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Bucarest-Paris-Niamey et retour

De
368 pages
Ce livre est le récit dramatique - mais non dénué d'humour - des pérégrinations de l'auteur depuis qu'il a "choisi la liberté" jusqu'à son retour en Roumanie. Trois volets se présentent: 1) 1948-1961, le désarroi du patriote roumain devant la faiblesse des Occidentaux face à l'insolente agressivité des Soviétiques. 2) 1961-1984, Conseiller diplomatique au Niger ; aspects inédits de la naissance de l'OUA ou de la guerre du Biafra ou sur des personnalités comme Sékou Touré, etc. 3) Choc des retrouvailles avec la Roumanie d'après Ceausescu; peinture au vitriol de la nouvelle "classe politique".
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BUCAREST-PARIS-NIAMEY et retour ou Souvenirs de 42 ans d'exil (1948-1990)

DU MÊME AUTEUR (en français)

La législation roumaine en matière de nationalité, Domat-Montchrestien, Paris, 1940, 159 p. Civilisations et lois historiques. Essai d'étude comparée des civilisations, Mouton, Paris-La Haye, 1975, 444 p. (ouvrage couronné par l'Acadél11ie Française) . Le pays roumain entre Orient et Occident. Les Principautés danubiennes au début du X/Xe siècle, Publications Orientalistes de France, Paris, 1989, 389 p. Les Aroumains, Publications Langues'O (INALCO), Paris, 1989, 186 p. (oeuvre collective). * Demetrius Cantemir, philosophe de l 'histoire, dans' 'Revue des Etudes Roumaines", XIII-XIV, Paris, 1973, p. 65-90. Les Grands Boïars ont-ils constitué dans les Principautés roumaines une véritable oligarchie institutionnelle et héréditaire?, dans" SüdostForschungen", Band XLVI, Munich, 1987, p. 1-56. Sur un passage controversé de Kekauménos. 1) De l'origine des Valaques de Grèce. 2) L'auteur n'est pas Katakalôn Kekauménos, dans "Revue Roumaine d'Histoire", Tome XXX, 1-2, 1991, Bucarest, p. 23-66.

NEAGU DJUV ARA

BUCAREST-PARIS-NIAMEY et retour ou Souvenirs de 42 ans d'exil (1948-1990)

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan KonyvesboIt 1053 Budapest Kossuth L. u. 14-16 HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino IT ALlE

@ L'Harmattan, 2004 ISBN: 2-7475-7341-9 EAN 9782747573412

PRÉFACE

Je ne suis pas un fanatique du genre Mémoires. Aussi ne me suis-je pas préparé à un tel exercice, d'autant que j'avais conscience de l'insignifiance de ma participation aux événements du siècle. Quel intérêt pouvait représenter mon témoignage pour I'historien? Et encore moins pour le grand public. L'origine de ce livre est donc accidentelle: au printemps 1995, I'historien ~tefan Andreescu qui assurait alors à l'Institut d'Histoire «Nicolas Iorga» de Bucarest la publication d'une revue en français (<< Revue Roumaine d'Histoire ») m'a prié avec insistance de rédiger quelques pages sur I'histoire de l'exil roumain d'après la deuxième guerre mondiale. La Roumanie devait participer, en août de la même année, au Canada, à un colloque international sur le sujet de l'exil et rien n'avait encore été prévu pour qu'on ne s'y présentât pas les mains vides. Bien que je fus agacé du caractère totalement improvisé de ce travail, je n'osai pas me dérober et c'est ainsi que paraissait au mois d'août 1995, dans ladite revue, une brève évocation de l'exil roumain entre les années 1947-19611. Ayant pris connaissance de cet article, la direction des Editions ALBATROS de Bucarest m'a exhorté à le traduire en roumain, eventuellement amplifié, en y joignant également des souvenirs de mon séjour de 23 ans en Afrique. Pris par des travaux historiques dejà entamés, puis par la longue maladie et le décès de mon frère à Paris, j'ai mis des années à m'atteler à la tâche. Le manuscrit n'a été achevé qu'en mai 2001. Encore une fois, ce ne sont pas des Mémoires, habilement construits, réfléchis, ciselés, mai plutôt des souvenirs épars, des impressions rapides, des témoignages et des confessions - que cela demeure comme un miroir, un miroir brisé, un miroir trouble de ma longue errance loin du pays. J'avais encore un autre motif d'hésitation: pendant cette tranche de vie de 42 ans je n'avais tenu aucun journal intime, je ne m'étais constitué aucune archive personnelle, pis encore: je n'avais gardé aucun de mes agendas annuels qui m'auraient du moins permis de situer exactement les événements dans le temps - d'où le risque d'avoir « télescopé» certains d'entre eux et d'en avoir oublié beaucoup d'autres.

1 «Souvenirs de l'exil de 1948 », « Revue Roumaine d'Histoire », XXXIV, 1-2, Bucarest 1995, p. 17-53

Lecteur! N'attends donc pas de moi une étude de l'émigration roumaine provoquée par la deuxième guerre mondiale et par l'installation du régime communiste en Roumanie! Une telle étude aurait demandé des années de recherches et sans doute un travail d'équipe. Je n'ai eu ni le loisir, ni, je l'avoue, l'envie de m'atteler à pareil ouvrage. Tu seras donc déçu, peut-être, de ne trouver dans ces pages que bien peu de faits historiques (mais qu'estce qu'un « fait historique»?) et plutôt des faits divers et l'évocation de vieilles blessures encore ouvertes, des états d'âme qui pourraient n'inspirer parfois qu'en sourire indulgent.

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PREMIÈRE PARTIE

Réfugié politique en Occident (1948-1961 )

Motto: Point n'est besoin d'espérer pour entreprendre, ni de réussir pour persévérer. (attribué à Guillaume d'Orange-Nassau, dit Le Taciturne)

De Bucarest à Paris via Stockholm

Je m'étais trouvé par un hasard prodigieux à Stockholm au lendemain du 23 août 1944, date du renversement du maréchal Antonescu; j'étais envoyé par son gouvernement auprès de notre ministre en Suède, Frédéric Nanu, avec instruction de reprendre les négociations entamées avec l'ambassadeur soviétique, madame Kollontay. Les négociations (initiées làfait important - par les Soviétiques en décembre 1943, avec interdiction de les divulguer aux Anglo-Américains) étaient en suspens depuis plus de deux mois et demi, parce que le maréchal Antonescu ne s'était décidé d'accepter éventuellement les conditions soviétiques qu'après la rupture du front germano-roumain de Moldavie les 19 et 20 août 1944. Or ces conditions étaient apparemment plus favorables que les conditions accordées aux représentants de l'Opposition roumaine qui avaient négocié au Caire avec les trois Puissances Alliées et Associées, ensemble: Grande-Bretagne, USA et URSS. Le gouvernement Antonescu n'avait donc pris que le 21 ou 22 août la décision de reprendre le contact à Stockholm. Et c'est de ce message verbal, dont je saisissais la dramatique urgence, que j'étais chargé en ce matin du 23 août 1944. Le «numéro deux» du régime, Mihai Antonescu porteur par hasard du même patronyme que le maréchal- m'avait reçu longuement dans la nuit du 22 au 23 pour m'exposer la situation et me fournir, à ma demande, les raisons du retard de notre réponse aux propositions soviétiquesl. Mais le coup de théâtre de l'après-midi du 23 août (arrestation des Antonescu au Palais Royal et renversement des alliances) allait rendre ma mission sans objet.
-

1 Une copie du compte-rendu de cette audience, rédigé par moi à Stockholm le 24 août 1944, peut être consultée actuellement au Fonds Roumain de l'Université de Stanford (Californie).

Au moment du drame du Palais je me trouvais donc quelque part en vol entre Bucarest et Berlin. Je ne m'étendrai pas sur les péripéties tragicomiques de ma nuit à Berlin; dans ce Berlin qui, vu d'avion, apparaissait comme un immense tas de ruines. J'avais eu, un instant, par la lucarne de l'avion, comme la vision d'une masse informe de dents cariées... Personne ne m'attendait à l'aéroport de Tempelhof, situé en pleine ville. L'ambassade de Roumanie, évacuée à 70 km de la capitale, n'avait probablement pas reçu à temps le télégramme chiffré annonçant mon passage. Que faire 7 Prenant mon courage à deux mains, je téléphone à l' Auswartigesamtl et dans mon mauvais allemand j'explique que je suis le courrier diplomatique roumain pour Stockholm, « en panne» à Tempelhof, n'étant pas attendu par les gens de mon ambassade, sans doute à cause des attaques aériennes et je leur demande une auto pour m'amener à l'hôtel. Une demie heure plus tard, une limousine camouflée s'alignait au perron de l'aérogare: «Monsieur le courrier roumain? Où dois-je vous mener? » Je connaissais d'un précédent voyage le grand hôtel Adlon, sorte de Ritz de Berlin, rendez-vous des diplomates et des espions. Je demandais à y être déposé. Au milieu des décombres et des gravats, l'hôtel Adlon paraissait miraculeusement intact, à croire que les tapis de bombes des superforteresses évitaient à dessein ce lieu des rendez-vous internationaux. Je traîne mes valises jusqu'à la Réception. Le réceptionniste affairé me regarde par dessus les lunettes: une chambre libre à l'hôtel Adlon 7... Je tombais vraiment du ciel! Me voilà avec mes valises (combien y en avaient-il7 cinq 7 six? en tout cas, plus que je ne povais en emporter à la fois) planté à côté de la grande porte tournante, éreinté, abasourdi, désespéré, attendant un miracle. Au bout d'une heure, le miracle se présente sous la forme de l'entrée tumultueuse de trois jeunes parlant à voix haute le roumain. Je me précipitai sur eux, leur expliquai la situation - bien sûr, sans révéler l'essentiel de ma mission. Accueil chaleureux, presque joyeux. L'un des trois était militaire, membre d'une commission de réception d'armement; les deux autres, je crois, étudiants. Ils m'embarquent dans leur Volkswagen et en deux temps trois mouvements ils arrivent à me caser dans un hôtel, certes moins luxueux et apparemment plus égratigné par les bombes, mais ayant une chambre libre à un étage assez haut. Chose curieuse, je n'ai pas souvenance d'avoir apréhendé alors une éventuelle attaque aérienne nocturne. J'étais trop fatigué et trop préoccupé par ma mission secrète; du fait de l'absence des gens de l'ambassade, je n'étais même pas assuré d'une place dans l'avion de Stockholm le lendemain matin! Mes amis providentiels m'emmenaient ensuite dîner à l'Adlon où les attendait la fille de Hans von Benda, chef d'orchestre à la mode.

1 Le Ministère

allemand des Affaires Etrangères

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Je subis péniblement pendant plus d'une heure leur bavardage insouciant dans cette langue dont je ne saisis que des bribes. La tête me tourne, mes oreilles bourdonnent encore du vrombissement de l'avion. Je n'ai pas felmé l'œil depuis 36 heures, je suis porteur d'un message vital de mon pays en pleine tragédie, message que ne suis pas certain de pouvoir livrer à temps, et voilà que mes jeunes compagnons tiennent mordicus à m'emmener avec leur « conquête» dans une boîte de nuit! La scène avait quelque chose de surréaliste.

