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Autobiographies et récits de vie en Afrique

176 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 septembre 1991
Lecture(s) : 311
EAN13 : 9782296249585
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ITIN E RAI RES
et

CONTACTS

DE CULTURES
volume 13

1 semestre

ft

1991

AUTOBIOGRAPHIES ET RECITS DE VIE

EN AFRIQUE

Association Centre

A. P.E. L. A. pour l'étude des littératures PARIS-NORD francophones

africaines et comparées

UNIVERSITE d'études littéraires

L' HARMATTAN

@L'Hannattan, 1991 ISSN : 1157-0342 ISBN: 2-7384-1124-X

COMITE DE REDACTION
Jacqueline ARNAUD (décédée), Charles BONN, Claude FILTEAU, Jeanne-Lydie GORE, Michel GUERRERO, Jean-Louis JOUBERT, Fernando LAMBERT, Maximilien LAROCHE, Bernard LECHERBONNIER, Bernard MAGNIER, Bernard MOURALIS

SECRETARIAT

DE REDACTION

Centre d'études Httéraires francophones et comparées Université Paris-Nord, Avenue J.-B. Clément 93430 VILLETANEUSE DIRECTEURS DE LA PUBLICATION Charles BONN et Jean-Louis JOUBERT DIFFUSION, VENTE, ABONNEMENTS Editions L'Harmattan, 7, rue de fécole polYtechnique, 75005 PARIS COORDINATION DE CE NUMERO:

Bernard MOVRALIS

2

Bernard
Université Secrétaire

MOURALIS
de Lille. Général de l'APELA.

A VANT..

PROPOS

L'autobiographie

apparait

très tôt dan~l'histoire

des

littératures

africaines, notamment à travers les récits d'esclaves suscités par le mouvement abolitionniste et les récits de vie recueillis par des anthropologues, comme, par exemple, Westermann. Sans doute, s'agit-il là de textes dont l'initiative n'appartient pas totalement à ceux qui tes écrivirent et dont on peut se demander s'Us en sont véritablement les auteurs. Mais l'évolution ultérieure de la production littéraire montre à l'évidence l'intérêt que les écrivains africains n'ont cessé de porter au Qenre autobiographique.Ce terme général englobe cependant des categories multiples d'ouvrages et un rapport à J'écriture très variable d'un auteur à l'autre. Aussi n'était-il pas inutile de proposer une analyse de ce genre quelque peu protéiforme qui oscille au moins toujours entre la sincérité, le témoignage et la fiction. C'est à cet objectif que répondent les textes réunis dans le présent volume et qui reprennent, avec un certain nombre de modifications, les interventions présentées à la journée d'études organisée par l'APELA et l'Université de Paris-XIII en septembre 1990. Le lecteur trouvera ici un premier bilan, provisoire certes, mais qui a le mérite de repérer un ensemble de problèmes essentiels concernant l'autobiographie et les récits de vie dans les littératures africaines: définition et typologie du genre; articulation entre anthropologie et autobiographie;expénence carcérale et écriture à la première personne; autobiographie et fiction; autobiographie et autographie. Ces contributions apportent d'abord une information précise et diversifiée,qui prend en compte notamment les différentes langues (africaines et européennes) dans lesquelles s'expriment les littératures africaines et cette mise en perspective fait apparaitre des convergences mais aussi des accentuations propres à teUe ou telle aire considérée, ainsi que le rôle qu'ont pu jouer, ici ou là, certains modèles littéraires. Mais, au-delà de leurs contenus explicites, ces études ouvrent la voie, de façon indirecte ou, si l'on préfère, en creux, à une réflexion qui me semble être au coeur de la problématique de l'écriture en Afrique. On a souvent insisté sur

3

Autobiographies

et récits de vie en Afrique

l'importance de la conscience collective dans les sociétés africaines et l'on a été ainsi tenté de voir dans l'écriture autobiographique une démarche étrangère, dans son principe, à ces sociétés. Or, ce qui doit nous faire réfléchir, nous critiques et chercheurs, c'est justement la place qU'occupe legenreautobiographique dans l'ensemble de la production littéraire africaine et l'attraction qu'il exerce sur les écrivains. Si bien qu'on est en droit de se demander si l'autobiographie n'est pas en définitive le prolongement et l'actualisation de certains traits présents dans les sociétés traditionnelles doht on sait au moins depuis G. Balandier qu'elles sont
génératrices de conflits et de frustrations pour les individus qui les constituent. Certains tentent de les surmonter en s'identifiant aux valeurs de la collectivité tandis que d'autres, au contraire, parce qu'elles retentissent douloureusement dans leur conscience, vont se percevoir d'emblée comme des individus à l'écart.

4

l'AUTOBIOGRAPHIE:
DEFINITION ET TYPOLOGIE

Mineke
Université

SCHIPPER
de LEIDEN

LE JE AFRICAIN:
POUR DES ECRITS UNE TYPOLOGIE PERSONNE A LA PREMIERE ET NON-FICTION)

