Avant l'oubli

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La vie d'un scientifique, son enfance dans la guerre, les tentations sexuelles et les conflits de sa jeunesse, sa carrière réussie de chercheur et d'universitaire, son histoire familiale, enfin les effets de son activité professionnelle sur son couple et son foyer : Gilbert Boillot nous livre une autobiographie sincère et lucide, contant l'histoire d'un enfant docile et protégé, qui réussit néanmoins à réaliser ses rêves d'adolescence en devenant géologue de l'océan, puis mémorialiste.
Tout l'ouvrage est imprégné d'une conviction : c'est l'affaiblissement de l'espérance religieuse de l'enfant qui a armé le ressort faisant courir l'adulte. Un adulte en quête de pérennité par la trace laissée derrière lui, et qui se rassure face à son destin en apposant son sceau sur des découvertes scientifiques ou sur des livres de mémoire et de réflexion, selon les moments de sa vie.
Un témoignage authentique, porté à la température littéraire par une plume alerte et rigoureuse.

Publié le : dimanche 8 mai 2016
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EAN13 : 9791030903751
Nombre de pages : 853
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Gilbert BoillotGilbert Boillot
Avant l’oubli
La vie d’un scientifque, son enfance dans la guerre, les
tentations sexuelles et les confits de sa jeunesse, sa car -
rière réussie de chercheur et d’universitaire, son histoire
familiale, enfn les effets de son activité professionnelle
sur son couple et son foyer : Gilbert Boillot nous livre une
autobiographie sincère et lucide, contant l’histoire d’un
enfant docile et protégé, qui réussit néanmoins à réaliser Avant l’oubli ses rêves d’adolescence en devenant géologue de l’océan,
puis mémorialiste.
Tout l’ouvrage est imprégné d’une conviction : c’est
l’affaiblissement de l’espérance religieuse de l’enfant
Photo : Claude Carréqui a armé le ressort faisant courir l’adulte. Un adulte en
quête de pérennité par la trace laissée derrière lui, et qui
se rassure face à son destin en apposant son sceau sur des Gilbert Boillot est né en 1934. Ses
oudécouvertes scientifques ou sur des livres de mémoire et vrages scientifques et son œuvre de
de réfexion, selon les moments de sa vie. géologue marin lui ont valu une
notoUn témoignage authentique, porté à la température lit- riété internationale dans sa spécialité.
téraire par une plume alerte et rigoureuse. Depuis l’achèvement de sa carrière de
professeur des universités et de direc-Paru en 2015
teur de laboratoires, il s’est adonné au
Illustration de la couverture : dessin, à la peinture et à l’écriture
litLa Maison familiale, peinture de l’auteur.
térair e.
Orizons
13, rue de l’École Polytechnique
75005 Paris
ISBN : 979-10-309-0071-2
55 €
Témoins / Témoignages
Avant
Gilbert
Boillot
l’oubli
Daniel Cohen éditeur
www.editionsorizons.com
Témoins / Témoignages
Témoins, chez Orizons, s’ouvre au récit d’une expérience
personnelle lorsqu’elle libère, au-delà de l’engagement moral et
psychologique, des perspectives plus larges. S’il est vrai que chaque individu
est un maillon indispensable à tel ensemble, les faits qu’il relate
recouvrent tantôt un réel sociologique ou historique, tantôt une
somme de détails grâce auxquels un document naît — en somme un
acte personnel profitable au plus grand nombre. Ladite expérience
renseigne et conduit, par ce qu’elle implique, à la réflexion.
Biographie d’untel ou récit contracté d’un événement qui a dynamisé,
voire transformé la vie de tel autre, geste d’une initiation collective
parfois, sinon même miroir des nations prises sous le flash d’un
œil par essence subjectif, Témoins dit et dira les hommes de toutes
obédiences.
ISBN : 979-10-309-0071-2
© Orizons, Paris, 2016Avant l’oubliDans la même collection
Josy Adida-Goldberg, Les Deux pères, 2008.
Maurice Couturier, Chronique de l’oubli, 2008.
Chochana Meyer, Un juif chrétien ?, 2008.
David Mendelsohn, Millau, terre d’accueil des Juifs, 2010.
François Wolff, Si venait au monde un homme, 2010.
Olivier Larizza, Couleur Mirabelle, 2011.
Michel Arouimi, Françoise Hardy : pour un public majeur, 2012.
Paul Heutching, Le bourreau a tué trois fois, réflexions sur des siècles de
traites négrières, 2012.
Olivier Larizza, Le Tour de France dans tous ses états !, 2013.
Hassna Aalouach-Belkanichi, Les fruits de la Hogra, la première marche
de la Révolution tunisienne 2010-11, 2014.
Laurent Bayart, Chroniques du tour de France, 2014.
Ittamar Ben-Avi, L’Enclave, 2014.
François George Bussac, La « Révolution » tunisienne, Chroniques 2011-2014,
2014.
Françoise Maffre Castellani, Marta Hillers. Un scandale, 2014.
Radu Ciobotea, Journalistes français dans la Roumanie communiste, 2014.
Louis Nucera et Fanny Lévy, Faire de l’art avec un souvenir, correspondance,
édition de Fanny Lévy, 2014.
Gilbert Boillot, Dieu reconnaîtra les siens, 2015.
Martine Breuillot, Promenades littéraires dans le Taygète, 2015.
Dominique Delouche, La dernière place, 2015.
Serge Dufoulon, Itinéraire d’une grande gueule, 2015.
Henri Heinemann, Jeunesses, 2015.
Laurent Bayart, La prière du Sage, 2016.Gilbert Boillot
Avant l’oubli
Autobiographie d’un scientifque
2016Quelques ouvrages récents du même auteur
Pêcheur de Pierres. Enquête géologique sur la Naissance d’un Océan. Collection
« Deux Infinis, Science et littérature », L’Harmattan, Paris, 2014, 146 p.
Le sursitaire. Lettres d’un appelé à sa femme (1961-1962). Les Impliqués, Paris
2014, 118 p.
Dieu reconnaîtra les siens. Collection « Témoins/Témoignages », Orizons,
Paris, 2015, 170 p.
Transcriptions
Les fiancés comtois. Une correspondance amoureuse dans les années trente.
Le Losange, Nice, 2008, 140 p.
Les nouveaux Mariés. Une correspondance en temps de guerre et d’exode. 2009, 148 p.
Louis Domergue. Lettres d’un jeune Communiste, 1949-1959. L’Harmattan,
Paris, 2012, collection « Graveurs de Mémoire », 202 p.
Jean Frélaut. Le Graveur et le petit Renard. Lettres d’un Artiste du Livre à
ses Amis Éditeurs (1939-1948). L’Harmattan 2013, collection « Graveurs
de Mémoire », 142 p.
Ouvrage scientifique
eIntroduction à la Géologie. La Dynamique de la Lithosphère. 5 édition. En
collaboration avec Ph. Huchon et Y. Lagabrielle. Glossaire des termes
de physique par J. Boutler. Dunod, Paris, 2013, 238 p.es textes rassemblés dans cette édition ont été publiés une Lpremière fois dans plusieurs petits livres parus depuis 2005.
Pourquoi les avoir repris si tôt ?
Certes, un auteur éprouve toujours le désir de réviser et
d’enrichir son travail, surtout quand il l’a égrené au cours des
années. Mais là n’a pas été ma principale intention. Il m’a
semblé aussi que mon récit pouvait gagner en force et en efficacité
si le lecteur était invité à le suivre sans interruption, en évitant
l’approche fragmentaire d’une publication étalée dans le temps,
dispersée en volumes séparés et parfois insuffisamment
articulée. Un récit autobiographique doit sans doute s’inscrire dans la
durée d’une existence, et la mise en perspective de ses épisodes
successifs peut contribuer à renforcer son sens et son dessein.
« Avant l’oubli » permet ainsi de suivre le fil d’une
narration unifiée et cohérente.
G. B., décembre 2015.I

Un enfant dans la guerreplus de soixante-dix ans, j’entreprends d’explorer ma mé-À moire d’enfance, dans l’espoir d’y retrouver ce qui subsiste
d’un passé englouti. Plus qu’une autre, cette mémoire-là a
souffert de l’érosion des ans et de l’enfouissement dans l’inconscient.
Ce qu’il en reste suffit pourtant à retourner dans un temps que je
croyais avoir laissé à jamais, un peu comme un seul échantillon
géologique témoigne parfois de tout un vert paysage disparu.
Est-ce seulement un effet de mon narcissisme, ce désir de
sauver ce qui doit bientôt disparaître avec moi ? Ou bien suis-je
aussi venu frapper à la porte d’un paradis perdu ? Mêlées aux
reflets de la guerre que j’ai traversée, je retrouve dans ces
souvenirs des images que seul pouvait capter un regard d’enfant.
L’insouciance de cet âge donne au monde des couleurs que ne
perçoivent plus les adultes. J’ai perdu depuis longtemps le regard
confiant et avide que je portais à huit ans sur un monde sans
limite, sur un temps infini ouvert devant moi. La tentation est
forte de recouvrer, ne fût-ce qu’un instant, la vision de ce pays
sans frontière, quand la vue ne porte plus désormais que sur un
champ rétréci et borné. Toute mémoire d’enfance offre un élixir
de jouvence à ceux qui la pénètrent, et parmi eux le narrateur
lui-même, parce qu’elle apaise l’anxiété de la finitude en
retournant au temps de son ignorance.
Il n’est pas facile cependant d’exhumer cette mémoire
primitive trop souvent enfouie sous la légende. Un événement est
vécu avant d’être raconté, puis entendu raconter, et finalement
les souvenirs originaux sont bien souvent recouverts par les re-12 AvAnt l’oubli
peints de la mémoire collective. La photographie joue aussi son
rôle dans cet effacement des images du vécu en leur substituant
celles de la pellicule. Dans ces superpositions, l’authenticité et
l’ancienneté des premières impressions sont cependant garanties
par les souvenirs qui ne sont partagés par aucun témoin, par
aucun album photographique : alors celui qui se souvient est à peu
près certain de lire dans son passé d’enfant, et non dans la saga
de sa communauté. Je commence donc ce récit avec l’intention
de séparer ces deux eaux de la mémoire, celle de la source et celle
des affluents reçus en aval. Mais je me servirai quand même de
l’Histoire pour ordonner les images authentiques dispersées et
sans repères : ainsi mon récit suivra-t-il la chronologie, comme
celui d’un archéologue replaçant dans la succession des Temps les
témoignages discontinus et dispersés découverts par ses fouilles.
La mémoire la plus ancienne est aussi la plus lacunaire,
la plus insignifiante en apparence. L’enfant se souvient de la
tapisserie de sa chambre, de la rue qu’il traversait avec ses
parents pour se rendre à l’église ou à la boulangerie, du passage à
niveau fermé où il devait attendre le défilé du train et la fin de
la sonnerie avant de franchir la voie, ou bien encore de la forêt
de sapins où poussaient des fraisiers sauvages. Seul l’adulte peut
ordonner ces images, les placer au début de l’album familial
comme on met une préface à un livre, pour en aider la lecture.Chapitre I
mages de forêt, donc. Une promenade dans les Vosges, un Idimanche d’été. La liberté de courir dans une allée bordée
de sapins, toujours en vue des parents qui marchent lentement
derrière lui. Mais un enfant de trois ou quatre ans ne peut aller
bien loin ni bien longtemps. Il préfère creuser avec sa pelle un
trou dans le sable au bord du chemin, y planter une branche
coupée de coudrier, et se faire promettre par sa maman que
la branche deviendra bientôt un arbre.
Il a assez de mémoire déjà, cet enfant, pour demander
un autre dimanche à revoir sa plantation. Et voilà que le
miracle s’est produit : la branche de coudrier a pris racine, c’est
bien elle qui est devenue arbuste au carrefour où s’est arrêtée
la Peugeot 301 de papa. Ses parents sourient, ils savent bien
que ce n’est pas le même carrefour que l’autre jour. Mais lui,
l’enfant de quatre ans, ne doute pas, il reconnaît le lieu, il est
sûr que c’est bien là qu’il a creusé un trou pour y mettre la
branche de coudrier, à l’endroit où il voit maintenant un
arbuste avec des feuilles vertes. Pour la première fois de sa vie
il pense autrement que les adultes. Et il est fier de son succès ;
aucun sourire, aucune parole gentiment dubitative ne peuvent
entamer sa certitude d’avoir réussi à donner vie à son arbre,
conformément à la promesse de sa maman.
Autre image enfouie et retrouvée, ce bref souvenir d’une
grave maladie, dans ma quatrième année aussi : non pas la
salle d’hôpital ni l’opération, dont on m’a souvent parlé
depuis — cette mémoire-là est effacée à jamais — mais la sieste 14 AvAnt l’oubli
obligée du convalescent, qui tirait le coton hydrophile
coloré de teinture d’iode hors du pansement enveloppant sa tête
pour barbouiller depuis son lit la tapisserie de sa chambre,
et se faisait ensuite gronder pour la première fois depuis que
l’altération de sa santé inclinait les parents à l’indulgence…
Plutôt que du mal qui avait failli m’emporter, je me
souviens du prestige qu’il m’avait valu après ma guérison :
celui d’un enfant « courageux » devant la souffrance, «
raisonnable » face aux soins douloureux, « toujours sage » en
dépit de la fièvre et du délire. J’accompagnais ainsi mon père
dans sa gloire, lui qui m’avait sauvé la vie par une transfusion
sanguine…
Voici enfin l’été 39 et le début de l’exode.
Première étape : la maison d’une cousine, en
Franche-Comté, où vivaient deux petites filles, Simone, l’aînée, et Chantal,
mon tout premier amour sans doute, âgée de cinq ans comme
moi… On m’avait conduit auprès d’elles en auto, on m’avait
laissé dans leur grande maison posée près d’une rivière. Je me
souviens de la blonde Chantal courant dans le jardin, parmi
les capucines ; de la voix de sa sœur Simone, dans l’obscurité
de la chambre que nous partagions la nuit, racontant la
terrifiante histoire de l’incendie qui avait détruit la maison voisine
quelques mois plus tôt ; de leur mère enfin, qui nous servait,
dans un joli pavillon de bois, de délicieux goûters, mais qui
défendait d’aller au bord de la rivière, en bas du jardin où
s’amarrait une barque.
Je comprends aujourd’hui que la cousine qui m’avait
recueillie cherchait par ses soins à me faire oublier l’absence de
mes parents, papa « sous les drapeaux », maman mettant au
monde, seule dans un hôpital éloigné, le bébé que l’on m’avait
promis naguère en Alsace. Et c’est vrai, je n’ai gardé mémoire
d’aucun moment de tristesse, d’abandon, dans la famille à
laquelle j’avais été confié. Me restent seulement des images de
fleurs, de tartines beurrées et de ma petite amie Chantal, en to-PArtie i — un enfAnt dAns lA guerre 15
tal contraste avec l’inquiétude et bientôt l’angoisse exprimées
dans les lettres échangées par mes parents en ce temps-là…
Je ne retrouverai Chantal que douze ans plus tard, au
bord de la rivière qui nous était interdite quand nous étions
enfants. Nous tenant par la main, nous marcherons sur la
berge en contemplant le soleil couchant et ses reflets sur l’eau
plate. Ensemble nous nous émerveillerons de l’incendie du
ciel et de sa lente extinction par le crépuscule. Mais Chantal
ne sera pas « la première fille qu’on prend dans ses bras ». À
tous les interdits de l’époque, elle ajoutera celui de sa parenté
trop proche. Et nos chemins s’écarteront bientôt…
Seconde étape de l’exode familial : la maison de Vertval, dans
le Jura. Un logement étroit, séparé de la maison de
grandmère par des écuries froides et malodorantes. Je revois une
grande pièce humide et grise, au sol de ciment, et au centre,
une table couverte de toile cirée, mal éclairée par une ampoule
électrique tombant du plafond. Je sens encore les odeurs de
cuisine quand bouillait la marmite sur la cuisinière au bois.
Tous les soirs et tous les matins, maman nous soignait, mon
frère Maurice et moi, en badigeonnant avec des cotons
imbibés de teinture bleue les vilains furoncles qui fleurissaient sur
nos jambes et sur nos bras. J’ai oublié les cris du bébé, mais
j’ai gardé le confus souvenir de Solange, la jeune bonne qui
s’occupait du ménage et de la cuisine. Mieux que la mère,
tout entière occupée par son bébé sans doute, elle savait, cette
Solange-là, distraire les deux frères en chantant la triste
histoire de Malbrough ou en racontant l’amitié amoureuse des
sept nains pour Blanche-Neige. Je l’accompagnais souvent, à
l’heure de la corvée d’eau jusque chez grand-mère, où
coulait l’unique robinet des deux logements. Par temps sec, nous
passions par la terrasse, chargés de brocs et d’arrosoirs. Mais
s’il pleuvait, il nous fallait traverser, en nous pinçant le nez, la
sombre écurie déserte. Là, tout au fond, derrière une porte en
planches, étaient creusées des latrines. Mais ces « commodi-16 AvAnt l’oubli
tés »-là nous étaient interdites. Nos « petits cabinets » à nous
étaient au fond du jardin, dans une guérite de bois peinte en
rouge et habitée d’une foule d’insectes rampants ou volants
tout autour du siège. Partout, dans les chambres, dans l’écurie
et surtout dehors dans la guérite rouge traversée par le vent,
il faisait froid, très froid…
Ensuite vient une image de fuite, dans l’auto paternelle
conduite par un chauffeur inconnu, où s’entassent mère,
bonne, enfants et bagages : la neige dans la nuit éclairée par
les phares jaunes, le carrefour où la voiture patine sur la glace
et s’engage dans un mauvais chemin sans pouvoir faire
demi-tour. Seul, j’ai compris que ce chemin n’est qu’un méandre
abandonné de la route principale ; mais qui écoute la voix d’un
enfant quand la panique s’empare des adultes ? À
Saint-Raphaël enfin où s’achève cet exode, je revois la maison de mon
grand-père parmi les palmiers, le logement qu’il avait aménagé
pour nous au fond de son jardin ; et, entassé sous un abri, le
bois mort à brûler que nous ramenions de nos promenades
dans les collines...
Ma mémoire saute encore des mois et des mois, jusqu’au
retour du père, jusqu’à l’emménagement dans une maison
entourée d’un jardin, à la veille de la rentrée des classes. La
famille est alors installée à Toulon, dans un quartier
périphérique de la ville…
Je n’ai gardé qu’un souvenir confus de mon premier contact
avec l’école. Mes parents devaient le craindre pourtant,
puisqu’ils m’avaient fait visiter l’ « Institut Notre-Dame »
quelques jours avant la rentrée. Sans doute, en me
familiarisant ainsi par avance avec les lieux, cherchaient-ils à adoucir
le choc du premier jour. Jusque-là, j’avais en effet vécu isolé et
bien au chaud dans le cocon familial ; mais à sept ans passés,
il était temps pour moi d’entrer dans la société des autres
enfants. Comment allais-je vivre ce bouleversement ? Les parents
s’inquiètent toujours de ce tout premier vol hors du nid…PArtie i — un enfAnt dAns lA guerre 17
Pourtant, je n’ai conservé aucune mémoire de
l’événement. Je revois seulement la cour de l’école et le parc qui
l’entourait, planté d’arbres immenses ; je me souviens aussi
du parcours entre la maison et cette école, des fleurs de la
Passion qui ornaient une haie le long du trottoir, et de
maman qui m’empêchait de m’attarder devant les fleurs dont
elle m’avait pourtant montré, entre les pétales, le marteau, la
croix et les clous. Mais j’ai perdu la mémoire de mon premier
jour de classe.
