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Burundi 1990-1998 "Tu ne tueras point"

De
207 pages
En octobre 1993, au Burundi, l'assassinat du président élu Ndadaye déclenche sur tout le territoire un bain de sang qui se répandra au Rwanda et au Congo-Zaïre voisins. Un religieux français récemment installé dans un quartier de Bujumbura est sommé de rejoindre l'un ou l'autre camp en se déclarant pro-hutu ou pro-tutsi. Il s'y refuse et ouvre une maison communautaire qui accueille les jeunes hutu et tutsi, dans un contexte général de haine et de suspicion. Cette expérience et ce parcours sont ici retracés.
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Collection « Mémoires Africaines»

Du même auteur
Serviteur et témoin Editions Ouvrières, Paris 1964 Quand mes grands-parents voyageaient Editions de Trévoux, Trévoux 1972 L 'homme au loup Editions de Trévoux, Trévoux 1975 Figures du Charolais Horvath, Roanne 1982 Images trinitaires Téqui, Paris 1990 Le géant des bidonvilles Dakar 2001

Alain-Roland FORISSIER

BURUNDI 1990-1998 : "TU NE TUERAS POINT"
Journal d'une réconciliation possible à Musaga (Bujumbura)

L'Harmattan
5-7 rue de l'Ecole-Polytechnique F - 75005 - PARIS

Originaire de la plaine du Forez, dans le département de la Loire, Alain-Roland Forissier, religieux mariste, est ordonné prêtre en 1958. Après seize années d'apostolat à Lyon puis à Toulon, au service du monde scolaire, il est rattaché à l'aumônerie d'un grand établissement de Dakar où il assure aussi une fonction d'enseignant. Il passera trente ans en Mrique, principalement au Sénégal en deux séjours interrompus par huit années de présence au Burundi, de 1990 à 1998, dans le contexte des violences déclenchées par l'assassinat du président Ndadaye.

Photos des couvertures: 1. La montée vers Bigwa, avec Xavier Bèchetoille 4. Jour de liesse à 'Wallis'

copyright L'HARMATTAN 2006 httv://www. editions-harmattanfr www.librairieharmattan.com hq!:mf!{tf!!1l@!£ÇJJJfJ/IQQjr ISBN: 2-296-00997-2 EAN : 978 2296 00997 4

Je vois dans la ville discorde et violence fraude et brutalité ne quittent plus " ses rues. Psaume 54

Avant-propos

La haine n'aura pas le dernier mot. * Christel Martin vient d'écrire un beau livre! Se souvient-elle, sinon de moi, du moins de notre voyage commun du 28 février 1998 ? Xavier et moi-même, cédant, malgré nos réticences, à la pression qui n'avait pas encore osé se muer en ordre contraignant «au nom de l'obéissance », nous quittions le pays. Nous aurions dû laisser Bujumbura à bord d'un petit avion qui devait nous mener à Nairobi d'où partait le vol pour l'Europe. La veille, alerté par des expériences précédentes, je téléphonais: - Le vol est-il maintenu? - Bien sûr! Aucun problème! C'est donc qu'il y en avait. Quelques instants après, on me rappelait : - En fait, il est annulé. Venez au bureau de l' agence ; nous chercherons une solution. Elle se dessina, toute simple: il suffisait de rattraper l'avion à l'escale de Kigali. - Mais comment s'y rendre?

.

