Bolivie, la voix de Flora résonne encore... Des femmes et du développement participatif (1971-1985)

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Ce livre est le témoignage de Marie Durand, qui part en Bolivie en 1971, pour coopérer au développement. Pendant une quinzaine d'années, elle travaillera avec les communautés paysannes de l'Altiplano puis avec les associations de mères qui luttent pour l'avenir de leurs enfants et leurs droits citoyens. Ce récit traverse une partie de l'Histoire de ce pays andin, évoque la renaissance de l'espoir démocratique et dresse les portraits d'acteurs engagés du mouvement participatif.
Publié le : vendredi 1 novembre 2013
Lecture(s) : 7
EAN13 : 9782336328669
Nombre de pages : 322
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Marie DuraDB , la F

Des femmes et du développement participatif
(1971-1985) B ,
En 1971, Marie Durand quitte sa région de Midi-Pyrénées pour la la F Bolivie. Son objectif : coopérer au développement. Elle y vivra intensément
jusqu’en 1985.
Son cheminement nous fait comprendre l’origine de son projet, son …travail avec les communautés paysannes de l’Altiplano, puis avec les
associations des mères de famille qui luttent pour l’avenir de leurs enfants
comme pour leurs droits citoyens.
Des femmes et du développement participatifElle traverse ce fragment d’Histoire qui verra renaître le souffe de
(1971-1985)l’espoir démocratique malgré les implacables dictatures, et côtoie des
acteurs engagés auprès des secteurs populaires, au prix de leur vie parfois.
Elle nous fait partager, avec empathie, leurs démarches individuelles et
collectives, entremêlées, notamment celles de milliers de femmes en quête
Préface de Gilles Rivière
de nourriture et de services. La dynamique du mouvement participatif est
aussi intense qu’empirique et le magnifque décor andin n’est pas ici un objet
touristique mais la scène de vies profondément humaines et réalistes.
Sur les chemins boliviens, forte de son enracinement originel et de sa
rencontre avec celui qui deviendra son mari, Marie Durand s’engage, agit,
s’adapte, va de l’avant, encouragée par « la voix de Flora » et de tous les
siens qu’elle fait entendre au lecteur.
« J’ai lu le livre avec beaucoup d’émotion. J’y ai retrouvé des
expériences partagées, bien que dans des régions différentes, et des visages
familiers dont certains sont devenus des fgures tutélaires de l’histoire
sociale et politique du pays. Et parce qu’y affeure le pouvoir de l’utopie
sans laquelle on ne peut rien imaginer ni rien changer. »
Gilles Rivière, anthropologue, EHESS (extrait de la préface)
Marie Durand est née en 1945 près d’Albi (Tarn). Elle exerce comme professeur
d’économie sociale et familiale rurale avant de résider en Bolivie. À son retour,
elle s’installe à Toulouse, y élève ses flles et devient responsable de formation
professionnelle et de prévision sociale pour les collectivités territoriales.
Couverture : Appel à une assemblée de femmes sur l’Altiplano, © Marie Durand.
ISBN : 978-2-343-01596-5
32 €
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B , la F …
Marie DuraD
Des femmes et du développement participatif • (1971-1985)




BOLIVIE,
LA VOIX DE FLORA RÉSONNE ENCORE...

DES FEMMES ET DU DÉVELOPPEMENT PARTICIPATIF
(1971-1985)



























Horizons Amériques latines
Collection dirigée par Denis Rolland et Joëlle Chassin

La collection Horizons Amériques latines publie des synthèses
thématiques sur l’espace s’étendant du Mexique à la Terre de feu. Les
meilleurs spécialistes mettent à la disposition d’un large public des
connaissances jusqu’alors souvent réduites, sur ce sous-continent, à
quelques stéréotypes.

Dernières parutions

Pierre Henri GUIGNARD, Lettres colombiennes, Correspondances à l’encre verte,
2012.
Carlo A. CÉLIUS, Le défi haïtien, 2011.
Nicolas PINET, Projets politiques et luttes sociales, 2011.
Manuel PENA MUNOZ, Valparaíso. Chroniques d’un port mythique, 2009.
R. CONTRERAS OSORIO, Les limites du libéralisme latino-américain, 2009.
J. MUÑOZ, Géopolitique de la frontière États-Unis – Mexique, 2009.
A. BERTAGNINI, J. FORTEZA, D. LÓPEZ, F. PEÑA, F. PINOT de
VILLECHENON, C. QUENAN, J. WALTER, L’Argentine, terre
d’investissement ?, 2008.
HOWLET-MARTIN Patrick, Le Brésil du Nord-Est. Richesses culturelles et
disparités sociales, 2008.
CHASSIN J. et ROLLAND D. (coord.), Pour comprendre la Bolivie d’Evo
Morales, 2007.
VIGNAL Robert, Lexique amoureux de São Paulo, 2007.
D ĺAS Esther, L’esprit de Buenos Aires. Une ville et ses démons, Traduction de
Laure et Philippe Pigallet, 2007.
TREUILLER-SCHLACHTER Xavier, David Alfaro Siqueiros, 2006.
DURAND A. et PINET N. (éditeurs), L’Amérique latine en mouvement.
Situations et enjeux, 2006.
GAY-SYLVESTRE D., Être femme à Cuba : des premières militantes
féministes aux militantes révolutionnaires, 2006.
e eLAPOINTE M., Histoire du Yucatán. XIX – XXI s., 2006.
DURAND A. et PINET N. (éditeurs), L’Amérique en perspective. Chroniques
et Analyses, 2005.
CHASSIN J. et ROLLAND D. (coord.), Pour comprendre le Brésil de Lula,
2004.
DURAND A., éditeur et PINET N. (éditeurs), Amériques latines. Chroniques
2004, 2004.
Marie Durand








BOLIVIE,
LA VOIX DE FLORA RÉSONNE ENCORE...


DES FEMMES ET DU DÉVELOPPEMENT PARTICIPATIF
(1971-1985)





Préface de Gilles Rivière























































© L’HARMATTAN, 2013
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-343-01596-5
EAN : 9782343015965 Je dédie ce récit à Wara et Anahi,
à mes petits-enfants. Remerciements
Je remercie tout particulièrement Antoinette Cachin et Corinne Cohen
pour leur amitié et leur généreuse collaboration. C’est grâce à leur lecture
minutieuse, à leur compétence et à nos échanges que ce récit voit le jour.
Les chaleureux encouragements d’Aline Arnaud, de Mirian Basso et de
Marie-Cécile Clare ont également beaucoup compté tout au long de ce
travail, et je leur adresse ma gratitude pour leur soutien.
L’affection, la mémoire et les conseils de personnes, trop nombreuses
pour être citées, m’ont été précieux et continuent à favoriser la décantation
de ces fragments de vies à jamais entrelacés. Toutefois, je tiens à nommer
Michèle Meyer et Arlette Bonnafous, ainsi que tous les amis de l’association
France-Amérique andine, qui transcrivaient et diffusaient les lettres du bout
du monde durant les années 1970.
Je n’oublie pas non plus tous ceux qui m’ont spontanément accueillie et
aidée dans ma démarche, en Belgique, en Bolivie ou ailleurs.
À toutes et à tous, j’exprime mes pensées émues et reconnaissantes. PREFACE



