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Cétait un temps béni...

De
232 pages
Sanvic, commune désormais rattachée au havre: un plateau qui domine la mer, les années cinquante...Ce récit s'articule autour d'une identité usurpée, celle d'un frère mort dont on porte le prénom à peine modifié, et la présence du père, inconsolable d'une première perte et qui n'entrevoit pas la singularité de ce nouveau fils censé remplacer le premier. Celui-ci, ainsi que Janus, a le double visage du passé et du futur mais son aspect présent échappe à son géniteur. La dérision parvient à secouer tout cela de son énorme rire!
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Gérald C’était un C’était un Véret
temps béni…
temps béni…Chroniques d’une enfance à Sanvic,
en Seine-Maritime
Chroniques d’une enfance
Sanvic, commune désormais rattachée au Havre : un plateau qui à Sanvic, en Seine-Maritime
domine la mer, les années cinquante... C’est le moyen de situer et dater
ce récit d’une enfance. Tout s’articule autour d’une identité usurpée, celle
d’un frère mort dont on porte le prénom à peine modi é, et la présence du
père, inconsolable d’une première perte et qui n’entrevoit pas la singularité
de ce nouveau ls censé remplacer le premier. Celui-ci, ainsi que Janus, a
le double visage du passé et du futur mais son aspect présent échappe
à son géniteur. Ce n’est qu’à la n de sa vie que le père reconnaîtra son
ls, que le ls comprendra son père… Mais pour lors il faut grandir, en
dépit du lourd secret, dans la connivence pourtant du frère perdu qui dort
dans le cimetière tout proche. C’est le quotidien de ces années-là qui se
trouve ressuscité avec le fol optimisme qui le caractérisait. Ce qui aurait
pu provoquer un drame existentiel permit un chemin de vie où l’enfant fut
baigné dans une manière de grave euphorie, car seul l’oxymore permet
de traduire l’ambiguïté de cette situation. C’est aussi le nécessaire
passage de la solitude rêveuse à la révélation de l’altérité : l’école, la peur,
les conquêtes et les émotions des premières controverses.
La dérision parvient à secouer tout cela de son rire énorme ! Le vieil
homme devenu s’est édi é par le moyen de ces dérisoires aventures…
Comme Hardellet, il se souvient de son jardin : il songe, il écrit, et
pleure et rit… C’était aux premiers jours, aux temps d’autrefois…
C’était un temps béni…
Grand lecteur depuis l’enfance, poète, mais aussi peintre, Gérald Véret se
livre aujourd’hui entièrement à ces activités. Il est l’auteur de l’ouvrage Le
visible et le caché, Edilivre, 2011.
Illustration de couverture :
Le vieil homme à la poupée (détail),
peinture de Gérald Véret. ISBN : 978-2-343-00353-5
20,50 € Graveurs de MémoireG Série : Récits de vie / FranceGraveurs de Mémoire
Cette collection, consacrée essentiellement aux récits
de vie et textes autobiographiques, s’ouvre également
aux études historiques.
Gérald Véret
C’était un temps béni…















C’ÉTAIT UN TEMPS BÉNI…


















Graveurs de Mémoire


Cette collection, consacrée essentiellement
aux récits de vie et textes autobiographiques,
s’ouvre également aux études historiques

*
















La liste des parutions, avec une courte présentation
du contenu des ouvrages, peut être consultée
sur le site www.harmattan.fr


Gérald VÉRET




























C’ÉTAIT UN TEMPS BÉNI…
Chronique d’une enfance à Sanvic,
en Seine-Maritime














































































































































































































































© L’Harmattan, 2013
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-00353-5
EAN : 9782343003535
I
Au commencement