Référence

des ouvrages cités: page 200

5

-

Un petit car fait la navette. Allez voir si vous

trouvez des places. Il était trop tard, on affichait complet. Il ne restait qu'à trouver un taxi pas trop vétuste, qui accepterait de nous mener à la frontière. De là on verrait bien. Inquiets, tout de même, nous parlons de notre déconvenue aux pères xavériens que nous allons saluer, un peu honteux de notre départ que certains, parmi eux, tenaient pour un abandon, une fuite presque. Mario, leur Supérieur, est dans le groupe; il nous écoute puis, fraternel: «C'est pour demain? Je suis libre, je vous conduis à la frontière. Soyez ici à huit heures ». C'est en chemin que nous vîmes Christel. Un attroupement sur le côté droit de la route, une ou deux familles burundaises auprès de leurs petites maisons, entourant une jeune fille blanche. Je la reconnus: elle nous avait rendu visite peu de temps auparavant. Prenant le même vol pour l'Europe, elle essayait de gagner Kigali, elle aussi. Nous étions deux passagers, nous fûmes trois. Au poste de douane, une pointe d'inquiétude. Nous donnerait-on facilement, c'est-à-dire sans nous retarder, les visas de sortie? Le temps de l'arbitraire n'était pas encore passé alors. L'est-il davantage? Mais quand j'entrais dans le bureau, je fus accueilli par mon nom. - Alors, vous quittez Musaga * ? On était bien renseigné! Le douanier nous avait vus la veille dans le quartier où il s'était rendu auprès de sa sœur Léonie, une amie fidèle de notre communauté. Les tampons furent vite apposés sur les passeports. Puis Salvator m'accompagna auprès de son homologue rwandais, auquel il nous confia: - Arrête une voiture! Trouve-leur un lift ! Une demi-heure s'écoule: De voiture, toujours pas!

. Les noms des quartiers

de Bujumbura

figurent sur le plan de la ville, p. 192

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Le chef de poste nous conseille de prendre un taxi. Il désigne, en parlant, un véhicule noir tapi sous un arbre à quelque distance et qui roule aussitôt vers nous comme s'il guettait le moindre mouvement d'une proie éventuelle. Nous convenons d'un prix. Il est assez élevé pour donner bon espoir de rejoindre à temps l'aéroport. Mais, après une quarantaine de kilomètres, j'entends le moteur s'essouffler comme un vieillard asthmatique. Il rend un dernier soupir. Nous sommes en pleine brousse; jusque-là nous n'avons rencontré personne. Au même instant le route s'anime: un motocycliste débouche en face de nous. Il s'arrête et court embrasser notre chauffeur. - Puisque vous vous connaissez, dis à ton camarade de t'emmener chercher une autre voiture. L'attente commence. Je ne ressens aucune inquiétude. Vingt ans d'Afrique m'ont appris que la patience paie toujours. Sur ce continent, les miracles tiennent lieu de solutions à ceux qui 'ont la chance'. Les autres se résignent à coucher avec leurs problèmes. L'agacement est donc un luxe inutilisable. En effet, deux voitures qui se suivent arrivent à notre hauteur. Déjà Christel, plus vive, s'est précipitée audevant d'elles et les arrête. L'une, bourrée de Pakistanais, emporte seulement nos remerciements. De l'autre descend un Rwandais affable qui nous invite à monter dans son véhicule. Nous démarrons au moment où le chauffeur du taxi en panne est ramené par son camarade... Un livre vient de réveiller ma mémoire. Les souvenirs refont surface. Ils n'ont jamais été enfouis profondément. Mes années burundaises ne sont pas au secret dans des notes éparses. Elles m'appartiennent, elles sont en moi à chaque instant, elles sont moi. Elles me constituent, me font ce que je suis. Mêlées à tout ce que j'ai pu vivre avant elles et depuis, elles composent celui que je suis en cet instant où j'écris. Je ne peux rien évoquer de cette période 7

comme s'il s'agissait de souvenirs indépendants de ma vie actuelle. C'est un présent recomposé que je cherche à raconter. Les contours des événements sont simplement comme repassés à la manière d'un dessin, sous mes yeux en permanence. Il pâlit un peu chaque jour. Je veux en souligner les traits avant qu'ils ne s'effacent totalement. Je reprends donc mes diaires où je notais, avec irrégularité, les événements vécus à la lumière de ce que j'ai appris et surtout compris depuis leur rédaction hâtive et souvent irritée.