Ayant la chance de retourner en Bolivie régulièrement, je peux témoigner
que le nom de Marie Durand est toujours ancré dans la mémoire de très
nombreuses personnes « de notre génération » et d’autres plus jeunes,
malgré le temps qui a passé et la distance. On se souvient de la
francesa/gringuita, tout entière dévouée à une cause juste : améliorer le sort
des plus démunis dans le monde paysan. Et cela dans des circonstances que
beaucoup peinent à imaginer aujourd’hui. Les droits de l’homme étaient
alors systématiquement violés par la dictature de Banzer. Il fallait du courage
et peut-être un brin d’inconscience pour se lancer dans pareille aventure !
Marie n’est pas partie dans le pays andin pour faire carrière ou percevoir
une indemnité conséquente… Simplement pour mettre en pratique un
engagement dans le prolongement de ce qu’elle avait appris et ressenti dans
son milieu rural d’origine. Au cours de ces années, dans des conditions
matérielles souvent aléatoires, elle a conçu et aidé à mettre en place des
projets de développement participatif auprès des femmes paysannes
indigènes. Il ne s’agissait nullement, comme cela est trop souvent le cas,
d’imposer à des interlocutrices supposées passives des pratiques et
techniques conçues ailleurs, perpétuant ainsi un néocolonialisme séculaire.
Mais bien de rester à l’écoute des femmes, de leurs attentes et de leurs
sentiments afin de renforcer les organisations paysannes et leur
indépendance politique.
Le livre est un témoignage sans concession sur cette période. Sur
l’engagement d’une jeune femme au côté de compagnons courageux dont
certains furent tués par les sbires de la dictature. Marie a bien connu les
fondateurs du MIR (Movimiento de la Izquierda Revolucionaria) dont
certains essayaient de concilier héritage marxiste et héritage catholique. Le
livre témoigne avec lucidité de cet engagement risqué mais indéfectible, des
succès et des désillusions lorsque le parti s’est scindé pour ensuite disparaître
dans les arcanes de funestes alliances. Quoi qu’il en fût, les efforts conjugués
de milliers de militants de base ont contribué à mettre fin aux régimes
dictatoriaux et à réamorcer un processus démocratique qui, en Bolivie, ni
plus ni moins qu'ailleurs, n’est jamais totalement achevé.
J’ai lu le livre avec beaucoup d’émotion. J’y ai retrouvé des expériences
partagées, bien que dans des régions différentes, et des visages familiers dont
certains sont devenus des figures tutélaires de l’histoire sociale et politique
du pays. Et parce qu’y affleure le pouvoir de l’utopie sans laquelle on ne
peut rien imaginer ni rien changer.

Gilles Rivière,
Anthropologue
11 Avant-propos
— Alors, tu n’es pas avec nous aujourd’hui ? Où es-tu ?
— Excusez-moi, c’est vrai, j’étais loin…
Depuis mon retour de Bolivie fin 1985, après un séjour de près de quinze
ans, il m’est souvent arrivé de rêver aux paysages andins, de me représenter
des scènes de vie ou des événements du passé et d’en faire résonner les
émotions au fond de moi. Est-ce pour mieux supporter la séparation avec ce
monde qui s’éloignait ? Ou pour mieux accepter l’implacable contraste avec
la France que je ne cesse de retrouver et dont certaines valeurs me paraissent
encore souvent si différentes ? Est-ce pour cultiver l’amour de ma jeunesse,
de la région andine, de son peuple, des personnes qui l’incarnaient et que j’ai
aimées ? Pour faire durer l’attachement ou l’amitié ? Désormais, mon
univers affectif et intellectuel est peuplé par une foule de parents par
alliance, d’amis, de collègues et de camarades que j’ai côtoyés là-bas. Ils
m’habitent toujours intensément et j’ai besoin d’eux pour apprécier le goût
des années qui passent.
De la même manière, lorsque j’étais dans les Andes, chez moi ou dans mon
activité professionnelle, j’avais besoin de m’isoler pour ressentir le rythme des
saisons, les odeurs et les senteurs de mon cher pays, ainsi que la tendresse et les
boutades de tous les miens : mon immense famille et la ribambelle d’amis et de
collègues. Les lectures, la moindre nouvelle, les petits signes, un mot ou un objet
symbole d’affection me donnaient du courage pour résister à la nostalgie et la
transformer en espoir ou en action.
13Je suis revenue volontairement vers le berceau de mon enfance avec
l’attachement que j’ai toujours ressenti à l’égard du Tarn et de la région
Midi-Pyrénées, là où se trouvent mes racines. Je décidai d’y rester et de m’y
réinsérer définitivement en 1989. C’est entre Albi et Toulouse que j’ai pris le
temps de regarder sereinement le chemin parcouru et que j’imprime enfin sur
du papier les sédiments de mes souvenirs andins. Les fruits de la vie sont
enfin mûrs et je suis disponible pour continuer à cheminer, à tracer quelques
empreintes avant de me fondre dans l’horizon.
Aujourd’hui, je me rends compte à quel point j’ai eu besoin de deux
continents pour m’épanouir : le Vieux Monde, sur lequel j’ai vu le jour et
grandi jusqu’à l’âge de vingt-cinq ans ; et le Nouveau Monde, qui fut ma
terre promise jusqu’à l’âge de quarante ans. La possibilité de marcher sur
deux rivages du monde (de part et d’autre de l’océan Atlantique et dans les
deux hémisphères) a élargi mon horizon. Ce serait une histoire bien banale
si elle ne nous emmenait dans une aventure humaine, féminine et collective,
au cœur de l’histoire et des grands enjeux actuels de l’humanité et, en toile
de fond, d’une belle histoire d’amour.
Désormais, les deux mondes vivent en osmose dans mon quotidien, avec une
alternance de moments forts ou plus discrets, s’exprimant tantôt de façon
nostalgique ou joyeuse, soucieuse ou tonique… Parfois, je place l’un des deux
en veilleuse. Parfois, je les confonds, me trompant alors sur la réalité de la
société française et européenne d’aujourd’hui ! Ils composent maintenant mon
histoire et je suis heureuse de les porter comme une création unique, celle d’une
œuvre collective à laquelle ont participé une multitude d’hommes et de femmes
engagés dans le rude combat pour la vie ou la survie de leur peuple, parfois au
prix de la leur, pour leur propre progrès, pour un meilleur avenir de leurs enfants
et petits-enfants.
Il m’en a fallu du temps pour rédiger ce récit ! Depuis mon retour, j’ai eu
d’autres défis à relever. Le premier a été de gagner ma vie. « Qui l’aurait fait si
je ne l’avais pas fait ? » interrogeait avec véhémence Flora au bout du monde
andin. Avec mes filles, nous étions trois femmes en devenir. Et notre Vieux
Monde ne tolère pas facilement ceux qui ont un parcours professionnel
atypique. Comme toutes les femmes du monde qui ne possèdent pas de
patrimoine financier ou immobilier, je me suis d’abord occupée de retrouver
une activité professionnelle et un pouvoir d’achat suffisant pour me réinsérer
en France. Pour rebondir, je me suis investie dans une formation avec
l’objectif de valoriser mes compétences, de les adapter à la décennie 1990, et
de les « vendre » sur le marché du travail français, autour de l’axe « fonction
formation et prévision sociale ». Trois années de cure contraignante qui ont
vraiment accompagné ma réinsertion professionnelle. Puis, je dus concilier,
avec beaucoup plus de difficultés que précédemment, mes nouvelles activités
avec l’éducation de mes deux filles. Enfin, grâce à une nouvelle histoire
14d’amour et à ma retraite, me voici dans des conditions de vie qui me donnent,
de nouveau, le bonheur de choisir mes activités et mes engagements.
Ainsi, malgré l’éloignement temporel et géographique avec la Bolivie, je
me suis rendue disponible pour proposer un récit de ce que furent les années
que j’y ai vécues, ce qu’elles signifient pour moi-même et ce que je souhaite
transmettre de cette expérience. L’exercice n’a pas été facile. En effet, tout le
long de son écriture, j’ai été confrontée au dilemme du discernement
concernant ce qui se passait, lors de notre cheminement, entre les autres et
moi-même. J’ai choisi de mettre l’accent sur le projet personnel de ma
jeunesse et son versant professionnel, en articulant ce que fut sa mise en
œuvre en rapport avec les acteurs boliviens et d’autres nationalités.
C’est mon témoignage sur un segment de la vie réelle de la Bolivie, de
1971 à 1985, vu à travers le filtre de mes lunettes. Que les témoins, ceux que
je fais parler dans ce texte, ceux que je n’ai pas su évoquer et ceux que j’ai
oubliés, me pardonnent pour tout ce que j’ai déformé ou transformé !
Les motivations de mon projet viennent de très loin. Les fées semblaient
s’être penchées sur mon berceau à la fin août 1945, juste après la Libération,
alors que la France se recomposait et que l’explosion de la bombe nucléaire
d’Hiroshima venait de faire sursauter le Monde. Dans notre commune rurale,
au lieu-dit Assou, la famille élargie se réunissait pour fêter la naissance du
second enfant de la nouvelle génération et pour prendre part à la fête votive de
Saint-Louis qui se préparait. Ce fut une fille !
À quatorze ans, je rêvais d’écrire un roman d’amour ou bien des aventures
extraordinaires que mon destin me permettrait de vivre. Assise dans l’herbe,
audessous de la fenêtre de la chambre des filles du chalet d’Assou, là où
refleurissent encore les pivoines à chaque printemps, face à la petite vallée verte
du ruisseau qui me souriait, j’apaisais mes colères et mes états d’âme
d’adolescente en gribouillant dans un carnet intime : « Je partirai… Ils verront
ce dont je suis capable, j’irai loin ! ». J’avais besoin de m’isoler avec un stylo
pour éteindre mes émotions tumultueuses.
C’est que le chalet de mes parents abritait parfois une « orageuse
1assemblée » issue d’une lignée enracinée depuis des siècles dans un pli de la
vallée de l’Assou, petit ruisseau alimentant de grandes rivières. Notre fratrie de
sept enfants, cinq garçons et deux filles, une ribambelle de cousins, de
camarades d’école, puis de copains et de copines, animaient bruyamment ce
coin de planète. Poussée par ceux qui me suivaient ou inspirée par les camarades
qui m’avaient précédée, vivement encouragée par l’instituteur, j’aurais dû partir
à l’âge de onze ans, entrer en sixième, pensionnaire dans un établissement
d’Albi. Mais il n’en fut pas ainsi parce que, comme je l’ai dit pendant
longtemps : « Maman avait besoin de moi pour l’aider à la maison ». Il est vrai

