//img.uscri.be/pth/9c568253925afe8902deb8622ee641e996f64447
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 12,00 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Chroniques d'une jeune fille dérangée...

De
177 pages
Privée de sa mère abattue "rue d'Isly" le 26 mars 1962 à Alger, chassée de son pays avec père et soeurs, mal accueillie par la France profonde, Françoise cherche alors amitiés et rencontres auprès de vaches, mouches, frelons, êtres imaginaires, Dieu... Elle cherche seule son chemin à travers les interdits et raconte, entre humour et angoisse, son parcours de jeune fille "dérangée et dérangeante".
Voir plus Voir moins

Chroniques d'une jeune fille dérangée

www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr (Ç) L'Harmattan, 2006 ISBN: 2-296-00456-3 EAN : 9782296004566

Françoise MESQUIDA

Chroniques d'une jeune fille dérangée
Récit

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris FRANCE
L'Harmattan Hongrie

Konyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest

Espace L'Harmattan Kinshasa Fac..des Sc. Sociales, Pol. et Adm. ; BP243, KIN XI Universitéde Kinshasa RDC

L'Harmattan Italia Via Degli Artist~ IS 10124 Torino ITALIE

L'Harmattan Burkina Faso 1200 logements villa 96 12B2260 Ouagadougou 12

-

Graveurs de mémoire
Dernières parutions

Sophie Thérèse MICHAELI, Enfant cachée. Souvenirs de la France occupée. (1940 -1945), 2006. Jean-Martin TCHAPTCHET, Quand les jeunes Africains créaient l'histoire, 2006. Véra BOCCADORO, Pointes à la ligne... Une chorégraphe française au Bolchoï, 2006. Gilles IKRELEF, 1939-1944 «Pourtant» ou l'épopée du lieutenant AbdelKader Ikrelef, 2006. Jacques CHARPENTIER, Vagabondages à travers le Congo, la Centrafrique, et ailleurs..., 2006. Henry LELONG, Carnets de route (1940 -1944), 2006. Pierre FAUCHON, Le Vert et le Rouge, 2006. Marcel JAILLON, Lettres du béret noir (Algérie 1956-1958), 2006. William GROS SIN, J'ai connu l'école primaire supérieure. Récit de vie: Adolescence, 2006. Pierre FONTAINE, En quête... La piste interrompue, 2005. Alain DENIS, La ribote. Le repos du marin, 2005. Jeannette RUMIN-THOMÉ, J'avais huit ans en 1940, 2005. Maurice MONNOYER, Les grands-parents sont éternels, 2005. Jean SECCHI, Les yeux de l'innocence, 2005. Allaoua OULEBSIR, La Maison du haut, 2005. Jacques MARKIEWICZ, « Tu vivras mon fils », 2005. Georges KHAÏAT, Un médecin à Sfax, 2005. Dany CHOUKROUN, 46669. Auschwitz - allers/retours, 2005. René VALENTIN, C'était notre grand-père, 2005. Serge KAPNIST, Passager sans bagage, 2005. Maurice VALENTIN, Trois enjambées, 2005. Paul HEUREUX, Souvenirs du Congo, 2005. Jean-Pierre MARIN, Auforgeron de Batna, 2005. Joël DINE, Itinéraire d'un coopérant, 2005. Paul GEORGELIN, La vallée de mémoire, 2005. Pierre BIARNES, La fin des cacahouètes, 2005. Emilia LABAJOS-PEREZ, L'exil des enfants de la guerre d'Espagne,2005.

1

- Quand reviendrons-nous à Alger? - Jamais, a dit papa. Et l'Aronde a filé vers la Charente Maritime. Loin de notre Soleil. Assise à l'arrière, ma poupée dans les bras, je regarde le paysage défiler derrière la vitre. Je le connais bien! Autrefois, lorsque nous traversions la France de la Méditerranée vers l'Atlantique, papa le commentait... - Nous voici dans le département du Gard, annonçaitil, les mains sur le volant. Bientôt, nous apercevrons un aqueduc gallo-romain: le pont du Gard. Un pont pour l'eau. .. Puis, on traversait le pays des Cathares, brûlés vifs par certains" catholiques". Et on arrivait à Carcassonne: Cette ville doit son nom à dame Carcas, poursuivait papa. Après avoir jeté le dernier cochon de la ville pardessus la muraille de la forteresse, darne Carcas sonna... Papa, instituteur, ne se reposait jamais. Même en vacances. Et nous non plus, du coup. À l'arrière de la voiture, mes trois sœurs et moi écoutions ce discours solennel, d'année en année. Et parfois, bercée par sa voix, épuisée par le voyage, je fmissais par m'endormir. Rien n'aurait pu me réveiller. Pas même le son du cor de dame Carcas, ou les flots du Gardon qui, il est vrai, était le plus souvent à sec. Dieu merci, papa ne réclama jamais de compte rendu.

