AVENTURES A MADAGASCAR

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L'auteur raconte, par le biais d'un narrateur, la découverte du monde, et notamment d'un magnifique pays, par un très jeune homme, en 1953-1954. Il découvre d'abord le milieu militaire, la Coloniale puis le Génie, et l'amour. Au travers de nombreuses anecdotes parfois naïves ou poétiques, souvent savoureuses ou pleines d'humour, l'auteur laisse transparaître un amour profond pour la Grande Ile, ce pays, ce monde d'exception.
Publié le : samedi 1 février 2003
Lecture(s) : 277
EAN13 : 9782296314115
Nombre de pages : 288
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AVENTURES A MADAGASCAR

Au temps de "l'lIe heureuse"

Jean COURGEON

AVENTURES A MADAGASCAR

Au temps de "l'lie heureuse"

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 7 5005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

cgL'Harmattan, 2003 ISBN: 2-7475-3966-0

"Car ce n'est point par la voie du langage que je transmettrai ce qui est en moi. Ce qui est en moi, il n'est point de mot pour le dire. Je ne puis que le signifier dans la mesure où tu l'entends déjà par d'autres chemins que la parole: par le miracle de l'amour, ou, parce que, né du même dieu, tu me ressembles. " Antoine de Saint-Exupéry (Citadelle, chapitre XXX11

INTRODUCTION

Vers la fin de l'an 2000. Jacqueline et Jean, retraités (63 et 66 ans) depuis quelques années, vivent heureux dans leur petite maison près de la forêt de RENNES. Ils apprennent que leur fille et leur gendre vont acquérir un ordinateur plus performant et leur proposent le plus ancien. Jacqueline est ravie: elle s'est initiée à cette "machine révolutionnaire" à la fin de sa carrière et pense que ce serait bien pratique pour certaines correspondances, recettes ou tableaux divers. Ce petit fait sans grande importance généra pourtant ce qui pourrait devenir une grande aventure: car cela fit émerger dans la tête de Jean un projet qui y sommeillait sans doute depuis longtemps: raconter à ses petits-enfants - pour leur donner des racines - ce qu'il savait des générations précédentes et même de quelques ancêtres. De plus, afin qu'ils comprennent mieux l'évolution de la société dans laquelle ils sont appelés à vivre, il leur décrirait dans ses grandes lignes son parcours professionnel. Enfin, pour qu'ils aient confiance dans la vie et croient à l'amour, il évoquerait la belle histoire d'un couple qui tenait toujours malgré les épreuves et les orages. Jean, ~tait émerveillé que l'unique amour de sa vie

suscite encore, après plus de quarante ans le même désir de fusion, avec d'autant plus de gourmandise et de ferveur que le feu qui l'avait longtemps embrasé commençait à ressembler à quelques braises encore rougeoyantes, mais que la cendre fmirait sans doute par recouvrir... Début avril 2001, il avait déjà relaté son enfance et écrit une quarantaine de pages de son "aventure madécasse" lorsqu'il rencontra Daniel EVEN. Celui-ci venait de publier "Souvenirs de Madagascar" en deux volumes dans lesquels il racontait avec brio, sa vie aventureuse dans la région de Tuléar, dans les années 1947-1957. Cela donna l'idée à Jean de tenter la même gageure: les pages qui vont suivre, sont donc le récit de voyages et de découvertes, par le biais d'un narrateur, d'un très jeune homme (à peine 19 ans au départ) qui découvre le monde à une époque (1953-1954) ou peu de gens voyageaient et où les distances étaient "immenses", l'avion ne les ayant pas encore "réduites". Il découvre aussi l'amour grâce à la "générosité" d'Esther, Henrietta, Elisa, charmantes et peu farouches :filles des tropiques. Elles auront contribué avec tout le contexte bien sûr - les épreuves, les souffrances - à sa principale découverte: lui-même, ce qu'il valait, quel homme il souhaitait devenir.. .