Je les ai suppliés de me mener à mon hôtel et les ai fait jurer qu'ils seraient là à 5 :15 du matin, pour l'avion de Stockholm, qui décollait à 6 heures. Il n'y a pas eu de bombardement cette nuit-là, et à 5 :10 j'étais dans le hall de l'hôtel avec tout mon barda, paniqué à l'idée que les fêtards pourraient ne pas tenir parole. Braves, quand même, mes jeunes compatriotes inconscients: avec cinq ou six minutes de retard, qui m'ont paru des siècles, ils étaient là, enfourchaient mes valises pour les enfourner les unes dans le coffre, les autres sur le toît, une ou deux sur les genoux et nous voilà lancés à 100 à I'heure en slalom parmi les tas de gravats. Cent à 1'heure pour une minute! Car on était à la limite du carburant; alors on continuait un temps sans moteur, sur la lancée. A 200 m de l'entrée de l'aéroport la panne d'essence était totale. On a courru, chacun avec une ou deux valises... et il y eut le dernier miracle de cette aventure: encore une place dans l'avion de Stockholm qui décollait quelques minutes plus tard. Dans le petit avion tous les passagers sont en civil. Ils sontjeunes; ils sont beaux; ils sont élégants; ils sont calmes; ils me semblent légers, et j'ai l'impression de ne même pas entendre le bruit des moteurs. Tout me donne une sensation d'étrangeté, d'irréel, d'anormal. Après trois ans dans des pays en guerre, où regnaient l'angoisse et la mort,je me trouve subitementprojeté dans un autre monde, dans un autre temps. Al' aéroport de Stockholm, pas attendu non plus. J'ai pris un taxi et sur le coup de 10 heures du matin je sonnais au premier étage de l'immeuble de Drottninggatan qui abritait la légation1 de Roumanie. Stupéfaction de mes collègues: «- Toi, ici ?... » C'est alors que j'ai appris le coup de théâtre qui
1 Je voudrais rappeler ici - car ce détail est actuellementde moins en moins connu - que, conformément à un arrangement remontant au Congrès de Vienne de 1815, seules les grandes puissances avaient le droit d'échanger entre elles des ambassadeurs (les Etats-Unis ne feront partie de ce club sélect qu'au lendemain de la première guerre mondiale!). Les autres pays n'échangeaient entre eux et avec les grandes puissances que des ministres plénipotentaires, dans des légations. Cette différence entraînait de subtiles distinctions protocolaires. La Roumanie, par un geste de bonne volonté de la France, n'a échangé des ambassadeurs qu'à partir des années 1930, d'abord avec la France, ensuite avec la Pologne et avec la Grèce. Depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, l'ancienne distinction, fort peu égalitaire, a disparu et l'Albanie, le Gabon ou les lIes Fidji ont des ambassadeurs comme les Etats-Unis ou la Russie. Cependant, lorsque nous parlons du passé, j'estime qu'il convient de conserver la teminologie correcte à l'époque.

Il

avait eu lieu la veille au Palais Royal, l'arrestation des Antonescu, la proclamation du roi, la tentative allemande de reprendre la capitale après un intense bombardement... Dès le lendemain, un télégramme du nouveau ministre des Affaires Etrangères, Grigore Niculescu-Buze~ti, mon ancien directeur au ministère, rappelait tout le personnel, pléthorique, de cette légation, le mettant en « demie-solde» car le rapatriement n'était pas encore envisageable - et afin de ne pas me laisser sans ressources, me nommait troisième secrétaire de légation à Stockholm, seul personnel diplomatique resté en place auprès du Chargé d'Affaires Georges Duca, fils de l'ancien premier ministre libéral Jean Duca, assassiné par des membres de la Garde de Fer en décembre 1933. Je dirai plus loin l'interprétation fantaisiste et frauduleuse que les futures autorités communistes donneront à ma nomination.
Quelques jours plus tard je me trouvais à un déjeuner officiel (de réconciliation!) assis à côté d'Alexandra Kollontay, la célèbre révolutionnaire, à présent une petite vieille rabougrie dans son fauteuil de paralytique, mais toujours très « femme du monde d'avant la guerre de ' 14 », parlant un excellent français... Et je revivais en esprit la suite de hasards qui m'avait amené des tranchées de Transnistrie, d'abord au cabinet du ministre des Affaires Etrangères et à présent jusqu'à cette conversation d'allure mondaine avec le représentant de l'ennemi. Madame Kollontay portait une robe un peu démodée - je n'en vois plus la couleur, mais je me souviens de la petite dentelle autour du cou, comme au temps de la Belle Epoque. A un moment donné, pointant un doigt vers Georges Duca, de l'autre côté de la table, elle m'a dit: «- Il a une bonne tête, vous savez! »

Pendant trois ans, de ce poste d'observation lointain et douillet, Georges Duca et moi-même avons suivi avec angoisse la mainmise progressive des communistes sur l'ensemble de l'appareil d'Etat. Il peut paraître étonnant aujourd'hui qu'après mars 1945, un gouvernement presque entièrement aux mains des communistes ait laissé à leur poste deux fonctionnaires si notoirement «peu sûrs », mais il faut se rappeler que c'est le «libéralcollaborationniste» Georges Tâtârescu qui a longtemps gardé le portefeuille des Affaires Etrangères ; et comme il ne pouvait procéder à des nominations à l'étranger qu'avec l'aval du ministre communiste de l'Intérieur, il a probablement préféré nous oublier dans ce poste périphérique devenu, avec la fin de la guerre, sans grand intérêt. Par bonheur, fin 1945, quand la circulation internationale eut repris un cours à peu près normal, ma femme et ma fille, restées au pays, avaient été autorisées à me rejoindre à Stockholm. En plus du travail de routine d'une mission diplomatique, nous eûmes tout à coup, quelques semaines avant l'effondrement du Troisième Reich, une charge imprévue: celle d'assurer une aide consulaire à 400 jeunes juives de la Transylvanie du Nord, livrées un an plus tôt aux Allemands par le gouvernement hongrois pour être jetées dans des camps de travail et
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d'extermination. Elles venaient d'être libérées grâce aux efforts du comte Bernadotte, neveu du roi de Suède et président de la Croix Rouge suédoise. Envoyé par Duca pour les accueillir à Malmo, j'ai vu débarquer d'un navire 400 silhouettes fantomatiques, des jeunes femmes apparemment sans âge, mais que leur jeunesse avait tout de même présérvé de la mort, tandis que la plupart des leurs avaient péri sous leurs yeux. C'est alors seulement que j'ai pris toute la mesure des monstruosités qui avaient pu avoir lieu dans un des pays les plus civilisés de l'Europe. C'est alors aussi que je me suis définitivement convaincu de la nocivité intrinsèque, absolue, de tout régime totalitaire. Cette «leçon de choses» venait après 15 mois passés à mon Ministère des Affaires Etrangères auprès de I'homme que j'ai le plus admiré dans ma vie, Victor Râdulescu-Pogoneanu, sous-directeur du Chiffre et du Cabinet. Âgé d'à peine cinq ou six ans de plus que moi, atteint d'une paralysie progressive, il m'avait subjugué par son intelligence, son autorité innée, son courage. C'est lui qui m'a convaincu pour la vie de la supériorité du régime démocratique et parlementaire et de la domination dans notre siècle du modèle anglo-saxon 1.
Lorsque l'emprise communiste fut devenue totale sur le gouvernement de Bucarest, nous fûmes rappelés, Duca et moi, à quelques semaines d'intervalle. Duca a été remplacé par un ministre plénipotentiaire assez inattendu, le général Radu Rusescu, «collabo» issu de l'ancienne « société» bucarestoise, type parfait du fellow-traveller naïf ou intéressé (ou les deux) ; de surcroît, un personnage assez ridicule, le seul homme que j'aie vu porter un monocle à chaque œil! C'était assez cocasse pour le représentant d'une future « république populaire ». Au milieu de septembre 1947 j'étais rappelé à mon tour, et le 20 septembre je prenais avec les miens le train de Paris, itinéraire alors normal pour rejoindre la Roumanie. J'avais déjà traversé l'Allemagne l'année précédente avec l'auto d'un ami. Spectacle hallucinant des villes détruites. Hambourg... Tas de décombres, des murs enfumés, aux portes de bois blanc cachant quelque logement improvisé, files de femmes vêtues de noir avançant dans un no man's land avec leur maigre cabas, le grand nombre d'invalides parmi les hommes, enfants au visage émacié, aux grands yeux tristes, tendant la main pour un bout de pain ou de chocolat... C'est ce qui restait du Grand Reich triomphant qui devait dominer l'Europe pour mille ans...

1 Victor (Piki) Râdulescu-Pogoneanu sera jugé en automne 1947 en même temps que Maniu, chef du Parti National Paysan; il aura au procès - de l'avis unanime - l'attitude la plus courageuse, jusqu'à la témérité, et il survivra pendant 15 ans, malgré sa paralysie, aux plus horribles prisons de la Roumanie communiste. (Pogoneanu était le cousin germain du père d'Eugène Ionesco - le Hereditary Genius de sir Francis Galton ?)

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Mes débuts à Paris A Paris m'attendait un message de ma mère, transmis par des voies détournées, qui contenait ces mots que je me remémore textuellement: Mai bine te faci hamalla Paris, decât sa te întorci în !ara... (Mieux vaut que tu deviennes portefaix à Paris que de rentrer au pays...). J'ai reçu, bien plus tard, la traduction française d'un extrait de l'acte d'accusation contre le chef du Parti National-Paysan, Iuliu Maniu, dans le procès qui allait l'envoyer à un mort lente dans d'horribles conditions, extrait qui expliquait le geste de ma mère. Voici ce texte: «En vue du renversement du pouvoir légal d'Etat, Maniu et ses complices ne se sont pas limités à l'organisation d'une activité clandestine dans le pays, mais ils ont également déployé une activité criminelle à l'extérieur du pays. L'accusé F.R. a déclaré que dans la nuit du 23 au 24 août 1944, les accusés Grigore Niculescu-Buze~ti et Victor Ràdulescu-Pogoneanu sont tombés d'accord pour organiser à l'étranger dès ce moment, une activité dirigée contre l'instauration éventuelle d'un régime démocratique dans le pays, éventualité prévue par eux. Dans ce but ils ont décidé d'envoyer à l'étranger, dans les ambassades les plus importantes, les plus fidèles partisans de la réaction, qui, de leurs postes diplomatiques officiels pourraient préparer le terrain pour la lutte contre les forces démocratiques du pays, dans le cas où elles arriveraient au pouvoir, et tenteraient d'obtenir l'intervention de certains Etats impérialistes dans les affaires intérieures de la Roumanie. Pogoneanu passe immédiatement à l'action. Dans la matinée du 24 août 1944 il envoie ses plus proches collaborateurs: Ciurea à Ankara et Djuvara à Stockholm».. .