Je me rappelle pourtant mon profond étonnement,
quelques années plus tard, quand j’ai revu la salle du cours
élémentaire, ses chaises basses, ses étroites tables de bois
clair construites à l’usage des tout jeunes enfants. Étaient-ils
vraiment ceux où je m’étais assis autrefois, ces meubles de
poupées ? Et cette pièce étroite, éclairée par deux fenêtres
jumelles, ressemblait-elle tant soit peu à la salle immense dont
je me souvenais ? Ainsi confrontées à celles de ma mémoire,
les nouvelles images révélaient le regard oublié de l’enfant
d’autrefois, qui voyait à son échelle le monde autour de lui.
Mes parents avaient bien tort, en tout cas, de s’inquiéter
à mon entrée dans le monde scolaire. À cause de la guerre et
de l’exode familial, je « commençais l’école en retard » : un
handicap aux yeux des adultes, un avantage dans la vie des
groupes enfantins. Douze ou dix-huit mois de plus que mes
condisciples, et me voilà prenant sur eux un avantage décisif.
Du moins est-ce ainsi que je m’explique ce souvenir : après
seulement quelques semaines passées à l’école, dans la cour
de récréation et dans le parc, je devenais chef de bande au jeu
de gendarmes et de voleurs ; et je commettais tout aussitôt
ma première vilenie : pour un avantage aujourd’hui oublié, je
trahissais mes sujets en donnant au chef de la bande rivale le
plan de notre attaque. Il m’en revenait un peu de honte et de
remords, et, avec ces sentiments désagréables, la volonté de
mieux exercer désormais mes fonctions, afin de préserver la
considération qu’elles me valaient aux yeux des autres enfants. 18 AvAnt l’oubli
Entre le salaire de Judas et le confort moral du chef, j’avais
déjà choisi.
Mes parents toutefois ne laissaient pas entièrement à
l’École leurs responsabilités de pédagogues. Dans le jardin
de la maison où nous vivions, ils m’avaient concédé un petit
carré pour y entreprendre une plantation de radis. C’était dans
un coin toujours à l’ombre, sous le mur de la propriété
voisine, où je venais chaque matin mesurer sur les jeunes pousses
les progrès que l’on m’avait promis, sans me décourager de
leur lenteur. C’est un autre affleurement de ma mémoire de
ce temps-là que le sentiment de fierté, de puissance même,
éprouvé à faire naître ainsi une plante simplement en semant
sa graine. Déjà dans la forêt vosgienne j’avais éprouvé ces
sentiments quand un arbuste était né d’une branche coupée
de coudrier plantée par mes soins. Dans le jardin de Toulon,
un vrai radis rose finit par apparaître sous les feuilles, par être
arraché, lavé et croqué, et par m’apporter la déception d’un
goût très piquant, bien différent de celui des radis achetés par
maman. Je n’avais tout de même pas fait aussi bien que les
adultes ; la distance naturelle avec eux était respectée, même
si je l’avais un peu raccourcie par ma réussite imparfaite…
Je me souviens aussi de l’appartement que nous habitions,
au premier étage de la maison dont je cultivais le jardin. Je
revois des dénivellations entre les pièces, compensées par des
marches d’escalier. La propriétaire, que j’appellerai Madame
Richou, vivait seule au rez-de-chaussée, et frappait souvent à
notre porte. C’était une petite femme pleine de vivacité et de
bagout, les cheveux gris, toujours vêtue de noir. Elle pleurait
un mari militaire mort récemment, dont elle décrivait
volontiers les mérites d’époux et de soldat. Il m’arrivait d’écouter
ses confidences, quand un jeu me retenait dans la pièce où elle
venait bavarder avec maman. Me reste en mémoire, comme un
sujet d’étonnement précis, l’admiration qu’elle portait à son
cher disparu, le capitaine de cavalerie Richou, qui n’oubliait
jamais la semelle quand il devait cirer ses bottes. « Toujours, PArtie i — un enfAnt dAns lA guerre 19
disait-elle, le dessous brillait autant que le dessus ». Les soins
méticuleux du capitaine devinrent pour moi un sujet de
réflexion : l’ordre et la propreté étaient élevés par Madame
Richou au rang de vertu.
Plus exemplaire encore, le respect porté au défunt par
son épouse offrait un modèle à l’enfant, que le statut de son
papa ne démentait pas : « Vous avez bien de la chance, vous
autres hommes », se lamentait souvent maman, surchargée
de travail en ces temps de disette et de difficultés financières.
Plutôt que de plaindre sa mère, l’enfant éprouvait la fierté
d’être promis au destin privilégié de la moitié de l’humanité,
qui contribuait alors très peu aux soins domestiques, et se
confinait de préférence en des tâches nobles et mystérieuses
dans un bureau enfumé.
C’est dans une chambre d’enfant aux volets fermés, au
premier étage de la maison, que j’ai éprouvé, pour la seconde fois
dans ma vie d’alors, les sensations angoissantes que procurent
la fièvre et le délire. De la première expérience, pendant la
grave maladie vécue deux ans plus tôt, je n’ai gardé aucun
souvenir sinon ceux de la convalescence, je l’ai raconté. Mais
mes parents en parlaient souvent, et cela donc était vrai. De
la seconde, au contraire, je conserve aujourd’hui encore des
images assez nettes. C’était, je suppose, à la suite d’une maladie
d’enfant, rougeole ou scarlatine, probablement « attrapée » à
l’école. Dans l’état de délire, il n’y a plus de différence entre
le cauchemar et l’éveil. Les murs et le plafond perdent leur
réalité en vacillant. Des objets durs et tranchants circulent
douloureusement dans la tête et dans le reste du corps ; des
éclairs lumineux traversent la chambre obscure et hostile. La
parole de la mère, amplifiée par de multiples échos, vient d’un
monde cotonneux où l’on s’enfonce loin de sa présence. Le
lit lui-même est devenu moite et étouffant. Et finalement tout
sombre dans la nuit d’un sommeil sans conscience. La fièvre
de l’adulte, quelle que soit sa maladie, s’élève rarement au ni-20 AvAnt l’oubli
veau de celle d’un enfant. L’expérience du délire nous est donc
peu familière après l’adolescence. Et c’est heureux, car
j’imagine la terreur que la conscience du danger peut ajouter au
mal-être naturel provoqué par la fièvre. L’enfant au contraire
traverse l’épreuve en patient, je veux dire sans l’angoisse d’une
menace précise. Il se soumet à sa maladie. Après quelques
heures ou quelques jours, il sort fatigué mais intact de cette
sorte de tunnel obscur où son mal l’a entraîné. Je me souviens
de mon éveil étonné, sur un oreiller humide, quand maman
plaçait sur mon front brûlant des gants de toilette mouillés et
refroidis par de la glace, de ses paroles douces et rassurantes.
Je me souviens aussi du bienheureux statut de convalescent,
lorsque les désagréments de la maladie avaient cessé, mais que
durait encore la sollicitude maternelle envers le malade d’hier :
moment béni, où l’inquiétude et la compassion faisaient place
à une tendresse renouvelée pour l’enfant retourné à la santé.
…En ces temps de disette et de difficultés financières, ai-je
écrit. La tradition familiale est riche d’anecdotes et de mauvais
souvenirs sur ces moments de pénurie, bien plus que ma
mémoire d’enfant insouciant. Trois kilos de pommes de terre par
personne pendant toute une année, pas de beurre et presque
jamais d’huile, pain strictement rationné, légumes exigeant
d’interminables et souvent vaines queues devant les étals du
marché voisin, viande plus rare encore, tickets d’alimentation
selon les âges et les statuts : je n’en finirais pas d’énumérer les
privations imposées à cette époque aux populations éloignées
des lieux de production agricole si mon propos était de
raconter la guerre. Mais c’est la mémoire d’un enfant de ce temps-là
que j’explore. Et lui, cet enfant, n’a gardé aucun souvenir de
la disette qui inquiétait ses parents. Je me rappelle seulement
d’avoir eu à ingurgiter aux heures des repas des « granulés »
au goût désagréable. Les femmes enceintes ou allaitant avaient
droit à ce supplément énergétique, distribué en pharmacie sur
présentation de tickets spéciaux. En détournant ce viatique PArtie i — un enfAnt dAns lA guerre 21
au bénéfice de ses enfants, la mère espérait sans doute qu’il
les aiderait à mieux grandir. Mais ces enfants vomissaient les
granulés, ce qui ne les empêchait pas de « pousser »
normalement malgré les restrictions, tandis que leur mère, elle,
épuisait sa santé.
Je viens de parler de prescriptions aux femmes enceintes
ou allaitant : encore un événement de l’histoire familiale dont
ma mémoire n’a gardé aucune trace. Pourtant maman
préparait alors un quatrième enfant. M’avait-on caché son état ?
Craignait-on que j’apprenne comment viennent les bébés ?
En tout cas, ni la grossesse, ni la naissance ne m’ont laissé le
moindre souvenir. Le seul indice préservé de ce nouvel
agrandissement familial est dans l’image de boîtes cylindriques en
carton enfermant d’écœurants granulés dont je devais avaler
de pleines cuillerées à l’heure des repas…
Le père tâchait, lui aussi, de nourrir sa progéniture en
sillonnant à vélo la proche campagne, ses rares fermes et ses
jardins potagers, quand son métier de professeur lui en
laissait le loisir. Ses principes, et peut-être ses insuffisantes
ressources, l’empêchaient d’acheter « au marché noir ». Il lui
arrivait pourtant de rapporter à la maison quelques fruits,
quelques œufs qui amélioraient le très frugal ordinaire. Mais
cette information-là est tirée de la mémoire familiale. Dans
celle de l’enfant subsistent seulement deux cerisiers sur un
terrain quasiment en friches où se transportait la famille quand
il faisait beau le dimanche. Par quel moyen ? La 301 familiale
existait toujours, mais remisée dans un garage, faute d’essence
pour la faire rouler. Alors ? Train ? Bus ? Vélos pour les
parents, petites sœurs dans des paniers, et bicyclettes d’enfant
pour les deux aînés ? On circulait beaucoup à deux-roues en
ce temps-là. Toujours est-il que je revois très bien le champ
loué par papa, où poussaient les deux cerisiers dont toute la
famille surveillait la récolte mûrissante à chacune de ses visites
dominicales. Quelques pommes de terre, peut-être, étaient 22 AvAnt l’oubli
également plantées au pied des arbres, mais je n’en suis pas
sûr. Ce dont je me souviens, en revanche, c’est de l’amère
déception des parents quand ils trouvèrent un dimanche les
cerisiers débarrassés de leur récolte par des mains inconnues.
Quant aux pommes de terre, si elles ont jamais été plantées,
elles ont sans doute subi le même sort…
Vint le premier été après notre arrivée à Toulon, et avec lui
les grandes vacances. Où s’en aller pour échapper aux
touffeurs de la ville et aérer tant soit peu les enfants ? Dans l’Est
de la France, à Vertval, où vivait la famille du père, au-delà
de la « ligne de démarcation » ? Il n’en était pas question,
ne serait-ce que pour des raisons de sécurité, d’éloignement
et de coût du voyage. À Saint-Raphaël, où habitait le
grandpère maternel ? Trop loin encore, et trop coûteux peut-être, à
moins que la perspective d’une vie en commun avec le
beaupère ait effrayé le gendre. On resterait donc sur place à
regarder pousser les radis, avec une seule escapade de deux
semaines dans un hôtel, près de la mer et non loin de la ville.
Je pense aujourd’hui que le choix de ce séjour en hôtel
relevait principalement du souci paternel de soulager quelques
jours la mère de famille de ses écrasantes tâches ménagères.
Mais pour les enfants, la perspective de cette vie hors des
murs de la maison ouvrait sur l’aventure. Deux images et une
impression me restent de ces courtes vacances.
L’impression est celle d’une grande curiosité pour des
nourritures et des lieux nouveaux, d’une joyeuse attente face
à cette rupture de la routine familiale, et naturellement de
l’attrait pour la mer et ses plages.
La première image est celle d’un chemin de terre sous les
pins, qu’il fallait descendre pour se rendre à la plage, située
à plusieurs centaines de mètres de l’hôtel. À l’aller, la
perspective de la baignade rendait tout le monde joyeux. Mais au
retour, la chaleur, la pente du chemin autant que la fatigue du
bain et des jeux ralentissaient les pas et la poussette du bébé, PArtie i — un enfAnt dAns lA guerre 23
en dépit de la promesse du déjeuner dans la salle fleurie du
restaurant. Je me souviens de la table ronde où nous
attendait notre couvert, de la nappe à carreaux rouges, des tickets
d’alimentation que les parents posaient à côté des assiettes
pour qu’ils fussent ramassés par la serveuse au début du repas.
La seconde image est sonore, et très tenace encore
aujourd’hui : dans le hall de l’hôtel, un carillon de Westminster
égrenait les quarts, les demies et les heures, de jour comme de
nuit. C’était un sujet de contrariété pour maman, ce carillon :
il l’empêchait, disait-elle, de dormir, et risquait d’éveiller le
bébé ; mais la patronne de l’hôtel refusait de l’arrêter pendant
la nuit. De sorte que le séjour, finalement, ne fut pas aussi
reposant qu’espéré, se plaignit la mère à son retour chez elle.
Est-ce la mémoire de ce désagrément qui, par la suite,
empêcha longtemps la famille de passer ses vacances ailleurs que
dans l’une ou l’autre des maisons des grands-parents ? Ou
nécessité d’économie ? C’était l’un des travers de maman de
ne jamais trouver satisfaction complète dans les circonstances
de sa vie, de toujours attendre mieux que ce qui lui était offert,
et finalement de nourrir ses rêves aux dépens du présent.
Après les vacances, vint le temps de la rentrée des classes, des
retours de l’école dans une maison froide et mal éclairée. Et un
soir comme les autres, la porte de l’appartement qui s’ouvre
brusquement, le père qui entre tout essoufflé et demande où
est la mère sans même embrasser ses enfants, qui crie plutôt
qu’il n’annonce, avec une fierté mêlée de beaucoup
d’émotion : « Je suis nommé censeur ». Censeur du lycée s’entend,
ce grade au-dessus de celui du simple professeur qu’on était
jusque-là, mais en-dessous de la dignité de proviseur auquel
on espère bien accéder un jour. Ce grade qui donne droit
à un logement de fonction, et qui permet donc l’économie
d’un loyer. Adieu, maison de faubourg, Institut Notre-Dame,
carré de radis roses et visites de dame Richou en mal de son
capitaine… Chapitre II
ans le dédale de cours, de galeries et de salles de classes Ddu lycée de Toulon, je revois d’abord les murs gris d’un
large escalier où des mains peintes, l’index tendu vers le haut,
indiquaient la direction à suivre pour parvenir à l’«
appartement privé » du censeur. Passée la lourde porte s’ouvrait un
large couloir, bien éclairé par plusieurs fenêtres donnant sur la
« cour de gymnastique ». Là couraient, matins et après-midi,
des files de lycéens en short. Face aux fenêtres, une rangée de
portes ouvrait sur les chambres, la salle à manger, la cuisine,
et tout au fond, la salle de bains. De ces chambres, la vue
plongeait sur la cour d’honneur, ses pelouses et ses carrés de
fleurs et d’arbustes, et, plus loin, sur le bruyant boulevard.
Un lieu idéal, le couloir de l’appartement, pour y faire
rouler des camions de bois et bâtir des garages à petites
voitures, et cependant le plus souvent interdit de jeu : « Des
élèves étudient en dessous, il ne faut pas les déranger par du
bruit ». Nous voilà donc, mon frère Maurice et moi, au sortir
de l’école, confinés dans notre chambre que je revois grande,
mais que ma mémoire, sans doute, a gardée comme je la
percevais à huit ou neuf ans. C’est là que nous tracions avec toutes
sortes d’objets posés sur le sol des routes pour nos autos en
fer, que nous construisions des gares pour nos trains
mécaniques, là que nos besoins de mouvement nous faisaient nous
poursuivre par-dessus ou par-dessous nos deux lits jumeaux
placés côte à côte. Là aussi que, ayant mal calculé mon élan, je
suis tombé un jour tête première sur le radiateur de fonte de PArtie i — un enfAnt dAns lA guerre 25
la chambre, et que maman, alertée par Maurice, me trouva à
moitié assommé, étendu sur le plancher et baignant dans mon
sang. « Mon petit, mon petit » me berçait-elle après m’avoir
ramassé, au lieu de penser à tarir l’hémorragie du cuir chevelu.
Elle me croyait mourant sans doute, et salissait ses vêtements
de mon sang. Je n’avais pas vraiment mal, et cette sollicitude
me reste en mémoire comme un instant heureux : je recevais
les caresses de maman, son inquiétude me rassurait sur « la
grande place que je tenais dans son cœur ». Une fois encore
j’allais bénéficier du statut glorieux de « miraculé » dans la
légende familiale, comme après la maladie de mes quatre ans,
celle que j’ai complètement oubliée...
Mon frère Maurice vient de surgir dans ce récit, à propos des
jeux dans notre chambre. Je me souviens bien de lui en ce
temps-là, aussi blond que j’étais brun. D’un an plus jeune que
moi, il était mon compagnon de tous les instants, en chambre
ou en plein air, en temps de paix ou de dispute entre nous.
Mais, curieusement, je ne revois à cette époque ni ma sœur
Françoise, alors âgée de trois ans, ni le bébé Gaby, la seconde
petite sœur encore dans ses langes. Ces tout jeunes enfants
vivaient dans une chambre distante de la nôtre, près de celle
des parents. Est-ce leur éloignement et des rythmes de vie
différents du mien qui nous ont séparés ? Ou bien la curiosité
pour ces bébés a-t-elle manqué au garçonnet que j’étais alors,
faute de relations ludiques avec eux ?
Pendant l’hiver 43 toutefois, une forte perturbation
familiale est venue soudain fixer dans ma mémoire l’image de
ma plus jeune sœur jusque-là très floue. Le souvenir que j’ai
de l’événement a de nouveau pour cadre la chambre que je
partageais avec Maurice. C’était le matin. Depuis longtemps
déjà, nous étions éveillés, et profitions du silence de
l’appartement pour nous livrer aux jeux et aux chahuts de notre âge,
d’ordinaire interrompus par les exigences de la discipline
scolaire ou domestique. Ce n’était pas dimanche, et que personne 26 AvAnt l’oubli
ne fût encore venu nous inviter à nous préparer pour l’école
commençait à nous étonner un peu ; mais enfin nous n’étions
pas fâchés de cette entorse aux règles habituelles qui nous
ouvrait un espace de liberté.
C’est alors que la porte de la chambre s’ouvrit et que papa
entra, lui qui venait très rarement inspecter notre lieu de vie
habituel. Il avait le visage grave, les yeux rougis, ce qui me
rappela aussitôt que la petite Gaby était malade, et que le médecin
était venu plusieurs fois les jours précédents, et la veille encore.
