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Carnets d'ailleurs

De
149 pages
Lors de son premier voyage au Congo, déçu de ne pas rencontrer Kinshasa, sa bien-aimée, l'auteur multiplie les reproches. La magie d'une rencontre inattendue s'opère lors de son second voyage. L'homme est volubile, l'aimée parle peu. Elle le somme de s'expliquer sur ses errances à travers l'Afrique, l'Europe et l'Amérique. Dès lors, les distances s'annulent, les coeurs se rapprochent...
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Carnets d'ailleurs

Du même auteur

- Ce que disent mes mains sur la toile.
Editions de I'Harmattan. Paris 2002. - Et si la beauté de ce festin. Editions de I'Harmattan. Paris 2004. - Kinshasa, carnets nomades. Editions de l'Harmattan. Paris 2006. A paraître: La passerelle du silence. Carnets. Les Larmes du Caravage. Récits.

Bona M-L\NGANGU

Carnets

ci'ailleurs

L'Harmattan

2008 L' Harmattan, 5-7, rue de l'Ecole polytechnique;

(Ç)

75005

Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo. harmattan I @wanadoo.fr

fr

ISBN: 978-2-296-05435-6 EAN : 9782296054356

Avant-Dire

Leila, Emma, Milena, Ima, Camille, Maëlle et tant d'autres sont des figures métaphoriques de villes, de pays et de continents. Elles se passent de toute raison d'exister autrement que dans mon imaginaire. Il m'est arrivé de les aimer comme s'il s'agissait de personnages vivants. Elles n'existent que parce que la joie de les inventer fut réelle, parce qu'aujourd'hui les voyages se sont banalisés, les continents se rapprochent, le monde encore plus petit et la vie, toujours surprenante à vivre. Et, par-dessus tout, j'aime le mouvement, les chemins de vie singuliers façonnés par le regard sur la mer, le soleil, la lune de minuit, les sentiers buissonniers, la crinière du vent à l'aube, lorsque le petit jour avance doucement ici, là, en Afrique du Nord, en Europe, en Asie ou en Amérique. Je mûris à la rencontre d'autrui. Toutes ces rencontres, tous ces feux, Kinshasa-la-belle, émanent de ton feu primordial, tout puissant. Je tourne le dos aux vaines vanités de la comédie humaine, à certaines formes de volupté. L'ardeur des passions qui me tisonnait s'est peu à peu éteinte. Quelle énergie fait encore tressaillir mes membres dans les floraisons mortes de l'hiver, dans la lumière rousse d'automne, les ors francs dans le ciel pur de l'été? Le panorama n'est pas aux nostalgies, aux souvenirs de l'âtre chaud des connivences. Je touche à des régions où ce que l'on éprouve n'a aucun rapport avec ce qui est éprouvé. Tous les matins, j'avance pieds nus devant le velours de la mer. Sa respiration et ses hoquets bleus sur les revers de dunes me donnent des sensations d'éternité. Le ciel de mon pays d'accueil, à cette époque de l'année, est bas. De temps à autre, j'entends des rumeurs, un bruissement sourd; c'est le tremblement de l'infini sur les miroirs de la mer et sur la ligne de l'horizon. Le ciel redevient le pays d'à côté. Mon silence intérieur fait une petite place aux mots d'hier et d'aujourd'hui. J'essaie tant bien que mal d'en restituer les tons, d'en rendre les couleurs et les harmoniques justes. Les mots

peuvent ainsi cheminer lentement vers la langue, vers l'écriture, sans entraves. Je n'espère plus ajouter du bleu au bleu des collines, du mauve au mauve des combes. Je me sens de connivence aux couleurs des paysages, pures et transparentes à certaines époques de l'année. Je voudrais simplement les traduire en y mettant quelques taches de lumière ici, dans l'obscurité des choses, et un peu de joie là, au point du jour et à son inaltérable beauté. Il arrive parfois que la musique donne d'autres accents aux souvenirs, à la mémoire vacillante. Elle perce de nostalgie l'âme, là où on espère un peu de répit dans le théâtre tragique du monde. Serein, le soleil dans la bouche, je brûle d'un autre feu maintenant, en attendant le grand passage de l'autre côté, vers le chemin d'oubli qui fixe tous les chemins, au déclin inexorable du corps physique.

