Aventure Népal

De
Publié par

Un homme se décide pour un voyage, ce sera le Népal : mars 2001, randonnée Annapurna, 280 km pour 24 jours, avec l'agence Club Aventure. A peine atterri à Katmandou, cet homme s'entend réclamer : "Qu'est-ce que ton corps est venu faire ici ?" Les livres 1 et 2 d'Aventure Népal sont les réponses à cette question. "Quel est l'anagramme de Népal ?" réclamera même le rêve, prouvant s'il en est que l'Aventure en question avait dès le départ un objectif impératif, obliger le corps à se retourner sur lui-même par un ouvert, celui de la Loi.
Publié le : dimanche 1 janvier 2006
Lecture(s) : 262
EAN13 : 9782296422971
Nombre de pages : 256
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

, Aventure

NEP AL

www.librairieharmattan.com harmattan 1@wanadoo.fr diffusion.harmattan@wanadoo.fr (Ç) L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-9728-8 EAN: 9782747597289

André

DRÉAN

NEP AL
Livre I

,Aventure

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; I}HannattM Hongrie Kônyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest Espace L'Harmattan

75005 Paris Italia L'Harmattan Burkina Faso

FRANCE Kinshasa L'Harmattan

Fac..des Sc. Sociales, Pol. et Adm. ; BP243, KIN XI Université de Kinshasa ROC

Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

1200 logements villa 96 1282260 Ouagadougou 12

-

Cartes de randonnée dessins de tête de chapitres « Aparté 1, 2 et 3 » et conseiller photographies

Jean-Pierre NESLER
Photographies de

Gilbert DESCOMPS André DRÉAN Frédéric HAZARD Daniel LECHEVESTRIER

Conseiller rédactionnel

Michel FALEMPIN

RANDONNÉE ANNAPÙRNÀ

Je dédie le présent ouvrage à tous les Intouchables de la terre du Népal, qu'ils sachent qu'ils ne sont plus seuls face au pouvoir, ainsi qu'ils ne sont plus seuls face aux dieux.

RANDONNÉE

OKHALDHUNGA

/ KHUMBU HlMAL

TIBET (CHINE)

« Le seul véritable voyage, ce ne serait pas d'aller vers de nouveaux paysages mais d'avoir d'autres yeux. »
Marcel PROUST

« Und dem offenen Blick offen der Leuchtende sei. » (Et à nos yeux grands ouverts sourire le Ciel grand ouvert.)
Friedrich HOLDERLIN

Un jour, un corps décide/se décide à une randonnée, pour une géographie non ordinaire, de lui complètement inconnue, et pour le moins exceptionnelle pour le dit corps. Pourquoi un tel voyage et/ou déambulation montagnarde? Que veut là ce corps, que veut-il trouver ou prouver? Enigme. L'impétrant de tels lieux n'est pas tant ici pour discourir d'anecdotes, raconter son périple en terre népalaise, mais pour exprimer ce que ça a signifié pour lui le fait d'avoir été là-bas, aussi loin que puisse le porter sa pensée; aussi loin qu'ait pu porter son regard et qu'il ait pu y reconnaître son propre corps lié à celui du Monde; aussi loin qu'il ait pu y entendre remuer son cœur.

PRÉAMBULE.
Ce qu'il faut comprendre, c'est que nous sortons de l'histoire fondée par la Grèce et à sa suite la romanité ; qu'il ne s'agit plus de décrire Monde, mais de l'agir. Ce qui disparaît, c'est le fait d'être

re-présenté -

c'est-à-dire présenté une seconde fois. L'homme, à

cette frontière, depuis les années 1970, tente d'effacer cette dépendance; « révolution biologique» dont on a dit qu'elle était aussi importante que l'invention de l'agriculture, et plus sûrement ce qu'on appelle la « 11londialisation», laquelle dissimule ses réels objectifs à savoir, l'entrée de l'homme dans l'environnement. Poser le corps ainsi que je l'ai fait au long de ces pages, l'écarter de sa toute-puissance sans le démettre de ses responsabilités, n'est-ce pas s'atteler à de délicates q"uestions? chercher pour le "moinsdes réponses peu communes et manifester des attentions inhabituelles. Surtout, c'est casser des pouvoirs établis depuis des lustres. N'était-ce pas là mon véritable motif? Que personne n'en soit donc surpris!
~

« La pensée véritable n'est autre que cela: une vision matérielle de l'illvisible. » 1
1 - La Lumière de la nuit. Les grands mythes dans l'histoire du monde, de Pietro Citati, 1996, Fata Morga-nu. Rééd. augmentée, Folio Gallimard, n° 3439, 1999. Ce sera là mon livre tout au long de ma randonnée Népal, dans les blancs duquel j'écrirai mes phrases et autres notes.