« Comment va Gaby ? », ai-je demandé, sans doute moins par
intérêt pour la santé du bébé que pour faire oublier au père
par un mot gentil le désordre de la chambre bouleversée par
nos jeux. « Elle est morte » répondit-il. Et chose incroyable,
jamais vue ni seulement imaginée, papa éclata en sanglots en
cachant son visage de ses mains. Les pleurs, c’était bon pour
les enfants, mais tout à fait indécent chez les adultes, ces êtres
forts et protecteurs que le malheur ne pouvait surprendre…
Interloqués, mon frère et moi, beaucoup plus étonnés
par la présence insolite et surtout par les larmes du père que
par une nouvelle dont nous ne pouvions pas encore
mesurer la portée, nous devions pourtant réagir, faire ce que l’on
attendait de nous. On nous avait éduqués pour cela. Et que
faire en cas de deuil, sinon pleurer, nous aussi ? Alors, nous
avons essayé de pleurer, je m’en souviens. L’émotion ne nous
avait pas touchés encore, mais les circonstances imposaient
des larmes, et nous nous sommes soumis aux circonstances,
mon frère et moi. Sans grand succès, d’ailleurs : nos pleurs
avaient quelque chose d’artificiel, de forcé. Papa le comprit
sans doute, qui, soudain calmé, nous ordonna de nous habiller
et de ne plus faire de bruit.
Ce n’est que plus tard, quand on me permit de voir dans
son berceau le bébé mort, que quelque chose a bougé en moi,
que de vraies larmes sont venues, et que je suis entré, si peu
soit-il, dans la douloureuse consternation familiale. J’appris
alors de quelle dangereuse maladie contagieuse était morte la PArtie i — un enfAnt dAns lA guerre 27
petite sœur, une maladie qui obligeait à la désinfection de sa
chambre et à des vaccinations collectives. Encore quelques
jours, et je participais mieux encore au deuil familial en
portant un brassard noir, en cassant ma tirelire pour acheter et
placer sur la tombe de Gaby un marbre blanc où était gravé
« ici repose un ange ». Bientôt, à la suggestion de maman, je
prenais l’habitude de m’adresser dans mes prières du matin
et du soir à la petite sœur disparue pour lui demander
d’intercéder en ma faveur auprès du Bon Dieu. Pendant toutes
les années où la famille a habité le lycée de Toulon, j’ai
accompagné docilement maman au « reposoir » du cimetière
où le cercueil du bébé avait été placé, sans jamais rechigner,
avec le sentiment d’accomplir un acte naturel. Dans le vase
en cristal acheté lui aussi avec mes économies, j’ai glissé à
chaque visite une fleur cueillie. Aujourd’hui encore, l’image
des plaques de marbre apposées sur le mur du reposoir me
revient à l’esprit quand je respire une odeur de fleurs fanées,
tant cette odeur est attachée dans ma mémoire aux visites au
cimetière de Toulon.
Ainsi m’étais-je conformé sans aucune peine à l’image désirée
par ses parents d’un enfant affectueux, participant à leur
chagrin et regrettant sa petite sœur. J’enluminais ainsi mon image
de garçonnet sensible et aimant, probablement aux dépens de
celle de mon frère, très vite retourné, lui, à l’insouciance de son
âge. Dans la compétition qui nous opposait, Maurice et moi,
pour occuper la meilleure place dans l’affection maternelle,
j’usais de l’arme de la docilité, quand il employait déjà celle
de la rébellion. Je lis dans cette compétition inégale l’annonce
de nos parcours séparés aux temps de l’adolescence et de la
vie adulte.
Et pourtant, je pouvais aussi éprouver de la vraie
compassion. En témoigne cet autre souvenir, à peu près contemporain
de la mort de Gaby.28 AvAnt l’oubli
Un peu plus à l’aise que naguère dans ses finances, maman
se faisait aider par une femme de ménage du même âge qu’elle,
que je nommerai Marie dans ce récit faute d’avoir gardé son
prénom en mémoire. Marie n’était d’ailleurs pas affectée aux
seuls soins du ménage ; elle avait aussi pour fonction de nous
emmener en promenade, Maurice et moi, en poussant devant
elle la petite voiture de Françoise. Nous nous rendions souvent
aux limites de la ville, là où sont les anciennes fortifications
de Vauban et leurs espaces de pinèdes, de murs en ruines et
de fossés.
Au retour de l’une de ces promenades, Marie, bien
embarrassée, me rendit à maman alors que j’étais en pleurs,
inconsolable. Elle était incapable de trouver une explication
à ce qui m’arrivait : aucun accident fâcheux n’était survenu
pendant la promenade, aucune dispute avec mon frère, aucune
contrariété d’enfant, non, rien ne pouvait rendre compte de
pareil chagrin. Cela avait commencé sur le chemin du retour,
alors qu’un policier interrogeait une mendiante accroupie sur
le trottoir, racontait Marie. J’étais resté un peu en arrière pour
écouter, et depuis je ne cessais de pleurer.
Les grandes personnes ne comprenaient pas, mais moi
je me souviens. La mendiante avait expliqué que ses enfants
l’avaient abandonnée là, qu’elle n’avait plus de maison ni de
quoi manger, et qu’elle voulait mourir. Pour un enfant de huit
ans, il était sans doute facile d’imaginer son propre malheur en
pareille situation : en écoutant la pauvresse raconter sa triste
histoire, il pouvait se voir abandonné et seul comme elle. Sa
compassion le portait vers lui-même, imaginé soudain sans
parent ni maison.
Cet immense chagrin né du malheur d’une pauvre femme
fut naturellement inscrit à mon crédit, comme l’avait été ma
fidélité au souvenir de la petite sœur morte, et me valut un
surcroît de gloire familiale. Pour m’apaiser, maman dut me
ramener à l’endroit où j’avais rencontré la pauvresse : « Tu
vois, il n’y a plus personne ; le policier a sûrement trouvé une PArtie i — un enfAnt dAns lA guerre 29
maison pour elle… ». Et de retour à l’appartement : « Cet
enfant est trop sensible » déplorait-elle, non sans fierté cachée, en
racontant l’anecdote à son mari. Mais elle pensait sans doute :
« Cet enfant est mon soleil » en magnifiant les qualités de son
rejeton. Et je percevais ingénument le bénéfice de qualités qui
m’étaient en quelque sorte imposées par mon statut d’enfant
docile. Ainsi se préparent les adultes englués dans leur bonne
conscience…
Cependant les « privations » n’avaient pas cessé, bien au
contraire. Et pourtant, pas plus au lycée que dans la maison de
Madame Richou, je me souviens d’en avoir souffert, alors que,
longtemps après la fin de la guerre, maman racontait encore
son combat quotidien pour nourrir sa nichée, ses longues et
fatigantes queues au marché, en dépit de la « carte de
priorité » que lui valait son statut de mère de famille nombreuse.
Avec les topinambours, un autre légume paraissait
échapper parfois aux restrictions du moment, si j’en juge par le
souvenir calamiteux qu’il m’a laissé : la courge. Pourtant, c’est
avec un sentiment de triomphe que maman avait un jour
ramené du marché une lourde et opulente courge : de quoi
faire d’abondantes conserves en bocaux. Malheureusement,
quelques mois plus tard, l’un de ces bocaux, mal stérilisé sans
doute, avait explosé spontanément dans le placard où il
attendait l’hiver, dégageant une odeur pestilentielle dans tout
l’appartement. Une odeur terriblement persistante, fade et
écœurante, dégoûtant à jamais de la courge enfants et mari. Je
me souviens des repas servis un peu plus tard avec courge au
menu, en bon état de conservation celle-ci, dont seul le père
était exempté, ce qui ne confortait évidemment pas l’autorité
de la mère dans sa lutte contre nos refus. Nous finissions
pourtant par avaler, mais au prix de nausées, de menaces de
punitions, de palabres interminables. Voilà un des rares souvenirs
que j’ai gardé des restrictions alimentaires ; et pourtant, ce fut
sans doute le souci principal de la maîtresse de maison, dans 30 AvAnt l’oubli
une ville éloignée des greniers à blé et des verts pâturages, où
la disette menaçait en permanence. Les granulés pour femmes
allaitant avaient eux-mêmes disparu avec la petite Gaby…
Et pourtant, en dépit des restrictions, les repas gardaient
tout leur cérémonial d’avant guerre : défense de toucher à la
nourriture avant que le père eût récité le bénédicité et que
tout le monde se fût signé ; défense de parler sans y avoir été
autorisé ; bien essuyer ses lèvres avant et après boire ; se tenir
droit, les deux mains sur la table quand on ne mangeait pas ;
demander l’autorisation avant de quitter la table… Pour ce
qui est du bénédicité, il faut reconnaître que la demande du
pain quotidien avait du sens en ce temps-là, autant que le
remerciement pour la soupe versée dans les assiettes…
Une autre tradition qui ne semblait pas trop souffrir des
restrictions du temps était celle du Père Noël. Je me souviens de
la dernière fois où je l’ai impatiemment attendu, ce messager
mythique du Petit Jésus, qui allait bientôt venir et
récompenser ma « sagesse » d’enfant soumis. À mesure que s’approchait
la fin de l’année, le noble vieillard barbu habillé de rouge
devenait de plus en plus présent à l’imagination des enfants.
Il servait beaucoup aux parents pour maintenir la discipline
domestique : « Si tu ne manges pas ta soupe à la courge, le Père
Noël ne passera pas chez nous ». Les questions techniques
étaient éludées : « Nous laisserons une fenêtre entr’ouverte,
puisqu’il n’y a pas de cheminée ici ». À huit ans, la confiance
des enfants en leurs parents est encore sans limite.
Cette année-là, pas plus que les précédentes, l’événement
ne déçut mon attente. Mon frère Maurice, moins dormeur
que moi sans doute, m’avait éveillé à l’aube, et, pieds nus et
en chemises de nuit, nous avions couru ensemble jusqu’au
petit sapin décoré de boules et de guirlandes brillantes, planté
dans la salle à manger au-dessus de la crèche aux santons. Les
parents étaient déjà là, près du sapin et de la crèche, qui
manipulaient des paquets enveloppés de papier doré. Ils étaient PArtie i — un enfAnt dAns lA guerre 31
très curieux de savoir ce que le Père Noël nous avait apporté,
expliquèrent-ils après les embrassades. Près de mes souliers, ils
replacèrent une grande boîte plate, que maman m’aida bientôt
à ouvrir, en préservant le beau papier doré qui l’enveloppait.
Parut un mécano bleu, taille N° 2, avec poulie pour équiper
la grue quand elle serait montée… J’imagine plus que je me
rappelle mon émerveillement.
Jusque-là, tout s’était passé conformément à la tradition.
Il y avait bien eu ce fugitif étonnement de trouver les parents
manipulant ensemble les paquets, et les remettant à leurs
places sans se tromper de souliers. Ils avaient été curieux,
l’explication suffisait.
Mais la suite éveilla davantage ma suspicion. Toujours
en chemise de nuit, j’avais déjà sorti de leur boîte les pièces
du mécano, les sachets de boulons et de vis, les petits outils,
quand maman voulut me faire revenir à la boîte : « Regarde, je
crois qu’il y a encore autre chose là-dedans ». Et effectivement,
en fouillant les replis de l’emballage, j’ai trouvé un stylo, oui,
le stylo aux reflets bleutés d’opale que j’avais tant admiré et
désiré à la vitrine d’une boutique de la ville. Comment
avaitelle fait pour savoir que la boîte n’était pas vide ? Pour deviner
qu’un si petit objet, le stylo, était caché là ? Elle n’avait pas
ouvert la boîte avant notre arrivée près du sapin, le papier doré
qui l’enveloppait était intact. Alors ? N’était-ce pas elle-même,
maman, qui avait caché le stylo dans la boîte du mécano avant
de l’emballer ? Les dires des copains étaient-ils donc vrais, qui
donnaient aux parents le rôle du Père Noël ?
Et voilà comment un pan de la première foi religieuse de
l’enfant s’effondra un joyeux matin de Noël, sans d’ailleurs
que s’ensuivît la moindre tristesse : les jouets étaient bien là,
la reconnaissance changeait seulement d’adresse, voilà tout.
Mais il était quand même prudent de ne rien laisser paraître
de ma découverte : en abolissant le mythe, je risquais d’en
perdre les bénéfices…32 AvAnt l’oubli
Le reste de l’édifice religieux demeurait solide, et pour
longtemps encore. Le plus beau des métiers, disait sa mère à
l’enfant, est celui du prêtre. En tournant les pages du livre de
catéchisme, elle lui montrait souvent l’image représentant
Saint Paul au chemin de Damas : un éclair le terrasse, il se
soumet. Ainsi le petit garçon doit-il écouter l’appel mystérieux.
L’image de son fils en soutane attendrissait la mère, en quête
de glorification pour son enfant et peut-être pour elle-même.
En l’imaginant disant la messe devant un autel fleuri, elle
assistait, nouvelle Sainte Monique, à son propre couronnement.
Mais l’enfant, lui, était avide de tendresse plus que de salut.
L’oreille attentive, il écoutait, dans l’espoir de mieux se faire
aimer. Il finit par entendre. Alors la mère put contempler en
son rejeton sa réussite de femme et de chrétienne, et peut-être
lire dans leurs destins liés une promesse de vie commune en
paradis...
En échange de sa docilité, l’enfant fut choyé davantage, et
les caresses lui donnèrent l’avant-goût du ciel, ce lieu empli de
fleurs et de jouets où le Bon Dieu ressemble un peu au père.
Tout à la fois joueuse et romanesque, la mère promettait à
son enfant de le suivre plus tard dans un presbytère. La vie
douillette de ce temps heureux pouvait se continuer
longtemps après l’âge tendre ; l’avenir cessait d’inquiéter, l’amour
maternel recouvrait la vie tout entière comme un ciel sans
nuage au printemps...
Bientôt, cette première vocation s’éleva vers un projet
plus ambitieux encore : à celui du prêtre de campagne ou de
ville, l’enfant grandissant préféra le rôle du missionnaire
outremer. Il est vrai que les premiers livres d’images lui avaient
donné le goût de l’exotisme et de l’aventure. Quittant un pays
familier, son imagination gagnait du champ dans un univers
fabuleux peuplé de « sauvages », de petits Noirs ventrus, de
crocodiles et de serpents, où sa mère continuait à le protéger
contre tous les dangers. L’ambition de l’adulte ne prend-elle
pas sa source là, même s’il a depuis troqué la soutane du mis-PArtie i — un enfAnt dAns lA guerre 33
sionnaire pour la toge de professeur, s’il a laissé l’espérance du
salut éternel pour le désir de durer dans une œuvre terrestre ?
La potion bue dans son âge tendre — un mélange de
certitude en la vie éternelle, de soumission aux lois religieuses
et civiles la garantissant, de gourmandise enfin pour les
nourritures terrestres autorisées — a façonné la personnalité de
l’adulte, quels que fussent ses révoltes et ses reniements
ultérieurs.Chapitre III
u côté du lycée, c’était d’abord le travail du père. De la Dnature de ce travail, je n’avais aucune idée précise : papa
quittait l’appartement tôt le matin, y revenait à l’heure du
déjeuner, et repartait l’après-midi pour s’enfermer dans un
bureau donnant au rez-de-chaussée sur la cour d’honneur,
un lieu où les enfants n’avaient normalement pas accès. Mais
après six heures du soir, quand le travail du censeur était
achevé, alors commençait celui du père : nous devions, Maurice et
moi, lui montrer nos cahiers de devoirs, lui réciter nos leçons,
juste avant l’heure de la soupe. Et j’imagine que la perspective
de cet examen quotidien ne laissait guère de place à la
négligence écolière…
Cela pendant l’année scolaire. Mais avant la rentrée des
classes, à la fin des vacances d’été, le censeur trouvait souvent
refuge dans une pièce de son appartement, à l’abri des visites
et des sollicitations trop pressantes des professeurs, à ce
moment de l’année où se préparait leur « emploi du temps ».
Passant parfois devant sa porte entr’ouverte, je le voyais penché
sur un immense tableau de papier à double ou triple entrée.
La mise en route de cette énorme machine qu’est un lycée
fréquenté par des centaines de garçons de six à vingt ans était
une affaire compliquée. Pour établir les horaires de chacun,
maître ou élève, il fallait concilier les programmes, les niveaux
des classes, les locaux disponibles, les desiderata des
enseignants, et tenir compte de bien d’autres contraintes encore
que je ne pouvais pas comprendre. Le censeur usait pour cela PArtie i — un enfAnt dAns lA guerre 35
d’un crayon tendre et d’une gomme, effaçant ici, écrivant là,
sur son immense tableau de papier, combinant et défaisant un
jour le travail de la veille, sans jamais parvenir à la perfection
espérée. Aujourd’hui sans doute l’emploi du temps des lycées
est-il établi par un ordinateur ; en ce temps-là, il demandait
au censeur des heures et des heures d’efforts et d’imagination.
Sans pouvoir éviter les récriminations des enseignants ni les
bouleversements de la rentrée.
Pour se consoler de ses déboires administratifs, il n’avait
pas beaucoup de relations d’amitié, mon papa. Je me
souviens pourtant des visites d’une de ses anciennes camarades
d’études, retrouvée par hasard à Toulon après le grand
bouleversement de la débâcle. Elle aimait se souvenir avec lui,
Annonciade, du temps de la Faculté et de leur jeunesse. Corse
d’origine, elle parlait avec un fort accent, et nous offrait, à mon
frère et à moi, de charmants livres d’enfants. J’en garde encore
plusieurs dans ma bibliothèque, illustrés par Samivel, et
devenus objets de collection pour les amateurs d’aujourd’hui. Mais
maman ne l’aimait pas beaucoup, Annonciade. Elle venait
d’un monde qui lui était étranger, d’une époque mystérieuse
de la vie de son mari. Ensemble ils parlaient littérature,
politique, un monde d’idées où l’épouse ne pénétrait guère ; et
puis, elle était célibataire cette amie et, si je me souviens bien,
jeune encore elle n’avait pas laissé toute coquetterie. Aussi
fut-elle éloignée doucement, la gentille Annonciade qui me
donnait de si jolis livres d’enfants…
Restaient le proviseur et sa femme, qui habitaient une
aile de bâtiment parallèle à la nôtre, de l’autre côté de la cour
d’honneur. Entre ces dames, celle du chef d’établissement
et celle du censeur son second, c’était une compétition sans
merci, portant principalement sur la chose ménagère. « C’est
une maniaque de la propreté disait maman ; elle ne supporte
pas le moindre grain de poussière sur un meuble, sur le cadre
d’un tableau. Mais pour réussir un plat… ». Elle suggérait 36 AvAnt l’oubli
ainsi une déficience de la science culinaire chez sa voisine,
quand elle-même excellait à ses fourneaux. Je ne pouvais
naturellement pas entendre les critiques que Madame la Proviseur
adressait en privé à Madame la Censeur — un jeu de mots qui
agaçait ma mère, il va sans dire. Mais les relations imposées
par la collaboration professionnelle des maris pouvaient
difficilement donner naissance à une grande amitié entre leurs
femmes, malgré quelques mondanités de part et d’autre de la
cour d’honneur du lycée.
Avec si peu d’amis, si loin des grands-parents de
Franche-Comté ou de la Côte d’Azur, comment ne pas faire
de la famille l’unique refuge affectif pour les enfants ?
Comment leur éviter l’enfermement dans un nid douillet et protégé
les coupant du monde pour longtemps ? Heureusement, ils
ont su, ces enfants, ouvrir des fenêtres par où respirer un air
moins confiné : en se tournant vers les filles et les garçons de
leur âge, ils restaient dans le courant qui les emportait sans
turbulences vers l’avenir.