(FICTION

Tous les jours toutes sortes d' histoires nous sont présentées, histoires orales, histoires écrites, bandes dessinées, caricatures, blagues, articles de journal, lettres, contes, autobiographies. Quelques-uns de ces genres se lient à une forme narrative particulière. Normalement le journal parlé à la radio ou à la télévision est présenté comme "neutre", à la troisième personne, tandis que lettres et journal intime sont des genres qui se servent de la première personne. Un récit àla première personne ne coincide pas nécessairement avec la forme autobiographique. Des auteurs préfèrent parfois "neutraliser" leur information personnelle autobiographique moyennaht une présentation à la troisième personne ou même en la présentant comme un texte de fiction. Néanmoins, de véritables autobiographies présentées en tant que telles sont en général écrites à la première personne: leur sujet et objet sont les auteurs qui se racontent et se révèlent aux autres ou bien qui veulent mettre de l'ordre dans leur propre passé ou finalement veulent s'explorer eux-mêmes. Il y a aussi d'autres raisons qui donnent lieu àl' écriture autobiographique. (voir Spengemann 1980 et May 1979) . Ces jours-ci un nombre croissant d'études sur l'autobiographie est publié en Europe; celles-ci semblent toutes d'accord sur l'origine du genre autobiograhique, puisqu'elles confirment l'une après l'autre que l'autobiographie est un "genre purement européen", une "création de culture occidentale." (Neumann 1970:109). L'auteur anglais Stuart Bates le formule de manière moins sophistiquée: "L'autobiographie se manifeste principalement en Europe occidentale et dans sa sphère d'influence comme le syphilis" (cité par May 1979 :16). Ou bien, pour citer Gusdorf (1956 :105), s' il arrive à des non-Européens d'écrire l' histoire qe leur vie, c'est qu'ils ont été "annexés à une mentaÎité qui n' était pas la leur." Bien sûr, ce ne serait pas facile de déterminer "la mentalité européenne." Néanmoins, on pourrait essayer de répondre à la question de savoir si le récit à la première personne en général et l'autobiographie en particulier sont représentés dans les littératures d'autres cultures. Jusqu'ici les recherches sont encore relativement rares dans ce domaine de la littérature comparée. Pour ce qui est de l'Orient, Milena Dolezelovâ (1980 :15) a souligné quel' influence de l'Occident ne peut être ignorée: le premier récit autobiographiquejaponais date de 1890 et en Chine également ces nouvelles formes ne sont utilisés qu'au tournant du siècle.

7

Autobiographies

et récits de vie en Afrique

Je me propose d'étudier le récit à la première personne, ses formes, ses genres principaux et ses différents procédés et techniques, comme ils sont utilisés dans la littérature africaine. Tous ces genres nf appartiennent pas è la fiction ; l'autobiographie, par exemple, n'est pas ou du moins n'est pas censée être du domaine de la fiction. Pour ce qui est dei' oralité, au fond toute la littérature orale est présentée èla première personne, puisque, inévitablement, le narrateur présente son histoire au public qui est là devant luLCependant, il est important de distinguer entre /' auteur reel qui présente le texte oral ou écrit, et le narrateur qui appartient au texte comme un élément de la structure narrative. A l'autre bout de la ligne communicative il yale narrataireet le lecteur réel. Le narrataireest l'agent qui est, sinon explicitement du moins implicitement, visé par Je narrateur. Un tel narrataire est touJours implicite, même lorsque le narrateur devient son propre narrataire (cf. Rimmon-Kenan 1983 : 8-9). Le journal intime en est un exemple. En voici le schéma:
TEXTE
auteur réel
~~>

narrateur -~> narrataire -->

lecteur réel

Fig. 1. On peut même aller plus loin en disant que l'auteur réel est toujours un .. agent" à la première personne, soit qu'il annonce oralement "Je vais vous raconter..." soit que, sous forme écrite, en transmettant son texte en livre, comme un geste, "Ici je vous présente mon histoire..." Dans les deux cas le texte (le "messagett) peut être présenté à la première ou à la troisième personne ou, bien que ce soit beaucoup moins commun, à la deuxième personne. Je propose qu'en étudiant les textes littéraires ici nous laissions de côté cet aspect oral ou écrit du "Je vais vous présenter mon histoire". Beaucoup plus de recherches comparatives s'imposent en ce qui concerne la présentation orale ou écrite de textes. Néanmoins Rimmon-Kenan (1983 :89) a raison lorsqu' elle observe que "the empirical process of communication between author and reader is less respéciales qui soulignent le commencement réel du récit: "Voici mon his; "11 était une fois" ; "Comment cela s'est-il passé?tt etc. Il en est de même la fin: "C'était là le conte du lièvre et du léopard" ou bien "Mon histoire est mais moi pas." (Colin 1957 : 84 ; Finnegan 1970 : 380-81 ). La présentation à la première personne par l'auteur manque le plus souvent dans le texte écrit parce que le commencement et la fin des textes imprimés sont évidents sans plus. Ainsi le texte écrit commence, hiérarchiquement parlant, au niveau suivant, le niveau textuel narratif. L'annonce explicite de la part dei' auteur ("voici mon histoire") a l'air superflue et est donc omise, mais formellement le "Je" dei' auteur est là derrière tout texte. Il faut bien sûr distinguerentre ce "je" et l'introduction de "l'auteur" comme procédé littéraire à l'intérieur du texte, comme le fait, par exemple, le Nigérian Fagunwa (1982 : 89) lorsque' il présente son récit dans The Forest of a Thousand Daemons: il commence son premier chapitre avec en-tête: "L'Auteur rencontre AkaraOgun." Celui-ci est présenté comme le narrateur-héros qui dicte le récit à ''l'auteur'' : "When he had spoken thus I hurried to fetch my writing things, brought them over to my table, settled myself in comfort, and let the stranger know that I was now prepared for his tale. And he began in the words that follow ta tell me the story of his life" (pp. 8-9). Dans ce texte, l'auteur réel ne doit pas être confondu avec le narrateur, bien qu'ils puissent être synonymes et coincisions toire" pour finie,

levant to the poetics of narrative fiction than its counterpartin the text. fi Les "frontières" du texte oral sont souvent marquées par des formules ou expres-

8

Définition

et typologie

der avec le personnage principal comme c'est le cas dans les écrits autobiographiques.Dans les termes de Gérard Genette (1972) on pourrait qualifier le narrateur qui est supérieur à (au dessus de) l' histoire qu'il raconte, de narrateur "extradiégétique" (diégésis signifie l' histoire) s' il appartient seulement au niveau narratif sans participer à l' histoire comme personnage. Il sera appelé narrateur "intradiégétique" s' il prend aussi activement part à If histoire présentée en tant

Daemons: le narrateur-personnage. raconte comment il commence à noter les aventures d' Akara-Ogun. Ces aventures lui sont narrées par Akara-Ogun qui lui-même est le héros au niveau suivant Ainsi nous trouvons une présentation, par un narrateur-personnage, de toute une série de récits enchâssés dans lesquels le second narrateur est le personnage principal.. A la fin de chaque chapitre, le narrateur du premier niveau "reprend" le cadre du premier niveau narratif : TEXTE

que personnage.