C’était un temps béni nous étions sur les plages.
Guillaume Apollinaire

C’était un temps béni, mais je ne le savais pas. Plages
aujourd’hui désertées du temps passé, immenses et
désolées, seul bruit au loin, le chant à deux voix de la mer.
Parfois, dans le bleu d’en-haut, le paraphe blanc du
goéland, l’éclat de branches de ciseaux, et son cri
déchirant qui cependant apaise. Rien ne subsiste conscient
de ces années de paix et de silence. Ouate des rideaux du
lit rose et des draps bleus, ouate des couches et des langes.
Car, j’étais aussi l’ange du profond repos et l’enfant de
la promesse. Celui que l’on attendit longtemps après la
mort de l’autre, le frère mythique des fables et des contes.
C’est bien étrange pour moi que d’associer l’enfance au
silence, alors qu’elle fut marquée presque chaque soir par
les cris et les bruits marquant le retour du père : il avait
des bottes de caoutchouc, une musette en bandoulière…
C’était l’ogre, j’étais le poucet qui aurait pu se cacher
mais les issues étaient condamnées, les portes interdites
par les soins bienveillants et maniaques de ma mère :
ménage ! Le père, lui, ne ménageait rien ni personne :
chaque jour il hurlait sa douleur, ses enfants morts,
l’amour qu’il n’avait pas reçu et qu’il ne savait donner,
son travail d’esclave et son incapacité chronique à rompre
enfin ses chaînes. L’habitude enchaîne comme aussi
l’hérédité, l’alcool, les complexes et l’honnêteté…
7
Il le savait bien le père qui pleurait de rage et nous
abreuvait du venin de ses terreurs malsaines. Alors il se
réfugiait dans la peau de ce personnage dérisoire qui était
devenu son vêtement de gloire, sa parure, son alibi :
« Je suis le ténébreux, le veuf, l’inconsolé… » disait
Nerval. De même mon père était-il l’éternel incompris, le
vengeur masqué, la victime immolée : Bayard et Jésus-
Christ ! Et il criait, éructait, improbable pythie à béret, la
mèche sur l’œil et le verre à la main. In vino Veritas ! Mon
père était un défenseur farouche de la vérité qui ne
s’exprimait que par lui, et par aussi le moyen, il lui fallait
bien le concéder, des colonnes de l’Huma, l’Humanité
qu’il n’achetait que le dimanche. Du rouge, toujours et
encore… En l’écrivant, je me prends à me demander si
mon goût pour cette couleur ne vient pas de cette
empreinte.
En parlant d’empreinte, mon père portait à l’oreille une
envie lie-de-vin, cela ne saurait s’inventer. C’était l’oreille
gauche, comme de bien entendu (mesurez-vous lecteurs la
subtile allusion ?) Si le hasard l’avait par erreur marqué à
droite, sans doute se serait-il vu contraint, par le rasoir,
nouveau Van Gogh, de venger cet affront : il aurait fallu
que sur-le-champ, comme l’a dit Cyrano, il se l’amputât,
l’oreille, pas le nez ! Mon père y aurait eu du mérite, qui
ne connaissait pas ce dernier. Pas encore, car lorsqu’il le
rencontra sous les traits de Daniel Sorano, il l’aima,
prouvant ainsi qu’il avait de la feuille autant que de nez,
mais ce serait bien plus tard…
Les colères de mon père, parfois multi-quotidiennes les
jours de repos, rythmaient nos vies. Sans doute a-t-on
peine à mesurer la furie des tempêtes par mon père
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soulevées, « Furia francese » : les troupes de Charles VIII
à Fornoue ne sauraient même donner l’idée de sa fougue.
Hitler sur l’estrade ? Un médiocre bateleur, un pitoyable
mime à mèche sur l’œil et sans béret, qui voulut singer le
père, à coup sûr. C’est peut-être la prose épileptique de
Céline en ses meilleurs moments, qui saurait rendre seule
les vociférations du Fernand. Avec Fernand, on n’est pas
loin de Ferdinand, dont Céline n’offrit en somme qu’une
sorte de déclinaison du prénom, une pâle contrefaçon.
Faux prolo de la Rampe du Pont ! Courbevoie n’est pas
Sanvic, nom de nom !
