les réalisations, les problèmes et les espoirs des Ivoiriens, en les soutenant, en s'impliquant, en cherchant, au-delà d'un fugitif séjour de travail et touristique, à connaître et à comprendre. Je suis sûr de ne pas tout connaître, je suis sûr de n'avoir pas tout compris. Mes erreurs seront celles de la bonne foi dépourvue de toute autre thématique que celle de l'affirmation de l'amitié. Bonne arrivée, patron Que pouvait découvrir, peu à peu, celui qui débarquait, pour la première fois, à Abidjan dans ces années-là? Le premier contact avec la Côte d'Ivoire se fait à partir de l'aéroport d'Abidjan, accès quasi exclusif au pays par voie aérienne. Ouvrez vos yeux, vos oreilles, vos narines: il faut d'abord s'extraire de la cohue habituelle des aérogares dans 21

lesquelles il convient de récupérer d'abord ses bagages, de ne pas se les laisser enlever par un porteur anonyme et de trouver le rouge taxi, plus ou moins bringuebalant, qui vous mènera à bon port. Sans le vouloir, sans le savoir, vous êtes affublé du titre de "patron", plus couleur locale que "monsieur". Beaucoup de chahut, d'agitation désordonnée, de sollicitations diverses mais sans aucune agressivité, dans un climat sympathique qui donne envie d'en connaître plus de ce pays. De grandes avenues mènent au "Plateau", centre politique et économique du pays, au bord d'une lagune dans laquelle se reflètent de grands immeubles modernes, aux façades de verre. Des quartiers populaires alternent avec des quartiers résidentiels où se nichent des villas protégées par des murs imposants ou des haies fleuries. Mais, déjà on perçoit une vie intense aux abords de marchés colorés et encombrés, aux effluves de sueur et d'épices, où il faut se frayer un passage dans la chaleur et la moiteur d'un climat tropical pour négocier le moindre objet en un va-et-vient répété, avant l'accord final sur la transaction. Acheter, un jeu, un rite Arrêtons nous un instant sur l'incontournable jeu du marchandage que le "toubab", ce Blanc qui n'est pas toujours médecin, finit par découvrir tôt ou tard. Au marché, face à un étal, au coin d'une rue, sur un bout de trottoir, le prix d'un produit se définit dans le rapprochement subtil de la demande et de l'offre et d'une redemande et d'une nouvelle offre. Ce va-et-vient est conventionnel, accepté, recommandé. fi y a là souvent un jeu, quelquefois un art, toujours un métier. Négocier un objet en discutant le prix, est nécessaire au sérieux de 22

l'échange. Diviser le prix par quatre avant d'opérer la lente remontée vers l'offre du vendeur fait partie des civilités reconnues. Mais savoir s'arrêter à un prix qui permet au vendeur de tirer un honnête bénéfice de sa transaction pour qu'il vive de son commerce s'inscrit dans des relations sociales respectueuses du statut de chacun. C'est une première forme de commerce éthique. Acheter au feu rouge Sauf lorsqu'il s'agit d'achats à la volée, aux feux rouges de la circulation en ville, en Abidjan en particulier. La stratégie est alors totalement différente. Quand un feu passe au rouge, à certains carrefours, une nuée de vendeurs à la sauvette entoure les véhicules arrêtés en brandissant les objets qu'ils offrent à la vente. Tout doit se faire avant le prochain feu vert. Deux conditions sont nécessaires à la transaction: - avoir l'appoint disponible immédiatement - décider en deux, trois ou cinq secondes si l'achat se fait. Ainsi vous pouvez emporter, à un prix dérisoire, un joli drap soigneusement emballé dans un plastique transparent et découvrir, au déballage à la maison, que vous avez acheté... un mouchoir, le reste n'étant que remplissage. Mais quelquefois, les bonnes affaires ne sont pas à exclure, vu l'origine douteuse des marchandises. Et puisque nous sommes dans le commerce, racontons cet exemple de négociation qu'une amie crut mener à bien et qui se solda, en définitive, par une magnifique arnaque. Intéressée par l'achat de bracelets en ivoire, à une époque où ce commerce n'était pas interdit (mais l'a-t-il été vraiment un jour ?), elle entreprend un marchandage pour deux bracelets qu'un "Bana bana" ce vendeur à la sauvette 23

lui montre, à l'intérieur d'un papier journal servant à les empaqueter. La négociation dure, le prix bouge, mais insuffisamment au gré de mon amie qui commence à s'éloigner. Le marchand la rattrape et lâche le morceau en s'alignant sur le prix offert. L'acheteuse ravie, part avec les bracelets dans le papier journal, pour découvrir, mais un peu tard, qu'elle avait gagné l'enchère pour devenir acquéreur de deux bracelets ... en plastique, habilement substitués, au dernier moment, à ceux en ivoire. n y a là, sans doute, une belle illustration de la vente à la sauvette. Je ne suis même pas sûr que les protecteurs de la faune se réjouiront de cette fin à laquelle ils pourront toujours trouver une morale. Sur les bords du golfe de Guinée Poursuivons notre immersion dans le pays. En bord de mer se trouvent des lieux d'appel et d'ancrage pour les fins de semaine des résidents: - Assinie, longue bande de terre arborée de cocotiers entre océan et lagune, ce qui multiplie les possibilités de loisirs, avec les réserves de «tours opérateurs» pour touristes à temps limité dont l'une accueillit le tournage du film "Les bronzés"; mais aussi, pour les particuliers, des cases magnifiques avec étage, résidences secondaires plus pratiques que luxueuses ou des concessions avec de multiples paillotes autorisant les regroupements de larges smalas. Le Deauville d'Abidjan en quelque sorte mais un lieu où l'exotisme l'emporte sur le confort. Avec possibilité d'y passer des nuits bercées par le ressac de l'océan et d'y vivre des petits matins illuminés par les rayons du soleil levant, se frayant un passage à travers les palmes des cocotiers.