Ceci

est le cas dans

The Forest

of a Thousand

Premier niveau narratif "l'Auteur" raconte sa rencontre avec Akara-Ogun qu introduit Il

Deuxième niveau narratif Aventures d' Akara-Ogun (= héros)

Premier Niveau naffatif "l'Auteur" redevient narrateur retour au premier niveau "enchâssant" .
Daemons

le narrateur-personnage dans

Rg.2. :
The Forest of a Thousand

de D.O. Fag\Jt1wa.

Il y a différents types de narrateurs. le narrateur est un procédé, une construction qui sert les besoins spécifiques de la narration dans un texte particulier. Le récit à la première personne peut être présenté sous forme de lettre, roman épistolaire, journal intime réel ou fictif, autobiographie, et beaucoup de formes mixtes. Le narrateur est un agent du texte, qui peut être identique à l'auteur réel (comme dans l'autobiographie par exemple) ou fictif. la hiérarchie des niveaux narratifs peut être utilisée par l'auteur de plusieurs façons. Dans le cas du livre de Fagunwa,l' emploi du premier narrateur ne sert que de cadre narratif au personnage qui va raconter une autre histoire ( = la principale) composée df une série d'aventures. Celle-ci est une histoire enchâssée dans la narration du premier niveau et subordonnée à elle. la fonction de l' histoire enchâssée est alors une fonction d'action. L' histoire enchâssée peut aussi avoir d'autres fonctions, par exemple une fonction explicative comme dans Things Fall Apart de Chinua Achebe (1959:72) où il est répondu à une question du premier niveau par la narration d'une histoire de niveau "plus bas" (hypodiégétique), enchâssée dans l' histoire première: Okonkwo souffre des moustiques qui gémissent autour de ses oreilles, et tout d'un coup il se rappelle le conte de sa mère sur Moustique qui s'attaque à Oreille. tique: les relations entre le niveau hypodiégétique et le niveau diégétique s'établissent par analogie, cf est-à-dire similarité et contraste (cf. Rimmom-Kenan 1983 :918). Il y a un bon exemple dei' histoire enchâssée dans Une si
La troisième fonction que l' histoire enchâssée peut avoir est

théma-

longue lettre de Manama

Bâ.Dans

l' histoire

principale

de ce roman

épistolaire,

une autre histoire est enchâssée, également sous forme de lettre. A côté de cette analogie formelle (et de beaucoup d'éléments thématiques analogiques), il y a aussi un point de contraste vis-à-vis du thème principal: l'amie, Aïssatou, 9

Autobiographies

et récits de vie en Afrique,

à qui l' héroYne adresse sa longue lettre, avait divorcé lorsque son mari avait pris une deuxième épouse, tandis que le personnage principal, Ramatoulaye, a fini par accepter le second mariage et le comportement subséquent du mari. La narratrice-heroYne cite intégralement la lettre dans laquelle son amie annonce à son mari qu'elle veut le quitter. Lf analogie thématique donne une dimension de plus à If histoire principale, celle de Ramatoulaye. Celle-ci, la première narratrice du livre, cède dans ce passage-là l' acte narratif à un autre personnage (à savoir son amie AYssatou) qui présente,au niveau hypodiéQétique, son histoire à un autre narrataire : Mawdo, sonmarLDans ce récit speculaire, le parallèle thématique... les conséquences pour la première épouse lorsque son mari prend une deuxième femme.. est renversé par une réactlonopposée : divorce dans histoire enchâssée vs acceptation dans l' histoire principale. Bien sûr, la tran.. " sition d'un niveau àl' autre n'est pas toujours indiquée aussi clairement que dans l'exemple choisi.

PARLE?"

ET "aul

VOIT 1"

Les narrateurs à la première personne peuvent occuper des positions différentes à l'égard des événements narrés: 1) ils peuvent raconter des histoires dans lesquelles Us sont ou ont étés héros ou héroïne; 2) ils peuvent raconter des histoires danslesqueHes ils sont surtout des observateurs; 3) ils peuvent raconter des histoires qui leur ont été transmises par quelqu'un d~ autre sous forme orale ou écrite et qu'ils ne font que présenter "littéralement" par écrit à leur tour. Dans le premier cas, le "Je" a une position centrale au premier niveau, comme narrateur, et en même temps, au deuxième niveau, le niveau de I~histoire eUe-même dans laquelle le "je" agit et est présenté comme le personnage principal. Dans cacas-ci, les narrateurs àla première personne racontent et voient; iis s' expriment et rappellent leurs expériences passées, comme dans The Palm-Wine Drinkard ou Feather Woman of the Jungle. Un exemple de la deuxième catégorie est Le pauvre Christ de Bomba: dans son journal intime, Denis observe le Révérend Père Drumont qui est le personnage principal dans ce roman-journal, bien que nous fassions aussi connaissance avec Denis comme un personnage important grâce à ses commentaires et réflexions. Un exemple de la troisième catégorie est le livre mentionné de Fagunwa ; un autre exemple serait Une vie de boy de Ferdinand Oyono. Dansie cas de Fagunwa, l' histoire principale a été transmise oralement au premier narrateur au niveau extradiégetique, tandis que, dans le deuxièmecas,le premier narrateurfonc... tionnecomme traducteur et "éditeur" du manuscrit reçu. Dans le domaine de la narratologies il est utile de poser deux questions au sujet de la relation entre narrateur et personnage, à savoir Qui parle ?et QUÎ voit? Ou bien, en termes de concepts, une distinction est à faire entre narration et focalisation. Le narrateur raconte l' histoire, mais en même temps lesévéne.. ments et situations sont présentés à partir dl une perspective specifique, d' un point de vue qui nf est pas nécessairement celui du narrateur. Par exemple, dans la scène où Denis décrit la querelle du Révérend Père avec le Chef àqui il veut interdire de danser, la focalisation se déplace du Chef au Père, pendant

que le narrateur reste le même, à savoir Denis dans son journal: "Le chef re... gardait to.ujours le.R.P. S~ d'un air homicide, mais ses hommes Je tenaient fer... mement Le R.P~S. regardaitaussi le chef, mais son regard à lui était dépourvu de haine, plein d' une pitié amusée" (p. 79).
des études sur la perspective ou le point de vue, la oar... ont été confondues., comme il a été démontré da manière convaincante par Shlomith Rimmon-Kenan (o.c. :72). LafocaUsation peut 10 Dans la ration et la