Pourtant, cette fois-ci, et pour la première fois de sa vie, peut-être, il reste silencieux. Les Cathares, Dame Carcasse ont perdu brutalement tout intérêt. Même le paysage. Nous aussi ne disons mot, à l'arrière de la voiture, mes sœurs et moi. En fait, nous n'avons plus le cœur à rire, chanter, crier ou se battre... A la place qu'occupait maman, juste devant la mienne, il yale frère de papa, venu nous chercher à Alger. Je détourne les yeux pour regarder ailleurs, mais je ne vois que l'horreur d'une fusillade imprimée il y a un mois sur des magazines, et à jamais dans ma tête. Rien ne peut non plus effacer ce tract de la morgue, encore affiché sur les murs d'Alger la veille de notre départ; il représente les victimes de cette fusillade du 26 mars dernier. Maman repose là, parmi eux. Je réalise que c'est la dernière photo que j'ai d'elle. Un seul être vous manque, et le monde est dépeuplé.

8

2

Après deux jours de route, nous voici enfm à Saintes, chez l'une des sœurs de maman. Il va falloir s'organiser, sortir des lits de camp, transformer le salon en dortoir... au moins pour quelques jours! Puis, après on verra: on est trop nombreux pour rester ici, tous les cinq, il y a déjà les cousins, les cousines... on sera sûrement obligé de s'éparpiller chez d'autres oncles et tantes! Pour la première fois, nous allons être séparés. Et c'est aussi la première fois que rien n'est programmé dans notre vie. Mais j'imagine que c'est la même chose pour tous les pieds-noirs qui fuient en masse l'Algérie. Bien sûr, nous, nous avons la chance d'avoir cette petite maison de SaintGeorges-de-Didonne, dont les parents, il y a quelques années, avaient lancé la construction pour les vacances d'été. Mais elle n'est pas encore prête. Et en fait de maison de vacances, elle sera notre refuge. Pendant que tout le monde s'affaire au milieu des valises, papa reste prostré sur une chaise du salon. De temps à autre, je m'arrête pour l'embrasser. Ça va, mon petit papa? Il me regarde, presque hébété, me prend dans ses bras, m'embrasse en pleurant. Voilà ce qu'il est devenu, depuis le départ de maman. Et à nouveau nous pleurons ensemble. Je ne sais plus quoi faire pour le consoler. Tout ce chagrin et ces scènes qui n'en fmissent pas, sont-ils

comme une croix que nous porterons toujours? Une maladie incurable, à laquelle jamais nous n'échapperons? Heureusement, l'oncle et la tante viennent à mon secours pour tenter de le réconforter. Ils essaient de détourner son attention sur la pluie, le beau temps... Sans effet. Puis ils tentent de parler politique; mais tout le ramène à l'Algérie, puis à maman... Soudain, il a un malaise. Il s'effondre, comme tant de fois, depuis un mois. Une pluie de phalanges s'abat sur ses joues: c'est la main de l'oncle. Efficace, mais inquiétante. Elle éveille en moi les souvenirs cuisants de la main paternelle. Une gifle bien méritée, paraît-il, à chacune de mes bêtises. Une gifle qui parfois colorait ma joue et inspirait à ma maîtresse d'école, une certaine madame Clément, cette réflexion: - C'est ton père? Bien fait pour toi! Bien fait! Une expression à l'apparence positive. En Algérie, entre camarades, nous disions plutôt« challa ! ». Une contraction de Inch Allah, sans doute. Et pour donner plus de force à ce mot, on faisait glisser le pouce du cou jusqu'au menton. Cette sensation sur ma joue, je ne la souhaitais à personne. Sauf à madame Clément, peut-être. Parfois, les gens portent leur nom comme un vêtement fait sur mesure. Madame Clément fait exception. Toute action provoque une réaction qui peut différer, d'un individu à l'autre. Les baffes m'abrutissent. Sur papa, les soufflets de l'oncle ont un effet inverse: ils le réveillent, au grand soulagement de tous. Quelques fois, l'oncle emploie une autre méthode de réanimation. Il promène sous le nez de papa un flacon de parfum. Je proteste, scandalisée: - Il n'aime pas ça !