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I L'ENGAGEMENT

L'été 1952 s'achevait. Jean, un garçon de 18 ans blond aux yeux bleus, 1 m 76, allure sportive - venait de reprendre son travail sans trop d'enthousiasme, mais sans réticence particulière. Ses quinze jours de congés avaient filé très vite: quelques balades à vélo avec Claude, l'ami d'enfance, leurs ftères aînés respectifs et quelques filles les avaient conduits au Boël pour pêcher et escalader, ou à l'étang de La Lande d'Ouée pour jouer au football et se baigner. Ils avaient rejoint aussi durant quelques jours la colonie du patronage J.A. à Plélan le Grand. Et voilà, c'était fini. Son travail, chez un grossiste en mercerie-bonneterie, l'intéressait: les tâches étaient très variées, les contacts nombreux et il avait la perspective plus tard de devenir représentant et de sillonner la Bretagne.

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En attendant, sa vie n'était pas très exaltante mais non dénuée d'intérêt. La saison de basket allait reprendre ainsi que celle du foot. Il se réjouissait de retrouver bientôt ses coéquipiers et d'autre part, le chemin du stade rennais. Le samedi ou le dimanche soir, avec Claude et Ginette, l'amie d'enfance elle aussi, il allait au cinéma. Et parfois, il se retrouvait seul avec Ginette et c'était délicieusement troublant car, bien qu'elle eût à peine seize ans, elle avait des formes très épanouies, se maquillait et portait des hauts talons... Voilà donc quelles étaient les grandes lignes de la vie de Jean et ses préoccupations essentielles. C'est alors qu'il rencontra un copain du patro, Hyacinthe Morguen, de quelques années son aîné, qui revenait de... Madagascar. Ce qu'il lui en dit fut une véritable révélation pour Jean; ce qu'il attendait confusément, c'était exactement une éventualité comme celle-là: partir le plus loin possible, découvrir et connaître d'autres pays, se :trotter à d'autres civilisations, d'autres peuples. Il avait songé à l'Indochine. Mais, à 18 ans, il faut l'autorisation des parents pour s'engager. Et, il savait qu'il ne l'obtiendrait jamais. Et voici qu'il apprenait qu'il pouvait contracter un engagement par devancement d'appel pour la durée légale et qu'il pouvait choisir tous les pays d'A.O.F. ou d'A.E.F. ainsi que l'Indochine naturellement. D'après Hyacinthe, il y avait deux contingents, deux départs par an : en décembre et en juin. En décembre, il n'aurait que 18 ans, il était plus raisonnable d'attendre.

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Hyacinthe lui conseillait aussi de demander sa mutation dans le génie, avant son départ car, disait-il, c'est plus intéressant: "Au lieu de faire le con dans les rizières avec les biffins, tu travailles sur des chantiers et tu touches une prime T.P. (Travaux publics) de 750 F CFA c'est-à-dire 1500 FF et,

si tu deviens sergent comme moi, c'est 6000 FF qui tombent
chaque mois, logé, nourri". Début 1953, Jean se rendit au bureau de recrutement de la caserne Foch, boulevard de la T.A. Devant lui deux types plus âgés demandaient à s'engager pour l'Indochine (contrat de trois ans minimum, mais comportant une prime importante). Jean qui n'avait pas encore passé le "Conseil de révision", se vit convoqué pour une visite médicale et on lui remit un formulaire d'autorisation parentale. Ayant convaincu sans peine, malgré ses larmes, sa maman de soutenir son projet; un soir Jean annonça, à son père, son intention de devancer l'appel pour faire son service militaire à Madagascar et lui demanda de bien vouloir signer l'autorisation d'engagement. Son père pour qui, comme la plupart des gens à cette époque, ce pays n'évoquait que des notions assez vagues prit un livre de géographie et tomba sur la phrase suivante qu'il lut à haute voix.