12

Préambule

Le corps est un inconnu; on croit le connaître, mais en fait qui s'est penché sur son berceall ?'Encore que ce soit pour l'art une vieille question toujours d'actualité. Ce n'est qu'à partir du XIXe siècle que le corps re-présenté entre dans sa réalité d'image, qu'il sort de sa vision christique - Goya, par exemple, avec les Vieilles, de 1812 ; mais aussi Duchamp, Dubuffett, Picasso, Picabia, Le xxe siècle ne fera que poursuivre ce mouvement, jusqu'à la défiguration absolue, puis il accompagnera sa disparition: Egon Schiele, avec un Autoportrait nu grimaçant, de 1910 ; ou Matisse, son .Nu bleu, souvenir de Biskra, de 1907 ; du corps torturé d'un Velickovic à celui massacré d'un Fautrier. Et au-delà avec les Barney, Orlan, de Saint Phalle, les frères Chapman, où interviennent la chirurgie, la prothèse, et... la mutatio corporalis.1 Sans oublier le nec plus ultra, dixit l'Allemand G'unther Hagens, avec ses « cadavres .plastinisés ». Une exposition qui a fait le to'ur de l'Europe, et a été vue par 14 millions de personnes. Les tatOtlages, piercings, implants et autres brandings ne sont que la suite logique qui apparaît au grand jour pour un corps confronté non tant à son identité qu'à sa perte.2 Un corps quine sait plus quel nom il a exactement; et pour cause! outre qu'il n'a plus de raison, il a égaré sa dime~sion d'individu à la fin des années 1960, puis celle d'exister en un Etat-nation comme homme citoyen; le territoire où il

est né - latin natio, « ensemble d'individus nés en même temps dans le même lieu» - 3 n'est plus son sol. La Terre est devenue son pays;
une autre histoire pour laquelle le corps ne possède aucune donnée, pas plus politique qu'économique. L'environnement est le nouvel enjeu, lequel définit à l~ fois le corps et son territoire et sa vie; avec la disparition de l'Etat-nation, tous les hommes sont devenus des réfugiés. En ce sens, le Népal est une vraie expérience pour les corps. La question qui, Ulle fois sur place, s'impose, n'est donc pas surfaite. -« Qu'est-ce que le corps est venu faire ici? » La question l'engage à réfléchir, à se poser en face de lui-même radicalement. Aventure Népal est donc cette démarche d'un corps d'homme qui observe/interroge/analyse; bien sûr, il le fait en regard d'une culture, celle de l'Occident, qui lui sert d'appui et/ou de contrepoint. Ce corps-là doit, impérativement, répondre à la question surgie dès qu'il a mis le pied sur le sol népalais; à laquelle il ne s'attendait pas le moins du monde.
1 - cf l'Image corps, de Paul Ardenne, Éd. du Regard, 2001, 507 p. 2 - Cf Beauté, amour et gloire, de J.-F. Amadieu, Odile Jacob, 2001, 216 p. Signes d'identité, de .David Le Breton, Métailié, 2001, colI. Traversées, 224 p. 3 - Cy.le l~obert. Dictionnaire historique de la langue française, sous la dir. d'Alain Rey, Dicorobert, 1992, 2 vol., 2390 p.

Préambule

13

Répondre, c'était en passer non par une theoria - grec theoros « spectateur» -, le roman ou la philosophie! mais par la vie, avec tout ce que cela sous-entend. Un lieu de complexité seul capable de rendre le corps à sa véritable dimension, celle de la vie nue. D'où la mise en espace, non en ligne, de l'écrit; lequel à mesure accentue ses lieux, les conforte, creuse ses dits. D'une approche à l'affût, puis d'un mouvement progressif d'ascension -le Népal n'est-il pas un pays de montagnes? -, le texte pratique donc le détour et le contour, le retour et le pourtour, et l'atour face à un corps ontogénique inconnu dont il dessine petit à petit et la figure et le territoire. En effet, l'entrée dans l'environnement (qui se contrefiche des frontières) bascule ailleurs le corporel ou l'appelle d'une définition accrue, d'une obligation de prendre Loi.
Également, l'écrit Inélange les genres, sûrement au grand scandale des puristes du savoir. C'est un acte de pensée pratique; à ne considérer ni comme une abstraction, ni comme une métaphysique. Le corps se veut des plus concret~/matériels, s'efforçant d'écarter toute subjectivité et/ou spiritualité. A ce qu'il semble, son objectif est la loi, rien que la loi! Exemple. Parler de l'arbre ne pourrait se faire sans enseigner:
-

de la géographie qui le nomme, du climat qui l'habite, du sol qui l'héberge,
des cultures qui l'avoisinent, des autres arbres qui l'environnent, de la pluviométrie qu'il nécessite, de l'humidité qu'il restitue, de l'homme qui le gère, de la vie qu'il génère, de l'espèce à laquelle il appartient, de la beauté qu'il respire, de l'ombre qu'il produit, du bois qu'il offre, de la musique qu'il compose, de la lumière qu'il diffuse, de l'humus qu'il fabrique, des couleurs dont il peint le paysage, et de la mort qui est aussi la sienne.