La langue de bois qui vous envoyait aux fers. On voit comment en me faisant partir un jour plus tard, le 24 août au lieu de 23, envoyé par le nouveau ministre, Niculescu-Buze~ti et son adjoint Râdulescu-Pogoneanu, et non plus par les Antonescu pour réactiver les négociations de paix, et en nous prêtant de sombres desseins « antidémocratiques », on pouvait m'envoyer en prison, sans recours, pour des années, comme on allait le faire avec presque tous mes collègues de bureau - accusés non pas de collusion avec les Allemands, mais de complot
avec les Anglo-Américains
-

la durée de leur condamnation

se mesurant

au

degré de leur résistance et de leur courage! Dans quelle catégorie me seraisje trouvé? Qui oserait le dire? Du fait de ma « désertion », ma mère a été interrogée par la police. Elle a déclaré qu'elle ignorait tout de mes faits et gestes, qu'elle désapprouvait mon attitude, qu'elle me reniait. Je n'ai plus échangé de correspondance avec elle, ni avec mon frère, pendant 16 ans, jusqu'en 1964, lorsque j'ai osé lui envoyer le faire-part de mariage de ma fille avec un diplomate Américain.. . Entre temps l'échange de nouvelles avait été sporadique, indirect, impersonnel. Parfois extraordinaire. 14

Est-ce pendant 1'hiver 1948-1949 7 Ou plutôt' 49-' 50 7 Je viens de visiter un centre de réfugiés en Autriche au nom du Comité d'Assistance aux Roumains. La gare d'Innsbruck, à minuit, par un froid vif, en compagnie d'un compatriote connu le jour même. Sur le quai désert éclairé dans la brume par des lanternes blafardes, mon compagnon, avant que je ne monte dans le train, voudrait me convaincre d'emporter un appareil photo pour quelqu'un à Paris. Je refuse, ignorant si une telle importation est autorisée. Le train siffle, je monte... Je m'installe dans un compartiment où il y a un seul voyageur, un prêtre à la barbe grisonnante, dont la cape, malgré la faible lumière de la veilleuse, me paraît bien rapée. A peine me suis-je assis en face de lui, qu'il m'adresse la parole en roumain, avec un fort accent français - Sunte!i român ? «Vous êtes Roumain 7». J'acquiesce, en français. Il enchaîne: «Puis-je savoir votre nom 7» «Neagu Djuvara». Il glisse alors une main dans la poche intérieure de sa soutane et me tend une lettre: «J'ai une lettre de votre mère pour vous». C'était le père Schorung, qui venait d'être expulsé par les autorités roumaines, après de longues années de sacerdoce à Bucarest.

*

Les débuts de notre séjour en France furent difficiles. Nous avions de quoi vivre pour un mois ou deux, tout au plus. Ma belle-famille française, dispersée et durement frappée par la guerre, ne pouvait pas nous aider. Mon beau-père était en Indochine. Un oncle de ma femme, moine et aviateur, avait été abattu avec son avion dès 1939. Un autre, également aviateur, allait mourir peu après la guerre des suites d'une affection acquise comme pilote d'essai. Un troisième, déporté pour faits de résistance, était mort à Buchenwald. Un quatrième, officier également, venait de rentrer après cinq ans de captivité, tandis que sa femme était morte en France de tuberculose. On comprend que dans ce contexte les problèmes des «cousins de Roumanie» qui allaient devenir «réfugiés» en France, trouvaient difficilement leur place dans les préoccupations de la famille. Nous avons été logés d'abord par mon meilleur ami, mon ancien condisciple à Jeanson, Antoine de Beaufort. Avec sa femme, il habitait un appartement spacieux, mais ils avaient quatre enfants. Quand le cinquième est arrivé, six mois plus tard, nous avons dû quitter. En 1947-1948, dans ce pays qui possède aujourd'hui l'agriculture la plus prospère d'Europe, c'était encore la pénurie. Les séquelles de la guerre et de l'occupation étaient encore loin d'être effacées: coupures d'électricité, maisons mal chauffées ou pas chauffées du tout, la plupart des aliments de base encore sur cartes d'alimentation. Ma belle-mère, réfugiée dans un village de Savoie, nous envoyait une fois par mois un « reblochon », reçu par toute la famille comme un produit de grand luxe. Le contraste avec l'abondance que nous avions 15

connue en Suède était saisissant, et il ajoutait au malaise de nous sentir de trop chez nos amis. Dans l'immédiat, deux préoccupations (à la vérité, assez peu compatibles) : trouver un moyen d'existence et voir ce qu'on pouvait faire de là pour le pays. Paris était à ce moment, autant par tradition que par le hasard de la récente Conférence de la paix, le principal centre politique des réfugiés Roumains. Pendant la durée de la conférence, plusieurs anciens ministres ou anciens diplomates de l'exil roumain avaient tenté, dans les coulisses de la conférence, d'influencer les représentants des puissances alliées en vue de conditions plus indulgentes pour la Roumanie - qui n'avait pas été reconnue cobelligérante par les Alliés, après août 1944. Le plus brillant d'entre eux était Grégoire Gafenco, ancien ministre des Affaires Etrangères sous le roi Carol et ancien ministre de Roumanie à Moscou, auquel deux livres récemment parus! assuraient une notoriété internationale. Le plus organisé était Alexandre Cretzianu, ancien secrétaire général du ministère des Affaires Etrangères et ancien ministre de Roumanie à Ankara. (où il avait joué un rôle important dans la préparation de nos négociations d'armistice). Neveu et gendre du prince Stirbey, d'une grande distinction de physionomie et de manières, il était perçu par la plupart des diplomates plus jeunes comme « le patron ». C'est à son nom qu'au moment où, dans les premiers jours de mars 1945, Andrei Vyshinski avait forcé le roi Michel à écarter Râdescu pour faire place à un gouvernement d'obédience soviétique, le ministre des Affaires Etrangères du gouvernement Râdescu avait viré une somme de 6.000.000 de francs suisses, comme « trésor de guerre» pour un éventuel gouvernement en exil. L'idée, paraît-il, appartenait initialement aux Antonescu. J'avais moi-même transporté en juin 1944 une somme de deux millions de francs suisses à notre légation d'Ankara, dans une valise diplomatique. Ce pactole, désormais connu sous le nom de «fonds Cretzianu » - modeste si l'on songe aux buts qu'on lui assignait - deviendra un nœud de discorde au sein de l'émigration roumaine. Cretzianu entendra en rester seul dépositaire afin d'éviter sa dilapidation pour des causes nonessentielles. Le fonds était destiné, disait-il, à assurer au besoin un minimum d'indépendance politique à l'égard de tous, y compris de nos soi-disant amis, les Alliés. Pour toute autre dépense (entretien des hommes politiques, aide aux réfugiés etc.) on pouvait toujours trouver quelque assistance étrangère; pour la défense d'un point de vue politique national, même à l'encontre de nos alliés, il fallait une réserve nationale, gérée avec un maximum de parcimonie. (J'ai gardé une longue lettre qu'il m'a écrite en réponse à une demande pressante que je lui avais adressée au nom de notre
Grégoire Gafenco, »Préliminaires de la guerre à l'Est. De l'accord de Moscou (21 août 1939) aux hostilités en Russie (22 juin 1941) ». Fribourg, Egloff, 1944, 400 p. ; id., »Derniers jours de l'Europe. Un voyage diplomatique en 1939 ». Paris, Egloff, 1946. 16
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comité d'assistance aux réfugiés, dans laquelle il justifie ce point de vue. J'avoue m'être laissé convaincre par ses arguments). Plus tard, lorsqu'un Comité National eut été constitué sous l'égide du Roi en exil, l'obstination de Cretzianu est devenue moins justifiée et a fini par le brouiller même avec Constantin Vi~oianu, devenu Président du Comité National, qui à nos yeux

avait toujours « formé équipe» avec lui. Plus grave encore - mais là je parle
d'ouÏ-dire - il aurait pris la responsabilité, pour ne pas laisser « dormir» l'argent, de faire des placements financiers dont certains se seraient révélés hasardeux, et une partie de la somme aurait été perdue. Toujours est-il que les comptes que sa veuve a cru devoir rendre publics après sa mort, n'ont pas présenté aux yeux des spécialistes toutes les garanties d'une comptabilité rigoureuse. L'affaire du fonds Cretzianu a alimenté les querelles intestines de l'émigration roumaine et n'est pas encore éclaircie à ce jour. A l'époque où je prenais contact à Paris avec les compatriotes qui avaient déjà fait le même choix que moi (l'expression « choisir la liberté» est entrée dans le langage courant après la parution du livre de Kravchenko, I chose freedom), le fonds Cretzianu avait servi à entretenir une petite équipe, essentiëllement formée d'anciens diplomates, chargée de rassembler et analyser des données et de publier des rapports qui devaient être remis aux délégations occidentales à la conférence de la paix. Une partie de ces documents et travaux sera plus tard utilisée par Cretzianu dans son livre Captive Romania. Après la liquidation des derniers travaux de son groupe, Cretzianu cessa d'entretenir ses jeunes collaborateurs qui durent tous, à la hâte, se trouver d'autres moyens d'existence. Ainsi Anastasiu, l'ancien conseiller à la Légation de Berne, est devenu à Genève une sorte de « bonne d'enfant» ; Ciurea a trouvé un emploi plus proche de sa formation de juriste et historien dans une grande maison d'édition de Paris. Plessia, devenu représentant de commerce, entrera par un heureux hasard, en 1954, dans une filiale du groupe Worms s'occupant «d'engineering» financier pour les grands ensembles industriels à l'étranger. Il y gravira tous les échelons, devenant P.D.G. Burilianu, prévoyant, avait suivi avec succès les cours de la célèbre école de cuisiniers, Le Cordon Bleu... Mais la «nation» l'a finalement utilisé à des tâches qui ont mis fin à ses ambitions de maître queux: Cretzianu l'a chargé de diriger, avec un des militants les plus actifs parmi les représentants du Parti National-Paysan, Romulus Boila, petit-neveu de Maniu, une publication mensuelle en langue française, «La Nation Roumaine», qui fut une feuille d'une belle tenue pendant toute la durée de sa parution (1947-1954).
Etrange couple, en vérité, que formaient le Transylvain gréco-catholique, austère et passionné, avec le Bucarestois francisé, mâtiné de grec, subtil et sceptique! (Ils m'appelaient parfois pour un coup de main au moment de la correction des épreuves). Leur bonne entente et leur excellent travail d'équipe illustraient une fois de plus ce véritable miracle qu'a été l'immédiate symbiose 17

des Roumains transylvains avec ceux de l' «ancien royaume» dont ils étaient séparés depuis des siècles... Je pense tout à coup au cas Cioran: ce fils d'un pope transylvain, sur lequel l'influence occidentale avait été essentiellement germanique, et que le seul contact avec le « bouillon de culture» du Bucarest universitaire de l' entredeux-guerres allait faire basculer vers la France des grands siècles! N'est-ce point merveilleux? Peu à peu, malgré le bouclage des frontières, quelques personnalités de la vie politique roumaine avaient réussi à parvenir en Occident. Si aucun des chefs des « partis historiques» ne se trouvait parmi elles (Maniu avait refusé de quitter « la patrie en danger» ; son second, Ion Mihalache, attiré dans un guet-apens, avait été arrêté avec tout un groupe en voulant quitter le pays; les Brâtianu, leaders traditionnels du Parti Liberal, étaient tous en prison; Titel Petrescu, le social-démocrate, également), en revanche, avec l'arrivée

successive -le plus souvent avec l'aide des Anglais ou des Américains

-

du

général Râdescu, dernier chef de gouvernement librement désigné par le Roi, et de deux anciens ministres des Affaires Etrangères, Grigore NiculescuBuze~ti et Constantin Vi~oianu, la «résistance extérieure» à l'emprise soviétique possédait une équipe assez représentative, qu'on pouvait à la rigueur comparer à l'escouade des ancêtres de 1848 dont l'action auprès des publicistes et des hommes politiques d'Occident avait eu un impact si considérable sur la suite des événements. Or, il faut le dire tout de suite, les émigrations de 1948 n'ont eu, apparemment, aucune influence sur la politique des occidentaux. Je dis « les émigrations », car l'observation est
- quelle qu'ait été leur attitude pendant la guerre. Alors qu'à la fin des années 1830, un Ion Câmpineanu, député d'un petit pays considéré province ottomane, pouvait, au cours de sa tournée en Occident, être reçu par un Lord Palmerston et par Monsieur Thiers, après la deuxième guerre mondiale, aucun des hommes politiques de l'Europe Centrale - le Polonais Mikolajczyk pas plus que les anciens ministres hongrois ou roumains - n'a été reçu par les chefs d'Etat ou de gouvernement des grandes puissances occidentales. Il est vrai que les mœurs politiques avaient changé.

