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CARNETS IMAGINAIRES D'UN VRAI VOYAGE AU KOSOVO

De
204 pages
Fiction romanesque née de l'imagination de l'auteur ?Non, Hervé Paris nous relate bel et bien son périple dans le cadre d'une mission humanitaire. Mais le vrai voyage débute lorsque les ambitions militantes de " rendre la parole aux kosovars " se muent en plongée dans l'imaginaire d'un monde de survivants. Un voyage initiatique de l'humanitaire à l'humain.
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Carnets imaginaires d'un vrai voyage au Kosovo

@ L'Harmattan,

2001

5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - France L'Harmattan, Inc. 55, rue Saint-Jacques, Montréal (Qc) Canada H2Y 1K9

L'Harmattan, Italia s.r.l. Via Bava 37 10124 Torino L'Harmattan, Hongrie Hargita u.. 3 1026 Budapest ISBN: 2-7475-0036-8

Hervé Paris

Carnets

imaginaires

d'un vrai voyage au Kosovo

Préface de
Ahmed Boubeker

L'Harmattan

PREFACE
Les passagers du pont
"Le pire qu)il puisse arriver à l)homme) c)est de n)être plus confronté qu)à lui-même) aux images de lui-même) ne plus avoir de confrontation avec une altérité q'ui le sauve. "

(Martin Heidegger) C'est un monde de fureurs et de bruits de bottes dont l'écho nous est parvenu via nos oreilles satellitaires. Ull monde, si loin, si proche, dOllt la rumeur a dérangé Ull instant 110Scertitudes de naIltis de la citadelle Europe. C'était hier, il y a un an, mille ans dans nos oublieuses mémoires médiatiques. Qui se souvient du I(osovo ? Aujourd'11ui la guerre est finie - en est-on si sûr? - et demain peut-être des touristes débiles s'arrêteront sur le pont de Mitrovica pour commul1ier avec leurs I(odac sur un haut lieu de l'actualité. Une quête de clichés aussi absurde et dérisoire que le voyeurisme narcissique de notre petite lucarne propl1étisée par le pllil()sopl1e. Car le flot d'images consommées ne nous a rien appris, ou si peu, du drame qui se jouait là-bas, dans cette province périphérique de la vieille Europe. Qu'importe la géograpl1ie ou l'histoire lorsque les professiolmels de l'information voyagent à notre place! La Méditerranée qU'Oll assassine, l' œuvre de siècles de civilisations, carrefour de l'oriellt et de l'occident en son dernier bastioll ? Là n'est pas la questioll pour les tàbriques de mises en scèlle d'un monde globalisé et pacitIé où chacun peut se reconnaître comme le 11érosd'un lointain feuilleton avec la garantie d'un happy end.

Loin du I(osovo virtuel de notre paysage médiatique, c'est un autre pays qu'explorent Jean et Alban, héros des" Carnets i01aginaires d'un vrai voyage au l(osovo" . Fiction romanesque née de l'imagination de l'auteur? Non, Hervé Paris nous relate bel et bien son périple dans le cadre d'une mission humanitaire. Mais le vrai voyage débute lorsque les ambitions o1ili-

tantes de Il rendre la parole aux kosovars" se muent en plongée
dans l'imaginaire d'un monde de survivants. Jean, c'est, une tranche de vie de l'auteur qui nous resseo1ble. L'étra11ger dont le regard voudrait tout régenter du haut de ses raisons huo1anitaires. Mais le cordon médiatique ne le protège plus et il se laisse emporter par l'événeo1ent. Un voyage initiatique de l'huo1anitaire à l'humain. Guidé par Alban le passeur, Jean parcourt donc un monde dévasté par la guerre. Mais entre chao1ps de ruines et tas d'immondices, ce décor est aussi un lieu de fondation qui s'accoo1plit par la parole: la société des homn1es, l'impossible société. Battus, huo1iliés, torturés, déchirés dans leur chair, les l(osovars rêvent encore et parlent aux voyageurs. Miracle de la rencontre avec des intercesseurs de l'âme de tout un peuple. Miracle confondu avec celui de retrouvailles communautaires comme un jeu parlé d'enrobages et de dérobades. Ils sont venus, ils sont tous là, les récitants de la légende du l(osovo. Des exilés de retour qui confondent la terre natale et celle de leurs rêves dans l'horizon d'attente d'un monde futur. Ceux qui ont bravé les horreurs de la guerre, franchi les mers, les frontières et les grilles des camps, C00101eceux restés planqués dans leur cave. Tous como1unient à travers le récit d'un imaginaire collectif tissant la trame d'une histoire de fondation. Mais la parole comme l'espérance reste fragile. D'elle même, elle retombe à la douleur muette, se sédimente dans le silence mythique d'un temps primordial avant l'histoire. D'autant que nous sommes ici en terre illyrienne, décor de l'()dyssée. Un paysage qui intègre l'histoire particulière de chacun au cycle des tragédies et de la tradition. Un flot d'his8