1
J’emprunte cette formule à Pierre Bergounioux lorsqu’il évoque, dans son
œuvre, des familles du centre de la France.
15qu’elle avait bien besoin d’une fille aînée pour la soulager dans les tâches
ménagères de la maisonnée toujours accueillante et pour élever les « petits » qui
me suivaient. Mais ma mère n’avait jamais exprimé son désir de me voir rester.
Au contraire, elle avait tout fait pour que je construise mon indépendance, que je
trouve ma vocation et que je prenne mon envol de mes propres ailes. Si j’avais
eu le courage à ce moment-là d’avouer mon désir, elle l’aurait accepté et mon
père également. Mais je n’ai pas osé leur dire que je ne voulais pas aller en
pension dans une école libre catholique comme mon unique sœur cadette, et que
je ne voulais pas m’habiller avec un uniforme bleu marine et des socquettes
blanches. J’aurais aimé aller dans un établissement public comme la plupart de
mes camarades, « aller à l’École Normale d’Albi » comme Marie-Louise, une
autre camarade d’école qui, pour mes yeux d’enfant, fut « happée » de l’école
communale, prise en charge comme boursière. Cela aurait été possible puisque
j’étais bonne élève et que j’avais les potentialités requises pour réussir des
études. L’instituteur nous avait vivement encouragés, mes parents et moi-même.
Il avait même ajouté que, si je ne rentrais pas en sixième, un jour nous le
regretterions. Je ne m’opposai pas au choix de mes parents qui se distinguaient
par leur pratique catholique assidue et progressiste, par une tolérance et un esprit
de justice extraordinaires. Je les respectais, je les aimais et je les assumais tels
qu’ils étaient, tout en souffrant de ma situation. C’est pourquoi, malgré mon
désir de m’émanciper de la condition des femmes rurales de l’époque, je
demeurai à l’école communale paisiblement jusqu’à l’âge de 14 ans. Après avoir
obtenu le Certificat de fin d’études primaires, et passé trois années dans un
centre de formation agricole, je cherchais à poursuivre mes études. Le choix fut
limité. Toutefois, avec mes parents, nous fîmes un gros effort pour que je puisse
être admise dans une classe préparatoire intensive, puis dans une école de cadres
de formation au professorat de l’économie familiale, sociale et agricole dans les
établissements d’enseignement secondaire, en milieu rural et urbain. Ce fut une
voie qui me motiva et qui m’épanouit.
Je reconnais, aujourd’hui, que j’ai ainsi profité d’un environnement familial
privilégié, et que « l’erreur » d’orientation dont j’ai souffert dans mon
adolescence, fut l’étincelle qui m’engagea vers un autre destin. J’ai pris ma
revanche tout au long de ma vie, grâce à une grande dose de travail. À
chaque étape de mon parcours, j’ai su que je continuais à réparer la blessure
de mes onze ans, sans rancune à l’égard de ma famille. D’ailleurs, je crois
que mes parents comprirent bien quel fut le déclic de mon grand voyage.
C’est en Cerdagne que je perçus les premiers clignotants concernant
l’Amérique andine. Mon projet de départ commença à prendre racine sur ce
plateau traversé par la frontière franco-espagnole. Pendant quatre ans, je
consacrais une bonne partie de mes loisirs à en construire les fondements,
raisonnant les émotions du coup de foudre qui m’avait frappée. C’était mon
jardin secret. En discutant avec des amis, je clarifiais les raisons qui me
poussaient à partir. Elles étaient complexes, mais se résument en une soif
16profonde : élargir mon horizon, partager la cause de ceux qui luttent contre les
injustices sociales, coopérer à leur lutte. Mon éducation et ma formation
m’avaient fait grandir dans la conviction que je ne pouvais pas m’épanouir
personnellement sans m’impliquer dans une cause altruiste. De plus, j’avais
acquis des compétences qui paraissaient être utiles dans les pays en voie de
développement. Mais pourquoi l’Amérique andine, pourquoi la Bolivie ? Je
cherche encore à comprendre l’origine de ma passion.
Peut-être que les éléments fondateurs de mon projet de départ ne furent que
des motivations humaines émergeant de mon héritage familial ancestral ?
Peutêtre proviennent-ils de l’atavisme lié à ma mère qui possédait un souffle de
liberté et une foi en la vie d’une grande puissance ? Peut-être avait-elle eu un
rêve similaire au mien dans sa jeunesse ? Ce n’est pas par hasard si je me suis
identifiée aux femmes boliviennes. Je trouvais un peu de mon histoire
personnelle, de celle de ma mère ou des femmes de mon environnement social
méridional dans chacune de celles que je rencontrai sur mon chemin au-delà de
nos frontières : des plus humbles paysannes aymaras, quechuas ou métissées,
aux plus européanisées de la société bolivienne, de l’Amérique latine, aux
Américaines du Nord et aux Européennes. La proximité m’étant plus facile avec
celles des pays latins !
Le point commun entre nous était le désir de construire un monde plus
respectueux des êtres humains, à commencer par ceux du genre féminin. Entre
femmes, tout devient possible lorsque nous acceptons de nous parler, de
dialoguer, d’échanger, de (nous) comprendre malgré les jalousies, les disputes et
les divergences…, à condition que notre comportement et notre action soient en
cohérence avec les postulats de la volonté de paix. Lorsque nous avons des
enfants dans les bras, dans le ventre ou sur le dos, nous ne pouvons pas nous
affronter pour (nous) faire la guerre ! Les situations catastrophiques ou
d’urgence amènent les femmes à converger vers un objectif commun : celui de
la vie des enfants.
Mon goût pour l’écriture, je le tiens de l’école, certes, mais avant cela de ma
famille, de mon père en particulier ! Il lisait énormément et il écrivait très bien le
français, maniant aussi bien la plume que la fourche ou la charrue. Il racontait
merveilleusement en patois tarnais et laissait traduire volontiers ses écrits en
2occitan académique . Son expression écrite en français était parfaite, spontanée
et instruite. Et pourtant, sa culture occitane trouvait sa place dans la construction
3de sa « composition française » si riche et éloquente .