valable pour tous les pays de l' ex-» glacis soviétique»

Dans les années 1830, Ion Câmpineanu, malgré l'insignifiance, à l'époque, de son petit pays, jouissait, en sa personne, de l'appui de deux puissantes « internationales », discrètes ou non-dites: l'aristocratie et la franc-maçonnerie. A notre époque, la première était de longue date totalement éliminée de la scène politique, tandis que la seconde était en nette régression par rapport à ce qu'on pourrait appeler en France « l'ère du radical-socialisme triomphant ». Le fait est là: face à l'occupation d'une moitié de l'Europe par les armées soviétiques, les gouvernements occidentaux ont agi pendant longtemps comme s'ils avaient été littéralement paralysés par la peur. Les historiens des siècles futurs se demanderont peut-être comment il a pu se

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faire que l'Union Soviétique ait étendu sa domination militaire ou son emprise politique sur un quart du globe terrestre, précisément pendant les six années où les Etats-Unis possédaient l'armée absolue: le monopole de la bombe atomique. En tout cas, les réfugiés des années 40 et 50 ont douloureusement vécu cette faiblesse des occidentaux face à la menace insolente des Soviétiques. Je ne le cache pas: nous avions peur. Dans les camps de réfugiés d'Allemagne, d'Autriche, d'Italie, et même en France, une seule pensée: émigrer au plus vite au delà des mers, aux Etats-Unis, au Canada, en Amérique du sud, en Australie... Mettre l'océan entre nous et l'éventuel raz-de-marée soviétique. Ceux qui se voyaient contraints de rester en France, se demandaient, même s'ils ne l'avouaient pas, comment ils pourraient, le cas échéant, rejoindre au plus vite les Pyrénées... (Grâce à l'amitié de l'ancien ministre d'Espagne en Roumanie, le marquis de Prat, j'avais sur mon passeport diplomatique, considéré valable par courtoisie pendant longtemps au Ministère français des Affaires Etrangères, un visa d'entrée en Espagne que j'espérais pouvoir exhiber au besoin, bien qu'expiré !) Pour les gouvernements occidentaux, le mot d'ordre était pour le moment: apaisement (appeasement). On pensait dompter la bête en« faisant gentil ». Donc, après avoir signé la paix avec les gouvernements installés par les Soviets, sans avoir poussé jusqu'à leurs conséquences logiques les timides protestations qu'ils avaient élevées devant les procédés brutaux, incorrects, visiblement antidémocratiques qui les avaient amenés au pouvoir, ils s'apprêtaient à présent de traiter ces governements comme l'authentique émanation de la volonté de leurs peuples. Alors, les voix discordantes des millions d'individus qui avaient fui - et qui continuaient de fuir quand ils le
pouvaient
-

ces voix gênaient, dérangeaient.

De surcroît, à la timidité des gouvernants s'ajoutait le philo-marxisme patent ou insinuant d'une grande partie des intellectuels, surtout en France. La conséquence en était qu'en dehors de quelques publications d'extrême droite... qui nous faisaient plus de tort que de bien en défendant notre cause, l'accès à l'ensemble des mass-media nous a été pratiquement interdit pendant des dizaines d'années. Ma « génération» de réfugiés s'est trouvée interdite d'antenne - ou de plume. C'est seulement bien plus tard, à la fin
des années '70 et au début des années '80 que des néo-réfugiés (comme par exemple Sanda Stolojan, Mihnea Berindei, Radu Portocala) ont pu percer dans le milieu des médias français. C'est qu'entre temps, toute une cohorte d'anciens jeunes communistes ou communisants avaient eu leurs yeux subitement dessilés, en même temps que la sympathique paire d'acteurs Yves Montand - Simone Signoret. Des publications orientées à gauche, comme «Libération» ou « Le Nouvel Observateur », sont alors devenues les instruments les plus efficaces pour faire connaître le véritable visage des régimes de derrière le Rideau de Fer.

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Il y avait eu d'ailleurs, pendant la première période, toute une gamme d'autres moyens subtils de tromper l'opinion publique occidentale. Le plus

courant était l'envoi, parmi les authentiques réfugiés, de faux réfugiés - ou
de « semi-réfugiés », c'est-à-dire de gens qui, à seule fin de mettre quelques milliers de kilomètres entre leur personne et le «paradis soviétique», avaient accepté d'obéir aux directives de la police politique. On leur trouvera plus tard un joli nom: agents d'influence. Leurs agissements ne tombaient sous le coup d'aucune loi répressive des pays d'accueil. (Je gage cependant qu'un certain nombre de nouveaux citoyens des pays d'Occident ne dorment pas toujours sur leurs deux oreilles et que l'éventualité d'une divulgation de certaines archives doit parfois meubler leurs cauchemars). Un fait que m'a conté Constantin Vi~oianu, fait mineur en soi, Inais tristement révélateur: cela se passe, si ma mémoire est bonne, vers 1963-64
lorsque le gouvernement roumain, dans un geste de tardive « destalinisation »,

semble s'orienter vers une certaine détente, en partie en vue d'une captatio benevolentiae des Etats-Unis. Vi~oianu,accompagné de Raoul Bossy, ancien
ministre de Roumanie à Rome et à Berlin - un de nos meilleurs diplomates de l'entre-deux-guerre - obtient une audience chez le Secrétaire Général du Quai d'Orsay pour l'informer de la situation selon des nouvelles récentes et sûres reçues de Roumanie. Le diplomate français les écoute poliment pendant leurs exposés, puis leur dit à peu près ceci: «- Messieurs, je voudrais bien vous croire, mais pas plus tard qu'hier, j'ai reçu à cette même place» - il désigne le fauteuil de M. Vi~oianu - « Monsieur X.Y., qui vient de sortir de Roumanie après (tant) d'années de prison, et qui m'a tenu des propos bien différents. Qui dois-je croire? »... Et de faire à ses interlocuteurs une docte leçon sur les mirages de l'exil, de l'éloignement, de la frustration... Son interlocuteur de la veille était un homme qui avait joué un rôle politique dans la préparation du coup du 23 août 1944. Après de longues années de détention, il venait d'être libéré et autorisé à quitter le pays avec sa famille. Sous l'effet d'un chantage ou de pressions qu'il nous est difficile aujourd'hui de déterminer, de jauger et surtout de juger, il était venu débiter docilement la leçon apprise. Le haut fonctionnaire de la grande puissance amie aura-t-il du moins compris depuis, les ressorts diaboliques de la diplomatie de l'Est, qu'il s'obstinait à mesurer à la jauge de la diplomatie classique? Mais revenons à 1948. La présence en Occident du chef du dernier gouvernement librement et légalement désigné, le général Nicolas Râdescu, et d'un certain nombre d'anciens ministres ou d'anciens parlementaires de toute nuance, laissait poindre l'espoir qu'au lendemain de l'abdication forcée du roi Michel, la formation de quelque «gouvernement en exil» était à portée de la main. Un comité national fantomatique avait déjà fonctionné pendant la guerre, comme opposant au gouvernement pro-allemand d'Antonescu. Il était formé de l'ancien ministre national-paysan Viorel Tillea (résidant à Londres), de l'ancien ministre à Washington Citta Davila (résidant aux Etats-Unis) et de l'ancien ministre en Espagne et au Portugal Jean Pangal- ancien Grand-maître de la franc-maçonnerie roumaine de rite

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écossais - résidant à Lisbonne). Ce comité n'a pas été en mesure de jouer un rôle de quelque importance pendant la durée des hostilités et aucune des trois personnalités ne sera admise au sein du nouveau Comité National. Les obstacles à la création du nouveau comité étaient considérables. D'une part, les pays d'accueil (France, Grande-Bretagne, Etats-Unis) n'étaient pas disposés à tolérer sur leur sol la formation de « gouvernements» qui auraient contesté la légitimité des gouvernements qu'ils venaient de « légitimer» en signant avec eux les traités de paix. (Les seuls pays qui pouvaient encore avoir des gouvernements en exil étaient, aux Etats-Unis, les trois Pays baltes, du fait que le gouvernement américain n'avait jamais reconnu leur annexion par l'U.R.S.S. en 1940). Il fallut donc se résoudre à ne constituer que des «comités nationaux» dont l'activité serait tolérée jusqu'à un certain point. D'autre part, à l'intérieur même de notre émigration, la constitution du comité se heurtait à une serie d'obstacles. Avant d'essayer de les évoquer, il n'est peut-être pas inutile d'examiner brièvement quelle pouvait être la composition de la diaspora roumaine vers 1948.

Structure de la diaspora roumaine

D'abord, une première observation: de toutes les émigrations des pays de derrière le Rideau de Fer, l'émigration roumaine était alors, proportionnellement, la moins nombreuse. De loin la moins nombreuse. Je puis l'affirmer non pas d'après quelque vague estimation, mais d'après les chiffres statistiques auquels j'ai eu accès pendant la brève période (19511952) où j'ai été «officier de protection» pour les Roumains à

l'Organisation Internationale pour les Réfugiés (O.I.R.

-

I.R.O.). C'est un aspect dont il faut tenir compte. Les raisons? J'en vois essentiellement deux: 1. Le Roumain, traditionnellement, n'a pas tendance à s'expatrier au loin, quelles que soient les conditions de vie dans son pays. Les mentalités semblent avoir profondément changé après un demi-siècle d'expérience communiste. Pour l'époque d'avant la deuxième guerre mondiale, nous avons un chiffre-test: les Américains d'origine roumaine formaient, proportionnellement au chiffre de la population du pays d'origine, le groupe eurQpéen le moins important parmi les habitants des Etats Unis d'Amérique. Ajoutons qu'ils avaient émigré, dans leur quasi-totalité, avant la première guerre mondiale, des provinces anciennement gouvernées par l'empire austro-hongrois (Transylvanie, Banat, Bucovine). 2. Dès que le Rideau de Fer eut coupé l'Europe en deux, la Roumanie s'est trouvée à n'avoir aucune frontière commune avec un pays libre. D'où le nombre comparativement très limité de gens ayant réussi à quitter le pays après 1948, quand des mesures draconniennes furent prises le long des frontières: fils de fer barbelés, bandes de terre labourée, patrouilles de garde avec
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sigle anglais