-

-

-

-

14

Préambule

L'écrit associe donc les extrêmes - mémoire et pronom personnel .ie,par exemple; mélange les disciplines, retraverse les notions d'hier, réactualise de vieilles lunes - celle du pouvoir, par exemple,. il crée de nouveaux concepts, conteste des définitions - la parole, par exemple,. il démolit des certitudes, bâtit de la pensée. Iconoclaste au possible. Mais avec la volonté affirmée de fournir à l'Humain de la raison encore et de la raison toujours; de sourire à l'arbre, à la pierre, à l'autre qui traverse le chemin; de dire: « Bonjour le Ciel ». La planète va mal; nous consommons plus que la Terre ne peut produire, soit 46 % de notre biotope. 60 % des écosystèmes sont déja dégradés; une dégradation accentuée ces cinquante dernières an,nées plus qu'au long de toute l'histoire de l'humanité. Début XXIe siècle, le poids écologique d'un Français vaut, pour survivre, cinq hectares ; celui d'un Américain dix hectares. Combien celui d'un Népalais? N'ous ne sommes pas ici en une démarche phénoménologique, de l'ordre d'un idéalisme transcendantal, mais en la recherched'éléments fondateurs de la corporéité humaine; éléments qui se veulent et objectifs et politiques. Bien sûr, il s'agit d'une traque, comme on piste un gibier; la pensée est lutte. Il faut aller la quérir, l'extraire de la ténèbre. Le penseur et/ou le poète sont d'abord des aveugles; puis petit à petit leur regard s'éclaire, se libère de 1'« invincible nuit ».1 Exemple.
-

« Quelle différence entre un corps sans bras et

un corps avec bras? » L'exemple peut paraître abrupt... et que devient-il si on change

« bras» par « mémoire» ? Pour comprendreque la vulve de Parvati 2
est aussi concrète que ce « bras» ,. que le regard peint du Bouddba à Bodnath 3 aussi réel que cette « mémoire ». Qu'un corps ça répond à des définitions précises, même si celles-ci excèdent la science comme la philosophie et/ou la psychanalyse. Il faudrait là une traversée du religieux! L'homme repousse au plus loin son entrée dalls la complexité, pourquoi? car une fois passé le seuil de l'ouvert, il se devra d'a"bandonner derrière lui sa naturalité - qui est d'être re-présenté. C'est un corps en
1 Entre « complexité », qui entend une mise en réseau libérant du sens à l'endroit de ses entrecroisements, et logique qui renvoie à unernise en ligne ou « chaînage », construit sur la déduction, la différence est patente. 2 - Parètre du dieu Shiva, appelée encore sous sa forme terrifiante Mahà Devi; c'est la Grande Déesse du panthéon hindouiste, une « déesse mère », laquelle peut revêtir des milliers de fonnes et porter des milliers de noms tels que Durgà, Kàli, etc. 3 - Stùpa, le plus grand et le plus ancien chaitya du Népal, haut de 40M, situé au nord-est de Katmandou.

Préambule

15

danger, contraint de trouver des solutions (politiques) à l'impossible, celui de ne pas avoir de corps réel. Il crie l'Humain; il se débat entre les murs de sa prison. Sa survie dépend de son génie à créer la vie, encore la vie! A se poser efficacement et judicieusement en regard de ce d'où il vient, qui l:a généré, puis élevé, et maintenant le jette hors de la maison Nature. A lui de jouer, de bien jouer ! En environnement,

une erretlr coûte un empire -

ne parle-t-on pas déjà de

« civilisation du risque» ? Tout serait à revoir, le corps et la politique et la vie même, afin de générer de nouvelles bases, donc de convoquer d'autres définitions. En fait, Homo occidentalis serait à la fin de la re-présentation de son corps; par exemple, si l'on en croit l'Habeas Corpus Act qui fonde son système politique, la démocratie.l Qyittant la nation, il se sépare de ce qui en constittle le so'ubassement, l'Etat; il en renouvelle la fondation territoriale sur une base autre qui n'est plus le pus ad subjiciendum: « que tu aies un corps à lnontrer ». Quoi en remplacement du corps sinon la vie elle-même qui, alors, devient de part en part politique. Déjà, avec le XXIe siècle, l'Occident est entré dans le champ du

biopolitique,2et en conséquence de l'environnement parlé de « bioéthique» à propos du clonage?

n 'a-t-onpas

L'homme rencontre là sa nouvelle Histoire; il exécute un pas de plus en direction de la Nature, celle-ci appelant à un comportement fort différent des corps, à une maîtrise accentuée des désirs et plaisirs. Face à l'humain, la nature surgit toujours comme état d'exception, qu'il faut au corps (langage) dénommer afin de s'y tenir à distance, lui qui de tout temps n'a eu pour seule fonction que d'en être l'étranger. On le voit, le corps est la bonne question; avec elle, il entraîne le pouvoir souverain, donc le politique, l'homme et son territoire, son sol comme son langage, son écriture comme sa vie, ses lois comme sa raison. En l'affaire, le Népal joue en miroir comme excellent contrepoint; au premier chef, il ne s'agit pourtant que de répondre à la question posée, à partir du Népal; c'est lui qui crée la question, à
1 - À ce que je sache, quand la réflexion s'empare d'un nouveau concept, c'est que celui-ci est en instance de disparaître. La loi Simone Veil sur l'avortement en est un bel exemple; le vote de la loi ne vient que légitimer une situation déjà effective dans le corps ~ocia1. 2 L'Etat national-socialiste nazi a eu pour programme une telle définition: convergence des domaines de la politique, de la police et de la médecine. Par exemple, avec les camps de concentration, l'Euthanasie-Programm, l'eugénisme du projet Himtuler des centres Napolas, etc. Michel Foucault dans son analyse de la société moderne occidentale a parlé de « bio-pouvoir », y associant les critères de «productivité », de « santé» et de « sécurité ».