2
Mon père, Léopold Durand, a obtenu, en 1987, le prix Paul Froment qui
récompense les meilleurs écrivains de langue occitane, pour ses ouvrages Comba Grande et
Comba Grande II, Valdériés (Tarn), Vent Terral, 1987 et 1991.
3 Je me réfère à Mona Ozouf, Composition Française, Retour sur une enfance
bretonne, Gallimard, 2009.
17Le récit qui suit se déroule du début de l’année 1971 à décembre 1985,
d’abord dans la région de Potosí, puis celle de La Paz où j’ai habité à partir du
mois d’août 1971, avec de brefs séjours en Belgique et en France. Il s’articule
autour de ma vie personnelle et professionnelle, intimement mêlée avec celles
des personnes qui comptent dans mon expérience et pour lesquelles ma mémoire
et ma reconnaissance demeurent vives. J’espère que les lecteurs apercevront
toutes les autres qui, pourtant, furent bien présentes et actives dans les différents
épisodes relatés. Ces derniers sont balisés par les événements politiques
boliviens les plus importants. Mon histoire avance de concert avec celle que le
peuple a vécue, subie ou construite.
Les faits que je narre ont donc réellement eu lieu et les personnages ont
bel et bien existé. Cependant, je n’en livre que des éléments limités à ce que
j’en ai perçu, connu, ou retenu. Mon ressenti amplifie sans doute des
résonances que l’histoire n’a peut-être pas enregistrées ou bien qu’elle
ignore. Que tous les acteurs que j’évoque, des plus humbles aux plus
célèbres, me pardonnent la liberté que je prends pour témoigner de leur
contribution à la « grande Histoire de la Bolivie » et de l’empreinte qu’ils
ont laissée en moi.
Pour réveiller ma mémoire, je me suis plongée dans le trésor de la
correspondance échangée pendant quinze ans avec ma famille et les amis de
l’association France-Amérique andine. J’ai aussi utilisé les manuscrits gardés
dans des boîtes magiques, mon journal de bord et les photos qui sont en train de
faner… J’ai eu recours à des documents professionnels élaborés en Bolivie pour
rendre plus objectives les informations relatives aux associations de mères de
famille appelées clubes de madres. Je me suis appuyée sur des travaux réalisés
par des amoureux de la Bolivie, chercheurs ou praticiens du développement et
sur de précieux recueils de témoignages publiés dont je cite quelques extraits.
Enfin, certains auteurs que j’aime particulièrement m’ont aidée à trouver les
mots qu’il faut pour interpréter cette expérience.
Je me réjouis de pouvoir faire vivre tous ces personnages, de répercuter
l’écho de leurs messages dans notre Vieux Monde et, pourquoi pas, dans le
Nouveau Monde. Ils me stimulent tous. Comment leur exprimer ma
reconnaissance pour la sagesse qu’ils nous transmettent avec leurs paroles ? Ils nous
donnent les mots sincères de l’aventure humaine collective. J’ai essayé de
peindre leurs traits caractéristiques. Qu’ils me pardonnent si les coups de
pinceau ne sont pas très réussis !
Maintenant que je navigue librement par la pensée entre les deux continents,
il me semble urgent de valoriser ces histoires humaines. Quels moments ! Quel
« moment fraternité », oserais-je dire en reprenant le titre de l’ouvrage de Régis
4Debray ! La période que j’ai vécue en Bolivie me semble exceptionnelle
parce que je m’y suis toujours sentie respectée et aimée malgré l’insécurité

4 Régis Debray, Le Moment fraternité, Gallimard, 2009.
18et l’âpreté du contexte économique et politique. Avant moi, Régis Debray
avait également été dans ce pays pour coopérer à la révolution engagée par
Ernesto Guevara, portant les valeurs de Liberté, Égalité, Fraternité.
Le moment fraternité qu’il y vécut, lui, fut brutalement interrompu. Vivre
la Bolivie à l’intérieur d’une prison, pendant trois ans, simplement parce
qu’il y avait « mouillé sa chemise » en collaborant avec l’élite révolutionnaire,
lui a donné une expérience bien différente de la mienne avec ce pays.
Quelques mois après sa libération, le Général Banzer accaparait le pouvoir
avec une violence inouïe. Ensuite, il fallut plus d’une décennie pour que « ça
change », pour que le peuple bolivien soit représenté par des personnes élues
au suffrage direct et que son choix soit respecté. C’est au cours de cette étape
que j’ai cheminé dans ce pays.
Le processus de construction de la démocratie, qui se poursuit depuis
environ trente ans, n’est pas un lit de roses pour le peuple bolivien.
Aujourd’hui, les couches populaires majoritaires sont représentées au
Parlement dans leur diversité grâce à une nouvelle Constitution. Le président
Evo Morales incarne les enjeux de la représentation d’un peuple dont les
identités sont profondément marquées par les caractéristiques de leurs
territoires.
Quel grand pas en avant ! Le vent qui se leva venait de bien loin et de
bien haut, depuis des siècles. Cependant, durant cette période, il dut souffler
avec toute sa puissance pour visiter chaque communauté, chaque quartier du
vaste territoire bolivien, pour s’engouffrer dans les maisons et les
chaumières, parfois en folles rafales pour mieux ouvrir les portes, parfois en
les entrebâillant doucement. Il portait le message, le courage et l’énergie des
milliers d’anonymes parmi les plus pauvres qui, à l’exemple d’une mère de
famille nommée Flora, se sont engagés pour les leurs.
Dans notre pays, nous sommes nombreux à penser que les valeurs
républicaines doivent être revalorisées, protégées, reconquises. Et si nous
acceptions quelques enseignements puisés dans l’élixir andin pour nous aider
à conserver, à faire valoir et à respecter nos droits les plus élémentaires, chez
nous, au lieu de rester affalés sur nos canapés face à nos écrans, petits et
grands, à regarder les peuples du monde entier se révolter contre des
dictatures ? Nous avons besoin de stimuler notre conscience collective.
Changer les structures sociales et l’économie suppose le partage des
richesses. N’ayant pas côtoyé de familles boliviennes nanties, je ne sais pas dans
quelle mesure elles ont participé au processus populaire dans lequel j’étais
impliquée, ni comment elles l’ont assumé par la suite. Cependant, j’évoque les
descendants des propriétaires fonciers issus de la colonie, et certains de leurs
héritiers, qui se sont engagés dans le mouvement populaire aux côtés des
mineurs, des ouvriers et des paysans, parfois au prix de leur vie.
19En France, actuellement, il n’y a pas que des pauvres ou des chômeurs.
Tout comme en Bolivie du temps où j’y habitais. La différence c’est que la
population de ceux que nous appelons les « précaires », concept qui cache
notre déni de la pauvreté et du désespoir, était largement majoritaire en
Bolivie, comme dans la plupart des pays du Sud.
Accepterions-nous qu’il en soit ainsi bientôt en France et en Europe ?
Qu’une minorité privée s’approprie le pouvoir, les ressources et les finances,
les biens et les services publics, sans prendre en compte la clameur de la
revendication populaire, les droits de ceux qui n’ont pas de micro pour
parler, ni d’écran pour faire les beaux ?
Je pense que ce fragment d’histoire bolivienne peut éclairer l’actualité et
nous permettre d’en comprendre les enjeux. Qu’il peut enrichir notre
capacité de mobilisation ici, tout comme le faisait Flora avec ses camarades
sur l’Altiplano. C’est pourquoi je transmets avec un grand bonheur ce
patrimoine humain issu de la société et de l’histoire boliviennes, notamment
des femmes, dans la beauté si fragile et pourtant durable de la nature andine.
Il m’habite et me possède. Et je serais bien triste qu’il s’évapore dans les
labyrinthes de « la toile », ou bien que mes brouillons se perdent dans une
poubelle sans être recyclés.
Un petit retour en arrière peut activer le désir de rebondissement créatif et
l’engagement, pour mieux respecter la planète mais surtout l’espèce humaine
qui l’habite.
20I
Elle est partie…
mars 1971
Ça c’est pour moi le plus beau
et le plus triste des paysages du monde.
C’est le même paysage que celui de la page précédente,
mais je l’ai dessiné une fois encore pour bien vous le montrer…
Regardez-le attentivement afin d’être sûr de le reconnaître
si vous voyagez un jour dans le désert.
Antoine de Saint-Exupéry, Le Petit Prince.
La Cerdagne est un magnifique plateau des Pyrénées orientales à environ
mille mètres d’altitude, enclavé aux confins de la France et de l’Espagne.
Lumineuse et belle depuis toujours, elle avait accueilli chaleureusement mon
premier élan vers la vie professionnelle, mes premiers pas autonomes. Je
cachais ma timidité et la crainte de l’adaptation à un nouveau contexte. Je
possédais alors davantage de confiance dans les autres qu’en moi-même car
j’avais si peu voyagé, si peu étudié, si peu d’expérience. Mais les
interlocuteurs que je rencontrai me donnèrent de l’assurance.
1À la fin de mes études à l’École des cadres de la Rouatière située à
quelques kilomètres de Castelnaudary, j’avais vingt-deux ans. Je fus
embauchée comme formatrice au Centre d’études féminines agricoles du