Du côté des garçons, il y avait le « petit lycée » et la classe
ede 10 , on dirait aujourd’hui le CE1. Pour se rendre en classe
matin et après-midi depuis l’appartement du censeur, aucune
rue à franchir : il fallait seulement traverser la silencieuse cour
d’honneur, plantée d’arbustes et de fleurs, puis la cour des
« grands », un espace de cris et de fureur, enfin déboucher
dans l’univers moins violent des « petits » en retrouvant la
compagnie rassurante des copains.
Je revois la salle de classe, l’estrade et le bureau surélevé
qui confortaient le prestige du maître en le situant plus haut
que nous. Je revois aussi, derrière ce bureau, le tableau noir
et, plus haut encore, les cartes géographiques placardées sur
le mur jaune : celles de la France des départements ou des
reliefs ; celle de l’Afrique, où l’empire français faisait une
immense tache rouge ; ou bien encore le globe terrestre partagé
en deux moitiés aplaties et symétriques. PArtie i — un enfAnt dAns lA guerre 37
A vrai dire, ce décor était celui de toutes les salles de
classes de l’époque, y compris celle des illustrations du
« Grand Meaulnes », et je ne suis pas sûr d’en avoir gardé
une mémoire intacte, sans contamination par des images plus
tardives. Pourtant, un souvenir précis me rassure sur son
authenticité. Un matin, le maître nous avait lu un « message du
Maréchal » demandant à tous les écoliers et à leurs parents de
contribuer à l’effort de guerre en offrant leurs objets et jouets
en métaux non ferreux. Après sa lecture, faite rapidement et
sans commentaire, l’instituteur avait placé sous son bureau
une boîte en carton destinée à recevoir les dons. J’imagine qu’il
respectait ainsi une consigne imposée, en s’arrangeant pour
qu’elle fût bien vite oubliée des enfants. Mais mon goût pour
le « bien faire » et mon besoin d’applaudissements, déjà vifs
en ce temps-là, me portaient à répondre. J’avais donc puisé
dans ma corbeille à jouets un merveilleux « gyroscope », tout
en « métal non ferreux », donné naguère par le Père Noël, et
je l’avais secrètement porté au maître.
Je tenais beaucoup à ce jouet « éducatif », qui
intéressait d’ailleurs autant les parents que leur enfant, je m’en
souviens, parce qu’il s’apparentait à un instrument scientifique.
C’était une roue en laiton tournant comme une toupie autour
d’un axe, et protégée par une double armature en fer. Pour la
mettre en mouvement, cette roue, je devais d’abord enrouler
une fine ficelle autour de l’axe et la tirer d’une main avec force
en tenant fermement le gyroscope de l’autre main. Alors, grâce
à la prodigieuse vitesse de rotation de la roue, le gyroscope
devenait magique : il empêchait de fléchir la main qui le tenait ;
posé sur sa pointe, il se maintenait seul, bien droit ou oscillant
doucement, même s’il était placé sur un fil tendu
horizontalement. Sur une table en bois, il ronflait puissamment, restait
au contraire presque silencieux sur les carreaux du sol ; bref,
une fois lancé, il n’avait plus rien de l’objet inanimé qu’il était
au repos. Et cependant, j’avais donné au Maréchal mon jouet
préféré, en échange, espérais-je, des félicitations du maître 38 AvAnt l’oubli
et des parents. Mais, à ma grande surprise, le maître n’avait
manifesté aucun intérêt particulier quand je lui avais remis
le gyroscope, qu’il avait jeté sans ménagement dans la boîte
presque vide cachée sous son bureau ; et surtout la révélation
de mon don avait suscité à la maison une tempête au lieu des
louanges attendues : ainsi m’étais-je défait sans regret d’un
jouet du Père Noël ? Et qui lui avait sans doute coûté très
cher ? Vraiment, j’étais un enfant ingrat, je ne méritais pas
un tel cadeau ! Si je voulais recevoir un jour d’autres jouets à
Noël, bien vite je devais aller récupérer le gyroscope dans la
boîte en carton sous le bureau du maître, avant qu’il ne fût
perdu à jamais…
Suivit pour moi une journée d’angoisse dont je me
souviens encore soixante-cinq ans après, pris comme je l’étais
entre l’exigence parentale et mon engagement face au maître :
accepterait-il mon revirement ? M’autoriserait-il à reprendre
un bien donné ? Me ferais-je une nouvelle fois gronder, pour
mon inconstance cette fois-ci ? Mais à mon grand
soulagement, les choses se passèrent tout autrement. À l’inverse de
ce que je craignais, l’instituteur ne parut pas mécontent de
mon repentir, bien au contraire. J’imagine qu’il se souciait
fort peu de participer à l’effort de guerre allemand. Quant à
mes parents, guère plus enclins à donner des canons à
l’ennemi héréditaire, ils avaient sans doute aussi ajouté à leur
réprobation patriotique le regret de l’argent dépensé pour le
cadeau perdu. L’histoire se terminait donc bien pour tout le
monde : les adultes paraissaient heureux du dénouement, et
j’avais récupéré mon jouet bien-aimé. Mais qu’il était difficile
de comprendre ce que voulaient les « grandes personnes » !
L’école, c’était aussi la cour de récréation. Je me souviens de
la volée de moineaux que provoquait la libération des
garçons quand sonnait la fin de la classe, et de la course éperdue
vers les urinoirs qui sentaient le grésil. Les postes étaient bien
moins nombreux que les postulants, et l’enjeu de la compéti-PArtie i — un enfAnt dAns lA guerre 39
tion n’était pas tant de soulager un besoin naturel que d’arriver
parmi les premiers devant l’ardoise mouillée, obligeant ainsi
les moins rapides à attendre en piétinant. Une façon comme
une autre d’établir entre nous une hiérarchie par le jeu et par
la force, que les batailles de cavaliers montés confirmaient
quelques minutes plus tard. Mais alors il s’agissait de la victoire
ou de la défaite de deux garçons solidaires pour un instant, un
costaud, le cheval qui portait, et un léger, le cavalier porté. Le
maintien ou la chute dans la bataille provoquaient les cris de
victoire ou de dépit des vainqueurs ou des vaincus, jusqu’à la
nouvelle sonnerie invitant au retour devant le tableau noir. De
ces joutes émergeaient les meneurs de jeu, les forts ; des
classements à l’école surgirait bientôt une autre élite, plus enviée
encore. L’école pour tous, mais chacun à sa place, à l’école
comme dans la vie…
Du côté des filles, les ressources étaient plus rares. L’école
mixte n’était pas encore entrée dans les mœurs. Mais il y avait
Sylvie.
Sylvie était une petite blonde de mon âge, potelée sans
être grosse, dont le visage s’est à jamais effacé de ma mémoire,
mais dont je revois encore le petit « sadinet », qui n’était pas
encore dans le « joly jardinet » dont parle le poète, mais qu’elle
me montrait volontiers. Elle était la fille de l’intendant, et
habitait donc le lycée comme moi. Nos parents s’étaient arrangés
pour nous confier ensemble à Marie les jours de promenade.
Quel autre mot qu’amour peut mieux désigner la complicité
de tous les instants qui nous unissait, la fusion de nos
imaginaires quand il s’agissait d’inventer des jeux, d’explorer
l’espace où nous étions confinés, entre les murs du lycée ou sur les
anciens remparts de la ville ? Le bonheur d’être ensemble, sans
compétition ni jalousie, le reste du monde autour mais jamais
entre nous ? Sans doute l’homme âgé qui écrit aujourd’hui
a-t-il fait de l’amie de ses huit ans une Ève laissée au paradis
de son enfance ; sans doute aussi a-t-il repeint l’image originale 40 AvAnt l’oubli
avec le pinceau et les couleurs de son âge mûr. Il n’empêche :
je n’ai souvenir d’aucune dispute, d’aucune bouderie entre
nous, comme si nous avions été les deux moitiés d’une même
orange que la vie devait séparer ensuite.
Sur les remparts, les jeudis quand il faisait beau, le jeu
consistait à désigner parmi nous la proie que les chasseurs
devaient rechercher et poursuivre. Dans ma mémoire, la meute
qui traque Sylvie n’est pas nombreuse : mon frère et moi, le
petit frère de mon amie et parfois Jacqueline, la fille de Marie.
Marie qui tricotait sous un pin en surveillant les jeux de
Françoise et en bavardant avec d’autres femmes venues promener
là leurs bébés dans l’air vivifiant des hauteurs de la ville.
En principe, nous devions toujours rester visibles aux
yeux de notre nurse. Mais les remparts étaient riches en
cachettes, souterrains à demi effondrés, pans de murs et fossés
comblés, propices à nos jeux et à nos explorations secrètes.
Car à la chasse s’ajoutait parfois la recherche d’un trésor, gardé
par une sentinelle armée, qu’il fallait découvrir et capturer.
Alors ce redoutable défenseur, ou bien le gibier dans le jeu de
la chasse, était emmené sans ménagements dans un endroit
discret, hors de la vue des promeneurs et de Marie, et condamné
à se déculotter. Couché sur l’herbe, il montrait « son devant »
ou « son derrière », selon la gravité de la peine infligée ; mais
exposer son derrière était toujours une « punition » plus grave
que l’autre. Les vainqueurs contemplaient un instant le sexe
ou les fesses de la petite fille ou du petit garçon ainsi exposés,
et le jeu recommençait avec une autre proie, un autre gardien
de trésor quelque part dans les ruines des remparts.
J’ai dit que Jacqueline, la fille de Marie, parfois se joignait
à nos jeux, quand elle accompagnait sa maman dans nos
promenades sur les remparts. Je me souviens d’un petit pruneau
noir bien maigrichon en comparaison de Sylvie, et beaucoup
moins à l’aise que mon amie quand il lui fallait relever sa jupe à
son tour. Mais elle devait se plier à nos règles pour entrer dans
notre étroite communauté. Elle le faisait à contre-cœur, et finit PArtie i — un enfAnt dAns lA guerre 41
par rester chez elle plutôt que de « se montrer » comme nous le
lui demandions. Je comprends aujourd’hui que la pudeur dans
sa classe sociale était bien plus prégnante que dans la nôtre,
celle de petits bourgeois enfants de censeur ou d’intendant. Sa
mère la maintenait d’ailleurs dans l’idée qu’elle n’était pas de
notre bord : « Tu verras, quand il sera grand comme il
t’oubliera vite pour épouser une femme de son monde ». C’était
dit après une parodie de mariage, moi avec Sylvie et mon frère
Maurice avec Jacqueline. La mère voulait sans doute prémunir
sa fille contre toute illusion sur son destin. Mais si la réflexion
de Marie me reste en mémoire encore aujourd’hui, c’est bien
à cause de l’étonnement qu’elle m’a laissé : aucune conscience
de classe ne pouvait encore séparer des enfants communiant
librement dans leur univers ludique.
Nos jeux cependant n’étaient pas tout à fait sans danger.
Non pas en eux-mêmes, mais à cause des rencontres possibles
dans nos explorations de souterrains et de fossés des remparts.
C’est ainsi qu’un après-midi, nous avions été très intrigués
par le manège d’un jeune homme qui manipulait un « zizi »
énorme dans l’ombre d’une ancienne casemate. Il se rhabillait
à notre approche, mais recommençait dès que nous nous
éloignions tant soit peu. Nos connaissances anatomiques d’alors
ne pouvaient expliquer le cas, et Sylvie comme moi avions
jugé que le jeune homme était malade, qu’il fallait le secourir.
Comment faire ? Il fut décidé d’en parler à Marie. Et c’est ainsi
que fossés et souterrains nous furent définitivement interdits,
à notre grand dépit. Les jeux de naguère, réduits aux
déculottages, un temps continuèrent dans notre chambre d’enfants,
mais le cœur n’y était plus : il y manquait le plaisir de la chasse
et celui, non moins grand, d’être découverts, condamnés et,
d’une certaine manière, possédés par le regard des autres.
Fort heureusement, les grandes vacances autorisèrent la
reprise de nos jeux interdits dans l’immense lycée vidé de ses
élèves et de ses professeurs. La dureté des temps ne permettait
plus de quitter la ville cette année-là. Les cours des grands et 42 AvAnt l’oubli
des petits, les galeries qui les reliaient, et même les dortoirs
quand le gardien négligeait d’en cadenasser les portes, nous
étaient accessibles et ouvraient un vaste terrain propice aux
courses à bicyclette, aux parties de cache-cache, aux
poursuites des voleurs par les gendarmes et aux chasses au trésor.
Je me souviens avec précision du gymnase, où l’intendant,
le père de Sylvie donc, avait fait entasser une montagne de
matelas, sans doute pour faciliter un nettoyage complet des
dortoirs. Nous avions créé avec ces matelas une véritable cité,
où les maisons étaient reliées par des souterrains secrets, et
les étages des maisons par des escaliers. Au grand dommage
des matelas, bien sûr.
C’est à construire cette fourmilière qu’un après-midi
l’intendant nous surprit. À l’approche de son père, Sylvie
s’était cachée sous une pile de matelas. Mais un pan de sa
robe bleue dépassait. Le père tira un peu sur la robe, et sans
crier, exigea un retour immédiat à la maison, en promettant
une punition exemplaire. Mon frère et moi, consternés,
assistions à ce procès expéditif, qui nous retirait les compagnons
obligés de nos jeux. Et, de fait, nous n’avons jamais revu Sylvie
comme avant, désormais retenue loin de nous par je ne sais
quelle interdiction qu’elle ne voulut jamais dire. Et surtout,
je pris conscience à la fois de mon statut privilégié de fils de
censeur et de l’injustice en ce monde : car ni Maurice ni moi
n’avons été punis, ni même dénoncés, alors que notre amie et
son jeune frère payaient seuls pour la transgression que nous
avions pourtant commise ensemble.
Car nous savions parfaitement qu’il était interdit de
pénétrer dans le gymnase où étaient les matelas, que nous pouvions
salir. Nous savions aussi que les parents réprouvaient les jeux
où chacun successivement montrait aux autres son devant ou
son derrière, puisque toujours nous nous cachions pour nous
déshabiller. Mais nous ignorions la culpabilité, du moins pour
ces choses-là. Les interdits familiaux étaient des obstacles à
contourner, non des fautes à se reprocher dans les examens de PArtie i — un enfAnt dAns lA guerre 43
conscience au moment des prières du soir. Le jeu portait en
lui l’absolution du péché. Lorsque, en 1968, la liberté sexuelle
fut revendiquée comme un droit, je me suis souvenu de notre
innocence à huit ans, quand nos jeux érotiques étaient
joyeusement partagés, certes dissimulés aux grandes personnes, mais
pratiqués sans honte ni remords. N’est-ce pas cette innocence
d’avant la faute que revendiquaient les révoltés de mai ?
Mais ce retour à l’enfance est-il possible ? Il me fut interdit
en tout cas : après s’être éloignés de nous sur ordre de leurs
parents, Sylvie et son frère s’en allèrent tout à fait quand leur
père fut nommé quelques semaines plus tard dans le lycée
d’une autre ville. Seule me restait Jacqueline désormais,
complice plus lointaine et moins complaisante que celle qui venait
de s’envoler à jamais. Nous avons échangé une ou deux lettres
maladroites, Sylvie et moi, couvertes de l’écriture appliquée
de nos âges, et le travail de mémoire a commencé, achevé
dans la nostalgie d’aujourd’hui. Qu’est mon amie devenue ?
Comment a-t-elle vécu sa vie, elle que je croyais à neuf ans
aimer pour toujours ? Peut-être ces ignorances furent-elles
nécessaires pour que se conservât dans ma mémoire un peu
du parfum poétique que portait sur elle mon amie d’autrefois.
Mais j’ai certainement quelque part la cicatrice de la déchirure
que son départ m’a infligée, il y a plusieurs décennies de cela.Chapitre IV
n racontant l’histoire de Sylvie, j’ai un peu oublié les évé-Enements tragiques de l’époque. Pourtant, la guerre avait
déjà fait irruption dans la vie familiale une première fois,
le jour où la flotte s’était sabordée dans le port de Toulon.
Jusque-là, nous avions certes vécu dans la gêne des restrictions
alimentaires, mais à l’écart des fureurs guerrières. Les
Allemands étaient restés au nord du pays, au-delà de la « ligne de
démarcation ». Mais une nuit, et malgré le sommeil profond
de mon âge, je me souviens d’avoir été brusquement réveillé
par de puissantes explosions. Tout aussitôt, père ou mère, je
ne sais plus, était venu rassurer les deux garçons dans leur
chambre : il ne fallait pas avoir peur, cela se passait du côté
de l’arsenal, mais ce n’était pas un bombardement, il n’y avait
pas d’avion dans le ciel. Pourtant, les vitres tremblaient, des
sortes d’éclairs parcouraient la nuit, et nous n’en menions pas
large, mon frère et moi dans nos deux lits jumeaux, en dépit
de la sérénité affichée par nos parents.
Au petit matin, papa avait quitté l’appartement, et s’en
était allé « voir ce qui se passait ». En réalité, il voulait faire
un reportage photographique de l’événement. Je me souviens
que cette expédition vers le danger avait suscité la forte
réprobation de sa femme, qui avait tout fait pour le retenir. Mais
enfin, le père était parti, et nous étions restés, les trois enfants,
sous la seule protection maternelle. Récemment, mon frère
Maurice m’a rappelé un autre souvenir de ce jour-là, oublié
de moi : un jeune marin encore en uniforme, cousin éloigné PArtie i — un enfAnt dAns lA guerre 45
de papa, avait sonné à notre porte, demandant à emprunter
des vêtements « civils » pour fuir les allemands et échapper
ainsi à leurs camps de prisonniers. On le retrouvera un peu
plus loin dans ce récit.
Je ne peux évidemment pas avoir gardé le souvenir direct
des navires en flammes coulant dans la rade ou dans le port.
Mais les images de l’album photographique établi peu après
se sont fortement imprimées dans ma mémoire d’enfant. On
voyait sur les photos en noir et blanc des cuirassés sur le flanc,
d’autres bien droits mais enfoncés dans l’eau du port, enfin
plusieurs ravagés par des incendies qui dégageaient d’épaisses
fumées noires dans le ciel clair des images. C’est d’ailleurs ce
contraste qui donnait aux clichés leur caractère étrange et
inquiétant, plus encore que les silhouettes des navires, dont
plusieurs semblaient quasiment intacts parce qu’ils reposaient
droits sur le fond ; et cependant, racontait mon père, ils avaient
eux aussi la coque déchirée et le ventre plein d’eau. En
présentant ses photos, papa racontait ses ruses et ses dangereuses
escalades sur les murs de l’arsenal couronnés de barbelés pour
chercher les points de vue les plus favorables en dépit des
interdits militaires, et, l’épouse autant que les enfants, nous
éprouvions de la fierté en l’écoutant narrer son aventure,
maintenant qu’il était rentré sain et sauf à la maison avec son butin
photographique. Oui, nous avions un papa entreprenant et
courageux…
En d’autres occasions, ce papa-là a su entretenir sa gloire
de père et d’époux en racontant les dangers auxquels il avait
su échapper. Je me souviens de son retour un dimanche soir,
après une expédition solitaire assez loin de Toulon, et de
l’inquiétude de sa femme, qui l’avait attendu longtemps après le
coucher du soleil. Il avait, disait-il, exploré un fort désaffecté
quelque part sur les hauteurs de la ville, franchi des murs et
des barbelés, s’était fait surprendre par une sentinelle
allemande qu’il avait amadouée en lui parlant dans sa langue, et 46 AvAnt l’oubli
finalement avait fait une chute qui l’avait beaucoup retardé.
Et, de fait, son pantalon était déchiré et son genou saignait.