10

Le seul parfum qu'il apprécie est celui de la nature en fleurs, des pins, de la mer... Les émanations artificielles lui donnent la nausée. J'ai beau crier: «Il n'aime pas ça! », personne ne m'écoute. Et ils ont raison puisque, tout autant que la gifle, ce procédé est efficace. Efficace, grâce à son pouvoir de répulsion: si papa aimait, il ne réagirait pas; envoûté par l'arôme agréable, il s'assoupirait tout à fait, pour ne plus se réveiller, sans doute. Mais, dieu merci, repoussant brutalement le flacon, papa bondit hors de la mort. Comme un phénix renaissant de ses cendres.

Il

3

Nous sommes en mai 1962. Le corps de maman vient juste d'arriver d'Algérie par bateau. L'enterrement aura lieu demain, au cimetière de Saint-Georges-de-Didonne. C'est le petit village où nous irons vivre cet été, lorsque la maison sera finie. Pour le moment, nous sommes toujours à Saintes, chez l'oncle et la tante... Demain... Non, je ne pourrai pas. Je ne veux pas voir mettre le cercueil en terre. Ce n'est pas l'endroit où j'ai envie d'imaginer maman. Pour moi, elle est ailleurs, quelque part, mais vit toujours. - Papa? Je me suis glissée dans le salon, où il se repose avant de partir avec d'autres pour veiller maman toute la nuit, dans notre maison vide de Saint-Georges. Il me sourit, mais je vois bien qu'il a encore pleuré. Et moi qui viens l'embêter avec mes tracas. - Papa,... je ne veux pas aller au cimetière, demain. Il me regarde étonné, et presque triste.

- Pourquoi? - Je... je ne sais pas... - Bon..., dit-il simplement.
Je suis quand même allée me recueillir avec lui sur la tombe, quelques jours plus tard. Elle était toute recouverte de gerbes et de fleurs magnifiques. C'est à peine si l'on pouvait lire l'épitaphe que papa a fait graver,

et qu'il n'a pas enlevée, malgré les remarques d'un gardien inquiet. Ici repose Janine, Anne Mesquida, née Gautriaud, Mère de quatre enfants, Lâchement assassinée par l'armée française, lors du massacre du 26 mars 1962, à Alger.

Une façon de perpétuer la vérité historique, puisque bientôt, faute d'information, il faudra consulter les épitaphes plutôt que les livres d'Histoire. - J'espère bien que ces mots gravés dans la pierre n'échapperont pas aux badauds! a lancé papa, presque avec fureur. Ce n'est pas impossible: les cimetières sont parfois un lieu paisible de promenade. Par exemple, au cimetière du Père Lachaise, les parisiens apprécient les promenades le long des allées ombragées, même s'ils n'ont personne à y visiter; ils admirent au passage les tombes prestigieuses, s'émeuvent devant celle d'un enfant, se désolent pour les oubliées, ou celles usées par le temps... Evidemment, le petit cimetière de Saint-Georges n'est pas forcément un lieu de promenade! Mais qui n'a pas jeté un œil sur une tombe voisine en allant déposer des fleurs sur celle d'un être cher? Alors, qui sait... ? Maman a été conduite directement au cimetière, le curé de Saint-Georges-de-Didonne ne l'ayant pas laissée entrer dans l'église. - C'est la loi, monsieur, a-t-il déclaré, d'un ton ferme. Votre femme n'a pas été mariée à l'église, elle ne peut donc y être enterrée! Mais quelle loi? Ça ne peut être une loi de la République qui est laïque; est-ce donc une loi divine que le curé applique? Non. Je connais un peu Dieu par les dires des filles de mon école en Algérie, et j'imagine mal

14

ce Dieu d'amour consentir à de telles exclusions. Je le vois plutôt accueillir maman à bras ouverts, sans autre forme de procès. Ces lois d'exclusions sont faites par des hommes, fussent-ils des hommes de Dieu. Se marier à l'église... bien sûr, maman aurait aimé! Mais cela n'a pas été possible, puisque papa était déjà divorcé. Et, cette nouvelle démarche, auprès du curé de Saint-Georges-de-Didonne, papa l'a faite pour elle, puisqu'elle était croyante. Il espérait, sans doute, que les règles s'étaient adoucies... Hélas! Ce sont ces règles sévères et absurdes qui l'ont sûrement détourné de l'église, ce qui n'est pas bien grave, mais du même coup, il s'est aussi détourné de toute notion du divin, et de toute espérance. Et c'est bien triste si, comme l'a dit Apollinaire, "rien n'est plus fort que l'espérance". Ainsi rejeté par l'église, papa s'est retrouvé sans espérance, comme aux portes de l'enfer. Une messe a fmalement été prévue pour les victimes du 26 mars. Pas à l'église de Saint-Georges-de-Didonne, bien sûr, mais à celle du Parc de Royan. À la messe, j'irai. Peut-être par curiosité, car je n'ai jamais mis les pieds dans une église... C'est ça ? me dis-je, presque déçue, en apercevant l'édifice que je ne peux m'empêcher de comparer à notre basilique d'Alger, immense et somptueuse. Celle-ci n'est ni romane, ni gothique, ni baroque, mais moderne, c'est-à-dire lisse et froide. Comme des prismes de béton. Nous sommes arrivés en avance, et pourtant il y a déjà foule devant le portail. Quelques personnes que je ne connais pas nous saluent. Et, comme le monde est petit, nous rencontrons une famille qui ressemble à la nôtre:

