Caméléon

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« Le retour à la patrie » a toujours été le rêve de mon père. Ignorant la réalité de cette décision, à un âge où traverser la terre n’était qu’une brève promenade, je me lançais dans l'aventure. Mais la rupture soudaine avec le pays natal, où les prémices d’une enfance commençaient à se forger, fut l’objet d’un déracinement qui hanta le reste de mes jours.
Mon enfance demeurant immergée dans les profondeurs sénégalaises, je me livrais à ce pays du Moyen-Orient, hérité par défaut d’immatriculation.
Captive du passé, je me rendais au destin que l’on m’imposait pour enfin abolir les barrières fictives d’une mémoire nostalgique et céder la place à de nouveaux souvenirs.


Publié le : lundi 27 avril 2015
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EAN13 : 9782332861405
Nombre de pages : 62
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ISBN numérique : 978-2-332-86138-2

 

© Edilivre, 2015

I

Tout le monde était rassemblé dans notre maison à la rue Galandou Diouf, membres de la famille et amis proches, ils étaient tous là pour notre départ. Certains étaient tristes et d’autres relataient les souvenirs passés ensemble en rigolant. À l’époque, je n’avais que neuf ans et je ne prenais pas tout ce monde au sérieux. Indifférente, je continuais à jouer avec Chérine. Ce départ n’était qu’une aventure, le voyage et la découverte d’un nouveau pays étaient tout ce qui m’intéressait.

Mes parents avaient rangé tous les accessoires et les argenteries de la maison dans une malle verte, sorte de grand coffre en fer, qui ressemblait beaucoup à celles qu’utilisaient les militaires dans les films de guerre.

Quant à ma sœur, mon frère et moi, on avait emballé toutes nos affaires dans d’immenses valises où je m’amusais à ranger nos habits, les gadgets que Chérine m’avait offerts en souvenir et les silex que j’avais rassemblés devant la porte de l’école.

Ignorant que cette journée allait à jamais changer le tournant de ma vie, cette valise ensevelissait mon enfance africaine.

Après un long voyage interrompu par plusieurs escales, on arriva enfin à Beyrouth. À la sortie de l’avion, l’air me sembla différent ; je n’y trouvais plus cette senteur africaine si chaleureuse et si familière. Soudainement j’étais perdue, je dédaignais cet escalier qui me menait vers l’obscurité.

En effet, ce départ, qui n’était pour certains qu’un au revoir, était pour moi un adieu sous-estimé par la naïveté d’une enfance.

Après avoir quitté l’aéroport, tout au long du chemin, j’observais ces quartiers dont les petites maisons aux toits de zinc donnaient l’impression d’être sur le point de s’effondrer à n’importe quel moment. Les rues étaient presque isolées, l’air accablé des habitants nous laissait deviner la misère dans laquelle ils vivaient.

Parmi eux, un homme assis nonchalamment sur un tabouret, ingurgitant un immense sandwich, me fixa des yeux. Effrayée, je tournai le visage afin de camoufler mon regard éperdu. D’un air curieux, je demandai à mon grand-père :

« Quel était le nom de ce quartier ?

– Ouzaï, me répondit-il dans un soupir…

Un instant plus tard, il reprit la parole pour m’expliquer :

– Avant la guerre, c’était la côte balnéaire la plus branchée du pays… mais elle fut transformée, par la suite, en un refuge pour les émigrés dont les maisons ont été détruites durant la guerre… »

L’air importun de ces habitants me rendait triste. Bizarrement, je me sentais proche d’eux. J’essayais à plusieurs reprises de restituer ce quartier dans mon imagination mais en vain, son aspect miséreux était à jamais figé dans ma tête.

C’était la première fois que je fus consciente d’une telle situation. Jamais avant je ne connus de guerres où de bombardements. Tout cela était nouveau pour moi.

Le trajet était long, presque un second voyage. Les régions devenaient de plus en plus sinistres. Le bord de mer était tellement chargé de déchets, qu’on apercevait à peine sa côte de sable.

À l’embouchure de Saïda1 des militaires étaient debout sous une sorte de petite cabane peinte aux couleurs du pays. Mon grand-père, ralentissant la voiture, hocha la tête pour les saluer et leur dit en arabe : « Yaatikon el aafye2 ». Je trouvais ce genre d’accueil étrange ; venant d’un pays où les feux de signalisation étaient tout ce qui contrôlait la conduite, je ne comprenais pas ce qui se passait. Au fond, j’avais peur et je regrettais déjà d’être venue.

Mon père est né à Hay el Saraya, l’unique quartier qui eut existé dans les années quarante à Nabatieh. Il fut élevé par ses grands-parents qui, assez tôt, l’initièrent aux responsabilités qu’une vie modeste puisse accorder. Sa grand-mère tenait une petite boutique où elle vendait du thym, des graines de sésame, du basilic et toutes autres épices et graines qu’elle cultivait dans son jardin, derrière leur petite maison dont la construction était inachevée.

Après l’école, mon père passait la majorité de ses après-midi avec son grand-père, qui était aveugle. Sinon il aidait sa grand-mère dans la boutique. Cette responsabilité s’accrut quand son père commença à lui envoyer de l’argent d’Afrique. D’une part pour terminer la construction de leur maison et d’une autre pour investir dans l’achat de terrains à l’extérieur même du quartier. La bonne réputation de mon grand-père grandissait au fur et à mesure que sa fortune augmentait. Cette réputation, mon père en hérita et en tira un grand profit en jouant au jeune maire du quartier.

À l’âge de quatorze ans, mon père quitta le Liban pour la première fois dans le but d’aider son père au travail. Ce dernier lui légua le commerce afin de pouvoir se déplacer plus librement entre le Sénégal et le Liban. Le départ fut très dur pour lui, il lui arriva souvent de s’enfermer dans sa chambre et de s’effondrer en larmes.

Le retour au pays d’origine a toujours été son rêve dès le premier jour de son arrivée en Afrique. Pour lui, le Liban représentait non seulement la patrie mais aussi le pays où il souhaitait voir ses enfants grandir.

Nous arrivions à Nabatieh, au sud du Liban, et à quelques kilomètres de la frontière avec les colonies israéliennes. Souvent, il y avait des bombardements et c’est à cause des guerres et des multiples colonisations que mes grands-parents, comme la plupart des habitants de cette région, ont émigré.

On vivait temporairement chez mes grands-parents jusqu’à ce que la construction de notre villa fût achevée. Au départ les choses étaient compliquées, je ne parlais pas l’arabe et je trouvais beaucoup de difficultés à me faire des amis. Parfois, quand je partais à l’épicerie du coin, les enfants du quartier me harcelaient comme si j’étais un oiseau rare.

Je n’arrivais pas à m’adapter à l’ambiance insécurisée qui régnait dans cette région, je voulais tout simplement jouir d’une enfance normale. Chaque jour, l’espoir du retour au Sénégal, pays qui m’a adoptée et où j’ai ouvert les yeux...

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