«Je n'est pas moi, lui ni elle ne sont toi,. ils n'est pas eux. » Evelyn Waugh, Car nul ne peut mourir.

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Elle et les Biscuits de Cuba

- J'aime ton parfum, il est frais, floral et terreux. n a quelque chose je ne sais quoi de savoureux, d'un peu enivrant. - Un mélange de Vétiver et de Bergamote, avec une note fruitée, une fragrance de poire. Je l'ai acheté il y a quelque temps à Naples. - il sent très bon. Reprends ton carnet et ton chant là où tu les as laissés, ami. En ton absence, je me suis murée à toute révélation pour te préserver de mauvais amants et pour entretenir un surcroît de présence. Toutefois, j'ai fait provision de rires et de nos jeux d'enfants pour le ravissement des jours à vivre que je pressens beaux et lumineux. Nos rires d'antan et nos frivolités, je les ai conservés dans les poches étroites du silence, fermés à triple tour. C'est beau de te revoir, tu sais. Tu n'as pas changé. Toujours le même regard fou et la même élégance, toujours aussi beau qu'Absalom. - On ne change pas. On fait des bonds, des sauts périlleux, par-ci par-là. On élargit les angles de vue. Le regard est figé ou se porte au lointain, essayant de transcender le réel, mais on évolue toujours dans les mêmes cercles. On ne modifie pas le mouvement giratoire du vent. On regarde tourner les cercles en parlant à soi, au reste du monde. Parfois on se tait. La voix change, prend d'autres intonations, des inflexions cristallines, rauques ou claires. Les cercles concentriques s'agrandissent pour ceux qui voyagent. Mais l'être véritable ne change pas. - L'ordre des choses, lui, change. n s'en trouve même bouleversé me concernant, crois-moi. Toutes ces dernières nuits d'attente à godiller dans le désespoir, à scruter le ciel, à sentir les vibrations de la terre, l'oreille collée à la route, à attendre ton retour. Un vrai bonheur mêlé à l'angoisse, à la peur d'être délaissée à nouveau, de se réveiller brusquement d'un mauvais rêve. Tu es revenu, le ressac de tes mots cogne doucement sur mes tergiversations. Le ciel du Congo te revêt d'une lumière dansante, neuve. Et puis, il y a cette chanson que

l'on aimait bien tous les deux, pleine d'espérance, que tu fredonnais l'année dernière à l'aéroport, sous les bigarrures du ciel d'août: Three little Birds de Bob Marley. Tu disais ceci me concernant: « nfait doux, agréablement doux sentir l'haleine sauvage de la bien aimée... » Je ne pouvais pas me montrer à toi. Je ne pouvais pas, la laideur et la jlétrissure peut-être, mes vêtements d'un autre âge, cette chevelure, sûrement. Mon corps de femme ne ressemblant plus à rien. Je m'en étais désolidarisé depuis plusieurs années, de lassitude et de honte. Les marques de vieillesse sur mes mains fripées, le visage, ces ridules idiotes sur la lèvre supérieure, les pattes d'oies, une vraie calamité pour une femme comme moi. J'ai connu des heures heureuses auprès d'hommes plus ou moins illustres. Face aux regards de certains jeunes hommes vigoureux, pleins de sève cristalline, on sourit peu. Face à soi-même, on évite la séance matinale et cruelle du miroir qui exaspère. On le voudrait sans tain. Les jambes sont d'une mollesse certaine. Alors, devant eux, on dévoile son corps par ruse, les yeux fuyants, le sexe et les seins couverts d'un glacis de pudeur adolescente. Les pensées d'amour deviennentjlottantes, sans vigueur, sans feu. Lefeu du désir s'étiole peu à peu. Décontenancée, on plonge habillée dans les eaux glacées de la solitude. Personne pour vous sauver de la noyade. On glisse sans bruit dans l'élément liquide. On reste consciente, les yeux ouverts, la lucidité intacte. Le cœur est atteint cependant il bat encore. L'âme, plus que vive, palpite et voudrait s'échapper mais elle est entravée d'infinies ligatures. Parfois, la vie ne cesse de vous surprendre. Elle vous accorde un sursis. Aimer est toujours mon possible imminent. - A rebours, j'ai marché vers toi, riche d'une fortune engrangée en chemins: images et lueurs fugitives, rencontres fortuites plus ou moins durables, sentiments bons ou mauvais éprouvés. Durant cette marche, une joie grandissante. Je suis revenu l'année dernière et tu ne m'as honoré ni d'un regard ni d'un geste amical. Que n'ai-je pas fait pour attirer ton attention, 10