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Un Pape pour ID'accueillir
Ce 16 août 1990, l'avion roulait pesamment sur la piste de Roissy pour aller prendre position avant son envol. La nuit tombait. Surpris, je contemplais à travers le hublot, dans l'herbe jaunie qui bordait la piste, des centaines de lapins se croiser, bondir, jouer sans paraître effrayés par le bruit du moteur ou la masse de l'appareil. Je me revoyais, enfant, fasciné, au cours de nos promenades dans les grands bois du village, par ce petit gibier qui ne cessait de traverser l'allée forestière. Les images se superposaient faisant coïncider l'enfance indéterminée, riche encore de tous les possibles et ce départ d'un religieux mandaté par ses supérieurs pour tenter une implantation missionnaire à Bujumbura dont il ne connaissait rien, ayant seulement depuis peu repéré sur une carte la forme grossière d'un cœur figurant les contours d'un tout petit pays. Mon existence ne m'est jamais apparue comme un chemin tracé au milieu des paysages successifs dans des directions qui m'éloigneraient à chaque pas d'un passé mort dont subsisteraient quelques souvenirs. Elle n'a pas cessé de se présenter comme un enchevêtrement continuel des différentes périodes. Je vais d'un point à l'autre dans un chassé-croisé qui m'émerveille et me surprend toujours. L'immédiat s'efface parfois devant un fait ancien. Ce passé restauré me laisse à nouveau pour me permettre de regarder le temps présent. Je n'existe pas, je coexiste: les vivants d'hier ont souvent plus de présence que ceux d'aujourd'hui, les événements un poids plus pesant, les douleurs restent aussi brutales, les joies seules sont fugaces... 9

Le 17 août au matin, après que mon confrère Paolo, qui m'attendait à l'aéroport, se soit occupé de récupérer mes bagages, Mgr Simon Ntamwana, venu en personne m'accueillir, m'emmène à l'Evêché. Nous traversons la plaine. A gauche, les collines forment une sorte de muraille verte qui évoque irrésistiblement pour moi les monts du soir bordant, à l'ouest, la plaine du Forez. N'est-ce pas d'ailleurs qu'il y a entre nos deux plaines une véritable parenté géologique puisque toutes deux sont des bassins d'effondrement? Tandis que Monseigneur me parle, je regarde ces hauteurs surplombant abruptement la plaine. Elles me paraissent, d'une certaine façon, familières. Plus tard, les parcourant, je songerai plus d'une fois aussi à certaines gorges encaissées de l'Ardèche des vacances: mêmes abîmes sauvages au creux desquels nichent des maisons qui offrent tous les faits et gestes de leurs habitants, leurs allées et venues, au spectateur placé en observation sur la colline dominante. En même temps, je leur trouve un aspect inquiétant et inhospitalier. Elles semblent se tenir sur leur garde. Après une nuit passée à l'Evêché, Paolo me conduit dans sa paroisse, Mivo, du Diocèse de Ngozi, au nord du Burundi. Il y vit seul dans une absence de confort qui serait, du reste, superflu: son zèle entreprenant ne lui laisserait guère le loisir d'en profiter. Je ne peux m'empêcher de noter, dès mon premier séjour auprès de lui, que, comparée à sa chambre, celle du Curé d'Ars que l'on visite avec admiration et compte tenu des contextes historiques différents, était mieux équipée et plus accueillante. Paolo est l'exemple du religieux qui a su solliciter la Providence pour obtenir que ses Supérieurs lui laissent la bride sur le cou. Avec un tel modèle, je me demande comment je ne saurais pas leur résister moi-même lorsqu'il nous sera signifié que notre présence au Burundi était devenue inutile. En 1967, animant un groupe missionnaire, 10

il rencontre au Bureau Missionnaire de Brescia, en Italie, un évêque burundais de passage, Mgr Manirakiza, venu pour remercier le diocèse de lui avoir offert, sur recommandation du Pape Paul VI, la somme nécessaire à la construction d'une église. Paolo l'invite à parler à ses propres élèves. Après la rencontre, l'évêque prend place à la table de la communauté. Naturellement son hôte est assis à ses côtés. Conversation attendue - celle que préfèrent les ruses de l'Esprit Saint:
-