1
École habilitée par les ministères de l’Agriculture, de la Santé publique, du
Travail et de la Formation professionnelle. Créée après la Seconde Guerre mondiale,
elle formait alors des « cadres » multidisciplinaires qualifiés pour diriger des
services publics ou privés du développement social et économique en milieu rural,
ou bien des professeurs de l’enseignement technique secondaire.
21Mas Blanc, à deux kilomètres de Bourg-Madame et de Puigcerdá, petite ville
de la Catalogne espagnole touchant la frontière. C’est là que je découvris le
bonheur de transmettre des connaissances, des valeurs culturelles, des
savoir-faire, dans le but de renforcer les possibilités de promotion chez les
jeunes filles. Dans cet établissement, ces dernières avaient besoin de donner
un sens à leur vie, de s’émanciper d’un passé parfois étroit ou malheureux,
d’élaborer un projet ou de choisir un métier afin de concrétiser leur désir de
développement personnel et professionnel. C’était un nouveau droit utile
pour un grand nombre de femmes. Le président de l’association des parents
d’élèves du Centre de formation, qui habitait dans le voisinage avec sa
famille, appréciait mes compétences et sans doute ma curiosité pour ce
territoire de la Catalogne française. Cette famille était dévouée à la cause du
développement de la Cerdagne. À son contact, je me sentais à l’aise et
valorisée.
Ma nouvelle fonction d’enseignante me donnait de l’assurance. Elle
s’inscrivait dans la continuité de mes origines tout en m’élevant, au sens
propre et figuré du terme. Je mettais quelque distance avec le Tarn, l’Aude et
l’Ariège en franchissant le col du Puymorens avec grande exaltation car, de
là, j’apercevais le Sud. Dans Les Pyrénées, je frissonnais sous le vent
d’Espagne et je savais que j’étais sur une bonne voie, la mienne.
La famille Maury fut un référent dans la construction de mon projet. Elle
me posa un regard confiant, à la fois amical, paternel et professionnel sur mes
possibilités de développement personnel. Sa générosité envers la candide
débutante que j’étais me rappelait la simplicité et la bonté des miens.
À Bourg-Madame, je me sentais déjà projetée quelque part au bout du
monde, au cœur d’une montagne. Ma vocation est née là, sur les hauteurs du
plateau cerdan, alors que mes racines puisaient encore l’eau et les valeurs du
sol profond d’une vallée du Massif central.
La première année, tous les mois, je prenais le « petit train jaune » pour
aller à Perpignan, dans un lycée professionnel afin d’y effectuer un stage
pratique d’enseignement de l’économie sociale et familiale. Pendant mes
loisirs, je grimpais souvent à Puigcerdá, à pied, pour apprendre à danser la
sardane et c’est aussi sur ce versant pyrénéen que je commençai à apprendre
l’espagnol avec un plaisir irrésistible. Cette petite ville fut la clé de la porte
de l’Espagne et du grand hémisphère Sud.
Ces apprentissages me comblaient : j’apprenais, je sortais de ma coquille.
Les lueurs matinales et le climat du plateau cerdan me stimulaient et me
donnaient l’espoir d’aller encore plus loin, plus tard, dans quelques années.
L’attente d’une prochaine étape plus exaltante de vie m’habitait. Le ciel était
plus bleu !
Je souhaitais ardemment élargir ma découverte du pays catalan. Aller aux
stations de ski ? Oui, mais comment ? La directrice et le président du Mas Blanc
acceptèrent de me prêter la 2 CV Citroën. Elle m’accompagna vaillamment dans
22mes déplacements malgré l’état des routes parfois dangereux en hiver. Avec un
groupe d’amis de Font-Romeu, je découvris le plaisir de fouler les pâturages
de la montagne, au mois de juin, sur le versant nord, rose indien, quand
éclosent les rhododendrons ; sur le versant sud, jaune soleil, quand
fleurissent les genêts. Les randonnées dans les recoins de Cerdagne me firent
prendre conscience de mon goût pour les grands espaces et le désir naissait
d’aller au-delà de la ligne d’horizon découpée par le profil des cimes
pyrénéennes.
Au gré de mes explorations et découvertes, je rencontrai Marina et Roger
qui animaient le cercle culturel de Font-Romeu. Ils rendirent la Cerdagne
encore plus éclatante. Ce couple joua un grand rôle dans mon émancipation.
Il était rempli de dynamisme et porteur d’initiatives culturelles « pour que
l’on sache que l’on peut cultiver autre chose que des "patates" dans la vie »,
disait Roger. Lui qui les cuisinait si bien, pourtant ! Ils étaient amoureux.
Marina, brune, aux yeux noirs brûlants, incendiait tous ceux qu’elle
rencontrait. Mais c’est avec son sourire et la douceur de ses mots qu’elle
pouvait conquérir le monde entier. Elle s’adressait à tous, avec simplicité et
sincérité, en mélangeant les tonalités chatoyantes espagnoles à un français
impeccable, instruit, mais toujours amical et authentiquement méridional.
Marina était professeur de mathématiques au collège. Roger, chef à la
crêperie du casino, nous gâtait avec de savantes recettes mijotées au feu lent
de l’amitié et de petits menus que lui seul savait fignoler.
Photo magique
Au hasard de soirées enthousiastes, je leur révélais les secrètes intentions
qui germaient en moi depuis l’un de mes déplacements à Perpignan. En
fouinant dans les bacs d’un disquaire, j’avais déniché un microsillon de
« Los Achalays », musiciens des Andes. La photo en noir et blanc m’avait
attirée : une vue du plateau andin, l’Altiplano, et une femme indienne tirant
la charrue. Immédiatement, j’avais été subjuguée : un autre plateau
m’appelait irrésistiblement, quelque part dans la Cordillère des Andes.
Désormais, la musique andine m’habita. Elle berça mes soirées, mon
intimité affective et mon imagination. La chaîne des Pyrénées me semblait
plus belle, plus bleue et plus élevée. Je me mis à rêver d’aller quelque part en
Amérique du Sud. La Cerdagne et les Pyrénées m’y porteraient et cette étape
ne signifiait qu’un pas de plus dans mon ascension vers un nouveau destin.
Puisque j’étais en Cerdagne, puisque j’adorais apprendre l’espagnol et
danser la sardane, puisque que je m’ouvrais avec bonheur à la découverte
des magnifiques pays du Sud, puisque je rencontrais des personnes si
amicales et si entreprenantes. Enfin, j’avais trouvé mon cap, la terre promise
de mon épanouissement, celui que je cherchais depuis mon adolescence.
Je me mis à penser et à dire :
— C’est là que je veux aller !
23— Mais enfin, où ? interrogeait mon entourage,
— Là-bas dans les Andes !
— Mais tu es folle, dans les Andes… et pourquoi donc ?
Alors ça, ce n’était pas clair du tout ! Mais je ne doutais pas de ma capacité à
trouver de bonnes raisons qui justifieraient ma passion naissante. Le
territoire était identifié ; il fallait construire un projet.
Qu’elles étaient grandes, éloignées de la réalité et confuses, les Andes !
Mais la musique me portait passionnément pour enrichir ce premier élan.
Marina, Roger et toute la bande s’étonnaient, et ils m’écoutaient, tantôt en
plaisantant, tantôt en me donnant de précieuses informations. Au début, ils
me chahutaient, vaguement incrédules et ironiques. Puis, au fur et à mesure
des avancées, ils s’y intéressèrent, sérieusement. Leur écoute et leur regard
sur mon projet naissant me grandissaient.
— Oui, j’y arriverai. J’irai, c’est sûr ! Je ne sais pas encore comment, ni
où, ni quand mais je réaliserai ce rêve !
J’avais d’autant plus confiance en moi qu’au Centre culturel de
FontRomeu, je côtoyais des scientifiques, ingénieurs et chercheurs, qui
travaillaient au four solaire de Mont-Louis. Ces rencontres m’exaltaient.
Sans s’en rendre compte, par leur accessibilité, ces savants chercheurs et ces
amis guérissaient la blessure due au manque d’études longues.
L’embryon de mon projet s’était formé au cours d’une année scolaire, en
1967. Je continuais à le peaufiner, cherchant avidement des renseignements
et des contacts durant trois années de plus. J’élargissais mon cercle de
concertation. J’avançais, cachant mes espoirs et mes déceptions, mais en
tenant fermement en main le fil conducteur de ma démarche.