entrer dans ta confidence, être touché par ta lumière, la grâce de ta présence? Excédé, tout ce qui sortait de ma bouche était sirupeux. Tout vers quoi mes mains s'orientaient avait revêtu les attributs du désamour. Voilà pourquoi ton préambule m'indiffère un peu. Que dois-je croire? Ce que j'ai vu l'année dernière ou ce que tu dis? Peu importe. Le temps est irréversible. On s'en tiendra aux généralités, d'accord? - Parle tout bas sans t'énerver, ami. Tu avais vingt ans. Nos paroles harmonieuses d'hier sont à l'abri de la corrosion du temps et de toute discorde. Nous ne sommes pas seuls, parle tout bas. - En te parlant ainsi, j'épuise mon excédent d'amertume. Je te l'avoue franchement, je n'attends plus de surprises aux tournants des chemins. Parce que tu t'es vendue à toutes les bourses. On raconte même que, par moments, au prétexte fallacieux de promenades du soir, tu offrais les courbes de ton corps, jamais tes baisers, au plus offrant. Parfois à crédit, sur les grands boulevards. Ton travail était-il uniquement celui des reins? Je sais, tu ne soupires pas d'aise à l'évocation de tout cela. Je ne voudrais pas raconter par le mauvais tout ce que j'avais éprouvé l'année dernière. Je suis parti mais j'ai laissé la porte de mon cœur entrouverte. Maintenant, regarde, je reviens vers toi. Revenir: échanger le poids des souvenirs contre la légèreté, l'insouciance et la gaîté. Quoi qu'il en soit, tout cela a reculé dans ma mémoire. Je ne voudrais pas ajouter à mon désarroi une indifférence qui m'éloignerait à nouveau de toi. Des soucis éventuels m'en prémunir. Notre amitié ne gagnerait pas à être une fois de plus fourbu d'un surcroît de rancœur. Elle a besoin d'apaisement. Les tempêtes sont derrière nous à présent. Je présente mes excuses pour cette avalanche de reproches dont je t'ai accablée l'année dernière. - Le plus clair de mon temps, je l'usais sur les grands boulevards, me noyant dans l'alcool et la débauche. Quant à mes sentiments envers toi, ce n'est pas juste ce que tu dis. Aussi longtemps que je me souvienne, je t'ai toujours aimé malgré mes amours feintes et certains de mes comportements que les bonnes mœurs réprouvent. Il