Définition

et typologie

se déplacer d'un personnage à l'autre; par conséquent c'est un procédé aidant à l'effet que peut avoir un personnage sur le lecteur. Si nous n'en sommes pas conscients, nos opinions seront facilement manipulées, comme il a été souligné par Eleanor Wachtel (1977 :42) au sujet de romans autobiographiques contemporains du Kenya : "As in nearly all third-world countries,most of the Kenyan novelists are men. Their central characters are preponderantly males. Further, the male viewpoint is underlined not only by the many characterizations of young men, but by the literary device of the first person protagonist...This is quite natural to the relatively inexperienced author who would tend to be somewhat autobiographical anyway. At thee same time, however, itis also more intimate, personal, and hence, more explicitly male in outlook and tone...This device creates a rapport between author and reader and enlists the latter' s sympathy. It does not allow for another point of view...Women are necessarily "the other." In Kenya, this male-focused lens on life is an accurate reflection of society. It is consistent with a society where men are the primary decision-makers. " Bien que narration et focalisation puissent coïncider dans le récit à la première personne, elles peuvent aussi être séparées, comme il en est "'Juvent dans les narrations rétrospectives à la première personne. Dans le premier roman de Mariama Bâ, la citation suivante montre comment narration et focalisation coincident: "Modou Fall est bien mort, Aïssatou. En attendant le défilé ininterrompu d' hommes et de femmes qui "ont appris", les cris et pleurs qui m'entourent. Cette situation d'extrême tension aiguise ma souffrance et per-

siste jusqu'au lendemain, jour de l'enterrement.

H (p. 10).

Dans Aké de WoleSoyinka, la différence entre narrateu.r et personnagefocalisateur devient claire dans les lignes que voici: "1layon the mat pretending to be still asleep. It had become a morning pastime, watching him exercise by the window.. A chart was pinned to the wall, next to the mirror. Essay did his best to imitate the white gymnast... There was a precise fusslessness even in the most strenuous movements. In... Out... In... Out... breathing deeply, he bent over, touched his toes, slewed from one side to the other, rotated his body on its axis. He opened his hands and clenched them, raising one arm after the other as if invislbleweights were suspended from them. Sweat prickles emerged in agreed order, joined together in disciplined rivulets. Finally, he picked up the narrateur,le towel the session was over. " (p. 77).. Dans Aké, c'est l'(auteur-) Wole plus âgé, qui raconte, mais c'est l'(auteur-)personnage,le Wole plus Jeune, qui voit, qui focalise les actions de son père. La focalisation a un sujet et un objet: le focalisateur est l'agent dont la perception dirige la présentation; l'objet focalisé est (la sélection de) ce que le focalisateur perçoit. LafocaHsation n'est pas purement perceptive comme dans Aké par exemple; elle peut aussi être psychologique (cognitive et émotive) et idéologique. Tous ces aspects peuvent harmoniser ou appartenir à des focalisateurs différents. Un exemple de l'aspect psychologique se trouve dans la citation suivante d' Aké, où les émotionséprouvées par le jeune Wole après la mort de sa petite soeur sont racontées tant d'années après: "Suddenly, it all broke up within me.. A force from nowhere pressed me against the bed and I howled. As .Iwas picked up .Istruggled against my father' s soothing voice, tears al/ over me. I was sucked into a placs of losswhose cause or definition remained elusive. I did not comprehend it yet." (p. 98). L'aspect idéologique de la focalisation (ou bien les normes du texte), constitue l' évaluation des événements et des personnages. Il peut être pré-

-

senté par une seule

perspective

dominante,

celle du narrateur-focalisateur.

L'idéologie de celui-ci est alors considérée comme "autorisée". Dans la narration rétrospective à la première personne, on trouve souvent le point de vue de celui-ci comme supérieur aux idées d'autrefois du narrateur-personnage rappelées par le "Je" plus âgé, beaucoup d'années après. Si d'autres systèmes

11

Autobiographies de normes

et récits de vie en Afrique à l'autorité
et valeurs

sont en général évalués par (cf. Rlmmon..K~nan o.c. :82). .Dans l'exemple suivant, plusieurs points de vue idéologiques sont présentés, mais ..Ia perspective principale à travers le texte est celle du narrateur,qui s' impose à la fin: "Après le repas, le R.P.S.. s'est mis au travail avec le catéchiste qu'il interrogeait. Oui, j'ai suivi cet entretien tant que j' ai pu, puis je suis venu me coucher. D'ailleurs, Zacharie m'avait passablement exaspéré