chiens etc., tandis que se généralisaient à l'intérieur la surveillance et la délation. En 1948, on pouvait distinguer, en gros, trois « vagues» de réfugiés: la première comprenait les Roumains établis à l'étranger avant la guerre et les membres de nos représentations diplomatiques qui avaient refusé de rentrer après la prise de pouvoir par les communistes. Si ce groupe comprenait quelques personnalités distinguées de la diplomatie, du monde des affaires ou du monde des lettres et des arts, il était, en revanche, extrêmement réduit. Un autre groupe était représenté par les « légionnaires» (Garde de Fer) réfugiés en Allemagne en janvier 1941, après leur putsch manqué contre le général Antonescu. Il est difficile d'évaluer l'importance numérique de ce second groupe (du moins avec les éléments dont je dispose). A mon avis, il ne devait pas dépasser quelque deux mille individus. Cependant, leur passion politique, en dépit des violentes dissensions qui les ont très tôt divisés (les Mémoires du père Palaghita sont, à ce propos, révélateurs et bouleversants) en faisait un groupe un peu à part, retiré plutôt de son fait qu'en raison du rejet des autres. Leur statut aux yeux des alliés occidentaux, notamment des autorités d'occupation en Allemagne et en Autriche, était assez équivoque. S'étant trouvés pour la plupart dans des camps de concentration au moment de l'arrivée des troupes alliées et de l'effondrement du Reich, ils ont bénéficié du préjugé favorable attaché aux prisonniers de ces camps. D'ailleurs, du fait qu'ils avaient fui le pays avant l'entrée en guerre de la Roumanie aux côtés du Reich, ils ne tombaient pas naturellement sous le coup de quelque accusation de crimes de guerre. Ils ne devenaient vulnérables que dans le cas où ils étaient reconnus et dénoncés comme les fauteurs de quelque crime perpétré pendant leur brève participation au gouvernement Antonescu (septembre 1940 - janvier 1941). Et même en ce cas, il était difficile de fournir des preuves contre eux. C'est ainsi que celui qui a été accusé d'être le chef du commando qui avait commis l'horrible

assassinat du professeur Iorga, en novembre 1940, Traian Boeru - mais qui s'est toujours défendu de cette accusation - a pu s'établir à demeure en
Allemagne sans être inquiété. Ce qui me frappait alors extraordinairement, lorsqu'il m'arrivait de m'entretenir avec des anciens (ou présents!) légionnaires,c'était la persistance dans leur ancien crédo. Les erreurs et les crimes commis pendant leur bref passage au gouvernement, l'effondrement du fascisme et du nazisme en
Europe, la révélation des horreurs des camps de concentration nazis, l'évidence de l'apparition d'un nouvel ordre international, rien ne pouvait les ébranler

dans leur foi. A la fin de 1948 ou au début de 1949,j'ai reçu la visite d'un ami d' avant-guerre, Cri~u Axente, qui avait été avant' 39 le chef de file des légionnaires et philo-légionnairespalmi les étudiantsroumains de Paris et avait réussi à m'influencer aussi en faveur du « mouvementlégionnaire». Il venait à présent d'Espagne où un grand nombre de ses « co-religionnaires»avait trouvé refuge, et il était probablement déjà miné par la m'aladie qui allait bientôt

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l'emporter. J'avais devant moi un fantôme, non seulement par son aspect physique, mais moral. Je me suis senti affreusement mal à l'aise devant ce revenant d'un autre temps, pathétique dans son obstination, dans son aveuglement passionné. Le discours de la raison que j'ai essayé de lui tenir n'avait visiblement aucune prise sur lui. Je l'ai vu repartir courbé, abbatu, le regard fixe des illuminés. Quel fossé, quel abîme, les dix dernières années, ces dix années d 'histoire tragique, avaient creusé entre nous! Cependant, de même qu'à l'intérieur du pays une certaine compétition était apparue entre le Parti National-Paysan d'une part, le Parti Communiste de l'autre, pour tenter de recruter les anciens légionnaires « récupérables » (du côté des communistes, même les irrécuperables !), en Occident, un ancien chef légionnaire, Horatiu Comaniciu, avait créé un groupement de légionnaires dissidents désireux de joindre le Parti National-Paysan en exil. Comaniciu, homme de belle prestance, portrait craché de l'empereur Trajan des bas-reliefs de la colonne Trajane, s'est beaucoup démené pour se poser en chef d'un important parti. Il est finalement demeuré au niveau d'un politicien falot que ses anciens amis considéraient comme un traître, tandis que les nouveaux le traitaient avec une certaine condescendance. Par ailleurs, l'incontestable patriotisme, l'esprit aventureux de la plupart des légionnaires qui végétaient dans les camps de réfugiés dans l'attente de quelque visa d'immigration... ou du miracle d'un retour au pays, ont très vite intéressé les services spéciaux occidentaux désireux de recruter des volontaires pour des missions suicidaires; ce qui créait pour l'ensemble du groupe une sorte de protection invisible. A ma connaissance toutefois, il ne semble pas que pendant la « guerre froide» les volontaires envoyés par des services occidentaux pour des missions de contact et d'information aient dépassé la douzaine, dont j'estime que les légionnaires ou anciens légionnaires ont représenté les deux-tiers. La troisième catégorie de réfugiés était formée de ceux qui fuyaient le pays depuis l'occupation soviétique et la soviétisation progressive du pays. Le flot était continu mais - comme je l'ai déjà dit - assez mince, du fait de l'absence d'une frontière commune avec un pays libre. Les tentatives d'évasion par mer ou par la voie des airs vers la Turquie ont été assez rares et ont souvent fini tragiquement. Le chenal normal a donc été d'abord la Hongrie, à travers laquelle des «passeurs» avaient établi des relais. Cela nécessitait de l'argent, et l'approche même des régions frontières présentait des dangers pour toute personne résidant dans les autres régions. A la fin de 1948, par toute la série de mesures que j'ai évoquée, cette voie avait été pratiquement close. Pendant un an ou deux, les fuyards se sont alors dirigés vers la Yougoslavie, notamment en traversant le Danube à la nage. Mais on sut bientôt que les Yougoslaves en refoulaient beaucoup et retenaient les autres de longs mois dans des camps. Et la surveillance roumaine s'était, là-aussi,

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resserrée. On peut dire qu'à partir de 1950 le flot des réfugiés de Roumanie a été pratiquement tari. J'y reviendrai plus loin.

Formation

du Comité National

De toute manière, quel qu'eût été le nombre des Roumains réfugiés à l'étranger, il ne venait à l'esprit de personne, en ce temps-là, de créer un quelconque gouvernement en exil, ou comité national, sur la base de cette maigre population migrante. D'autres critères étaient mis en avant, notamment celui de représentation des grands partis politiques. NiculescuBuze~ti était sorti du pays muni d'une lettre signée de Iuliu Maniu, Dinu Brâtianu et Titel Petrescu, c'est-à-dire des chefs des trois partis « historiques », national-paysan, national-libéral et social-démocrate - partis dont il est prouvé aujourd'hui qu'ils avaient obtenu une écrasante majorité aux élections de novembre 1946, élections dont les résultats avaient été grossièrement inversés par le pouvoir communiste en place. Cette lettre lui donnait pouvoir d'organiser la résistance à l'étranger. Le choix de sa personne pouvait étonner. Diplomate de carrière, très jeune encore (au moment du coup du 23 août 1944, il n'avait que 34 ans et le grade de conseiller d'ambassade), il avait été promu ministre des Affaires Etrangères dans le gouvernement du général Sânâtescu improvisé dans les conditions dramatiques de la nuit du 23 au 24 août 1944. Il devait cette promotion au rôle-clé qu'il avait joué dans les négociations secrètes avec les Alliés, en compagnie de son adjoint, Victor Râdulescu Pogoneanu. De taille moyenne, cheveux clairs et déjà clairsemés, teint

excessivementpâle - prélude de la leucémie qui allait l'emporter?

-

Buze~ti

n'avait pas, à mon goût, un physique attrayant ni une physionomie particulièrement avenante. Mais comme il est bien connu que le goût des femmes quant au sexe opposé diffère radicalelnent du nôtre, Buze~ti avait séduit une des filles, divorcée, du prince Stirbey, et l'avait épousée peu de temps avant les événements de l'été 1944 - en sorte qu'avec cette mésalliance inattendue, une intrigue d'alcôve s'était nouée, comme dans les romans, en même temps que l'intrigue politique. Arrivé en Occident, Buze~ti avait eu l'élégance de ne pas se prévaloir de ce mandat des trois partis pour exiger la présidence du futur comité national. Avec l'arrivée du général Râdescu, il paraissait normal et opportun d'en confier la direction à ce dernier président du conseil librement désigné par le facteur constitutionnel alors compétent, le Roi. Buze~ti allait d'ailleurs mourir d'une leucémie avant la constitution du comité national. Les difficultés ont commencé lorsqu'il s'est agi de «dosage» et notamment de savoir combien de représentants des partis le comité devait comprendre, et combien de personnalités hors-parti. Ces derniers, Gafenco en tête, pouvaient se prévaloir d'une meilleure «prise» sur l'étranger, grâce 24

à leur réputation ou à leurs relations. Les représentants des «partis historiques », de leur côté, prétendaient représenter à eux seuls l'image politique du pays actuel et allaient parfois jusqu'à récuser, dans un comité national destiné à nous représenter auprès des démocraties occidentales, la présence d'anciens ministres du gouvernement dictatorial du roi Carol- cas notamment de Grégoire Gafenco et de Nicolas Caranfil. Le général Râdescu, lui-même « outsider », tenait, assez naturellement, le parti de ces derniers. Quant aux légionnaires, bien qu'ils fissent la cour au général, admiré pour sa fermeté en février-mars 1945, au moment où Vyshinski avait forcé le Roi à le démettre, ils étaient, alors, tenus à l'écart par les deux fractions. Il y eut de longues et laborieuses négociacions, au cours desquelles les crocs-en-jambe et les flèches empoisonnées ne manquèrent pas. On se mit finalement d'accord sur la formule d'un comité composé, en plus du président Râdescu, de six représentants des partis et de quatre indépendants. Les quatre «indépendants» étaient Grégoire Gafenco, Nicolas Caranfil, Constantin Vi~oianu et Alexandre Cretzianu. En fait la balance penchait du côté des partis politiques, attendu que deux des «indépendants» étaient, manifestement, apparentés - Vi~oianu au parti paysan et Cretzianu au parti libéral. L'accord fut ratifié par le roi Michel et annoncé solennellement le 10 mai 1949 (jour de la fête nationale). Le Comité National entrait en fonction à New York, près du siège des Nations Unies, dans le pays le plus puissant du camp occidental, assuré d'une modeste - très modeste - subvention du Free Europe Committee. L'euphorie fut de courte durée. La question du « Fonds Cretzianu» fut un des premiers motifs de dissension. Par ailleurs, il fut bientôt évident que, manquant de discernement, influençable, entouré d'un pays à l'étranger. (Lors des quelques audiences qu'il m'a accordées pendant ses séjours parisiens - c'est moi qui, à son arrivée en Occident, lui avais fourni son «vrai-faux passeport» - l'expression n'avait pas encore été

groupe d'ambitieux frustrés, le général Râdescu - peut-être déjà diminué par l'âge et la maladie - était peu apte à représenter efficacement les intérêts du

inventée, que je sache, il m'était apparu comme péniblement désorienté, balloté, en un mot, dépassé par les événements). La crise éclata lorsque Râdescu et ses partisans exigèrent que fut coopté dans le comité l'ancien ministre de Roumanie à Washington, Citta Davila 1, dont ils affirmaient qu'il avait des relations précieuses dans la classe

politique américaine. Pour des raisons qui ne me sont pas claires
personnage avait été de tout temps très diversement apprécié,

le et l'on m'a

parlé

d'une

opposition

du roi lui-même

-

la majorité

s'y refusa

catégoriquement et ce fut la rupture, Râdescu s'en alla, suivi de Gafenco, de Caranfil et du libéral Fârcâ~anu. On était au péril de se retrouver avec deux
1

Petit-fils du docteur Charles Davila, fils naturel de Franz Liszt, qui avait fondé l'Ecole de
de Bucarest à l'époque de Napoléon III.