Comme autrefois avant la messe, mon père ne
commençait pas une colère sans aspersion. Il arrivait que
l’ire débutât au contact d’une purée trop liquide à son
goût. Tout aussitôt les clameurs surgissaient du gosier
paternel : hurlements, gueulements, rage… Et, frénétique,
d’attraper dextrement sa cuillère et de frapper la purée
coupable, à l’image de celle qui la cuisina, ma pauvre
mère qui n’en pouvait mais… Et de frapper encore et
encore ! Mon père pouvait à volonté, savant sorcier,
provoquer des chutes de neige dans la chaleur de la cuisine
qui virait à la fournaise ; splatch ! splatch ! « Valsez
saucisses », volez purée, ci-et-là balancée en gras flocons,
parmentier météore ! Demain sera jour de grand ménage !
Splatch, Splatch, continuait le père, bras armé, dieu
vengeur, l’écume aux lèvres, fureur sacrée, tonnerre
d’apocalypse, jurons choisis, postillons ponctuant les
anathèmes du patriarche ! Purée liquide… Oh, l’injure !
Quelle est la « nom de dieu de salope », l’immonde truie
qui osa cet affront, ce blasphème ? C’était maman,
9
stoïquement campée, qui chantait sous l’averse. Singing in
the rain ! Elle chantait bien maman… Oh, purée !
Si l’averse bientôt cessait, faute de matière première,
mon père enchaînait, ce n’était qu’un début, quelques
gammes, quelques trilles. Nous connaissions la suite. Si
mon père pouvait donner le change à quelque étranger,
concernant son talent d’improvisateur, il ne pouvait plus
nous étonner. Je dois avouer, la gloire de mon père dût-
elle en souffrir, qu’il avait une fâcheuse tendance, comme
le pétomane fameux, à souvent se répéter.
Je ne voudrais pas minimiser pour autant ses dons… Il
avait la colère grandiose, le courroux superbe, la bile
considérable, et le sang qui montait à ses tempes était d’un
beau bleu qui n’avait rien à envier à celui des plus illustres
familles… Oui, je sais, j’exagère, et consens à avouer qu’il
évoquait plutôt la couleur de la chopine et les auréoles
opiniâtres qu’elle laissait aux tables des bistrots. Disons
qu’il était tout de même un seigneur du zinc, bien qu’il ne
fût pas couvreur non plus que plombier. Son truc, c’était la
clôture, la clôture de ciment armé.
Nous étions dans un monde clos, mon père seul était
armé, jusqu’aux dents qui lui manquaient.
Il régnait. Sa famille tremblait dans la bourrasque…
Les cris reprenaient, les lieux-communs de la Fernanderie,
le tonnerre du poing martelant tour à tour la table et sa
poitrine. Et c’était là le plus surprenant, ça sonnait creux :
n’avait-il pas de cœur ? J’eus plus tard l’explication : le
palpitant était bien là qui toquait en sourdine, mon père
l’avait oublié… Plus tard il se souvint et redevint un
homme. C’était heureux mais bien trop tard : ma vie
d’enfant, l’essentiel de ma vie d’homme, se firent sans lui,
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se firent contre lui. Mon père, c’était le Nabuchodonosor
biblique à qui il fut donné pour un temps un cœur de bête.
Le roi broutait l’herbe des champs, mon père lichait
pareillement aux comptoirs bistrotiers des quartiers
suburbains…
La vie est une longue pâture songeait le roi, elle est une
longue biture disait mon père. Paître sans jamais se
repaître, boire sans jamais tout oublier, sans trouver
l’extase dont se dessinent pourtant les prémices aux
détours du second verre… L’ivresse est un serpent qui
vous mord et vous étreint, comme les conclusions des
rhéteurs anciens, le poison vient à la fin, le poison est dans
la queue.
Mais la cauda était lointaine du péan fernandien.
Tournez, virez, vibrez, gueulez, trépignez ! C’est la danse
nouvelle, oubliées les carmagnoles, c’est la fernandole qui
revient !
Je ne vais pas vous égrener les doutes, les reproches, les
regrets, les injures, les peurs, malédictions et remords