-

"La côte est de Madagascar basse et sablonneuse, est soumise au climat équatorial et est très insalubre pour l'Européen... Tu n'iras jamais" ajouta-t-il en refermant le livre. La discussion s'engageait plutôt mal. Jean comprit qu'il fallait surtout éviter de braquer son père comme il l'avait fait

Il

trop souvent précédemment. Notamment dans une discussion mémorable au sujet de la Sécurité Sociale. Son père disait: "Ta maman n'ayant jamais travaillé, moi disparu, il est normal qu'elle ne touche pas de retraite, puisqu'elle n'a jamais cotisé. " - "Ta Sécurité Sociale n'est peut-être pas encore au point, mais d'abord, maman a travaillé, elle a mis au monde et élevé des garçons qui sont l'averrir de la nation et ce serait parfaitement injuste qu'elle ne touche rien". Son père qui n'aimait guère qu'un gamin de 16-17 ans se permît de critiquer des institutions de la République - même récentes puisque celle-ci datait de 1945 ayant été créée par le gouvernement De Gaulle - avait voulu le faire taire et la discussion s'était envenimée. Ils ne mangeaient plus et sa maman et son frère Louis eurent du mal à les calmer. Usant donc de diplomatie, arguant du fait qu'il y avait fort peu de chances pour qu'il séjourne sur la côte est, que le pays était grand et comportait une grande partie de plateaux dont l'altitude se situait majoritairement entre 1000 et 1500 m, citant le cas de Hyacinthe, il obtint, tard dans la nuit la précieuse signature paternelle. Ce départ eut lieu le lundi 13 avril. Muni d'un carnet de route et d'un jour de vivres délivrés par la caserne Foch, il arriva à Nantes en début d'après-midi. Ayant rencontré trois ou quatre autres engagés et appris que le carnion de la caserne Mellinet reviendrait vers 22 H pour emmener les derniers arrivants, ils décidèrent de baguenauder en ville pour jouir de leurs dernières heures de liberté. Parmi ces "sursitaires" se 12

-

trouvait un certain Gervais Aubrée de Montreuil le Gast qui deviendrait un très bon ami. Pour l'instant, il n'était pas trop joyeux, se disant être un de ces malheureux EVDA (engagé volontaire par désespoir d'amour). Ce n'est qu'à 23 H, qu'ils se présentèrent au fourrier du 2ème BIC. Celui-ci, un colosse taciturne, survivant du bataillon coréen décimé en 1952 alors qu'il participait pour la France à la guerre entre les deux Corées (1950-1953) leur donna une couverture et leur indiqua un dortoir. Puis ce fut, les jours suivants, un trimballage plus ou moins fastidieux de bureau en bureau, dans divers magasins d'habillement dont le plus délirant était celui où des "anciens" mettaient les "bleus" deux par deux en présence d'un tas de vieux godillots dans lequel il fallait trouver son bonheur en cinq minutes. Si on souhaitait choisir plus longuement, il suffisait de verser un peu de monnaie dans le petit cercueil des "libérables" dans lequel il était de "bon ton" de verser une obole partout en entrant. Ensuite, toujours avec beaucoup d'attente eut lieu une visite médicale très sérieuse. Le bruit courait que les candidats pour Madagascar étaient trop nombreux et que par conséquent...

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II LES CLASSES AU 2ème BATAILLON D'INFANTERIE COLONIALE - A NANTES (2ème BIC) LES ADIEUX - MARSEILLE

Enfm, après une revue d'effectifs (5h debout dans une cour) commença l'instruction, avec le matin une heure d'exercices physiques très durs (certains s'évanouissaient). Les instructeurs rentraient tous d'Indochine où ils avaient vécu pour la plupart des trucs très durs. Certains avaient peut-être un plaisir sadique à en faire baver à des petits gars à leur merci. Alors c'était par exemple 300 mètres de ramper, le fusil dans la saignée des coudes et la culasse graisseuse entre les dents ou dix minutes de course le Courant (fusil américain de 14-18, 4 kg 900) à la ceinture, tenu entre le pouce et les autres doigts. Pour celui qui lâchait son arme, c'étaient des pompes; en descendant: "La vie de château", en remontant "pourvu que ça dure..." Pourtant Jean se souvenait de deux caporaux-chefs qui s'étaient montrés sympathiques: l'un, très beau, très chic, toujours sanglé dans un uniforme de sortie impeccable, 15