toires humaines comme l'écume de la mythologie, avec ses exodes successifs, ses hommes sans destin, sans nom, qui à force de s'oublier eux-mêmes dans le paysage se font l'écho d'une grande terreur de l'histoire. Terreur d'une nostalgie tribale des origines c011fondue avec celle des années de plomb du paradis des can1arades. L'éternel retour du même menace l'insta11tfragile des retrouvailles et de la parole partagée. Alors un homme se lève: c'est Alban le passeur, l'aède de retour au pays. Au bout d'une errance qui l'a conduit de l'exil à la solitude, il retrouve ses héros anonymes dont il prétend renouer le fil des récits dispersés. Alban est la figure même de l'histoire éclatée du !(osovo dont il refuse la partition, une llistoire à construire, une histoire d'ancêtres. C011tre le c11ant des sirènes des petites vieilles figées dans un monde de prostration, il se lal1ce dans une épopée de la raison. Sur le p()nt de Mitrovica, il risque son corps dans un combat C011treles dieux. L'Albal1ais du !(osovo se rend el1 territoire serbe. Il ne se contente pas de passer le pont des communautés. Lorsque le destin du !(Os()VO11'est plus l'at--tàire des !(osovars et que notre maréchaussée onusienne veille telle Cerbère aux portes de l'entèr des tribus, le porte parole d'un peuple pris dans un devenir aspire à la jonction des mOl1des. Mondes de la politique, le local et le global, l'enracinemel1t et la stratégie, mais aussi le ciel et la terre. Ici même, au milieu du gué, en ce lieu de la vie nue, se fonde Ul1enouvelle alliance. Comme un souffle fragile, la respiration d'un peuple qui transforme l'expériel1ce partagée el1 histoire, l'absence en présence, et qui oblige même le spectateur étral1ger à s'Ü1vestir dans une traversée inaugurale de paix. Car nous sommes impliqués dans cette odyssée du pont de Mitrovica : elle nous incite à quitter nos cathodiques refuges olympiens d'où nous égrenons depuis trop I011gtemps un mOl1de à 110tre image. Ahmed Boubeker

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À Ymer

LE VOYAGE Le traill . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 26 L' écrivaill. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 32 Les gells de l' après- gLlerre. . . . . . . . . . . . . . . . . . 39 AlbaIl et la vieille fefilne. . . . . . . . . . . . . . . . . . . 52 Lirjé . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 60 Lirje et Jeall. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 69 La Ville. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 72 Le prêtre orthod()xe . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 80 Le Kanll11n. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 86 Le pr()feSSe1lret le tabac. . . . . . . . . . . . . . . . . . . 91 Les hé r ()sSe rbe s. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 9 7 Sevdie . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 107 LE PONT Le no fi an' s Iand. . . . . . . . La disgrâce d'Alban. . . . . . L'al1li de K1lkes . . . . . . . . . Des stat1les et de le1lrs s()cles AlbaIl aln bassade1lr. . . . . . .
LE RETOUR DE L'EXIL . . . . . . . . . . . . . . . . . 167

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Le di ct at eLlr et I' avo cat . . La nlais()ll de Sevdie . . . . Le chiell "tzigalle" . . . . . Le s Mo sq 11 de P riz re n ées