Un soir de Noël, tu m'as apportée des biscuits de Cuba. Toi, le voyageur sans bagage, tu as fait un effort, tu es venu cette nuitlà avec des guirlandes et des lucioles de joie folâtrant autour de ton beau visage d'enfant. Tu es venu avec tes mots habituels, des mots d'amitié. Dans l'oubli où je me tenais et où confusément je t'accueillais, mon silence était coupé de rires déclenchés par tes joyeusetés inimitables, tes clowneries tristes. Parfois, je riais jusqu'aux larmes; tu étais généreux. Nous sommes-nous aimés cette nuit-là? Ai-je porté sur mon visage le voile, le masque et les paupières d'une autre, en moi une certaine froideur, tu ne t'en es pas aperçu. Je me suis barbouillée de nuit me dérobant ainsi à ton regard, éloignant d'un cillement tes lucioles. Je me donnais sans m'adonner à tes étreintes que tu accordais de manière prodigue. Tu es reparti avec dans le cœur la clameur de celui qui a triomphé de quelque chose, enivré de toi-même et de ta virilité. Dans les broussailles du temps, ceux qui savent donner triomphent. Ce sont de véritables princes. Celles qui reçoivent sont pleines de gratitude. Je ne t'ai pas reçu. Cependant tu riais aux ombres, tu exultais, le corps heureux comme une âme en peine, délivrée. Le désir et la puissance te courtisaient. Autour de ton visage, on eût aperçu une lueur de saint païen, une auréole. De mon évitement, de mon désir nonchalant tu n'as rien su, rien soupçonné. il s'est passé quelque chose pourtant. Mais tu caressais ta victoire; ta sainteté rayonnait. Du mystère des amours feintes tu n'étais nullement instruit. Souveraines, nous les femmes maîtrisons cette science-là, cet art ancien, cet objet précieux comme une perle d 'huître que nous portons au cœur du dit de notre intime, l'obscure matrice qui enfante nos assurances d'être femme et compose nos gestes, alourdit nos silences. C'est cela, une partie de nos mystères. Laforce physique de I 'homme et ses paroles n y peuvent rien. C'est ainsi. Elle glisse sous la jupe des complicités et des apparences. Elle est le voile de calice. Elle palpite sous la corolle épanouie des sentiments, elle vibre sous le taffetas de tendresses, la mousseline de privautés. Se sachant force, elle s'affiche faiblesse. Vous n'en 12

savez rien, vous restez sourds et aveugles au brasillement du non dit sous la coupole froide de faux-semblants. Elle entre dans les jours et les nuits du dialogue amoureux. Elle en sort légère, voilée par nos promesses d'alcôve. Comme un objet sacré, elle bruit de présence. Lorsque nous nous taisons, notre silence va à l'assaut de toutes vos paroles. Nous menons tout de front, en douceur; saisons délicates sur la courbe du temps de I 'homme, terres fertiles échappées du contrôle de I 'homme. Donnons-nous la vie, nous la contrôlons, quoi qu'on en dise. Cette puissance qui vous paraît énigmatique nous la portons naturellement, par I 'ouie et l'odorat, la vue, le toucher et le goût, elle est coextensive à tout. Et malgré le brisant indolore de l'âge, l'objet sacré en nous reste intact dans la chapelle inviolée des mystères. Tout cela, ami, je crains que tu ne le saches jamais. Tu es revenu plus tard avec ton capital d'images fugitives, de rencontres hasardeuses. Cette fois-là, je n'ai su cacher mon indifférence. Tu l'as remarqué alors tu es reparti triste et désabusé, éveillé d'un rêve, amant près duquel j'espérais pourtant être heureuse. Tes mots égrenés cette nuitlà sonnent encore comme un tintement de cloches ininterrompu dans mes oreilles. - Je ne pouvais espérer un si beau Noël, un si beau cadeau: ta présence. Elle enveloppait mon regard de clown triste. Tu passais de l'ombre à la lumière avec un certain naturel. Tu parlais peu, avec dans la voix, une sorte de chevrotement de fin de deuil, lorsque le chagrin commence à rejoindre les nuits du passé, lorsque les larmes, épuisées, s'assèchent, et le visage, les traits tirés, de s'illuminer peu à peu et de se fondre aux rires des autres. Le corps de baguenauder, enfm. Et pourtant, cela était faux, tu étais ailleurs, froide et voilée de mystères. Les biscuits de Noël sont une tradition à Cuba; je les ai choisis avec amour. Tu ne les as même pas goûtés. Il pleuvait. Tu es repartie légèrement transie de froid. Je t'ai attendue dehors. J'avais froid pour deux. Mes vers luisants ont disparu. Puis la pluie s'est tue. Tu n'es pas revenue. A l'horizon se levaient des étoiles récalcitrantes. Le reflet d'une lune rousse m'a brusquement sorti de l'ombre où j'étais tapi à 13