Médecine

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comités rivaux, lorsque le Très-Haut trancha la question en appelant le général Râdescu dans un monde meilleur. Ses partisans, restés sans chef de file, se retirèrent chacun sous sa tente. Le Roi nomma un nouveau président en la personne de Constantin Vi~oianu, et le nouveau comité, radoubé un peu au hasard avec des nouvelles nominations, rentra en course dans le courant de 1952. Vi~oianu, derrière un visage grassouillet et des gestes lents de ses mains très petites, cachait un esprit fin et un caractère résolu. Il fut, dans les circonstances difficiles dont j'ai parlé, un excellent représentant de la cause

roumaine. Les querelles autour de la formation du Comité National querelles qui sont de tous les temps et de tous les lieux - ont injustementjeté
le discrédit sur cet organisme et ont occulté ou ombré ses réalisations (j'ai encore entendu récemment, dans une interview à la BBC, un historien et homme politique distingué déblatérer contre un comité d'incapables et une diaspora indifférente aux malheurs de la nation...). Je crois qu'il faut faire la part des choses. Toutes les émigrations ont été dévorées de querelles intestines, aucune n'a été monolithique et cristalline. Les Polonais ont eu en exil deux ou trois gouvernements à la fois. Les Tchèques se sont querellés avec les Slovaques; Albanais, Bulgares et Ukrainiens ont été également divisés, et ne parlons plus des Yougoslaves ! Veut-on un témoignage de la relative efficacité des Roumains malgré leur petit nombre et de la bonne image qu'ils ont donnée au sein de la grande famille des rescapés de l'Est? Lorsqu'un rassemblement de tous les comités des pays de derrière le Rideau de Fer se fut constitué à New York sous le nom d'Assembly of the European Captive Nations (avec des bureaux logés bien en face du siège des Nations Unies) ce furent très tôt les Roumains Constantin Vi~oianu et Brutus Coste qui furent élus et presque indéfiniment réélus respectivement président et secrétaire général. Mettons donc un frein à notre masochisme national. Un rouage important du Comité National était constitué par son Secrétariat Général. Je crois que le premier occupant de ce poste dans la formule initiale du Comité a été le jeune économiste Transylvain Emil Ghilezan qui avait été sous-secrétaire d'Etat aux Finances dans le gouvernement Râdescu. Il s'est ensuite retiré de la politique. Dans la seconde formule, celle de 1952, c'est Ghitâ Ionescu, économiste et politologue aux idées originales, qui a été le premier titulaire du poste. Ill' a quitté en 1958 pour prendre la direction du Service Roumain de Radio Europe Libre à Munich, à une époque où je m'y trouvais moi-même. C'est un diplomate qui lui a succédé, Ion Vardala, ancien Chargé d'Affaires de Roumanie à Helsinki.
Depuis qu'il avait « choisi la liberté », il avait gagné sa vie à Paris comme chef des ventes à l'étranger de la liqueur Grand Mamier (ce qui m'avait valu pendant des années une bouteille par an au prix de revient de cette meilleure liqueur du monde! Il n'y a pas de petits profits.. .). Vardala est resté au Comité National jusqu'à ce que la suppression de la subvention de Free Europe 26

Committee en 1975 ait contraint le Comité à cesser ses activités, le plus dévoué, le plus actif et le plus modeste des collaborateurs. Malgré dix ans d'écart entre nous et malgré les distances qui nous ont souvent séparés, il m'était devenu très proche et très cher. Il est mort d'un infarctus, à New York, en 1985. ce qui avait rendu - et d'un seul c'était la présence à l'étranger du roi Michel, seul facteur constitutionnel encore existant, si l'on veut bien admettre que son abdication avait été obtenue sous contrainte. Le roi a participé à toutes les phases des négociations en vue de la création du Comité et c'est lui qui en a nommé les présidents. Cette autorité ne lui a été contestée par aucun groupe de l'émigration. Et par la suite il a été tenu régulièrement au courant des principaux problèmes qui se posaient, soit par le président du Comité, soit par quelque représentant du Comité en Europe... soit par les opposants. J'ai laissé pour la fin un élément essentiel:

finalement possible la constitution d'un comité national

Ce qui n'a malheureusement pas facilité les rapports entre le souverain et son simili-gouvernement ce fut la distance entre le siège du Comité (New y ork) et la résidence du roi (les environs de Genève). Le roi Michel, dénué de moyens d'existence, mais bon pilote et passionné de mécanique, avait en effet accepté d'être le représentant en Suisse d'une firme américaine d'appareils de précision 1. Ce qui compliquait encore les choses, c'est que la personne de l'entourage du roi qui avait pu le suivre pour assurer son secrétariat, le général Petre-Lazar, avait dû, pour des raisons de famille, s'établir à Londres. Cette correspondance triangulaire ne facilitait pas les relations. Je dois ajouter - le lecteur se sera déjà aperçu que je ne suis pas un adepte inconditionnel du dicton latin de mortuis ni! nisi bene! - que le personnage, guindé, important, tranchant, totalement dénué de sens de I'humour et dont l'intelligence n'était pas immédiatement perceptible, s'était rendu résolument antipathique à la quasi-totalité de ses interlocuteurs.

Le Comité d'Assistance aux Roumains (CAROMAN) Je viens d'évoquer de mémoire des événements vieux de plus de 50 ans. Je tiens à ajouter que je n'ai pas été directement impliqué dans les débats politiques. Entré tardivement, du fait de la guerre, dans la carrière diplomatique - tardivement et accidentellement - et n'ayant appartenu
1 La fortune que la famille royale aurait encore possédé à l'étranger était entre les mains de l'ex -roi Carol et d'Hélène Lupescu, son épouse (la seconde ou la troisième si l'on considère valable le mariage religieux que le prince Carol avait contracté à Odessa en 1918 avec Zizi Lambrino). Après la mort du roi Carol à Lisbonne en 1953, la Lupescu et le fidèle serviteur du couple, le colonel Urdareanu, sinistre figure, avaient fait main basse sur toute la fortune mobilière de l'ancien souverain. De surcroît, Mircea Lambrino, fils de la première union du roi reconnue légitime par certains tribunaux étrangers, viendra réclamer en justice sa part d'héritage. 27

formellement à aucun parti politique, je me sentais trop petit, trop insignifiant pour entrer dans l'arène. Dans mon désir d'être néanmoins et immédiatement utile à la «cause », je m'associai au petit groupe de membres de la Croix Rouge Roumaine, notamment l'ancien ministre Nicolas Caranfil et le colonel Douglas Câpitâneanu, pour créer un comité d'assistance aux réfugiés. Etant donné l'afflux des fuyards, démunis, désorientés, désespérés, nous considérions que c'était le problème le plus urgent, le plus brûlant. Dans les tout premiers mois de 1948 naissait ainsi à Paris, dûment agréé par les autorités françaises, le Comité d'Assistance aux Roumains (sigle: CAROMAN) sous la présidence de Nicolas Caranfil. Grand, portant beau, teint mat et nez aquilin, hautain et sûr de lui, l'ingénieur Nicolas Caranfil n'était pas homme à inspirer d'abord la sympathie, mais c'était un admirable organisateur. La ville de Bucarest devrait lui élever une statue, car c'est à son initiative que l'on doit, du temps du roi Carol, l'assainissement de la couronne de lacs qui entoure la ville du côté nord. Il avait ensuite été un très efficace ministre de l'aviation. Nul doute que la création du CAROMAN fût son œuvre au premier chef. Obtenir les autorisations nécessaires, s'assurer les collaborations indispensables, collecter des fonds 1, trouver un local (dans un quartier central et au rez-de-chaussée!), il fit tout cela en un tournemain. Au bout de quelques mois, il nous abadonna pour rejoindre le futur Comité National à New York, et c'est le diplomate Raoul Bossy qui lui succéda, qui, par sa gentillesse naturelle et sa modestie, faisait avec lui le contraste le plus absolu. Quand il nous quittera

à son tour pour les Etats-Unis, la direction du CAROMAN sera prise définitivement - par une «professionnelle» de l'assistance, Marie Braesco,
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ancien membre du comité de la Croix Rouge Roumaine, volontaire dans les hôpitaux de campagne pendant la guerre en Russie, et, après la guerre, première représentante en Roumanie de l'organisation internationale «Sauvez l'enfance» . Un souvenir de Caranfil qui se trouve être d'actualité: un jour que nous entamions au CAROMAN une discussion politique du genre « du Café du Commerce », organisant l'Europe après le refoulement des Soviétiques, j'avançai témérairement l'idée que l'on devrait ranimer et renforcer la Petite Entente (Tchécoslovaquie, Roumanie, Yougoslavie) comme force d'équilibre en Europe Centrale... Caranfil me lance un regard ironique et dédaigneux: «- Avez-vous jamais négocié avec des Serbes, Monsieur Djuvara ? » (comme ministre du roi Carol, il avait participé à plusieurs réunions de la Petite Entente). Pauvre jeune diplomate débutant et déjà retraité, je répondis penaud: « - Bien sûr que non... » « - Eh bien, sachez

1

La collecte de fonds d'aide est demeurée, tout du long, le problème le plus épineux pour

notre comité. Je tiens à rendre hommage ici à la princesse Greta Georges Sturdza, fille d'un homme d'affaires norvégien, qui a pu obtenir d'une œuvre norvégienne, pendant presque toute l'existence du CAROMAN, un subside annuel qui a représenté son revenu le plus sûr, et probablement le plus important. 28

que discuter avec un Serbe ou avec une statue de pierre, c'est la même chose ». Je pense souvent à cette réplique aujourd'hui. Si Caranfil était bon administrateur, sa morgue, en revanche, n'en faisait pas un interlocuteur idéal pour le vulgum pecus, pour le bon peuple des réfugiés. Il laissait d'ailleurs volontiers cette tâche aux collaborateurs. Je reçus le titre vague de «membre délégué» sans bien savoir à quoi j'étais délégué, et nous eûmes comme secrétaire général un de mes anciens collègues d'Université, Tzake Stancescu, petit homme au teint incertain, au nez épaté, lippu, vilain, mais diablement intelligent et doué d'un merveilleux don de la communication. En juin 1948, exactement au moment où les trois puissances occupantes de l'Allemagne de l'Ouest lâchaient la bride aux Allemands pour la création du nouveau Deutsche Mark qui allait donner le signal de la renaissance économique allemande, nous avons entrepris une tournée des camps de réfugiés d'Allemagne dans la vieille Hotchkiss du colonel Douglas Capitaneanu. Ce dernier, Ecossais par sa mère, héros de la première guerre mondiale et ancien attaché militaire à Londres, était notre chef de file. Charmant petit vieux plein d'humour, ils nous faisait entrer dans tous les établissements des armées d'occupation avec un independent air. Un lieutenant français du deuxième Bureau nous servait de garant. Les « actifs»: Stancescu et moi. J'étais en admiration devant l'aisance, la volubilité, la justesse de ton avec lesquels il savait s'adresser à toutes les catégories de réfugiés. Un vrai talent. Mon trop bref apprentissage auprès de lui me fut quand même bénéfique. Quelques mois plus tard il s'embarquait pour l'Argentine et je prenais sa place comme secrétaire général. Je serai heureusement secondé par un secrétaire idéal qui filtrait les nouvelles visites et qui était capable de dialoguer des heures durant avec les interlocuteurs les plus coriaces: Virgil Micu, ancien instituteur Transylvain - national-paysan militant, bien entendu. Mais entre temps, à la maison, il a fallu vivre. Nous avons d'abord vendu tout ce que nous avions à vendre: le manteau de fourrure et la bague en brillants de ma femme, quelques livres de collection, et même une broche en brillants héritée par notre fille d'une arrière-grand-mère. Broche qu'on s'est juré de lui restituer, bien sûr (promesse non encore tenue à ce jour). Ma femme avait commencé à travailler une fois par semaine à Radio Paris avec Gheorghe Bumbe~ti, ex-jeune-diplomate de la dernière heure, aux leçons de français pour la Roumanie organisées par cet admirable philo-roumain qu'était le professeur Marcel Fontaine, ancien directeur du Lycée français de Bucarest. Je précise tout de suite que ça ne suffisait pas à faire bouillir la marmite. A un moment donné, le général Radescu, qui venait de s'assurer une aide d'un riche industriel roumain d'Amérique, Malaxa, m'a inopinément inscrit sur sa liste de « subventionnés» et j'ai eu l'agréable surprise de recevoir au CAROMAN un salaire mensuel de 20.000 francs