Comment se fait-il, père, que votre travail

d'animateur ne vous ait jamais amené à visiter l'Afrique? Ne faut-il pas voir ce dont on parle? Et Monseigneur d'inviter Paolo à se rendre dans son lointain diocèse de Ngozi, au nord du Burundi. Paolo ne manque pas de répondre positivement. Il s'en va, peu après, découvrir ce pays des Grands Lacs coincé entre le Zaïre, le Rwanda et la Tanzanie. Il est subjugué par les collines qui le strient de vallées étroites, autant que par la liberté que lui donne l'éloignement des communautés d'Europe. Il suggère à l'évêque de prolonger son séjour. Proposition faite pour plaire à celui-ci, toujours en quête de main-d'œuvre. On écrit au provincial des maristes d'Italie qui s'incline devant la volonté épiscopale: sa règle ne lui en fait-elle pas un devoir? Dix ans plus tard, Paolo est toujours à Ngozi. Vingt ans: il y est bien ancré. Comme tous les Italiens, pour des raisons que des linguistes savent expliquer mais qui m'échappent, il a vite appris le kirundi. Il s'est inséré dans le milieu rural, il visite les lycées, prêche en toutes circonstances: il est partout. Dès le premier dimanche vécu à Mivo, je le vois dans ses œuvres. Je ne puis éviter une autre évocation que fait naître sa manière de faire. Elle me renvoie au curé de mon enfance qui faisait lui-même la quête, interrompait sa messe pour gronder les retardataires, allongeait l'office par des prières et des invocations à répétitions. La désinvolture de mon confrère à l'égard des rites est de la même 11

eau. L'office débute, bien avant 1'heure fixée, par un enchaînement d'Ave Maria que le curé vient relancer entre deux bouchées de pain qu'il va renouveler dans sa cuisine proche de la sacristie. Le début est à l'initiative du célébrant quand il juge qu'il dispose d'un quorum convenable de fidèles. Il descend parfois dans la nef, pour dire un mot à un paroissien, donner un rendez-vous à un autre, saluer... Je suis épuisé par la longueur de l'office; mais dès le repas achevé, nous repartons porter les sacrement des malades à une vieille paysanne. Cette fois je me trouve plongé dans une page des Annales de la Propagation de la Foi dont une collection ancienne occupait une étagère dans un placard de la chambre de maman. Nous roulons sur un chemin escarpé, traversons un pont en rondins devant lequel, par prudence, le conducteur fait descendre les passagers, car outre moi-même, deux jeunes gens nous accompagnent. Vision paisible de cette vieille femme moribonde étendue sur le sol d'une case obscure. Paolo est agenouillé à ses côtés, il lui parle à voix douce; dehors, sur la pente, soixante personnes prient en communion avec nous, à la fois ferventes et décontractées. Reconduit à Bujumbura, j'apprends que je dois loger quelques temps à l'Evêché, en attendant que la chambre qui m'est destinée soit prête au presbytère de la cathédrale. Elle est loin de l'être. Gabriel, le curé, n'a pas le temps de s'en préoccuper. Tout le pays est mobilisé pour préparer la réception prochaine du Pape Jean-Paul II. Je ne puis que patienter et, pour m'occuper, j'accompagne Mgr Simon dans quelques-uns de ses déplacements. Avec lui, à l'occasion d'une fête nationale, j'assiste au défilé des fonctionnaires dans un stade où le maire puis le Président Buyoya prononcent évidemment des discours. Monseigneur ne se mêle pas aux autorités qu'il salue de loin et va s'asseoir un peu à l'écart dans la tribune officielle. Il me désigne les gosses dépenaillés qui nous entourent. Dix années plus tard, ils seront bien plus nombreux. 12