16

Préambule

charge pour lui d'y répondre, quitte à s'aider de l'Occident. Et pourquoi une telle dema.nde ? senIle corps de l'impétrant peut in fine en avoir nécessité, l'obliger à loi. Le corps a pris la dimension du Monde; il est entré dans le champ de la raison, car il est devenu territoire d'exploitation économique. En outre, quittant l'espace nation qui signifie « né là », il cherche à se ressourcer/refonder, car ses liens aussi bien que ses valellrs ont disparu et avec eux leurs noms d'hier. Le corps n'aurait-il plus de pays? sauf d'habiter toute la Terre, de vivre à Tokyo comme à Punta Arenas. Mais alors de quelles responsabilités? il est vrai, spécifiques pour celle/celui qui marche, pousse son corps sur la piste ici/ailleurs. Randonner, c'est imprimer le sol de son pied, et réaliser une rencontre

corporelle- de l'ancien françaisencontrer« trouversur son chemin» 1;
rencol1treprécisénlcnt physique entre la terre que l'on visite et celle que l'on apporte avec soi. Le Népal est à cette «encontre », dans toute la dimension physico-matérielle du terme. Et s'il est vrai que le corps a pris l'étendue du Monde, là où il arrive il ne peut dorénavant n'avoir que responsabilité entière des lieux! hommes et pouvoirs qui y logent, des sols qu'il trace de ses pas. Un droit de regard qui change tout, à la seule condition du respect. NOTE. L'ouvrage Aventure Népal comporte deux livres; ceux-ci sont complémentaires. Pour mieux saisir ce qu'est le pays en certaines de ses définitions - politiques, par exemple -, une lecture du second volume est essentielle. Là où le premier tome confronte le corps à sa déambulation sur le terrain, le deuxième interroge plus particulièrement le groupe de randonneurs occidentaux, et il donne de la société népalaise un ensemble d'informations qu'il ~oumet à analyse. Mais les deux livres, in fine, n'en font qu'un. A titres divers et selon des approches variées, ils tentent de visiter une corporéité humaine inconnue, sinon incroyable. L'homme ne serait pas ce que l'on croit, et serait encore plus en marge de ce qu'on a pu en penser. Il occuperait une position œquatio (égalité) vis-à-vis du milieu dont il tire sa subsistance; mais en une r:elation de non-puissance, seule susceptible de le garder en vie. Etrange relation, où ce qu'on appelle « le pouvoir» se doit d'être tenu en laisse et toujours d'être défait. C'est à quoi œuvrent les deux livres d'Aventure Népal. Une révélation extradiégétique des corps.
1 - Le terme a signifié, à l'origine, dans un contexte guerrier: combat» . « affronter en

E x cep t ion (s)

17

Les deux ouvrages sont le fait de deux randonnées. Une réalisée en mars 2001,en groupe, sous la responsabilité de l'agence Club Aventure, pour un des plus beaux treks du Monde, celui du « Grand tour des Annapùma », 24 jours de Paris à Paris, dont 18 jours de marche. Le second en novembre 2003, de Jiri 1951M à Kala Patthar 5545M, au pied de l'Éverest, pour 23 jours de marche. J'étais seul pour ce second trek, accompagné d'un guide: Ghompo Sherpa. Sous la

responsabilité d'une agence de trekking sise à Patan : Lama Trek lamarando@lamatrek.wlink.com.np. Les deux livres ont été principalement écrits avant la seconde randonnée; pour la présente édition, des « Mémoire» et notes de ce second trek sont venues les enrichir.

I - EXCEPTION(S).
Au nombre de sept qui, pour le trekkeur/touriste, viennent inscrire son voyage, puis pour les pIllS atte11tifshanter leur mémoire, sinon leur soma. Le pays Népal est sans pareil à tous points de vue, on ne peut qu'en avoir souci et amitié. Chaque « Exception» est ici une clé; une mesure spécifique qui se veut d'ouvrir à un entendement fondateur dudit territoire. Au-delà, de créer des portes à un nouveau dimensionnement ou écosystème, liant économie/sociopolitique et biotique. Le Népal est un bel exemple pour la Terre de ce qui arrive; l'agriculture y a atteint sa limite biophysiologique. Chacun devrait y réfléchir, et agir. Si chaque « clé» est ici définie itldividueIlement, elles SOIltà mailler pour surgir à une compréhension intime du seul lieu qui vaille pour l'homme: son corps.