Il n’avait pourtant pas besoin d’augmenter son prestige de
cette façon, mon papa : ses fonctions lui assuraient le respect
au lycée et dans son foyer. Nous profitions d’ailleurs, mon
frère et moi, de notre statut de fils de censeur : certes, nous
devions plus que d’autres respecter les règlements, « donner
l’exemple » aux autres enfants. Mais nous bénéficiions aussi
d’une certaine indulgence quand il en était besoin, l’affaire des
matelas entassés dans le gymnase le montre bien…
Jour noir que celui du sabordage de la flotte. Noir d’abord dans
la mémoire collective française : le produit de tant d’efforts
humains et financiers englouti en quelques heures, qui aurait
pu si puissamment aider les alliés si les navires avaient quitté
le port à temps pour gagner l’Afrique du Nord ! Ce fut
longtemps un sujet de discussion entre les grandes personnes que
le rôle de l’Amiral commandant tous ces bateaux : n’aurait-il
pas dû désobéir au Maréchal, commander la fuite quelques
mois plus tôt ? Il ne recevait l’absolution des partisans de
l’ordre militaire qu’au mérite d’avoir évité un désastre plus
grand encore : la flotte aux mains des Allemands…
Jour noir aussi par l’obscurité recouvrant la ville.
Pendant près d’une semaine, la fumée des incendies avait
obscurci le ciel, et je me souviens d’une ambiance étrange de
fin du monde. Le petit lycée comme le grand étaient fermés.
Sur le boulevard bordant la cour d’honneur, je voyais
défiler des camions transportant des troupes innombrables. Les
Allemands, expliquait le père, leurs marins envoyés pour se
saisir des bateaux de guerre maintenant au fond de la mer. Et
toujours des explosions, moins nombreuses maintenant, celles
des charges à retardement mises sous les canons des cuirassés
afin de les empêcher de jamais resservir, disait encore le père…
Quelques jours plus tard, une Compagnie allemande,
peut-être un équipage de marins sans bateau, vint occuper le PArtie i — un enfAnt dAns lA guerre 47
lycée déserté par ses élèves. Des cuisines mobiles furent
installées sous nos fenêtres, dans la cour d’honneur. Il s’en
échappait, je m’en souviens, une malodorante fumée de frites et de
charbon brûlé. Depuis l’appartement, je voyais les hommes
de corvée éplucher les pommes de terre, assis sur les pelouses
et les parterres de fleurs maintenant saccagés. Ils utilisaient
pour cela leurs couteaux de poche, prélevant avec la peau
une bonne épaisseur de chair blanche. Maman, qui observait
comme moi, dénonçait ce gâchis : « Ils sont bien des hommes !
Regarde, ils ne savent même pas éplucher des pommes de
terre ! » Mais je comprenais que si les Allemands étaient aussi
peu économes, c’est qu’ils ne manquaient pas de pommes de
terre pour faire des frites.
Il s’est raconté longtemps dans la famille que le censeur
avait joué un rôle salvateur en ces circonstances : non
seulement il avait empêché les Allemands de se chauffer avec
les bancs et les tables des salles de classe, mais il avait su
convaincre leur colonel, grâce à sa pratique de sa langue, de
s’en aller camper ailleurs que dans un établissement scolaire.
Encore une médaille à épingler sur la poitrine de notre père…
Quoi qu’il en fût, c’est au concierge que revint la corvée de
nettoyer la cour quand elle fut libérée. Je me souviens de son
balayage nonchalant et désabusé, soudain interrompu par la
découverte d’un objet perdu parmi les épluchures. Il s’était
baissé, il avait ramassé quelque chose de brillant, l’avait
examiné. Un briquet ? Un couteau ? Il avait finalement glissé
l’objet dans sa poche. « Sa petite récompense », avait approuvé
maman, qui assistait comme moi à la scène depuis nos fenêtres.
Je découvrais que l’on pouvait, dans certaines circonstances,
garder pour soi un objet trouvé, alors que normalement le
devoir commandait de le rendre à son propriétaire, ou à défaut,
au « bureau des objets trouvés ». Mais la règle ne s’appliquait
pas à une chose récupérée sur l’ennemi…
Puis la vie reprit son cours, sans doute encore plus
difficile qu’avant pour la mère, les restrictions se faisant plus 48 AvAnt l’oubli
sévères depuis que les ressources alimentaires étaient en
partie réquisitionnées par les Allemands. À table, les parents ne
parlaient plus que de ça, des queues au marché, des tickets
d’alimentation, du froid qui gagnait l’appartement faute d’un
chauffage suffisant. Combien de temps entre l’invasion
allemande et les premières attaques aériennes de la ville ? Rien de
cette période ne me revient en mémoire : sans doute certains
souvenirs d’école ou de famille devraient-ils être rapportés ici
plutôt que là où je les ai placés dans mon récit. Mais
qu’importe, je n’écris pas une chronique historique, je le redis ;
j’explore seulement une mémoire d’enfance, ou du moins ce qu’il
en reste après tant d’années.
Je rapporte donc ici, faute de savoir le placer ailleurs, le
souvenir d’un retour à Vertval, le village du Jura où mon père était
né, où nous avions séjourné au début de l’exode, et où vivait
encore ma grand-mère paternelle avec mon oncle et ma tante.
Le voyage avait sans doute été rendu possible par l’abolition
de la « line de démarcation ». En pleine guerre, une telle
expédition prenait les couleurs d’une aventure. Mais papa tenait
beaucoup à revoir sa mère après une séparation de deux ans.
Et puis le voyage pouvait aussi donner l’occasion de ramener
dans le Midi quelques provisions, des haricots, des pommes
à sécher, peut-être même du jambon et des saucisses, il n’était
pas défendu de rêver. La verte montagne jurassienne restait
un Pays de Cocagne aux yeux des méridionaux rompus de
privations.
Papa, qui se voulait ingénieux, prépara donc des
planchettes à suspendre aux filets à bagages du train, pour
permettre à chacun d’entre nous, père, mère et enfants, de reposer
tête et bras et de dormir tant soit peu pendant le long voyage
de nuit qui s’annonçait. C’était pendant les vacances d’été, les
troisièmes depuis notre arrivée à Toulon. De son côté, maman
décida de profiter de l’occasion pour expédier en bagages
accompagnés deux grosses malles chargées des quelques objets PArtie i — un enfAnt dAns lA guerre 49
précieux restés dans la famille après son exode. Ils seraient
mieux en sûreté dans un village jurassien qu’au voisinage d’un
arsenal militaire, n’est-ce pas ? Elle y ajouta les vêtements dont
nous pouvions avoir besoin là-haut, dans les montagnes où
il pleut souvent et où il peut même faire froid en plein mois
d’août. Ainsi voyagerons-nous « légers », disait-elle, seulement
encombrés d’une « petite laine », de quelques provisions de
bouche et, évidemment, de nos planchettes à dormir assis.
Je me souviens de ces sortes de reposoirs pour la tête et
les bras, suspendus aux filets à bagages par des ficelles, qui
oscillaient sans cesse avec le roulis du train, et qui parfois
basculaient parce que les ficelles coulissaient facilement dans
les trous percés aux bords des planchettes. Aujourd’hui je
suis convaincu que nous aurions beaucoup mieux dormi
pelotonnés sur nos sièges que ballottés ainsi. J’enviais tout de
même ma sœur Françoise, seule à avoir le droit de s’étendre
dans le filet, au-dessus de nos têtes, aux dépens des bagages
laissés par terre entre nos jambes et celles de nos voisins du
train. Car, évidemment, une seule famille, même nombreuse
comme la nôtre, n’emplissait pas entièrement le compartiment
où pouvaient s’entasser jusqu’à dix personnes, et il fallait
composer avec les autres voyageurs forcés de cohabiter avec notre
encombrante et parfois bruyante nichée.
Les provisions n’étaient pas bien grasses ; mais avant et
après la longue nuit, maman ouvrit son sac pour nourrir son
petit monde, dans le bruit des papiers froissés et des
récriminations des oisillons affamés ou assoiffés. Parfois le train
s’arrêtait longtemps en rase campagne sans que l’on sût
pourquoi : s’agissait-il d’une panne de la locomotive ? D’une alerte
annonçant un bombardement de la voie ferrée ? Ou bien
encore de la priorité laissée à un convoi militaire ?… Au retour
de ces aventureuses vacances, je m’en souviens, nous avons
ainsi dû nous morfondre près d’une journée sur le quai d’une
gare de triage perdue en pleine campagne, avant qu’un train
vînt enfin nous prendre. Naturellement le retard n’avait pas 50 AvAnt l’oubli
été prévu, aucune information n’était communiquée aux
voyageurs. Nous attendions sans provisions, toujours à la recherche
d’eau potable, parmi les familles entassées sur leurs bagages,
les cris de bébés, les enfants endormis sous de précaires
couvertures, et les parents de fort méchante humeur. Les calottes
pleuvaient dru. Avec ça, défense à quiconque de s’éloigner,
même pour faire pipi, le train espéré pouvant arriver à tout
moment…
Le voyage aller avait pourtant bien commencé. Le train,
malgré quelques caprices, nous avait déposés presque à l’heure
dans la gare d’une petite ville où il avait été décidé de faire
étape avant de continuer vers Besançon et Vertval. Des cousins
habitaient là, chez qui enfants et parents pourraient se reposer
un peu après leur nuit blanche. Sans doute aussi espéraient-ils
en secret bénéficier un jour ou deux de la table de leurs hôtes,
certainement mieux garnie que celle dont ils avaient l’habitude
dans le Midi. Et puis, c’était l’occasion de se revoir, n’est-ce
pas, après l’abolition de la ligne de démarcation qui avait
longtemps séparé les familles du Nord de celles du Sud.
Mais à notre arrivée sur le quai de la gare, après les
embrassades, je vis le visage des parents changer soudain
d’expression, passant brusquement de la joie des retrouvailles à
l’interrogation inquiète, puis à la consternation. J’écoutais,
j’essayais de comprendre. Le cousin racontait, sans mesurer
l’importance pour ses hôtes de la nouvelle qu’il apportait. La
gare de Besançon venait d’être bombardée pendant la nuit, et
en grande partie détruite : « Vous avez bougrement bien fait
de vous arrêter en route ; à quelques heures près, vous auriez
pu vous trouver sous les bombes. Maintenant, il faut attendre
que les voies soient réparées avant de continuer le voyage… ».
La main dans celle de papa, j’imaginais sur nous le déluge de
feu que décrivait le cousin. Mais une autre angoisse saisissait
père et mère : les malles ? Celles qui contenaient une partie
de la richesse familiale, avec tous les vêtements d’été ? Elles
étaient enregistrées jusqu’à Besançon ; oui, elles avaient été PArtie i — un enfAnt dAns lA guerre 51
expédiées en avance pour être récupérées à temps et mises
avec nous dans l’autocar de Vertval…
L’étape réparatrice chez les cousins se transforma alors
en une attente angoissée. Toute une journée, les demandes
d’informations restèrent vaines ; puis furent confirmées par
téléphone les pires craintes : les malles étaient bien arrivées, la
SNCF avait fait son travail ; mais tous les bagages accompagnés
avaient brûlé sous les bombes avec l’entrepôt qui les abritait…
À neuf ans je ne pouvais regretter les objets, les livres, les
photos, les quelques bijoux que pleuraient mes parents. Mais
en revanche, j’eus à subir avec mon frère une bien dérangeante
conséquence de la catastrophe. Les cousins qui nous
hébergeaient n’avaient qu’une fille de notre âge, et ne purent donc
prêter ou donner que des vêtements pris dans la garde-robe de
cette fille. Et c’est ainsi que j’ai couru en jupe écossaise à
travers champs, quelques jours plus tard à Vertval, quand furent
vraiment trop sales les vêtements que je portais jusque-là dans
le train ou chez les cousins. Car l’achat d’habits moins ridicules
n’était pas chose facile, ni à cette époque, ni en ce lieu…
Je me souviens très bien de l’arrivée au pays de ma
grandmère, alors que je n’étais pas encore en « habits de fille »,
ni soucieux de me cacher aux yeux des enfants du village et
de leurs parents. L’autocar nous laissa au bord de la route, à
quelques kilomètres de Vertval. Là nous attendait le fermier
à qui grand-mère louait ses terres, avec une charrette à quatre
roues traînée par un puissant cheval de labour. Pendant tout
le temps du trajet vers le village, ce cheval fut généreux en
crottin et en pets, ce qui nous amusa beaucoup, mon frère et
moi. À quelques kilomètres de la maison, sur un segment de
chemin facile, j’eus même le droit de tenir les rênes un bref
instant. Debout au-dessus de la belle croupe brune et de la
queue touffue soulevée par une sangle de cuir, je pouvais me
prendre pour Ben-Hur menant son char… 52 AvAnt l’oubli
Je me souviens aussi de l’odeur du foin, des roulades avec
Maurice dans les meules, un peu plus tard, et la mémoire de
ce temps-là me revient chaque fois que je respire la même
odeur, maintenant que, grand-père devenu, je passe chaque
année la saison des regains dans la maison de ma grand-mère
d’autrefois.Chapitre V
près le retour à Toulon et la rentrée des classes, les deux Apremières alertes n’inquiétèrent presque personne, sinon
les autorités du lycée. Quand retentissaient les sirènes, élèves,
professeurs, résidents, devaient tous descendre aux abris.
C’était le règlement. Des abris bien précaires, en vérité : en
bordure des bâtiments, des caves aux plafonds de briques,
formant des larges voûtes appuyées sur d’étroites poutres
métalliques. Par-dessus, un ou deux décimètres de ciment, pas plus.
Seul avantage en cas de sinistre : des sorties multiples, au pied
de chacune des cages d’escalier du bâtiment. Les architectes
de la Troisième République n’avaient évidemment pas pensé
à la protection des populations urbaines contre les
bombardements aériens. Pourtant, c’est dans cette sorte d’abri que
devaient se réfugier les habitants du quartier d’après le plan de
« défense passive » affiché partout aux abords du lycée. Mais
ils étaient bien rares les « civils » à nos côtés, les premières
fois où les sirènes ont retenti. Le censeur avait pourtant donné
l’ordre d’ouvrir toutes grandes les portes de l’établissement.
Mais seules quelques personnes les avaient franchies. Et
l’événement semblait avoir donné raison aux imprudents, puisque
les deux alertes avaient été levées sans dommages.
Les vitres de la plupart des fenêtres de la ville pourtant
s’étaient couvertes de bandes de papier collé, en prévention
des dégâts causés par les explosions et le souffle des bombes.
Désormais, il fallait s’approcher au plus près des fenêtres pour
observer par les interstices laissés entre les collages ce qui se 54 AvAnt l’oubli
passait sur le boulevard ou dans la cour d’honneur. La nuit, en
ville et dans les cours des immeubles, la lumière des réverbères
et des fenêtres devait être partout occultée par de la peinture
bleue ou des volets. Enfin mes parents avaient débarrassé
l’appartement de tous leurs meubles et objets, du moins ceux qui
avaient échappé au désastre de Besançon : ils les avaient fait
transporter loin de Toulon, dans une petite ville de Provence, à
l’écart des objectifs de l’aviation alliée. Désormais nous vivions
à la spartiate dans un mobilier de fortune fourni par le nouvel
intendant du lycée. Mais ce dépouillement ne gênait guère les
enfants, qui gardaient les repères de leurs lits, de leurs jouets,
et naturellement de leur famille.
La troisième alerte fut bien différente. C’était un jour de
novembre 43, un peu avant la rentrée des classes de l’après-midi.
Déjà les « externes » attendaient sur le trottoir du boulevard,
devant la porte de la conciergerie. Au son de la sirène, le
censeur décrocha le téléphone intérieur de son appartement
pour donner l’ordre au portier d’ouvrir la cour d’honneur
aux élèves. De la fenêtre de la salle à manger, je vis les grilles
s’ouvrir, et les lycéens courir vers l’entrée des abris.
Nousmêmes, habillés de chauds manteaux, nous voilà bientôt dans
l’escalier où étaient peintes sur les murs les mains aux index
levés vers l’appartement du censeur. On arrivait par là à l’une
des entrées de la cave, deux étages plus bas. Et presque
aussitôt, le sol vibra, des explosions firent trembler les murs, et
monta vers le ciel la fervente prière collective du petit groupe
de citadins réunis dans l’abri. Plusieurs vagues d’avions et de
bombes se succédèrent, toujours avec le même ébranlement
des fondations et des murs. Quand le bruit des explosions
se rapprochait, le chœur des adultes en prière dans l’abri se
renforçait aussi. Enfin le vacarme cessa, mais il se passa du
temps dans le silence revenu avant que la sirène nous donnât
enfin l’autorisation de sortir. PArtie i — un enfAnt dAns lA guerre 55
Avais-je eu peur ? Je n’en ai pas souvenir ; mais j’imagine
que la frayeur des adultes ne pouvait épargner les enfants, ne
serait-ce que par contagion.
Les dégâts étaient considérables. Plusieurs centaines
de morts dans la ville, d’innombrables blessés, une
cinquantaine d’immeubles touchés, raconta mon père un peu plus
tard. Beaucoup de passants avaient été tués dans la rue par
des éclats de bombes ou d’obus antiaériens, pour n’être pas
descendus à temps dans les abris. Dans le lycée même, une
bombe était tombée sur une cave destinée aux seuls habitants
du quartier, provoquant un carnage. À nouveau, comme les
jours qui avaient suivi le sabordage de la flotte, le ciel était
voilé par la fumée des incendies. Une chapelle ardente avait été
ouverte dans le gymnase, là où je jouais naguère, disait encore
papa, en m’expliquant ce que signifiait une telle chapelle. Et
le troisième jour après le bombardement, je vis un camion
entrer dans la cour d’honneur sous nos fenêtres, rouler sur un
parterre de fleurs et recevoir dans sa benne des corps rigides
enveloppés de draps ensanglantés : des morts exposés dans le
gymnase et qui n’avaient pas été reconnus par leurs proches,
expliqua le censeur. En ce début du mois de novembre 1943,
la vraie guerre avait commencé pour nous.
Les sauveteurs avaient achevé leur travail depuis plusieurs
jours quand je fus enfin autorisé à accompagner mes parents
dans les rues de la ville meurtrie. Les plaies étaient toujours
béantes. Je me souviens d’une chambre à coucher suspendue,
son lit encore fait, ouverte sur la rue par l’effondrement de la
façade et de la cage d’escalier de l’immeuble. Un peu partout
dans les ruines subsistaient des pans de murs et de cloisons
recouverts de papiers peints, que le vent et la pluie décollaient
peu à peu. Je revois aussi la fourmilière des fouilleurs obstinés,
à la recherche d’objets dans les décombres, au risque de
provoquer l’éboulement des structures encore debout. Une odeur
de poudre et de poussière flottait encore dans ce paysage de
désolation. 56 AvAnt l’oubli
J’avais déjà visité quelques mois auparavant d’autres
ruines, celles des maisons du vieux Toulon qui bordaient le
port : tout un quartier avait été rasé par les Allemands pour
dégager les abords de l’arsenal et de son port. Mais alors, je
savais que les immeubles avaient été vidés de leurs habitants
et de leurs meubles avant de s’écrouler sous le coup des
dynamiteurs. Tandis que le bombardement récent avait surpris
les gens, détruit leurs affaires, les avaient peut-être blessés ou
tués : tenant la main de papa, je pouvais imaginer le même
sinistre s’abattant sur notre appartement, la destruction des
jouets, et peut-être l’enfouissement de ses habitants sous les
pierres, l’appel éperdu des secours, et l’étouffement lent sous
le poids des gravats. Les images se gravaient dans ma mémoire
avec leur couleur de ruines et de mort, que j’évoque encore
aujourd’hui avec une netteté intacte.