Le 5 septembre 1990, le Pape arrive donc. Je me rends à l'aéroport pour l'accueil. L'avion est déjà annoncé, les tambours ne retiennent plus leur joie impatiente, les officiels se congratulent ainsi qu'ils feront chaque jour en se retrouvant comme des camarades de bureau à l'entrée de la cafétéria. Les évêques s'embrassent. Avec une ferme gentillesse, un soldat calme la ferveur débordante d'un essaim de sœurs qu'une Supérieure ne parvient pas à contenir. Le Président Buyoya arrive et gagne sa place, de son allure sportive et déterminée. Après l'habituel baiser à la terre burundaise, le Pape s'avance maintenant, salué par les petits groupes de ceux qui ont eu le droit d'approcher de l'avion. Parfois, une main insistante retient son bras; d'anciennes connaissances se retrouvent peut-être. Le Président prononce des paroles de bienvenue. Le Pape répond. Les sœurs, calmées, écoutent ce qu'elles peuvent en capter. L'attention est sensible malgré le remue-ménage décontracté des journalistes hirsutes qui bourdonnent comme les mouches du troupeau. Le soleil est de la fête. Il a obligé le service d'ordre à reculer, sous le porche d'accueil, les fauteuils réservés aux officiels. Le vent agace le camail de Jean-Paul II et le revers de la veste présidentielle. L'atmosphère est un mélange de gravité et de gaieté retenue. Le Pape, enfin, monte dans une 'papamobile' de circonstance, haut cadre qui donne à la voiture des allures de fourgon cellulaire. Jean-Paul II n'est-il pas un peu, durant ces voyages, le prisonnier des foules? Il gagne Bujumbura. A ses côtés, Mgr Simon rit de toutes ses dents en désignant ses diocésains. Le Président souriant l'a regardé partir et semble confier à son Premier Ministre, Adrien Sibomana, son soulagement de voir que tout s'est bien passé. Le lendemain, après une soirée consacrée aux diplomates puis aux intellectuels, c'est-à-dire aux gens qui ont par hasard bénéficié d'une formation leur permettant de développer des virtualités laissées en friches chez les 13

autres, le Pape se rend à Gitega, au centre du pays. Je ne suis pas du voyage, bien sûr, et ne connais de cette visite que ce qu'en ont dit chichement les médias. Quelques années plus tard, cependant, je pénètrerai, à Musaga, chez une femme réfugiée. Sur un meuble, une photo la représente avec sa famille aux côtés de Jean-Paul II. J'interroge ; elle m'en raconte l' origine. Avant de monter à Gitega, le Pape avait manifesté le désir de visiter une famille chez elle. Le 5 septembre, ma narratrice se trouve au travail. Une de se filles lui téléphone: - Maman; rentre vite à la maison, il faut que tu prépares la visite du Pape. 'Maman' se met en colère: elle n'a ni le goût ni le temps de se prêter à des plaisanteries stupides. Autre coup de téléphone: cette fois la police, la priant de rentrer d'urgence! Quand elle pénètre dans sa maison, toujours pleine de méfiance et de mauvaise humeur, elle trouve un membre du Protocole. Elle s'affole: je ne saurais pas lui parler, comment l'appeler? Inquiétudes superflues: le temps de quelques échanges, de nombreuses photos d'un Pape dans le salon. Seules traces conservées de cette insigne visite, car la maison fut détruite au cours des années de violences, obligeant la famille toute entière à fuir Gitega. Le soir du jeudi 6, Bujumbura récupère son Pape qui réunit les religieux à la cathédrale. A 16 h 30, le parvis est une mer écumeuse. Les voiles blancs des sœurs s' agglutinent près des portes encore fermées, les soutanes volètent, ponctuées de jaune ou de vert. C'est une joyeuse pagaille de frères et de sœurs heureux de se retrouver en fête. « Les neuf dixièmes des effectifs», souffle une voix autorisée. Des abbés dynamiques parviennent à discipliner une foule qui ne demande que çà. Le vendredi, le rendez-vous solennel de la messe pontificale est donné sur l'esplanade de Mutanga-Nord: un site superbe, aujourd'hui surchargé de villas prétentieuses, adossé aux collines roses drapées de plis profonds. 14