t'attendre, les yeux baissés, le corps grelottant, dans une odeur d'herbe fraîche, d'écorce pourrie et de terre mouillée. Parfois, je levais les yeux timidement pour regarder scintiller dans le ciel de décembre l'étoile du berger, Arcturus et Cassiopée. Noël n'était pas une fête pour moi, pour nous deux. Expulsé de ta lumière, j'ai discrètement quitté cette soirée d'exception, les cris, la fête, les guirlandes, la tribu bruyante des hommes heureux pour gagner la communauté silencieuse des mots; ceux qui bruissent dans les livres. Dans ce silence, des vagues sonores sporadiques, parfois tes quintes de rires, les rumeurs du fleuve, le parfum entêtant de tes saisons délicates, la joie des convives. Mon cœur s'y déchire encore. Au petit matin, les merles achevaient mes pensées par petits bouts. Arômes nocturnes. Pulsations de l'air. Odeur âcre de la poussière. J'avançais à tâtons, aveugle sans canne, ébloui par une obsédante absence de lumière. - Ce n'est plus à un corps à corps qu'il faudrait se préparer. Plutôt à une jubilation sereine de tous les instants. Incertitude et doute, voilà nos deux compagnons qu'il faudrait ménager, avec un peu de fantaisie et une petite dose d'insouciance. - Il y a toute la place pour la beauté, l'amour et la joie dans l'approbation de la vie. Nous devrions en être les fervents défenseurs et nous réjouir tous les jours du miracle intact de l'existence. Oublions l'irréparable du passé. Place à l'émerveillement. - Certains épisodes de ta vie demeurent voilés de mystères. J'aimerais t'entendre longuement là-dessus. Tu t'exprimes peu. Oublions Noël. Ce soir, je mettrai mes vêtements de fête pour toi. Lorsque tu parlais de moi au vieux Makoko, c'était avec gravité. Quand pour te repousser dans l'ombre, j'avais savouré le bonheur triste d'être restée loin de toi, dans une forme d'anonymat, je ne me reconnaissais pas. Tu parlais, parlais, exagérant, par tes reproches, ma légèreté, mes écarts de conduite. Silencieuse, je t'écoutais mais je n'osais me montrer à toi pour te répondre. Les ressacs de tes mots violents, l'écume de ton chagrin, tout cela vibre encore en moi. 14