18

E x c ep t ion (5)

Sans entrer dans un discours qui se voudrait trop explicatif -

de

donner toute preuve de l'écrit -, précisons que le mot « corps» est à prendre en une Inatérialité physique, à la fois endogène et exogène. C'est-à-dire ce qu'il bâtit en lui et hors de lui à partir de ses yeux; de la pensée qu'il en a et des mémoires qui l'accompagnent. Avant tout, c'est le corps de l'ingérant des lieux; un acte éminemmel1t personnel, mais que celui-ci va tenter d'épandre au plus large, d'en donner compréhension au plus loin. Bien sûr, le voyageur arrive en pays Népal avec Ull soma 1 d'Occidental; corps qu'il va devoir confronter à ce qu'il vient visiter, non seulement des populations, mais aussi des paysages, de I'histoire, du religieux, et de la politique. Ou rencontre de deux mémoires face à face. Une relation s'il en est délicate. Qu'est-ce qu'il avait à venir faire ici cetOccidental? bien qu'on puisse supputer que s'il dépêchait sur

place son corps, c'est qu'il avait quelque raison à entreprendre -

et

même peut-être de la plus haute importance. Ne soyons pas naïfs! le soma n'est pas là pour le Népal; il est présent d'abord pour lui, ensuite pour le Pays-des-Neiges. On Il'ira pas jusqu'à penser que le Népal n'est qu'un motif. Au contraire, même si le corps commence par lui-même, ce qui est d'à-propos, il sert aussi le Népal dans sa démarche. Un pays de corps par définition. On peut être légitimement surpris d'un critère si inhabituel, et s'interroger: qu'est-ce qu'un corps? C'est cheminant sur la piste des Annapùma, confronté au terrain, sous le Ciel de l'Himalaya, ce que l'on devrait pas à pas découvrir; comme d'une peinture qu'il faudra observer avec les yeux du vide.

Le corps, en Savoie, territoire de France, dans les Alpes, le Jura, aime aller la montagne, se creuser les chairs de sueurs/muscles, de souffle/pensée le long des chemins. Cela lui donne à sourire, pourquoi? et bonheur au corps. Et quoi encore? sinon qu'émerge là l'esprit - voilà un bien drôle de mot.2 Cela ne tient pourtant qu'à un seul verbe: r-e-s-p-i-r-e-r. Le souffle entrouvre les portes d~ la pensée, c'est pour cela que les religions pratiquent le pèlerinage. A celui qui marche, une assomption est offerte: de croiser ses sens au fer; ce
1- Les termes « corps» et « soma» sont employés synonymement tout au long du présent texte. 2 - Si l'on prend la définition de Hegel, dans le cadre de sa métaphysique, l'esprit serait une volonté consciente d'elle-même, liée à une absolue subjectivité. Mais de faire remarquer que le terme renvoie au latin spiritus « souffle», « respiration».

1 - Hauteur.

Hauteur

19

qui entend de s'épurer de ses pleins, puis d'entrer en vide pour appréhender, portés par le sOllffle, les mots/images et... les corps de toute leur étel1due. Rien que pour la France, on compte 18 millions de marcheurs pour la balade, dont 3,2 millions de randonneurs sportifs.1 En l'affaire Népal, le dépaysement ou ce qu'on pourrait nommer « l'autre territoire» est total/absolu. Et tout d'abord les dimensions! Mais qu'est-ce que ça veut dire pour un corps les dimensions? Ou n'est-ce là qu'une réalité mentale pouvant toujours en changer d'un rapport à l'environnement. Au-dessus des têtes, là-haut, c'est 6000M et plus! 7000M et plus! 8000M et plus! selon les régions. Un dimensionnement double, sin,on triple des Alpes.2 Et pour tout dire de ces hauteurs plutôt comme un lointain pour le trekkeur qui lui se tient sur la piste, dans le creux des vallées, non en une immédiateté physique des sommets; ceux-ci lui étant accessibles soit par une contrainte alpinisme, par e~.xenlple~soit par 'nIlealliance - la mort, par exemple. , Le Népal? un « escalier gigant~sque ». Un tiers des terres est à plus de trois mille mètres d'altitude. Etrangement, la hauteur y est liée avec les dieux. Plus c'est haut, plus les dieux sont présents. Qu'est-ce à dire? La montagne népalaise vit au-dessus des nuages, limite des neiges éternelles 5/6000M ; elle reçoit le soleil dès son apparition en une Svayambhu dharmadhatu ou « dimension spontanée du réel ». Pourquoi les touristes affluent-ils, par exemple, à Ghorepani 2750M ? sinon pour assister à cette rencontre. Forme. La montagne, le randonneur y trempe tel un linge (de corps) ; elle est à sa droite/gauche, devant et derrière lui; il marche dedans, mais intimement sachant qu'ailleurs il y a plus haut, là-bas si haut où il ne mettra pas le pied. Une hauteur qu'il perçoit de loin, qu'il soupèse de ses roches et neiges; qu'il escalade de ses formes; qu'il parcourt de ses immenses glaciers d'un désir de rêve. Parfois, tel qu'à Ngawal 3657M, 6e jour de trek, assistant à des avalanches en direct. Une dimension étrangère au trekkeur le sommet, car toujours tenu à distance,

refusé - sauf de combien d'images, d "innombrablesilms? f
Pour le trekkeur d' Annapùrna, il n'y aura qu'une seule hauteur: Thorung La 5416M. Pas plus haut, ni plus loin. Un bien étrange sentiment d'être condamné à rester au pied des pics, les chaussures au sec, donc en deçà de l'horizon, et non où il n'aurait plus que le Ciel
1 - Chiffres 2001 de la Fédération Française de Randonnée Pédestre (FFRPCNSGR). 2 -Depuis 50 millions d'années, la plaque tectonique indienne s'enfonce sous la plaque eurasienne, à raison aujourd'hui de cinq centimètres/an, rehaussant continuellement le plateau tibétain et la chaîne hirnalayerme.