donnait les cours de théorie notamment sur les armes, avec beaucoup de talent. (Il courait le bruit que c'était un ex souslieutenant sorti du rang qui avait cassé la gueule d'un officier...) L'autre, était un petit paysan de 23 ans qui avait perdu toutes ses incisives dans les rizières. Il avait participé à une retraite terrible et nous confiait: - "On est dur avec vous, mais ça peut vous sauver la vie d'être endurci" . Un jour, il chanta, pour quelques-uns d'entre eux, une chanson triste que Jean n'oublierait jamais:

- "... Ô toi, ma pauvre mère, qui croit ton fils heureux:
Il est dans les rizières, des larmes plein les yeux... " Pour le tir, ils se rendaient, à pied, le Mauser sur l'épaule, au champ de tir le Bel en braillant des chansons de "corps de garde" ou d'autres "type guerrière" comme "les Corsaires, les Mousquetaires" dont voici un aperçu du langage: Humble biffin à la capote grise Et toi dragon au casque étincelant, Chasseur, hussard à la moustache qui frise, Inclinez-vous devant nos régiments. Comme la foudre, comme la poudre Eclatent et tonnent au milieu des combats Tout est carnage sur son passage L'ennemi fuit et ne résiste pas. Refrain Le mousquetaire, sur cette terre C'est le marsouin au passé éclatant. 16

Arrière, arrière, peuple berbère Vous ne vaincrez jamais nos régiments..." Et naturellement, sans oublier Les Bat' d'Ar Jean ne se défendait pas trop mal au tir, car il se découvrait plein de sang-froid à côté de bon nombre de ses copains qui avaient du mal à prendre ou à garder la ligne de mire car ils sursautaient à chaque fois qu'un de leur voisin appuyait sur la gâchette. A 400 mètres, c'était encore pire, certains, après avoir couru aux résultats, ne trouvaient aucun impact dans leur cible. Ils avaient droit alors à 400 mètres de ramper ou de marche en canard, il faut dire que parfois ils s'étaient trompés de cible !... Au fusil mitrailleur, il était encore meilleur, ainsi qu'au P.M. (pistolet mitrailleur) où l'on tire au jugé sur des silhouettes humaines, ce qui rappelait somme toute, opportunément la finalité de cet entraînement. Côté intendance, c'était loin d'être le raffinement: piaule de 40, en lits superposés, dans laquelle des types en sueur se déshabillent et surtout retirent leurs chaussures... Un matin, l'une des semelles de Jean s'étant détachée, il avait été exempté d'exercice pour la journée. Au réfectoire, rebelote : table de 40 sur laquelle un plat était servi à chaque bout. Il fallait donc se débrouiller pour ne jamais être placé au milieu, en particulier lorsque du poisson était au menu, car, pour les derniers, il ne restait que les arêtes... Quant aux cabinets, le nom traditionnel de "chiottes" que leur donnent les troufions leur convenait à merveille. Certains matins, il fallait traverser une mare odorante d'urine en empruntant des îlots de pavés pour 17