Les classes reprirent, interrompues par des alertes de plus
en plus fréquentes. Maintenant, la population échaudée se
rendait chaque fois aux abris, et nous étions nombreux à nous
presser dans l’obscurité totale ou partielle de la cave, écoliers
et adultes mêlés. Des habitudes se prenaient, chacun
apportant qui un tabouret, qui un morceau de pain ou une gourde
emplie d’eau ou de vin ; des relations se nouaient entre gens
du même pâté de maisons venus rejoindre leur abri désigné.
J’écoutais, j’entendais de terribles histoires d’amputés, de
familles décimées, d’enfants orphelins. Et puis nous étions
rappelés à l’air libre au signal de la sirène, nous retournions à nos
bancs d’écoliers ou à l’appartement des parents. La vie avait
changé de cours, sans nous changer vraiment : depuis toujours
les enfants savent s’adapter à un climat variable, à condition
que soit préservé leur environnement affectif.
…Jusqu’au 4 février 1944, où le monde extérieur sembla
basculer tout à coup. Un jour de grand beau temps et de fort
mistral, je m’en souviens.PArtie i — un enfAnt dAns lA guerre 57
À 13 heures trente, nouvelle alerte, nouveau coup de
téléphone du censeur au concierge pour qu’il ouvrît portes et
grilles aux élèves qui attendaient dehors, et aux « civils »
habitués aux abris du lycée. J’ai gardé un souvenir très précis de
ce jour-là, de ces minutes même : sans imaginer autre chose
qu’une nouvelle perturbation scolaire, je me suis préparé à
descendre à la cave avec papa et Maurice en endossant pull
et manteau. Nous étions seuls tous les trois ce jour-là. Maman
s’en était allée à Saint-Raphaël visiter mon grand-père, avec
Françoise maintenant âgée de quatre ans. Quant à nous,
Maurice et moi, à huit et neuf ans maintenant, nous étions assez
grands, n’est-ce pas, pour nous passer d’elle quelques jours.
Nous voilà donc avec notre père dans l’escalier où les murs
portaient des mains peintes, sans savoir que c’était pour la
dernière fois. Il fallait descendre jusqu’au sous-sol, où était
l’entrée de l’abri réservée au censeur et à sa famille. Peut-être
pour ne pas être mêlé aux gens venus par une autre entrée et
qui emplissaient déjà la cave, papa décida de rester là, juste
derrière la porte de l’escalier, maintenant refermée sur nous.
Une imprudence qui faillit nous être fatale…
En effet, ce n’était pas une fausse alerte. Après quelques
minutes, de sourdes explosions annoncèrent le début du
nouveau bombardement. Une première vague d’avions et de
bombes passa, puis une seconde. Chaque fois, la terre et les
murs tremblaient, et j’entendais dans l’obscurité le murmure
des prières récitées non loin de nous s’amplifier avec le
vacarme des bombes. Papa nous tenait, mon frère et moi, chacun
dans une main. Sans doute priait-il aussi, mais silencieusement.
Et puis ce fut la troisième vague. D’abord lointaines, les
explosions se rapprochèrent à la vitesse d’un train lancé sur
ses rails, et soudain, dans un épouvantable vacarme, je vis un
large rai de soleil se poser à mes pieds, à la place de la nuit où
j’étais plongé quelques secondes plus tôt. La porte de la cave
venait d’être arrachée devant nous, le toit de l’immeuble était
pulvérisé, et pendant quelques secondes, il fit plein soleil là où 58 AvAnt l’oubli
nous étions abrités. Et puis la nuit revint tout aussitôt, l’air se
fit irrespirable, chargé d’odeurs de poussière et de poudre ; par
l’embrasure de la porte s’écroula une masse de gravats et de
pierres. Dans un geste réflexe papa nous tira hors de l’endroit
dangereux vers une autre sortie de l’abri, bouscula les gens
massés sur son passage, et quitta l’abri en courant.
Un silence absolu régnait maintenant sur la ville. Prenant
au plus court, le père, tirant ses deux enfants, un dans chaque
main, marchait à grandes enjambées dans les rues désertes,
vers le faubourg. Nous devions courir pour le suivre. Il
regardait droit devant lui, sans dire un mot, il marchait, sans se
préoccuper de savoir si la vague d’avions qui avait frappé le
lycée était la dernière. Que serait-il arrivé si une nouvelle pluie
d’éclats d’obus anti-aériens, si de nouvelles bombes étaient
tombées sur la ville pendant cette fuite éperdue et instinctive ?
Il ne se souciait pas de cela, notre père ; dans une panique
froide il marchait vers la maison que nous avions habitée
plusieurs années auparavant, celle de Madame Richou, la seule
personne à ses yeux qui pouvait nous secourir. À mesure que
nous nous éloignions du centre de la ville, nous rencontrions
la compassion de quelques habitants revenus sur le pas de
leur porte, maintenant que le bombardement avait cessé. Ils
nous proposaient de nous brosser, couverts de poussière et de
gravats comme nous l’étions : « Peuchère, pauvres gens,
arrêtez-vous un peu, voulez-vous boire quelque chose ? ». Mais
non, le père marchait sans répondre, sonné sans doute, en tout
cas dans l’état d’un animal blessé fuyant vers son refuge,
entraînant avec lui ses deux jeunes fils qui trottinaient à ses côtés.
Il y avait au moins trois kilomètres entre le lycée et la maison
de Madame Richou, et aucune fatigue, aucun essoufflement
ne ralentit la course des trois rescapés vers leur nouvel abri.
Plus tard, les raisons du bombardement de la ville par les
avions américains furent le sujet d’un vif débat entre les
adultes, quand ce n’était pas une source de leur colère. J’écou-PArtie i — un enfAnt dAns lA guerre 59
tais. L’arsenal et sa base de sous-marins seuls étaient visés, tout
le monde était d’accord là-dessus. Mais les avions volaient
tellement haut qu’un largage de bombes avec quelques
secondes d’avance ou de retard suffisait à les faire tomber loin
de leur cible. Le jour où l’appartement du censeur fut détruit
soufflait un fort mistral, et les dégâts sur la ville pouvaient
aussi être imputés au vent qui avait dévié les bombes dans leur
chute. Même le cimetière et le reposoir où nous visitions Gaby
avaient été atteints, à trois kilomètres de l’arsenal !
Les Anglais avaient meilleure réputation que les
Américains dans cette guerre : ils bombardaient « en piqué »,
expliquait papa, ce qui augmentait sans doute les risques pour leurs
avions et leurs aviateurs, mais diminuait ceux de la population.
Je me souviens en effet d’avoir observé, quelques mois plus
tard, depuis notre nouvelle habitation, les « barrages » de petits
nuages blancs qui accueillaient les avions anglais plongeant vers
leur cible, et qui bien souvent les empêchaient de se relever à
temps. Les Américains, eux, avaient pour principe de ménager
leurs forces sans trop se préoccuper des « dégâts collatéraux »,
comme on dit aujourd’hui. Et j’ajoute : sans doute
capitalisèrent-ils dans cette stratégie une partie de l’hostilité dont ils
s’étonnèrent après la guerre, eux les « libérateurs » de l’Europe.
Autant j’ai gardé un souvenir précis de l’explosion de
la bombe ce 4 février 44, du rai de soleil à mes pieds et de la
fuite qui s’ensuivit, autant la fin de l’histoire reste confuse
dans ma mémoire. Madame Richou bien sûr nous accueillit,
nous aida à nous brosser, à nous laver. Peut-être avons-nous
habité quelques semaines chez elle, après que maman nous eut
rejoints avec Françoise, et avant que papa ne louât un autre
logement dans ce même quartier de banlieue. À moins que le
temps nécessaire à notre relogement se fût passé à
Saint-Raphaël, chez mon grand-père. Je ne sais plus. Mais une page de
ma mémoire d’enfant venait de se tourner. La dernière image
du lycée qui me reste est celle de bâtiments dévastés, que je
reconnaissais à peine dans leurs décombres. Je revois surtout 60 AvAnt l’oubli
l’aile qui abritait l’appartement du censeur : de notre chambre,
il ne restait qu’une cloison encore debout, où nos dessins
d’enfants s’affichaient encore sur la tapisserie. Le bureau, la
chambre des parents, celle de Françoise ma sœur, la salle à
manger et la cuisine, tout était réduit à un amas de gravats, où
les « grands élèves » du lycée, ceux de première ou de classe
terminale, recherchaient ce qui pouvait encore être sauvé et
rendu au censeur qui dirigeait la fouille. Ce jour-là, maman
était là aussi, je m’en souviens, au pied de l’éboulis. Elle
remerciait chaleureusement l’un de ces « grands » qui venait
lui remettre triomphalement une broche en strass récupérée
dans les débris d’un secrétaire affleurant parmi les pierres et
les fragments de béton. En réalité, mes parents recherchaient
surtout une petite valise rouge contenant non pas des bijoux,
mais tous les « papiers » de la famille, y compris les cartes
d’alimentation. Et les grands élèves du lycée durent remuer
beaucoup de décombres et de poussière avant de retrouver
le précieux trésor…
Je revis les lieux encore une fois quelques mois plus tard ;
mais alors les ruines avaient été déblayées. À l’emplacement
du bâtiment où j’avais vécu trois ans, il n’y avait plus qu’un
grand vide entouré de barrières de protection…
Ai-je été traumatisé par tout cela ? Je ne crois pas. Je me
souviens d’avoir vécu l’événement en spectateur étonné,
absolument pas en enfant terrorisé. Et mon frère pas plus que
moi ne semble avoir gardé une blessure de ce jour-là. L’adulte
pense aujourd’hui encore que les deux enfants et leur père ont
eu la chance que la cave ne s’effondrât pas tout de suite après
l’explosion de la bombe, ce qu’elle fit peu après, et que le
bombardement cessât avant leur folle course hors de la ville. Mais
l’enfant n’éprouva pas vraiment la panique qui semble avoir
saisi son père dans ce moment dangereux.Chapitre VI
mesure que les années se sont ajoutées à ma jeune vie, la À mémoire que j’en garde devient plus fidèle et plus
précise. Je revois très bien notre nouveau logement, au second
et dernier étage d’une grande maison 1900, cachée dans un
vaste parc. Les habitants précédents, effrayés par les
bombardements de la ville, avaient fui en des lieux plus sûrs, laissant
sur place tout leur mobilier et même des objets personnels. Je
me souviens en particulier de photos en relief de la Grande
Guerre, qui se regardaient dans des lunettes à double vision.
La boîte qui les contenait était pleine déjà de débris de verre
provenant de la protection des clichés, et je ne doute pas que
nos manipulations n’aient ajouté aux dégâts. Avec fascination
je regardais les tranchées pleines d’eau, les morts à
demi-enterrés dans la boue, ici un bras rigide surgissant d’un monticule
de terre, sur un autre cliché un crâne éclaté sous le casque,
un visage défiguré, et partout des arbres réduits à de lugubres
troncs ébranchés. La vision binoculaire ajoutait encore au
réalisme des images. Le photographe semblait avoir voulu donner
du champ de bataille un témoignage authentique et
dénonciateur ; je l’imagine volontiers en révolte contre l’imbécile
massacre, contestataire des gloires militaires, et je regrette de ne
pouvoir montrer aux enfants d’aujourd’hui pareil document.
Mais les enfants d’alors ajoutaient au désordre des photos ; ils
contemplaient avec un mélange de curiosité et d’horreur des
images sépia en relief, pleines de terre remuée par les bombes
et les obus, de cadavres déchiquetés et de barbelés tordus. 62 AvAnt l’oubli
J’ai beaucoup lu depuis sur les souffrances et les horreurs de
la Grande Guerre ; mais en lisant toujours me sont revenues
les images gravées dans ma mémoire d’enfant quand je
pointais vers la lumière d’une fenêtre ou d’une lampe les lunettes
spéciales où se glissaient les paires de photos recouvertes de
fragiles protections en verre. Je traversais pourtant une guerre
à mon tour, mais sans rien voir de semblable. Ce que les
photos montraient appartenait à un monde irréel et exotique, qui
ne rappelait en aucune façon le présent, malgré les bombes
et les immeubles en ruines. Je comprenais que de terribles
combats avaient eu lieu autrefois, comme ceux dont mes livres
d’histoire offraient des images imprimées ; mais comme eux
ils appartenaient à la légende et ne pouvaient m’inquiéter sur
les dangers du moment.
Le logement où nous étions réfugiés était moins grand
que celui du lycée, mais suffisait à notre famille resserrée après
la mort de Gaby : une chambre pour les garçons, une autre
pour les parents et Françoise, et une grande salle de séjour
garnie de meubles anciens, dont un buffet Renaissance décoré
de statuettes aux torses nus. Je ne peux naturellement
garantir aujourd’hui son authenticité, mais j’admirais beaucoup ce
meuble patiné par les ans, que maman au contraire traitait de
« nid à poussière ». Elle se voulait femme pratique, et détestait
les choses anciennes, buffets ou objets décoratifs, peut-être par
réaction contre sa belle-famille qui les vénérait au contraire ;
tandis que, je ressentais pour la première fois sans doute un
attrait pour les témoignages du passé, qu’ils fussent de
photographie ou de mobilier, me rangeant ainsi, pour la première
fois aussi, du côté paternel. Mon « espace temps », comme on
dit aujourd’hui, infini du côté du futur, s’agrandissait aussi du
côté du passé. J’allais bientôt avoir dix ans.
La salle de séjour où trônait le buffet donnait sur une
terrasse à balustres d’où la vue s’étendait largement vers la ville,
sa rade et la presqu’île qui la ferme au loin. La mer ouverte
était cachée par une colline plus proche, où s’ouvrait un sou-PArtie i — un enfAnt dAns lA guerre 63
terrain militaire servant d’abri en cas d’alerte aérienne. C’est
là, à quelques kilomètres de chez nous, que périrent plusieurs
centaines de toulonnais lors d’une panique provoquée par le
redoublement de la sirène de fin d’alerte : les gens déjà sortis
crurent à une nouvelle alerte, tandis que ceux restés
enfermés continuaient de pousser pour échapper à l’atmosphère
irrespirable de l’abri. Les deux foules s’affrontèrent, celle qui
sortait et celle qui entrait, s’écrasèrent l’une contre l’autre,
jusqu’à obturer complètement l’entrée par l’entassement des
corps piétinés, provoquant l’asphyxie des emmurés vivants.
Je me souviens des récits terrifiants que les parents firent de
l’accident, et des photos publiées par le journal. On me
montrait de loin l’abri, parfaitement visible de notre terrasse, et
à chaque alerte, je cherchais à voir si de nouvelles foules ne
s’écrasaient pas là-bas, à l’entrée du souterrain qui aurait dû
les protéger au contraire.
Des portes-fenêtres ouvrant sur cette terrasse, je pouvais aussi,
les jours de bombardement, assister aux passages des vagues
de « forteresses volantes », à haute altitude. Notre
éloignement des zones visées par les avions nous épargnait encore de
descendre à chaque alerte dans la cave de la maison. Il fallait
seulement rester en retrait de la terrasse, à l’abri des éclats
d’obus anti-aériens qui pleuvaient comme grêle, et dont un
seul pouvait tuer. Après les alertes, nous allions les ramasser,
mon frère Maurice et moi, ces éclats, parfois encore chauds,
dans la cour ou dans le parc. Je me souviens de leurs formes
allongées et souvent courbes, de leurs arêtes tranchantes et de
leurs tranches brillantes et propres. Mais quand tonnaient les
canons anti-aériens, il ne fallait surtout pas mettre le nez hors
de la maison, dont les tuiles souffraient seules de la retombée
des éclats d’obus.
Parfois un avion était touché. Je voyais alors une fumée
noire s’échapper de l’un ou l’autre de ses quatre moteurs.
Comme un oiseau blessé abandonnant ses compagnons de 64 AvAnt l’oubli
vol, l’avion ralentissait et laissait continuer les autres
forteresses volantes. Il piquait enfin lentement du nez vers la mer,
au-delà ou en-deçà de la presqu’île qui ferme la rade. Alors,
quelques fleurs blanches ou jaunes s’ouvraient dans le ciel, et
les parachutes entamaient leurs lentes descentes. J’imaginais
le sort des aviateurs, d’abord exposés en l’air à la mitraille
allemande, bientôt tombant en mer et se noyant dans l’eau
froide. J’ai même assisté de loin, sur la colline d’en face, à la
poursuite par les allemands ou par les miliciens de l’un des
pilotes, jusqu’à un bosquet d’où parvint le crépitement d’une
mitraillette.
D’autres fois l’avion était atteint de plein fouet, et se
désagrégeait en vol. Ses débris tombaient alors sans qu’aucune
fleur ne s’ouvrît dans le ciel bleu. À terre cependant, tout
autour de la rade, des panaches de fumée montaient un peu
partout, et le bruit sourd des explosions de bombes
s’ajoutait aux détonations plus proches et plus sèches des batteries
anti-aériennes. Je regardais, fasciné, excité mais sans frayeur,
comme si j’étais au cinéma devant un spectacle de bataille et
de mort.
La vie rejoignait ainsi la fiction. Dans les cabinets à
miétage de la cage d’escalier, que nous partagions avec les
locataires du premier, je pouvais lire le journal laissé là pour les
nécessités du lieu. Il y était beaucoup question de « terroristes »
faisant sauter les ponts ou dérailler les trains. Loin, très loin du
calme nid familial, ces hommes de l’ombre se faisaient parfois
prendre, et leur mort, avec ou sans condamnation, était aussi
annoncée dans le journal. Remontant jusqu’à l’appartement du
second, je continuais d’autres lectures tout aussi stimulantes
pour mon imagination : le Père de Foucauld dans le désert,
massacré par des méchants ; le Cardinal Lavigerie, ouvrant
en Algérie un chemin à Jésus ; ou bien Mowgli et ses amis les
animaux fraternisant dans la jungle… Le parc un peu plus
tard se peuplait de Shere Khan, d’Akela, de Kaa ou bien de
chasseurs de peaux menacés par les loups. Construites avec PArtie i — un enfAnt dAns lA guerre 65
le bois mort des pins ou des arbres de Judée, des cabanes de
trappeurs se bâtissaient dans les arbres ou dans les fourrés…
Le « petit coin » où je lisais dans le journal les méfaits des «
terroristes » était un motif de discorde entre les deux ménages qui
en partageaient l’usage. Qui devait nettoyer ? Maman trouvait
que cette tâche lui revenait trop souvent, et papa se plaignait
sans cesse de l’état « infect » du lieu. « Tu n’as qu’à éviter
de t’asseoir » lui conseilla un jour maman devant moi. Bien
qu’elle ne me fût pas destinée, l’idée me parut ingénieuse,
et quelques heures plus tard, je la mis en pratique. Mais ma
petite taille d’alors ne m’y préparait pas. De sorte que, « sauf
votre respect » aurait écrit Jules Renard à ma place, sans m’en
apercevoir je salis le siège.
La malchance (ou la chance ?) voulut que papa me
succédât dans les lieux. J’entends encore son discours indigné
à son retour dans l’appartement du second : « Les gens du
premier sont de vrais saligauds ; j’ai tout laissé en l’état pour
leur mettre le nez dedans… » Comprenant soudain qui était
le « saligaud », je cherchai comment réparer ma bêtise sans
l’avouer : « Laisse, papa, je vais aller nettoyer ». Je n’étais pas
Poil de Carotte, maman n’était pas Madame Lepic, et l’on
voulut d’abord m’interdire un soin qui n’était pas de mon âge.