20

E x cep t ion (s)

au-dessus de la tête, l'immensité tout entière de la voûte céleste sur le corps.. Un~ sensatiol1 d'outre-Monde. Une nuit en face d'un trillion d'étoiles. A Ghorepani, certains courageux dès quatre heures du matin montent à Poon Hill 3450M pour assister au lever du soleil sur le Dhaulagiri 8172M, l'Annapùma-I 8091M, le Tilicho 7134M et les Nilgiri 7061M. Le corps peut s'y entendre; c'est une particulière musique, subtile il est vrai, et d'une telle dimension qu'à y réfléchir on ne peut pas ne pas en être interloqué. Que viennent voir là les yeux? Le corps que vient-il mesurer qui lui appartient? Une égalité d'ilnages : un sur un. Ce qu'il regarde, c'est ce qu'il est.
Dhaulagiri 8172M, vu de Poon Hill vers 5H, mars 2001.

~~ une apparition qui montre de l'obscur une à une ses formes. Les yeux n'observent qu'un mouvement: apparaître. Un surgissement lent, méthodique de la clarté se sortant de la nlIit, écartant l'obscur pour y inscrire sa trace sur l'immensité d'étendues blanc-neige. Pourquoi là les yeux? sinon pour rompre la continuité qui les ordonne corporellement, un pour un, comme regard" ~~ une matérialité qui découvre sa puissance qu'aucun nom ne peut venir habiter. Le corps ne respire que d'une sensation: le vide. Un territoire gigantesque de sommets que le solaire, à mesure d'espace, troue d'une empreinte d'ambroisie.1
1
~

L'ambroisie est une liqueur d'éternité, du grec ambrosios« imtllortel». Chez

les Anciens Grecs, elle était la nourriture des dieux et leur procurait ainsi l'inllnortalité. G. Toffin, le Palais et le Temple, p. 244, note que dans le culte de laKumà.ri~

Hauteur

21

Pourquoi là le corps? sinon pour joindre l'interdit au lieu créateur des formes purgé de toute corruption. une natalité qui dit de sa vie la condition à jamais d'inaccessibilité. L'esprit assiste à sa fondation de ne jamais pouvoir être là en substance, partant de la ténèbre vers la lumière à venir sur lui d'une toujours possible dévoration. Pourquoi là l'image? sinon pour forcer la mémoire en ses écritures, donc en ses re-présentations invisibles. NOTE. « Le taoi:'iteapprend ll.nsecret: son rl'loivide et flexible est une substance poreuse, et la réalité aussi est pour lui également vide
et poreuse. »
1

Le trekkeur prévoyant balade avec lui un ouvrage pour le chemin, dont il médite ici une page, là une phrase - telle celle en supra. Marcher n'est-ce pas écouter son corps, donc l'écrire? « Et beaucoup de gens, des citadins en particulier, ont le sentiment de l'avoir rendu muet» (M. Brozek). Peut-être est-ce pour ça qu'ils se rendent au NépaL Une chance! si ça venait à se débloquer; si le corps enfin s'ouvrait d'esprit.2 Soyons optimistes! d'un souvenir, par exemple, pour ce randonneur qui n,epayait pas de mine, et qui à l'avant-dernier jour de sa déambulation eut cette phrase tel un souffle. - « Heureusement, nous avons la poésie. » Il y eut dans les regards comme de la clarté, et certains esquissèrent même un franc sourire. Le silence qui se fit là en était la preuve, les corps avaient pris ça en leurs chairs. Comme on dit: « Ouf! c'était une belle bouffée d'air. » Ça redonnait du cœur à l'existence, regonflait le quotidien. L'acteur du présent écrit a voyagé avec son livre: la Lumière de la

nuit - Les grands mythes dans I'Histoire du Monde. Hauteur pour
auteur, il fallait être à l'œuvre pour comprendre. Le Népal est une
l'eau avec laquelle le bràhman lave les pieds de la déesse est « particulièrement sainte» et « symbolise l'ambroisie, une liqueur d'immortalité ». Le culte brahmabhùya ou identification à Brahma, lors de la kundalini ou énergie cosmique de l'inconscient, est dans le tantrisme producteur d'ambroisie. 10p. cit. la Lumière de la nuit, p. 278. 2 - S'il Y a un marcheur susceptible d'apporter de l'eau au moulin, ce serait bien Henry David Thoreau, l'infatigable déambulateur des forêts du Maine. Le lecteur pourrait relire the Maine Woods, et surtout le célèbre Walden.

22

E x c e ,P t ion (s)

affaire de vision, pas de parole. Voir y implique d'abord de lire, et sa conséquence logique: écrire. Tout le problème gît dans la lecture; ttlle catégorie s'il en est ambiguë, non linguistique, et d'autant si la vue n'y a pas été préalablement distinguée de SOlIsupport. Exemple.