rapport

idéologique

sont présentés

du narrateur-focalisateur

aussi,

ceux-ci

avec ses interventions que personne ne lui demandait.. Par exemple, le R.P. S. a posé cette question au catéchistelocal: « A ton avis, pourquoiles gens se detournent-ils ainsi de la religion? A ton avis, pourquoi y étaient-il venus en masse au début 7". Le catéchiste a répondu: «Mon Père, autrefois nous étions pauvres; or, le Royaume du Ciel n'appartient-il pas aux pauvres? Rien d'étonnant si, alors, les nôtres se sont convertis à la religion de Dieu. Mais aujour d' hui, penses-y toi-même, Père, ils viennent d'acquérir des quantités incroyables d' argent en vendant leur cacao aux Grecs; ils sont riches. Or, n' estil pas plus facile au dromadaire de passer à travers le trou o" une aiguille qu'à ut) riche d'aller au ciel 7..." Mais voilà que soudain Zacharie prend la parole, interrompant les paroles pleines de sagesse du catéchiste: « AI/ans donc! faitil, ce n' est pas du tout cela, voyons! Moi, je vais te dire de quoi il retourne exactement, Père. Eh bien, voilà. Les premiers d' entre nous qui sont accourus à la religion, à votre religion, y sont venus comme à...une révélation, c'est ça, à une révélation, une école où ils acquerraient la révélation de votre secret, le secret de votre force, la force de vos avions, de vos chemins de fer, est-ce que je sais, moi...le secret de votre mystère, quoi! Au lieu de ce/a, vous vous êtes mis à leur parler de Dieu, de l'âme, de la vie éternelle, etc. Est-ce que vous vous imaginez qu'ils ne connaissaient pas déjà tout cela avant, bien avant votre arrivée ? Ma foi, ils ont eu l'impression que vous leur cachiez quelque chose. Plus tard, ils s'aperçurent qu'avec de l'argent ils pouvaient se procurer .bien des choses, et par exemple des phonographes, des automobiles, et un jour peutêtre des avions. Et voilà! Ils abandonnent la religion, ils courent ail/eurs, je veux dire vers /' argent. Voilà la vérité, Père; le reste, ce n'est que des histoires »
Et parlant ainsi, il prenait un air important. Je bouillais d' indignation en enten-

nouveau vicaire...Je sentais la sueur dégouliner sur mon front, le long de mon nez, sur mes joues, et se former en gouttelettes à pointe de mon menton, tellement m'échauffait la colère. Je /' aurais volontiers gratifié de quelques gifles...Chose curieuse, le R.P. S. l'écoutait attentivement " (pp. 45-46). Grâce à If ironie de l'auteur, cette perspective principale idéologique est effectivement minée après tout. Les normes du texte peuvent être présentées à travers des jugements provenant du narrateur et/ou df un ou plusieurs personnages; les normes peuvent aussi être implicites dans les évenements et corn.. portements tels qu'ils sont narrés et aperçus par le narrateur ou les person.. nages. Le procédé du "shifting", la focalisation se déplaçant entre les personnages ou bien du narrateur au personnage, influence toujours le sens d'un texte. Lorsque la focalisation se déplace régulièrement dans le texte, nous aurons une idée plutôt large des différents aspects du conflit ou problème. Cette technique peut produire la suggestion de la neutralité du narrateur vis-à-vis des personnages et de leurs relations: ceci est souvent le cas dans le roman réaliste. La façon dont la focalisation est distribuée contribue certainement à If effet produit sur le lecteur; par exemple nous serons inclinés à partager les vues d'un personnage ou à sympathiser avec lui ou elle, lorsque le récit est principalement présenté à partir de sa perspective à lui ou à elle, de ses sentiments, de son idéologie. Le fait que dans Le pauvre Christ de Bomba le serviteur du missionaire, Denis, est aussi bien le narrateur à la première personne que le focalisateur principal donne lieu à une perspective spécifique et une information colorée.

dant ce discours creux d' illettré, ce bla-bla-bla comme dirait le Père Le Guen, le

12

Définition et typologie

DIFFERENTS

"JE",

DIFFERENTS

GENRES.

S.ans vouloir prétendre à un inventaire complet et détaillé des différentes formes narratives à la première personne dans la prose africaine, je présenterai une brève description des genres principaux (voir fig.3)..
FORMES NARRA TIVESDU "JE"

FACTUEL
a. Journal

FICTIONNEL a.Roman-journal b. Roman épistolaire c.Roman-mémoires Fig.3

b. Lettres

intime

c. Autobiographie

Dans la littérature africaine, beaucoup de récits àla première personne sont présentés comme autobiographiques. La construction est souvent celle du "je" plus âgé qui revoit sa vie antérieure et qui, en général des années plus tard, racQnte ce qu'il ou eHe se rappelle du passé. Beaucoup de textes de ce genre traitent du thème de la colonisation. Dans Cette Afrique-là (1963) p.ar exemple, le vieux Mômha raconte ses expériences que, dans une préface, l'auteur Jean Ikellé-Matiba, authentique comme "des évenements réels. Mômha fut né avant l'occupation coloniale de son pays, le Cameroun, par les Allemands, et dans ce livre il présente sa vie et "cette Afrique-là que nous ne verrons plus" (p. 13). Avant de donner une description succincte et quelques exemples des
genres mentionnés,

tionnel" comme elle a été utilisée ici. Ce point fait surgir plus de questions que de réponses. Parfois des auteurs prétendent dire la vérité tandis que, en fait, ils disent des mensonges ou produisent des fantaisies. D'autres prétendent écrire de la fiction, tout en racontant l' histoire du leur propre vie. Bien sûr, quelquesuns des faits sont vérifiables, notamment lorsque les auteurs font référence à des lieux concrets et à des événements bien connus. Cependant, pensées, rêves, sentiments et croyances ne sont jamais contrôlables. Certains chercheurs ont souligné que les autobiographies devraient seulement contenir des matières biographiques sur la vie des auteurs, tandis que d'autres trouvent que les autobiographes devraient avoir le droit de se presenter subjectivement à souhait. Dans toute cette confusion, le véritable recit autobiographique devra exigence minimum, c'est-à-dire le pacte autobiographique comme il respecter " a été défini par Philippe Lejeune (1975) ; d'après lui ,l' autobiographie est un récit rétrospectif en prose raconté par une personne réelle sur sa propre existence, lorsque sa vie personnel1e est mise en relief et notamment l' histoire de sa propre personnalite. Il s'agit surtout de quatre points: 1) la forme, un récit en prose; 2) le sujet, la vie individuelle, le développement de la personnalité; 3) l'auteur et le narrateur sont identiques; 4) l'auteur et le personnage principal sont identiques et l' histoire est narree à partir d'une perspective rétrospective (ibid. : 14). Le "pacte" est réalisé lorsque le lecteur reçoit dans le texte l'affirmation de l'identité de l'auteur, narrateur et personnage principal. C'est un critère formel, vérifiable, à partir duquel on peut déterminer si oui ou non nous avons affaire à un texte autobiographique. Autrement il n'est guère possible d'établir exactement à quel po.int des éléments inventés ou fictifs ont été introduits dans le texte autobiographique. A partir de ce pacte nous comparerons brièvement les différents genres par paires, fiction et non-fiction.