Mais mon insistance finit par avoir raison de ces résistances.
Aujourd’hui, je pense que le consentement parental ne me fut
accordé que pour m’éviter une humiliante enquête…
Cependant, mon âge me permettait maintenant d’assister avec
Maurice à quelques séances de cinéma. Il fallait pour cela nous
rendre en ville sous la protection d’une grande personne, en
prenant le tram qui passait à quelques centaines de mètres plus
bas que la maison. Le voyage augmentait l’excitation des deux
frères, à son comble au retour quand ils devaient raconter le
film. Ils se disputaient alors la parole sans réussir jamais à
reconstruire le récit au-delà de la première scène. Je me sou-66 AvAnt l’oubli
viens confusément du voyage de Marco Polo, de l’histoire de
Marius, de « Pêcheurs d’Islande » et de plusieurs autres films
que je n’ai jamais identifiés depuis, mais dont quelques
séquences restent encore vives dans ma mémoire d’aujourd’hui.
Une curiosité avide faisait alors se confondre le monde réel
avec celui des images... Mais je place mal ces souvenirs de
cinéma dans mon récit : ils sont sûrement postérieurs à ceux
des bombardements par les forteresses volantes. Jamais nos
parents ne nous auraient laissés nous rendre en ville sous de
telles menaces…
La maison dans le parc était occupée par trois autres familles.
La propriétaire, Madame Jouve, habitait au rez-de-chaussée
avec ses trois enfants, un fils et deux filles, des adolescents
qu’elle avait bien du mal à gouverner. Le fils, Cricri pour ses
proches et pour nous, terrorisait sa mère et ses deux sœurs,
en l’absence du père resté quelque part en Afrique. C’était un
garçon d’environ dix-huit ans, aux cheveux coupés en brosse,
et fort en gueule, comme disait maman. Il cherchait peut-être
à se substituer à l’absent, mais ne parvenait qu’à provoquer
de violentes et bruyantes scènes de famille. Il arriva même que
l’une des filles montât précipitamment jusqu’à notre étage
pour demander à papa un secours immédiat contre son frère
déchaîné « qui battait sa mère ». N’écoutant que ses
principes et son courage, papa descendit alors quatre à quatre
les escaliers, entra sans sonner dans l’appartement du bas,
et gifla l’adolescent sans autre sommation. Ahuris par cette
intrusion imprévue et violente, les protagonistes arrêtèrent
net leur querelle. Il fallut s’expliquer. Le jeune homme criait
certes, mais il ne battait pas sa mère. Sa sœur avait pris peur
sans raison. « Vous avez bien fait d’intervenir, Monsieur, si
vous avez cru que j’étais capable de faire du mal à ma mère »
reconnut avec panache le garçon. Et c’est ainsi que les deux
familles se rapprochèrent, et bientôt devinrent amies quand PArtie i — un enfAnt dAns lA guerre 67
les conditions de vie se durcirent un peu plus, imposant une
solidarité quotidienne.
Au premier étage vivait un couple qui me semblait âgé,
avec une fille unique, Geneviève. Une jolie brune aux allures
de garçon rieur, vêtue comme nous de shorts et de polos.
Malgré ses quatorze ans, elle participait encore à nos jeux dans
le parc, du moins quand les garçons de son âge n’étaient pas
auprès d’elle. Alors, elle nous tenait pour quantité négligeable,
et entreprenait avec ses copains d’interminables conciliabules
dont nous étions exclus. Selon les jours ou les moments,
Geneviève penchait ainsi de notre côté ou de celui de ses amis, ce
que nous tenions pour une trahison. Seule la pétanque pouvait
nous rassembler tous : « petits » contre « grands », la victoire
n’était pas toujours du côté de Goliath.
Mais d’ordinaire, une infranchissable frontière séparait
les deux mondes, celui de l’enfance et celui de l’adolescence.
Je me souviens d’un jour où Geneviève, entourée de sa cour,
était assise sur un tronc d’arbre couché alors que nous
attendions son bon vouloir pour continuer je ne sais plus quel
jeu de piste, à moins que ce fût pour achever la construction
d’une cabane. Mais les garçons restaient, et Geneviève ne nous
portait plus aucune attention. C’est alors que Maurice vint me
tirer par la manche pour me faire asseoir sur l’herbe juste en
face d’elle. Elle portait un short indiscret, qui laissait paraître
autant que nous montrait Sylvie autrefois dans les jeux sur les
remparts. C’était pareil et cependant différent, surplombé par
le « jardinet » qui manquait naguère à notre jeune amie du
lycée. À l’âge que nous avions, Maurice et moi, nos curiosités
sexuelles se limitaient encore aux différences anatomiques
entre filles et garçons, entre adultes et enfants.
Elle était dans son « âge ingrat » notre intermittente
amie. Elle « répondait » à ses parents, leur tenait tête quand
ils plaçaient devant elle des interdits ou lui demandaient un
service domestique. Nous étions habitués, mon frère et moi,
à une stricte discipline familiale, et les désobéissances de Ge-68 AvAnt l’oubli
neviève nous donnèrent bientôt l’idée d’élargir comme elle
notre espace d’indépendance. C’est ainsi que son « mauvais
exemple » me fit répondre « non » un jour où maman voulut
me faire quitter les jeux du parc pour l’aider à quelque corvée
dans l’appartement. Il en résulta un vrai scandale, dont je me
souviens encore plus de soixante ans après : le procès qui
suivit, présidé par le père, s’acheva sur une condamnation à
deux jours de chambre sans jeux. On ne plaisantait pas sur
l’obéissance et le respect dû aux parents dans la famille… Les
châtiments ne consistaient d’ailleurs pas seulement en
privations de liberté. Claques et corrections sanctionnaient aussi
la transgression des interdits. Les châtiments corporels sont
déconseillés aux parents d’aujourd’hui, de peur de «
traumatiser » leurs chers petits. Ils m’ont pourtant laissé bien moins
de traces en mémoire que les privations de dessert ou de jeux.
Dans son « Testament amoureux », Rezvani cite longuement,
page 349 et les suivantes, un extrait du journal de son héroïne
Danièle, écrit à l’aube de son adolescence : « Nous venions
d’emménager dans une maison carrée, au milieu d’un parc dont
nous occupions le premier étage. Les propriétaires habitaient le
rez-de-chaussée. Au deuxième, je me souviens de la petite
Fanchon penchée à la fenêtre comme dans un décor de théâtre avec
un énorme nœud de ruban dans ses cheveux paille… ».
Fanchon, c’est ma sœur Françoise, qui n’avait pas encore le droit
de courir avec nous dans le parc, et Danièle est Geneviève,
à l’évidence. Le vrai nom de la propriété où nous habitions
est d’ailleurs donné quelques lignes plus loin : la Jouvence.
Le journal de Danièle fait ainsi sortir de mon oubli nombre
de souvenirs de ce temps-là. « Nous nous rapprochions de la
campagne, au pied du Mont Faron qui domine Toulon. Le parc
me paraissait un domaine presque illimité, un paradis
enchanté, tant il était mystérieux et varié : partout des bassins, des
grottes, des escaliers conduisant à d’autres niveaux, découvrant
d’autres décors pour l’imagination. Devant la maison, une allée PArtie i — un enfAnt dAns lA guerre 69
de platanes, sous les fenêtres des palmiers et, contre la chambre,
un arbre de Judée, dont il fallait repousser les fleurs mauves au
printemps pour fermer les volets… » Comme Geneviève, je me
souviens des grottes en rocailles et des bassins où nageaient
des têtards, des iris entourant les bassins, des arbres de Judée
près de la maison…
Je me rappelle aussi la chasse aux chenilles
processionnaires, d’abord enfermées dans des nids cotonneux à la cime
des pins. Elles étaient inaccessibles alors, mais elles finissaient
par descendre de leur arbre en une longue procession qui
s’enroulait sur elle-même au bout de sa progression dans les
allées du parc. C’était le moment d’attaquer, d’exterminer la
sale engeance qui suçait les pins. L’exécution se faisait avec
des pierres lancées de loin, pour éviter le contact urticant avec
les chenilles. Ecrasées, elles rendaient alors un dégoûtant jus
jaune, qu’il fallait bien vite recouvrir de sable ou de chaux.
C’était un jeu, c’était aussi un travail demandé par les adultes :
toujours à courir dans le parc, nous pouvions mieux qu’eux
repérer le lieu et le moment de la descente des chenilles.
« …Tout était joie, liberté, insouciance, et pourtant c’était
la guerre… écrivait encore Danièle. Mais la guerre était pour les
autres… seulement le manque de nourriture — parfois jusqu’à
la faim… Le centre de mes obsessions devint la petite maison
du fond du parc où vivait la famille J. Ancienne maison de
gardien enfouie sous la verdure, elle était le charme et la fantaisie
à côté de la grosse maison carrée et cossue que nous habitions.
Là-bas, c’était la bohème. Il y avait des chèvres et des chevreaux,
des lapins, de l’ombre, du désordre et de la musique. Des vieux
parents calmes et doux partageaient ces lieux de désinvolture
avec leurs deux fils de dix-huit et vingt ans. Le plus jeune avait
été malade, et en était resté un peu demeuré. Trop grand,
dégingandé, il préférait nos jeux d’enfants à ceux de son âge… »
Je ne me souviens ni des chèvres, ni des lapins. Mais le
visage très pâle du jeune homme qui accompagnait nos parties
de cache-cache, son goût pour les maquettes de bateaux, nos 70 AvAnt l’oubli
jeux de piste, comme s’il était de notre âge, me sont revenus
nettement en mémoire en lisant le journal de Danièle. Je me
rappelle aussi qu’un jour il nous fut interdit de jouer avec
lui, et même de le fréquenter tant soit peu. Ce fut, j’imagine,
un déchirement pour lui que d’assister à notre fuite dès qu’il
s’approchait de nous, de nous savoir proches dans la pinède
sans que ses appels fussent entendus. Pourquoi ce brusque
changement, après les rires et les jeux ? Quelles raisons donner
à un tel rejet, que rien dans nos rapports d’hier ne pouvait
justifier ? Nos parents durent s’expliquer : le jeune homme était
malade, tuberculeux pour tout dire, et nous ne devions plus
l’approcher de peur de la contagion. Mais comment lui
expliquer que ce n’était pas lui que nous fuyions mais sa maladie ?
Quant à son frère plus âgé, j’avais même oublié son
existence jusqu’à ce jour où je l’ai retrouvé avec Geneviève entre
les pages de Rezvani. Comme Cricri, le fils de la propriétaire,
il devait sans doute faire partie du cercle de garçons qui
entouraient la jeune fille. Mais de celui-là, elle était amoureuse :
« L’autre, c’était Doudi, celui qui avait accaparé tous les dons :
ceux de l’art et de l’esprit — plus le charme et la beauté. Il était le
mythe mystérieux, distant, inaccessible, et chacun de ses regards,
chaque rencontre me troublait parfois jusqu’aux larmes… ». Je
comprends aujourd’hui pourquoi dans la famille on parlait
de Cricri comme du « consolateur des affligées ». Sans doute
le jeune homme s’employait-il à calmer les peines de cœur de
Geneviève, peut-être avec l’espoir qu’elle lui en serait
reconnaissante un jour…
Ce Doudi-là fut sans doute celui qui me donna
l’absolution après que j’eus ravagé le carré de poireaux planté par le
jardinier de son père. Les restrictions alimentaires
encourageaient les enfants à rechercher les poireaux sauvages dont la
campagne était généreuse dans ce temps-là. C’était ma fierté
d’en ramener une poignée à maman, après de longues
recherches dans les endroits les moins fréquentés du parc. Mais
un jour, c’est un plein cageot que je lui ai porté, sans beaucoup PArtie i — un enfAnt dAns lA guerre 71
m’interroger sur l’origine d’une telle abondance. Une semaine
plus tard, Madame Jouve fut informée d’un vol de poireaux
dans le jardin concédé aux habitants de la petite maison, à
l’entrée du parc. Le pot aux roses fut ainsi découvert, à ma
grande honte et à celle de mes parents. Je dus aller
m’excuser, expliquer ma méprise et proposer réparation. Doudi me
rassura : « Ne t’inquiète pas, petit. Le jardin était dans un tel
état que je comprends ton erreur. N’en parlons plus ». Et c’est
ainsi que nous avons consommé de la soupe aux poireaux aux
dépens de Doudi et de ses parents.
« À l’époque de la Jouvence, la petite maison ombreuse
était le temple de la musique, l’air était imprégné de sonates, et
Doudi, penché sur son piano, avec sa longue mèche brune (…),
occupait toutes mes pensées, tous mes rêves… » Et moi qui étais
prêt à offrir à Geneviève la place de Sylvie ! Mais elle me tenait
pour un môme, exactement comme Doudi la prenait pour une
fillette. Il nous manquait seulement quatre ou cinq ans de plus,
à Geneviève et à moi, pour émouvoir notre princesse ou notre
prince charmants…
La « petite maison ombreuse » abrita bien des tristesses
un peu plus tard. L’enfant de dix-huit ans que nous avions
rejeté erra quelques semaines encore dans le parc à notre
recherche, et puis disparut de notre vue. Il était alité, disaient les
parents. Je me souviens d’avoir aperçu son père rentrer chez
lui voûté, harassé après une de ces journées de travail que tout
homme valide devait aux Allemands sous peine de perdre sa
carte d’alimentation. Depuis que la fréquentation du grand
enfant nous était interdite, les relations entre parents avaient
cessé elles aussi. Peut-être papa se sentait-il coupable de ne
pas s’être expliqué avec la famille du jeune malade sur la
précaution sanitaire qu’il nous avait imposée, à Maurice et moi ;
peut-être aussi avait-il un peu honte, lui moins âgé, de s’être
libéré du travail obligatoire au prix de sa carte tandis que le
père de Doudi, un vieillard dans ma mémoire, y était contraint
pour continuer à nourrir les siens. Aujourd’hui encore, en tout 72 AvAnt l’oubli
cas, je ne pense pas sans malaise à la fin du jeune tuberculeux,
mort quelques mois plus tard sans avoir compris pourquoi ses
amis d’autrefois l’avaient abandonné si brutalement.
De cette histoire, de son décor poétique et parfois triste,
il reste un fragment du journal de Danièle, que je me suis plu
à citer en le confrontant à ma propre mémoire : « Je ressens
encore l’atmosphère lumineuse des sous-bois d’ombre où
poussaient des cyclamens sauvages, rose pâle et odorants, que je
réunissais en petits bouquets serrés pour mes pieux autels-reposoirs
de poupées, (…) iris légers et transparents, anémones éparses
sous les oliviers, et ces roses à l’ancienne dont les pétales fragiles
s’effeuillent à peine cueillies »…
Loin des écoles fermées, libres avec pour seule barrière
les hauts murs qui fermaient le parc, nous retournions, fille
ou garçons, à la joie sauvage et poétique du paradis des
origines. Nous ne fleurissions pas, Maurice ni moi, des reposoirs
de poupées ; mais nous savions les néfliers et les figuiers du
parc où grimper à la saison des fruits, les secrets des animaux
sauvages qui traversaient parfois le parc, et l’emplacement des
nids à la fourche des arbres…Chapitre VII
e vieux Docteur Petit et sa femme habitaient comme LMadame Jouve et ses enfants au rez-de-chaussée de la
Jouvence, mais dans une aile séparée, sans doute ajoutée
tardivement au bâtiment principal. Une grande véranda séparait
les deux logements, devenue un lieu de rencontre pour les
habitants de toute la maison depuis que les dangers de l’heure
les rassemblaient.
Le Docteur Petit était un homme fort, comme on dit.
Paralysé du côté gauche il se déplaçait difficilement, appuyé
sur une canne. Toujours en robe de chambre rouge sombre,
il passait son temps assis en fumant la pipe dans la véranda.
C’est là qu’il bavardait avec ses rares visiteurs, malgré une
élocution un peu embarrassée. Sa maladie lui valait le statut
de grand enfant, et sa femme le bousculait souvent. Bref, il
était le vieillard de la maison, qu’on déplaçait avec son
fauteuil pour faire le ménage : à nos yeux, un élément du décor
familier plutôt qu’un adulte capable d’imposer sa volonté. Sa
femme au contraire, une blonde décolorée et ridée comme
une pomme sèche, gouvernait leur petit ménage avec autorité
et parfois même avec acrimonie. Ils partageaient tous deux la
même affection attendrissante pour une petite chienne
fox-terrier blanche, à laquelle ils avaient donné le nom saugrenu de
Biquette.
Il ne nous était pas permis de jouer avec Biquette. Elle
risquait de nous mordre, disaient les parents. Aussi nous
étaitelle assez indifférente, cette Biquette-là. Elle agaçait ma mère 74 AvAnt l’oubli
par ses aboiements aigus ; mais elle faisait partie, elle aussi,
de la maison, et personne ne lui voulait du mal. Parfois elle
nous suivait dans le parc, Maurice ou moi, et nous devions la
ramener de force auprès de ses maîtres : voilà le seul souvenir
que j’en aurais gardé sans le drame de sa fin. Mais un matin,
alors que je jouais sur le perron de la véranda, je fus bousculé
par Madame Petit qui entrait précipitamment. Tout essoufflée,
elle avait couru depuis la rue, tenant la chienne ensanglantée
dans ses bras. Le museau était écrasé, l’animal râlait, agité de
tremblements et de brusques soubresauts. C’était horrible à
voir. La roue d’une voiture lui était passée sur la tête. Entrée
sous la véranda, Madame Petit et sa chienne se dirigèrent droit
vers le docteur, enfoncé dans son fauteuil, qui retrouva
soudain aux yeux de sa femme sa qualité de praticien. Toujours
assis, il examina l’animal en silence, et décida presque
immédiatement, avec autorité : « elle est perdue. Il faut la piquer.
Va chercher ma trousse ». Madame Petit posa alors Biquette
pleine de sang et toute tremblante sur les genoux de son mari,
et s’en alla chercher la trousse sans protester. Biquette était
« perdue », il fallait au plus vite abréger ses souffrances.
L’autorité naturelle du médecin confronté aux
conséquences de l’accident m’avait beaucoup frappé, je m’en
souviens. Il n’avait pas hésité une seconde sur la décision à
prendre, et sa femme, d’ordinaire si autoritaire avec lui, s’était
aussitôt soumise à son diagnostic. Sous l’image du vieillard mal
respecté avait surgi devant moi celle de l’homme compétent et
protecteur qu’il avait été. Biquette fut enterrée dans un coin
écarté du parc et bien vite oubliée, du moins des enfants. Mais
le vieux Monsieur en robe de chambre rouge retrouva à mes
yeux un peu de son prestige à la mort de sa chienne.
Mieux que l’animal, j’ai profité quelques mois plus tard de
ses compétences médicales et de son sang-froid.
Danièle-Geneviève évoque dans son journal les palmiers qui ornaient la
propriété. Sans doute avaient-ils été taillés depuis peu. Les PArtie i — un enfAnt dAns lA guerre 75
palmes mortes avec leurs redoutables bases armées de dures
épines avaient été entassées dans un lieu écarté du parc, en
l’attente d’un improbable ramassage. Elles avaient jauni et
durci sur place. Personne n’était censé se promener là. Mais les
enfants allaient partout. La suspension des classes leur laissait
le temps d’explorer tous les recoins de la propriété, à l’abri
du regard des parents. Légèrement chaussé, courant dans les
herbes folles, je n’avais pas aperçu une palme oubliée, dont
une épine s’enfonça sous l’ongle de mon orteil droit avant de
le traverser de part en part et de ressortir tout près de sa
jointure avec le pied. Cela faisait très mal, sans beaucoup saigner.