paternels. Il aurait pu dire aussi bien n’importe quoi. Mon
père c’était l’opéra ! C’était l’emphase, les mimiques, les
gestes et les décors. La raison est absente du chant du
ténor. Paradoxalement, le son est présent, mais l’on
n’entend rien, au sens de cognition, vous m’entendez bien.
Mais chacun s’accorde à dire que c’est beau. As-tu vu
Carmen, mon père en torero ? Sans casque et sans épée,
sans habit de lumière, en vêtements crados ? Il était son
propre scénariste et usait à son gré d’accessoires
improvisés. Après le coup de la purée, nous avions droit
au retournement d’assiette, en un tournemain culbutée et
pressée sur la toile se réjouissant d’être cirée : ça bavait, ça
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coulait, la victime n’en menait pas large, quand bien
même elle était creuse. Mon père n’avait plus faim, qui
signifiait ainsi le dégoût que lui inspirait de dîner en notre
compagnie. Nous lui coupions l’appétit, mais pas la
chique. Les incantations, les litanies, les cantiques comme
la messe alors, je vous l’ai dit ! Mais avec moins de
minauderie, de componction et de douceur. Il s’éloignait
quelque peu de la ligne mélodique, il improvisait, créait un
nouveau monde qui confinait à l’immonde.
Il creusait plutôt qu’il ne s’élevait, l’abîme l’attirait, un
peu comme cela advint à Pascal, ainsi que l’a dit
Baudelaire…
Creuser les trous c’était chez mon père une déformation
professionnelle.
Creuser des trous, creuser sa peine ; les trous des
vêtements, de mémoire, ceux de la vie, et ceux plus grands
où l’on dépose les cercueils de ses enfants morts…
Qu’en avait-il à faire du Blaise ou du Charles?
Peut-être aurait-il apprécié de savoir que l’un inventa la
brouette et que l’autre rima à propos du vin et plus que
tout encouragea l’ivresse ?
Je vous disais… Le goût de l’accessoire… Mais aussi
celui de la performance sportive… Fernand aimait les
stades, le sport et les buvettes qui soulageaient les
muqueuses du supporter, altérées par l’effort des
harangues, des bravos et des cris d’indignation ou de
victoire.
Sportif il était, et quel ! Sa spécialité : le lancer de
camembert, coulant de préférence… C’est vrai qu’il
manquait toujours sa cible, mais que de grâce dans
l’envolée, que de hardiesse dans l’ambition. Qui dira les
12
beautés de l’orbe du fromage ainsi propulsé dans la
stupeur indignée de la vie trop quotidienne ? Ah, le vrai
geste gratuit ! Enfin gratuit, pas tant que ça. C’était cher
un camembert chez le prolo de cette époque. Le père ne
barguignait pas ! Rien à cirer ! Vole, je le veux ! Vous ne
l’avez pas volé, salauds ! Et là-dessus, un verre de cidre ou
de bière, à l’aveugle, gare aux éclaboussures ! La
bénédiction paternelle ! Au nom du père… Et le fils ?
Comme les autres il se garait dans la cuisine muée soudain
en champ de bataille : Verdun ! C’était l’enfer, mon père
le diable dans le bénitier qui défiait le ciel ! Unique !
Coupez, c’est bouclé, dix « Oscars » !
On pataugeait dans la cambuse, mon père, ce génie,
d’un peu de bière et de camembert vous faisait une
patinoire. Le sport toujours. Les chaussons étaient des
patins improvisés. Il fallait s’adapter. Belle leçon de vie !
Alors, conscient de son chef d’œuvre, mon père se raclait
la gorge, prenait une inspiration, et tel l’artiste devant son
chef-d’œuvre : paraphait et ponctuait d’un superbe
glaviot ! Ô la belle verte ! Rien à cirer vous ai-je dit… La
cire, ce sera pour la mère… Demain il fera jour !
Mais c’est la nuit toujours : Le décor est posé, vient le
temps maintenant des déchirements et du lyrisme.
Tragediente !
Mon père avait un scénario bien à lui, il invectivait,
opérait une sortie grandiose en claquant les portes,
ébranlant la maison. Je me souviens que le carillon au mur