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- Plus proche d'Abidjan, Grand Bassam, au charme désuet d'une ancienne capitale abandonnée mais si vivante par les évocations qu'elle suscite à travers les vieilles demeures bourgeoises en voie de restauration et les entrepôts rappelant son rôle commercial. Lieu de création pour quelques artistes et de multiples artisans, il y traîne encore, derrière les façades délabrées, comme un parfum de XlXe siècle. - Bingerville, autre capitale délaissée de l'autre côté de la lagune, perchée sur son promontoire avec son palais démodé et ayant perdu, un peu plus que Montpellier, son jardin botanique, reconquis par la brousse. - Des lacis lagunaires, partageant la capitale en deux parties, sont parcourus tout au long de l'année par les fines pirogues de pêcheurs équilibristes, balançant leur épervier en un mouvement cent fois renouvelé; on peut imaginer le plaisir quotidien de quelqu'un qui, de son bureau en bord de lagune, peut suivre leurs mouvements et ceux des bateaux de plaisance menant à des criques ou îlets parsemés de cases barbecue pour les loisirs de fin de semaine. Du travail aux loisirs en quelques mètres. Ou pour ceux qui vivaient en villas au bord de l'eau, la possibilité d'embarquer, en bout de jardin, sur un bateau pour les promenades dominicales. Plus éloignés d'Abidjan, d'autres bords de mer qui, une fois connus, vous attirent régulièrement pour quelques jours de vie simple en milieu naturel. A l'ouest, Grand Lahou et plus loin, Sassandra, petit port de pêcheurs et San Pédro vieux comptoir portugais au port en eaux profondes qui en fait un poumon de la Côte d'Ivoire car lieu de sortie des richesses du pays; avec les plages voisines de Grand Berebi et Boubélé, lieux de magnifiques souvenirs personnels décrits plus loin.
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Et tout au long de la côte, le spectacle des périlleuses sorties coordonnées avec les lames venant du large, de grosses pirogues qui doivent encore, après leur pêche, assurer leur retour jusqu'à la plage. Et les tireurs de sennes, engagés dans un effort collectif en attendant de ramener leur récolte marine et de faire sécher leur poisson, à même le sol, au bord des routes, dans la poussière du lieu, ce qui surprend celui qui voit, pour la première fois, ce mode de séchage et donc de conservation des aliments. Les Européens qui découvrent ces spectacles tombent dans un jeu interactif dans lequel ils peuvent s'intégrer autrement qu'assis devant un écran de télévision. Leur présence est acceptée et même, quelquefois, appréciée puisque acheteurs potentiels des produits de la pêche. A l'intérieur du pays A la sortie des villes, des plantations alignées de bananiers, d'ananas, de cacaoyers enguirlandés de cabosses, d'hévéas pleureurs d'un lait si recherché, et de caféiers producteurs de cerises à dégager et à faire sécher sur des caillebotis avant leur envoi à l'usine. Pour celui qui pénètre dans le pays, impression générale d'un pays agricole, organisé, aux ressources et activités variées et qui se développe dans la sérénité. En s'enfonçant dans la Côte d'Ivoire profonde, l'étape de Yamoussoukro, ville d'exception qui méritera un chapitre pour ce qu'elle représente et Bouaké, carrefour central, ville de brousse par excellence, à partir de laquelle on peut rayonner vers le parc National de la Comoé à l'est, encore un terrain d'anecdotes, ou par la vallée du Bandama accéder au nord du pays, un peu décroché de l'influence d'Abidjan, où l'apport du Sahel musulman est sensible jusque dans un artisanat spécifique. Passer d'un sud plutôt 26

chrétien à un nord plutôt musulman ne pose aucun problème au voyageur. Même dispersée, la Côte d'Ivoire semble unie et pacifique. Voir un Blanc perdu dans un enchevêtrement d'étals, au milieu d'une foule bavarde et colorée par ses habits et ses expressions, amuse d'autant plus les marchands qu'ils lui portent peu d'intérêt. Au total, un pays varié mariant le vert végétal, le bleu du ciel et de l'eau et le rouge poussiéreux des artères qui le parcourent, réunissant des micro populations spécifiques par leurs langues et leurs coutumes. Aucune tension perceptible dans villes ou en brousse pour celui qui en a connue ailleurs et sait sentir une animosité latente; une vie paisible et active. Une mosaïque contrastée Le passage sans transition entre Abidjan et le monde rural est toujours surprenant pour celui qui découvre la juxtaposition d'un monde moderne citadin avec ses immeubles climatisés aux façades style "Manhattan", ses larges avenues, son éclairage nocturne et, tout près de là, la brousse avec son embrouillement d'arbres, de plantes envahissantes, ses pistes en latérite et ses cases traditionnelles en bois et torchis, ses bidonvilles aussi. Comme ceux situés à la périphérie de cette grande ville moderne, ou cette immense verrue située aux portes de San Pédro si joliment nommée "Bardot", alors que "Quasimodo" aurait mieux convenu. Rien à envier à un "squat" parisien! Du XXe siècle au Moyen-Âge en quelques centaines de mètres. Les villes réparties dans tout le pays demandent, pour y arriver, de longues heures de pistes au cours desquelles la poussière s'insinue partout... ou bien le voyage en avion avec son lot de surprises. Que les aéroports soient modernes 27

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