Une vaste estrade leur fait face, sur laquelle les prêtres en aubes blanches, commencent à se grouper dès 7 h 30. Ils se chauffent au soleil encore bas, tout en contemplant le spectacle des danseuses, des chorales, des religieuses, des familles de jeunes ordinands qui s'installent, s'appellent, s'émerveillent de se retrouver là. Une activité fébrile puisque tout se fait toujours à la dernière minute: des hommes brossent énergiquement les tapis, la TV dresse un échafaudage branlant. Un secrétaire du Pape soupire poliment: - Il manque beaucoup de choses! - Il Yaura un miracle, comme à Gitega ! - Un miracle ne se renouvelle pas deux fois! Mais si, Monseigneur, vous ne connaissez pas l'Afrique! Tout est prêt en temps voulu. L'assemblée s'étoffe. Les officiels cravatés, leurs épouses chapeautées, poursuivent leurs conversations de la veille. De chants s'élèvent, les danseuses se mettent en piste. Elles portent des tuniques aux tons vifs et joignent les mains pour demander au soleil de se montrer moins ardent. Elles sont aussitôt exaucées, les nuages se chargent de réduire l'échauffement. Derrière elles, les religieuses se rangent par couleurs: bleu, brun, beige... A 8 hIS, débarquent les journalistes nonchalants: on est là pour eux! La foule se fait plus dense et plus pressée, la musique éclate. Et tandis que des acolytes aux aubes sales et déchirées achèvent de s'exercer sous la conduite d'un prélat maigre, le scénario de l'arrivée présidentielle se déroule. Le Pape concélèbre la messe avec tous les prêtres présents. Il confère l'ordination sacerdotale à vingt-cinq jeunes gens. Sa voix rocailleuse détache distinctement les mots de la prière consécratoire avec une autorité dont les ordinands vont se sentir investis. La cérémonie s'achève. Le Pape remercie la foule. «Le vent souffle aujourd'hui sur ce pays », proclame-t-il. Le cortège se met en marche. Les gens courent pour tenter de se trouver sur son passage. Un nuage de poussière rousse s'élève. Jean-Paul II disparaît: 15

les jeunes prêtres sont pris d'assaut. On se sera beaucoup embrassé aujourd'hui. Je prends part aux adieux à l'aéroport. Ce n'est plus la foule du matin, mais des groupes bavards et remuants qui respirent cette sorte de familiarité émue et souriante avec laquelle on prend congé d'un parent. Le vent souffle fort, répondant au souhait de Jean-Paul II. Il atténue les ardeurs du soleil. C'est encore, c'est toujours l'attente. Des jeunes filles ont déposé leurs chaussures en tas, elles dansent vigoureusement. Roulement frénétique des tambours : sur le perron d'accueil, des calottes rouges luisent par instants, s'envolent. Les acteurs sont en place. Le président Buyoya exprime la gratitude de son peuple. Il redit combien il se sent réconforté dans sa détermination à construire un avenir fondé sur la paix. Le Pape s'écrie: « 0 pays du Burundi, tu as devant toi une grande tâche, ne t'arrête pas sur la route de la réconciliation ». Les rites reprennent leurs droits: hymnes nationaux, revue de la garde d'honneur... bras tendus vers la foule du haut de la passerelle. Bientôt l'avion s'ébranle, prend son élan. Il n'est plus qu'un petit nuage bleu dans le brume. Il y a un Pape là-dedans, perdu dans l'immensité du ciel sous le regard de Dieu. On songe au prophète enlevé sur son char. .. Reste à vivre cette entente annoncée.