parvenir aux lieux d'aisances complètement bouchés. Les petits gars de corvée devaient avoir bien du plaisir. Puis, le tri des privilégiés qui verraient leurs voeux exaucés étant achevé - tandis que les "inaptes" partaient pour Pontoise où ils finiraient sans doute leur service - les élus furent habillés de neuf: Ils défilèrent chez le tailleur pour les essayages notamment de la canadienne aux boutons :frappés de la prestigieuse ancre d'or. Un contingent pour l'Indochine allait partir et de nombreux engagés retaient cela copieusement en ville et au foyer. Naturellement, ils eurent des émules parmi les EVDA. Aussi, certains soirs, plusieurs d'entre eux étaient ivres morts: bonjour le calme des nuits. Quelques-uns parmi les EVDA avaient d'ailleurs choisi l'Indochine. C'était le cas d'un type du nom de Rivière, un costaud qui impressionnait fort ses petits camarades en s'enfonçant entièrement dans le gras de l'avant bras une épingle de sûreté recourbée. Entre le 5 et le 9 juin, une pemrission donna la possibilité aux petits gars de faire leurs adieux. Jean, en uniforme bien sûr, se rendit en particulier chez sa tante Valentine qui avait tant aimé l'uniforme et les soldats. Il faut dire que dans sa jeunesse, elle avait été chanteuse dans un "café chantant" de la rue St Georges et qu'elle avait épousé l'un de ses admirateurs, le beau caporal clairon, Jean Govet. Elle le fit défiler devant elle, saluer, faire demi-tour. Enfin, l'examen s'étant révélé satisfaisant, elle le serra tendrement dans ses bras.

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Il fit une autre visite chez une certaine Mme Bordeau. Sa fille, Jacqueline se trouvait là. Elle prétendit par la suite et elle prétend toujours que ni l'uniforme, ni le soldat ne lui laissèrent d'impressions dignes d'être retenues. Quel dommage, mais c'est ainsi... Il faut dire que Jean ne pensait nullement à cette fille de 16 ans et n'était venu que pour faire plaisir à sa mère. Quelques jours avant son départ de Nantes, il avait noté d'ailleurs dans un petit carnet noir où il pensait consigner les événements majeurs et ses états d'âme: " Je me sens comme détaché d'ici et des miens. Je suis tendu en quelque sorte vers ce départ qui fait travailler mon imagination. Je ne laisse derrière moi aucun regret sentimental, aucune fille ne m'a encore ému profondément. C'est le coeur et l'esprit entièrement libres que je me lance dans cette belle aventure". Craignant que l'émotion du grand départ ne les étreigne trop ses parents et lui, Jean avait un peu brusqué le moment de la séparation se promettant de leur écrire combien il avait eu le coeur serré. Parvenu au niveau de l'écluse, il s'était retourné: son père, si peu loquace en général et plus encore sur le plan des sentiments, était au bout du chemin appuyé sur sa canne. Plus loin, s'étant retourné une dernière fois, il était toujours là, immobile. Jean fut touché jusqu'aux larmes de ce patient acharnement à regarder son fils disparaître. Ayant quitté le caporal Bouculat en larmes, (un gaillard de 90 Kg) ils s'entassèrent à huit par compartiment, avec tout leur barda, pour un voyage de 24 H. Jean se tira 19

d'affaire en s'installant pour dormir, dans le fuet à bagages. De Roanne à St Etienne, ils admirèrent le paysage tandis que deux locomotives tiraient et poussaient le train. La vallée du Rhône les impressionna aussi: le spectacle du fleuve roulant ses eaux jaunâtres entre le Massif Central et les contreforts des Alpes était une découverte pour tous ces petits gars des plaines de l'Ouest. Ils s'installèrent pour une semaine environ au D.I.M. (Dépôt des Isolés Métropolitains) dans des petits bâtiments sans étage noyés dans la verdure des hauteurs de Marseille. Ils découvrirent avec émerveillement la piscine olympique de plein air et le libre-service de la cantine, toutes choses inconnues pour eux. Dans ce lieu de transit, on rencontrait des NordAfricains venus pour travailler en France et des coloniaux partant ou de retour d'Indochine. Jean se souvenait s'être trouvé sous la douche collective au milieu de grands Sénégalais tout couturés de cicatrices, riant aux éclats et plaisantant bruyamment dans leur langue (peut-être aux dépens de ce malingre petit blanc, se demanda-t-il, pas très à l'aise...) Ils visitèrent Marseille, le vieux port et la Canebière, demandant aux vieux, exprès pour les exaspérer où elle se trouvait. Ils s'embarquèrent pour le Château d'If où on leur montra le trou percé par Edmond Dantès dans le mur de sa cellule pour communiquer avec l'abbé Faria ?.. Un soir, ils s'offrirent une bouillabaisse. Tandis qu'ils la dégustaient leur attention fut attirée par un couple installé près d'eux dont le 20

