Bidassov - Carnets d'un appelé

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Encore un ancien qui raconte ses guerres… ou ses non-guerres, ce qui est pire. Ce récit autobiographique, largement romancé mais sans prétention romanesque, n’apportera rien à ceux qui ont vécu l’aventure du service militaire, sauf un brin de nostalgie.


Mais il ne s’adresse pas à eux. Il est le témoignage d’une époque révolue depuis que la suppression du service en 1996 a mis fin au système de la conscription mis en place en 1905 : les appelés sont sortis du paysage et leurs héritiers, les réservistes, sont en train de disparaître sous leur forme actuelle de citoyens en armes.


Ce récit est dédié aux réservistes qui se battent avec enthousiasme et générosité pour que survive un engagement ancré dans la société française à travers les générations. Et, plus largement, à tous les jeunes en quête de valeurs qui se posent la question de ce qu’ils peuvent faire pour la défense de leur pays.

Publié le : vendredi 1 janvier 2010
Lecture(s) : 22
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9789999993308
Nombre de pages : 302
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Trajectoire d'un pavé
Mais pour supprimer la guerre, il n'y a qu'un seul moyen :  opposer la guerre à la guerre
Mao Tsé Toung (Ecrits militaires)
 - Lance, mais lance-donc, crénom !  La grenade dégoupillée à la main, Antoine fixe l'instructeur, un maréchal-des-logis plus jeune que lui : 21 ans contre 24. Tous deux le casque lourd sur la tête, qui les fait transpirer sous le soleil, derrière le petit muret de béton qui sert à l'entraînement pour le lancer de grenades, dans le camp de Fontevraud. Antoine a très chaud, la main crispée sur sa grenade qu'il persiste à ne pas lâcher. La peur ? Pas du tout ! La colère. Intérieure et silencieuse, et d'autant plus bouillonnante. Parce que le margis, se voulant spirituel, lui a jeté : "vise le troisième trou, il y a des manifestants !  Antoine est un soixante-huitard. Il est le seul, ici, à le savoir, dans
une clandestinité qu'il s'est imposée.  - Tu attends qu'elle saute dans ta main toute seule ?  Il se redresse au-dessus du muret, pousse son bras de toutes ses forces, et vise à l'opposé du trou indiqué.  - Raté pour les manifestants !  - Désolé, chef, je visais les CRS juste en face !  Le margis le regarde, interloqué. Les E.O.R, les élèves-officiers de réserve, sont une race qu'il déteste. Tous des intellectuels, qui se croient arrivés parce qu'ils ramassent un galon d'officier en quatre mois de vacances. Antoine lui sourit gauchement, et rejoint ses camarades à l'extérieur du pas de tir. Personne n'a remarqué l'incident. Dans le camion bruyant qui les ramène du camp de Fontevraud à
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l'Ecole, il rumine dans sa tête tout en faisant semblant de chanter avec ses camarades. Décidément, ce stage d'E.O.R. à Saumur est une succession d'épreuves, bien plus sur le plan moral que sur le plan physique. Un enchaînement de pièges, qu'il doit déjouer pour sortir vainqueur de cette initiation qu'il a lui-même choisie.  - Dans l'armée, Messieurs, il y a les hommes du monde et il y a les hommes du rang...  Pris par la fougue de son explication politico-mondaine du rôle de l'élève-officier, appelé par sa vertu à s'élever jusqu'à la noblesse de la barrette, le commandant de Burgond s'est laissé échapper ce cri du cœur, dont personne dans la salle de classe n'a relevé l'énormité, dans la torpeur générale d'un lourd après-déjeuner. Antoine, qui a entendu malgré sa somnolence, accuse le coup. Deux provocations par jour, c'est un rythme supportable, pense-t-il. Mais ses camarades ?  Il parcourt les rangs du regard. Eric, Olivier, Christian, Philippe, Jean-Claude, Bernard, tous sont devenus de chics gars aux yeux clairs, l'esprit tourné vers Dieu, le bridge et la ligne bleue de la Loire, et déjà complètement abrutis. Abrutis, ou faussement consentants ? Il est encore trop tôt, après quelques jours de stage, pour savoir ce qu'ils ont vraiment dans le crâne, sous leurs cheveux trop courts.  Pourtant, quelles tignasses avaient-ils tous en arrivant à Saumur ! Chevelus, barbus, moustachus, en jeans et blouson de cuir, seuls quelques ringards se distinguaient du groupe par une attitude raide et des vêtements trop classiques. En entrant pour la première fois avec
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eux dans la cour de l'Ecole, son casque de moto à la main, Antoine Groldor frissonne malgré le soleil d'août : des groupes passent en chantant au pas cadencé, tous la même tête, la même énergie mécanique, quelque chose de froid, de triste et saccadé dans leur chant. ..si tu tombes sur la piste,  La piste garce et cruelle,  Mourant, tu sauras l'aimer,  Car elle t'aura tout donné.. Juste à côté du poste de police, seule ouverture dans l'imposante grille qui encercle l'Ecole et vient de se refermer sur eux, un panneau affiche les communiqués des syndicats pour les employés civils. Le