r aimerais

examiner

de plus près l'opposition

"factuel-fic-

13

Autobiographies

et récits de vie en Afrique

JOURNAL

INTIME

(FICTION

ET NON-FICTION).

ne croirait à première vue. Dans l'autobiographie., nous l'avons vu, l' histoire de la vie de l'auteur est racontée beaucoup plus tard dans sa vie. Le journal, par contre, suit les événements de très près. Néanmoins, le journal n'est souvent pas consciencieusement tenu jour après jour: il couvre événements récents, pensées, sentiments qui sont là, fraîchement présents à la mémoire. La différence de temps entre les expériences et le moment d'écrire respectivement dans le journal et l'autobiographie, a certaines conséquences. Dansie journa.l, il y a beaucoup d'incertitude voire de confusion au sujet de l'avenir, de ce qui arrivera après: et l'auteur et le lecteur ignorent l' avenir. Dans l'autobiographie, par contre, l'auteur retourne au passé en toute connaissance de ce qui s'est passé ensuite et de la façon dont la vie s'est déroulée depuis. Les deux perspectives ont des avantages et des désavantages. Las autobiographes retournant au passé peuvent introduire des lignes et des structures qu'eux seuls sont capables de voir (ou de construire), à partir de la perspective plus récente. Ceci n'est pas du tout possible dans le journal: dans l'intimité de la narration au jour le jour, les éléments de celle-ci ne sauraient être structurés. Même si beaucoup de choses arrivent dans la vie de auteur, " leur valeur narrative est morcelée parle principe du jpurnal qui ne permet pas une vue complète du cours des événements. Ou, pour citer Béatrice Didier (1976 :160) : "Pour que l' histoire d'une vie soit possible, il faut justement le recul historique. C'est la distance entre le temps du récit et Je temps de l'événement qui permet à l'écrivain de créer après coup une unité à son aventure ; l' au-jour-Ie-jour ne peut pas avoir de structure." Des exemples bien-connus du genre dans la littérature africaine sont Sunset in Biafra (1973) du Nigérian Elechi Amadi et Detained. A Writer' s Prison Diary (1981) de Ngugi wa Thiong' 0 (Kenya). On reconnaît ici le même mécanisme qu'en Europe: lorsque leurs journaux furent publiés, les auteurs étaient déjà assez renommés, Amadi en tant que romancier, Ngugi en tant que romancier et homme de théâtre. Leurs journaux sont très différents, bien que les deux traitent d'événements tragiques. Amadi a donné à son livre le sous-titre A CivilWar Diary. Dans une préface, il souligne que ses vues et idées ne sont pas celles du Gouvernement militaire fédéral mais les siennes, strictement personnelles: "This is not a story of thewar ; it is an intimate, personal story for its own sake." Dans son livre Detained, Ngugi le formule tout autrement: "Ihave...tried to dis..
. .

Dans la littérature occidentale, le journal intime n'a été considéré comme un genre littéraire qu'au moment où des écrivains bien connus comme André Gide ont commence à publier leur journal. En Afrique, très peu de jo.urnaux intimes ont été publiés jusqu'ici. Comme autobiographie, le journal respecte le pacte: auteur = narrateur = personnage. " C'est surtout qui .ois " aspect du tempsmoins distingue le journal de l' autobiOgraPh ie, bien que pari le contraste soit

extrême que l'on

a social, political and historical phenomenon. I have tried to see it in the context of the historical attempts, from colonial times to the present, by a foreign imperialist bourgeoisie, in alliance with its local Kenyan representatives, to turn Kenyans into slaves, and of the historical struggles of Kenyan people against economic, political and cultural slavery." Tous les deux, ces écrivains suivent les événements de très près; ils ne savent pas s'ils vont survivre, si jamais ils seront mis en liberté. En tant qu'écrivains, ils s'intéressent à la littérature, et dans leur journal l' un et l'autre insèrent des textes littéraires. Amadi cite parmi d'autres textes un chantibo (p. 59), un poème d'amour de Shakespeare (p. 117), "Ode to the nightingale" de Keats, "Ode to the Night" de Shelley (p. 118)., mais il cite aussi d'autres sortes de textes, par exemple des extraits du procès-verbal de la réunion de 14