. . . . . . . . . . . . . . . . . 184
. . . . . . . . . . . . . . . . . 192 . . . . . . . . . . . . . . . . . 199

LE VOYAGE

I(osovo)Juillet 1999. Un mois après les accords militaires de I(umanovo qui marquèrent la fin des bombardements) le départ des troupes serbeset l'installation d'une administration provisoire sous mandat de l'ONU. Un mois au cours duquel la plupart des 800 000 réfugiés albanais du I(osovo étaient rentrés chez eux. Un mois très court et pourtant décisif dans le long cheminement qui conduira un J.our à une vraie paix civile.

LE VOYAGE

Les principaux ponts avaient été détruits par des missiles de l'OTAN et par deux fois déjà depuis le matin les voyageurs avaient dû quitter la route, cOl1traints d'emprunter des c11emins Ü1certains à la recherc11e d'U11gué. Tout au long de ce parcours erratique, ils découvraient 110n seulement les destructions mais aussi la pauvreté c11ronique du pays. La route était COl1stamment encombrée. Carrioles à cheval où s'entassaiel1t des tàmilles entières, camions aux amortisseurs brisés penchant dal1gereusement sur les bosses, voitures sans plaques d'immatriculation, c11argées de toute part, ramenant les derniers réfugiés. Les plaques avaiel1t été arrac11ées par les Serbes lors de l'exode forcé. " Mlus n)en avez plus besoin puisque vous ne reviendrez jamais. lei e)est maintenant une terre serbe! leur avait-ol1 asséné sous toutes les formes.
If

Parfois ils croisaient ces voitures de l'exil alors qu Ielles s'en retournaiel1t vers nulle part, fuyal1t el1 silel1ce les ruÜ1es de la maison familiale, le bétail mort de faim, les champs mil1és ou trutTés des petites bombes que les avions avaient larguées partout où les militaires Serbes avait pris position. Seuls les véhicules de l'ONU ou de quelque orgalllsation internationale passaient à gral1de vitesse, survolant les crevasses et doublar1t à plein klaxon les cortèges ralentis par les voitures à cheval, ou simplement par le souci des Albanais

de préserver les rares voitures comme des biens très précieux dans ces temps sans avenir. Dans la somnolence du voyage, les sel1timents se brouillaient dal1s un mélange ambigu de songes et des bribes d'anciennes cOl1versations. Jeal1 ne parvenait pas à atteindre une juste empatl1ie avec les I(osovars qui défilaieI1t depuis trois jours sous ses yeux. Les gens lui apparaissaiel1t comme des personnages errants dans le paysage dévasté, tellement subjugués qu'ils en étaiel1t devenus inaccessibles, enfermés dans un mutisme agité par les gestes et les mots de la survie lal1cÎ11antequi leur servait de nouvel110rizon. Les glaces de la voiture matérialisaient l'espace sal1S consistance qui les éloignait de sa perception. Les cOI1traintes de temps avaient conduit les membres de la miSSi()11 former deux groupes qui se répartiraiel1t les à tâches. Jean accompagnerait Alban dans le Nord, tandis que les autres poursuivraient les contacts avec les instituti()ns internationales à Pristil1a. Il en avait ressel1ti un réel soulagemel1t. L'ambiance des premiers jours avait été pesante. Impossible de se COl1centrer sur ce qu'il découvrait; ses pensées bouclaient Î11définiment sur des formules toutes tàites, émergeant malgré lui, Î11évitables, dès qu'il parlait avec ses compagnons. Comme si le désastre devait imposer une torme d'à propos convenue qui occultait la faiblesse des motifs communs de ce voyage. Leurs commentaires ne lui semblaient d'ailleurs pas plus appropriés IIIvraiment plus sincères que les siens. Ils avaient quelque chose de tàux, de disS011ant, sauf lorsqu'ils se réduisaient à de simples relevés d'observation, déductions pratiques ou lorsqu'ils rapportaient quelque chose de la société kosovare. Il est vrai que la cOl1frontation d'Ul1 groupe hâtivemeI1t COI1Stituéavec la réalité, révèle t()ujours bien des écarts de perceptiol1 que le projet et l'el1gagemel1t de départ 011ttel1dal1ce à occulter. Au fil du temps, il s'était résolu au silence. Alors, il avait entll1 pu se COl1sacrerau voyage, laisser libre cours au fil de 18