de la salle à manger n’en menait pas large, le baromètre
non plus qui coinçait son aiguille, nous menaçant des pires
dépressions : la tempête avant les cyclones !
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Le silence ne durait pas… A peine l’écho du vacarme
s’était-il apaisé que de sombres mantras s’élevaient de la
chambre, la porte s’ouvrait avec violence… Mon père
n’avait pas tout dit… Des aigreurs lui tenaillaient
l’estomac, ça grimpait en flots furieux le long de
l’œsophage, ça clabaudait du côté de la luette et des
amygdales, ça sourdait de partout, il étouffait de ce trop
plein de bile ! Il était trop à bile, ce Fernand de père, fouet
d’enfer, colère de Dieu ! D’ailleurs il le défiait, hors de lui,
dans son préféré juron : nom de Dieu de nom de Dieu de
nom de Dieu d’bordel ! Son chant de guerre, sa délivrance,
son hymne, sa déraison ! Dix sorties, dix nouvelles
entrées. Mon père était cabot… Nous n’avions pas le cœur
à battre le rappel. Trop, c’est trop, vieux père ! Je sais d’où
me vient ce goût de l’excessif ! Nous tremblions à chaque
venue de la vague que nous prenions en pleine gueule dans
les embruns postillonnés des aigreurs recuites.
A chaque flux mon père se présentait, délesté d’un
vêtement supplémentaire.
Qui donc avait pu lui inspirer l’étonnante chorégraphie
de ce bouffon strip-tease ? Mon père qui s’effeuillait
comme une marguerite : je t’aime, un peu, beaucoup…
Que c’est triste parfois un enfant… Ces apparitions
ultimes, car il les répétait, il les faisait en « liquette »
comme disait Maman. En liquette et en slip ! En ces
années d’après-guerre, les sous-vêtements masculins,
surtout en milieux ouvrier et rural n’étaient pas très
seyants. Le « Kangourou » se portait bas, souvent par
défaut d’élastique. Les seules parties qui chez mon père
étaient « joyeuses », débordaient souvent d’hilarité, si bien
qu’il les maintenait d’un geste viril de la senestre quand la
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dextre s’agitait pour battre la mesure de son effervescence.
Le geste auguste du prophète : une main vers le ciel, une
autre au caleçon : signe et contresigne.
Petit garçon regarde bien, c’est de là que tu viens !
Et pourtant, battu, brisé, bafoué, balbutiant et bourré,
terrible et ridicule, cet homme fut bien plus que cela. Il me
fallut du temps pour le comprendre. Je l’ai finalement
beaucoup aimé : Papa !
Lui c’était la violence, le désordre et les cris, ma mère la
douceur, l’ordre et le silence. Quelle énigme était-elle qui
demeurait fière et pudique sous le flot des injures qui
l’auraient dû noyer ? Combien de revers et de hontes
subies dont son amour toujours semblait devoir
triompher ? Rien ne l’abîmait qui la voyait chanter.
Comme elle chantait ! Les martyrs chrétiens devaient aussi
pareillement psalmodier je crois. Le cirque au quotidien,
l’épreuve de l’arène cent fois renouvelée. Le lion était de
dérision, mais sa morsure cruelle. Résignée, bien trop
sûrement… Elle tenait pour nous, elle n’avait pas le choix.
En ces temps, en ce milieu, on ne divorçait pas…
Tout le jour c’était le règne matriarcal. Il y avait à
demeure ma grand-tante que nous nommions Tata,
Monique et Maud, mes sœurs aînées…
Je fus baigné de l’amour de ces femmes…
Il y avait les odeurs, de lessive et de cire, de fleurs
coupées, et celle des armoires aux piles de linge
savamment dressées avec l’étonnante rigueur d’un dessin
d’architecte. Les placards aussi s’entrouvraient sans bruit,
jetant des lumières diffuses sur les jouets, les jeux et les
rangs serrés des livres qui feraient bientôt mon bonheur. Et
le buffet, sa vaisselle, tous ces objets surannés qui me
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faisaient rêver. Plus tard la littérature me restituerait ces
sensations des premiers temps :