cuss detention

not as a personal

affair between

me and a few individuals,

butas

Définition

et typologie

l' AdvisoryCommittee "Charged with the restorationof normality" (p. 155 ss) à la fin de Jaguerre. Ngugi lui aussi cite bien des textes, littéraires et autres, qui vont de l'autobiographie de Nkwame Nkrumah (p. 6) aux Lettres à Martha de Dennis Brutus (p. 9); il cite aussi Shakespeare (p. 9) et le journal de Margery Perham 1920-1930 (p. 30), etc. L'effet de telles citations n' a pas été examiné systématiquement, ni dans le journal européen ni dans le journal africain. Le journal fictif a certains avantages pour l'écrivain: la forme lui permet de priver le narrateur et le lecteur de certaines informations, bien que lui-même il sache ce que son narrateur/personnage va devenir au cours dei' histoire. Bien sûr, le pacte autobiographique nt existe pas ici, puisque l'auteur narrateur = personnage principal. Comme dans le journal réel, le narrateur du journal fictif nf a pas ou guère de distance vis-à-vis des événements dont il prend note. En Europe, le journal fictif est né vers la fin du dix-huitième siècle, à quelques rares exceptions précoces près. Des exe.mples bien-connus dans la littératureafricaine sont Une vie de boy de Ferdinand Oyono et Le pauvre Christ de Bomba de Mongo Beti. Une vie de boy est présenté de façon "hypodiégétique", au deuxième niveau dans la hiérarchie narrative: les premières pages du livre sont racontées par un premier narrateur- dans une présentation àla première personne -expliquant comment il a reçu les deux cahiers contenant ce journal écrit par un autre auteur dont le nom est ToundiJoseph.Nous apprenons comment ce Toundi, mourant, lui confie le manuscrit. Ce premier narrateur finit sonintroduction (premier niveau) àla seconde et principale partie du texte (à savoir les deux cahiers du journal) comme suit: "J'ouvris le paquet. J' y trouvai deux cahiers racornis, une brosse à dents, un bout de crayon et un gros peigne indigène en ébène. C'est ainsi que je connus le journal de Toundi. Il était écrit en

ewondo, l'une des langues les plus parlées au Cameroun. Je me suis efforcé

sant ou dans le genre du journal fictif en général. Je mentionnerai en bref quelques points qui caractérisent cette forme romanesque et ses différences avec les autres genres àla première personne. Le narrateur du Journal fictifest son propre narrataire. Ils s'adressent, se parlent, se posent des questions, s'expriment leurs pensées mutuellement, comme dans les lignes suivantes: "Pour la première fois, Madame a reçu son amant en présence de son mari. M.

d'en rendre la richesse sans trahir le récit dans la traduction que j'en fis et qu'on va lire" (p. 14). Je ne peux entrer dans les détails de ce roman intéres-

Moreau à la Résidence, cela m' a donné mal au ventre pendant toute lasotrée. Maintenant j'enrage contre moi-même. Qui me guérira de cette sentimentalité absurde qui me fait souvent passer des moments pénibles dans descirconstances où je n' ai absolument rien à faire? (ibid. :108). Le journal est réparti en deux cahiers. Il y a très peu de dates marquées. Au début c'est "août" (p. 15) ; la deuxième indication est "après l'enterrement" (p. 31). Dans le second cahier, les indications dace genre manquent presque entièrement, il n' y en a qu'une seule, lorsque Je narrateur se trouve en prison: "Deuxième nuit, au camp des garded' (p. 113).Cela signifie que les dates ont peu d'importance pour eagarçonqui, dans son milieu, a appris à suivre le temps du soleil, de la lune et des saisons plutôt que de respecter le calendrier européen à l'exemple de son maitreeuropéen (cf. Obiechina 1975 : 122-139). Dans le roman"'journal aussi bien que dans le roman épistolaire, il nf ya pas ou guère de distance entre le temps de la narration et les événements narrés.. Cette distance est considérable dans les histoires d'aventures à la première personne comme celles de Tutuolaet de Fagunwa et des romans à la première personne tels que L'enfant noir de Camara Laye. Dans le journal "vraiw aussi bien que dans le journal fictif, le narrateur ne sait pas plus que le lecteur comment les événements se dérouleront par après Le narrateur-héros note les événements et les expériences au fur et à mesure dales vivre. Le lecteurse rend compte dace rapprochement grâce à maintes indications. Dans

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A.utobiographies

et récits da vie en Afrique

Une vie de boy, par exemple, Toundi note immédiatement ses expériences de, la journée ou de la nuit précédente, comme il ressort des citations que voici : "A mIdi j'ai obselVé mon maitrede la fenêtre de la cuisine" (p. 36); "La nuit dernière,le quartier indigène a reçu la visite de Gosier-d'Oiseau, le commissaire de police" (p. 370) ; "aujourd' hui, Madame a fait le tour du propriétaire" (p. 74); "On m'a arrêté ce matIn. J'écris ces lignes, les fesses meurtries, dans la case du chef des gardes" (p. 158). Le narrateur se sert de temps divers: présent, passé, futur. Le narrateur/personnage principal présente, interprète., et participe aux événements. Il s'agit d'un narrateur personnel comme celui des histoires d'aventures de Tutuola dont il a été question ci-dessus. A travers la perspective naive de Toundi, garçon de la campagne camerounaise que l'auteur utilise comme narrateurfocalisateur - les coutumes, la mentalité, bref "les manières de Blanc" sont présentées dans toute leur bizarrerie. Grâce à cette présentation de très près, à la première personne, le contraste immédiat entre les mondes africain et européenimprègne le texte entier, et la forme du ro.man-journal y est certainement très appropriée, comme le livre d' Oyono le démontre de manière convaincante.

-

LETTRES ET ROMAN EPISTOLAIRE.
Jusqu'ici très peu de recueils de lettres d'auteurs africains ont été publiés. Il y a les lettres de prison de Ngugi, qui constituent la seconde section de son livre Detained. Cette seconde partie se compose d'une compilation de lettres envoyées à sa femme, au "Security Officer of Detained and Restricted Persons," Ie Ministre de l'Intérieur, Ie "Chairman of Detainees' Review Tribunal". Toutes ces lettres se rapportent à son emprisonnement, bien que de manières différentes: elles ne forment pas une structure cohérente comme il en est du roman épistolaire. Ngugi joint ces lettres à son journal de prison comme un appendice de documents qui illustrent certains aspects de la réalité du Kenya telle qu'il en a fait l'expérience. Un autre exemple de lettres non-fictivesest celui des lettres de Zamenga Batukazanga réunies dans son livre Lettres d'Amérique (1983). Voyageant aux Etats-Unis, cet auteur zaïrois écrit des lettres à son fils, où il donne ses impressions surie Nouveau Monde, et où il associe notamment son Afrique à lui aux