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Premières surprises
Le Pape envolé, rien ne fait plus obstacle à mon installation. D'entrée de jeu, je dois m'adapter à une mentalité nouvelle. Cette situation de commensal d'une équipe en place, au presbytère même de la cathédrale, je l'ai connue à plusieurs reprises à Dakar où il m'arrivait d'y prendre un repas de temps à autre. Je m'y sentais très libre dans mes propos. L'on pouvait aborder tout sujet. Ici, je comprends aussitôt qu'une certaine réserve est nécessaire. Un voile imperceptible couvre chaque interlocuteur Il y a des sujets qui fâchent, des situations qu'il vaut mieux ne pas commenter. C'est moins de la méfiance que de la circonspection. Mais au dehors, dans les cercles qui ne sont pas formés par ces liens très forts d'une foi et d'un engagement commun, la défiance l'emporte et dicte souvent les comportements. On a l'impression de ne pas rencontrer ceux auxquels on s'adresse. Ce n'est pas qu'ils se dérobent; ils ne s'offrent pas, ils présentent une façade d'ailleurs changeante de jour en jour. Mon séjour au presbytère est une bonne introduction au pays. L'équipe en place est restreinte et variée. Gabriel Baregensabe, à la maigreur hiératique, est un curé affable, discret et attentif, un sage que j'aurai l'occasion de revoir avec joie au Sénégal au cours d'un Synode africain, comme à Chartres en 2006, dans l'obscure humidité de la vaste cathédrale où il est venu prendre part à une ordination sacerdotale. Adrien Ntabona qui habite au presbytère sans avoir véritablement de fonction paroissiale, est un esprit vif et curieux, l'un des bons intellectuels du Diocèse; du reste, professeur à l'Université. Par lui nous serons tenus au courant des mouvements et des humeurs des étudiants. Un père blanc belge, Rémy Donners, complète le 17

trio. Il totalise, avec son frère aîné, missionnaire comme lui mais décédé, plus de quatre-vingts années de présence dans le pays. Il connaît beaucoup de monde, est connu, lui-même, de tous. Contraint, comme tous les missionnaires, à quitter le Burundi sous l'implacable Bagaza, il avait été accompagné à l'aéroport par de nombreux fidèles. Son retour fut une sorte de petit triomphe. Il joint à une sensibilité artistique très vive un caractère bougon et abrupt pour lequel il sollicite, parfois, mon indulgence: «Je ne suis qu'un vieux broussard!» Excellent pianiste, il a composé, sur des paroles d'Adrien, un chant pour saluer la venue du Pape. Il participe à des concerts dans le cadre du Centre Culturel Français ou de réunions qui regroupent des Européens mélomanes. Il me met en garde: «Ils sont capables de vous servir la messe dix ans de suite pour obtenir une paire de chaussures !». En réalité, il est profondément attaché au pays qui est toute son existence. Il me raconte ses aventures variées, son entreprise de fabrication de briques pour payer ses catéchistes, ses chasses. Un jour, on vint le trouver pour qu'il aille exorciser une maison hantée où se manifestait une présence hostile. « D'accord, dit-il, le temps de prendre mon fusil ». On le pria aussitôt de ne pas se déranger; les esprits disparurent d'euxmêmes, inquiets d'avoir affaire à un trop bon tireur. Rémy s'accroche au pays: «Vous comprenez: ici, je suis quelqu'un, tout le monde me connaît, me salue. En Belgique, je serais un numéro ». Peu de temps après mon départ de la cathédrale, il devra cependant se résoudre au rapatriement et mourra très vite. Mes premières semaines précédant la rentrée scolaire me donnent l'occasion de découvrir lieux et personnes. Je ne suis pas ici pour faire du tourisme; ce n'est pas le pittoresque des sites visités qui m'intéresse mais leur fonction. Je commence par rendre quelques visites nécessaires. A la Nonciature, Mgr Sambi me reçoit avec sa cor18