Si je (substantif)

1

regarde une montagne, qu'est-ce qu'il

voit? Une montagne? Non, il entend un mot, et pas plus qu'un mot. C'est cette parole que le touriste croit être une montagne. Le mot est d'abord re-présentation. Sans un nom, il ne pourrait qu'ouvrir la bouche, et faire le constat de sa mutité; il ne disposerait alors que de ses yeux pour lire d'un dessin d'écriture de sa .main le Monde qui lui fait face. C'est précisément pOlIr ça que les homInes du paléolithique supérieur Ol1tdessiné sur les parois de leurs habitats des figures référentielles de ce qu'ils ne pouvaient nommer. On ne lit jamais que le corps! Sauf d'avoir réussi la huitième merveille de s'en méfier, ou de lui avoir fait subir UI1traiten1ent soustractif qui, en regard des choses, le décale toujours d'un retrait pour le

créer en vide - « l'inconcevable vide », écrit Citati. Une hauteur sous
le ciel d'HimâJaya vertigineuse. Altitude. L'altitude est le mystère du Népal; la distance à vol d'oiseau entre les sommets y est souvent fort réduite. Par exemple, de 35 km entre le Dhaulagiri 8172M et l'Annapùma sud 7219M. Et c'est là l'objectif des corps alpinistes/marcheurs et touristes qui viennent s'y confronter. Mais de quel secret dont on pourrait fonder la raison? ou à défaut écrire d'une poiétique. L'Himalaya, c'est fait pour grimper, là-haut jusqu'à un point de non-retour. Partout, ce n'est que sommets: quatorze pics de plus de 8000M, quarante cimes de plus de 7000M, plus de soixante-dix crêtes au-dessus de 6000M ; et pour les 5000M, on les considère comme des collines~ Le corps est là face à sa hauteur, est-ce à dire sa limite ?-laquelle pourrait être d'ailleurs sa prison. Sir Edmund Hillary, acc,ompagné de son fidèle sherpa Tenzing,Norgay, après sa victoire de l'Everest, 1953 : « On l'a liquidé. »Etonnant c01)1Il1e formule. Qu'est-ce qui disparaissait avec cette ascension? L'Everest, lui, restait en place, effaçait les traces de Norgay/Hillary d'un coup de vent, d'une tempête de neige rétablissait ses pentes. Question: « Au vrai, qui a liquidé qlli ? » Il s'agit bien ici d'un
1Leje substantivé apparaîtra tout au long des livres I et II d'Aventure Népal, afin
d'éviter toute confusion de lecture, sous une fOffile graphique en italique.

Hauteur

23

règlement de compte; la « Déesse mère de la Terre» y perd sa hauteur virginale, et les alpinistes quoi? 1 De remarquer que nous, sommes là affrontés à un corps à corps. Combien de cadavres sur l'Everest? Pour Hillary, ce fut un échange de corporéités ; car « liquider» renvoie à son contraire verbal « acquérir ». Il s'agit donc d'une non-acquisition. .Alors que va-t-il faire là-haut l'alpiniste s'il n'y a rien à redescendre avec lui, sauf d'avoir réaliser l'ascension? Un acte gratuit, nenni! Le corps doit y trouver un gait1, même si personne ne veut rien en dire, et pas moins en penser! Pour avoir le sommet, Hillary a dû engager quelque chose de lui; sans ça, il ne pouvait réussir. Une telle cime! Un tel mont! Ne faut-il pour de telles ascensions parier son propre corps, comme d'un: « Je passe ou Je meurs. » Le soma vient là comme on va au bord de mer; après, il fa-udraitdisposer d'un navire, pouvoir s'envoler/partir pour le Ciel. De l'autre côté de l'Océan, on retrouve la Terre, pas du côté du Ciel; là-haut, c'est déjà presque les étoiles. Peut-être le corps y est-il là face à sa comparaison? S'il regarde alentour que voit-il? Un trou, littéralement tout autour de lui rien que des puits d'immensité. Un espace blanc comme sans fond. L'alpiniste comparaît là face à une forêt de pics, à une masse gigantesque de roches enneigées, de glaciers géants, de pentes à donner le tournis. Par exemple, l'abîme qui bord le « Ressaut Hillary », 3600M d'une seule chute. Mais qu'espère-t-illà lire de son nom, l'alpiniste? Trop tard! celui qui sait ne monte pas, il reste dans la vallée et il observe ça d'en bas: «Lha-gyallo ! » comme disent les Tibétains. Celui-là a déjà compris l'enjeu: juste un face -à-face ne réglant rien; une simple analogie virtuelle où l'illusion est reIne. Mallory, en 1924, le 8 juin, y a abandonné ses os - retrouvés en parfait état en 1999. Pourtant, l'alpiniste n'avait-il pas écrit sur son journal de bord, en 1921... - « Nous nous arrêtâmes saisis d'étonnement. Sa vue [l'Éverest] balayait toutes nos pensées,. nous ne posions pas de questions, nous ne faisions pas de comlnen taires, nous regardions, simplement. » 2
1 - Dans Un regard depuis le sommet, de Sir Edmund Hillary, éd. Glénat, 1999, on peut lire en p. 39 : « Eh bien, George, on a eu la peau de ce salopard!» George Lowe, ami et compatriote néo-zélandais de Hillary, composait avec Alf Gregory et Da Namgyal la troisième cordée qui dut redescendre au calllp de base VIII dit du « col sud », laissant Tenzing et Hillary à 8500M. 2 Citation reprise de l'ouvrage le Toit du Monde. Népal- Tibet - Bhoutan, de Jon Burbank, éd. Solar, sept. 2000. Le livre de George Leigh-Mallory et de Charles Howard-Bury a été réédité en 1991 par Marian Keaney, London Hodder and Stoughton, sous Ie titre Everest Reconnaissance. Thefirst Expedition oj 1921.