éléments africains qu'il trouve sur aux Etats Unis. Ainsi, par exemple, il parle
de sa visite à la maison d'Alex Haley, l'auteur de Roots. Le livre est plein d'anecdotes, mais il y a aussi des réflexions sur les différences et les rapports entre les peuples. Comme il a été dit ci-dessus, le roman épistolaire ressemble au roman-journal pour ce qui est de la temporalité: Itécart entre le temps de la narration et celui des événements narrés est très limité pour les deux formes du "Je" : le narrateur/personnage principal qui écrit les lettres ne sait pas plus que le lecteur ce qui va arriver par la suite. Le roman par lettres, genre particulier de la narration à la première personne., nt est plus aussi populaire en Europe qu'il aux dix-huitième et dix-neuvième siècles. Il a probablement suivi l'exemple de lettres authentiques publiées après la mort de leur auteur, telles les lettres célèbres de Madame de Sévigné écrites à sa fille au dix-septième siècle. Peu à peu, cette culture de la lettre a disparu et été remplacée par le téléphone dans le monde occidental. En Afrique le téléphone est encore moins généralement répandu dans certaines régions et la lettre est beaucoup utilisée comme moyen de communication, mais le roman épistolaire y reste un genre peu pratiqué jusqu'ici. Théoriquement on peut faire la distinction entre textes à un ou plusieurs auteurs de lettres comme narrateur-personnage dans la fiction épistolaire d'un

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Définition

et typologie

coïncidaient avec un vécu rée,f je jure que ce serait pur hasard'.(p. 5). De tels propos ne sont pas exceptionnels dans le roman africain en général: le pacte y manque déjà formellement, car auteur / narrateur = personnage principal. Une préface comme celle-ci cependant pourrait en fait renforcer la suggestion qu'il s'agit plutôt de "faits" que de fiction dans ce roman et quel' auteur veut se protéger contre les conséquences éventuelles de la publication de son livre. Le roman épistolairele mieuxconnu est sans doute Une si longue le.ttre
,

côté et lettres écrites par un auteur-personnage à un, plusieurs destinataires de l'autre oôté.Dans la littérature africaineoependant, il n'y a pas (pas encore ?) beaucoup de romans épistolaires et ceux qui existent n'ont qu'un seulépistolier - narrateurs' adressant à un ou parfois deux destinataires. Il est frappant que le genre ne semble guère exister dans la littérature anglophone: tous mes exemples sont donc choisis dans les textes d'auteurs francophones. Des romans épistolaires ont été écrits, par exemple, par Bernard Dadié et Henri Lopès. Le roman Sans Tam-tam de ce dernier est composé de cinq lettres écrites par un certain Gatsé suivies d'une. dernière lettre, en ~luised'épilogue, écrite par le destinateur àl' éditeur. Les deux narrateurs sont fictifs,oomme il est souligné dans un "avertissement" qui précède les lettres: "De ce qui va suivre, seul le pays est vrai: le mien. Le peuple aussi. Mais j'ai laissé ce dernier dans l'ombre, craignant de mal transmettre son message sacré et de dénaturer sa voix. Pour le reste, tout est fruitd'une imagination fantaisiste: le lieu, les personnages, les situations, leurs ensées, sentiments et paroles. Si d'aventure ils

(1979)

de Mariama Bâ, qui reçut le premier Prix Noma en 1980. C'est un

exemple représentatif du genre, et notamment de la nature très personnelle de cette forme narrative. Ce caractère personnel est dû au fait que Je narrateur s'adresse directement et constamment au narrataire, ce narrataire étant un personnage concret de fiction. Dans Une si longue lettre, Je personnage féminin Ramatoulaye écrit une longue lettre à sa vieille amie Aïssatou. En tant que
que celle~là .confie à celle-ci ses pensées, souvenirs et expériences.

lecteurs, nous faisons connaissance avec toutes les deux au fur et à mesure

procesSion jacassante des fillettes trempées, revenant des fontaines. Le même parcours nous a conduites de /' adolescence à /a maturité où le passé conde le présent.

Bien que présenté sous forme de lettre, le premier paragraphe du texte montre qu'il est très proche du journal, au moins cela semble l'intention de la narratrice: elle veut partager avec son amie non seulement ses soucis présents mais encore leurs souvenirs communs du passé: "Aïssatou, J'ai reçu ton mot. En guise de réponse, j'ouvre ce cahier, point d'appui dans mon désarroi: notre longue pratique m' a enseigné que la confidence noie la douleur. Ton existence dans ma vie n'est point hasard. .Nos grand-mères dont les concessions étaient séparées par une tapade, échangeaient journellement des messages. Nos mères se disputaient /a garde de nos onc les et tantes. Nous, nous avons usé pagnes et sandales sur le même chemin caillouteux de /' école coranique. Nous avons enfoui, dans les mêmes trous, nos dents de lait, en implorant Fée-Souris de nous les restituer plus belles. Si les rêves meurent en traversant les ans et les réalités, je garde intacts mes souvenirs, sel de ma mémoire. Je t'invoque. Le passé renait avec son cortège d'émotions. Je ferme les yeux. Flux et reflux de sensations: chaleur et éblouissement, les feux de bois; délice dans notre bouche gourmande, la mangue verte pimentée, mordue à tour de rôle. Je ferme les yeux. Flux et reflux d'images; visage ocre de ta mère constellé de gouttelettes de sueur, à la sortie des cuisines ;
.
.

fé-

Amie, amie, amie! Je t'appelle trois fois. Hier tu as divorcé. Aujourd' hul, je suis veuve.

Modouest mort.Commentte raconter?" (pp. 7-8). Cette présentation sert de motivation à la lettre. Une fois de plus elle souligne la proximité de la forme épistolaire et du journal pour ce qui est de l'aspect du temps mentionné ci-dessus: le temps de l' histoire et le temps de la narration sont parfois proches au point de quasi coincider. La narratrice qui écrit la lettre à la première personne peut se permettre non seulement de raconter ce

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