ses pensées, emmagasiner des questions désordonnées, reportant à plus tard quelque formulation plus cohérente. Le temps paraissait maintenant beaucoup plus fluide. De plus, Albal1 semblait poursuivre un but, une s()rte de quête par laquelle Jean se sentait entraîné sans qu'il lui soit nécessaire d'el1 savoir plus. Toujours de nouvelles maisons calcinées perdues dans des c11ampsen friche. Les paysal1s n'avaient rien pu semer au priI1temps, le c11eptel avait été razzié ou stupidement abattu. La plupart des villages présentaient des quartiers entièrement détruits. Maisons, magasins, éc11oppes, des mosquées parf()is, tout y était laminé, rasé. Pourtant les paysages présentaient une constance trompeuse. Car biel1 que dévastées, toitures affaissées et huisserie disloquée, les maisol1s conservaient leurs murs et leurs tàçades. Dal1S la plupart des cas, elles avaient été il1cendiées par l'ÎI1térieur. Les traces du tèu étaient peu visibles de l'extérieur et les bâtimel1ts détruits se contondaient avec des épures de maisons en constructi()n. Le pays tout entier ressemblait à un chantier abando1lI1é à la suite d'un événement qui aurait subitemel1t figé toute activité organisée. Vastes tableaux d'inac11evés ; ombres portées parsemées de carrés de lumières crénelées; structures perméables aux regards, aux brouillards et aux sOl1ges. Entrelacs d'habiter et de fuir, d'existences SaI1S projet ni souvenir. Décor immobile, traversé par des survivants occupés à des activités fébriles, circulal1t au milieu des restes d'ul1 monde révolu. Arcl1ives statiques, devenues inutiles et déjà corrodées par les intempéries. Univers de désolation, dans lequel l'assourdissante absence des bourreaux s'ajoutait à l'errance affairée des reve11ants, pour imposer le sentiment que tout cela 11' tait pas é humail1. ()u trop humain peut-être.
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Les causes d'un tel désastre semblaient extérieures, fatales, aussi lointaines dans l'urgence du retour quelles avaient été imminentes dans la longue résistance. Tous les indices visuels conduisaient à penser que la rupture avec le monde d'ava11t était déjà ancienne, et que toute col1ére11ce dans l'ordre des choses était maintenant bouleversée. Radicalement. L'état d'abandon des jardins, les champs laissés en friche depuis l'expulsion systématique du printemps, l'obsolescence des infrastructures industrielles aux peÎ11tures ternies et piquées par la rouille. La surpre11ante similitude des constructi()ns récentes et des maiS011S brûlées finissait de confol1dre le présent dans un passé sal1Sâge. La pénurie et le régime de débrouille imposés aux Alba11ais du !(osovo depuis plus de dix ans avaie11tlaissé le pays exsangue. Seul un curieux mélange d'acl1arnement à exister et de routines de la fatalité avait pu convaincre les gens de construire des maisons, même sans jamais parvenir à les achever. La teclllllque de COl1struction elle-même soulignait l'imminence passée du cataclysme, évoquant les grands séismes qui s'acharnent toujours sur la Grèce et la Turquie toutes proches. Comp()sée de grandes dalles soutenues par des piliers d'apparence trop grêle, l'armature des habitations forme une sorte de cage hérissée de tèrs à béton annonçal1t la greftè future d'un balcon, d'un perron... Épures Î11certaines de configurations imagÎ11ées par des bâtisseurs opiniâtres. Sur cette infrastructure, on construit normalement la couverture, ensuite les murs, puis la façade, qui d()it en principe donner sa stature définitive à l'édifice: crépis blanc incrusté de fines rangées de pierres taillées, arabesques en céramiques... Comme des signatures d'orient dans la culture kosovareal ba11aise .

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