Progressivement, je me mis à construire un projet professionnel car je
n’avais pas d’autre alibi pour me justifier moi-même dans ma démarche. Il
était inconcevable que je puisse imaginer un simple voyage touristique en
Amérique du Sud. Je passais tous les congés scolaires plongée dans la vie
familiale tarnaise et il ne me serait pas venu à l’idée d’envisager un voyage
uniquement pour le plaisir de « faire » la Bolivie ou le Pérou comme on le
dit de nos jours. Ma culture était si éloignée de ce concept actuel du voyage.
Mon devenir ne pouvait être que professionnel et j’étais persuadée qu’il
m’amènerait une métamorphose épanouissante. Sur le grand écran du
plateau cerdan, enclavé dans les Pyrénées, avec sa luminosité exceptionnelle,
je commençai à me projeter dans un avenir d’activités utiles pour les peuples
d’un nouveau continent.
Aline était ma meilleure amie issue des années de formation et d’internat
à La Rouatière. Nous avions été d’intimes confidentes pendant trois années,
soudées à jamais à partir d’un morceau de chocolat qu’elle m’avait donné.
Elle m’avait apporté l’expérience qui me manquait, une bouffée de chaleur
exotique, les débrouillardises de la vie de lycéenne pensionnaire. Mais, ce
qui nous avait liées, c’était la possibilité de parler de nous, de nos familles si
24différentes. Le village ariègeois de sa grand-mère lui manquait énormément.
Elle y retournait toujours. C’était son refuge alors que je cherchais à me
dégager de mes profondes racines dans les douces collines du Massif
Central, en quête de promotion, avide de larges paysages. Tout en poursuivant
ses études, Aline cultivait sa relation avec Guy, qui dut séjourner dans
l’Algérie indépendante pour faire son service militaire. Tous les deux avaient
passé leur enfance en Afrique coloniale, le Sénégal était leur souvenir
commun et la construction de leur avenir de couple l’absorbait.
Pour moi, le défi avait consisté à gagner l’indépendance par rapport à ma
famille en obtenant le diplôme de professeur d’économie sociale et familiale.
Aline m’avait aidée à me décomplexer durant les études. Nos échanges
m’avaient fait prendre conscience que j’étais à ma place dans cette école.
Avec son fiancé, ils étaient attachés à Prades, petit village niché au flanc du
col de Chioula, à l’est du col majestueux du Puymorens que je franchissais
pour quitter ou rejoindre la Cerdagne à chaque congé scolaire. Ils se
marièrent en Ariège, puis s’éloignèrent et n’y revinrent que pendant leurs
vacances. Ce n’est pas un hasard si nos liens amicaux ne s’effilochèrent
point malgré nos différents destins. Ils furent scellés dans notre émancipation
à la fin de nos adolescences et par notre engagement dans la vie de femmes
adultes, malgré nos chemins différents.
En septembre 1967, la directrice de l’école où j’avais fait mes études,
Lucienne Pénin, m’offrit un poste de professeur. J’acceptai sans hésitation.
Je me rapprochais ainsi de Toulouse où j’aurais davantage de facilités pour
élaborer mon projet. De plus, il s’agissait d’une promotion professionnelle
importante. Je quittai la Cerdagne sans regret, propulsée en avant.
Terre fertile
Peu à peu, Aline et les autres amies de l’école de la Rouatière
s’éloignèrent, chacune prise dans le tourbillon de sa vie. Marina et Roger
eurent trois enfants ; ils quittèrent les hauteurs de Font-Romeu. Toutefois,
ces amis des débuts de ma vie professionnelle demeurèrent bien enregistrés
au fond de mes souvenirs dans une case vibrante, celle d’un moment unique.
Je m’impliquai à fond dans mon métier au Centre de Formation aux
carrières sociales et agricoles de la Rouatière, en plein Lauragais, près de
Castelnaudary, dans l’Aude. L’enseignement dans les différents cycles de cet
établissement m’obligeait à un travail intense. J’enseignais plusieurs
matières dans plusieurs classes. La préparation des cours me demandait
beaucoup de temps qui s’ajoutait aux vingt-quatre heures passées avec les
élèves, aux corrections des interrogations et des épreuves d’examens et aux
nombreuses et intenses réunions pédagogiques entre collègues. Je me
donnais à fond dans ce poste de professeur. J’adorais ressentir l’émotion
d’une trentaine d’élèves qui se lèvent en faisant grincer leurs chaises
25bruyamment lorsque la porte de la classe s’ouvre sur le professeur, puis le
silence dans l’attente des premiers mots : « Bonjour, asseyez-vous !
Aujourd’hui nous allons étudier… ». Au programme : les sciences de
biologie végétale et animale et leurs applications dans la vie humaine,
familiale et l’agriculture ; les sciences économiques et sociales également
avec des travaux pratiques d’organisation et de gestion de projets productifs
et de services aux familles. C’était passionnant !
Le témoignage de Marie Eulalie Cumenge (1890 – 1965) m’éveilla à la
possibilité d’un itinéraire professionnel en Amérique latine. Juste après la
Seconde Guerre mondiale, elle avait fondé cet établissement afin de
promouvoir la participation des femmes paysannes à la vie citoyenne, sociale
et économique du Lauragais, faisant don, à cette fin, de son héritage
personnel : le domaine de la Rouatière. Ensuite, elle voua sa vie à créer des
centres de formation pour jeunes filles en situation précaire, au Brésil et en
Colombie. Elle s’était retirée ici avant d’y décéder alors que j’étais encore
élève. J’avais été secrètement très émue lors d’une réunion au cours de
laquelle elle avait témoigné simplement sur ses activités dans le Nouveau
Continent. J’avais trouvé cette femme passionnante, éternellement jeune,
gaie et contemporaine ! Je ne ressentais pas la vocation spirituelle qui
semblait l’avoir propulsée dans sa démarche mais je m’identifiais
intimement à cette volonté qui l’avait animée pour œuvrer en faveur des
jeunes femmes dans le but d’améliorer leurs conditions de vie.
La ville de Castelnaudary était sans intérêt, pour moi, et j’y serais morte
d’ennui si je ne m’étais accrochée à mon projet. Je continuais mes
recherches pendant mes loisirs, tout en poursuivant des séjours actifs dans
ma famille pendant les congés scolaires. Je nouai de nombreux contacts
amicaux au cours des démarches et je prenais conscience que mon
expérience professionnelle pouvait être utile pour coopérer au
développement social et économique des familles dans le tiers monde.
Naturellement, j’en vins à poser ma candidature auprès de plusieurs
organisations non gouvernementales (ONG) françaises. Celles-ci orientaient
leurs projets vers divers pays africains et je fus déçue, à plusieurs reprises, de
l’absence d’engagement vers l’Amérique latine. Je reçus une proposition
ferme pour un projet de formation en Haute-Volta devenue le Burkina Faso.
Mais, au dernier moment, je refusai, consciente que je commettrais une
grave erreur de laisser de côté mon rêve andin. Il fallait que je persévère
dans mes recherches.
Michèle et Evelyne, Maïté et Denis, Jojo faisaient partie de la joyeuse
bande d’amis chauriens avec qui je me liais amicalement en parlant de mon
projet. Leur écoute, leurs commentaires et leurs conseils entretenaient mon
élan. Ils participaient amplement à la recherche-action que je menais.
Témoins de mon cheminement, ils faisaient le point avec moi sur les progrès
de mes recherches, sur la faisabilité de mes hypothèses, en les questionnant
26et en y apportant leur pincée d’ironie ou d’incrédulité, d’envie ou de crainte
pour l’aventure qu’elles signifiaient.
Avec les filles, toutes célibataires, nous étions locataires dans de petits
appartements meublés d’une ancienne maison bourgeoise de Castelnaudary.
Nous nous réunissions dans la semaine, bien approvisionnées pour manger et
boire avec des produits de nos terroirs audois, tarnais ou héraultais, entre le
lundi et le vendredi. Personnellement, je rentrais tous les week-ends à la
maison, dans le Tarn. J’y retrouvais la bande sans cesse évolutive de copains
et de copines de mon village, collectés sur les bancs de l’école et dans