« Le buffet est ouvert, et verse dans son ombre
Comme un flot de vin vieux, des parfums engageants. »

Rimbaud et l’amère saveur des fêtes enfantines. Car tout
m’était fête, formes, couleurs, odeurs, la parole et le chant.
Je me souviens d’avoir beaucoup chanté… Quand j’étais
seul ou bien croyais l’être. Dans les allées du jardin au
volant de ma voiture rouge toute de métal. J’interrompais
parfois ma promenade, subjugué par un détail végétal, le
chant des oiseaux, l’odeur entêtante des giroflées ou celle
des lilas ; souvent c’était le ciel, quand l’ouest
s’empourprait au loin vers la mer, et que les nuages
laissaient percer des rais de lumière, conférant aux nuées
la pompe de la cour et les fastes de l’autel. Le soleil s’y
couchait et se révélait pourtant. Oserais-je dire que je le
considérais déjà comme un symbole ? « Deus
absconditus », je ne crois pas exagérer en le prétendant.
J’improvisais alors des chants de reconnaissance, je disais
la beauté qui m’entourait et l’ivresse ressentie. Avec quels
mots de candeur et de joie ! J’étais sage et fou… Un petit
con, déjà poète.
Cette maison, ce jardin, je les sais depuis longtemps
disparus, au 62 de la rue Bayard à Sanvic, en cette Seine
que l’on disait alors inférieure. Détruits en l’automne de
l’année 1962 qui me vit entrer en sixième. La fin de mon
enfance coïncida avec celle de cette maison… Un ange fut
posté à l’orient de l’Eden, muni d’une épée flamboyante
afin d’en interdire l’entrée dit la Genèse. Aujourd’hui la
16
vie me fait ce cadeau, me confiant l’usage de cette épée
par le moyen d’un certain rituel. L’origine de celui-ci se
perd dans les corridors du passé, dans les nuées du ciel.
Rien n’est caché qui ne doive un jour être découvert, le
bas est comme le haut, passé et futur se retrouvent et se
confondent dans le présent éternel…
Silence et paix… J’ai dit la colère et témoigné du
tumulte, comment dire l’absence quand elle se confond
avec la plénitude, quand le bonheur se vit à la pointe de
l’être et qu’on se fout de vivre ou de n’exister pas ? Pas de
douleur ni d’alarme, tout était figé dans une beauté secrète
et primitive depuis l’aube des temps et jusqu’à la fin du
monde !
Bien sûr retrouver le sens voilé par l’anecdote, séparer
le subtil de l’épais en savant alchimiste. Ne pas se
complaire dans le dolorisme ou le malheur : misère !
Plutôt la beauté des origines quand prévaut l’innocence.
Comme tout était facile alors qui me semblait promesse, la
terre du jardin demeurait près du ciel, je fermais très fort
les yeux et les phosphènes provoqués devenaient des
anges : dans leur vol mordoré, je reconnaissais mes frères.
Nul ne m’était si présent que mes morts. Christian dans le
lit duquel on me fit coucher lorsque le lit de bébé fût
devenu trop petit. Sur le mur, je voyais en m’endormant
les griffures que ses mains aveugles avaient tracées sur le
papier peint. Lorsqu’il mourut, je n’avais pas trois ans…
La maison était peuplée d’inconnus. Personne ne venait
habituellement nous visiter. Les adultes pleuraient, je ne
savais pourquoi… Je me suis caché… J’avais peur…
C’est là, précis, mon premier souvenir…
17
Plus tard, j’appris que Christian était condamné depuis
ses premiers mois… Il mourut dans sa quinzième année…
Gérard, quand à lui mourut quatre ans avant ma naissance.
Il ne restait de lui qu’une image en permanence exposée
dans un petit cadre. Cette photographie était étrangement
floue d’un petit garçon assis sur une marche, devant une
maison qui n’était pas la mienne. Il portait un vêtement
sombre… Il paraissait si triste et désemparé… Je le sentais
si loin…L’impression du portrait renforçait mon trouble…
On aurait dit que le temps voulait l’effacer… J’avais beau
m’approcher, je ne pouvais distinguer l’éclat de ses
yeux… Dans ceux-ci je voulais deviner son passé, peut-
être mon avenir… Car c’était moi, je le savais qui était
regardé. J’étais un autre Gérard, un remplaçant du fils
aimé, mais j’étais le seul à savoir que j’étais aussi
l’original.
Bien sûr mon père nous compara, hélas ; Je n’étais pas à
la hauteur ! Lui seul aurait su l’aimer. J’étais l’ingrat,
inconscient de son privilège… En moi Gérard se désolait
de l’aveuglement paternel. Depuis le 13 du mois de mars
1951, jour de ma naissance, nous étions lui et moi heureux
ensemble comme deux poissons dans l’eau. Fusion,
confusion, je ne savais plus trop qui j’étais. Mais comme
je l’aimais et l’aime aussi toujours, ce frère que je ne vis
jamais, auquel je pense, tout comme au premier jour.
Comme m’interrogea la lecture que je fis adolescent de la
‘’nuit de décembre’’ que composa Musset :