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(anciens, bien entendu - qui vont devenir 200 francs nouveaux en 1958). Trois mois plus tard la subvention cessa, toute aussi inopinément. Nous avions déménagé. Quand nous avions dû renoncer à l'hébergement de nos amis, la grand-mère de ma femme, retirée à la campagne chez une de ses filles depuis le début de la guerre, avait bien voulu nous loger chez elle quelques mois, jusqu'à son retour à Paris. Je me souviens d'un matin...
Il fait froid dans les deux pièces que nous a cédées la grand-mère dans son vieil hôtel de la rue de l'Université. J'ai remonté de la cave un panier de bois pour le petit poêle de fonte collé à la cheminée. Avant d'allumer le feu, en passant, j'ai appuyé sur le bouton de la radio, car ce sera l'heure des

informations. Miracle! On donne le Poème roumain d'Enesco - qui après un
enchaînement d'airs populaires, s'achève sur les premières phrases de 1'hymne national, Traiasca Regele (Vive le Roi). J'ai posé le panier à bois et suis resté figé devant l'appareil. J'écoutai, au garde-à-vous, jusqu'à la fin - j'étais ailleurs. Quand les derniers accords se furent évanouis, je m'aperçus que j'avais oublié mes membres gelés, je ne sentais plus que les larmes brûlantes qui glissaient le long de mes joues. J'ai enfoui mon visage dans mes mains et j'ai sangloté, en cachette.

Nous cherchons

à émigrer

Pendant tout ce temps, je cherchais, gauchement mais fièvreusement, un emploi qui me fit vivre avec ma petite famille. Qu'est-ce qu'on peut bien faire d'un ancien diplomate étranger? That's the question. C'est vrai qu'il y avait pire: les anciens militaires. Mais de découvrir de plus défavorisés que soi, ne tient jamais bien chaud. Parcourir les Petites Annonces du Figaro, c'était mon «frichti» quotidien. J'écrivais de temps en temps aux adresses indiquées. Je n'ai jamais reçu de réponse. Je me souviens ainsi d'avoir posé ma candidature à un poste à la chaîne d'épiceries « Félix Potin ». Pauvre naïf! Qu'est-ce qui pouvait intéresser l'épicerie Félix Potin dans mon maigre curriculum vitae? Avec plus de chances (et pistonné) je postulai à un emploi de surveillant dans une plantation d'hévéas au Tanganyka, dépendant du groupe Unilever. Le nom même de Tanganyka! Les leçons de géographie de mon enfance, « Les chasseurs de girafes» de la Bibliothèque Rose... C'était fascinant! Pas de réponse non plus. Heureusement, car j'ai appris quelques mois plus tard qu'à cause des mouvements locaux de révolte qui allaient mener à l'indépendance de la Tanzanie, Unilever aurait rappelé tous ses «petits Blancs» de là-bas... Un peu plus tard, Horatiu Comaniciu m'inscrivit sur une liste de candidats émigrants en Argentine. Il se disait sûr de son filon. Je ne sais plus

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ce qu'il est advenu de cette liste, mais je n'ai pas émigré en Argentine. Je fus plus près de partir pour le Brésil avec trois amis: Aldea Cerchez, Stéfane Veron et un jeune Petrescu dont j'ai oublié le prénom. Nous devions faire du camionnage. Je ne sais plus pourquoi ils sont partis sans moi. Est-ce parce que j'avais charge de famille? Je sais en revanche pourquoi je n'ai pas émigré au Canada. Là c'était du sérieux: j'étais engagé comme ouvrier agricole par mon ancien voisin de terre dans le «Baragan de Braïla », Constantin Soutzo. Grâce à une ancienne fortune assez rondelette, il avait un peu de capital à l'étranger, ce qui lui avait permis d'acheter, sur un plateau à mille mètres d'altitude, une ferme de mille hectares dans l'Alberta, ferme qu'il exploitait seul avec sa femme. Après des mois de démarches, les papiers étaient en ordre, affidavits et tout; nous reçûmes enfin la convocation moult attendue pour les visites médicales au Consulat du Canada; mais arrivait en même temps un petit mot du lycée de notre fille nous avertissant qu'on venait de détecter chez elle une primo-infection pulmonaire qui nécessitait un séjour d'un an dans un préventorium. La visite au Consulat fut remise sine die, et la petite (douze ans quand même) prit le chemin du sanatorium de Falkau, dans la Forêt Noire, en zone d'occupation française, où ma femme, qui avait commencé à travailler à la Croix Rouge Française, lui avait trouvé une place. Dure séparation d'un an, et fin de nos proj ets d'émigration. Mais j'ai oublié de mentionner une de mes tentatives les plus étonnantes, les plus invraisemblables: au lycée de Nice j'avais eu des condisciples des quatre coins du monde, dont quelques uns d'illustre ascendance; par exemple Osman, neveu du dernier des sultans ottomans, surnommé « le Pachyderme» à cause de sa corpulance ; deux neveux du roi du Cambodge, Sissovath Monireth et Sissovath Monivong - dont l'un, je crois, a régné un moment avant Norodom Sihanouk (installé peut-être malencontreusement par les Français ?) ; enfin, le futur roi d'Afghanistan, Zaher Khan. Ce dernier avait été en classe avec mon frère et j'avais gardé longtemps une photo des deux dans la cour du lycée, avec leurs tabliers crasseux et si possible un peu dechirés - c'était le chic. Après des dizaines d'années la photo avait disparu comme tant d'autres choses. A présent que Zaher était roi, j'ai osé lui écrire lui demandant s'il pouvait m'employer. Je n'ai pas reçu de réponse. Il est probable qu'à l'époque déjà le voisinage inquietant du colosse soviétique devait rendre la démarche du petit réfugié Roumain proprement extravagante.

J'étais d'ailleurs tellement engagé - le mot propre serait « embringué»
-

dans les affaires de l'émigration roumaine, que ma recherche d'un travail au dehors s'était faite, disons, moins intense... Je subodorais, dans la bellefamille, proche ou lointaine, et chez mes amis Français, comme une attitude de léger blâme. S'occuper de réfugiés, de politique (roumaine) quand on a charge de famille, « c'était pas très sérieux» ! Cela apparaissait comme un acte de sentimentalité un peu dérisoire, une lubie, presque une incongruité. 31

Puisque mon aspect, mon accent, mon background culturel ne trahissaient pas, au premier abord, mon origine étrangère, la réflexion qu'on me faisait parfois et qu'on tenait pour le plus grand des compliments, c'était: «Mais vous, vous êtes comme nous! Vous êtes des nôtres! »... Comment eussentils pu imaginer que derrière l'aspect flatteur, ce compliment était pour moi souffrance? Il rejetait dans l'oubli, dans la négation, dans le néant, ce que je ressentais profondément - mais en silence - comme faisant précisément ma
spécificité, ma « roumanité ». Bien plus tard, pendant que je travaillais en Afrique noire, j'allais écrire, au cours d'un congé en France, une lettre de marivaudages à une jeune Française qui faisait avec moi, à Niamey, du théâtre d'amateurs. J'eus l'idée de clore ma lettre par une traduction de cette charmante idylle de Tudor Arghezi intitulée Melancolie, dont les premiers vers sont: Am luat ceasul de 'ntâlnirelCând se turbura'n fund lacul... (le poète a donné rendez-vous à la bien-aimée au bord du lac, à l'heure où le fond du lac devient trouble - il l'a attenduependant des heures - lorsqu'il la voit enfin paraître...) $i acum c'o vad venindlPe poteca solitara De departe simt unjindl$i-a~ voi sa mi se para. Ue traduis librement, et sans avoir gardé, bien sûr, ma première mouture: A présent que je I'aperçois/Venant, solitaire sur la grève, Je sens de loin comme un regret/Et voudrais que ce fût en rêve.) Elle m'a répondu par une brève lettre qui s'achevait sur ces mots Ue me souviens encore des termes) : «Au fond, vous êtes assez exotique! »... Chère petite camarade Française, vous ne savez pas la joie secrète que ce bout de phrase a éveillée en moi! Enfin quelqu'un qui avait perçu la différence... Dans le même ordre d'idées, je souffrais de voir au fil des ans ma fille, Domnica, oublier son roumain. Comment, sans se rendre odieux, obliger un

enfant à vous raconter le soir, en une autre langue, toutes les petites
pour elle si graves
-

-

mais

histoires qu'elle a vécues la journée à l'école?

Bientôt,

les mots allaient manquer, la langue s'embrouiller. Un beau jour la carotte (roumain: morcov) est devenue caroceà, et - dans un registre plus savantles Huns (prononciation française moderne: lé in) sont devenus en roumain, au lieu de Hunii, Inurile... Au retour d'un an d'isolement en Forêt Noire, elle ne savait plus s'exprimer en roumain. Vingt ans plus tard, quand son mari sera conseiller à l'ambassade des Etats-Unis à Paris, elle aura à cœur de réapprendre le roumain en prenant un diplôme de la célèbre Ecole des Langues Orientales (aujourd'hui INALCO). La voix du sang avait parlé. Mais son cas est exceptionnel.

Quelques cas de réfugiés

Mon travail d'assistance aux réfugiés était devenu, pratiquement, un travail à plein temps. Quand, au bout de neuf mois, la grand-mère nous eut
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priés de déguerpir, le comité directeur du CAROMAN décida qu'on devait me céder une chambre dans les bureaux et m'assurer un petit salaire qui s'ajouterait à celui que ma femme recevait désormais à la Croix Rouge comme directrice d'une école d'hôtesses de l'air (les IPSA: Infirmières, Pilotes, Secouristes de l'Air). Les réfugiés arrivés clandestinement pouvaient, lorsqu'ils avaient notre adresse, frapper de jour et de nuit à ma fenêtre pour demander assistence. C'était commode. Je devais trouver à leur donner un sou pour le métro ou, après minuit, pour un taxi, et des bons d'hébergement dans un asile de l'Armée du Salut... Parfois les y accompagner. Et il ne faudrait pas croire que seuls les « bourgeois» fuyaient le régime communiste! Fuyait qui pouvait, surtout de ceux qui se trouvaient plus près d'une frontière de l'ouest. Les Roumains, qui étaient depuis des siècles la nation d'Europe qui donnait le moins d'émigrants, sont devenus avec l'ère communiste un peuple qui. fuit en masse son pays. Il y a là un phénomène de mutation psychologique collective d'une gravité extrême. Avant la guerre, quand on était à l'étranger, on croyait pouvoir parler le roumain dans la rue sans être compris de personne. A la veille de la guerre, mon frère, qui trouvait que les Françaises étaient trop minces des hanches et rêvait des hanches plus pleines de nos compatriotes, se promenait un jour Boulevard des Capucines avec l'ami Radu Plessia. Il aperçoit tout à coup devant eux une jeune femme faite comme il les aimait. Enthousiaste, il donne un coup de coude à son voisin et s'exclame à voix haute en roumain: «- Oh, dis-donc! V'là un cul comme à Bucarest! »... Mais l'autre se retourne furax et

lui lance en roumain: « - C'est ta sœur qu'a un cul! »
Aujourd'hui, plus encore, faut faire gaffe.