l’adolescence, j’allais danser éperdument dans les bals populaires. Du rock
américain, du vrai, et du musette avec Michèle, mon amie parisienne, et mes
cousines. Ainsi, durant trois années scolaires, mon métier et mes rêves
andins remplissaient mon existence durant la semaine, en alternance avec la
vie de mon village.
À « Castel », Michèle était la reine de la bande. Elle me chouchoutait
comme si j’avais été sa petite sœur, comprenant mieux que quiconque ce
qu’allait signifier mon expatriation désirée. Elle était fille d’une famille
française rapatriée d’Algérie qui souffrait particulièrement de l’exil. Son
témoignage et sa sensibilité particulière à mon projet me permirent de
comprendre, avant mon départ, combien l’éloignement de mon pays et des
miens serait dur. Mais l’envisager était une chose, le ressentir une autre !
Ce noyau d’amis s’articula avec ma famille et, ensuite, il se ramifia dans
l’Aude, la Haute-Garonne, le Tarn et bien au-delà. Ils se mobilisèrent pour
créer l’association France-Amérique andine, à partir de 1972. Pendant une
dizaine d’années, ils furent nombreux à se relier à ce réseau amical et
familial sans cesse élargi, pour s’informer, me soutenir moralement et pour
participer à des activités de solidarité en faveur du peuple de Bolivie.
Nous parlions de politique française bien sûr et je crois bien que nous
étions tous d’accord, en cette fin de la décennie 1960, pour faire progresser
l’idée de l’Union de la Gauche. À « Castel », il y avait un cercle de réflexion
qui réunissait socialistes et communistes auquel participaient certains de mes
amis. Pour ma part, j’étais trop occupée par mon travail professionnel, ma
famille et mon cheminement vers l’Amérique andine pour m’impliquer dans
des activités politiques.
Néanmoins, j’étais impressionnée par l’histoire du « Che », en Bolivie, en
octobre 1967. La finalité et la méthode de la guérilla, faire la Révolution à
partir d’un "foyer" de quelques personnes « engagées jusqu’à la Victoire ou
la Mort », même avec des armes, me paraissaient pertinentes et justifiées sur
un continent aussi exploité et opprimé. Les informations fragmentées
diffusées par la radio et dans la presse me touchaient particulièrement,
attisant mon désir d’aller en Bolivie parce que quelque chose de libérateur
s’y passait, bien que je ne puisse en comprendre tous les enjeux. J’étais
encore si ignorante concernant le contexte de ce pays et du continent
latinoaméricain.
27Mes recherches se poursuivirent durant trois années scolaires. Pendant ce
temps, les événements de mai 1968 m’intéressèrent mais je ne me sentais
guère concernée. Avec mes collègues et amis, nous étions éloignés du
mouvement universitaire et ouvrier et je ne comprenais pas bien les
fondements de cette révolte. À la Rouatière, quelles raisons aurions-nous
eues de faire la grève ?
Mes motivations étaient-elles suffisantes ? Ma réflexion se poursuivit. Je
construisis des « raisons » légitimes et altruistes au fur et à mesure que je
découvrais l’Amérique latine et les structures qui coopéraient au
développement du tiers monde. Puis, avec un argumentaire raisonnable, je
m’élançai passionnément vers l’aventure, vaille que vaille.
Je dénichai un petit groupe de Français qui coopéraient au développement
d’une Communauté perdue dans les Andes péruviennes, aux alentours
d’Abancay, dans la province d’Ayacucho. Mais aucun organisme ne voulut
me prendre en charge financièrement, ou me donner un statut de coopérante
ou de volontaire pour ce lieu du bout du monde.
C’est alors qu’une personne éclairée de Lyon avec qui je correspondais
par téléphone, prit mes motivations au sérieux. Elle sembla comprendre
quelle était ma quête humaine et le pays que je recherchais ! Elle me donna
spontanément les coordonnées d’une institution et de « quelqu’un » en
Belgique, fortement engagés dans la coopération avec la Bolivie et le Pérou.
Je rebondis soudainement en m’accrochant à cet espoir !
Entretien décisif
Un matin de l’automne 1969, je débarquai à Bruxelles, au siège de
l’ONG catholique Entraide et Fraternité où m’avait donné rendez-vous
Janusz Fédorowicz après quelques brèves communications.
Je me présentai en Belgique, bronzée et en mini-jupe bleu ciel qui me
collait aux cuisses. Mais je crois que c’est mon accent méridional qui attira
le plus l’attention de mes interlocuteurs. J’eus un long entretien avec
Monsieur Fédorowicz, responsable d’une action de solidarité avec un village
en Bolivie. Assis sur le bord d’une table, dans un vague bureau, il
m’expliqua longuement les besoins des communautés de Caiza, dans la
région de Potosí. Les associations belges souhaitaient soutenir un(e)
volontaire européen(ne) capable de conduire un projet de formation auprès
de jeunes filles, élèves institutrices. Le but de ce projet était de promouvoir
un réseau d’animatrices rurales dans la région, en utilisant les ressources de
la paroisse et avec les professeurs de l’École normale rurale localisée dans ce
gros bourg. Caiza comptait déjà sur une équipe de Belges et de Boliviens
avec qui je pourrais travailler : je ne serais donc pas isolée. Janusz avait lu
mon curriculum vitae et m’interrogea sur mon activité professionnelle, ma
formation, mes origines familiales et mes motivations. Dépassant ma
28timidité face à sa stature et à sa personnalité impressionnante, je m’expliquai
avec l’impétuosité de ma jeunesse. Ma candeur, face aux missions à réaliser
à Caiza, ne parut point le surprendre et son chaleureux accueil me mit à
l’aise. Je sus tout de suite qu’il prenait ma démarche au sérieux et que je
représentais la personne ressource qui complèterait l’équipe de Caiza. En
effet, moi aussi, j’avais l’impression que je venais enfin de rencontrer un site
en chantier dans lequel je pourrais m’insérer utilement, devenir rapidement
opérationnelle. À la fin de l’entretien, Janusz s’exclama joyeusement :
— Mademoiselle, vous êtes la candidate idéale pour notre projet en
Bolivie !
Ensuite, tout fut facile. J’eus un an pour me préparer. Ce sont les amis
belges qui concoctèrent tout : ma prise en charge par la Coopération pour
l’Amérique latine (COPAL) de Louvain (Leuven en flamand), institution
nationale de volontariat, pour un engagement de trois années de travail
outre-mer ; une contribution du Comité catholique contre la faim et pour le
développement (CCFD), ONG française, pour financer mon indemnisation
et l’indispensable couverture sociale. En outre, ce statut prévoyait une
protection sociale pendant quelque temps après le retour dans le pays
d’origine.
Entraide et Fraternité proposa ma candidature aux responsables de Caiza
2«D» , où je serais affectée. Elle fut acceptée. Une bourse du COPAL finança
le coût d’une formation avant le départ. Elle comprenait l’apprentissage
accéléré de l’espagnol, ainsi que des études sur le contexte historique, social,
culturel et économique de l’Amérique latine. Je pouvais partir avec un statut
confortable du point de vue social et avec le soutien d’une institution
solidement structurée et expérimentée.
Le caractère confessionnel catholique des ONG qui me prenaient en
charge me gêna au début de mon séjour en Belgique. Je pratiquais la religion
catholique par fidélité à la culture de ma famille et du milieu rural, en
paisible cohabitation avec les valeurs républicaines. En Belgique, je dus
décider de mon comportement en adulte, indépendamment de ma famille. Il
en coûte parfois, à l’aube de la vie adulte, de se responsabiliser de soi-même
en s’affirmant ! Je craignais de leur déplaire, de les décevoir… Mais aucun
de mes interlocuteurs n’aborda le sujet de ma foi, ni de ma pratique
religieuse. C’est pourquoi je m’engageai moralement avec eux, me sentant
libre et respectée, confiante dans leur tolérance et leurs profondes valeurs
humanistes universelles.
Janusz m’avait tout de même prévenue que je pourrais être confrontée à
des pratiques catholiques archaïques à Caiza. Cela ne m’inquiéta pas
vraiment. À cet égard, mon expérience plutôt positive de la cohabitation,