15

Paulo Gerby, Pied-noir d'Alger, a comme papa épousé une métropolitaine avec qui il a eu, lui aussi, quatre enfants. Comme papa, Paulo a perdu une jambe, non pas au front en 45, mais en Algérie, sous les balles du F.L.N. Et le frère de Paulo, Fernand Gerby, a été abattu rue d'Isly à Alger, le 26 mars. Comme maman. Nous ne nous connaissions pas avant ce jour, pourtant, entre nos deux familles, des liens affectifs se créeront. .. Quelques virées tous ensemble dans la forêt, non pas de Baïnem, mais celle de l'lIe de Ré, et l'on aura l'impression, autour d'un méchoui, d'être à nouveau làbas... Sur le parvis de l'église du Parc, tout le monde est vêtu de sombre, et les femmes ont soit un chapeau sur la tête soit un foulard, par convenance plus que par règle. Mes sœurs et moi sommes têtes nues. Mais il est vrai que nous ne sommes pas encore des femmes. Enfm, après toutes ces salutations, nous entrons dans la maison de Dieu. Je pourrais faire un vœu. Mais le seul qui me vienne à l'esprit, en ces instants, est irréalisable! Ma sœur aînée me précède, chargée d'une gerbe à déposer sur l'autel. Ce doit être émouvant, mais frustrant: impressionnée, elle regarde droit devant, sans oser un coup d' œil sur les saintes curiosités. Papa se tient tout près d'elle. J'en profite pour traîner le pas et satisfaire ma
curiosité. ..

Aucun pilier ici, pour soutenir l'édifice. C'est le cas, parait-il, pour beaucoup d'églises modernes. J'espère que c'est solide! La structure pourrait peut-être tenir par l'opération du Saint-Esprit, mais l'architecte - homme de peu de foi, sans doute! a préféré soutenir le tout à l'aide de contreforts intérieurs, en béton très bien armé, au lieu des piliers qui, dans des églises romaines ou gothiques,

16

séparaient la nef centrale des nefs latérales, (d'après les photos que j'ai vues dans mes livres). Mais tout ceci, dans une jolie forme semi-elliptique, quand même! Le calme m'impressionne; le parfum d'encens, c'est nouveau pour moi, et plus agréable que la fumée des cigarettes de papa! Je tourne la tête de tous côtés et j'aperçois derrière moi, juste au-dessus du portail, un immense tympan, tout en céramique, avec la mère de Jésus qui monte au paradis. Mais seule, sans son fils et ses autres enfants. Quatre, selon Saint Mathieu, m'a-t-on dit. Devant moi, je vois des mains plonger dans une vasque remplie d'eau, et des gens se signer, comme grand-mère quand le pain est à l'envers sur la table, quand il faisait trop chaud sur Alger, ou au seul bruit d'une bombe. Ou encore, après qu'un gros mot lui ait échappé. Papa a de qui tenir! Sauf que lui ne se signe jamais après. Ni jamais, d'ailleurs. Moi, je le fais en secret depuis l'âge de onze ans. Et j'en fais autant aujourd'hui, après avoir fait barboter ma main dans le bénitier. Trois, quatre signes de croix d'affilée, et au grand jour! Dieu merci, papa et mes sœurs me précèdent: que penseraient-ils de ce nouveau zèle, s'ils me voyaient? Je lève les yeux vers le ciel pour admirer les vitraux qui filtrent la lumière. J'avais trouvé ça très joli dans mon livre d'histoire; mais là, en vrai, j'en ai le souffle coupé. Heureusement qu'ils sont là pour égayer de leurs couleurs cet endroit un peu froid! Merveille! Un orgue se met à jouer. .. Hélas! Une marche funèbre. Et les ouailles, habitués des lieux, s'avancent lentement, en mesure, vers les premiers rangs. Je tente d'ajuster mes pas qui traînent lourdement, et semblent résonner. Et si je tombais, avec mes lacets mal

17