dialité légendaire et une disponibilité reconnue qu'il entretient en pratiquant chaque matin le footing. A l'Ambassade de France, Madame Causse, l'épouse de l'ambassadeur, ne se lasse pas de contempler le paysage du lac Tanganyika« étendu à ses pieds ». Je fais la connaissance de plusieurs coopérants que leur travail va fixer quelques années au Burundi. JeanCharles et Monique Chassain ont importé l'art de vivre en Périgord dans une demeure historique; je retrouve chez eux le raffinement d'une table française de tradition. Michel Poli, de Narbonne, travaille à la Mairie de Bujumbura; sa présence m'y sera d'un grand secours quand je devrai me préoccuper d'achats de terrains. Par lui j'entre en relations avec le maire, Anatole Kanyenkiko qui sera quelques temps Premier Ministre et Christophe, lui-même futur Ministre de la Jeunesse et des Sports, cordial et ouvert. Les Poli ne sont pas très éloignés de mes habitats successifs. Je peux compter sur leur serviabilité pleine de spontanéité et de simplicité. L'immense collège de Kiriri, bâti par les jésuites sur la hauteur, surveille la ville. Les religieux n'ont pu en garder que la chapelle et un bâtiment qui leur sert de résidence. Trop bien situé, il a excité l'envie du dictateur Bagaza qui avait rêvé d'en faire son palais présidentiel. Devenu Université, il se dégrade lentement. Les jésuites sont des frères. Sous la conduite du père Guillaume, ils prennent le temps de me faire sacrifier à quelques rites obligés: nous ne manquons pas le rendez-

vous de 17 heures - qu'on croirait programmé par l'office du tourisme - quand, ponctuellement, des hippopotames
s'approchent du rivage dans une petite crique du lac, au bord d'une route et exhibent nonchalamment leurs formes rebondies.
.

Mais il faut songer à la rentrée. En accord avec

l'évêque, mes supérieurs m'ont tracé un programme, à vrai dire assez flou puisqu'en dehors de mon confrère Paolo 19

qui s'est créé un territoire autonome dans le diocèse de Ngozi, je suis le premier de ma congrégation à tenter une implantation au Burundi. Objectif immédiat: assurer l'aumônerie du Lycée de Rohero et occuper mes loisirs à prévoir et, selon les circonstances, à commencer une installation pour une future communauté. Le lieu en est fixé par les autorités diocésaines: le quartier de Musaga est situé au sud de la capitale, au point de départ de la route nationale 7 qui gravit abruptement les collines en direction des sources du Nil. Encore un curieux rapprochement avec un enfance que l'on faisait rêver de découvrir la mer en empruntant un jour la fameuse 7 qui traversait le département comme une promesse de voyages lointains. Musaga s'est d'abord constitué de façon anarchique. «On ne connaissait pas ce quartier », me dit Gabriel. Des paysans sans terres s'y installaient discrètement au milieu des bananiers et bâtissaient des maisons dissimulées sous la verdure, comme ils le pouvaient, sans respecter évidemment un plan d'urbanisme inexistant. Le choléra dont ils furent victimes une année, attira l'attention sur cette population tapie presque clandestinement aux portes de la ville. Les autorités commencèrent à organiser le secteur. Une classe moyenne, comprenant beaucoup d'enseignants, rejoignit les premiers occupants, munie de titres fonciers réguliers. Pas d'église encore ni même de communauté religieuse. Le culte se déroule sous le préau couvert d'une école primaire dont les élèves cèdent la place aux fidèles après 17 h. Le prêtre responsable habite le Grand Séminaire proche de la cathédrale. Je suis chargé de lui donner un coup de main et, pratiquement, d'assurer la célébration des messes durant la semaine. L'évêque souhaite que ma congrégation s'installe sur les lieux. Il nourrit même, au début, le projet de nous confier la charge de la future paroisse; Donners, mon commensal, hausse les épaules et bougonne: « Je ne vois pas ce que vous pourriez faire, ne connaissant pas le kirundi. » En attendant, dès maintenant, 20