2 Caiza est un bourg, chef-lieu d’un vaste territoire divisé en plusieurs sections
administratives. Caiza « D » indique l’une de ces sections. Par la suite, j’utiliserai
seulement le nom du bourg.
29dans nos communes rurales de Midi-Pyrénées, entre les catholiques et les
communistes, entre croyants et athées, apaisa mes interrogations. Sur les
bancs de l’école publique communale, nous, les enfants, ignorions nos
différences, puis nous avions appris à les respecter et à les gérer dans un
esprit de camaraderie exemplaire. Jamais la religion ou l’absence de pratique
religieuse n’avait suscité de clivages entre garçons et filles. Nous
appartenions à un même territoire, dans notre commune et dans notre école,
que nous allions à la messe ou pas. Nos familles et nous-mêmes nous nous
entraidions ce qui ne nous empêchait point de nous juger réciproquement sur
la valeur de nos actes individuels et collectifs au sein de la collectivité, sur
un plan moral et citoyen.
Finalement, je fus heureuse de constater que le milieu des Belges
catholiques qui m’accueillit possédait l’ouverture et l’esprit de tolérance
semblables à celles des provinces de mon enfance, de ma jeunesse et dans
ma profession. Le sentiment de gêne qui m’avait envahie en m’engageant
avec les ONG catholiques m’encouragea à relever le défi de la vie adulte.
Cela demande un effort de s’affirmer indépendante et authentique sans renier
sa propre culture, ses valeurs intimes et sa personnalité. L’instruction sur
l’histoire et la philosophie des religions me manquait mais j’étais reconnue
dans mon originalité et cela n’avait pas de prix !
Le parrainage sans faille de la famille Fédorowicz me donna de la force
dans cette dynamique. Mon projet se réalisa grâce à leur généreuse amitié, à
leur profond humanisme. Nous devînmes amis, et eux devinrent amis avec
ma famille pendant mon absence. Néanmoins, Janusz m’intimidait, sans
doute parce que son autorité ressemblait étrangement à celle que mon père
exerçait sur moi.
Réfléchissant sur cela, je pense à ma mère. C’est elle qui m’avait
transmis, par l’éducation, tous les outils pour m’émanciper de l’autorité des
« pères ». Elle aimait les hommes, ses frères, son père, son mari, ses fils,
chaleureusement, sans réserve, généreusement, mais elle ne tolérait pas leur
prétendue supériorité mentale et physique. « Ils se croient toujours les plus
forts ! » disait-elle, en colère, lorsqu’elle souffrait de leur pouvoir sur elle,
parfois injuste. Elle leur pardonnait après avoir pleuré un bon coup, sachant
« qu’ils ne savaient pas ce qu’ils faisaient… ». C’est elle qui m’avait appris
le sens de l’autonomie, de l’indépendance, l’insoumission aux règles
injustes, la rébellion à l’égard de l’injustice des hommes sur les femmes et
de l’injustice sociale ! Malgré quelques expressions culturelles de religiosité,
elle avait un sens, des valeurs et des pratiques totalement ancrées dans celles
de la Liberté, de l’Égalité et de la Fraternité.
En Belgique, les autres femmes que je rencontrais, comme Denise
Verschueren du COPAL, chargée du lien et de la coordination avec les
volontaires pour la coopération, m’entouraient de tant d’affection et de
tendresse retenue qu’elles ressemblaient à ma mère.
30Malgré les pluies et la tombée de la nuit précoce qui me saisirent, l’hiver
que je passai en Belgique fut joyeux. J’aimais découvrir ce pays, apprendre
et parler l’espagnol, écouter et comprendre sans difficulté les éminents
professeurs, économistes, théologiens, sociologues ou historiens qui nous
instruisaient sur l’Amérique latine. Comme j’étais bien dans cette ambiance !
Je vivais ce premier déracinement des territoires de mes chères régions
MidiPyrénées et Languedoc-Roussillon avec bonheur. Sortant à peine de ma tribu
3« assoussienne » , l’adaptation à la Belgique fut un exercice utile pour
m’entraîner au dépaysement. Cependant, je ne me sentais point exilée. Au
contraire, cela renforça mon sentiment d’appartenance à la communauté
européenne.
Au tout début de mon séjour, je fus hébergée chez Janusz et Maryzia
Fédorowicz, dans un quartier résidentiel proche de Bruxelles. J’écrivais de
longues lettres à ma famille. Parfois j’adressais des missives puériles à mes
frères et sœur pour évacuer ma nostalgie d’avoir quitté Assou tout en
partageant avec eux ma découverte de ce pays :
« Il pleut, il pleut… Heureusement que des roses fleurissent juste devant
ma fenêtre. J’emploie toutes mes journées à bouquiner et à discuter avec
Monsieur Fédorowicz sur le projet de travail à Caiza. Aussi je ne m’ennuie
pas… Hier, je suis allée à Anvers, puis à Louvain. Ici, tout est calme.
Pourtant, les gens ont l’air de posséder une force incroyable lorsqu’ils se
passionnent pour une cause. C’est sans doute pour cela que leur pays est bien
organisé et bien équipé ! J’ouvre mes yeux et l’effort d’adaptation que je
dois fournir m’empêche d’avoir la nostalgie d’Assou. Cependant,
quelquefois, mon cœur bat la chamade…Tiens un rayon de soleil inonde ma
chambre…C’est sans doute parce que je pense très fort à vous ! »
Dans mes pages, je leur donnais des consignes pratiques, je posais des
questions personnelles à chacun de mes frères afin de garder le suivi de leur
vie et de leur évolution personnelle, demandant à l’un de chanter, à l’autre
d’interpréter un tango ou de jouer un morceau de Bach pour moi et, à tous,
d’embrasser le reste de la tribu. Ils me manquaient !
Peu après, je m’installai comme pensionnaire chez Monsieur et Madame
Beullens et leurs trois enfants, à Heverlee. Cette famille parlait le flamand et
mon séjour chez eux fut probablement un événement. Madame Beullens
adorait parler français avec moi. Elle travaillait au COPAL où je me rendais
quotidiennement et elle m’accompagna amicalement dans mon adaptation à
la vie de Leuven.
Ma rencontre avec la Belgique fut la chance de ma vie. Ces familles et
ces institutions me donnèrent un statut sécurisant. Alors, je n’étais pas
totalement consciente de l’importance qu’il aurait plus tard. J’étais fascinée

3 J’appelle affectueusement « Assoussiens » les descendants de la lignée de nos
ancêtres paternels, nés au lieu-dit « Assou » enracinés dans la vallée du ruisseau qui
porte le même nom depuis toujours.
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