chien, une espèce de berger allemand, se tenait assis à table impeccablement d'ailleurs, les pattes de devant posées de part et d'autre de son assiette. Ceux-ci commandèrent trois menus et le chien avala le sien sans problème. A la fin, on leur apporta un dessert flambé dont le chien lapa les trois quarts toujours sans broncher. En sortant, ils se déclarèrent admiratifs de la tenue du chien mais scandalisés tout de même par cet argent ainsi dépensé. Enfm, ils montèrent à Notre-Dame de la Garde pour contempler cette immensité bleue sur laquelle ils vogueraient bientôt grâce à ce beau navire de 150 mètres de long qu'était le La Bourdonnais qu'ils étaient allés voir précédemment. Après avoir touché une tenue d'été beige clair et le sacro-saint casque colonial de liège, ils embarquèrent ce 19 juin au matin et découvrirent leur "cabine" si l'on peut dire. En fait, ils étaient logés sur deux étages dans l'entrepont avant. Autour d'une cage où s'ouvraient les panneaux d'écoutilles des cales à :fret, étaient disposées des couchettes-hamacs superposées. Tables et tabourets métalliques permettaient de manger près des couchettes. Au moment de l'appareillage, tout le monde naturellement était sur le pont. Les familles des voyageurs de la région, parmi lesquelles se trouvaient les parents de leurs copains du 4ème R.I.C. de Toulon, étaient sur le quai. Pour ces personnes, l'appareillage était peut-être pathétique. Mais, pour Jean et pour beaucoup d'autres, la seule émotion était l'enthousiasme soulevé par l'ampleur des manoeuvres

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nécessaires pour faire décoller un tel navire du quai et tous ne songeaient qu'à exprimer leur joie. A ce moment, le haut-parleur annonça un message provenant de la passerelle de commandement qu'on apercevait au-dessus du pont: - "Le soldat Castellan du 4ème R.I.C. était demandé d'urgence à la coupée d'embarquement" Jean se trouvait par hasard près de lui. Il était très pâle et dit à voix basse à ses copains: - "J'en avais le pressentiment, mon père est mort". Et il partit. Plus tard, Jean apprit qu'il avait refusé de descendre ce qui provoqua l'indignation de beaucoup. Jean ne participa pas à la polémique, car cette tragédie lui paraissait du domaine de l'intime. Il était presque sûr que lui non plus n'aurait pas renoncé à son rêve et il savait que son père l'aurait compris et approuvé. Il était 13 H : le bateau, abandonné des remorqueurs filait vers le large. Au passage, Jean admira le "Pasteur", loin de se douter que deux ans plus tard, celui-ci l'emporterait vers l'Algérie. Progressivement, Marseille devenait un minuscule point d'où émergeait encore Notre-Dame de la Garde, qui disparut elle-même définitivement à 13 H 50 derrière des rochers au large du port. Alors, un peu de mélancolie s'empara de tout le monde. Jusqu'à ce que les côtes de France s'estompassent