« Devant ma table vint s’asseoir
Un pauvre enfant vêtu de noir
Qui me ressemblait comme un frère. »
18
Et cet appel, plus loin :

« Qu’as-tu donc fait pour me suivre sur terre » ?
Je ne sais pas pourquoi, mais il le fit pour moi…
Comment expliquer la paix et pourquoi la joie au milieu
de tant de douleurs ?
C’était un temps béni pourtant. Déjà, je le pressentais…



19











II
Eloges

Le chêne sombre,
Très vieux, a pris cet air si bon des vieilles gens.
Arthur Rimbaud

De ce large buffet sculpté qui marquera ma mémoire et
dont parla Rimbaud, lui qui bruit « quand s’ouvrent
lentement ses grandes portes noires », j’ai fait l’image de
ma jeunesse. Les buffets, les armoires, les placards
demeuraient pour l’enfant que j’étais, les endroits où se
trouvaient remisés par les soins de ma mère tout ce qui
faisait la richesse et la beauté du monde, les lieux de
mémoire où s’entassaient mêlés mais non emmêlés, des
rubans et des chapeaux, des plumes et des photos, des jeux
anciens, des boîtes de boutons, des pelotes de laines
chamarrées, des boîtes à biscuits, des théières, des draps
odorants et des lettres d’amour (Je ne le saurais que plus
tard !), des bijoux d’autrefois ou ce qu’il en subsistait, une
mandoline sans corde qui haussait son dos rond parmi les
piles impeccables des draps figés à l’ordre. Comme pour
moi tout cela était beau ! Ce n’étaient pourtant que
pauvres objets que l’on faisait durer avec un soin
économe. Mais je n’en savais rien moi de la pauvreté. Je
voyais ici l’équilibre, le soin, le souci des choses et des
êtres, la fidélité et la probité, toutes qualités maternelles
dont j’avais déjà la claire perception. Tout cela était
superbe, je le voyais, je le savais et le voulais. Avec cela
l’odeur de la cire, l’encens domestique des quotidiennes
21
oraisons. Le travail est prière pensait sûrement ma mère…
Il est aussi le moyen d’oublier. Souffrir pour souffrir, que
ce soit dans l’ordre et la beauté.
Les bibles reposaient dans l’ombre d’un tiroir. Ma mère
avait été l’une des premières converties lorsque les
Evangélistes américains débarquèrent au Havre peu avant
la seconde guerre. Elle eut en elle une foi toujours vivace,
mais non pas loquace. Elle était silence, d’une foi
agissante : le témoignage par l’exemple. J’espère en avoir
retenu la leçon.
Le carillon rythmait les heures au cliquetis du balancier
et chantait, Westminster, un air anglais…
Les feuilletons radiophoniques s’égrenaient… Des
histoires quotidiennes de personnes d’un autre milieu que
le nôtre, bourgeois et raffiné… Maman, c’était son
laudanum… La vie par procuration… Des dames qui
disposaient de leur temps et de leurs destinées, allaient
chez le coiffeur, s’habillaient en semaine comme si c’était
dimanche et se savaient aimées. Elle rêvait ma pauvre
mère… C’était bien là, folle espérance, son seul pêché !
Comme elle était petite fille ! Ainsi l’ai-je d’ailleurs
retrouvée en ses dernières années quand la raison et les
apparences qu’elle maintient l’eurent quittée.
Sans doute certains, trop jeunes, pourraient-ils s’étonner
de la mention des habits du dimanche. Les gens modestes
n’avaient pas autrefois une garde-robe bien riche : de quoi
se vêtir, un rechange, et dans la plupart des cas une seule
et modeste paire de souliers… Mais le dimanche, si l’on
sortait, c’était complet, cravate et chemise blanche, robe,
chapeau et talons hauts. Les bigoudis pour les dames dès
le samedi soir, c’était exquis !
22