panneau est recouvert d'un grillage métallique, sans doute pour protéger les tracts, mais il donne l'impression de les enfermer. Et pourtant, ce ne sont que Force Ouvrière et la CFTC !. Ce grillage l'inquiète, mauvais présage. Pour aimé-é-er et pou-ou-our durer, Y-a pas deux moyens de trouver, tout ça ! Pour toi sans aucun dou-ou-oute Viens chez les Paras ! Comment un soixante-huitard a-t-il pu arriver ici, et volontaire en plus ? La lourde grille qui se referme sur sa vie civile - pour un an désormais - est une coupure physique avec le monde extérieur, le
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début d'un noviciat qui lui paraît soudain, alors qu'il l'avait attendu avec curiosité, une insupportable contrainte. Le paquetage aux effets rugueux, l'étroit placard métallique qui sera désormais son seul périmètre d'intimité dans une chambrée à vingt lits, et surtout l'effrayante, l'insupportable et bruyante promiscuité avec autant d'inconnus à la fois, c'est trop : une brutale déception l'assomme et lui laisse une seule envie - enfourcher sa moto, garée hors de l'enceinte militaire, s'enfuir n'importe où, rouler dans le noir de la nuit, vite, libre et seul, vers des plages désertes et des lendemains qui chantent.  - Ho, tu te magnes ?  Mal à l'aise dans ses rangers neuves dont le cuir n'est pas encore cassé, Antoine s'agrippe à la rampe de l'escalier et ralentit ses camarades qui dévalent quatre à quatre dans un énorme vacarme : en bas, les coups de sifflet appellent au rassemblement, il faut courir, cou-rir ! Mais qu'est-ce qui m'a incité à choisir les E.O.R. pour remplir cette année de service, alors que j'aurais pu faire une passionnante coopération, ou tout aussi facilement me faire exempter ? L'idée de s'inscrire à la P.M.S, la préparation militaire supérieure, n'était pas seulement liée au besoin d'un sursis pour études prolongées. C'était un prétexte. La cause première est beaucoup plus simple et complexe : un engagement moral.  L'aboutissement logique d'une conclusion très personnelle des événements de Mai 1968, vécus avec toute l'impatience qu'on a à dix-
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neuf ans... Au garde-à-vous dans la cour, coincé sous un béret étroit, dans un treillis kaki délavé résolument trop rêche, Antoine cherche désespérément à reconstituer le parcours qui l'a amené ici, pour ne pas s'enfuir en courant.  Dans le monde étroit et artificiel qui, de la rue Saint Guillaume à la e e rue d'Assas, est délimité par une 2 année de Science-Po et une 2 année de Droit, Antoine Groldor n'a pas encore fait sa crise d'adolescence. Comme des milliers d'ados attardés, il va se révolter contre le Père, incarné par De Gaulle. Sortir d'une vie agréable, mais tournée en noir et blanc et qui, d'un coup, va passer à la couleur.  Mai 68, ce n'est pas encore le passage du spectateur à l'acteur, mais le spectateur projeté de son fauteuil bien tranquille au milieu d'un film tonitruant, plein de clameurs et de sensations, et dont il reste cette odeur douceâtre des grenades lacrymogènes et des cafés-crème du petit-matin, les yeux piquants de fumée et de sommeil, et toujours au ventre la peur d'être attrapé par la police. La même que la peur des parents, de l'autorité hiérarchique, d'arriver en retard au lycée. Une peur tenace, qui se prolonge dans la vie professionnelle et fonde le consensus social, un consensus imposé. Une peur dont on ne pourra bientôt plus imaginer quelle fut sa pesanteur, c'est ça la société d'avant Mai 68.  Vierge d'idéologie et assoiffé d'action, alors que d'autres s'épuisent en affrontements verbaux, Antoine court les stands dans la cour de la
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Sorbonne pour acheter les badges en émail à l'effigie du Grand Timonier. Un Mao rassurant par son sourire de Joconde d'Asie, Gulliver exotique trônant au milieu d'une armée de Lilliputiens vociférants. La guerre du Quartier latin c'est d'abord, pour ce qu'il arrive à en saisir, un conflit tribal entre les clans des facs rivales et détestées : Médecine, Sorbonne et Beaux-Arts, Halle aux Vins et Panthéon.  Dans le grand amphi de la Sorbonne, l'heure est à la violence verbale, en parfaite symétrie avec la violence physique qui, sur le Boul'mich enfiévré, s'exprime à coups de pavés. Lieu étrange et fascinant où, malgré la résistance passive de quelques appariteurs apeurés, le pouvoir étudiant a établi son siège. Et imposé sa loi : la profanation du Saint des Saints de l'Université française se matérialise par l'autorisation de fumer et, comme à l'Odéon, la grande salle disparaît sous la fumée, vapeurs d'encens d'un nouveau rite révolutionnaire.  A la tribune se succèdent Krivine, Geismar, Sauvageot. Mais certains Maos contestent le protocole bourgeois, et interrompent depuis leurs bancs : les tribuns sont dans les tribunes. La discussion roule sur la stratégie: la Sorbonne est-elle préservée parce que la police s'en tient à l'écart, ou parce qu'elle est devenue l'imprenable bastion de l'insurrection étudiante ?  - Camarades, il faut se défendre, face à la violence policière il faut répondre par la violence révolutionnaire, hurle un Trotskyste.
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