En boitillant, je rejoignis l’appartement. Avec des pinces à
épiler, maman s’efforça de retirer l’épine, brisée en plusieurs
segments, de désinfecter la plaie à l’alcool et de bander le pied.
Comme toujours en pareil cas, j’avais été « très courageux »
pendant l’opération, me laissant faire sans trop bouger
malgré la douleur. Je me conformais ainsi à mon image d’enfant
raisonnable et même stoïque ; une image valorisante qui me
forçait à lui rester fidèle.
Malheureusement, la plaie s’infecta. Tout raisonnable
qu’il fût, l’enfant n’avait pas respecté l’immobilité demandée
pendant les quelques jours qui avaient suivi sa rencontre avec
l’épine. Et sa maman n’avait sûrement pas débarrassé la plaie
de tous les fragments de l’écharde. L’orteil enfla, puis le pied,
puis la jambe. En ce temps-là, pas d’antibiotiques. Le
médecin de quartier soigna, sans arrêter le mal. Il appela même un
spécialiste quand le cas sembla dépasser sa compétence. Une
« ostéomyélite » fut diagnostiquée, obligeant à la mise dans le
plâtre de la jambe et du pied malades. Désormais couché, je
me souviens d’une forte douleur lancinante qui m’empêchait
de dormir la nuit, d’insupportables démangeaisons sous le
plâtre, et de poussées de fièvre provoquant la danse des images
comme au plus fort de mes délires d’autrefois. Assurément
l’infection était grave, la médecine impuissante à arrêter ses
progrès, et je devinais l’inquiétude, peut-être l’angoisse, sur le 76 AvAnt l’oubli
visage des parents : une ostéomyélite pouvait laisser boiteux,
du moins si l’on parvenait à sauver la jambe...
Je me souviens des longues journées passées au lit,
écoutant les bruits du dehors, la scie mécanique du menuisier
voisin, les aboiements de chiens au loin, les chants des oiseaux
derrière les volets fermés, les pas de maman dans
l’appartement. J’interrogeais les reflets de lumière sur les murs et le
plafond ; à leurs mouvements je devinais le passage sous la
fenêtre des habitants du rez-de-chaussée. Je m’ennuyais
beaucoup et j’avais très mal à la jambe. De ma prison de plâtre et
de douleur j’écoutais l’appel du parc et du printemps...
C’est alors que le vieux docteur Petit quitta sa véranda
et monta péniblement les deux étages qui le séparaient de
mon lit de souffrance. Peut-être avait-il été appelé par maman,
comme on a recours au rebouteux quand la médecine
ordinaire devient impuissante. Il regarda, prit ma température, et
ordonna l’ouverture immédiate du plâtre. Cela ne sentait pas
bon là-dessous. La gangrène s’était même mise à l’orteil. Je
fus enfin confié aux mains d’un chirurgien, qui coupa un peu,
draina beaucoup. Bien vite la fièvre tomba, l’enflure diminua.
Le vieux docteur se fit alors infirmier, montant deux fois par
jour, en soufflant jusqu’au deuxième étage, pour nettoyer la
plaie et lui appliquer de sa main valide un crayon cicatrisant
au nitrate d’argent. Ses gestes sûrs, sa conviction tranquille,
le succès de son diagnostic et de ses soins désormais
rassuraient complètement mes parents. L’expérience de l’âge avait
triomphé de la science du spécialiste. J’étais sur la voie de la
guérison, ne gardant de l’aventure que quelques glorieuses
cicatrices au pied droit.
S’il avait conservé toute sa compétence médicale, le
Docteur Petit avait cependant perdu d’autres facultés. Peintre
amateur, auteur de jolies aquarelles soigneusement mises sous
verre et encadrées, il avait dû abandonner ses pinceaux après
la maladie qui l’avait à demi paralysé, et peut-être aussi privé
de son talent d’artiste. Sa femme regardait avec un peu de PArtie i — un enfAnt dAns lA guerre 77
condescendance les œuvres qu’il se plaisait au contraire à
montrer aux autres habitants de la Jouvence. Maman lui en faisait
de vifs compliments, moins par conviction que pour lui faire
plaisir, comme on encourage un enfant qui vous montre son
dernier dessin fait à l’école. Mais l’artiste prenait pour argent
comptant son jugement flatteur. Bientôt le vieux Docteur
reprit le chemin de notre logement, non plus pour me soigner,
mais pour montrer, bientôt donner à maman un tableau ou un
dessin à chacune de ses visites. La difficile ascension des deux
étages le faisait arriver tout essoufflé chez nous, son tableau
sous le bras, et il s’effondrait dans un fauteuil aussitôt entré.
Aujourd’hui, je soupçonne que les cadeaux n’étaient qu’un
prétexte pour visiter ma mère, dont il était peut-être un peu
amoureux, à moins que ce ne fût ses généreux compliments
qui l’attiraient. Toujours est-il que l’appartement s’emplissait
peu à peu d’une collection d’aquarelles du Docteur Petit, et
que Madame finit par s’alarmer : « Tu m’en laisseras quand
même quelques-unes » lui demanda-t-elle un jour devant nous.
Elle était venue chercher son mari jusqu’à notre appartement,
où il avait passé tout l’après-midi, s’inquiétant peut-être de
lui voir préférer une autre compagnie que la sienne. La
question n’était d’ailleurs pas très gentille, qui donnait
nécessairement à l’épouse la place du dernier survivant. Mais le message
s’adressait aussi à maman, peut-être soupçonnée de vouloir
détourner l’héritage artistique du vieil homme. Elle le comprit
sans doute, puisque nombre de tableaux redescendirent les
escaliers, sous ses bras à elle cette fois, pour retourner dans la
véranda du rez-de-chaussée. J’imagine le désarroi et la tristesse
de l’artiste dont on refusait les dons…
Quelques-uns parmi ces tableaux restèrent pourtant dans
notre famille. Ils furent débarrassés de leurs cadres quelques
années plus tard par mon frère Maurice, quand il se mit à
peindre à son tour, et voulut pour ses œuvres une présentation
que ses ressources ne lui permettaient pas d’assurer lui-même.
C’était condamner à la disparition les fragiles aquarelles dé-78 AvAnt l’oubli
sormais privées de protection. Un seul petit tableau a échappé
au désastre, sans doute parce que son cadre en demi-lune
n’intéressait pas Maurice. Il est maintenant sur un mur de la
maison familiale, à Vertval dans le Jura. C’est une jolie marine,
qui fait regretter tout ce qui est perdu, et qui n’a jamais suscité
la moindre considération dans la famille : les dons du Docteur
étaient acceptés par charité, en quelque sorte, ils n’étaient pas
vraiment souhaités. Et pour apprécier les choses, il faut les
avoir désirées, quelle que soit leur valeur propre. Du vieux
Docteur Petit qui a peut-être sauvé ma jambe il ne reste
probablement rien aujourd’hui, sinon la mémoire que j’en garde
et la reconnaissance que je lui porte.
La convalescence toutefois fut assez longue, m’interdisant
pendant plusieurs semaines les courses et les jeux dans le parc.
C’est alors que, pour me distraire et pour transmettre un peu
de sa passion, Madame Jouve m’ouvrit l’univers enchanté de
la philatélie.
C’était une femme plus âgée que maman, au visage hâlé
et ridé. Malgré ses liens avec l’Afrique, où elle avait longtemps
vécu et où son mari se trouvait encore, je l’ai dit, sa collection
ne réunissait que des vignettes de la France métropolitaine.
Quand elle me voyait inoccupé, elle m’appelait dans la
véranda, et ouvrait devant moi ses fabuleux albums. Je me souviens
du soin qu’elle mettait à mon initiation, me montrant,
m’expliquant avec une patience infinie. Trouvait-elle plaisir à me
transmettre ainsi ses émotions de collectionneuse en me faisant
découvrir la beauté des timbres ? Elle travaillait une terre
fertile, en tout cas : j’écoutais, j’enregistrais, je questionnais ;
rarement enfant fut plus attentif à la parole de son pédagogue.
C’est là, sous la véranda de la Jouvence, un pied encore bandé,
que j’ai pris le goût des collections qui me tient encore si fort
aujourd’hui.
Dans les albums de madame Jouve, les timbres étaient
glissés sous d’étroites bandes de papier transparent, souvent PArtie i — un enfAnt dAns lA guerre 79
en plusieurs exemplaires. Elle pouvait ainsi m’en donner
quelques-uns sans compromettre sa collection. En même
temps, elle m’apprenait à me servir du catalogue Yvert et
Tellier pour connaître la valeur des vignettes et pour les classer
dans l’ordre chronologique de leur parution. J’étais fasciné
par les images de monuments célèbres et de paysages, l’Arc
de Triomphe, le Mont Saint-Michel, Carcassonne, le moulin
d’Alphonse Daudet, la route de l’Iseran, qui allaient devenir
plus tard autant d’invitations au voyage. L’effigie des grands
hommes ouvrait le panthéon de mes futures idoles : Victor
Hugo, Pasteur, Mermoz, Jean Jaurès. Les commémorations
historiques faisaient écho à mes livres d’écolier : la
Constitution fédérale des États-Unis, la barbichette de Napoléon III, la
conquête de l’Algérie, les jeux olympiques de 1924, l’exposition
coloniale de 1931… Les cachets postaux aussi m’étaient
expliqués : c’était à ces dates infiniment lointaines pour moi que les
timbres avaient été imprimés, collés sur des enveloppes,
oblitérés et enfin acheminés vers des destinataires disparus depuis
des lustres. Madame Jouve m’ouvrait ainsi un immense espace
imaginaire, où j’allais voyager longtemps encore, jusqu’au jour
où je délaisserais les timbres pour un univers plus vaste
encore : celui des minéraux et des fossiles.
Et puis les couleurs aussi, celles des timbres avant celles
des pierres, m’attiraient comme fait la lumière pour les
insectes. Une planche de timbres, c’est un peu un tableau bien
structuré, éclaboussé de couleurs vives. Lisez les descriptions
dans les catalogues : ces bleu outremer clairs, foncés, azur,
turquoise ; ces vert émeraude, pomme, teintés de bleu ou de
jaune ; ces rouge orangés, vifs ou clairs, sang de bœuf, carmins,
lie de vin : quel meilleur apprentissage pour un enfant que de
l’obliger ainsi, s’il veut identifier ses timbres, à reconnaître les
infinies nuances de l’arc en ciel ? Quelle plus efficace leçon
pour le futur amateur de peinture que cette obligation
d’analyser son regard et le plaisir qu’il y trouve ? 80 AvAnt l’oubli
Madame Jouve en tout cas avait ouvert à mes désirs un
nouvel espace que je n’étais pas près de quitter. Dès la
réouverture de la Poste après la Libération, je suis allé dépenser
chaque semaine les quelques sous donnés par maman pour
acquérir au fur et à mesure de leur parution la plupart des
timbres dont ce moment fut particulièrement généreux.
L’album commencé avec mon initiatrice allait s’emplir de Cérès,
de Mariannes, d’églises de France rouges, vertes, bleues, sans
lacunes maintenant sur les pages blanches, sinon celles des
quelques timbres trop chers pour ma jeune bourse. Il n’est
pas juste de réduire la collection à une quête du nombre, de
l’impossible complétude d’un ensemble prédéfini. Avant de
donner du sens aux réunions d’objets que j’ai recherchées
toute ma vie, je me suis laissé guider par le plaisir, tout
simplement : plaisir des yeux offert par les couleurs et les formes,
celles des timbres ou des cristaux ; plaisir de l’imagination
aussi, à parcourir les cités et les pays connus par les images
avant de l’être par le voyage.
Toute collection toutefois demande des moyens pour se
construire, si modestes soient-ils. À Toulon, maman
pourvoyait chaque semaine à mes achats de timbres. Mais elle ne
manquait pas non plus, en ouvrant ainsi la porte à un démon
dépensier, de lui adjoindre un ange parcimonieux pour le
contrôler. Toutes les occasions étaient bonnes pour me
montrer les difficultés financières du temps, m’apprendre la valeur
de l’argent, sa rareté. À dix ans je savais le prix des choses, les
interdits placés devant les tentations trop coûteuses,
l’importance de l’épargne pour ménager l’avenir. L’esprit d’économie
qui présidait à la bonne gouvernance des maigres ressources
familiales devait être transmis à l’enfant avec autant de soin
que les lois religieuses et sociales. L’adulte ne se débarrassera
jamais de son ange gardien radin, qui continuera de
resserrer les cordons de la bourse quand l’abondance d’une autre
époque aurait pourtant permis de les relâcher : investir
plutôt que consommer, préférer le durable à l’éphémère et au PArtie i — un enfAnt dAns lA guerre 81
consommable : la règle vaut pour aujourd’hui comme elle
s’appliquait hier. Je crois enrichir mon fond quand je dépense mon
revenu en ajoutant une pièce à ma réunion de livres anciens ;
mais je consulte longuement la liste des prix affichée à la porte
d’un restaurant avant de me risquer à entrer. Déjà au temps
de ma première collection, chaque timbre était précisément
évalué à l’aide des catalogues de madame Jouve, pour bien me
convaincre que la dépense n’était pas perdue, que la mise de
fond pouvait être récupérée un jour…
La Jouvence était ainsi devenue un village convivial, une petite
communauté gouvernée par les femmes et unie par le besoin
de rassemblement éprouvé devant le danger. La véranda faisait
office de place de ce village : en se rassemblant là, les
habitants des étages évitaient d’avoir à descendre leurs escaliers à
chaque alerte. Il n’était pas question de voyager. Sortir
longtemps de chez soi, même pour des courses indispensables,
était aventureux, une alerte risquant toujours de surprendre
et d’immobiliser dans un abri. Seul de ce village, papa était
encore obligé de le quitter souvent pour se rendre en ville.
Il était toujours censeur du lycée, même si les classes étaient
suspendues. Les vacances imposées, qui faisaient la joie et
la liberté des enfants, au contraire lui apportaient bien du
souci : avec le proviseur, il devait absolument trouver un lieu
où continuer l’enseignement, maintenant que le lycée était
en partie détruit. Il ne pouvait pas laisser plus longtemps les
écoliers en jachère. Nul ne savait combien de temps la guerre
pouvait durer encore…
Le censeur commença naturellement sa recherche par les
écoles proches de la Jouvence : le quartier était réputé sûr, loin
en tout cas des cibles de l’aviation alliée, et la proximité de son
propre logement ajoutait un motif personnel au souci de la
sécurité des enfants. La chance voulut qu’un établissement à
peu près vide offrît ses locaux à quelques centaines de mètres
de chez nous. Certes moins vaste que l’ancien, ce « nouveau 82 AvAnt l’oubli
lycée » pouvait cependant accueillir les rares élèves
poursuivant leurs études en ces temps de guerre. Et c’est ainsi que
cessèrent les inquiétudes de maman, anxieuse de savoir son
mari plus exposé que nous aux bombardements de l’arsenal
et de la base de sous-marin voisine quand il devait se rendre
en ville pour son travail.
En même temps, nous avons sans doute repris, mon frère
et moi, le chemin de l’école. Pourtant, j’ai beau fouiller ma
mémoire, je n’y trouve rien sur ce retour, ni sur la fréquentation
de nouveaux camarades. Pas davantage je ne me souviens des
« devoirs » à la maison, auxquels très certainement nous étions
tenus pour compenser tant soit peu les déficiences de
l’enseignement public. J’imagine pourtant que notre instruction
progressait, suivant certes un chemin chaotique, mais assez sûr
pour finalement aboutir à l’ « examen d’entrée en sixième »,
porte obligée du « grand lycée ».
Je me souviens d’avoir subi cet examen après un bref
voyage en autocar jusqu’à la petite ville d’Hyères, à quelques
dizaines de kilomètres de Toulon, à l’écart du danger des
bombardements. Mon père m’accompagnait, craignant sans
doute que l’émotion d’une séparation compromît mon succès.
L’examen avait lieu dans une école isolée, que je revois encore
dans son bosquet d’arbres. Dès la première épreuve, celle de
la dictée, une alerte fit courir tous les jeunes candidats vers
un champ en friche situé derrière le bâtiment. Là avaient été
creusées des tranchées, sans doute à la hâte si j’en juge par le
souvenir que j’en ai gardé : debout dans la tranchée, je
dépassais de la tête et des épaules le déblai de terre, et je pouvais
apercevoir l’école voisine et, plus loin, les premières maisons
de la ville. « Au coup de sifflet, vous vous coucherez tous au
fond de la tranchée » recommanda l’instituteur qui veillait sur
notre petite troupe. Heureusement, il n’y eut pas de coup de
sifflet, mais une longue attente en plein soleil d’été, sans eau
à boire ni biscuits à grignoter, jusqu’à la levée de l’alerte par
la sirène et le retour dans la salle d’examen.PArtie i — un enfAnt dAns lA guerre 83
Dois-je à ces conditions un peu rudes l’indulgence dont
fit preuve le jury ? Ou bien à mon statut de fils de censeur ?
« Reçu de justesse », me dit mon père en me raccompagnant
à la maison le soir de cette mémorable journée. « C’était ton
premier examen, avant beaucoup d’autres » ajouta-t-il en bon
prophète. Pourtant, je ne me souviens pas d’avoir perçu
l’importance de l’événement pour mon avenir, ni d’avoir éprouvé
beaucoup d’émotion. Seulement je me rappelle la chaleur et
la soif dans la tranchée en plein champ.
Il était temps, en tout cas, de franchir l’obstacle. Car la
guerre allait bientôt gagner les faubourgs de la ville, jusqu’à
placer la Jouvence en première ligne…Chapitre VIII
epuis quelques semaines en effet, en cet été 44, les bom-Dbardements se faisaient quotidiens. Je me souviens du
jour où, à la suite d’un de ces raids, le magasin des « Dames
de France » avait brûlé en ville. Quantité de papiers noircis
avaient été portés par le vent jusqu’à nous. Il n’était plus
permis de courir dehors pour en ramasser, mais il en était tombé
assez sur la terrasse de l’appartement pour satisfaire ma
curiosité. C’était des restes de factures, de lettres commerciales, de
publicités. Pas de billets de banque, malheureusement. Mais
dans le ciel une fumée noire qui avait obscurci le parc pendant
au moins deux jours.
Le front militaire se rapprochait de Toulon. Les alliés
avaient débarqué à l’Est de la ville, près de Saint-Raphaël,
et progressaient vers nous. À chaque alerte, les habitants de
la Jouvence se retrouvaient maintenant dans « la cave », un
local plus ou moins enterré, recouvert de rocailles, et servant
autrefois à entreposer les outils de jardin. Le seul avantage
de cet abri rudimentaire était d’être accessible directement
de la maison par un escalier intérieur, et d’être protégé des
éclats d’obus anti-aériens qui tombaient plus dru que jamais.
Le Docteur Petit résistait seul au besoin collectif de se terrer,
affirmant haut et fort qu’il était assez vieux pour mourir à
l’air libre.
Nous pensions tous cependant être en sûreté à la
Jouvence, loin de l’arsenal et de la rade. Mais un jour, les mêmes
explosions sourdes que j’avais entendues se rapprocher à la

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