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dans la brume, la plupart des gars restèrent les yeux rivés sur elles, silencieux et rêveurs. Toutefois, la bonne humeur ne tarda pas à revenir, car pour tous, en somme, il s'agissait d'un beau voyage "aux frais de la princesse" comme ils disaient. Tout autre, devait être l'état d'esprit de ceux - et il y en avait sans doute parmi les passagers - qui quittaient leur pays pour des années, pour toujours, peut-être ?... Pour ceux-là, surtout s'ils étaient seuls, un tel départ revêtait sans doute une tragique grandeur et devenait un déchirement. Pour Jean, ce qui le frappait, c'était la majesté souveraine de la mer, contemplée entre ciel et eau, du haut du gaillard d'avant, tandis que l'étrave du navire la fendait vigoureusement en faisant rejaillir l'écume dans laquelle se jouaient les dauphins. Et puis, il y avait cette jouissance enivrante de voguer vers les pays du soleil, vers l'inconnu. Avec quelques autres aussi lyriques et fous que lui, ils déclamaient les vers fameux de José Maria de Heredia: "Chaque soir espérant des lendemains épiques, L'azur phosphorescent de la mer des tropiques Enchantait leur sommeil d'un mirage doré. Ou, penchés à l'avant des blanches caravelles, Ils regardaient monter, en un ciel ignoré, Du fond de l'Océan, des étoiles nouvelles". Le soir, enroulés dans une couverture, ils

s'endormirent sur le pont, aux accents nostalgiques de la guitare d'un créole retour d'Indochine, les yeux fixés sur la voûte étoilée qui basculait lentement au rythme du roulis... 23

Le deuxième soir, première image étonnante de ce monde fabuleux qu'ils espéraient bien découvrir: celle du Stromboli. Ce volcan du sud de l'Italie crachant dans la nuit bleue des flammes gigantesques qui illuminaient la mer et le ciel à des milles à la ronde. Peu de temps après, le navire franchissait le détroit de Messine (entre l'Italie et la Sicile) et voguait au large de la Crête pour atteindre au matin du 23 juin Port-Saïd à l'entrée du Canal de Suez. C'est qu'il filait le La Bourdonnais (17 noeuds, soit 28 km par heure). - "Ce bâtiment peut être transformé en quelques jours en navire de guerre", disaient les matelots. Il mettra seulement 22-23 jours pour accoster à Tamatave alors que les autres navires de la ligne mettent un mois.

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III PORT-SAID - LA MER ROUGE DJIBOUTI - L'OCEAN INDIEN - LA MOUSSON

Port-Saïd, ce fut le premier contact de Jean avec le monde arabe qu'il devait mieux connaître par la suite. Pour l'instant, comme pour les dizaines d'autres bateaux attendant le passage, le La Bourdonnais était investi par une nuée de barques transportant des marchandises de toutes sortes. Les vendeurs multilinguistes envoyaient un cordage qui permettait de monter une corbeille. L'acheteur éventuel, après moult tractations, mettait l'argent dans celle-ci qui remontait avec l'objet désiré. Jean se laissa tenter par un album de photos en cuir décoré de hiéroglyphes en relief ou peints. Parfois, il y avait contestation: un petit gars qui croyait avoir acheté un superbe poignard, découvrit une simple imitation en fer blanc. Furieux, il se saisit d'une lance qui servait à l'équipage pour laver le pont et arrosa copieusement l'embarcation de son vendeur qui l'insulta non moins copieusement. C'était très pittoresque.

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Jean avait soigneusement photographié Ferdinand de Lesseps désignant l'entrée de son canal afin notamment de montrer la photo, à son retour, à François Onillon - un voisin de ses parents

- qui lui avait dit à son départ

:

"Quand tu verras Ferdinand de Lesseps, tu penseras à François Onillon qui le contempla lui-même trente ans plus tôt quand il naviguait dans la "Royale"." Manque de chance, François ne verrait jamais la photo en question, car Jean ayant laissé son appareil quelques minutes sur son lit pour acheter des cartes postales, celui-ci avait disparu à son retour. Certes, quelques Arabes étaient descendus accompagner des acheteurs potentiels. Mais, Jean pensa toujours qu'un "copain" avait profité de leur présence... Puis, commença la lente traversée du Canal (160 km à 10-12 km/H). La chaleur était accablante car il n'y avait plus la brise de pleine mer, ni la vitesse du navire. Celui-ci allait entrer dans la zone la plus torride du monde en été: la mer rouge étant en effet située entre deux déserts. Les marins avaient pourtant installé des toits de toile sur le pont, mais rien n'y faisait. Le long du canal, surtout côté égyptien, on apercevait quelques oasis et la ville d'Ismailia créée au bord d'un lac pour accueillir le Siège de la Compagnie du Canal. Ici ou là, quelques agglomérations de maisons cubiques en terre parfaitement intégrées à l'aspect désolé du paysage. A un moment donné, quelques types plongèrent du bateau et gagnèrent la rive. Les marins expliquèrent qu'il s'agissait de déserteurs de la coloniale ou de la légion qui 26