où les plis de tes paroles formaient un nœud imaginaire, je portais une pensée bienveillante, puis une autre, plus nourrie, jusqu'à ce que le réel se rappelle à moi: j'étais tout seul dans cette mégalopole bruyante aux lueurs tremblantes et fugitives. Le corps véritable de la ville se montrait en se cachant, la réalité constamment changeante. Tu étais là, je ne pouvais te voir ni te toucher. - Tu me cherchais partout. Je me cachais dans les travées du marché central, à Selembao ou ailleurs. J'attendais le soir pour me donner aux pelotes de lumière artificielle des réverbères sur les grands boulevards, à la Gombe ou à Limete, aux abords du fleuve, à Matonge. A force de faire le tapin, je me brûlais les reins, m'offrant toutes les nuits aux voluptés furtives des hommes. Je ne gagnais pas grand-chose. Je perdais au change puisque mon corps déclinait, ma beauté physique se détériorait peu à peu, perdant toute sa clarté. Le diable venait y folâtrer, cherchant sans doute ses petits, qu'il ne reconnaissait pas, furieux. Jours fragiles sans transparence, nuits de lassitude. Je n'étais pas présentable. Voilà pourquoi je refusais de me présenter à toi telle quelle, flétrie, les traits tirés, les yeux globuleux. J'étais visitée tous les jours par la Mort, me précédant de quelques pas. Elle épiait avec le luisant de sa fourche, attendant tous les soirs l 'heure propice pour être reçue avec tous les honneurs. Mais, à chacun de ses appels et de ses supplications, j'oubliais de lui répondre, j'oubliais de mourir, tirée vers la lumière par une soif de vivre, une force mystérieuse qui m'arrachait des grands boulevards, des quartiers mal famés, des trottoirs sordides. J'étais attirée par des sons harmonieux jaillissant à chaque coin de rue, au bout des trottoirs. Non point la grandiloquence d'un violoncelle ou d'un hautbois, uniquement deux accords d'une guitare sèche. Musique d'une beauté irréelle à partir de deux, trois bouts de ficelle. Musique pour échapper aux forces obscures, musique pour venir à bout du désespoir. Musique de ta voix éraillée. - Je suis revenu parce que mon tort avait été d'être conçu en ton sein et de naître un jour ton amant. Et depuis longtemps, Mère, tu parles la langue de mes origines, de mon enfance et de 15

- Partout

mon adolescence. Amante, dans tes paroles, la lumière du petit jour, une aurore fraîche. Là où elle éclaire, elle éveille au bonheur. Je te parlerai de moi, de certaines périodes de ma vie qui te semblent obscures. Je ne brosserai pas les portraits de mes liaisons à mon avantage. Je me rapprocherai de la vérité sans toutefois m'inventer des qualités ou des vertus. Et toi, ça te faisait quoi de passer d"Wle étreinte l'autre sans vraiment embrasser, frappée d'une frénésie d'étreintes? Parti, je n'ai rien emporté de toi, uniquement des images floues et jaunies par le temps que la mémoire brasse. Les vagues cognent aux brisants et lèchent les rivages des souvenirs. Sans port d'attache, guidé par le seul plaisir de partir où le vent me menait, n'apercevant aucune ligne d'arrivée, je luttais tous les jours contre le sentiment mortifère d'immobilité. J'errais de ville en ville, de pays en pays, de continent en continent. Des lumières mornes et grises du Nord, la brume, l'air lugubre et lancinant, je passais aux couleurs des régions méridionales, l'indolence, le bleu de méthylène de la mer d'Ulysse dans ses nuances les plus douces, les reflets rouille du soleil sur les rochers, la poussière fine sur les feuilles d'oliviers, les aiguilles de pin. Joute harassée d'ombre et de lumière dans l'engorgement des vallées profondes, dans les maquis. Airs lourds chargés de vapeur sur les vallons. Soleil de cuve du Midi méditerranéen. Un feu brûlant et assassin, capable de calciner en peu de temps les arbres et les herbes des garrigues et des maquis. Paysages autour desquels les corbeaux, noirs de bitume, nouent des rondes sans fin. Tous les jours, le feu brûlait sur les rebords de mes envies de voyages lointains. Je ne risquais rien. J'étais abrité par mes amours. Partir. Quitter Kinshasa. Un pari contre l'inaction. Rester. Redevenir enfant sans devenir, sans berceuse du temps, répétant les mêmes gestes de soummission à un ordre, à une race, à un sang, aux formats figés de pensées. Partir, c'était s'ouvrir aux autres, au monde, à l'infini des rapports, par la révélation des visages. L'art et la création m'y aidaient. La culture, une passerelle vers la connaissance du visage de l'autre. Investissement de plusieurs voix. En chemin, d'un pas haletant, 16