24

Exception~~)

L'Éverest est un rêve; le Népal, lui, une épreuve, et plus justement un exercice. La hauteur s'appren.d, faute d'en avoir le vertige, d'y laisser aller le corps du côté de la vie, pas de la mort. Pinlum' non nocere, disait Hippocrate: « D "abord, ne pas nuire. » La montagne n'est pas un lieu aseptisé; elle vit, obligeant le sonla à l'unisson; elle respire, réclamant des chairs attention et respect; elle tue, exigeant des sens calclll et stratégie; elle a aussi UIInom: sanscrit hinlâ « neige» et laya « séjour ». Celui qui y disparaît, c'est qu'il s'est laissé piéger; il s'est absenté d'un rapport d'équité corps/montagne. Ses chairs ont été prises à défaut, de croire que ça passerait malgré tout, alors qu'il aurait fallu réfléchir/décompter, puis ouvrir le corps à lanl0ntagne de toute sa pensée. Rien n.'est jamais gratuit, heureusement! Y être, c'est y avoir intérêt, lnême d'u:nenécessité inavouable. Mallory n'aurait jamais dû monter là-haut; il aurait dû se méfier du corps, y être avec mais d'une subtilité cOITosive. Son regard ne lui a rien appris; c'est vrai qu'il y a ajouté l'adverbe « simplement », qu'une virgule dispose comme en exergue. Toute la citation d'ailleurs n'est-elle pas la preuve qu'il va y laisser sa peau? C'est déjà écrit. Le corps est pris dans l'image; il ne peut plus rien en penser. En conséquence, agir sa re-présentation.

A preuve,

la célèbre photo de Mallory à poil, avec sac au dos, de 1922 dans la région du Khumbu ; le corps nu de l'Adam s'y découvre d'une réalité fantasque, en un rapport anachronique à l'environnement. Ne voulait-il pas d'ailleurs aller jusqu'au bout du paysage, en une « accélération de l'esprit ». Ascensionner Chomolungma 1, c'était pour lui « interpréter le rêve ». Le corps de Mallory a été retrouvé et inhumé sur place, à la demande de la famille. On recherchemaintenallt son appareil photographique.
-

« car il contientpeut-être la trace qui permettrait de savoir

si les deux hommes [+ Irvine] ont bien atteint le sommet du
Monde ».2

L'intérêt des clichés ne tient pas tant à savoir s'ils sont morts avant le sommet ou après le sommet, mais ce que les deux hommes de là-haut regardèrent de leurs yeux. Qu'est-ce que voyaient leurs
1 - Chomolungma ou le « somnlet au-dessus de la vallée» est le nom de l'Éverest en tibétain et de l'ethnie sherpa, et Sagarmatha ou le « Sourcil du Ciel» pour les Népalais. 2 ~~.AvecMallory avait disparu Andrew Irvine. C'est une équipe américaine, menée par Eric Simonson (huitième expédition), qui a effectué les recherches autour des 8000M. Cf Garuda. « Regards sur le Népal », juin-juillet 1999, n° 56, p. 14.

Hauteur

25
1

corps?

Bien sûr, le trekkeur, lui, imagine le sommet, alors que

l'alpiniste a le pied dessus, et le corps en surplomb. La différen.ce est de taille; l'un et l'autre n.'aperçoivent pas la même chose: imaginer n'est pas voir. Le corps au SOIDlnetse renCol1tre en sa dimension somatique. Après lui, il n'y a plus rien, sauf le Ciel. En dessous de lui, il n'y a plus rien, sauf le vide. Un faux pas et ... la mort! Le corps est à un plus de hauteur sur le sommet; il pourrait soudain croire, tellement cela devient possible/réel, qu'il peut enjamber ce qui est là d'une in1matérialité visible, presque palpable. Un mirage corporel, comme d'une solidification. D'en bas, le marcheur peut s'imaginer être là-haut. Il voit la Ci111Cil ; peut même s'y apercevoir dressé de tout son séant, et même sentir

le Ciel sur lui -

qui n'est qu'une partie de sa fondation. Il lui

manqllera tOlljours ce..qui est en dessous, de l'avoir vu, touché de sa main, son corps jeté à l'espace telle une pluie d'étoiles. Qu'est-ce? s'interroge l'alpiniste. Le corps-là doit rester corps, ne pas faillir au trouble qui de partout l'assaille; soit de gagner un lieu d'égalité destructeur de l'inacceptable, un sur un.

Entre Khobang et Larjung, le Dhaulagiri 8172M et le Tukuche 6920M.

1 La pellicule se conserve parfaitement au froid. Garuda cite l'exemple de l'expédition suédoise de Salomon August Andrée «partie à la conquête du pôle Nord en ballon libre ell 1897 ». Les photographies de l'expédition furent retrouvées en 1930 et développées; elles permirent de comprendre et l'atterrissage du ballon 75 heures après son décollage et la fin tragique des trois hommes sur l'île Blanche.

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.