-

fuyaient après avoir encaissé leur prime d'engagement. Quand les bateaux allaient en Indochine, c'était encore pire... Sorti du canal, le navire longea la presqu'île du Sinaï puis l'horizon s'élargit et ils voguèrent entre deux côtes montagneuses et désertiques et dans une chaleur toujours accablante... Seul remède: la douche à l'eau de mer dont les "rationnaires" disposaient à volonté. Car, les troufions n'appartenaient à aucune des trois classes de passagers. Ils avaient eu cependant le droit d'assister à une séance de cinéma et pour s'y rendre avaient traversé le bateau de proue en poupe, ce qui leur avait permis d'apprécier le luxe des premières. Pour se rendre à la cambuse toucher leur bouteillon de vin, les responsables traversaient aussi le navire mais cette fois, par une coursive de service où régnait une chaleur d'enfer si le soleil tapait de ce côté, ainsi que dans la salle des machines où erraient un ou deux mécaniciens dans un tapage infernal de pistons. Par contre, la cuisine minuscule mais rationnelle dans laquelle officiait leur cuisinier, était toute proche. Celui-ci, un énorme gars plutôt sympathique devait mourir quelques mois plus tard. Ils apprirent cela au retour. Le 27 juin à 6 H, le navire accostait à Djibouti, pour la journée et ils étaient autorisés à descendre. Ils furent d'abord stupéfaits par la maigreur squelettique des dockers qui transportaient sur leur dos nu, des balles et des caisses sous un soleil déjà torride. Puis, des superbes et énormes voitures américaines: Pontiac, Chrysler, Cadillac, conduites en virtuose par des indigènes aux pieds nus s'avancèrent: 27

c'étaient des taxis que tous prirent, car la ville était à deux km. Dans cette ville franche, ces voitures ne valaient que 700 000 F. Les cigarettes américaines, Craven, Players: 70 F au lieu de 180 F en France. Et il en était de même de tout un tas de marchandises. Jean se promit de faire des affaires à son retour. Dans cette ville de la soif - le seul arbre disait-on était le palmier en zinc sur la terrasse d'un café-restaurant - sorti du centre aux maisons de type colonial à arcades, on découvrait un bidonville misérable. Devant chaque bicoque, se tenaient des vieillards infirmes et des enfants aux pieds gonflés couverts de mouches. S'ils se montraient trop harceleurs vis-àvis des "visiteurs", des policiers les chassaient en faisant claquer leur fouet. Des chèvres erraient dans les ruelles, semblant n'avoir pour pitance que les vieux papiers. Vraiment pour ne pas être désespéré, il valait mieux ne considérer que le côté pittoresque des choses. Le 28 juin à 7 H, le navire jeta l'ancre à Aden, un port au sud du Yemen. Port franc anglais à l'époque, d'une importance stratégique équivalente à celle de Djibouti, son site, au pied de montagnes impressionnantes était beaucoup plus enchanteur que celui de sa rivale française. Une centaine d'Arabes embarquèrent pour devenir dockers à Tamatave, disaient les marins, les Malgaches trouvant le métier trop dur, d'après eux... C'est ainsi que les "rationnaires" virent s'installer à proximité une cinquième catégorie de passagers qui eux n'avaient pas de couchettes. Par contre, ils avaient leurs provisions, des réchauds, des théières. Ils cuisinaient, se restauraient et dormaient à même le sol d'acier de l'entrepont. 28

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