Il peut paraître déshonête d'affirmer à présent que, dans ma vie, j'ai eu peu de moments qui m'aient laissé un aussi mauvais souvenir que les années au CAROMAN ! Et c'est pourtant vrai. Mais glissons sur cette mièvrerie, qui va faire sourire ceux de mes compatriotes qui auront connu les horreurs des prisons ou des travaux forcés au canal Danube-Mer Noire... Les nouveaux réfugiés arrivaient à présent, presque tous, par la Yougoslavie, mais après quelles tribulations! Beaucoup d'entre eux étaient refoulés à la frontière, c'est-à-dire soit capturés par la police roumaine, soit renvoyés par les Yougoslaves en Roumanie. Je me souviens du drame vécu par celui qui allait devenir le comptable bénévole du CAROMAN, Sotirescu. Marié à une Française, secrétaire à l'Ambassade de France à Bucarest, ils avaient fui tous les deux, mais à dessein, par des voies différentes. Prise par les garde-frontière, elle s'était suicidée au poison... Les Yougoslaves gardaient dans des camps pendant des mois ceux qu'ils ne refoulaient pas. On se demande pourquoi. Peu à peu, certains réussissaient à fuir vers Trieste, encore occupé par des troupes alliées. Nous avions là, par bonheur, un correspondant d'un dévouement au dessus de tout éloge, un grand négociant d'origine grecque, M. di Demetrio, ancien Consul honoraire de Roumanie. Il facilitait le passage des réfugiés vers l'Ouest, 33

allait jusqu'à héberger certains d'entre eux, entretenait avec nous une correspondance SUIVIe, nous transmettant toutes les informations personnelles qu'il pouvait rassembler sur les réfugiés identifiés dans les camps yougoslaves. Nous déposions alors auprès des autorités françaises des demandes de visa, individuelles ou collectives, pour lesquelles nous donnions la garantie de notre comité. J'étais chargé de suivre les dossiers au Ministère de l'Intérieur. Pas facile. J'avais fini par entrer dans les grâces du fonctionnaire chargé de débroussailler le tas de demandes, M. Vidal. Quand j'étais parvenu à le joindre au téléphone, à obtenir un rendez-vous place Bauvau, à ne pas être

oublié dans l'antichambre

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alors j'étais reçu avec gentillesse; on s'était

même trouvé des points communs: nous étions tous deux campeurs, et j'écoutais, attentionné et obligé, ses conseils pour mes prochaines vacances en camping... Pendant ce temps, patiemment, il feuilletait les énormes piles de dossiers amoncelés sur son bureau, trouvait parfois les dossiers de mes protégés et les mettait sur le dessus de la pile. Nous n'avions plus qu'à attendre, rassurés, patients et reconnaissants. C'est ainsi que nous avons pu faire entrer en France des centaines de nos « Yougoslaves ». Certains cas sont demeurés mémorables. Ainsi celui du jeune Pierre Rosetti, porteur d'un grand nom de chez nous. Il avait traversé le Danube à la nage, avec deux camarades, en aval de Turnu Severin, une nuit d'automne 1948, et avait touché terre près d'un village de paysans Roumains du Banat yougoslave. Ballotté de prison en camp de travail, il s'était retrouvé au printemps 1949 dans une mine de cuivre près de la frontière bulgare, seul Roumain parmi des réfugiés Bulgares. Un beau matin les autorités yougoslaves avaient décidé de refouler tout le groupe en Bulgarie, notre Roumain avec. Horreur. Emprisonné par les Bulgares, il a eu l'astuce, comme il parlait admirablement le français, de se déclarer Français: Pierre Roset, avec un curriculum vitae «bidon ». Quelques mois plus tard, il recevait la visite (bien sûr, accompagnée) du consul de France, auquel il a réussi à donner le nom et l'adresse d'un sien cousin à Paris, Léon Negruzzi, dont le nom, pour les non-initiés, pouvait paraître français ou italien. Grâce à quoi il recevait après quelques semaines un passeport français au nom de Pierre Roset, et le consul de France poussait le dévouement jusqu'à l'accompagner dans le train (sans échanger un seul mot), afin de le confier personnellement à son collègue du consulat de France à Istanbul. Quand les réfugiés se trouvaient finalement en France, les moyens du CAROMAN étaient si dérisoires, les cas sociaux si divers et souvent insolubles, que le plus clair de mon travail consistait en démarches administratives auprès des autorités françaises ou des œuvres de bienfaisance, françaises ou internationales. Ah, les attentes à la Préfecture de Police avec mes « clients» en infraction, et les rebuffades des fonctionnaires excédés par l'afflux des étrangers clandestins L.. Je rentrais parfois de ces démarches, brisé comme si j'avais reçu cent coups de bâton. 34

Pour le reste, l'essentiel était de savoir écouter 1'histoire de chacun, les confessions, les demandes d'aide, les plaintes sempiternelles... Vingt ans plus tard, quand j'étais en Afrique, j'osai demander un service à un de nos jeunes universitaires, Eugène Lozovan, établi au Danemark. Il m'a servi avec empressement,ajoutant, en guise de commentaire: « - Après ce que vous avez fait pour moi... ». Je ne me souvenais pas d'avoir rien fait de particulier pour lui. Je m'enquis: «- De quoi m'êtes-vous donc redevable? » « - De la manière dont vous m'avez écouté », m' a-t-il répondu.

Histoires tristes La proportion de « cas sociaux» - les assistantes sociales françaises me l'ont confirmé - était, naturellement, beaucoup plus forte parmi ces
déracinés que dans la population du pays d'accueil. Cas sociaux psychiques, les cas de dépression grave ou de folie, ou les suicides. et cas

La femme de mon collègue G.D.B., deux ans après la naissance de leur fille, qu'ils ont tant de peine à élever, à nourrir, est tombée dans un état de profonde dépression. Contre sa volonté, il a fallu l'interner à Sainte Anne. Du taxi qui l'emmenait, à un feu rouge, elle a ouvert la portière et s'est sauvée en hurlant, le visage décomposé par la terreur: «Les Russes. .. les Russes arrivent! ... » On l'a gardée six mois à 1'hôpital. Le mari trimait pour un salaire de misère, lavait le linge des trois, allait tous les soirs à 1'hôpital, et les dimanches en grande banlieue où il avait mis en nourrice la fillette. Celle-ci, mal soignée, mal aimée, lorsqu'il devait repartir se cramponnait à sa jambe en sanglottant: «- Papa, papa emmène-moi!... ». Nous avons cru bientôt que c'était lui qui allait perdre la raison. L'enfant, de cette épreuve, de ce manque de tendresse, de ce traumatisme psychique de l'enfance, gardera toute sa vie une certaine fragilité.

Il Yavait aussi le cas - auquel j'ai déjà fait allusion

-

des militaires, dont

quelques-uns étaient absolument « incasables » dans l'économie d'un pays étranger. Le cas le plus triste dont j'aie souvenir est celui du commandant Profir, as de l'aviation roumaine pendant la campagne de Russie. Pilote de bombardier, il avait à son actif le plus grand nombre de sorties à l'ennemi surtout après l'encerclement de Stalingrad, quand il avait dû faire d'innombrables missions derrière les lignes soviétiques. Il avait consigné dans un gros cahier ses souvenirs de guerre. Qui aurait publié cela en Occident dans les années' 50? Frustré, révolté, las de se morfondre dans sa situation de chômeur sans espoir, il s'était mis à boire, et sa colère virait peu à peu à la folie éthylique. Elle aboutira, à la fin des années' 50, à un triste fait divers, pour le bonheur des jeunes journalistes en quête d 'histoires de « chiens crevés». On apprendra un matin par la radio et par la presse à sensation qu'un officier de l'ancienne armée roumaine se trouvait sur le toit d'un immeuble de six étages, dans le centre de Paris, et menaçait de se

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jeter dans le vide si l'on ne donnait pas immédiatement satisfaction à ses revendications. C'est le professeur Veniamin, à l'époque président en exercice de l'Institut Universitaire roumain « Charles 1er» (Fundatia Carol) qui eut le déplaisir d'être chargé par la police de servir d'intermédiaire dans les négociations avec le forcené, muni d'un porte-voix, au pied d'une échelle de pompiers. Après plusieurs heures, la fatigue aidant, le malheureux fut convaincu de se rendre aux pompiers. Je ne sais pas avec certitude ce qui est advenu de lui par la suite. Ni de lui ni de ses Mémoires. On m'a dit récemment qu'il se serait pendu. Le cahier du commandant Profir me remémore un autre cahier, celui où un intellectuel distingué, un peu bohème, nommé Ureche, gardait jalousement les poésies d'Eminescu traduites par lui en français - exercice difficile, s'il en fût. Plusieurs « littéraires» m'ayant affirmé que c'était la meilleure traduction d'Eminescu jamais réussie, je cherchais, lorsqu'à la fin des années '50 je fus devenu secrétaire général de l'Institut Universitaire «Charles 1er », de le convaincre de me confier le manuscrit pour que nous tentions de le publier. Peine perdue. Sans doute craignait-il qu'on ne « pirate» son œuvre; tandis que moi-même, je sentais l'urgence de l'affaire: l'homme était, visiblement, en voie de « clochardisation». L'ancien conseiller de presse de notre ambassade, Ion Dragu, allait charitablement lui rendre visite de temps en temps dans sa mansarde, devenue un vrai bouge. Il refusait toute assistance. On apprit bientôt qu'il avait été chassé de son logis et qu'il dormait sous les ponts. Il est apparu encore deux ou trois fois à des conférences de notre institut, s'asseyant dans un coin tout au fond, en évitant tout contact - les autres évitaient d'ailleurs sa proximité à cause de l'odeur qui se dégageait de sa personne. Je m'aperçus un jour, en plein hiver, qu'il était pieds-nus dans ses souliers éculés. C'était poignant. Puis il disparut. Avec son cahier de poésies... Dans certains cas, l'on se trouvait tragique frise le comique. dans ces zones incertaines où le

Je reçois un jour une brave femme. C'était une «Saxonne» de Transylvanie. J'avais quelque peine à saisir l'objet de sa requête et le récit traînait, traînait, tandis que la grappe humaine des solliciteurs en attente s'augmentait de nouveaux venus. Je compris enfin qu'elle était femme de ménage chez une dame qui, soi-disant, la maltraitait. J'obtins le numéro de téléphone de la dame en question et entamai un bref entretien téléphonique d'où je compris seulement que ma visiteuse était considérée comme « un peu bizarre ». Je repris le dialogue avec la brave femme qui m'expliquait à présent ses ennuis de santé. A un moment donné, elle pointe son doigt du côté du ventre, vers son foie, dit-elle, qui la faisait souffrir - et de conclure en me fixant
intensivement: « Et voilà, Monsieur, pourquoi je pue des pieds! » Il me fallut, quelques jours plus tard, une autre longue séance pour la convaincre de m'accompagner à l'hôpital où j'avais, à grand-peine, obtenu un rendez-vous chez le docteur Minkowski, le célèbre psychiatre. Trajet inquiet, en métro, jusqu'à l'hôpital, car je craignais, à chaque alTêt qu'elle ne se sauve.

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